Giovanni Battista Judica Cordiglia

Giovanni Battista Judica Cordiglia (1939–2024) fut le photographe scientifique chargé de renouveler la documentation du Saint Suaire lors des examens organisés sous l’autorité du cardinal Michele Pellegrino à partir de 1969.
Son apport ne se limite pas à la réalisation de nouvelles photographies. Il met en œuvre une véritable chaîne de prise de vue scientifique associant photographie grand format, noir et blanc panchromatique, couleur, ultraviolet, fluorescence et infrarouge 1.
Une formation à la photographie scientifique
Giovanni Battista appartient à une famille déjà étroitement liée aux recherches sur le Suaire. Son père, Giovanni Judica Cordiglia, était médecin légiste et membre actif du milieu sindonologique turinois.
Très jeune, Giovanni Battista accompagne son père lors d’expertises et d’exhumations et photographie les différentes phases des examens médico-légaux. Il développe ainsi une pratique de la photographie comme instrument de documentation scientifique, parallèlement à ses activités bien connues de radioamateur avec son frère Achille 2.

1969 : renouveler la documentation photographique du Suaire
Le 16 juin 1969, lors de l’examen privé organisé par le cardinal Michele Pellegrino, Judica Cordiglia est chargé de réaliser une nouvelle série de photographies du Saint Suaire, près de quarante ans après les célèbres clichés de Giuseppe Enrie de 1931.
Il ne s’agit plus seulement d’obtenir une photographie générale. La campagne doit produire plusieurs documents complémentaires :
- photographies noir et blanc ;
- photographies couleur ;
- diapositives couleur ;
- prises de vue de détail ;
- photographies sous rayonnement ultraviolet ;
- fluorescence ultraviolette ;
- essais dans le proche infrarouge.
L’objectif est de comparer le comportement du tissu et des différentes traces sous plusieurs éclairages et plusieurs sensibilités photographiques 3.

Photographier un tissu de 4,36 mètres
Le premier problème est mécanique. Le Suaire mesure environ 4,36 × 1,10 m et reste un tissu souple susceptible de se déformer.
Judica Cordiglia utilise un dispositif comportant deux montants métalliques verticaux et une traverse horizontale. Le tissu est maintenu par de longues baguettes et se déploie verticalement sous son propre poids.
Il faut ensuite assurer le parallélisme entre le plan du Suaire et le plan de la plaque photographique. Le sol n’étant pas parfaitement horizontal, Judica Cordiglia indique avoir corrigé l’inclinaison de l’appareil afin de limiter les déformations géométriques 4.
La chambre photographique et les objectifs
L’appareil principal est une chambre photographique Studio 7 fabriquée par la maison Lupo de Turin.
Cette chambre travaille avec des plaques d’environ 10,2 × 12,7 cm, soit le format professionnel 4 × 5 pouces.
Deux objectifs Schneider-Kreuznach Symmar sont notamment employés :
- 150 mm f/5,6 ;
- 210 mm f/5,6.
Le grand format permet de conserver beaucoup plus d’informations qu’un petit négatif 24 × 36 mm et facilite les agrandissements destinés à l’étude des détails.
D’autres appareils complètent le dispositif, notamment un Mamiya Professional C220, un appareil Exakta 24 × 36 mm et un posemètre Gossen Lunasix 3 5.
Appareils de prise de vue et matériel optique

Chambre à plaques de la firme Lupo, Turin, format environ 10,7 × 12,7 cm. Appareil principal de la campagne.

Objectif normal utilisé avec la chambre grand format.

Longue focale employée pour certains cadrages à distance.

Appareil bi-objectif moyen format 6 × 6 cm avec Mamiya-Sekor 80 mm f/2,8. Utilisé notamment pour les détails.

Posemètre utilisé pour mesurer précisément l’éclairement et déterminer les paramètres d’exposition.

Équipé d’un objectif Meritar 50 mm f/2,9. Utilisé notamment pour certaines prises de vue spécialisées.
Du film orthochromatique au film panchromatique
Judica Cordiglia accorde une importance particulière au choix des émulsions photographiques.
Les photographies de Giuseppe Enrie de 1931 avaient été réalisées avec des plaques orthochromatiques, peu sensibles au rouge. Judica Cordiglia privilégie au contraire des émulsions panchromatiques, sensibles à une gamme plus large du spectre visible.
Il cherche volontairement à obtenir des négatifs moins contrastés mais contenant davantage de demi-teintes. Selon lui, le contraste peut toujours être renforcé au tirage, alors qu’une information perdue sur un négatif trop contrasté est irrécupérable 6.
Les principaux supports photographiques
- Agfapan IP 21 : plaques panchromatiques noir et blanc ;
- Kodak Plus-X Pan : film noir et blanc à grain fin ;
- Kodak Ektacolor L Professional : négatif couleur ;
- Kodak Ektachrome Type B : film inversible donnant directement une diapositive ;
- films infrarouges associés à des filtres adaptés.
La campagne de 1969 constitue ainsi l’une des premières tentatives de documentation réellement multispectrale du Saint Suaire.
Supports photographiques utilisés

Plaques panchromatiques noir et blanc utilisées pour les vues générales en grand format.

Film noir et blanc panchromatique à grain fin, sensibilité d’environ 125 ASA.

Film négatif couleur destiné aux poses longues. Développement Kodak Process C-22.

Film inversible couleur donnant directement une diapositive. Développement Kodak Process E-3.

Film sensible au proche infrarouge, utilisé avec un filtre Kodak Wratten 87 pour enregistrer principalement le rayonnement infrarouge réfléchi.
Judica Cordiglia combine ainsi plusieurs types d’émulsions afin de comparer le comportement du Suaire en noir et blanc, couleur, ultraviolet et infrarouge. Le choix du support photographique constitue une partie essentielle de la méthode expérimentale.
Le dispositif associe donc plusieurs formats et plusieurs focales : grand format pour les vues générales et la précision documentaire, moyen format pour les détails, et 24 × 36 mm pour certaines prises spécialisées.
Un éclairage d’environ 8 000 watts
Photographier une surface aussi grande nécessite également un éclairage puissant et régulier.
Judica Cordiglia indique avoir disposé d’environ 8 000 watts d’éclairage. Il utilise notamment des lampes photographiques Osram Nitraphot, fonctionnant autour de 3 200 K, ainsi que des réflecteurs et des diffuseurs en mousseline blanche.
La diffusion de la lumière doit limiter les ombres et éviter que la texture du tissu ne soit artificiellement accentuée par un éclairage trop rasant.
Éclairage et infrarouge

Lampe photographique au tungstène, environ 3 200 K, utilisée pour l’éclairage visible et comme source riche en proche infrarouge.

Association destinée à bloquer presque totalement la lumière visible et à enregistrer essentiellement le rayonnement infrarouge réfléchi.
Les photographies couleur de 1969
Judica Cordiglia réalise également des négatifs couleur et des diapositives couleur. Cette documentation est importante car elle permet d’étudier séparément la couleur du lin, de l’image corporelle, des brûlures et des zones attribuées au sang.
Les diapositives présentent un intérêt particulier : l’image positive est obtenue directement sur le film, sans passer par l’étape supplémentaire du tirage d’un négatif, ce qui limite certaines variations chromatiques 6.
Une photographie publiée en 1975
Une partie des photographies de Judica Cordiglia est publiée en 1975 dans le volume La Sindone des éditions Dino. On y trouve notamment une vue de l’empreinte antérieure.

Ultraviolet réfléchi et fluorescence
L’un des aspects les plus intéressants de la campagne concerne l’utilisation des ultraviolets.
Deux techniques doivent être distinguées.
En ultraviolet réfléchi, l’appareil photographie directement le rayonnement ultraviolet renvoyé par la surface du tissu.
En fluorescence ultraviolette, les UV excitent certaines substances qui réémettent ensuite une lumière visible. Judica Cordiglia utilise notamment une lumière de Wood.
Les temps de pose montrent la différence entre les deux procédés : environ 2 secondes en UV réfléchi, mais jusqu’à 10 à 15 minutes pour enregistrer certaines fluorescences 3.


Judica Cordiglia écrit que ses meilleurs résultats furent obtenus avec les photographies sous lumière de Wood, dont il souligne le niveau de détail supérieur à celui des clichés noir et blanc ordinaires 7.
Les essais dans l’infrarouge
La campagne comprend également des prises de vue dans le proche infrarouge.
Des films sensibles à l’infrarouge sont utilisés avec des filtres tels que le Kodak Wratten 87, destiné à éliminer l’essentiel de la lumière visible.
Ces images permettent de comparer la réflexion du tissu et des différentes traces dans une partie du spectre invisible à l’œil. Elles donnent cependant des informations optiques : elles ne suffisent pas, à elles seules, à identifier chimiquement les substances photographiées.
Les photographies publiées par Sebastiano Rodante en 1987
Les photographies couleur de 1969 restent longtemps relativement peu diffusées. Certaines sont néanmoins reproduites en 1987 par Sebastiano Rodante dans Le realtà della Sindone nelle riflessioni di un medico, aux pages 106–107.



Ces reproductions constituent un témoignage intéressant sur la circulation des clichés couleur de 1969, mais elles ne permettent pas toujours de juger fidèlement la qualité des originaux : impression, reproduction, contraste et éclairage peuvent fortement modifier leur apparence.
1987 : comprendre l’effet du développement photographique
Lors du congrès de Syracuse de 1987, Judica Cordiglia revient précisément sur ce problème.
Il étudie l’influence du développement, du contraste, de la densité et du tirage sur l’apparence finale de ses photographies de 1969 6.
Une même prise de vue peut présenter des aspects très différents selon la manière dont le négatif est développé puis imprimé. Judica Cordiglia insiste donc sur la nécessité de distinguer :
- ce qui appartient réellement au tissu ;
- ce qui résulte de l’éclairage ;
- ce qui dépend de l’émulsion photographique ;
- ce qui est produit lors du développement ou du tirage.
Cette remarque est capitale pour toute comparaison entre les photographies de Secondo Pia, Giuseppe Enrie et Judica Cordiglia.
Une reproduction grandeur nature conservée à Turin
Les clichés couleur de 1969 furent également utilisés pour produire une reproduction grandeur nature du Saint Suaire, exposée au Centre international de Sindonologie de Turin.
Le 4 mai 1991, lors de la visite de l’archevêque Giovanni Saldarini, cette reproduction constitue encore un document de référence pour les chercheurs du Centre.


Une campagne photographique officiellement documentée
Les photographies réalisées par Judica Cordiglia font l’objet d’une authentification notariale. L’annexe au procès-verbal du 4 octobre 1973, publiée dans le rapport de la Commission Pellegrino en 1976, inventorie les photographies, les supports, les formats et plusieurs conditions techniques de prise de vue 5.
On y trouve des vues de l’ensemble du Suaire, du visage, de différentes régions corporelles, du revers, des coutures et de la structure du tissu.
Il ne s’agit donc pas seulement de produire une nouvelle représentation spectaculaire du Suaire : il s’agit de constituer un corpus photographique destiné à l’étude scientifique.
Quel fut finalement le rôle de Giovanni Battista Judica Cordiglia ?
Giovanni Battista Judica Cordiglia fut beaucoup plus qu’un photographe chargé de conserver l’image du Suaire.
- mise au point du dispositif de maintien du tissu ;
- contrôle géométrique de la prise de vue ;
- photographie grand format ;
- émulsions panchromatiques ;
- photographie couleur et diapositives ;
- ultraviolet réfléchi ;
- fluorescence ultraviolette ;
- imagerie infrarouge ;
- photographies générales et de détail ;
- étude du développement et du contraste photographiques.
La campagne de 1969 constitue ainsi une étape importante entre la photographie documentaire de Giuseppe Enrie en 1931 et les investigations multispectrales beaucoup plus systématiques réalisées par le STURP en 1978.
Bibliographie
- Judica Cordiglia, G. B. (1968). Necessità di nuove indagini scientifiche sulla Sindone. Sindon, 13.
- La Santa Sindone. (1973). Turin. Photographies de Giovanni Battista Judica Cordiglia.
- Judica Cordiglia, G. B. (1975). Comment a été photographié le Saint Suaire. Dans La Sindone (pp. 155–161). Turin : Edizioni Dino.
- Commission Pellegrino. (1976). Authentification notariale des photographies : indications techniques. Dans La S. Sindone. Ricerche e studi della Commissione di esperti nominata dall’Arcivescovo di Torino Card. Michele Pellegrino nel 1969 (pp. 26–30). Supplément à la Rivista Diocesana Torinese.
- Judica Cordiglia, G. B. (1976). Comment s’est déroulée la prise de vue photographique du Saint Suaire lors de l’inspection privée du 16 juin 1969. Dans La S. Sindone. Ricerche e studi della Commissione di esperti nominata dall’Arcivescovo di Torino Card. Michele Pellegrino nel 1969 (pp. 93–101).
- Judica Cordiglia, G. B. (1977). Rapport sur les reproductions photographiques. Dans Osservazioni alle perizie ufficiali sulla Santa Sindone 1969–1976 (pp. 57–58). Turin : Centro Internazionale di Sindonologia.
- Judica Cordiglia, G. B. (1986). Entre les lumières et les ombres de la photographie apparaît le Christ du Suaire. Dans La Sindone. La storia. La scienza (pp. 151–159). Turin : Centrostampa.
- Judica Cordiglia, G. B. (1987). Recherches et investigations de laboratoire sur les photographies réalisées en 1969. Dans La Sindone, indagini scientifiche. Atti del IV Congresso nazionale di studi sulla Sindone, Syracuse, 17–18 octobre 1987.
- Rodante, S. (1987). Le realtà della Sindone nelle riflessioni di un medico. Milan : Massimo.
- Centro Internazionale di Sindonologia. (1991). Visita ufficiale dell’Arcivescovo al nostro Centro in occasione della Festa liturgica della venerazione della S. Sindone, 4 maggio 1991. Sindon, 3(3).
- Barberá, D. (2010, 27 mars). Sindone, formazione dell’immagine – Intervista esclusiva a G. B. Judica Cordiglia. Tecnocino.
- Judica Cordiglia, G. B. (2013). Consultant technique et expert sonore au Tribunal Ordinaire de Turin. Site personnel.