Comment la Sindone apparut à son gardien et à son photographe

La Stampa 05 Mars 1931

La Stampa. (1931, 5 mars). Come è apparsa la Sindone al suo custode e al suo fotografo. La Stampa, p. [page 6], Torino.

Comment la Sindone apparut à son gardien et à son photographe

La Stampa 05 Mars 1931

Le chanoine [Michele] Grasso évoque les journées de la dernière ostension et l’avocat Pia revit l’heure émouvante passée dans son laboratoire photographique, lorsqu’il vit se dessiner sur la plaque « positive » le visage du Rédempteur.

Nous avons à plusieurs reprises fait allusion à la prochaine ostension publique de la Très Sainte Sindone, à laquelle, selon la tradition, la Maison de Savoie consent à chaque mariage du Prince héritier — ostension qui, cette fois, a été renvoyée, dans l’attente de l’installation du nouvel archevêque de Turin.

La première ostension à Turin, où elle avait été transportée depuis Chambéry par Emmanuel-Philibert à l’occasion de la visite de saint Charles Borromée, eut lieu en 1578, et la dernière en 1898, pour l’Exposition d’Art sacré. Maintenant que, après trente-trois ans, le Saint Linceul va être de nouveau exposé à l’adoration des fidèles, il nous semble intéressant de rapporter les impressions de certaines personnes qui ont vu et touché l’insigne relique, pour la dernière fois.

Le précieux coffret

Le gardien de la très précieuse Sindone est le chanoine Michele Grasso, chapelain de S. M. Le pieux prêtre nous a parlé avec une profonde émotion du moment où, en 1898, il y a trente-trois ans, il vit pour la première fois la Très Sainte Sindone. Il avait alors assisté à l’ouverture des deux grilles qui, dans l’autel de la chapelle du Guarini, protègent le coffret ; grilles dont le chanoine conserve aujourd’hui jalousement les clés ; puis à l’extraction de la caisse de fer qui en contient une autre, revêtue de feuilles d’argent ciselé et semée de pierres précieuses. À cette seconde caisse manque le couvercle, qui fut volé à l’époque de l’invasion des Français, et qui a été remplacé par une planche de bois revêtue d’un treillis d’or.

« Quand la planche fut soulevée, ajoute le prêtre, j’ai vu, roulé autour d’un cylindre de bois revêtu de velours, le Saint Linceul que, moi-même ensuite, monté sur le maître-autel du Dôme, j’ai aidé à déployer. Dans ma vie, je n’ai jamais éprouvé une émotion plus grande ni plus intense que celle-là. Je voyais de près le Saint Visage de Notre-Seigneur, l’empreinte de son corps, sur laquelle on distinguait les traces des blessures qui l’avaient déchiré. »

« Tandis que la Très Sainte Sindone était déployée, l’organiste jouait un “Ave Maria” de Cherubini, et, à ce moment, la musique sacrée, qui dans le temple créait une atmosphère de très vive émotion, faisait monter les larmes aux yeux des fidèles. »

« J’ai passé quatre ou cinq nuits — je ne me rappelle pas bien combien — en adoration devant cette très précieuse relique, pour laquelle on célébrait des messes continuelles de minuit jusqu’à midi. Les nefs de la cathédrale étaient continuellement pleines ; tous les Turinois y accouraient et de très nombreux fidèles venaient aussi en pèlerinage de loin. On peut calculer que plus de 800 000 personnes sont accourues adorer la Sainte Image. Puis elle fut replacée dans le coffret et à nouveau enfermée dans l’autel de la chapelle du Guarini. »

Hommage de saints et de princes

Des saints et des princes l’avaient vénéré, ce Saint Linceul : de saint Charles Borromée à saint François de Sales, du cardinal Maurice de Savoie à sainte Françoise de Chantal, du bienheureux Sébastien Valfrè au duc Victor-Amédée II, de la vénérable reine Marie-Clotilde de France à la bienheureuse Marie des Anges carmélite déchaussée, les reines Marie-Thérèse et Marie-Adélaïde, la princesse Marie-Clotilde, la reine Marguerite, le pontife Pie VII, et une foule innombrable de fidèles s’étaient agenouillés et avaient prié devant cette relique. « Et moi aussi, j’avais pu voir et prier devant ce linge qui avait reçu Jésus mort. »

Le prêtre rappelait toutes les vicissitudes qui avaient accompagné la Très Sainte Sindone à travers les siècles : l’incendie de Chambéry, qui en 1532 l’avait endommagée, et les quatre religieuses qui, en présence des gardes envoyés par le duc Charles III, avaient travaillé quinze jours à la réparer pieusement ; le philippin bienheureux Valfrè qui, à genoux, en pleurant, lui avait cousu une doublure de soie noire pour renforcer le vénérable linceul ; la princesse Clotilde de Savoie qui, en 1894, chaussée de gants blancs, était demeurée deux heures agenouillée à remplacer la doublure noire, désormais détériorée, par une autre de soie noire.

Évoquer le chanoine Michele Grasso à propos de la Très Sainte Sindone, c’est le mettre sur une pente où il ne s’arrête plus, tant le pieux gardien vénère le très précieux linge. À son sujet, il a écrit une brochure de caractère nettement populaire, dans le but de diffuser cette vénération parmi les fidèles. Cette œuvre, qui se compose de trois parties — « Nature et valeur de la Très Sainte Sindone », « Histoire de celle-ci » et « Culte et vénération de celle-ci » — est très répandue et a reçu l’approbation de hauts prélats.

Pour avoir une idée de tout ce qui a été écrit, il suffit de consulter la bibliographie de Chevalier ; et, d’ailleurs, un journal n’est pas le lieu opportun pour insister sur le sujet. Nous, à l’approche de la nouvelle ostension, comme nous l’avons dit, nous nous bornons à rapporter les impressions des personnes qui ont vu la relique pour la dernière fois.

Après le chanoine Grasso, nous avons parlé avec un autre chanoine, qui, à cette époque, n’était encore que clerc. Lui aussi garde un souvenir très vif et suggestif du grand événement, ayant assisté, en présence d’une douzaine d’évêques, à l’ouverture du coffret et à l’ostension de la Sainte Sindone.

Les photographies de la relique

Mais celui qui nous a fourni les souvenirs les plus originaux de cette inoubliable cérémonie, c’est l’avocat Secondo Pia, qui eut la concession spéciale du roi Humbert de la photographier. Si l’avocat Pia n’exerce plus la profession de juriste, en revanche, depuis quarante-cinq ans, comme amateur, il s’occupe de photographie. On lui doit une très précieuse collection de tous les monuments du Piémont, certains ignorés, qui vont de l’époque romaine à la Renaissance ; et aussi des œuvres de Juvarra, collection qui est d’un précieux secours pour les historiens de l’art, qui peuvent la consulter à la Pinacothèque de Turin.

Dans le petit salon où le vieux savant est assis, plongé dans le souvenir, il nous raconte les impressions du moment où il photographia la Très Sainte Sindone.

« Une haute tribune avait été construite devant le maître-autel, et l’on y avait placé les puissants appareils d’éclairage de 2 000 bougies ; mais ce jour-là, [ 25 mai 1898 ] il n’avait pas été possible d’exécuter la photographie, certaines modifications dans la disposition des appareils ayant été rendues nécessaires. En compensation, l’église avait été ouverte, parce que la foule qui remplissait la place San Giovanni s’y était ensuite déversée en si grand nombre que les fidèles qui s’y trouvaient déjà, avant même, ne purent en sortir qu’à 21 h 30. »

« Le photographe s’était rendu sur place à huit heures du matin et n’avait pu s’en aller qu’à 21 h 30. »

Un visage qui réapparaît après dix-neuf siècles…

Le lendemain, [ 26 mai 1898 ] sur le conseil de la pieuse princesse Clotilde, dont la vénération pour le Saint Linceul est connue, on plaça sur la Très Sainte Sindone un cristal, de crainte que la poussière soulevée par tant de pèlerins ne vînt à détériorer l’image. Ce cristal représentait une nouvelle difficulté pour le photographe, qui seulement deux jours plus tard [ 28 mai 1898 ] parvint, avec une pose de quatorze minutes, à obtenir un négatif valable.

Pour garantir l’authenticité photographique et qu’il n’y eût aucune intervention de main d’œuvre, l’avocat Pia avait voulu que l’opération se déroulât devant des témoins, comme en fait foi une attestation publique portant la signature du notaire Contri.

« Lorsque, dans la chambre noire du dôme majeur, dit l’avocat Pia – qui habitait alors au 25 via Prince Amédée [ à Turin] – j’ai vu apparaître sur la blanche plaque, le premier, le visage de Notre-Seigneur — car, au lieu d’une image négative, l’image se présentait comme positive — je me suis senti saisi d’une émotion si vive que, presque, presque, je ne réussissais plus à mener l’opération à son terme. »

« Quelques jours avant de tirer les photographies, poursuit notre interlocuteur, j’ai exposé dans cette même pièce les deux plaques originales. J’ai eu l’honneur, en cette occasion, d’y recevoir la duchesse Isabelle 1 avec le petit prince Adalbert 2 , S. E. l’archevêque Richelmy, des prélats, des chanoines, et un grand groupe d’artistes, peintres, sculpteurs, médecins, une foule de personnes de l’aristocratie turinoise et Paul Vignon lui-même. Ces visites ont duré plus d’une semaine, et, durant ces jours-là, devant les “plaques photographiques”, se sont déroulées d’intéressantes discussions. Les artistes soutenaient qu’aucun peintre du XIVe siècle, qu’il fût d’école française ou italienne, n’aurait été capable de dessiner un corps humain avec une telle perfection de proportions, et les médecins y trouvaient une merveille du point de vue anatomique. »

« Une chose, entre autres, très intéressante, nous dit l’avocat Pia, lequel, en parlant du révérend chanoine Grasso, a conclu l’entretien en nous affirmant que celui-ci se préparait à admirer de nouveau, en son temps, la sainte relique, puisqu’elle était déjà tendue pour la très désirée annonce. »

— Notes —
  1. Élisabeth de Bavière (1863-1924) [↩]
  2. Adalbert de Savoie-Gênes, né le 19 mars 1898 à Turin, où il est mort le 12 décembre 1982 [↩]

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