Henri de Poitiers, dit Henri de Poitiers-Valentinois, appartient à la puissante maison de Poitiers-Valentinois. D’abord évêque de Gap, il devient évêque de Troyes en 1353 et le demeure jusqu’à sa mort, le 25 août 1370. Il est donc l’évêque de Troyes au moment où Geoffroy de Charny II fonde et développe la collégiale de Lirey.
Lettre confirmant la fondation de l’église de Lirey (1356)
Le document essentiel est la lettre du 28 mai 1356, publiée par Nicolas Camusat dans son Promptuarium sacrarum antiquitatum Tricassinae dioecesis (1610). Henri de Poitiers y approuve et confirme la fondation de la collégiale de Lirey. L’existence de cet acte est également attestée par l’inventaire des Archives de l’Aube.
Cette pièce est néanmoins importante pour apprécier le Mémorandum de Pierre d’Arcis, rédigé plusieurs décennies plus tard. Celui-ci affirme qu’Henri de Poitiers aurait enquêté sur le Suaire, découvert une fraude et fait cesser les ostensions. Aucun acte actuellement connu d’Henri de Poitiers ne documente directement cette enquête ou cette condamnation ; cette information repose sur le témoignage postérieur du Mémorandum.
Une proximité familiale à examiner
Un élément mérite cependant une attention particulière. Henri appartient aux Poitiers-Valentinois et Geoffroy de Charny III, acteur de la nouvelle crise de Lirey en 1389, épouse en 1392 Marguerite de Poitiers-Valentinois. La généalogie confirme donc l’existence d’une alliance matrimoniale entre les maisons de Charny et de Poitiers-Valentinois.
Cette piste invite à reconsidérer le changement intervenu avec Pierre d’Arcis, successeur de Henri de Poitiers comme évêque de Troyes, après 1370 : son opposition de 1389 pourrait-elle s’expliquer en partie par son arrivée à la tête d’un diocèse où ses prédécesseurs avaient entretenu des relations différentes avec les Charny et leur entourage ? La fondation de la collégiale de Lirey par les Charny s’explique-t-elle encore par le mariage opportun entre Geoffroy III de Charny et Marguerite de Poitiers ?
À ce stade, il s’agit d’une hypothèse de recherche, non d’un fait établi.
Les Poitiers-Valentinois dans le contexte du Grand Schisme
Pour comprendre les rapports entre Henri de Poitiers, les Charny et l’affaire du Suaire, il faut replacer la maison de Poitiers-Valentinois dans la géographie politique très particulière de la vallée du Rhône au XIVe siècle.
Le Valentinois et le Diois occupent alors une zone frontière : à proximité immédiate du Dauphiné, du Comtat Venaissin et de la Provence, dans un espace où s’entrecroisent les influences du Saint-Empire, du royaume de France et de la papauté d’Avignon. Le rattachement du Dauphiné à la France en 1349 n’efface d’ailleurs pas immédiatement son appartenance juridique à l’Empire.
Le Grand Schisme modifie les équilibres
À partir de 1378, le Grand Schisme d’Occident ajoute une nouvelle dimension à ces rivalités. La France soutient Clément VII, installé à Avignon, tandis qu’une partie importante de l’Empire reconnaît Urbain VI, installé à Rome.
Dans cette région intermédiaire, les appartenances politiques, féodales et ecclésiastiques ne coïncident donc pas nécessairement.
Cette situation devient particulièrement visible à la fin des années 1380. En 1388, le comte Louis II de Poitiers-Valentinois entre en conflit avec Alix de Beaufort et son neveu Raimond de Turenne. Or Clément VII soutient directement Louis de Poitiers. Le conflit s’étend alors au Comtat Venaissin et ne s’apaise qu’en 1392, sous la pression de la cour de France.
Un contexte à prendre en compte pour Lirey
La chronologie devient dès lors intéressante :
- 1353–1370 : Henri de Poitiers est évêque de Troyes.
- 1356 : il confirme canoniquement la fondation de Lirey.
- 1378 : début du Grand Schisme.
- 1388–1392 : Clément VII soutient Louis II de Poitiers-Valentinois dans son conflit régional.
- 1389 : Pierre d’Arcis entre en conflit avec les Charny au sujet du Suaire et saisit Clément VII
- 1389 : 28 Juillet. Clément VII adresse un acte à Geoffroy de Charny III concernant la collégiale de Lirey et la représentation du Suaire. Le document intervient quelques jours avant l’ordre royal du 4 août 1389 et la tentative de saisie menée à Lirey par Jean de Venderesse le 15 août.
- 1392 : Geoffroy de Charny III épouse Marguerite de Poitiers-Valentinois, obtenant alors une alliance utile à l’ostension de sa relique.
Une hypothèse mérite donc d’être explorée : Pierre d’Arcis aurait-il hérité en arrivant à Troyes d’une situation dans laquelle les Charny bénéficiaient d’anciens réseaux familiaux, aristocratiques ou ecclésiastiques liés aux Poitiers-Valentinois ?
La proximité contemporaine entre Poitiers-Valentinois et Clément VII rend cette question d’autant plus intéressante lorsque Pierre d’Arcis porte précisément son conflit avec les Charny devant le pape d’Avignon.
À ce stade, il s’agit toutefois d’une hypothèse de réseau et non de la preuve d’une entente familiale.
Références
- Henri de Poitiers. (1356, 28 mai). Lettre confirmant la fondation de l’église collégiale de Lirey. Dans N. Camusat, Promptuarium sacrarum antiquitatum Tricassinae dioecesis (1610, fol. 422v–423).
- Camusat, N. (1610). Promptuarium sacrarum antiquitatum Tricassinae dioecesis. Troyes : Natalis Moreau.
- Courtalon-Delaistre, J.-C. (1793). Topographie historique de la ville et du diocèse de Troyes (Vol. 1, p. 379).
- Chevalier, J. (1897).Mémoires pour servir à l’histoire des comtés de Valentinois et de Diois. Tome I : Les anciens comtes de Die et de Valence, les comtes de Valentinois de la maison de Poitiers. Alphonse Picard. Numérisation Google Books
- Chevalier, U. (1900). Étude critique sur l’origine du St Suaire de Lirey-Chambéry-Turin. Alphonse Picard et fils.
- Saxer, V. (1990). Le Suaire de Turin aux prises avec l’histoire. Revue d’histoire de l’Église de France, 76(196), 21–55.
- Coulet, N. (2005). La Provence au Moyen Âge. Presses universitaires de Provence. Édition numérique OpenEdition
- Sarzeaud, N. (2025). A new document on the appearance of the Shroud of Turin from Nicole Oresme: Fighting false relics and false rumours in the fourteenth century. Journal of Medieval History, 51(5), 604–621. https://doi.org/10.1080/03044181.2025.2546884
- La lettre ne mentionne pas explicitement le Saint Suaire : elle concerne la fondation et l’organisation religieuse de Lirey.[↩]
- Il reste à établir précisément le degré de parenté entre Henri de Poitiers et Marguerite de Poitiers-Valentinois. Surtout, le mariage de Marguerite et Geoffroy III étant postérieur à la crise de 1389, il ne peut à lui seul expliquer celle-ci ; il peut en revanche révéler l’existence de réseaux familiaux déjà proches qu’il faut rechercher dans les générations précédentes.[↩]
- Il serait donc excessif de présenter le Valentinois comme simplement « français » ou « impérial ». Les Poitiers-Valentinois cherchent précisément à préserver leur autonomie au milieu de puissances concurrentes. Aymar VI de Poitiers obtint notamment de l’empereur le titre de vicaire général dans le royaume d’Arles.[↩]
- Cette proximité politique entre Clément VII et les Poitiers-Valentinois est contemporaine de l’affaire du Suaire de Lirey de 1389.[↩]
- Le mariage de 1392 étant postérieur au conflit de 1389, il ne peut évidemment pas en constituer la cause. Il peut cependant révéler une proximité entre les deux familles dont il conviendrait de rechercher les manifestations antérieures.[↩]