
Hilda Leynen (1922–1997)
Née à Anvers (11 janvier 1922) et morte à Anvers (14 août 1997), Hilda Leynen fut dessinatrice et graphiste. Une partie importante de sa postérité documentaire relève moins d’une carrière d’artiste que d’une activité d’enquêtrice amateure au long cours
Premiers travaux : la disparition du panneau des « Juges intègres » des frères Van Eyck
Dès 1965, elle se passionna pour la disparition du panneau des « Juges intègres » (De Rechtvaardige Rechters), composante du polyptyque des frères Van Eyck, L’Adoration de l’Agneau mystique, volé dans la nuit du 10 au 11 avril 1934 à la cathédrale Saint-Bavon de Gand.
Le KADOC (KU Leuven) signale avoir reçu en dépôt son fonds d’archives, soulignant la durée (plus de trente ans) et la rigueur de ses recherches, menées en lien avec le commissaire gantois Karel Mortier et le journaliste Noël Kerckhaert ; le bulletin précise qu’on n’y trouvera probablement pas « la clé ultime » de l’énigme, mais un dossier méthodiquement organisé, riche en pièces et en pistes parfois déroutantes.
La notice funéraire en ligne de la nécropole anversoise (Schoonselhof) confirme les dates et localise la sépulture (Berchem, perk 05, rij D, graf 16).

Place singulière dans l’histoire du Saint Suaire
Dans l’univers sindonologique, Hilda Leynen est surtout connue pour un mémoire d’histoire documentaire, « À propos du Mandilion » (Bruges, revue Soudarion, 1991–1992 selon les références), consacré aux inventaires du trésor de la Sainte-Chapelle de Paris et à l’item latin de la cession des reliques de Constantinople (lettre de Baudouin II) décrivant une « sancta toella tabulae inserta » (une sainte toile insérée dans une table).
Résumé de l’article de Hilda Leynen, À propos du Mandylion (1991)
L’article de Hilda Leynen examine l’histoire et le destin de la Sainte Toile conservée à la Sainte-Chapelle de Paris, en défendant une thèse en deux temps :
- la Sainte Toile arrivée à Paris en 1241 correspond au Mandylion d’Édesse, hypothèse largement admise par les spécialistes ; ( cf 1241 Le témoignage de Gérard de Saint-Quentin-en-l’Isle )
- ce Mandylion pourrait être identique au Linceul de Turin, hypothèse plus controversée et généralement rejetée, notamment faute d’étude approfondie des inventaires de la Grande Châsse.
L’un des apports majeurs de l’article réside précisément dans l’analyse détaillée — et jusqu’alors négligée — des inventaires de la Grande Châsse de la Sainte-Chapelle, qui contenait les reliques venues de Constantinople. Leynen montre que la disposition, la description et l’évolution des mentions relatives au reliquaire de la Sainte Toile révèlent une histoire problématique et une disparition progressive de la relique elle-même.
Le témoignage de Gérard de Saint-Quentin-en-l’Isle, 1241
L’article analyse également le résumé des trois transferts de reliques rédigé par Gérard de Saint-Quentin-en-l’Isle, qui confirme que la Sainte Toile arriva à Paris lors du second convoi, via la Syrie et les Templiers. Loin de suggérer une conservation clandestine du Linceul par ces derniers, Leynen montre au contraire qu’ils restituèrent les reliques contre remboursement, soulignant leur désintérêt pour leur valeur spirituelle.
Lettre de Baudoin II à son cousin Louis IX, dit Saint Louis, 1247
Après un rappel synthétique de l’histoire du Mandylion, l’auteure examine les témoignages médiévaux, notamment la description du « sydoine » vue par Robert de Clari à Constantinople en 1203, puis les conditions financières et politiques ayant conduit en 1247 l’empereur Baudoin II en fort mauvaise posture à engager les reliques comme gages, avant leur rachat parson cousin Louis IX dit saint Louis et leur transfert à Paris. ( cf Lettre de Baudoin II à son cousin Louis IX, dit Saint Louis )

Inventaires de la Grande Chasse et autres sources de Hilda Leynen.
Leynen insiste sur le statut particulier de la Grande Châsse : placée derrière l’autel, sous baldaquin, elle n’était accessible visuellement au public qu’à de rares occasions, lors d’ostensions nécessitant une rotation complète de la châsse et l’ouverture de grilles verrouillées, dont seul le roi détenait les clés jusqu’au XVIIᵉ siècle. Cette configuration explique en partie la méconnaissance durable du contenu exact de certains reliquaires, dont celui de la Sainte Toile.
1328 :
L’étude des inventaires commence véritablement avec celui de 1328, qui mentionne «un écrin de bois peint où il y a une grande relique sans étiquette » ou « sans écriture« . Selon Leynen, cette description, bien que non explicite, ne peut raisonnablement être attribuée à aucune autre relique connue de la Sainte-Chapelle. Le caractère «sans étiquette » suggère une relique dont la fonction ou l’identité n’était déjà plus comprise, sans doute à cause du caractère discret des empreintes du corps et des taches de sang, tandis que son grand format est compatible avec un linge de dimensions importantes, antérieur à l’apparition du Linceul à Lirey.
1525 ( circa ) : « Pour Sçavoir la Vérité »
La notice « Pour Sçavoir la Vérité » (rédigée vers 1525, après la reconstruction de l’église de Lirey) vise surtout à justifier et dénoncer la perte du Suaire : absent de Lirey depuis 1418, puis cédé à la Savoie en 1453, il faut expliquer aux fidèles comment Geoffroy de Charny l’aurait obtenu et pourquoi la collégiale en a été privée. La notice affirme un don royal (Philippe VI) d’une relique ( est-ce le Saint Suaire ? ), récit invérifiable tel quel, mais historiographiquement intéressant parce qu’il pointe spontanément vers un circuit “royal-capétien” plutôt que vers une provenance périphérique.
1534 :
L’inventaire suivant, en 1534, marque un tournant décisif. Les officiers semblent incapables de retrouver une toile correspondant à la Sainte Toile et modifient le terme toella en trelle (treillis), transformation que Leynen interprète comme une tentative maladroite de masquer l’absence effective de la relique.
Cette disparition intervient après l’apparition publique du Linceul à Lirey ( vers 1357), renforçant l’hypothèse d’un transfert antérieur.
Le lien avec la thèse du Saint Suaire qui serait Suaire de Besançon
Le lien avec la thèse de Besançon est précisément là pour Hilda Leynon : si l’on prend au sérieux l’intuition de la notice « Pour Sçavoir la Vérité » de 1525 , le Saint Suaire provient plus naturellement d’un réservoir de reliques accessible au roi (Sainte-Chapelle), ce qui affaiblit les reconstructions d’un passage du Saint Suaire passant par Besançon / Othon de la Roche, souvent accusées de s’appuyer sur des pièces tardives, contestées ou suspectes.
Autrement dit, la notice ne “prouve” rien, mais elle déplace la charge de plausibilité : elle rend cohérente une hypothèse “Paris–Sainte-Chapelle–don/cession à Lirey” et rend moins nécessaire (voire plus artificiel) le détour par Besançon.
représentations de la Véronique ( Sainte Face ) et controverse avec Ian Wilson (1978, … )
Les chapitres consacrés aux représentations de la Véronique permettent à l’auteure de rejeter l’hypothèse, défendue notamment par Ian Wilson, d’une résille destinée à masquer le corps du Linceul pour n’en montrer que le visage. Selon Leynen, les motifs de treillis observés relèvent d’une tradition iconographique et non d’un dispositif matériel réel. ( cf Sainte Face de Laon en 1249 )
L’inventaire de 1740 :
L’inventaire de 1740 apporte un nouvel élément capital : bien que le reliquaire de la Sainte Toile soit encore décrit avec précision, les officiers se refusent explicitement à identifierla relique qu’il aurait contenue. Cette omission est interprétée comme l’aveu implicite qu’aucune toile ne s’y trouvait plus. Les dimensions du reliquaire, reconstituées à partir de cet inventaire et comparées à d’autres reliquaires conservés (notamment celui de la Pierre du Sépulcre), montrent qu’il était suffisamment grand pour contenir le Linceul de Turin.
Enfin, l’article évoque le passage du Linceul dans les mains de Geoffroy de Charny et la notice Pour scavoir la vérité de l’ancienne fondation (1526) qui est interprétée comme un texte mémoriel et idéologique, enjolivant la figure de Geoffroy et cherchant à légitimer a posteriori la présence du Linceul à Lirey. Leynen suggère que le don royal évoqué dans ce document pourrait ne pas émaner de Philippe VI mais de Jean le Bon, et qu’il aurait pu intervenir vers 1349, lors d’un séjour commun de Geoffroy de Charny et de de Jean le Bon à Melun, moment où des reliques de la Sainte-Chapelle furent déplacées et où Charny préparait l’ouverture de la collégiale de Lirey.
En conclusion :
En conclusion, sans affirmer de manière définitive l’identité entre le Mandylion et le Linceul de Turin, Hilda Leynen met en évidence une continuité documentaire troublante, une disparition inexpliquée de la Sainte Toile de la Sainte-Chapelle, et une inadéquation manifeste entre les inventaires et les certitudes historiographiques courantes. Son travail révèle ainsi une lacune majeure dans les études traditionnelles et appelle à une réévaluation approfondie du dossier.
Travaux ultérieurs de Mario Latendresse et Karl Dientz …
Dans le sillage des intuitions de Hilda Leynen (1922–1997) et du P. André-Marie Dubarle (1916–2002) sur un passage du Mandylion/Suaire par la Sainte-Chapelle, Mario Latendresse a œuvré à reconstruire l’ossature documentaire (lettre de 1247, inventaires, logique des reliquaires) et à en diffuser une version plus accessible au public anglophone (notamment via la BSTS et son site internet www.sindonology.org ), tandis que Karlheinz Dietz a apporté l’outillage de la critique historique déjà déployé dans ses travaux antérieurs sur les “problèmes” de l’histoire du Suaire.
Les deux chercheurs ont publié ensuite : The Accidental Arrival of the Shroud at Lirey, ce qui a engendré une controverse avec Ian Wilson . Leur contribution conjointe la plus originale est la proposition d’un mécanisme de transfert accidentel vers Lirey : si le roi n’aurait pas “donné” sciemment une relique d’une telle valeur, le passage pourrait s’expliquer par une transaction mal comprise ou un contenant (reliquaire) désolidarisé de son contenu, hypothèse qu’ils ancrent notamment dans le contexte des fastes de l’Ordre de l’Étoile (1352) et d’objets textiles (“nappes/quarreaux”) circulant comme présents de cour.
Enfin, ils ont poursuivi ce programme en répondant aux critiques (en particulier celles d’Ian Wilson) et en consolidant une stratégie argumentative typique de leur “école” : partir des inventaires de la Grande Châsse (et de leurs anomalies, comme la question “toile/treille”) pour expliquer à la fois la disparition de la “Sainte Toile” à la Sainte-Chapelle et la réapparition d’un grand linge à Lirey au XIVe siècle.
Repères bibliographiques essentiels
- Leynen, Hilda (1991). À propos du Mandilion Soudarion, Bruges, .
- Leynen, Hilda & Dubarle, André-Marie (1998) Histoire ancienne du linceul de Turin, t. 2 : 944–1356. Paris, 1998
- Latendresse, M. (2015, juillet). Le Saint Suaire de Turin et la Sainte-Chapelle de Paris. Sindonology.org. https://www.sindonology.org/sainte-chapelle.shtml
- Latendresse, M. (n.d.). La notice « Pour Sçavoir la Vérité » ( 1526) – Linceul de Turin. Linceul.org. Récupéré de https://linceul.org/pour-scavoir/pour-scavoir.shtml
- Latendresse, Mario . Articles sur la thèse Sainte-Chapelle et l’exploitation des inventaires, qui créditent Leynen d’un rôle pionnier.
- KADOC (KU Leuven), bulletin (2004) : notice de dépôt du fonds « Hilda Leynen » relatif aux Juges intègres.