Jules Gauthier (1848–1905)
Jules Gauthier (1848–1905) est un archiviste paléographe et historien français, figure majeure de l’érudition comtoise de la fin du XIXᵉ siècle. 1
Né le 29 février 1848 à Besançon, il s’éteint le 16 octobre 1905 à Dijon, à l’âge de cinquante-sept ans.
Etude des Images du Suaire de Besançon en 1884.
Dans le cadre des études consacrées au Saint Suaire et plus particulièrement au Suaire de Besançon, Jules Gauthier est l’auteur d’un ouvrage de référence :

Notes iconographiques sur le Saint-Suaire de Besançon (Besançon, Imprimerie Dodivers et Cie, 1884), publié à partir d’une démarche érudite fondée sur l’analyse iconographique et documentaire ; l’ouvrage est aujourd’hui accessible sous forme numérisée.
La démarche suivie pour analyser les images
La méthode de Gauthier est très caractéristique du XIXe siècle érudit, mais elle est solide et souvent fine.

Il part d’abord des archives capitulaires. Dès les premières pages, il explique que les registres du chapitre métropolitain permettent de suivre au jour le jour le pèlerinage, les ostensions, les dons, les visiteurs et les mesures prises autour du suaire. L’iconographie n’est donc jamais étudiée isolément : elle est replacée dans un système documentaire.
Il procède ensuite par description matérielle précise. Dans le catalogue, chaque image est identifiée par son support, ses dimensions, sa technique, son encre, sa couleur, sa légende, son encadrement, la disposition des personnages, parfois son état de conservation et son lieu de conservation. Cette attention au support et à la facture permet de classer les types et d’établir des filiations.
Il emploie aussi une méthode comparative interne. Il compare les gravures entre elles, repère les copies serviles, les contrefaçons, les simplifications, les agrandissements, les reprises d’un même type par différents graveurs. Il distingue ainsi, par exemple, Jean de Loisy, Pierre de Loisy et leurs imitateurs à partir de la composition, du dessin, des bordures et des inscriptions.
À cela s’ajoute une comparaison externe. Gauthier rapproche les images du suaire de Besançon des groupes de Saint-Sépulcre des XVe-XVIe siècles, des enseignes de pèlerinage, des usages iconographiques savoyards, et des éditions du De Linteis Sepulchralibus Christi Servatoris Crisis Historica ( 1610 ou 1624 ) de Jean-Jacques Chifflet. Il ne regarde pas seulement “ce qui est représenté”, mais d’où vient le type et comment il circule
Analyse du procès de Pierre d’Argent en 1608 (28 mai-20 août 1608)
Il publie en annexe de son livre( p 36 – 42 ) les différents documents permettant de reconstituer le procès de Pierre d’Argent (né à Besançon vers 1510 et mort peu après 1608) peintres bisontins. Le procès de 1608 fut organisé à l’initiative du chapitre de Besançon, c’est-à-dire du corps de chanoines rattaché à la cathédrale, qui constituait l’autorité religieuse locale chargée à la fois d’assurer les offices, d’administrer les biens de l’Église et, surtout, de conserver, protéger et encadrer le culte rendu au Saint Suaire de Besançon.
Le dossier de 1608 est central parce qu’il montre concrètement la frontière que le chapitre voulait maintenir entre le Saint Suaire de Besançon comme relique unique et les reproductions potentiellement concurrentes comme celles que produisaient Pierre d’Argent.
Gauthier résume d’abord l’affaire dans le corps du texte, puis en donne la pièce justificative en annexe.
a) Les faits
Pierre d’Argent, peintre bisontin, avait déjà exécuté des copies autorisées du suaire : une pour Philippe II ( d’Espagne ) en 1573, une pour la duchesse de Parme en 1580, une pour Frédéric Perrenot en 1592. Profitant de ces autorisations, il avait conservé un modèle en papier à grandeur exacte, puis continué à produire d’autres exemplaires. En 1608, deux copies récemment présentées pour être touchées à la relique lors de l’Ascension attirent l’attention du chapitre de Besançon
Le problème n’est pas seulement qu’il copie; c’est qu’il fabrique des exemplaires de même longueur, forme et largeur que l’original, sur des linges proches du vrai suaire, et que ces copies sont ensuite montrées dans des chapelles et maisons particulières. Le risque perçu est celui d’un abus de confusion : une quasi-relique circulante, concurrente de l’original, hors du contrôle capitulaire.
b) La logique de l’accusation
La procédure ne vise pas à dire que Pierre d’Argent a blasphémé ou qu’il a forgé une fausse relique au sens strict. Le cœur du dossier est plutôt disciplinaire et pastoral : il faut éviter le “scandale” et les “abus”, empêcher que ces copies grandeur nature n’induisent les fidèles en erreur, et les retirer de la circulation.
Le vocabulaire latin des délibérations est très net : copiæ sanctissimi Sudarii delendæ ; puis super lavatione copiarum ; puis repetitionis exemplarium ; enfin abluendæ.
Toute la logique est celle de la suppression, du retrait, du lavage et de l’effacement.
c) Les mesures prises
Le 28 mai 1608, le chapitre de Besançon ordonne que Pierre et Charles d’Argent cessent de peindre de telles images et restituent les copies déjà dispersées ; on demande même d’obtenir du comte de Saint-Amour le retour de l’exemplaire conservé à Saint-Loup.
Le 4 juin, on durcit encore le dispositif : les copies doivent être retirées, sous peine d’excommunication pour les contrevenants; Pierre et Charles d’Argent reçoivent interdiction d’en peindre désormais, quelle que soit la personne qui les demanderait. Il est même prévu qu’une copie faite pour Mme de Domprel soit lavée devant elle avant restitution.
Le 12 juin, Pierre d’Argent remet son modèle sur papier et promet de ne plus faire de copies.
Il déclare aussi l’historique des reproductions déjà exécutées : les trois anciennes copies prestigieuses, puis sept autres plus récentes, notamment pour les Jésuites et pour divers particuliers. Cette déclaration est capitale, car elle montre que l’atelier a fonctionné comme un véritable centre de diffusion iconique autour de Besançon. .
Copies déclarées par Pierre d’Argent :
Pierre d’Argent déclare avoir exécuté trois copies anciennes officiellement commandées :
- Une copie pour le roi d’Espagne Philippe II (1573)
- Une copie pour la duchesse de Parme (1580)
- Une copie pour Frédéric Perrenot de Champagney (1592)
À ces trois exemplaires prestigieux s’ajoutent sept copies plus récentes, qu’il reconnaît avoir réalisées de sa propre initiative ou à la demande de particuliers :
- Une copie pour le P. Jacques Prévost, premier recteur du collège de Besançon (Jésuites)
- Une copie pour le P. Cochard, second recteur du même collège (Jésuites)
- Une copie pour Philippe Chifflet, ecclésiastique
- Une copie conservée chez lui (Pierre d’Argent)
- Une copie destinée à Madame de Domprel (non encore livrée ou récupérée)
- Une copie pour un particulier non nommé
- Une copie pour un autre particulier (non précisé dans l’acte)
Le 18 juin, le chapitre lui accorde 24 francs pour ses travaux, notamment à propos d’une copie qu’il ne peut finalement livrer à Mme de Domprel. Cela montre que la procédure n’est pas purement punitive : elle combine interdiction, reprise de contrôle et indemnisation.
Le 13 août, on décide que les exemplaires doivent être lavés sans laisser de trace, y compris celui détenu par Philippe Chifflet si on peut l’obtenir.
Enfin, le 20 août, trois copies sont effectivement lavées, déchirées et mises en pièces; le procès-verbal de Pierre Chevroton est recopié intégralement.
Philippe Chifflet apporte lui-même son exemplaire, acheté six écus d’or, qui est à son tour effacé et rompu. Le texte insiste sur le fait qu’il ne doit rien subsister “d’entier ny apparence de figure”, afin d’effacer la mémoire même de ces quasi-fac-similés.
I — Mercredi 28 mai 1608 — Destruction des copies du Saint Suaire
→ Constat de copies grandeur réelle diffusées
→ Ordre immédiat de destruction
→ Convocation de Pierre et Charles d’Argent
II — Mercredi 4 juin 1608 — Sur le lavage des copies du Saint Suaire
→ Recherche et restitution obligatoires
→ Interdiction définitive de reproduction
→ Décision de lavage/effacement des images
→ Possibilité de sanctions ecclésiastiques
III — Jeudi 12 juin 1608 — Rapport sur la restitution des exemplaires du Saint Suaire
→ Déposition de Pierre d’Argent
→ Remise du modèle (poncif)
→ Reconnaissance des copies (officielles et privées)
→ Engagement de ne plus produire
IV — Mercredi 18 juin 1608 — Paiement de 24 francs à Pierre d’Argent
→ Indemnisation du peintre
→ Compensation pour travaux interrompus
V — Mercredi 13 août 1608 — Les copies du Saint Suaire doivent être lavées
→ Confirmation de la destruction totale
→ Extension aux copies encore en circulation
VI — Mercredi 20 août 1608 — Rapport sur le lavage des copies du Saint Suaire
→ Rapport du procureur
→ Récupération des copies chez particuliers
→ Lavage, effacement et destruction matérielle
→ Cas de la copie de Philippe Chifflet
→ Validation finale et poursuite des opérations
Bibliographie :
- Gauthier, J. (1868). La Franche-Comté au roi d’Espagne : Épître en vers composée, en 1643, par un patriote franc-comtois / publiée, d’après les manuscrits du temps par Jules Gauthier.
- Notes iconographiques sur le Saint-Suaire de Besançon. (1884). Besançon, France : Imprimerie Dodivers et Cie.
- Gauthier, J. (1885). L’Église prieurale de Courtefontaine (Jura).
- Gauthier, J. (1885). Statuts, insignes et armoiries des corporations d’arts et métiers et des confréries militaires ou judiciaires de Franche-Comté. Imprimerie et lithographie de Paul Jacquin.
- Gauthier, J. (1902). L’Abbaye de Saint-Vincent de Besançon, son église, ses monuments et leur histoire.
- Gauthier, J. (1903). Documents inédits sur les guerres franc-comtoises de la fin du XVe siècle (1476-1482). Impr. P. Jacquin.
- Parcours :
Formé à l’École nationale des chartes, dont il sort major de la promotion 1870, il obtient le diplôme d’archiviste paléographe grâce à une thèse intitulée Les origines du Parlement de Franche-Comté. Étude sur l’organisation des tribunaux du souverain dans cette province du XIIᵉ siècle au commencement du XVᵉ siècle. Parallèlement, il est licencié en droit dès 1869. Cette double formation, à la fois chartiste et juridique, confère à ses travaux une rigueur institutionnelle remarquable et fonde son autorité dans le domaine de l’histoire administrative et judiciaire régionale.
Nommé archiviste départemental du Doubs en 1870, fonction qu’il exerce jusqu’en 1903, Jules Gauthier joue un rôle central dans la mise en valeur des fonds d’archives et dans la vie savante locale. Il est notamment président de l’Académie des sciences, belles-lettres et arts de Besançon, participant activement à la diffusion et à la structuration des études historiques en Franche-Comté.
Ses archives personnelles sont aujourd’hui conservées aux Archives départementales du Doubs, sous la série 5 J. [↩]