Le Suaire de Turin – Delage et Vignon à l’Académie des Sciences.

Le Suaire de Turin – Delage et Vignon à l’Académie des Sciences.

Georges Vitoux
Revue Anticléricale La Calotte

27 Avril 1902

Vitoux, G. (1902, avril). Le Suaire de Turin : Delage et Vignon à l’Académie des sciences. La Calotte : Revue anticléricale, pp 2–3.

Le Suaire de Turin – Delage et Vignon à l’Académie des Sciences.

Georges Vitoux
Revue Anticléricale La Calotte

27 Avril 1902

LE SAINT-SUAIRE DE TURIN

Une relique qui fait parler d’elle.
À l’Académie des sciences. — Les expériences de M. Vignon. — Sages réserves

Les curieux de reliques et les archéologues connaissent tous, au moins de réputation, le Saint-Suaire de Turin, grand morceau d’une étoffe de lin qui est aujourd’hui la propriété de la maison royale de Savoie, et qui est connu en Europe depuis 1353.

La particularité remarquable de ce vénérable lambeau est qu’il présente, sous forme de taches brunes, deux silhouettes humaines vues l’une de face et l’autre de dos et s’opposant par les deux têtes, silhouettes qui passent auprès des fidèles pour être l’empreinte du corps même du Christ.

Si imprévue que soit la chose, un éminent professeur de la Sorbonne, M. Yves Delage, parlant au nom de M. le docteur ès-sciences Paul Vignon, est venu, hier, affirmer très catégoriquement à ses confrères de l’Académie des sciences que cette croyance ne reposait pas seulement sur la légende, mais était bel et bien une parfaite réalité. En d’autres termes, si nous en croyons M. Paul Vignon et son interprète M. Delage, le saint suaire de Turin serait très exactement le tissu dans lequel le Christ, après sa crucifixion, aurait été enveloppé et mis au tombeau.

Voici, à présent, comment ces savants qualifiés se sont vus conduits à admettre l’authenticité de cette tradition quelque peu invraisemblable de prime abord.

Il y a quelques années, en 1898, à l’occasion d’une exposition de l’art sacré, l’on photographia le saint suaire. Or, le cliché obtenu montra cette particularité inattendue que les images inscrites sur l’étoffe étaient le négatif d’un admirable portrait d’une grande beauté artistique.

Cette découverte, naturellement, fit un certain bruit et amena les spécialistes à examiner la question ; les uns soutinrent que les images du suaire étaient surnaturelles, les autres, qu’elles provenaient d’un habile trucage opéré par un faussaire antérieur au quatorzième siècle.

Or, les recherches nouvelles de M. Vignon tendent à démontrer que la pièce est bien authentique. Pour arriver à cette conclusion, du reste, ainsi que M. Vignon l’établit nettement dans son étude scientifique, le Linceul du Christ point n’est besoin d’admettre le miracle, mais plus judicieusement, il faut invoquer les lois des réactions chimiques.

C’est très naturellement, en effet, déclare M. Vignon, qu’un corps enfermé dans un suaire, dans les conditions où dut être celui du Christ, peut y marquer son empreinte.

Et voici comment le phénomène peut s’expliquer.

En Judée et au temps du Christ, les cadavres étaient enlinceulés dans des draps de lin imprégnés d’une mixture d’huile et d’aloès.

Or, sur un tel tissu, les vapeurs ammoniacales provenant de l’altération de la sueur chargée d’urée dont peut être imprégné le corps d’un individu mort dans la souffrance sont justement susceptibles d’agir chimiquement en altérant d’autant plus la matière dont est imprégnée l’étoffe que les émanations sont produites plus proches de celle-ci.

C’est là une circonstance, on le voit, qui montre comment le corps enseveli a pu marquer en négatif sur le drap son empreinte fidèle.

En dépit de cette judicieuse explication, l’Académie des sciences ne paraît pas avoir admis dans toute son intégrité les conclusions avancées par M. Vignon dans son remarquable travail, c’est-à-dire que l’éminente Compagnie n’a point cru devoir sanctionner de son autorité l’identification du saint suaire.

Accueillant le fait scientifique étudié par M. Vignon, l’Académie a décidé d’enregistrer, dans ses comptes-rendus, la partie du mémoire concernant la possibilité de marquer sur une étoffe imprégnée d’une teinture d’aloès une image sous l’action des vapeurs ammoniacales, mais s’est refusée non sans raison à accepter les déductions ingénieuses par lesquelles l’auteur des curieuses recherches que nous venons de rapporter prétend affirmer la parfaite authenticité de la relique.

Et cela est justice, comme on dit en langage d’avocat. — Georges Vitoux.

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