Le  » Suaire de Turin » devant l’Académie des Sciences – ( 4 mai 1902 )

Le  » Suaire de Turin » devant l’Académie des Sciences

Bulletin des Congrégations

– ( 4 mai 1902 )

Le “Suaire de Turin” devant l’Académie des sciences (4 mai 1902). (1902). Bulletin des Congrégations, pp 293–297.

On lit dans la Vérité du 23 avril :

Elle restera mémorable, la séance d’hier à l’Académie des sciences. La question du « Saint-Suaire de Turin » y a été présentée dans des conditions d’intérêt exceptionnel pour la science, pour l’histoire, pour l’art et aussi pour la religion.

Notre Académie des sciences, par l’illustration de ses membres, par l’importance de ses travaux et de ses découvertes, par le rang qu’elle tient dans l’opinion depuis un siècle, est, sans contredit, la première des Académies savantes du monde.

C’est peut-être aussi la seule devant laquelle une communication de ce genre pouvait être faite, sans provoquer d’opposition de la part de ses membres. Il y a chez elle assez d’élévation d’esprit et de tolérance, quoiqu’elle soit étrangère, en majorité, à la foi catholique, pour qu’elle ait accepté que l’on portât devant elle la question du linceul du Christ.

Du reste, celui de ses membres qui allait prendre la parole sur cette question ne partage pas les croyances chrétiennes. Il n’en avait que plus d’autorité pour traiter scientifiquement le sujet.

M. Yves Delage, membre de l’Académie, professeur à la Sorbonne, est un savant de premier ordre, dont les travaux zoologiques et biologiques jouissent du plus grand crédit dans toute l’Europe et l’Amérique savantes.

Aussi, par une rare distinction dont il a été l’objet, il fut élu au choix membre de l’Académie impériale de Saint-Pétersbourg, avant qu’une vacance lui permît d’entrer à l’Académie des sciences de Paris.

Les premières communications à la séance d’hier, si intéressantes qu’elles fussent, n’avaient pu faire cesser entièrement les conversations particulières. On attendait autre chose.

C’est au milieu d’un silence général, et devant des marques spéciales d’attention, que M. le professeur Delage, placé sur l’estrade, près du tableau noir qui devait servir aux démonstrations, prit la parole sur « le Saint-Suaire ».

Avec la gravité et l’émotion contenue que comportait un pareil sujet, devant un tel auditoire, exceptionnellement attentif, mais aussi avec une clarté et une précision magistrale de parole, l’éminent académicien expose les résultats de l’enquête instituée dans son laboratoire de la Sorbonne, avec son concours et celui de M. Hérouard, maître de conférences, par M. Paul Vignon, docteur ès sciences naturelles, préparateur de zoologie, enquête dans laquelle sont intervenues les notabilités scientifiques et artistiques les plus compétentes.

Après avoir dit ce qu’est le « Saint-Suaire de Turin », le professeur explique que le linge porte une double image, modelée en négatif, d’un corps humain, vu par devant et par derrière, image que la photographie a traduite en 1898, lors de l’ostension solennelle du Suaire de Turin, organisée sous la direction du baron Antonio Manno, en révélant aux yeux une admirable figure.

Le fait de l’empreinte en négatif, évident par l’inspection des documents photographiques, constaté d’ailleurs par les nombreuses copies peintes ou gravées du Suaire et les descriptions depuis le XIVe siècle, comme aussi par la photographie instantanée prise à la dérobée par un visiteur de l’exposition de Turin, le fait est incontestable. Il en résulte (quoi que puissent prétendre les documents allégués par l’école critique négative contre l’authenticité de la vénérable relique) que les images du Saint-Suaire n’ont pu être faites à la main.

Illustration originale – 4 mai 1902.

Pièces sous les yeux, M. Delage montre comment les silhouettes humaines du Suaire, qui se présentent sous forme de taches brunes, ne sont pas et ne peuvent pas être des peintures. Il n’y a même pas à supposer, comme quelques-uns avaient pu le croire, des peintures anciennes ayant passé au négatif par une altération chimique ; car les images du Saint-Suaire sont monochromes, et il faut nécessairement deux couleurs pour qu’une peinture vire en négatif, et d’ailleurs, avec une étoffe aussi fine que le lin du Suaire de Turin, ayant conservé toute sa souplesse, on ne peut songer à aucun genre de peinture, ni à l’huile, ni à la détrempe, ni à la gouache.

L’hypothèse du peintre faussaire du XIVe siècle, bonne seulement à tromper les gens qui n’ont voulu regarder qu’aux textes, sans même les contrôler, est ici définitivement écartée comme matériellement et moralement impossible.

Puisque l’on n’est pas en présence d’une œuvre picturale, il en résulte que le linge de Turin a gardé l’empreinte d’un corps naturel.

Dès lors se posait un problème d’un intérêt scientifique et historique considérable. Comment avaient pu se produire ces empreintes ?

M. le professeur Delage en a fait remarquer la vérité anatomique dans la structure du corps, dans les plaies et gouttes de sang dont il est couvert, dans les traces de flagellation spéciale produites par l’action contondante de fouets garnis de boutons métalliques en forme d’osselets, dans l’emplacement des clous fixés, non pas dans la paume de la main, qui n’aurait pu supporter le poids du corps, mais à l’endroit solide, au poignet, enfin dans la nudité elle-même des parties cachées.

Ces empreintes, d’un réalisme saisissant pour les observateurs compétents, et exclusif de toute fraude possible, n’ont pas été obtenues par simple contact de l’étoffe avec le corps. Dans ces conditions elles eussent été monstrueuses. Les expériences de M. Paul Vignon le démontrent à l’évidence.

Les images visibles du linceul se sont produites par projection à distance, d’après des lois géométriques connues et des phénomènes étudiés et découverts dans l’enquête. C’est bien la double silhouette, de face et de dos, d’un cadavre humain, étendu dans une pièce de toile oblongue rabattue de la tête aux pieds.

« Cet homme, dit M. Delage, c’était le Christ. »

Il y eut sur ces simples mots, dits avec gravité, un moment solennel d’émotion dans l’assistance. C’était la première fois, disait-on après la séance, que le nom de Jésus-Christ était prononcé à l’Académie des sciences, les matières ordinaires de ses études ne le comportant pas. Dans la bouche du rapporteur il avait une valeur particulière.

Par ses doctrines scientifiques et philosophiques, M. le professeur Delage se rattache à l’école rationaliste. Mais c’est un savant d’une loyauté absolue, à qui sa haute autorité donne le droit de parler en toute indépendance. De sa part une telle déclaration pouvait surprendre autant qu’elle s’imposait.

Le savant académicien démontre alors sommairement que les caractères particuliers du cadavre enseveli dans le linceul de Turin, tant au point de vue anatomique qu’au point de vue historique et esthétique, conviennent uniquement au Christ. Il fait ressortir surtout la beauté supérieure de cette tête, si remarquable dans les superbes épreuves photographiques sur verre de Turin, et les excellentes planches en héliogravure, mises sous les yeux de l’Académie.

Restait à expliquer scientifiquement comment le Christ avait laissé l’impression de son corps dans le tombeau. La science, même dans l’hypothèse d’un miracle, a le droit de rechercher par quels moyens naturels le phénomène s’est produit.

C’est ici que sont intervenues les remarquables expériences de M. Vignon et du commandant Colson, professeur de physique à l’École polytechnique, qui ont enrichi la science de faits des plus curieux.

Il n’y avait plus à supposer une action électrique, une photographie photofulgurale, ni un phénomène de radiation, analogue à la production des rayons Roentgen, comme on avait pu en avoir d’abord l’idée. Le moyen était à la fois plus simple et plus obvie. Nous citons :

« Tout d’abord, ces Messieurs ont reconnu, en s’adressant aux vapeurs de zinc et à la plaque photographique, que toute substance, émettant avec lenteur et régularité des vapeurs capables d’agir chimiquement sur un écran convenable, produirait des images négatives équivalentes à celles du Suaire.

» Cette vérification faite, ces Messieurs se sont placés dans les conditions physiologiques et chimiques dans lesquelles se trouvait le cadavre du Christ. Sachant que l’aloès avait été employé lors de l’ensevelissement du corps, ils ont fait agir, sur des linges imprégnés d’une mixture d’huile et d’aloès, les vapeurs ammoniacales provenant de la fermentation de l’urée, que contient en grande abondance la sueur fébrile : tout homme mort après de longues souffrances aura émis une pareille sueur. Eh bien, les vapeurs ammoniacales brunissent la mixture d’aloès en donnant une teinte rougeâtre, identique à celle qu’on voit sur le Suaire, teinte qui rappelle celle du sang séché ancien. Ces vapeurs donnent des images négatives tout comme les vapeurs de zinc. »

Comme l’a fait observer encore M. Delage, l’accord des expériences de MM. Vignon et Colson avec les circonstances historiques de l’ensevelissement du Christ est d’une précision remarquable. Il fallait que le cadavre ne fût ni lavé, ni oint, ni définitivement serré dans des bandelettes. Or, il en fut ainsi, d’après le récit évangélique, puisque l’ensevelissement opéré vers la fin du vendredi très peu de temps avant l’heure du soir à laquelle commençait le sabbat, fut hâtif et provisoire, et que les saintes femmes, qui y avaient assisté, revinrent le dimanche matin avec des onguents pour l’achever.

Il fallait aussi que le corps ne restât pas dans le linceul assez longtemps pour se décomposer, deux ou trois jours au plus. Or, le troisième jour au matin, le tombeau se trouva vide.

La science s’arrête là. Elle se borne à constater le phénomène et sa concordance avec le récit évangélique. Les théologiens et les apologistes comprendront tout le parti qu’ils peuvent tirer de cette confirmation de la vérité de l’Évangile et de ce témoignage scientifique en faveur de la Résurrection du Sauveur.

M. Delage s’est borné à conclure, à l’authenticité du Suaire de Turin et du portrait du Christ qu’il présente, en demandant d’ailleurs qu’une Commission fût déléguée par l’Académie pour aller vérifier sur place, à Turin, les constatations faites à Paris avec les photographies.

À vrai dire, cette vérification ne dépend pas de l’Académie, le Saint-Suaire de Turin appartenant héréditairement au roi italien Victor-Emmanuel III. C’est pour cela que l’Académie ne pouvait donner suite, séance tenante, au vœu de M. Delage. Il faudrait que la proposition vînt du haut propriétaire lui-même.

Du reste, la motion n’était pas de nature à rallier l’unanimité des suffrages. Elle se produisait encore trop tôt dans l’état des esprits.

C’est un événement scientifique et religieux considérable que la question du linceul du Christ ait été portée devant l’Académie des sciences et qu’il ait été conclu à son authenticité, sans soulever d’opposition publique. Mais il était impossible qu’une exposition sommaire du sujet, même de la part d’un des membres les plus autorisés de la docte Compagnie, fît immédiatement la conviction chez tous. Il devait subsister des doutes, des préjugés.

Mais le public est prévenu maintenant du haut intérêt de la question. Il saura qu’il existe une thèse absolument scientifique de l’authenticité du « Saint-Suaire » de Turin, et que cette thèse a été accueillie, avec autant de déférence que d’intérêt, par la première des académies savantes.

Nous ajoutons à ce compte rendu si intéressant de la séance de l’Académie des sciences, des extraits de la note rédigée par M. Vignon spécialement pour la presse.

Le Saint Suaire de Turin est une grande étoffe de lin, longue de 4 m 10, large de 1 m 40, jaunie par le temps, très endommagée par un incendie qui eut lieu en 1532. Cette étoffe passe pour avoir servi de linceul au Christ. On y distingue, sous forme de taches brunes, deux silhouettes humaines vues l’une de face, l’autre de dos, et s’opposant par les deux têtes. Cette étoffe est la propriété de la Maison Royale de Savoie depuis le milieu du XVe siècle. Elle est connue en Europe depuis 1353. On considérait comme simplement possible que ce Suaire fût le même que le linceul enveloppant le Christ, et conservé à Byzance dans la chapelle des empereurs, Suaire sur lequel les traits du Christ étaient également reproduits. À la suite des recherches nouvelles dont nous allons parler, cette possibilité est devenue presque une certitude, et surtout il est scientifiquement démontré que le Suaire de Turin est authentique.

Le Suaire de Turin, très rarement retiré de sa châsse (six fois seulement au XIXe siècle), était à peu près oublié, quand on le photographia en 1898, à l’occasion d’une exposition d’art sacré.

C’est alors qu’on s’aperçut que les images étaient modelées en négatif sur l’étoffe. Le cliché négatif de ce négatif nous montrait un merveilleux portrait.

À la suite de cette constatation, des polémiques passionnées s’engagèrent. Les uns soutinrent que ces images extraordinaires et même uniques étaient surnaturelles ; les autres, sans beaucoup se soucier des images elles-mêmes, mais en se fondant sur une histoire fort embrouillée qui remonte au XIVe siècle, affirmèrent que le Suaire portait une vulgaire peinture datant de 1353.

Les photographies superbes prises en 1898 par M. le chevalier Secondo Pia, avocat bien connu à Turin pour son talent de photographe, tombèrent, il y a dix-huit mois, entre les mains de M. Vignon, qui reconnut aussitôt l’intérêt exceptionnel du problème.

L’étoffe de Turin n’étant pas accessible, il fallait avant tout éprouver la valeur scientifique des photographies de 1898. M. Vignon les authentifia avec certitude.

M. Vignon tint à s’assurer qu’au point de vue esthétique, les images du Suaire, une fois transposées par l’appareil photographique, ne dérivaient d’aucune œuvre picturale déterminée et surtout qu’elles ne se rattachaient nullement à l’art du moyen âge.

En réalité, le portrait du Suaire, par son expression puissante, est très supérieur aux œuvres du moyen âge jusqu’au XVe siècle, et même il restitue la physionomie morale du Christ, telle que la tradition l’a fait connaître, d’une façon beaucoup plus complète que ne le font les œuvres des plus grands maîtres des XVe et XVIe siècles ou des époques ultérieures.

Dans une première série de recherches, M. Vignon renversa définitivement toutes les hypothèses présentées jusqu’ici par ceux qui voulaient à toute force que les images du Suaire fussent des peintures.

On avait nié qu’elles ne fussent modelées en négatif ; le fait est évident ; en outre, les images n’ont pas pu être peintes en négatif. On aurait pu croire qu’il ne s’agissait que d’une peinture banale, transformée ultérieurement en un négatif par une altération chimique : la chose est impossible.

D’ailleurs les images sont infiniment supérieures au point de vue anatomique à ce qu’on pouvait faire au moyen âge, et elles répondent à toutes les conditions géométriques des empreintes.

Nous ne sommes donc pas en présence d’une œuvre picturale : le drap a gardé réellement l’impression d’un corps.

Non, la chose est bien plus curieuse : les images se sont faites en vertu de phénomènes que la science analyse avec exactitude aujourd’hui, et que les hommes des époques antérieures ne pouvaient même pas soupçonner. C’est ainsi que M. Vignon reconnut qu’il s’agissait d’une action physique qui avait été en s’affaiblissant à mesure que l’écart croissait entre le corps et le drap.

Voilà pourquoi les images ont un modelé interverti, les reliefs y étant beaucoup plus accentués que les creux.

Que signifient ces images singulières que nous savons déchiffrer aujourd’hui, mais dont on n’avait pas jusqu’ici réalisé l’équivalent et que nul faussaire n’aurait su produire au moyen âge ?

Quel est l’homme qui a produit ces empreintes, et dans quel état, sans doute bien exceptionnel, se trouvait donc son cadavre ?

Eh bien, l’homme n’est autre que le Christ.

Sur les images, on distingue tous ses stigmates caractéristiques ; ils sont reproduits avec un réalisme si extraordinaire que nul peintre n’aurait su faire aussi bien. Ils sont disposés de telle façon que nul fraudeur ne se serait cru permis de les représenter de la sorte. Quelques exemples : les plaies des mains sont dans les poignets ; la plaie du côté est à gauche parce que les empreintes font passer les détails d’un corps de la droite à la gauche ; non seulement le Christ est nu (chose inconvenante), mais il est flagellé jusque sur les parties charnues.

Ce sont donc les conditions de l’ensevelissement du Christ qu’il fallait étudier. Cette nouvelle étude s’est prêtée à des vérifications très précises, tant expérimentales qu’historiques. Elle a été effectuée avec le concours de M. le commandant Colson, répétiteur de physique à l’École polytechnique.

L’accord avec les circonstances historiques de l’ensevelissement est d’une précision inouïe : il était nécessaire que le cadavre ne fût ni lavé, ni oint, ni serré dans des bandelettes ; or, il ressort de la lecture du texte original des Évangiles qu’il en fut bien ainsi.

Il était nécessaire que le corps ne restât pas dans son linceul assez longtemps pour se décomposer ; or, chacun, quelles que soient ses opinions religieuses, sait que le dimanche de Pâques, le tombeau était vide.

Ainsi donc, dans les recherches auxquelles le Suaire a donné lieu, tout concorde : nous savons pourquoi les images sont des négatifs, pourquoi elles ont l’aspect du sang ancien, et nous savons même pourquoi, dans aucune sépulture orientale, on n’a trouvé d’images de ce genre sur des linceuls. Jamais les circonstances exceptionnelles que nous venons d’indiquer ne se sont trouvées réalisées par hasard ou intentionnellement. Dans une tombe, on trouve soit un cadavre momifié, soit un squelette. La momie ne peut pas donner d’image, le cadavre putréfié, si par hasard il avait été dans les conditions voulues pour en produire, les aurait détruites lui-même au moment de sa décomposition.

N.-B. — A paru le 1er mai à la librairie Masson et Cie, 120 boulevard Saint-Germain, Paris : Le Linceul du Christ. Étude scientifique par Paul Vignon, docteur ès sciences naturelles. 1 volume in-4° avec 9 planches hors texte et 38 figures dans le texte ; cartonné, 15 francs.

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