Le Suaire de Turin. (1902, 15 juin)
Le Journal du dimanche
Le Suaire de Turin. (1902, 15 juin). Le Journal du dimanche , p, 7–8. Bibliothèque nationale de France. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5678104v
LES LIVRES
Le Linceul du Christ, par Paul Vignon (Masson et Cie, Paris)
La communication faite par M. Yves Delage, à la séance de l’Académie des sciences, sur le Saint-Suaire de Turin, a provoqué, dans la presse scientifique et même quotidienne, des polémiques qui ne sont pas près de s’éteindre.
Des critiques très ardentes ont attaqué la thèse de M. Vignon, l’auteur du mémoire à l’Académie et d’un livre sur le même sujet. Dans la seconde édition de cet ouvrage, parue ces jours derniers, M. Paul Vignon s’efforce de réfuter les objections présentées de toutes parts contre l’authenticité du linceul de Turin. Les nombreuses notes qu’il consacre à cette réfutation sont fort intéressantes. Sont-elles aussi probantes ? Les savants et les historiens en cause nous le diront probablement sous peu.
Il est nécessaire de remettre sous les yeux de nos lecteurs les documents du débat.
À l’Exposition d’art sacré, qui s’ouvrit à Turin le 1er mai 1902, le gouvernement italien autorisa l’ostension publique d’une étoffe que la Maison royale de Savoie possède depuis le milieu du quinzième siècle et que l’on vénère comme étant le linceul de Jésus-Christ.
Sur cette pièce de toile de couleur jaune nankin, on remarque des empreintes d’un rouge brun qui reproduisent l’image déformée d’un corps humain. « Cette image même est faite de deux images : l’une de face, l’autre de dos, qui se succèdent sur le prolongement l’une de l’autre et sont réunies par la tête. »
Pendant l’ostension publique, la relique fut photographiée par le chevalier Pia et les photographies furent communiquées à M. Vignon.
On sait qu’un cliché développé porte une image négative ; c’est-à-dire que les parties éclairées sont rendues en noir et les parties ombrées en clair. Or, sur le cliché de M. Pia, le négatif des taches brunes du linceul figurait l’image positive d’un homme étendu, nu, les mains croisées devant le corps. C’est sur cette photographie que portèrent les études de MM. Arthur Loth, Paul Vignon, Yves Delage et le commandant Colson.
Comment expliquer que la photographie ait donné un positif au lieu d’un négatif ? M. Loth y voit un fait surnaturel : selon lui, les empreintes du Saint-Suaire sont dues aux phénomènes électriques ou magnétiques liés aux décharges sulfuriques qui, d’après les Évangiles, avaient accompagné la mort et la résurrection du Christ.
M. Vignon n’admit pas cette explication trop peu scientifique. Il se livra sur les photographies à des observations physiques et géométriques. Il reconnut que les empreintes du linceul avaient la signification de véritables négatifs et que le cliché de M. Pia était le négatif d’un négatif.
L’image du Saint-Suaire ne serait-elle pas l’œuvre d’un peintre du Moyen Âge ? Non, déclare M. Vignon : aucun artiste n’aurait été capable d’exécuter un négatif. En outre, l’étoffe est très souple et une toile peinte à la colle ou à l’huile est rigide ; les peintures effectuées avec des procédés différents ne se seraient pas conservées aussi longtemps.
Et M. Vignon expose ainsi la formation des empreintes : le drap a été enduit d’une mixture d’huile et d’aloès ; le cadavre qui y fut déposé était abondamment baigné de sueur — celle-ci contient de l’urée qui, en fermentant, dégage des vapeurs ammoniacales ; ces vapeurs ont agi sur l’aloès comme sur une plaque sensible et ont reproduit l’image du corps.
L’aspect de cette image, les traces des plaies, de la couronne d’épines et de la flagellation, la confrontation avec les textes sacrés, la condition d’un séjour peu prolongé du corps dans le linceul pour que les empreintes n’aient pas été détruites par les produits de la putréfaction cadavérique, tout cela prouve à M. Vignon que l’image est bien celle de l’Homme-Dieu.
Contre l’authenticité du linceul de Turin, d’âpres critiques s’élevèrent. MM. Chopin, le chanoine Chevalier, Lajoie, de Méhy, Maurice Vernes engagèrent une discussion scientifique et principalement historique.
En effet, le drap actuellement conservé à Turin est apparu en Europe en 1353 et l’on n’a jamais su d’où provenait cette relique. Bien plus, vers 1360, l’autorité ecclésiastique interdit l’ostension du Suaire et en nia l’authenticité. L’évêque de Troyes, Henri de Poitiers, fit une enquête où, selon son successeur Pierre d’Arcis, fut enregistré l’aveu du peintre qui avait exécuté l’image du prétendu linceul. Le pape Clément VII le désigna comme une copie du vrai Suaire.
On connaît, en outre, trente-neuf saints suaires, tous réputés authentiques.
M. Maurice Vernes a montré, par les textes des Évangiles synoptiques et de l’Évangile de saint Jean, que l’interprétation de M. Vignon était fausse.
Dans la nouvelle édition, M. Vignon répond donc aux objections. Cependant, il faut noter que cette réfutation est souvent spécieuse et parfois singulièrement désinvolte. Ainsi, il ne discute pas la valeur historique des Évangiles et il affirme tranquillement que tous les historiens sérieux admettent la véracité des Évangiles, au moins en ce qui concerne les faits naturels. Est-ce donc une lecture attentive des historiens qui a permis à M. Paul Vignon d’en décider ainsi ? Non, M. Vignon ne s’est point donné cette peine : il a eu simplement un entretien avec un membre de l’Académie des inscriptions qui lui a appris que les historiens sérieux… Ainsi donc une conversation avec un académicien suffit à M. Vignon pour trancher une question ! Cela explique pourquoi M. Vignon a fait un livre sur le Linceul du Christ qu’il n’a jamais vu. Il n’a même pas vu les clichés de M. Pia, mais des contretypes sur verre.
Nous avons fait un exposé impartial du procès qui s’instruit actuellement. Nous devons seulement constater que l’on est en droit de s’inscrire en faux contre le travail de M. Vignon par suite de ce vice capital qu’il n’a jamais eu en main ni même vu l’objet sur lequel il disserte. Et il est peut-être permis de ne point trouver trop sévère l’appréciation de M. Maurice Vernes sur la valeur scientifique des recherches de MM. Paul Vignon, Yves Delage et le commandant Colson :
« Ils ont manqué à la première condition d’une recherche sérieuse de laboratoire, qui consiste, d’une façon générale, à étudier l’objet en litige en le soumettant aux procédés de vérification qu’il comporte.
Affirmer que le Saint-Suaire ne porte pas une empreinte exécutée à la main par un peintre du seizième siècle, alors que les autorités ecclésiastiques de l’époque se sont prononcées en ce sens, et cela sans avoir eu sous les yeux et dans les mains soit l’objet, soit un fragment du dit linceul pour contrôler la présence de couleurs à l’usage de l’art du peintre, c’est se disqualifier dans le monde de la science. »
Certes, personne ne met en doute la bonne foi de M. Vignon, mais n’a-t-il pas fait preuve de quelque légèreté et n’a-t-il pas quelque peu escompté le bruit que l’on ferait autour de son œuvre ?
Souhaitons que cette affaire de linge… douteux soit bientôt liquidée.