Heinrich Pfeiffer

Heinrich Pfeiffer (1939-2021) est l’un des historiens de l’art qui ont le plus développé l’hypothèse d’une influence du Saint Suaire sur l’iconographie ancienne du Christ. À la différence de chercheurs principalement issus de la sindonologie, Pfeiffer aborde cette question à partir de l’histoire de l’art chrétien, de l’iconographie byzantine et de l’étude des traditions relatives aux images réputées authentiques du Christ.

Formation :

Prêtre jésuite allemand, il étudie l’histoire de l’art, l’archéologie classique, les langues romanes, la philosophie et la théologie. Il obtient en 1973 un doctorat en histoire de l’art à l’Université de Bâle et enseigne pendant plusieurs décennies l’histoire de l’art chrétien et l’iconographie à l’Université pontificale grégorienne de Rome. 1

Son travail sur le Saint Suaire s’inscrit dans une interrogation plus large : d’où vient le visage traditionnel du Christ ?

À la recherche du modèle du visage du Christ

Dans l’art chrétien ancien, Jésus n’est pas représenté selon un modèle unique. Certaines images le montrent jeune et imberbe, d’autres comme un homme adulte aux cheveux longs et à la barbe développée.

À partir de l’Antiquité tardive et de l’époque byzantine, un type particulier finit cependant par s’imposer : visage allongé, longue chevelure encadrant le visage, barbe, yeux importants et représentation souvent frontale.

Pfeiffer s’intéresse précisément à l’origine de ce type iconographique. Dans son étude de 1982, La Sindone di Torino e il volto di Cristo nell’arte paleocristiana, bizantina e medievale occidentale, il examine la possibilité que le visage visible sur le Saint Suaire ait contribué à sa formation. 2

Son étude paraît ensuite en anglais, en deux parties, dans Shroud Spectrum International en 1983 et 1984. 3

Une position plus nuancée qu’une simple ressemblance

Pfeiffer ne se contente pas d’affirmer que les icônes anciennes ressemblent au visage du Suaire.

Il se demande si certains caractères récurrents de l’iconographie chrétienne peuvent provenir d’un modèle plus ancien considéré comme une véritable image du Christ.

Mais il reconnaît lui-même les difficultés de la démonstration. Dans son étude consacrée à l’Image d’Édesse, il rappelle notamment que toutes les représentations anciennes du Christ ne possèdent pas les mêmes caractéristiques : certaines montrent une barbe bifide, d’autres une barbe longue et pointue ; les traditions orientales associent en outre le « vrai visage » du Christ à l’Image d’Édesse ; enfin, il constate qu’il reste difficile pour les iconographes d’établir une dépendance exclusive entre le Suaire et un grand nombre d’images anciennes. 4

Sa position est donc plus subtile qu’une simple formule du type : « les icônes ont copié le Suaire ».

Le Suaire comme l’une des sources du visage traditionnel

Pfeiffer considère que certaines œuvres pourraient conserver des détails provenant indirectement du visage sindonique.

Il examine notamment les premières représentations du Christ, l’Image d’Édesse, les traditions du Mandylion, les icônes byzantines et plusieurs images médiévales occidentales. Son idée générale est qu’un modèle réputé authentique du Christ aurait pu exercer une influence durable sur les artistes, même lorsque ceux-ci ne disposaient plus directement de l’original. 5

Cette hypothèse rejoint sur certains points les recherches antérieures de Paul Vignon, qui avait remarqué que plusieurs détails apparemment secondaires du visage du Suaire semblaient se retrouver dans des représentations anciennes du Christ.

Mais Pfeiffer introduit une dimension supplémentaire : il tente de replacer ces ressemblances dans une histoire des images sacrées, de leurs déplacements et de leur rôle comme modèles artistiques.

L’Image d’Édesse

L’Image d’Édesse occupe naturellement une place importante dans son raisonnement.

Dans la tradition byzantine, cette image est considérée comme un portrait miraculeux du Christ, envoyé au roi Abgar d’Édesse. Elle devient progressivement une image acheiropoïète, c’est-à-dire « non faite de main d’homme ».

Pfeiffer s’interroge sur les relations entre cette tradition et le visage du Saint Suaire. Comme Ian Wilson et d’autres chercheurs, il considère avec intérêt l’hypothèse d’une continuité entre certaines images réputées authentiques du Christ et le linge aujourd’hui conservé à Turin.

Il reste cependant conscient d’une difficulté essentielle : la tradition de l’Image d’Édesse est généralement celle d’un visage, alors que le Suaire porte l’image d’un corps entier. 4

Cette difficulté se trouve au cœur des débats modernes sur l’identification du Mandylion au Saint Suaire.

Des « éléments révélateurs »

L’une des idées les plus intéressantes associées aux recherches de Pfeiffer concerne de petits détails iconographiques qui auraient pu être transmis d’une image à une autre.

Dans certaines publications consacrées à ses travaux, ces caractères ont parfois été qualifiés d’éléments révélateurs ou de spy elements. Il s’agit de particularités qui ne s’expliqueraient pas nécessairement par l’anatomie normale d’un visage, mais qui pourraient correspondre à une tache, une blessure, une irrégularité ou une particularité visible sur un modèle ancien.

Le raisonnement rejoint celui de Vignon : un détail accidentel du modèle pourrait progressivement devenir un détail conventionnel dans les copies.

L’intérêt d’une telle approche tient moins à la ressemblance générale entre deux visages qu’à la présence éventuelle de caractères inhabituels transmis au cours du temps.

Les modèles antiques ne sont pas exclus

Pfeiffer ne nie pas pour autant l’importance de l’art antique dans la formation du visage du Christ.

L’iconographie chrétienne s’est développée dans un monde profondément imprégné par les modèles gréco-romains. Le Christ majestueux pouvait donc reprendre certains caractères propres aux représentations de Zeus, Jupiter, Sérapis ou d’autres figures de souveraineté divine.

La thèse de Pfeiffer peut ainsi être comprise comme une combinaison d’influences : les artistes auraient utilisé les formes héritées de l’art antique tout en intégrant éventuellement certains caractères provenant d’une image tenue pour authentique du Christ.

Dans cette perspective, le visage traditionnel du Christ n’est pas la simple copie d’un objet unique. Il résulte d’une construction iconographique progressive dans laquelle plusieurs traditions peuvent se rencontrer.

Le Suaire et le voile de Manoppello

Les recherches de Pfeiffer évoluent ensuite de manière importante.

Il s’intéresse de plus en plus au voile de Manoppello, une fine étoffe conservée dans les Abruzzes sur laquelle apparaît un visage humain visible des deux côtés.

Au début des années 1990, Pfeiffer considère que deux grandes sources auraient contribué à la formation du visage classique du Christ : le visage du Suaire et celui du voile de Manoppello. Lors d’un symposium, il formule explicitement cette idée et insiste sur les ressemblances qu’il observe entre les deux images. 6

Cette évolution est importante pour comprendre sa pensée : il ne cherche plus à faire du Suaire l’explication exclusive de toutes les représentations chrétiennes.

Il propose plutôt l’existence de plusieurs images de référence dont les traditions se seraient croisées.

Une révision de certaines de ses propres conclusions

Pfeiffer a d’ailleurs parfois modifié ses propres interprétations.

Dans son intervention au symposium international de Nice en 1997, il revient sur un détail iconographique qu’il avait auparavant relié au Saint Suaire. Il explique qu’il est désormais convaincu que ce caractère dépend plutôt de la Véronique, et plus précisément du voile de Manoppello. 7

Cette précision est particulièrement intéressante sur le plan méthodologique.

Elle montre que Pfeiffer ne considérait pas son système comme figé et qu’il acceptait de redistribuer certaines influences entre les différentes traditions iconographiques.

Le parcours supposé du Suaire dans l’art occidental

Pfeiffer cherche également dans l’art médiéval occidental des indices d’une possible circulation du Suaire avant son apparition historiquement documentée à Lirey au XIVe siècle.

Lors du symposium de Nice de 1997, il présente plusieurs crucifix et œuvres d’Europe centrale dont certains caractères lui semblent inspirés du Suaire. Il propose notamment que le linge ait pu exercer une influence en Allemagne avant son apparition en France. 7

Cette reconstruction est beaucoup plus spéculative que ses observations générales sur l’iconographie du visage.

Même parmi les chercheurs favorables à une histoire ancienne du Suaire, les rapprochements proposés avec certaines œuvres médiévales n’ont pas emporté une adhésion générale. Un compte rendu contemporain du symposium de Nice jugeait ainsi certains de ces rapprochements peu convaincants.

Un ouvrage majeur avec Werner Bulst

En 1991, Heinrich Pfeiffer publie avec le jésuite Werner Bulst le deuxième volume de Das Turiner Grabtuch und das Christusbild.

L’ouvrage porte un sous-titre révélateur : Das echte Christusbild : das Grabtuch, der Schleier von Manoppello und ihre Wirkungsgeschichte in der Kunst — que l’on peut traduire approximativement par : « La véritable image du Christ : le Suaire, le voile de Manoppello et leur influence dans l’histoire de l’art ». 8

Le livre synthétise une grande partie de sa réflexion : les images du Christ ne doivent pas seulement être étudiées comme des créations artistiques indépendantes, mais aussi comme les possibles témoins d’une transmission visuelle beaucoup plus ancienne.

Une hypothèse féconde, mais difficile à démontrer

La force du travail de Pfeiffer réside dans son regard d’historien de l’art.

Il attire l’attention sur une question souvent sous-estimée : si une image considérée comme authentique du Christ avait été connue dans l’Antiquité ou au haut Moyen Âge, il serait étonnant qu’elle n’ait exercé aucune influence sur les artistes.

Le problème est de passer de cette possibilité raisonnable à une démonstration historique.

Une ressemblance peut résulter d’une copie, mais aussi de conventions communes, d’un modèle intermédiaire disparu ou de l’utilisation des mêmes traditions artistiques.

Pfeiffer lui-même reconnaissait cette difficulté lorsqu’il constatait qu’il restait délicat d’établir une connexion exclusive entre le Saint Suaire et un ensemble suffisamment important de représentations anciennes du Christ. 4

Quelle place pour Heinrich Pfeiffer dans les recherches sur le Suaire ?

Les travaux de Pfeiffer occupent une position intermédiaire entre ceux de Paul Vignon et les recherches iconographiques plus récentes.

Vignon avait attiré l’attention sur les correspondances entre certaines particularités du visage sindonique et les anciennes images du Christ.

Pfeiffer élargit cette question à l’histoire générale des images sacrées : Mandylion, Véronique, Suaire, voile de Manoppello et représentations byzantines ou occidentales.

Son apport principal est peut-être là : avoir montré que la question ne peut être réduite à la simple comparaison de deux portraits.

Elle suppose d’étudier la circulation des images, leur statut religieux, leurs copies, leurs transformations et les conventions artistiques qui en découlent.

Ses conclusions restent discutées, particulièrement lorsqu’il cherche à reconstituer le parcours historique du Suaire à partir d’œuvres d’art. Mais son travail conserve une réelle importance pour comprendre pourquoi la ressemblance entre le visage du Suaire et certaines représentations anciennes du Christ continue d’être étudiée.

Bibliographie

  • Pfeiffer, H. (1975). Zur Ikonographie von Raffaels Disputa. Egidio da Viterbo und die christlich-platonische Konzeption der Stanza della Segnatura. Rome : Università Gregoriana Editrice.
  • Pfeiffer, H. (1982). La Sindone di Torino e il volto di Cristo nell’arte paleocristiana, bizantina e medievale occidentale. Emmaus. Quaderni di Studi Sindonici, 2. Rome.
  • Pfeiffer, H. (1983). The Shroud of Turin and the face of Christ in Paleochristian, Byzantine and Western Medieval art: Part I. Shroud Spectrum International, 9, 7-20.
  • Pfeiffer, H. (1984). The Shroud of Turin and the face of Christ in Paleochristian, Byzantine and Western Medieval art: Part II. Shroud Spectrum International, 10, 3-19.
  • Pfeiffer, H. (1986). L’immagine di Cristo nell’arte. Rome : Città Nuova.
  • Bulst, W., & Pfeiffer, H. (1987). Das Turiner Grabtuch und das Christusbild. Band I: Das Grabtuch. Forschungsberichte und Untersuchungen. Frankfurt am Main : Josef Knecht.
  • Bulst, W., & Pfeiffer, H. (1991). Das Turiner Grabtuch und das Christusbild. Band II: Das echte Christusbild: Das Grabtuch, der Schleier von Manoppello und ihre Wirkungsgeschichte in der Kunst. Frankfurt am Main : Josef Knecht.
  • Pfeiffer, H. (1993). La Sindone, il Manoppello, il Mandilion, la Camuliana e la Veronica. Shroud Spectrum International, 42, 31.
  • Pfeiffer, H. (1997). Iconographie de la Passion du Christ et de ses plaies en rapport avec le parcours probable du Linceul de Constantinople à Lirey. In Actes du IIIe Symposium scientifique international du CIELT, Nice, 12-13 mai 1997.
  • Pfeiffer, H. (2000). Il Volto Santo di Manoppello. Pescara.
  • Pontificia Università Gregoriana. (2021). In ricordo – P. Heinrich W. Pfeiffer, S.J. Université pontificale grégorienne.
— Notes —
  1. Pfeiffer, 1975 ; Pontificia Università Gregoriana, 2021[↩]
  2. Pfeiffer, 1982[↩]
  3. Pfeiffer, 1983, 1984[↩]
  4. Pfeiffer, 1984[↩][↩][↩]
  5. Pfeiffer, 1982 ; Pfeiffer, 1983, 1984[↩]
  6. Pfeiffer, 1993 ; Bulst & Pfeiffer, 1991[↩]
  7. Pfeiffer, 1997[↩][↩]
  8. Bulst & Pfeiffer, 1991[↩]

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