Le Suaire de Besançon
( Mai Juin 1994, CPS )
Luigi Fossati
1994.
Fossati, L. (1994). Il sudario di Besançon. Collegamento pro Sindone, (mai–juin 1994).
Jusqu’à présent, je me suis limité à effectuer des recherches sur l’existence de copies de la Sindone grandeur nature, sans m’intéresser à celles de petit format, qui furent innombrables au cours des siècles passés, ni aux reproductions du Suaire de Besançon.
Cependant, sollicité par des lecteurs assidus de Collegamento, qui m’ont envoyé des photographies reproduisant le Suaire de Besançon, je présente ces brèves notes sur le sujet.
🔹 Origine du Suaire de Besançon
L’apparition du Suaire de Besançon dans l’histoire se perd dans l’obscurité des temps, bien que relativement récente, car on ne connaît pas avec précision ni les modalités ni le moment de son apparition à Besançon.
Les partisans de l’hypothèse selon laquelle la Sindone aurait été conservée à Besançon avant d’arriver à Lirey proposent comme explication que le suaire serait apparu après l’incendie de la cathédrale (1349), comme un duplicata destiné à remplacer la Sindone.
Mais sur ce point, il ne semble exister aucune certitude absolue et documentée. Sur cette question, on peut lire ce qu’a écrit il y a quelques années le père jésuite Paul de Gail, qui toutefois ne partage pas l’hypothèse de la présence de la Sindone à Besançon avant son apparition à Lirey. 1
D’autres auteurs soutiennent au contraire l’hypothèse opposée, selon laquelle la Sindone aurait été conservée à Besançon pendant plus d’un siècle. 2
Si, pour la Sindone de Lirey–Chambéry–Turin, nous disposons d’un point de référence historique précis concernant son existence (seconde moitié du XIVe siècle), dans la polémique entre ses propriétaires, les Charny, et les évêques du diocèse de Troyes, Henri de Poitiers (1353–1370) et Pierre d’Arcis (1377–1395), pour le Suaire de Besançon nous devons nous contenter de quelques mentions de son existence consignées dans les registres du chapitre métropolitain de Besançon, remontant à 1523 remontant à 1523. La coutume de montrer des linges brodés ou peints lors des célébrations liturgiques pascales, afin de dramatiser l’annonce de la Résurrection, est antérieure à cette date ; de même est antérieur l’usage de reproduire la Sindone. On en trouve un exemple dans la copie de Dürer, qui porte la date de 1516, et peut-être dans quelque autre copie non datée, susceptible de remonter approximativement à la même période ; mais la caractéristique propre de ces copies est la double empreinte du corps.
Dans une publication récente, on lit :
« Un linceul était le principal accessoire qui se déroulait selon des règles précises, dans une grande ferveur populaire. Ce linceul primitif était un linge sans image et sans taches. On le vénérait, on le gardait précieusement dans un coffret, mais jamais il ne fut considéré comme le suaire authentique du Christ. » 3
La renommée — ou la fortune — du Suaire de Besançon commença à s’affirmer après 1523, lorsque l’on entreprit de le reproduire en diverses copies, dans la seconde moitié du XVIe siècle, par l’œuvre de l’artiste Pierre d’Argent. 4
« Sindone Taurinensis refert corpus Christi cruentum, et recens de Cruce depositum — Sudarium vero Bisontinum exhibet illud idem iam lotum ac perunctum, et in sepulchro compositum. »
Traduction :
« La Sindone de Turin représente le corps ensanglanté du Christ, récemment déposé de la croix ; le Suaire de Besançon, quant à lui, montre ce même corps déjà lavé, oint et disposé dans le sépulcre. »

Si, par bonheur, nous possédons encore la Sindone, qui porte en elle les garanties de sa propre authenticité, on ne peut en dire autant du Suaire de Besançon, qui fut détruit le 24 mai 1794, pendant la Révolution, parce qu’il était tenu pour une œuvre manifestement faite de main d’homme. Selon Chevalier, il mesurait 2,60 m sur 1,30 m, ce qui correspondrait aux anciennes mesures de huit pieds sur quatre. 5
Emplacement iconographique

« Ostension du Suaire de Besançon — Munich — Musée national bavarois. Broderie sur soie. »
Avant de décrire les trois exemplaires qui me sont parvenus, je fais précéder quelques observations.
À un examen attentif des représentations se présente une constatation évidente. Dans deux d’entre elles, le Suaire est soutenu par un Évêque, flanqué de deux ministres. Dans la troisième, le Suaire est soutenu par Joseph d’Arimathie et par Nicodème, tandis que les autres personnages sont représentés dans une attitude de recueillement dévot.
Cette différence de représentation marque une évolution survenue dans le temps, dont il n’est pas possible d’expliquer l’origine ni le développement.
Il en va de même pour les représentations de la Sindone. À l’origine, seuls trois Évêques étaient présents, comme on le voit et comme on le lit dans les gravures romaines de 1579 6.
Par la suite, dans la représentation, apparurent à la place des Évêques divers autres personnages plus ou moins liés à des circonstances particulières : la Madone, des Anges, des membres de la Maison de Savoie, des saints locaux, des patrons.
Reste le fait de la diversité des deux objets, qui présentaient des caractéristiques propres en opposition entre elles : empreinte frontale et dorsale pour la Sindone de Turin ; la seule empreinte frontale pour le Suaire de Besançon.
On peut faire la supposition ou l’hypothèse qu’en réalité il existait deux objets distincts et différents : la Sindone considérée comme une relique disparue mystérieusement, on ne sait par quels intrigues, et le Suaire utilisé dans les célébrations liturgiques pascales ou dans les représentations sacrées.
La première signalisation m’est parvenue du docteur en philosophie Georg Niebling de Munich, qui a trouvé l’exemplaire de la figure 2, une broderie sur soie, ainsi décrite dans le Catalogue du Musée National Bavarois de Munich :
Darstellung des Leichentuches Christi in Turin – Italien? 18 Jh. (sic).
On ne peut manquer de noter que ces indications sont impropres. Il ne s’agit pas d’une ostension/exposition à Turin du Linceul sépulcral du Christ, mais d’un objet-souvenir reproduisant le Suaire de Besançon avec la seule empreinte frontale, tandis que la Sindone de Turin présente les deux empreintes.
Cet objet, que l’on fait remonter au XVIIIe siècle, n’a certainement pas été réalisé en Italie, où se conservait la Sindone.
Il convient donc de poser la question. On peut également douter qu’il ait été réalisé au XVIIIe siècle, époque où la vénération envers le Suaire de Besançon et la Sindone de Turin était beaucoup diminuée par rapport au siècle précédent.
Les compilateurs du Catalogue, ne disposant pas d’informations spécifiques sur les deux objets, Sindone de Turin et Suaire de Besançon, ont cru bon de le classer ainsi, de manière erronée.
Mais des reproductions similaires avaient déjà été publiées par Paul Vignon (voir figure 3) en 1902 7 et dans un article de Collegamento auquel je renvoie 8.
La représentation du Christ mort, déposé dans le sépulcre telle que la montrent les copies du Suaire de Besançon, peut dépendre, outre de la Sindone, de la connaissance des anciens epitaphioi de l’Église orientale ; bien que ceux-ci, eux aussi, puissent en quelque manière dépendre de la Sindone.
L’interdépendance de ces manifestations artistiques n’a pas été jusqu’à présent suffisamment approfondie.
Une reproduction semblable aux précédentes, mais sans aucune indication puisqu’elle est conservée chez des particuliers, m’est parvenue des États-Unis, conservée dans un cadre artistique (figure 4).
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Très différente des précédentes et accompagnée d’indications claires est la reproduction qui m’a été fournie par le confrère don Giuseppe Terzuolo, passionné et chercheur de témoignages sindoniques. Il s’agit d’une gravure de 27,2 x 41,5 cm (figure 5), publiée en 1984 dans un vaste recueil d’estampes d’artistes allemands entre 1400 et 1700. Cette œuvre, de grande ampleur et de conception, offre toutes les informations que nous pouvons désirer pour la comprendre dans toute sa plénitude.
Une brève inscription en bas l’indique comme :
Vraie Effigie du Saint Suaire de Besançon.
Sont représentés sept personnages, dont deux, Joseph d’Arimathie et Nicodème, soutiennent le Suaire, tandis que les autres sont dans une attitude de prière, avec au centre la Vierge.
Les personnages, dont les noms sont inscrits aux pieds de chacun, sont de gauche à droite : Joseph d’Arimathie, Jean, Marie de Jacques, la Vierge, Marie de Salomé, Marie-Madeleine et Nicodème.
La présence des trois femmes renvoie au récit de Marc 16, 1, qui rappelle que Marie-Madeleine, Marie de Jacques et Marie de Salomé, après le repos du sabbat, s’étaient rendues au tombeau pour embaumer le corps de Jésus
9.
La présence de Joseph d’Arimathie, de Nicodème et de Jean est tout aussi pertinente, puisqu’ils avaient préparé la mise au tombeau du corps de Jésus
10.
Bien qu’il représente le Suaire de Besançon, l’inscription fait explicitement référence à la Sindone de Turin. On le lit dans les deux lignes en latin placées dans la partie supérieure du Suaire :
« Image de la Sainte Sindone dans laquelle fut enveloppé, sur la partie antérieure, le corps de Notre Seigneur Jésus-Christ ; celle-ci est conservée à Besançon, tandis que l’autre partie se trouve à Turin. »
Suit, sur trois lignes, toujours en latin, le texte de l’« Oremus » approuvé par Clément VIII (1592–1605) :
« Ô Dieu, qui dans la Sainte Sindone dans laquelle ton très saint corps, déposé de la croix, fut enveloppé par Joseph, nous as laissé les traces de ta passion, accorde-nous propice que, par ta mort et ta sépulture, nous soyons conduits à la gloire de la résurrection, toi qui vis et règnes avec Dieu le Père dans l’unité du Saint-Esprit, Dieu pour tous les siècles des siècles. Amen. »
11.
Sous la figure se trouvent cinq lignes en allemand, en caractères gothiques, que le docteur Georg Niebling m’a aimablement transcrites et traduites.
Les trois premières lignes sont la traduction, avec de très légères variantes et des mots archaïques, du texte latin de l’oraison rapportée ci-dessus
12.
Les quatrième et cinquième lignes, avec de légères modifications et ajouts, sont la traduction de la phrase latine dans laquelle il est dit que le dessin représente la partie antérieure du Suaire conservé à Besançon, tandis que l’autre partie complète se trouve à Turin, en Piémont
13.
…offre la représentation de la partie antérieure du Suaire conservé à Besançon, tandis que l’autre partie complète se trouve à Turin, en Piémont.
En conclusion de ce qui a été exposé au sujet de la représentation et des inscriptions, on peut formuler les observations suivantes :
- Dans les inscriptions, les termes Sindone et Sudario sont employés indifféremment.
- Selon les historiens de l’époque, après J.-J. Chifflet, les deux objets étaient considérés comme identiques tant par leur origine que par leur représentation, tout en tenant compte de la différence substantielle qui existait entre eux.
- Sur la figure frontale, les quatre doigts des mains sont très nettement marqués, exactement comme on le voit sur la Sindone.
- Les textes en allemand témoignent de la diffusion de la vénération envers le Suaire de Besançon et la Sindone de Turin, ainsi que de la dévotion à la Passion du Seigneur, dans une aire beaucoup plus vaste qu’on ne pourrait l’imaginer.
À ce propos, je rappelle la traduction en allemand de l’œuvre de Monseigneur Alfonso Paleotti, archevêque de Bologne, Explication du saint Linceul dans lequel fut enveloppé le Seigneur…, Bologne 1598 et 1599, publiée à Augsbourg en 1607 sous le titre : Beschreibung der H. Leinwath oder Grabtuches Christi.
Je termine par une dernière reproduction que j’ai trouvée dans une publication récente sur la Sindone. 14
La représentation est très inhabituelle et originale, car il n’y a pas les trois personnages rituels qui soutiennent le Suaire. Tout autour du Suaire, placé au centre, sont disposés les symboles de la Passion.
En bas, on lit l’inscription suivante :
« Seigneur, vous qui nous avez laissé des marques de votre Passion et des témoignages sur le Saint Suaire dans lequel votre précieux corps a été enveloppé lorsque Joseph le descendait de la croix, accordez-nous la grâce que, par les mérites de votre mort, nous puissions participer à la gloire où vous régnez pour toute l’éternité. »
Ce texte peut constituer la prière à adresser au Seigneur Jésus chaque fois que nous contemplons le Saint Visage de la Sindone, dévoilé pour nous par la photographie.
— Notes —- Paul de Gail, Histoire religieuse du Linceul du Christ, Paris, 1974, p. 167-226 et 350-354.[↩]
- F. Chamard, Le Linceul du Christ, Paris, 1902, p. 30 sqq. ; A. Eschbach, Le Saint Suaire…, Turin, 1913, p. 16-21 ; N. Noguier de Malijay, Le Saint Suaire de Turin, Paris, 1929, p. 7-9 ; A. Tonelli, « Verso l’Ostensione della Sindone. Incendi provvidenziali », Rivista dei Giovani, août 1933, p. 472-479.[↩]
- O. Celier, Le signe du linceul, Paris, 1992, p. 80.[↩]
- cf Rapport sur le lavage des copies du saint Suaire de Besançon par Pierre d’Argent 1608 )
Ce qui vint donner crédit et valeur à l’objet fut, en 1624, la publication de J.-J. Chifflet , qui, dans une planche de son ouvrage, reproduisait côte à côte les dessins de la Sindone de Turin et du Suaire de Besançon, avec la célèbre explication destinée à les authentifier tous deux : ((Jean-Jacques Chifflet, De linteis sepulchralibus Christi Servatoris crisis historica, Anvers, 1624.[↩]
- Chevalier, Étude critique…, Paris, 1900, p. 20. Fossati ajoute que Noguier de Malijay (1929 , Le Saint Suaire de Turin, Paris, p 9 ) donne d’autres mesures : 4,27 × 1,63 m, et que André Chagny, dans « Ostension du Saint Suaire de N.S. dans les Halles de Bourg le 14 avril 1503 », Bulletin d’Archéologie de Bourg, 1961, II, p. 6, donne encore d’autres mesures : » Le Suaire Bisontin mesurait 8 pieds sur 10, soit 3,27 m × 4,63 m. Il ne présentait qu’une image faciale. » De cette diversité d’opinions, il est difficile de connaître les véritables dimensions du Suaire de Besançon. [↩]
- Fossati ( 1988 ) Le due incisioni romane del 1579 [ Les deux gravures romaines de 1579], Collegamento pro Sindone, septembre-octobre 1988, pp. 30–43.[↩]
- Cf. Vignon ( 1902 ) Le Linceul du Christ, Paris, 1902, pp. 147, 149, 150.[↩]
- Fossati ( 1989 ) La Sindone a confronto con le sindoni, [ La Sindone confrontée aux linceuls ] Collegamento pro Sindone, juillet-août 1989, pp. 13–30.[↩]
- « Et le sabbat passé, Marie-Madeleine, Marie de Jacques et Salomé achetèrent des aromates afin d’aller oindre Jésus. »[↩]
- Cf. Évangile selon Jean 19, 38–42 : Joseph d’Arimathie, disciple de Jésus, obtient le corps, assisté de Nicodème, et ils le déposent dans un tombeau neuf avec des aromates, selon la coutume juive[↩]
- Traduction liturgique : « Ô Dieu, qui dans la Sainte Sindone, dans laquelle fut enveloppé par Joseph ton corps très saint descendu de la croix, nous as laissé les traces de ta passion, accorde-nous favorablement que, par ta mort et ta sépulture, nous méritions de parvenir à la gloire de la résurrection. »[↩]
- Texte allemand : « Gott, der du in der heiligen Leinwand, in welcher dein allerheiligster, vom Kreuz herabgenommener Leib von Joseph eingewickelt wurde, die Zeichen deines bitteren Leidens hinterlassen hast, verleihe uns gnädig, dass wir durch deinen Tod und dein Begräbnis zur Herrlichkeit der Auferstehung geführt werden… » — traduction : « Ô Dieu, toi qui dans le saint linceul, dans lequel ton très saint corps descendu de la croix fut enveloppé par Joseph, as laissé les marques de ta douloureuse passion, accorde-nous avec bonté d’être conduits, par ta mort et ta sépulture, à la gloire de la résurrection… »[↩]
- Texte allemand : « Abriss der Leinwand, welche den vorderen Teil des Leibes unseres Herrn Jesus Christus im Grab bedeckt hat et qui est conservée à Besançon en Bourgogne, tandis que l’autre partie se trouve à Turin, en Piémont, territoire du duché de Savoie. »[↩]
- D. Raffard de Brienne, Le secret du Saint Suaire, Chiré-en-Montreuil, 1993, p. 55[↩]