Exposé et données techniques relatifs
à l’exécution des photographies de 1931
Giuseppe Enrie
1933
Enrie, G. (1936), Le Suaire de Turin révélé par la photographie, traduction française, Procure du Carmel de l’Action de Grâce, Paris. pages 93 à 106

Avertissement :
Le passage qui suit correspond le témoignage technique et narratif du photographe officiel de l’ostension de 1931 par Giuseppe Enrie lui-même, décrivant les conditions matérielles, les choix opératoires et le contexte institutionnel dans lesquels furent réalisées les prises de vue du Suaire.
Il a été publié dans l’ouvrage d’Enrie La santa sindone rivelata della fotografia ( 1933) 1 et traduit en français en 1936 2
Au-delà de son apparente dimension descriptive, ce texte revêt une importance particulière dans l’histoire de la controverse sindonique. Il met en lumière les contraintes logistiques, les décisions techniques, ainsi que les interactions entre les autorités ecclésiastiques, les savants et les opérateurs photographiques. Il mentionne également de manière explicite les principales personnalités présentes ou impliquées dans l’opération (S. E. Mgr G.-B. Pinardi, Mgr G. Assom, S. E. l’Archevêque de Turin Maurilio Fossati, le Dᵣ Paul Vignon, le Commandeur Secondo Pia, Don Antonio Tonelli, l’ingénieur Georges Porché, le comte Charles Lovera de Castiglione, le comte Frédéric Riccardi de Netro, ainsi que le Prince et la Princesse de Piémont c’est à dire Umberto II et sa femme), offrant ainsi un éclairage précieux sur le réseau d’acteurs mobilisés autour de cette entreprise.
Il constitue également une source de première main pour l’analyse des conditions de production des images d’Enrie, souvent invoquées comme référence dans les débats sur l’authenticité du Suaire.
Exposé et données techniques relatifs à l’exécution des photographies de 1931
Giuseppe Enrie
La mission d’exécuter les photographies du Linceul m’a été confiée, en 1931, lorsque la presse annonça la nouvelle de l’ostension prochaine. 3
Comme on peut le penser, ce furent des jours d’attente fiévreuse. Un comité constitué depuis longtemps, ayant délégué une Commission exécutive comprenant un petit nombre de personnes magistralement dirigées par S. E. Mgr G.-B. Pinardi, avec une ardeur et une compétence qui recueillirent l’admiration universelle, réglait, jour après jour, ou pour mieux dire d’heure en heure, l’imposant programme des préparatifs, dans une atmosphère de collaboration vibrante, traversée de souffles d’espérance et d’anxiété, pour une manifestation qui devait faire époque par son éclat exceptionnel.
Je fus informé par Mgr G. Assom, de la Commission exécutive, que S. E. l’Archevêque désirait conférer avec moi au sujet des photographies officielles du Linceul à exécuter au cours de l’ostension.
L’entretien eut lieu le jour même. S. E. l’Archevêque Maurilio Fossati voulut prendre connaissance, dans tous les détails, de mon programme technique et se rendre compte personnellement de mon sens de la responsabilité professionnelle
En cette occasion, qui marquait ma première rencontre avec le nouvel archevêque de Turin, je pus admirer à loisir sa trempe intellectuelle, ses capacités d’organisateur et sa foi sereine dans l’authenticité de la grande relique ; il était d’ailleurs parfaitement conscient qu’elle allait être exposée, non seulement au culte des fidèles, mais aussi aux critiques et aux recherches de plus en plus rigoureuses des savants.
L’histoire devra se souvenir que l’éminent prélat, en me confiant la charge de procéder aux vérifications photographiques, s’informa de mes connaissances personnelles concernant les polémiques engagées au sujet de l’authenticité du Linceul, et qu’il ne m’imposa de limitation d’aucune sorte.
Il m’exhorta même à soigner la préparation de mon travail de manière à me mettre en mesure d’exécuter le plus grand nombre d’épreuves pendant le court laps de temps réservé à la photographie.
Il me recommanda particulièrement de me maintenir en contact avec les personnalités adonnées à l’étude du Linceul, en tâchant de répondre le plus possible à toutes leurs demandes d’investigation photographique.
Il m’invita enfin à lui exposer, dans une prochaine visite, mon plan définitif de travail.
Dans ce second entretien, je lui représentai qu’une photographie de caractère scientifique et documentaire devait être exécutée dans des conditions adéquates.
La photographie de 1898 avait reproduit le Linceul à travers la glace qui le protégeait, dans le cadre qui avait été établi pour l’ostension.
Il fallait éviter ces dispositions défectueuses, d’abord pour assurer la précision et la fidélité absolues du travail, ensuite pour ne pas encourir la critique d’avoir imposé des limites à son exécution et aux recherches qui devaient en découler.
En outre, pour répondre aux demandes des savants, il fallait exécuter diverses photographies de détail.
Je fis observer qu’une photographie, en grand format, du détail du visage, aurait peut-être pu révéler le mystère de cette image, qui se présentait déjà comme tellement suggestive dans l’agrandissement de la photographie de 1898, — tout démesuré et imparfait qu’il fût — ; et ce, parce que, si l’empreinte du visage avait été l’œuvre d’un faussaire, la reproduction photographique l’aurait impitoyablement dénoncé.
Pour exécuter selon les parfaites règles de l’art de telles photographies, il était nécessaire de retirer la relique du cadre en la disposant de telle façon que les appareils photographiques en pussent approcher.
S. E. l’Archevêque reconnut sans la moindre hésitation l’opportunité de mes considérations techniques. Il approuva mon plan immédiatement et totalement, sans toutefois me cacher les difficultés de sa réalisation.
Le Cérémonial qui, depuis des siècles, présidait à la conservation de la relique, n’avait certainement pas prévu le cas de la photographie ; on ne pouvait pourtant le négliger ou le heurter. Avant tout, d’autre part, il fallait l’assentiment du Souverain, et il fallait aussi établir les modalités et garanties dont on devait user envers la précieuse relique en de telles circonstances.
Toutefois, plein de confiance dans le résultat de l’enquête photographique demandée, S. E. promit de s’employer de toutes ses forces à aplanir les difficultés.
Je dois dire que, en informant de ces dispositions quelques hautes personnalités du Comité, je fus amené à constater que la ferme confiance de S. E. dans la réussite de ses démarches en vue de faciliter, dans une mesure aussi large, ma tâche photographique, n’était pas partagée, en raison des difficultés qui se présentaient et que l’on considérait comme insurmontables.
Je vécus ainsi plus d’une semaine dans l’incertitude de pouvoir réaliser complètement mon plan.
L’ostension devait commencer trois semaines après le jour où je fus mandaté officiellement ; c’était un délai plutôt limité pour une préparation adéquate.
Je dus, pendant cette période, prêter souvent l’oreille aux recommandations des savants qui s’intéressaient principalement à la reproduction précise de tel ou tel détail ; aux suggestions de fidèles et d’enthousiastes, soucieux d’avoir un souvenir aussi détaillé et aussi complet que possible de la relique. Entre temps, je ne négligeai pas de recueillir des données et renseignements, en m’adressant aux personnes qui, ayant assisté à la dernière ostension, pouvaient se rappeler l’aspect de la relique.
Enfin, je ne manquai pas de compulser les livres publiés depuis l’ostension de 1898 et surtout les documents photographiques de l’époque.
Pratiquement, la mémoire de ceux qui avaient alors personnellement observé le Linceul ne m’apporta aucune information utile, leurs souvenirs se montrant fort confus et contradictoires. On allait jusqu’à confondre le positif du Linceul avec la reproduction ou « fac-similé » de son négatif.
J’entendis quelqu’un affirmer que la surface du Linceul apparaissait entièrement d’un brun sombre sur laquelle l’empreinte était presque indéchiffrable. D’autres avancèrent que le ton grisâtre du Linceul ne laissait entrevoir que les grandes traces sombres des incendies qu’il avait subis. D’autres encore m’assurèrent que les empreintes n’étaient pas monochromes, mais constituées par diverses couleurs.
Brochant sur le tout, les suppositions extravagantes de quelques critiques portèrent à croire qu’une certaine soie rouge, doublant le Linceul, laissait transparaître sa couleur propre à travers la trame lâche du linge sacré.
De toutes ces incertitudes et contradictions résulta pour moi la conviction qu’il était nécessaire d’apprêter et d’avoir à la portée de la main les diverses qualités de plaques sensibles et d’écrans susceptibles d’être utilisés par moi suivant l’aspect de la relique, aspect que les renseignements reçus ne permettaient pas d’établir à priori.
Peu de jours avant l’ostension, me fut confirmée la mission de procéder à la photographie, avec l’indication que je devrais opérer le 3 Mai, entre 22 h. 30 et 0 h. 30, soit au total pendant deux heures.
Dès lors, mes appareils, tout préparés, attendirent dans un local de la sacristie, où j’avais aussi installé une chambre noire de fortune pour le développement des premières plaques d’essai.

Fig. 29. — Détail de la cérémonie de l’ostension.
Le Linceul est présenté à S. A. R. le Prince de Piémont.
C’est en tremblant d’une émotion indicible que je vis, à 16 heures 30, étendre le Linceul sur le châssis destiné à l’ostension ; peu après, je pus en avoir la vision complète dans son installation définitive sur l’autel, éclairé d’en haut par de puissants réflecteurs placés sur les retombées de la coupole.
Instantanément, toutes mes prévisions se trouvèrent bouleversées.
Dirai-je que la difficulté se présentait précisément à l’opposé de celles que m’avaient fait prévoir de nombreux témoignages ?
Il ne s’agissait pas de photographier un objet très noirci et confus, mais bien un dessin à peine visible, extrêmement ténu et flou, couvrant une grande surface où prédominait la tonalité claire.
Les empreintes apparaissaient entièrement monochromes, d’une couleur sépia foncée, sur le fond jaunâtre de la toile, avec tendance au ton rouille sombre dans les marques repré- sentant des blessures ou des taches de sang.
La lumière éclairant la relique était produite par des lampes à filament métallique d’une puissance totale de 16.000 bougies ; elle était donc parfaitement appropriée aussi bien à la vision directe qu’à la photographie.
L’usage d’écrans spéciaux était superflu, et c’est pourquoi, dès ce moment, je décidai de ne les employer uniquement qu’à titre de contrôle.
Par contre, la large provision de plaques de différentes qualités dont je disposais me permettait d’utiliser les plus recommandables et les mieux adaptées à l’enregistrement des particularités saillantes de la précieuse relique, aussi bien qu’à la mise en relief des moins apparentes.
À 22 h. 30, au milieu de l’afflux incessant des visiteurs, l’église fut, non sans peine, fermée au grand public.
Étaient venus assister à l’opération, S. E. l’Archevêque, S. E. Mgr Pinardi, président de la Commission exécutive, avec plusieurs membres de celle-ci, une délégation des Révé- rends Chanoines de la Cathédrale, les Révérends Custodes du Saint Linceul, Mgr Imberti, aujourd’hui évêque d’Aoste, S. E. le comte Charles Lovera de Castiglione, lieutenant de l’Ordre équestre du Saint Sépulcre ; le comte Frédéric Riccardi de Netro, maître honoraire des cérémonies de S. M. le Roi, divers prélats se trouvant occasionnellement à Turin et plusieurs personnalités connues comme s’étant adonnées à l’étude du Linceul, notamment le Dʳ Paul Vignon, de Paris, le Commandeur Pia, le Dʳ Don Tonelli, Salésien, l’ingénieur Georges Porché, de Versailles.
LL. AA. RR. le Prince et la Princesse de Piémont étaient présentes, incognito, dans l’une des tribunes latérales.
Depuis plusieurs jours déjà, j’avais indiqué comme empla- cement convenable du Linceul sorti de son cadre, le pied même de l’autel, et j’avais déjà précisé par le calcul le point exact où je devrais opérer, c’est-à-dire le point de vue, de manière à pouvoir mettre en place mon grand appareil 40×50, avec son lourd chevalet, en quelques minutes.
Par contre, la manœuvre nécessaire pour retirer le Linceul de son grand cadre d’ostension demanda environ une demi- heure.
Soucieux d’éviter que le Linceul présentât trop de plis, je priai S. E. l’Archevêque de bien vouloir modifier un peu la tension du tissu, ce qu’il fit avec l’aide de quelques Révérends Chanoines.
Ayant surtout remarqué que les plis importants traversant la région de la face étaient encore aussi marqués que sur la photographie de 1898, je demandai qu’on essayât de les faire disparaître.
De nouveau S. E. l’Archevêque, aidé cette fois par le Dʳ Tonelli, Salésien, chercha à distendre ces plis, en les repassant et en les étirant avec les doigts ; mais il n’y put parvenir ; en sorte qu’ils restèrent à peu près identiques à ceux de 1898.
Vers vingt-trois heures, le châssis du Linceul était finale- ment posé au pied du maître-autel, et je pouvais commencer mes opérations.
Ainsi que je l’ai dit, j’avais pour assistants un groupe de personnalités, presque une centaine de témoins de marque, qui profitèrent de l’occasion pour examiner de très près, et même à la loupe, la précieuse relique ; ce ne fut pas sans quelque peine qu’on pût les écarter au moment où cela devint nécessaire.
Toutes ces personnes, par la suite, surent grand gré à la photographie à laquelle ils devaient un examen si prolongé et si inespéré.
Ayant déterminé d’avance la distance à laquelle l’appareil devait être placé eu égard au format des photographies à exécuter, il ne me restait plus qu’à vérifier avec soin que cet appareil était rigoureusement centré et parfaitement de niveau, enfin que la vénérable relique était bien d’aplomb et parallèle au verre dépoli.
Me rendant compte qu’une négligence éventuelle dans l’application des règles de l’art en matière de reproduction photographique aurait pu causer des erreurs de perspective là où la recherche scientifique exigeait pour ses fins une préci- sion absolue, je sacrifiai à ces opérations une partie notable du temps qui m’était accordé pour mon travail.
En ceci, j’ai été admirablement secondé, non seulement par mes aides, mais aussi par S. E. l’Archevêque, notamment lorsqu’il fut nécessaire de porter la main sur la relique pour la déplacer ou pour présenter sur sa surface des points de repère bien visibles.
Le souvenir de cette éminente collaboration spontanée demeure présent non seulement en moi, mais chez tous ceux qui eurent la bonne fortune d’en être témoins, et qui en ont emporté le souvenir d’une grâce parfaite.
Au cours d’un séjour dans une capitale étrangère, j’eus l’occasion d’entendre évoquer encore la belle figure de notre Cardinal, prenant une part directe à ces opérations photo- graphiques, entouré du groupe des observateurs et des témoins, comme un chef à la tête de sa troupe.
La mise en place du Linceul étant ainsi obtenue, restait à en contrôler la mise au point.
Cette opération, indispensable à la netteté des images, est des plus faciles pour un homme de l’art en matière de photo- graphie courante ; s’agissant du Linceul, elle présentait, au contraire, de grosses difficultés.
Sur le fond clair de celui-ci, et cette clarté était encore exagérée par la lumière des projecteurs électriques, la légère empreinte, floue et privée de contours, tendait à s’évanouir.
En pareil cas, on s’efforce de chercher, sur la surface à reproduire, des points mieux définis, au besoin étrangers à l’image principale ; et si l’on n’en trouve absolument pas, on en improvise, en recourant, par exemple et presque toujours, à la superposition d’une feuille imprimée.
Il est vrai qu’il existait sur le Linceul des points de repère nets en apparence, comme les rapiéçements et leurs coutures, mais la forte réduction de l’image, passant de 4 m. 36 de longueur à 0 m. 50, ne permettait pas de les percevoir sur le verre dépoli, même en se servant d’une loupe.
L’éclairage général de la relique se montra suffisant et distribué de manière, sinon parfaite, au moins convenable : On sait la difficulté de répartir uniformément la lumière sur une grande surface claire ; aussi bien, le technicien ne devra- t-il pas s’étonner si l’on n’a pas atteint, pour cet éclairage, l’absolue perfection.
À ce moment, je ne disposais plus que d’une heure et quart.
Toutefois, désirant opérer avec des plaques de qualités variées, bien que je fusse persuadé d’obtenir un résultat certain avec les plaques orthochromatiques spéciales de la maison Cappelli, d’une sensibilité d’environ 500 H. D. ( Echelle Hurter et Driffield – Note du Trad.)., je donnai la préférence à une plaque de marque étrangère créée en vue de la reproduction, mais d’une sensibilité très réduite.
Je comptais obtenir ainsi un très notable renforcement de l’empreinte, qui apparaît à la vue si faible et si imprécise.
Mon appareil photographique, du format 40 × 50, était muni d’un objectif de la maison Steinheil, de Dresde, d’une longueur focale de 0 m. 78 et de 0 m. 06 cm. d’ouverture utile. En me plaçant à 8 m. 17 du Linceul, j’obtenais sur la plaque une image réduite à 0 m. 47 de longueur et à 0 m. 12 de hauteur. Pour réaliser le maximum de précision dans la mise au point (résultat paraissant d’ailleurs déjà bien obtenu en tous les points de l’objet), je réduisis l’ouverture utile de l’objectif à F/39 ; je calculai que, pour impressionner conve- nablement mes plaques de sensibilité modérée, il fallait une pose de neuf minutes et, pour les autres, de trois minutes. Je décidai de n’employer un écran jaune (agfa N° 3) qu’avec les plaques les plus sensibles, ne disposant pas du temps nécessaire pour en faire autant avec les plaques lentes : pour celles-ci, en effet, le temps de pose, triplé en raison de la présence de l’écran, m’aurait conduit à une demi-heure pour chaque photographie.
Afin d’obtenir plus de rapidité dans l’exécution des clichés d’essai, j’ai adopté pour ceux-ci des plaques de format 18 × 24, me contentant de reproduire seulement la partie centrale de la relique. La première pose, sur plaque de sensi- bilité 200 H. D., sans écran, se montra tout à fait insuffisante. Connaissant la lenteur de cette qualité de plaques, je m’étais assuré auprès du fabricant que leur sensibilité était bien réellement au moins celle annoncée sur l’étiquette ; c’était donc qu’elles devaient présenter une insensibilité spé- ciale à la lumière artificielle employée. D’un calcul approxi- matif, je déduisis qu’il aurait fallu, même sans écran, des poses d’une durée au moins quadruple de celle réalisée dans l’essai, c’est-à-dire d’une demi-heure au moins. Je ne disposais pas d’un temps aussi long ; aussi décidai-je d’abandonner sans plus cette marque et d’opérer exclusivement avec nos plaques Cappelli pour lesquelles j’étais sûr du résultat.
Je recommençai effectivement l’essai avec une plaque 18 × 24 Cappelli, orthochromatique spéciale, sensible au jaune. Je munis l’objectif d’un écran jaune agfa N° 4 ; je posai neuf minutes et je développai dans une chambre obscure improvisée dans un local de l’église.
À ce développement étaient présents, en outre d’un de mes employés, le Dʳ Paul Vignon, de Paris, le professeur Salé- sien Don Tonelli, le Commandeur Pia, avocat, auteur de la photographie de 1898. La plaque étant plongée dans le bain révélateur, les premières traces de l’impression commencèrent à apparaître au bout de 160 secondes environ ; après les trois premières minutes, la partie centrale de l’image positive du Rédempteur fut clairement visible sur la plaque.
La durée de l’exposition s’avérait donc comme exacte, et tous les détails de l’image étaient rendus à la perfection.
Ayant rapidement procédé au fixage de cette plaque d’essai, je m’empressai de la porter au presbytère pour la faire admirer à S. E. l’Archevêque et aux nombreuses per- sonnes présentes, toutes anxieuses de connaître le résultat.
Il n’est pas inutile de rappeler que c’était là la seconde photographie officielle du Linceul, et que la première, exécutée trente-deux ans auparavant, avait été taxée de supercherie, d’erreur et de truquage par les détracteurs de la relique, parmi lesquels on comptait des savants faisant autorité.
On avait donc le souci de réduire définitivement à néant ces accusations, et, dans ce but, on avait pris les garanties nécessaires.
Le résultat était celui qu’on escomptait, et répondait pleinement aux vœux de toutes les personnes présentes.
Je me rappellerai comme l’un des moments les plus beaux de ma vie, et certes le plus émouvant de ma carrière, l’instant où je soumis ma plaque parfaite aux regards avides de S. E. l’Archevêque et de toute cette assemblée d’élite.
Entre temps, j’avais donné l’ordre de préparer le matériel pour continuer les opérations, et, comme le temps pressait, je les repris sans perdre un instant. J’exposai deux plaques de format 40 × 50, en maintenant invariable le temps de pose. Ensuite, je changeai l’objectif de l’appareil, en lui substituant un Zeiss orthostigmatique de 0 m. 46 cm. de longueur focale avec une ouverture de F/10, que je réduisis même à F/25. Avec cet objectif, j’exposai encore deux plaques de format 30 × 40.
Pour gagner du temps, et afin de réaliser des repères de contrôle et d’épreuve, j’impressionnai une de ces plaques sans employer d’écran.
Le temps de pose fut réduit en raison de la moindre absorp- tion de la lumière. Pour la pose avec écran, l’exposition fut de huit minutes ; pour celle sans écran, elle fut réduite à deux minutes.
Ces deux plaques étant impressionnées, je passai à un autre appareil, de format 24 × 30, muni d’un objectif Tessar-Zeiss de 0 m. 315 m/m. de longueur focale et de F/7.2 d’ouver- ture utile, que je réduisis à F/18. J’exposai deux plaques de format 24 × 30, en employant l’écran seulement pour l’une d’elles, comme ci-dessus. La durée d’exposition fut réduite encore, à six minutes pour la pose avec écran, à une minute trente pour la pose sans écran.
Le but de ces photographies de trois formats différents était de pouvoir donner, comme je l’ai déjà dit au chapitre IV, la reproduction du Linceul en différents formats sans recourir à l’agrandissement, et, en même temps, de fournir aux savants des documents appropriés pour les comparaisons et contrôles nécessaires. Ces six plaques furent donc employées exclusive- ment à reproduire le Linceul dans son ensemble.
Je me proposais encore d’exécuter les photographies des détails comme je l’avais projeté ; mais le temps qui m’était accordé touchait à sa fin ; je décidai donc de tenter seule- ment la photographie de détail de la Face.
Je choisis l’échelle des 2/3 de l’original environ, au lieu de la grandeur naturelle, pour gagner du temps. J’opérai avec l’appareil 40 × 50, en employant une plaque du même format et de la marque Cappelli, avec l’objectif Steinheil de 0 m. 78 de longueur focale. Opérant à une plus petite dis- tance du sujet, je devais augmenter la durée de l’exposition, et ce point n’était pas sans me préoccuper. J’eusse désiré exécuter plusieurs clichés de ce détail, de beaucoup le plus important ; mais je me convainquis qu’en raison du peu de temps qui me restait, il ne m’aurait pas été possible d’im- pressionner plus de deux plaques.
Il était alors minuit et demi, c’est-à-dire que le terme du temps qui m’avait été accordé allait sonner, et les prélats, présents, qui avaient obtenu de célébrer la messe à l’autel du Linceul, nous pressaient déjà avec impatience, S. E. l’Arche- vêque et moi, préoccupés qu’ils étaient de ne pas perdre l’instant précieux qui leur était réservé.
Mais je n’abandonnai pas mon poste. Pendant que je soignais la mise au point, rendue encore plus difficile par la proximité du sujet confus et par l’absence de points de repère, je m’avisai que certaines ondulations du tissu ne me permet- traient pas d’obtenir cette parfaite mise au point pour l’en- semble, si je n’employais pas une très petite ouverture de diaphragme, augmentant encore ainsi la durée d’exposition.
On sait que cette durée doit varier comme le carré du rapport des dimensions de l’image à celles de l’objet. Voulant employer un écran au moins pour un cliché, et mes opérations ayant déjà dépassé l’horaire fixé, je décidai de me contenter de l’ouverture F/26, en posant douze minutes.
Le malheur voulut que quelques observateurs, qui profi- taient de la durée de l’exposition pour examiner la relique, en se maintenant en dehors du champ optique, absorbés qu’ils étaient par leurs discussions animées et se portant d’un côté à l’autre de l’appareil, vinrent à heurter légèrement celui-ci, alors que la pose était déjà aux deux tiers de sa durée. Je compris immédiatement que cette plaque était perdue, et je me mis en mesure de la remplacer, en posant également avec l’écran. Une heure du matin sonnait à la fin de cette nouvelle pose. Il n’était pas possible d’obtenir l’auto- risation d’opérer encore une fois. La remise en place du Linceul demandait plus d’un bon quart d’heure et les prélats attendaient depuis trois heures, après une journée de travail intense et d’émotions plus intenses encore, avec la perspec- tive d’une nouvelle matinée très chargée.
Je dus arrêter mon travail.
Après le développement de la première plaque d’essai, j’avais décidé d’opérer pour toutes les plaques dans le calme de mon laboratoire. J’invitai les personnes déjà présentes au développement de la plaque d’essai, à bien vouloir m’assister, mais ils le jugèrent superflu, excepté le P. Salésien, Don Tonelli, qui ne me quitta qu’à 4 heures 30 du matin, après développement et fixage complet des huit plaques.
Le développement avec le bain révélateur au métol- hydroquinone marcha normalement. Pour toutes les plaques, le temps de pose se montra exact ; sur toutes, l’inversion de l’image négative du Linceul en image positive du Rédempteur se manifesta absolument de la même façon que dans la pho- tographie de 1898, comme pour la plaque d’essai développée dans la chambre noire improvisée à l’intérieur de l’église.
Dans la matinée, je passai à l’exécution des tirages. Il s’agissait de réaliser des copies positives du Linceul et des fac-similé du négatif : ces derniers étant seuls susceptibles de divulguer le résultat visible seulement sur ce négatif, c’est- à-dire l’image positive du Rédempteur.
Comme il est dit au chapitre II de la deuxième partie, pour arriver à ce résultat, il fallait exécuter directement un négatif du négatif du Linceul, c’est-à-dire faire de ce dernier des copies sur plaques et non sur papier, pour obtenir ensuite avec celles-ci des épreuves définitives sur papier, présentant l’image positive du Rédempteur.
Ce travail fut terminé avant le soir du 4 mai, et à dix-neuf heures, je pus me rendre chez l’Archevêque avec toutes les épreuves positives et négatives de chaque cliché exécuté, pour lui offrir la primeur de leur contemplation.
Dès qu’il fut avisé de mon arrivée, S. E. l’Archevêque me reçut immédiatement ; j’avais à peine eu le temps d’ouvrir le paquet contenant les épreuves et d’exposer en un point convenable la photographie de la Sainte Face en positif.
J’eus la bonne fortune de me trouver seul à seul avec l’illustre prélat et d’être témoin de sa fervente et intense émotion.
Il tomba à genoux devant cette première copie photogra- phique, puis il la prit et la baisa, et deux larmes jaillirent sur son mâle et noble visage. Puis il s’écria : « Quelle consola- tion le Seigneur m’a accordée ! », et, se retournant vers moi, il me pressa les mains en ajoutant : « Et comme je suis reconnaissant à l’auteur d’un si beau travail ! ». Il ne pouvait plus détacher ses regards de toutes les épreuves, admirant tour à tour la présentation si frappante de l’image entière du Rédempteur, la netteté des stigmates de la Passion, l’extra- ordinaire et divine expression de la Sainte Face.
Maîtrisant son émotion, S. E. communiqua téléphonique- ment, en ma présence, avec S. A. R. le Prince héritier, en lui faisant part de toute sa satisfaction émue pour cette par- faite réussite des photographies du Linceul, et en s’offrant à lui rendre visite, le lendemain matin, avec les clichés et les épreuves.
Le 5, au matin, à 10 heures, je suivis S. E. l’Arche- vêque au Palais Royal, où S. A. R. daigna me recevoir, s’intéressant longuement et avec une compétence marquée à mes explications techniques et au résultat de mon travail. Le jour même, toutes les épreuves photogra- phiques exécutées furent transmises à Rome, à S. M. le Roi, qui avait, de son côté, exprimé le désir d’en prendre con- naissance sans retard et, le 9, on me notifiait sa haute approbation avec l’autorisation de publier les résultats obtenus.
Cependant je me préoccupais d’obtenir l’autorisation de procéder à de nouvelles vérifications photographiques, surtout en ce qui concerne les détails que j’avais dû négliger pendant la nuit du 3 Mai, faute de temps. Cette fois encore, je fus puissamment appuyé par S. E. l’Archevêque. Mais la nou- velle autorisation se fit attendre. Entre temps, j’exécutai deux photographies d’intérieur de l’église, avec l’autel de l’osten- sion et je pris des dispositions pour tenter la photographie des détails sans retirer le Linceul de son cadre protecteur muni d’une glace.
Voyant que l’ostension touchait à sa fin, le soir du 19, j’affrontai la difficulté que présentait un tel mode opératoire, et, m’établissant à la hauteur de la relique au moyen d’échelles, je photographiai l’ensemble en le répartissant sur trois plaques 40 × 50.
J’obtins trois bons clichés, comme je l’ai décrit au cha- pitre VIII. Cette fois encore, je me servis des plaques Capelli orthochromatiques spéciales sensibles au jaune. La manœuvre des échelles étant longue et pénible et le temps toujours limité, je ne fis pas usage de l’écran jaune, et j’em- ployai encore l’objectif Steinheil.
Le jour suivant, 22 Mai, j’obtins l’autorisation de photo- graphier de nouveau la relique en dehors de son cadre, comme dans la nuit du 3.
Je pus ainsi exécuter les clichés de la Face en grandeur naturelle, ceux des détails du dos, enfin un cliché de la région du poignet agrandie environ sept fois en surface.
J’avais pris des dispositions pour réaliser un éclairage plus intense et plus direct des détails à photographier, ce qui me permit de réduire le temps de pose, malgré la plus faible distance entre l’appareil et l’objet. Je sup- primai l’écran jaune pour toutes ces expositions. Etant donnée la difficulté de déplacer la relique, la photographie du Visage en grandeur naturelle, et celle de la région du poignet à grande échelle furent particulièrement malaisées.

Fig. 30. — Le Linceul sur l’autel de l’ostension.
S. E. l’Archevêque m’aida personnellement du commencement à la fin du travail. Tous les clichés se montrèrent réalisés suivant les bonnes règles de l’art, en dépit du changement d’éclairage, de la très grande variation de distance et de la réduction d’ouverture du diaphragme, adoptée en vue d’ob- tenir une netteté absolue.
Aussi bien que pour les clichés exécutés dans la nuit du 3, je n’eus à recourir à aucune manipulation spéciale : aucun renforcement ou affaiblissement ne fut nécessaire.
Ces relevés photographiques furent définitivement les derniers, et se montrèrent les plus recherchés des observateurs, qui les jugèrent de la plus haute importance.
Ayant terminé ma tâche de photographe officiel du Saint Linceul au cours de cette ostension, je pensai à la consacrer dans un acte dépassant la portée de mes déclarations person- nelles.
J’invitai donc la représentation légale des photographes professionnels de la ville de Turin et de la province à exami- ner mon travail en présence d’un notaire royal.
Le soir du 23 mai, les cinq représentants se rendirent avec un notaire dans mon atelier, prirent connaissance des clichés officiels du Linceul, des diverses épreuves, et entendirent ma relation verbale.
Ils se rendirent tous ensuite, épreuves photographiques en mains, devant la relique encore exposée, et firent d’intéressants rapprochements et constatations ; après quoi, ils se retirèrent dans la sacristie de l’église, et là, en présence de deux témoins, sans hésitation et d’un plein accord, ils dictèrent et signèrent le procès-verbal qui suit. De cet acte, il résulte qu’on a constaté l’absence de tout artifice ou retouche, la perfection de l’exécution technique, l’identité précise de chaque détail de la reproduction photographique avec le vénérable original.
Giuseppe Enrie, 1933
— Notes —- Giuseppe Enrie, (1933), La santa sindone rivelata della fotografia , Società Editrice Internazionale ( Salésiens ) , Torino[↩]
- Enrie, G. (1936), Le Suaire de Turin révélé par la photographie, traduction française, Procure du Carmel de l’Action de Grâce, Paris. pages 93 à 106[↩]
- Nous avons trouvé un article de la Stampa daté du 6 mars 1931 : L’ostension de la Sainte-Suaire aura lieu le 4 mai
« Nous sommes en mesure de confirmer qu’à la suite de l’entretien que Mgr Fossati a eu récemment à Rome avec le Souverain Pontife, puis après celui entre l’Archevêque de Turin et S. M. le Roi, la date de l’ostension de la Sainte-Suaire a été fixée au lundi 4 mai.
On ne connaît pas encore la durée de l’ostension du précieux linge, mais on estime qu’elle ne pourra pas prendre fin avant juin, puisqu’il faudra permettre aux nombreux pèlerinages qui auront Turin pour destination de se succéder dans un laps de temps qui, précisément en raison de l’énorme affluence prévue de visiteurs, ne pourra être bref.
Prochainement sera constitué un comité dont feront partie les plus hautes personnalités turinoises, militaires, civiles et religieuses ; mais toute nouvelle à ce sujet est prématurée.
L’arrivée de Mgr Fossati à Turin est une condition préalable pour entreprendre toute démarche concernant la Sainte-Suaire. » La Stampa. (1931, 6 mars). L’ostensione della Sindone (p. 4). Torino : La Stampa. On trouve d’autres articles du même genre le 28 Mars 1931 … [↩]