La Croix. (1898, 16 juin). Le Saint-Suaire. Paris : Maison de la Bonne Presse.
Avertissement :
L’intérêt de cet article de presse réside dans le fait qu’au 16 juin 1898, l’image photographique du Suaire n’avait manifestement pas encore été diffusée en France, y compris auprès de journalistes pourtant informés par dépêches et circuits de presse rapides. Le texte en conserve la trace, en décrivant encore une image aux contours imprécis et en relayant la photographie comme une information indirecte. Les représentations alors publiées demeurent ainsi de nature interprétative et artistique, révélant un décalage temporel significatif entre la production du cliché et sa circulation effective, ainsi qu’un moment charnière dans la perception du Suaire. S.B.
LE SAINT-SUAIRE
On est vivement impressionné à Turin d’un fait dont nous recevions hier avis télégraphique, trop tard pour l’insérer.
On sait que la famille royale de Savoie possède à Turin la relique insigne du Saint-Suaire dont la sixième ostension en ce siècle vient d’être faite.
Le Suaire, dont on voit souvent des fac-simile, est une longue pièce d’étoffe qui recouvrit le corps de Notre-Seigneur au Saint-Sépulcre, le Chef étant au centre de l’étoffe, et celle-ci descendant le long du Corps sacré par devant et derrière jusqu’aux pieds.
Le Saint-Suaire garde un contour faible du Corps divin, de moins en moins visible ; on ne pouvait y prendre bien exactement que la grande taille du Sauveur.
Or, à l’occasion de l’ostension récente, on avait demandé au roi Humbert, gardien héréditaire, la permission de photographier, et le prince hésitait, craignant qu’on en mît un but de spéculation.
À la fin, le roi autorisa l’avocat Secondo Pia, membre du Comité de l’Art sacré, qui s’était offert d’exécuter la photographie à ses propres frais, uniquement pour servir la piété et l’histoire.
Voici, d’après la dépêche, l’analyse de la correspondance de Turin envoyée à l’Osservatore Romano :
« M. Pia prépara le négatif selon un système spécial le rendant sensible à la teinte jaunâtre du Saint-Suaire, au moyen de puissants réflecteurs électriques. L’aspect du Saint-Suaire donnait précédemment l’idée de contours, plutôt que des linéaments de la figure et du corps du Christ. Au contraire, la photographie Pia, au fur et à mesure qu’elle se développait dans le bain, montrait un dessin parfait et complet de la Sainte Face, des mains et des membres, comme si au lieu de reproduire le Saint-Suaire, on avait reproduit directement le corps du Christ.
En somme, le Saint-Suaire formait une épreuve négative exacte, quoique apparemment indéchiffrable, du sanglant cadavre qui y fut déposé. »
Nous avons donné, au Pèlerin de cette semaine, une gravure très exacte du Saint-Suaire et du reliquaire. On a, dans le trait dessiné ci-dessus, une idée de la disposition du Saint-Suaire.

Nous espérons que la nouvelle photographie, qui révèle ce que l’œil ne peut découvrir sur l’étoffe, sera peinte et publiée ; nous aurons par elle un document précieux sur le Corps sacré du Sauveur.