La controverse continue — Une citation de l’Évangile des Hébreux — Saint Jérôme.

La controverse continue — Une citation de l’Évangile des Hébreux — Saint Jérôme.

Frank Puaux.

3 Mai 1902

Puaux, F. (1902, 3 mai). La controverse continue — Une citation de l’Évangile des Hébreux — Saint Jérôme. Le Matin, p. 2/6.

Avertissement : Nous publions cet article pour son intérêt documentaire et pour la citation de Saint Jérome qui y est discutée. Le raisonnement analytique et philologique est pourtant assez discutable, voire construit sur des arguments difficiles à recevoir. S.B.

LE SAINT-SUAIRE DE TURIN
La controverse continue — Une citation de l’Évangile des Hébreux — Saint Jérôme.

Monsieur le directeur,

Mis en cause par plusieurs des correspondants du Matin, vous me permettrez de revenir sur la question du saint-suaire de Turin, objet de si vives discussions dans la presse comme dans le public.

Qu’est devenu le suaire du Christ ? Telle est, semble-t-il, la question à laquelle il importe de répondre, car dire qu’il a été miraculeusement retrouvé au moyen âge, ne saurait être une réponse, déterminante au point de vue scientifique, le seul qui puisse être admis dans ce débat.

Il a été reconnu, d’une manière unanime, que les Évangiles, en parlant du linceul qu’acheta Joseph d’Arimathie pour ensevelir Jésus-Christ, ne font aucune allusion à une image du Christ reproduite sur ce suaire. Le Nouveau Testament et plus tard les Pères apostoliques gardent un silence absolu sur ce point. Il semble, dès lors, que l’histoire ne fasse plus aucune mention de ce suaire merveilleux qui aurait cependant conservé l’image du Sauveur, la seule authentique et, par cela même, pour l’humanité, d’une valeur inestimable.

Il existe cependant un texte qui, je le crois, n’a pas été cité et qui me paraît de nature, sinon à clore définitivement la discussion, du moins à justifier les doutes les plus sérieux sur l’authenticité du Saint-Suaire de Turin.

Lorsque saint Jérôme se rendit en Palestine, les Nazaréens lui firent connaître l’un des anciens documents de la littérature chrétienne, l’Évangile des Hébreux, écrit en araméen, la langue même que parlait le Christ. Ce récit lui parut d’un si grand intérêt qu’il le traduisit non seulement en latin mais en grec. Cet évangile était révéré dans ces communautés judéo-chrétiennes de Palestine, c’est-à-dire dans les églises qui, tout en reconnaissant dans le Christ le Messie annoncé par les prophètes, restaient fidèles aux prescriptions mosaïques. Ajoutons qu’Origène se servit souvent du texte de l’Évangile des Hébreux et que Clément d’Alexandrie le plaçait au même rang que les écrits canoniques du Nouveau Testament. Ce document représente donc, d’une manière particulière, la tradition palestinienne et, par cela même, est d’un sérieux intérêt pour l’histoire de l’Église primitive.

Or, saint Jérôme, dans son ouvrage De Viris illustribus, au chapitre second, cite ainsi l’Évangile des Hébreux :
« Dominus autem cum dedisset sindonem servo sacerdotis ivit ad Jacobum et apparuit ei. »
(Mais le Seigneur, après avoir donné le suaire à un esclave du grand-prêtre, alla vers Jacques et lui apparut.)

L’étude de ce texte, dont on ne saurait nier l’importance, car la critique en place la composition à la fin du deuxième siècle, prouve qu’à cette époque, dans les églises chrétiennes de Palestine, on n’attachait aucune importance au suaire, car on admettait que le Christ l’avait donné à un esclave de son ennemi mortel le grand-prêtre.

Il est, en effet, d’une évidence absolue que si l’image du Christ y était restée empreinte, ce n’est pas un esclave qui eût reçu la précieuse relique, mais l’apôtre Jacques.

Plus important encore le fait que saint Jérôme, étant de passage dans le chapitre qu’il consacre à l’apôtre Jacques, n’élève aucune objection. Or, de tous les Pères d’Occident, saint Jérôme fut le plus instruit des traditions de l’Église primitive, car non seulement il était profondément versé dans la connaissance de l’hébreu, mais il avait habité longtemps la Terre-Sainte. Il convient de rappeler aussi qu’il fut un défenseur ardent du culte des reliques. Il paraîtra donc d’une évidence absolue que si le Saint-Suaire eût existé de son temps il n’aurait pas rapporté le passage de l’Évangile des Hébreux que nous avons cité, sans y faire allusion. Il ne sera donc pas téméraire d’affirmer que si au deuxième siècle, date de la composition de l’Évangile des Hébreux, et à la fin du quatrième siècle, époque à laquelle vivait saint Jérôme, nulle mention n’est faite d’une relique aussi insigne, mais qu’il est seulement parlé d’un suaire, objet impur pour les Juifs de l’époque, donné par le Christ à un esclave, c’est que le suaire miraculeux n’existait pas.

On m’a objecté le Saint-Suaire de Besançon. Vous me permettrez de vous donner prochainement quelques renseignements intéressants sur cette relique.

Une remarque en finissant à l’un de mes critiques. On ne dit pas l’« ostentation » d’une relique. « Ostension » semble plutôt indiqué. Il y aurait même de l’ostentation à prétendre le contraire.

Veuillez croire à mes sentiments distingués.

Frank Puaux.

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