Contribution médico-légale sur les modalités de la crucifixion
Les lésions des pieds chez l’Homme de la Sainte-Suaire
Giovanni Judica Cordiglia
1959
Judica Cordiglia, G. (1959). Contributo medico-legale sulle modalità della crocifissione: Le lesioni dei piedi nell’Uomo della Sindone. Sindon. Medicina – Storia – Esegesi – Arte, Anno I(Quaderno n. 1), 7–11. Torino, Italie : Reale Confraternita del SS. Sudario.
Docteur Professeur Giovanni Judica Cordiglia
Professeur de médecine légale à l’Université de Milan
Contribution médico-légale sur les modalités de la crucifixion
Les lésions des pieds chez l’Homme de la Sainte-Suaire
Résumé. —
L’Auteur, en approfondissant l’étude des lésions affectant les pieds du Christ de la Sainte-Suaire, décrit l’aspect et la distribution des taches de sang, les caractères des blessures et le mécanisme lésionnel des clous qui les ont provoquées, en concluant à une crucifixion réalisée au moyen de deux clous, un pour chaque pied, comme le confirment l’archéologie et la tradition, dont l’Auteur rapporte sommairement les données.
Il attribue en outre l’abaissement de l’épaule droite et de toute la moitié droite du corps du Christ de la Sainte-Suaire à la crucifixion avec deux clous, respectivement enfoncés d’abord dans le pied droit, adhérent par la région plantaire au « stipes », puis dans le pied gauche.
« Le Christ, Dieu, est inaccessible et à portée de la main », a écrit Maritain ; et le Christ, Homme, pouvons-nous ajouter, inaccessible jusqu’à la fin du siècle dernier, est aujourd’hui, dans sa figure corporelle, à portée de notre regard.
La Sainte-Suaire de Turin est là pour nous le montrer dans sa figure corporelle tragiquement merveilleuse et parfaite, de sorte qu’une nouvelle voie pour s’approcher de Son grand cœur de « patient » pour l’humanité se présente devant nous. Oasis du désert, oasis de respiration salutaire dans ce monde marécageux et non conclusif lorsqu’il cherche à s’élever vers les hautes cimes de l’esprit.
« Le document sindonique » a été exploré par les chercheurs de toutes les sciences, mais beaucoup reste encore à découvrir, parce que beaucoup demeure caché et d’interprétation difficile.
L’une des recherches les plus laborieuses est celle visant à la lecture des empreintes des pieds, à travers lesquelles il est possible de reconstituer un moment de la crucifixion : le clouage des pieds.
Chaque chercheur a donné de ces empreintes des interprétations, évidemment subjectives. Il en ira de même pour les miennes, que je vais exposer, bien qu’elles soient étayées par la logique et le bon sens.
[ La posture du corps ]
Sur les deux empreintes des membres inférieurs, tant postérieurement qu’antérieurement, il convient de relever avant tout que la cuisse et le genou gauches sont déplacés vers l’avant et vers le haut par rapport au côté droit, de sorte que le membre gauche apparaît plus court que le droit.
[ L’empreinte plantaire visible du pied droit ]
L’empreinte du pied droit est la plus intéressante, parce qu’elle reflète toute la région plantaire ; ainsi, avec une observation attentive, on parvient à établir les contours de tout le pied, même s’ils sont estompés sur les bords.
Les orteils sont également bien identifiables, disposés à des distances variables les uns des autres. Des coulures de sang à trajet sinueux sont visibles tant sur la région plantaire que, surtout, sur le bord supéro-latéral du talon.
Cette dernière coulure, qui descend obliquement vers le bas, abondante et de coloration sombre très intense, s’interrompt environ à la moitié de son parcours pour s’élargir brusquement et se diriger vers le haut.
Sur la plante du pied, outre des coulures disposées de manière variable dans leur trajet, on relève également des empreintes de sang, grandes et petites, estompées dans l’ensemble, et d’une coloration plus ou moins intense. Ces zones présentent des caractéristiques particulières.
Les plus claires révèlent que leur estompage total fut, avec toute vraisemblance, dû au frottement exercé par le linceul sur le sang réparti à la surface cutanée ; la moindre intensité de coloration est, en revanche, attribuable à un probable absorption du sang lui-même par la toile.
Les zones plus accentuées dans la couleur, et très évidentes au niveau du talon comme sur l’avant-pied, feraient penser que, dans ces régions, le sang n’humectait pas seulement la surface cutanée, mais la recouvrait d’une couche épaisse.
Ici aurait donc également stagné le sang qui s’écoulait à plusieurs reprises des lésions déterminées par un instrument à pointe, dont nous percevons la présence aussi bien dans la région dorsale du pied que dans la région plantaire, et respectivement situées à environ 8 cm de l’extrémité supérieure du talon et à environ 3 cm du bord médio-interne du pied.
[ L’empreinte plantaire visible du pied gauche ]
L’empreinte plantaire visible du pied gauche ne se présente pas différemment à l’inspection.
Il convient encore de noter que le linceul, dans cette partie inférieure, a formé des plis longitudinaux, de sorte que certaines coulures de sang se sont reproduites transversalement par transsudation sur la face opposée du pli.
Les lésions que nous retrouvons sur la face plantaire des deux pieds ont une forme quadrangulaire ; des marges estompées reproduisent l’épaisseur du clou (zone à coloration intense de mm 7 × 7) ; elles ont en commun des distances égales par rapport à l’extrémité postérieure du talon et sont, enfin, situées dans la région du second espace métatarsien, où le clou pouvait pénétrer facilement en raison de la présence de parties molles seulement.
[ sur l’empreinte antérieure ]
La lésion de la région dorsale du pied droit, elle aussi produite par un clou, n’est pas discernable, car elle est abondamment recouverte par une tache de sang large, irrégulière sur les bords, de forme grossièrement trapézoïdale, avec une queue qui se dirige vers la gauche et médialement, et qui est disposée selon l’axe de la jambe.
On en présume les caractères et la présence à partir de la lésion opposée de la région plantaire.
La tache symétrique de la région dorsale du pied gauche n’est pas visible, car de ce membre on ne distingue que la jambe. Ce fait conduit à supposer et à penser que le linceul formait, pour ainsi dire, un pont entre l’extrémité distale du pied (légèrement hyperétendue sur la jambe, comme nous le verrons) et la région tibiale antérieure.
Nous avons dit plus haut que la cuisse et le genou gauches sont déplacés vers l’avant et vers le haut par rapport au côté droit, de sorte que le membre gauche apparaît plus court que le droit.
Nous notons aussitôt que cette attitude des membres inférieurs n’est pas restée sans répercussions sur le reste du corps, en particulier sur la moitié droite qui apparaît sensiblement abaissée de ce côté.
L’explication ?
Pour la donner, il est nécessaire de se référer aux modalités de la crucifixion des pieds qui, comme nous l’avons vu à partir des lésions, fut effectuée avec quatre clous au lieu de trois, comme on le retient habituellement.
Le corps du Christ, avec les bras étendus sur le « patibulum » engagé au sommet du « stipes », est juché à califourchon sur le « sedile » et, avec les jambes pendantes, reproduit le T de la croix.
Il reste à clouer les pieds.
Une fois identifié le point où devra pénétrer le clou (point facilement repérable à la vue et au toucher, pourvu que l’on comprime les téguments au-dessous de la saillie du Vᵉ métatarsien), le pied est hyperétendu contre le « stipes », puis, par quelques coups de marteau brefs et bien ajustés, le clou, dans cette zone (en avant de la ligne de Lisfranc), n’hésite pas à passer aisément et à se fixer dans le bois.
Il est évident qu’en pressant sur le dos du pied pour l’approcher autant que possible de la région plantaire au poteau, tout le membre, et le genou en particulier, doivent quelque peu se fléchir, et tout le corps doit nécessairement s’abaisser de ce côté en faisant pivot sur le « sedile ».
C’est, à notre avis, la raison de l’abaissement de l’épaule droite et de toute la moitié droite du corps de l’Homme de la Sainte-Suaire, abaissement que Gedda comme Barbet ont interprété comme provoqué différemment.
Pour le pied gauche, la manœuvre fut la même, avec la différence que, même en forçant le genou, le corps ne put plus être porté verticalement au poteau, du fait que le pied droit, déjà fortement fixé, n’était plus en mesure de tourner vers la gauche en faisant pivot sur le « sedile »
De cela, on peut déduire que le pied gauche ne dut pas être fixé trop solidement au « stipes », même s’il fut contraint, contrairement au droit, à moins que le clou utilisé n’ait été plus long que les deux autres.
Il reste encore à expliquer l’attitude différente des deux pieds : l’un visible dans l’empreinte postérieure (pied droit), l’autre visible seulement dans son tiers supérieur et partiellement médian.
En ce qui concerne le pied droit en hyperextension, rien ne s’oppose à penser que la rigidité cadavérique, survenue rapidement, ait fixé, pour ainsi dire, le pied lui-même dans la position qu’il avait sur la croix ; nous estimons qu’il n’y avait aucune raison de modifier cette position lors de la mise au tombeau, et il en fut ainsi que cette posture, d’autant plus qu’elle était contrainte, favorisa la reproduction du pied sur le linceul.
En ce qui concerne le pied gauche, nous croyons que sont intervenus, dans le cas présent, des éléments d’ordre extrinsèque et intrinsèque, qui n’ont pas permis la visibilité de la région plantaire.
Éléments extrinsèques : impossibilité, de la part des crucificateurs, même en forçant l’extension du pied et en fléchissant le genou, de faire adhérer totalement la plante du pied elle-même au « stipes » ; cela du fait que le pied droit était déjà fortement fixé et qu’une moitié du corps se trouvait dans l’impossibilité de pivoter vers la gauche en prenant appui sur le « sedile ».
Éléments intrinsèques : probables sections, dans la manœuvre difficile et hâtive, de tendons des muscles de la loge plantaire intermédiaire (muscles fléchisseurs courts des orteils, muscle carré plantaire, etc.) ; et donc, après le déclouage et l’installation de la rigidité cadavérique, la prévalence des muscles extenseurs dorsaux, avec pour conséquence une flexion antérieure partielle de l’avant-pied.
Même pour ce pied, il n’y avait pas, lors de la mise au tombeau, de raison de modifier et de forcer la position qu’il avait sur le « patibulum », étant plus que suffisant le rapprochement des membres pour les recouvrir et les replier sur les doubles extrémités du linceul.
Ainsi, ce dernier adhéra à la peau seulement là où il le pouvait du fait de son propre poids.
Ces résultats de notre enquête sont, à notre avis, ce que la Sainte-Suaire de Turin nous révèle quant aux modalités de la crucifixion du Christ.
L’archéologie, en outre, corrobore nos constatations et nos conclusions.
Que les clous enfoncés dans les pieds aient été au nombre de deux, les Pères de l’Église en témoignent, eux qui vécurent bien avant Constantin, tels Justin et Tertullien, et qui pouvaient connaître les modalités de la crucifixion pour l’avoir vue pratiquée sur de nombreux chrétiens.
Parmi les passages d’auteurs profanes, il y a celui, significatif, de Plaute, qui, pour indiquer une crucifixion exceptionnellement sévère, a écrit : « Affigantur bis pedes, bis brachia… » (Mostellaria, 2, I). Lucain (VI, 547) s’exprime de manière non différente.
Certains martyrs furent crucifiés également avec huit clous.
Saint Cyprien parle d’un clou pour chaque pied : « clavis pedes terebrantibus… », et cela parce qu’il avait assisté en Afrique à des crucifixions de ce genre.
Camus, Sales, Ollivier, Mir, Didon, etc., et même Ricciotti, sont enclins à croire que Jésus fut cloué à la croix avec quatre clous.
Les archéologues Morucchi et Friedlieb sont du même avis.
Jusqu’au XIIIᵉ siècle, l’art chrétien, et en particulier l’art byzantin, a toujours représenté le Christ en croix avec quatre clous, selon l’affirmation de Grégoire de Tours (P. L. 71, 110).
Ce n’est qu’avec Giotto que l’on commence à représenter le Christ en croix avec trois clous : deux aux mains et un aux pieds superposés.
À Santa Maria Antiqua (VIIIᵉ siècle), dans la basilique souterraine, Jésus est nu avec le périzonium et est suspendu à la croix avec quatre clous.
On peut observer une attitude identique dans une cassette en bois du Musée du Vatican, ainsi que dans une miniature d’un manuscrit syriaque de la Laurenziana (VIᵉ siècle).
L’attitude des pieds de ces crucifiés n’est pas moins intéressante : on y remarque que le pied droit est plus tendu (hyperextension), en contraste avec le gauche en position normale, et légèrement plus fléchi, conjointement à un abaissement de toute la moitié droite du corps, exactement comme on l’observe sur la Sainte-Suaire.
Note critique : ( S.B. )
Note — Sur l’argumentation patristique et antique relative au nombre de clous aux pieds.
L’affirmation selon laquelle les Pères de l’Église (notamment Justin et Tertullien) attesteraient explicitement l’usage de deux clous pour les pieds ne repose pas, en l’état, sur des citations précises et vérifiables : les textes patristiques emploient généralement le pluriel clavi (« des clous ») sans indication du nombre ni de leur répartition anatomique. La déduction « pluralité des clous ⇒ un clou par pied » relève ainsi d’une surinterprétation.
La référence à Plaute (Mostellaria, II, 1 : affigantur bis pedes, bis bracchia) est exacte, mais relève d’une hyperbole comique visant à suggérer une cruauté accrue ; elle ne saurait être tenue pour un témoignage normatif des pratiques romaines, a fortiori pour la crucifixion de Jésus. De même, Lucain (VI, 543–547) évoque des clous de crucifixion comme objets (notamment dans un contexte magique), sans fournir d’indication sur leur nombre ou leur implantation corporelle.
L’argument tiré de crucifixions « exceptionnelles » (jusqu’à huit clous) appartient au registre hagiographique ou rhétorique : l’existence de variantes extrêmes ne constitue pas une preuve de la norme, ni une donnée historique spécifique concernant Jésus.
La citation attribuée à saint Cyprien (clavis pedes terebrantibus…) appelle une prudence accrue : plusieurs notices critiques signalent que les passages invoqués proviennent vraisemblablement de textes pseudo-cyprianiens d’origine médiévale, ce qui invalide l’argument du témoignage oculaire africain tant qu’une édition critique authentifiée n’est pas produite.
Enfin, l’appel à des auteurs modernes (XIXᵉ–XXᵉ s.) favorables à l’hypothèse de quatre clous documente une histoire des opinions, non une preuve antique. L’archéologie montre certes la variabilité des pratiques romaines (pieds parfois fixés séparément), mais elle ne permet pas de conclure avec certitude au cas précis de Jésus.
En conséquence, l’argumentation considérée apparaît méthodologiquement fragile : elle combine références antiques hétérogènes, attributions discutées et opinions modernes pour aboutir à une conclusion qui dépasse ce que les sources permettent d’affirmer.