Contribution expérimentale à l’étude de la genèse des empreintes du Saint Suaire

Contribution expérimentale à l’étude

de la genèse des empreintes du Saint Suaire

Ruggero Romanese

directeur de l’Institut de médecine légale

et des assurances de l’Université de Turin

Numérisation Sylvain Bourgois.

Images produites par Romanese :

  • Fig. 23 – Aloès et myrrhe en parts égales, pulvérisés sur le visage du cadavre. Superposition d’une toile humidifiée, temps de contact : 30 heures.
  • Fig. 24 – Aloès et myrrhe en parts égales, pulvérisés sur la toile. Masque en plâtre humidifié. Temps de contact : 30 heures.
  • Fig. 25 – Aloès et myrrhe en parts égales, pulvérisés sur la toile. Cadavre humidifié par pulvérisation avec une solution physiologique. Temps de contact : 16 heures.
  • Fig. 26 – Aloès et myrrhe en parts égales, pulvérisés sur la toile. Cadavre humidifié par pulvérisation avec une solution physiologique. Temps de contact : 13 heures.
  • Fig. 27 – Aloès et myrrhe en parts égales, pulvérisés sur la toile. Cadavre humidifié par pulvérisation avec une solution physiologique. Temps de contact : 5 minutes


Transcription et traduction :

Contribution expérimentale à l’étude

de la genèse des empreintes du Saint Suaire

RUGGERO ROMANESE

Les expériences que je vais brièvement rapporter ont été initiées par moi il y a plus de trois ans, lorsque, sur invitation des « Cultores Sanctae Sindonis », transmise par le Professeur Comte Fornaca, je me suis proposé de rechercher s’il était possible de reproduire sur une toile, en utilisant des mélanges d’aloès et de myrrhe, l’empreinte d’un cadavre humain ; d’établir dans ce cas les facteurs en jeu et, si possible, de les appliquer de manière à reproduire de telles empreintes de façon constante et régulière.

Je dois tout d’abord préciser que je n’ai jamais eu l’occasion d’examiner de près le Suaire et que, par conséquent, je n’ai pas pu vérifier l’aspect des empreintes qui s’y trouvent. Pour autant que je sache et pour autant qu’on me l’a rapporté, il s’agit de colorations brunes plus ou moins intenses sur la toile, représentant dans leur ensemble l’empreinte d’un corps humain et quelques taches rouge-rosées interprétées comme des traces de sang. Il est toutefois important de noter que plusieurs siècles se sont écoulés depuis la production de ces empreintes et que, par conséquent, les conditions actuelles, notamment en ce qui concerne la visibilité des traces, peuvent naturellement avoir évolué par rapport aux originales.

Pour la réalisation de mes expériences, je suis parti du principe de ne pas dépasser certains critères que l’on peut schématiquement définir comme suit :

1°) Ne pas utiliser d’autres substances que l’aloès et la myrrhe ;

2°) Ne pas dépasser, pour la durée des essais, un maximum de quarante heures ;

3°) Utiliser, pour les expériences effectuées sur des cadavres, uniquement des corps frais et non déjà en décomposition.

4°) Un quatrième élément me semblait important : la nécessité de se servir exclusivement d’une technique extrêmement simple, car il est évident que plus le procédé est simple, plus les résultats sont démonstratifs.

Pour cette raison, toutes les modifications techniques que j’ai ensuite étudiées et appliquées ont toujours été guidées par le principe qu’elles devraient reproduire des conditions semblables aux naturelles, ou en tout cas elles auraient dû correspondre à des procédés qui, même dans une époque reculée, pouvaient être utilisés et exécutés.

Malheureusement, certaines conditions ne peuvent plus être reproduites ou seulement avec une extrême difficulté, notamment celles concernant la nature des drogues et des tissus.

[ Nature : aloes et myrrhe utilisés ]

En ce qui concerne l’aloès, il est bien connu et largement discuté par Vignon, le doute de savoir si l’aloès utilisé dans l’Antiquité correspondait aux qualités actuellement disponibles sur le marché. Une objection similaire, bien que moins fondée, pourrait être faite pour la myrrhe. Je n’ai pas jugé nécessaire de me plonger dans ce problème et j’ai accepté l’hypothèse la plus répandue : qu’il s’agissait de résine d’aloès, comme on l’utilise encore en pharmacie. J’ai seulement pris soin de demander et d’utiliser dans mes expériences exclusivement de l’aloès socotrine, c’est-à-dire d’origine, au moins présumée, analogue, sinon identique, aux qualités qui pouvaient être employées en Palestine, tout en écartant l’aloès des Barbades et l’aloès indien.

Aloe socotrina. – typique des régions méditerranéennes.

[ Nature du tissu ]
Le problème des tissus se présentait comme plus complexe, tant en lui-même que par rapport à la nature du tissu et aux apprêts utilisés aujourd’hui, qui devraient probablement constituer une cause importante de modification des conditions expérimentales.

Dans l’impossibilité d’utiliser des toiles de lin anciennes et de fabrication artisanale, j’ai cherché à multiplier les expériences en utilisant des toiles de qualité variée, que je laissais préalablement longtemps dans de l’eau courante ou que je lavais sommairement avec de la cendre 1 avant de les rincer et de les laisser sécher à l’air sans les repasser. Les résultats que j’ai obtenus se sont manifestés, plus ou moins clairement, avec toutes les qualités de toile utilisées, ce qui laisse à penser que même des toiles anciennes et artisanales devraient donner des résultats au moins aussi favorables que ceux obtenus.

Après ces considérations préliminaires, les premières expériences ont été menées pour vérifier s’il était possible d’obtenir une modification stable de la couleur dans les toiles imprégnées d’aloès et de myrrhe, en les traitant simplement avec de l’eau sous forme liquide ou de vapeur, ou s’il fallait l’intervention d’autres substances : vapeurs d’ammoniaque (comme le pense Vignon), ou d’autres alcalis 2 , acétone, acide acétique 3 ou essence de térébenthine. 4

J’ai étudié, à cet égard,

  • la proportion d’aloès et de myrrhe utilisés,
  • la nature de la toile,
  • le temps de contact des toiles avec les résines avant humidification,
  • le degré d’humidité ;

il ne m’a cependant pas été possible de tester, comme je le souhaitais, plusieurs qualités de résines d’origines diverses.

J’ai expérimenté avec deux types d’aloès socotrine et deux types de myrrhe, mais il ne s’agissait pas de différences de qualité, mais de différences de fraîcheur, et les résultats obtenus : des tons rouillés avec le premier [ aloes ] , des tons verdâtres avec le second [ myrrhe ] ; pour le reste, ils furent, dans leurs grandes lignes, essentiellement semblables.

J’ai trouvé utile, après les premiers essais réalisés en faisant tomber sur les toiles imprégnées d’aloès et de myrrhe une goutte d’eau distillée et en laissant sécher à l’air, d’utiliser un pulvérisateur, créant ainsi une fine brume de gouttelettes d’eau sur la toile préparée, en limitant l’exposition à l’humidité par un diaphragme constitué par la lettre S d’un alphabet métallique perforé.

Dans certaines expériences, j’ai testé l’action de la vapeur d’eau en exposant les toiles pendant de longues heures dans une chambre humide ; ou des vapeurs d’ammoniaque ; ou une solution aqueuse de chlorure de sodium 5 à 0,75 % (solution physiologique) ; ou une solution aqueuse de carbonate de sodium à 10 % ; ou des vapeurs d’acétone ou d’acide acétique.

Il n’est pas nécessaire que je détaille ici chaque expérience individuelle réalisée. Une exposition synthétique et globale des résultats obtenus et des déductions qui peuvent en être tirées suffira.

Il ressort donc de ces expériences d’orientation que la simple eau distillée, sans ajout d’autres substances, suffit à produire dans les zones exposées à son action un brunissement stable de la toile imprégnée de mélanges d’aloès et de myrrhe.

Le brunissement est très rapide, presque immédiat, si on utilise l’eau à l’état liquide, que ce soit en humidifiant la toile avec un tampon ou en vaporisant une fine brume d’eau en surface : il n’augmente pas de manière significative avec le temps.

Même l’action simple de la vapeur d’eau, prolongée sur une période de plusieurs heures, voire plus de 24 heures, suffit à provoquer le même brunissement ; cependant, il est plus léger et diffus, s’étendant au-delà du point exposé, créant ainsi une tache irrégulière.

Il est probable que ce brunissement soit dû, comme cela a déjà été affirmé, à une oxydation de l’aloès avec un changement de sa couleur d’origine. À mon avis, l’eau agirait exclusivement comme vecteur de l’oxygène qui, en se dissolvant plus facilement en elle, réagirait avec l’aloès au contact : un phénomène analogue à ce qui a été démontré expérimentalement en biologie pour un certain nombre de processus oxydatifs, qui se déroulent de manière beaucoup plus efficace dans un environnement humide. Un exemple typique et bien connu de ces phénomènes est la respiration des poissons, qui absorbent et utilisent l’oxygène dissous dans l’eau qui passe sur leurs branchies, mais meurent par asphyxie lorsqu’ils sont sortis de l’eau et que la surface de leurs branchies s’assèche, même si la quantité d’oxygène présente dans l’air est bien supérieure à celle dissoute dans l’eau.

C’est ainsi que j’interprète le phénomène de brunissement de l’aloès, qui se produit uniquement aux points où la toile a été adéquatement exposée à l’humidité, alors que l’action de l’oxygène de l’air reste négligeable là où la toile est sèche.

La myrrhe, à mon avis, joue un rôle indirect dans ce phénomène : d’une part, elle fixe sur la toile la poudre d’aloès, et d’autre part, grâce à son hygroscopicité 6, elle absorbe l’eau et maintient localement un environnement humide, favorable à l’oxydation de l’aloès. En effet, les parties humidifiées de la toile restent, pendant longtemps, même après avoir été éloignées de la source d’humidité, légèrement collantes, tandis que dans les zones non humidifiées, l’aloès et la myrrhe restent sous forme pulvérulente et peuvent facilement être retirés par simple tapotement, bien qu’ils finissent par disparaître avec le temps.

Sur une toile sèche imprégnée d’aloès et de myrrhe, les vapeurs d’ammoniaque (NH3) n’ont pas d’effet notable, contrairement à leur action lorsqu’elles potentialisent l’effet de l’eau dans les zones humidifiées de la toile. Ce phénomène, selon moi, est lié à la réaction alcaline 7 qui se produit dans cet environnement : cela est confirmé par le fait qu’un effet similaire de potentialisation peut être obtenu, non seulement avec de l’ammoniaque (NH3) , mais aussi avec une lessive de cendre 8 ou une solution de carbonate de sodium à 10 %.

Cela peut également être démontré in vitro : en préparant des solutions aqueuses d’aloès et en les traitant soit avec une solution aqueuse ammoniacale, soit avec une solution de carbonate de sodium à 10 %, on obtient dans les deux cas le même brunissement de la solution.

Des résultats peu satisfaisants sont obtenus avec d’autres vapeurs, par exemple celles d’acétone ou d’acide acétique, tandis qu’un certain renforcement de l’intensité de l’image peut être obtenu en pulvérisant la toile avec des substances oxydantes telles que, par exemple, l’eau oxygénée.

Comme je l’ai déjà mentionné, il n’existe pas de différences essentielles dans les expériences menées avec les deux types de drogues utilisés [ aloé vera et myrrhe] . Les différences se situent au niveau des tonalités de brunissement, qui tendent davantage vers le verdâtre avec des substances fraîches, et vers le brun avec des substances anciennes. Dans tous les cas, le changement de couleur est bien marqué et clairement perceptible.

Aucune influence particulière, dans ces expériences préliminaires, ne m’a semblé provenir de l‘exposition à la lumière, de la durée pendant laquelle la toile reste imprégnée avant d’être humidifiée, ou de la température ambiante.

En revanche, des facteurs importants sont la nature de la toile (même si, avec toutes les toiles utilisées, il a été possible d’obtenir un résultat), le degré d’humidité, et l’intensité de l’imprégnation de la toile avec l’aloès et la myrrhe.

D’après mon expérience, les conditions idéales pour l’expérience seraient les suivantes :

1 ° ) Les proportions les plus appropriées d’aloès et de myrrhe sont en quantités égales.

2° ) Les toiles les plus adaptées sont celles qui se prêtent le mieux à l’absorbent l’humidité ; donc des toiles avec des fils ni trop torsadés ni trop densément tissés. Un tissage même grossier, comme celui des toiles artisanales, devrait représenter un élément favorable à la formation des empreintes.

3°) Le degré d’humidité doit être correct : ni trop faible ni trop excessif ; il doit être proportionné à la nature de la toile, à son pouvoir absorbant, et au niveau d’imprégnation de celle-ci avec le mélange d’aloès et de myrrhe. J’ai trouvé très approprié le procédé de la pulvérisation : celui-ci projette de très fines gouttelettes d’eau sur la toile, qui restent limitées aux zones où elles tombent et produisent des empreintes bien nettes.

Ayant ainsi, avec ces observations préliminaires, confirmé la possibilité d’obtenir des empreintes brunies sur des toiles traitées avec de l’aloès et de la myrrhe sous la simple influence de l’eau, j’ai cherché à déterminer si l’on pouvait reproduire, de façon plus ou moins précise avec cette méthode, les traits d’un visage humain : partant de l’hypothèse que si des résultats satisfaisants étaient obtenus dans de telles conditions, il serait également possible d’obtenir des empreintes identifiables du reste du corps, où les formes sont moins fines et complexes, et moins, pour ainsi dire, irrégulières que celles du visage.

Pour cela, j’ai d’abord utilisé des moulages en plâtre et en cire, puis des cadavres humains, les plus frais possible, et sur lesquels les phénomènes de décomposition n’avaient pas encore débuté.

Deux méthodes pouvaient être envisagées et suivies dans les expériences :

  • soit imprégner les toiles avec de l’aloès et de la myrrhe, puis les appliquer successivement sur le masque ou le visage du cadavre ;
  • soit saupoudrer le masque ou le visage d’un mélange d’aloès et de myrrhe, puis y appliquer une toile propre, légèrement humidifiée
  • (fig. 23-24-25-26-27).

  • Fig. 23 – Aloès et myrrhe en parts égales, pulvérisés sur le visage du cadavre. Superposition d’une toile humidifiée, temps de contact : 30 heures.
  • Fig. 24 – Aloès et myrrhe en parts égales, pulvérisés sur la toile. Masque en plâtre humidifié. Temps de contact : 30 heures.
  • Fig. 25 – Aloès et myrrhe en parts égales, pulvérisés sur la toile. Cadavre humidifié par pulvérisation avec une solution physiologique. Temps de contact : 16 heures.
  • Fig. 26 – Aloès et myrrhe en parts égales, pulvérisés sur la toile. Cadavre humidifié par pulvérisation avec une solution physiologique. Temps de contact : 13 heures.
  • Fig. 27 – Aloès et myrrhe en parts égales, pulvérisés sur la toile. Cadavre humidifié par pulvérisation avec une solution physiologique. Temps de contact : 5 minutes

J’ai estimé devoir suivre principalement la première de ces deux méthodes, sans toutefois négliger d’expérimenter également l’autre, comme il sera rapporté en temps voulu.

Pour obtenir des résultats suffisamment satisfaisants, il est nécessaire de suivre certaines règles ou précautions techniques : simples et banales en elles-mêmes, mais néanmoins d’une importance essentielle.

Je m’étendrai donc un moment sur celles-ci avant de présenter les résultats des expériences.

[ certaines règles ou précautions techniques ]

Une attention particulière doit être accordée à la préparation de la toile, qui doit être traitée de manière à ce que le mélange d’aloès et de myrrhe ne soit ni trop abondant ni appliqué de manière inégale. On peut atteindre cet objectif en étalant le mélange uniformément avec la paume de la main, en pressant légèrement sur la toile, ou bien, après avoir fait couler le mélange sur la surface de la toile, en appliquant une autre toile par-dessus et en la comprimant avec la main à plat, avec de légers coups, ou bien en agitant les deux toiles en les saisissant par les quatre coins, ou encore en étalant le mélange d’aloès et de myrrhe avec une spatule ou une brosse. Tous ces procédés donnent des résultats satisfaisants à condition de veiller à une distribution uniforme et de retirer l’excès de mélange en secouant légèrement la toile ainsi préparée avant de procéder à l’expérience.

Le point crucial, voire l’obstacle majeur de toutes les expériences, a été cependant d’atteindre un degré d’humidité du visage et du masque adéquat, ni trop élevé ni insuffisant.

  • Si l’humidité est trop faible, la toile sèche rapidement, ce qui limite l’humidification et l’assombrissement, les rendant superficiels et irréguliers.
  • À l’inverse, si le visage est trop humide, une tache se forme sur la toile, se diffuse, les contours se perdent et la netteté de l’image diminue.

J’ai cherché à obtenir un juste degré d’humidité du visage en suivant plusieurs méthodes. Dans les premières expériences, faites sur des masques en plâtre, j’exposais le masque longtemps à un jet d’eau pour qu’il soit complètement imbibé, puis j’appliquais rapidement la toile préparée dessus et couvrais le tout avec une serviette pliée.

Un exemple des résultats obtenus ainsi est donné par l’essai n° 46, où le front et les arcades sourcilières sont nettement visibles, tandis que le reste du visage est à peine esquissé et imparfait. Les résultats n’étaient pas meilleurs lorsque je plaçais une toile légèrement humide par-dessus la toile imprégnée, en la laissant quelques minutes.

Ce n’est cependant que les expériences sur le cadavre qui m’ont indiqué la méthode correcte pour obtenir des empreintes suffisamment démonstratives.

La question principale qui se posait était : laquelle des deux méthodes, soit l’action des vapeurs, comme le pense Paul Vignon, soit le contact direct, serait la plus appropriée pour obtenir des résultats favorables.

Après de nombreux essais réalisés en appliquant l’une et l’autre méthode, je suis contraint d’exprimer ma conviction que l’évaporation naturelle du cadavre n’est pas suffisante pour fournir des empreintes visibles, même après des heures de contact. Les conditions d’humidité naturelle du visage du cadavre sont différentes de celles d’un masque de plâtre imbibé d’eau. La couche cornée de la peau représente une surface peu perméable, et l’évaporation, du moins dans les conditions dans lesquelles j’ai expérimenté, ne se produisait pas de manière suffisante.

La méthode la plus appropriée pour obtenir des empreintes assez nettes s’est avérée être celle du contact direct de la toile avec le visage du cadavre légèrement humidifié.

J’ai tenté d’atteindre le degré d’humidité approprié d’abord en appliquant sur le visage du cadavre un tissu humide, que je laissais en place quelques instants avant d’appliquer la toile imprégnée, puis en touchant légèrement tout le visage avec une éponge légèrement mouillée.

Cependant, les meilleurs résultats ont été obtenus en utilisant la méthode de la pulvérisation du visage du cadavre avec un vaporisateur, méthode qui avait déjà donné de bons résultats dans les expériences préliminaires. Le visage du cadavre apparaissait alors uniformément couvert de fines et minuscules gouttelettes d’eau, comme s’il était couvert de sueur. Ensuite, on appliquait la toile imprégnée par-dessus.

Un perfectionnement technique assez intéressant a été réalisé en remplaçant l’eau par une solution physiologique à 0,75 %. Cela semblait rendre la brume plus uniforme et les gouttelettes encore plus petites ( N.d.T : on améliore ainsi la résolution de l’empreinte)). Quoi qu’il en soit, cette modification pourrait avoir une certaine importance, car cette solution saline se rapproche davantage de la composition de la sueur que l’eau distillée, et le résultat obtenu pourrait alors correspondre à celui que l’on aurait en appliquant une toile imprégnée d’aloès et de myrrhe sur le visage d’un cadavre en sueur, et non lavé.

On a objecté au procédé de contact direct que les traits du visage seraient déformés et élargis, ce qui entraînerait une perte des proportions exactes. Toutefois, à mon avis, cette objection peut être surmontée grâce à deux astuces techniques simples.

La première consiste à encadrer de manière appropriée la zone du visage, comme on l’observe sur l’empreinte du Suaire. J’ai donc appliqué sur le front du cadavre, et parfois aussi sur le menton, une sorte de couronne constituée d’un rouleau de papier ou de toile enroulé autour d’un fil de fer, maintenu autour du visage par une petite ficelle. Cela empêche la toile de reposer sur les joues et les parties latérales du visage et limite le contact aux zones du front, des pommettes et du menton.

La seconde astuce technique, fondamentale, est d’exercer une légère pression sur la toile tendue et bien ajustée contre la couronne. Cette pression peut être appliquée avec les mains ou un autre objet doux, modelant ainsi la toile sur les contours du visage. Elle se plie alors en s’adaptant aux irrégularités de la surface contre laquelle elle est pressée. Lorsqu’on retire la toile, elle tend à se redresser et à reprendre ses conditions initiales.

La finesse et la précision de la pression sont essentielles pour reproduire fidèlement les traits du visage. Une pression trop forte, irrégulière ou exercée ailleurs que sur les parties saillantes entraîne immédiatement des déformations locales, en particulier au niveau des ailes du nez, comme cela m’est arrivé à plusieurs reprises (expér. 68). Cependant, lorsque la procédure est réalisée avec beaucoup de délicatesse, les résultats sont très satisfaisants, comme le démontre l’expérience 61.

Pour obtenir des empreintes suffisamment nettes et convaincantes, il est indispensable que la toile soit bien tendue et ne forme pas de plis. Cela aurait été facilement atteint si un drap plus large avait été utilisé, car le poids de la toile aurait alors offert une résistance suffisante. Dans mes expériences, menées avec des morceaux de toile d’environ 45×55 cm, j’ai résolu la difficulté en fixant les morceaux de toile sur un cadre rectangulaire en bois de telles dimensions, à l’aide de punaises ou d’autres moyens, réalisant ainsi une tension modérée qui aurait pu être obtenue naturellement avec des toiles de plus grande surface.

Bien entendu, la forme du visage a une grande influence, celle-ci ne devant pas présenter des traits trop fuyants ou trop proéminents, ainsi que toutes les autres conditions expérimentales : la proportion exacte entre l’humidité de la zone, le pouvoir absorbant de la toile, le degré d’imprégnation avec le mélange d’aloès et de myrrhe, et la durée du contact. Ainsi, la convergence de toutes ces conditions de manière optimale se produit très rarement. Cela explique pourquoi des empreintes de corps humains sur des toiles de lin ont déjà été observées et décrites, voire reproduites expérimentalement, mais aucune avec la finesse remarquable des traits que l’on observe sur le Suaire. Cela explique également que, même si expérimentalement des résultats partiellement similaires peuvent être obtenus, la parfaite concordance de toutes les conditions favorables semble pratiquement inatteignable.

Les empreintes se forment très rapidement : deux ou trois minutes après le contact. L’assombrissement est plus visible aux points les plus saillants du visage, là où la toile entre en contact intime avec celui-ci. Il en résulte donc une image négative des traits faciaux correspondants.

Bien que, je le répète, je doive attribuer au procédé de contact direct la plus grande efficacité dans la production des empreintes, je ne pense pas que l’évaporation soit totalement sans importance. Si le contact entre la toile et le cadavre dure plusieurs heures, l’empreinte perd son aspect anguleux et, pourrait-on dire, brut : elle devient plus douce et floue (expér. 64, contact de 3 heures), mais tend à se confondre avec la coloration uniforme brunâtre que prend la toile. Cependant, si la toile est lavée, la coloration globale perd en intensité et les traits les plus saillants redeviennent visibles, restant encore visibles après un lavage assez long à l’eau courante (expériment f). En outre, même après plusieurs jours d’immersion dans l’eau, il est possible de faire ressortir faiblement certaines marques grâce à des reproductions photographiques avec des filtres bleus et violets, en particulier si les toiles sont exposées à l’air et à une lumière vive. Il serait intéressant de voir comment ces empreintes se comportent après un très long laps de temps. Je pense que les zones où l’aloès et la myrrhe se sont fixés dans la toile subissent, en vieillissant, une fixation de plus en plus intense sur la toile, accompagnée d’un assombrissement lent et progressif, comme on l’observe avec un grand nombre de substances organiques, même sans influence de la lumière, tandis que dans les zones où les drogues sont sèches et pulvérulentes, elles se détachent spontanément au gré des manipulations auxquelles la toile est soumise. Cela, selon moi, permettrait une conservation si parfaite que, même après des siècles, les caractères originaux de l’empreinte ne devraient pas disparaître.

Comme on le sait, les empreintes, dans les zones où la dissolution des résines dans l’eau a été significative, apparaissent fluorescentes sous la lumière ultraviolette. Un examen de ce type réalisé sur le Suaire pourrait nous permettre, sinon de résoudre le problème de la nature des assombrissements qui y sont présents, du moins d’apporter des éléments en faveur de leur origine. Une preuve indirecte pourrait toutefois être issue d’une observation faite par Sa Majesté le Roi Empereur, et qui m’a été communiquée par le Commandeur Enrie : lors des ostensions publiques du Suaire, les empreintes apparaissaient plus vives après quelque temps d’exposition sous les projecteurs qui l’illuminaient. Cela correspond au phénomène connu d’excitation et de renforcement de la fluorescence sous l’influence de sources lumineuses, et pourrait donc fournir une preuve, bien qu’indirecte, de la fluorescence réelle de certaines des empreintes visibles sur le Suaire.

La seconde méthode, qui pouvait être suivie, consistait, comme je l’ai déjà dit, à saupoudrer le visage du cadavre avec des mélanges d’aloès et de myrrhe, puis à y appliquer une toile légèrement humidifiée, en la comprimant légèrement.

Les résultats obtenus avec cette méthode sont parfois extraordinairement saisissants. Les traits du visage apparaissent imprimés en négatif sur la toile avec une grande clarté, même dans les moindres détails, comme le montre le résultat de l’expérience n° 32. Cependant, un défaut que l’on pourrait observer est que, dans ce cas, les détails sont presque trop précis, trop « photographiques » pour ainsi dire, sans cette légère irrégularité et imprécision qui, selon moi, représente le charme essentiel et la plus grande naturalité des empreintes visibles sur le Suaire.

Néanmoins, les conclusions que l’on peut tirer des résultats de cette seconde méthode ne sont pas sans intérêt, car il serait possible d’obtenir des empreintes plus ou moins nettes en utilisant n’importe quelle poudre. J’ai même obtenu quelques résultats, bien que faibles et incertains, en saupoudrant le visage du cadavre avec de la fine poussière de rue, puis en appliquant une toile humide dessus. La nature de la poudre et même son poids spécifique doivent certainement jouer ici un rôle crucial ; c’est probablement pour cette raison que les poudres végétales utilisées dans l’expérience n° 32 m’ont donné des résultats bien supérieurs aux poudres minérales.

En ce qui concerne le caractère distinctif des empreintes, il semble indéniable, d’après mes expériences, qu’il existe une différence notable entre les empreintes réalisées avec des cadavres différents.

Affirmer le contraire, c’est-à-dire qu’il existerait une identité parfaite entre toutes les empreintes réalisées avec le même cadavre, serait peut-être exagéré, tout comme il serait peut-être exagéré d’affirmer qu’il existe toujours une parfaite identité des empreintes avec le visage ayant servi de matrice. La preuve en est l’expérience n° 63, comparée avec la photographie du visage du cadavre à partir duquel elle a été réalisée.

Il est certain que le degré d’humidité du visage, le niveau d’imprégnation de la toile avec de l’aloès et de la myrrhe, ainsi que la régularité, l’intensité et l’uniformité de la pression exercée sur celle-ci entrent en jeu. Ainsi, je répète que la reproduction parfaite des traits du visage ne se produit que dans des cas rares et exceptionnels, lorsque toutes ces conditions convergent de manière favorable, comme je suis convaincu que ce fut le cas pour le Suaire.

Une observation concernant l’identification du cadavre doit être faite à propos de la barbe. Dans aucune de mes expériences, que ce soit sur le cadavre ou sur des masques en plâtre, le visage n’était barbu. Pourtant, dans au moins deux de mes expériences (exp. f et 32), une apparence de barbe est distinctement observable. Cela est dû soit à la présence de copeaux de bois que j’ai parfois utilisés pour combler le vide du cou avant d’appliquer la toile sur le visage du cadavre, soit simplement aux plis de la toile elle-même. Je présente cette observation et envisage cette éventualité, sans toutefois en tirer de conclusion particulière, pour la valeur que cela pourrait avoir.

Il me reste à aborder brièvement une dernière question, celle des taches rouge-rosées observées sur le Suaire et interprétées comme des taches de sang. Je n’ai jamais eu, je le répète, l’occasion de les voir de près. Cependant, je tiens à signaler d’une part que le pigment sanguin subit, avec le temps, une transformation de couleur, passant du rouge au brun en raison de la formation d’hématine ; d’autre part, une coloration rouge-rosée est parfois visible dans mes expériences, y compris dans les empreintes réalisées avec des masques en plâtre, où la présence de pigment sanguin est exclue. Cette couleur apparaît aussi dans les expériences sur le cadavre, dans les zones où l’action de l’eau a été plus intense, particulièrement en lien avec la couronne placée autour du front.

Je crois donc pouvoir conclure que, dans les conditions expérimentales suivies, quel que soit le procédé employé, l’apparition d’empreintes analogues à celles obtenues devrait être un phénomène régulier et constant.

Leur perfection et leur précision dépendent toutefois de la convergence d’une série de facteurs, dont tous ne sont pas reproductibles expérimentalement. Ce n’est que lorsque tous ces facteurs convergent dans le même sens qu’ils peuvent mener au résultat admirable que l’on observe sur le Suaire.

Les empreintes se reproduisent par la simple action de l’eau sur le mélange d’aloès et de myrrhe ; selon toute probabilité, par oxydation de l’aloès. L’eau représenterait le véhicule par lequel l’oxygène de l’air peut être absorbé par l’aloès, tandis que la myrrhe n’agirait que pour favoriser le maintien d’un certain degré d’humidité aux endroits où elle est appliquée, aidant ainsi l’aloès à se fixer sur la toile.

Des taches rosées peuvent apparaître indépendamment de la présence de sang aux endroits où la dissolution des deux substances a eu lieu avec une intensité plus élevée.



— Notes —
  1. la cendre contient une grande quantité de potasse ( carbonate de potassium K2CO3.) et était la source des premières lessives [↩]
  2. N.d.T. : Le mot alcali dans ce contexte désigne une substance chimique basique, généralement un composé qui peut dissoudre dans l’eau pour libérer des ions hydroxyles (OH⁻), augmentant ainsi le pH d’une solution. Les alcalis incluent typiquement les hydroxydes de métaux alcalins ou alcalino-terreux, comme l’hydroxyde de sodium (soude) ou l’hydroxyde de potassium (potasse). [↩]
  3. N.d.T. : marqueur post mortem en médecine légale voir notre article acide acétique [↩]
  4. N.d.T. produit issu de techniques d’embaumement. voir notre article : térébenthine [↩]
  5. sel de table [↩]
  6. N.d.T. : L’hygroscopicité désigne la capacité d’une substance à absorber et à retenir l’humidité de l’air environnant.[↩]
  7. à savoir un échange acido-basique[↩]
  8. riche en potasse K+ OH- [↩]

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