Les doctrines anthropométriques et le Saint Suaire
Luigi Gedda
1939
Gedda, L. ( 1939), Le dottrine antropometriche e la S. Sindone [ Les doctrines anthropométriques et le Saint Suaire ] in La Santa Sindone nelle Ricerche Moderne p 113 – 123/
Les doctrines anthropométriques et le Saint Suaire
Luigi Gedda
1939
La S. Sindone, à travers les relations d’hier, nous est apparue comme un ensemble d’empreintes, qui ont un intérêt notable tant du point de vue culturel que scientifique, et comme une source d’enseignements importants et précieux. Mais je voudrais dire que cet événement n’a pas été seulement d’un grand intérêt scientifique, mais qu’il m’a suggéré aussi de nouvelles réflexions sur un domaine important de notre pensée humaine : la médecine légale et la criminologie.
Un autre aspect médical de la Sindone est celui qui concerne la taille du Christ, aspect appelé à discussion parmi les cultori sindonici.
Pour aborder cette question, je fais abstraction des questions médico-légales relatives à la genèse des empreintes, en me limitant à étudier le comment et le mécanisme avec lequel elles se conservent, et j’interroge directement les empreintes, parce qu’elles s’expriment avec un nouveau langage, parlant avec des caractéristiques intrinsèques et apparaissant avec leur propre aspect.
Afin que mon exposé soit intelligible, je vous fournirai quelques éléments de mesure. Le procédé logique que j’ai suivi consiste à comparer la mesure trouvée sur la Sindone avec celle trouvée sur un corps humain, avec la différence substantielle que l’homme possède d’ordinaire une échelle pour évaluer les distances, tandis que la Sindone, étant un linge, ne possède pas cette échelle.
Je dis néanmoins qu’il est possible de mesurer les empreintes de la Sindone, en tenant compte de certaines difficultés. Je ne peux cependant ignorer que cela n’a pas été jusqu’à présent accompli. Cependant, mon but a été de pouvoir assigner une échelle de mesure aux empreintes de la Sindone.
Devant moi se présentait une personne qui m’offrait une photographie exécutée par Enrie et précisément celle qu’il appelle, comme il le dit lui-même, la photographie du visage du Suaire, dont voici la description : « Photographie du Saint Visage au format 40×50 en grandeur identique à l’original du Suaire 40×50 ». 1
L’intérêt anthropométrique de cette photographie consiste dans le fait qu’elle est identique à l’original. En outre, elle présente deux repères précis et par conséquent très utiles, à savoir deux fins plis du tissu qui sillonnent le visage et qui sont distants l’un de l’autre, sur la ligne axiale (c’est-à-dire le long d’une ligne tracée sur l’arête du nez), d’exactement 23,4 cm.
Cette mesure est fondamentale, parce que toutes les photographies de la Sainte Sindone montrent avec une très grande évidence l’empreinte des deux plis, et qu’il est donc possible, au moyen d’une simple proportion, d’établir la valeur de l’unité de mesure dans chaque reproduction, quel qu’en soit le format.
Seconde voie. La seule mesure prise directement sur la Sainte Sindone et rendue publique est celle de la longueur du saint linceul, soit 4,36 m. La hauteur également, c’est-à-dire la largeur de la Sindone, a été déduite de l’original (1,10 m), mais elle est moins digne de foi, parce que les bords de la Sindone ne sont pas rectilignes mais sinueux, et que, par conséquent, la largeur varie d’un point à l’autre. Du reste, la longueur suffit pour ouvrir une seconde voie, à savoir celle de l’agrandissement photographique : si, en effet, nous obtenons un agrandissement photographique ayant la longueur précitée de 4,36 m, nous pouvons tenir que les mesures tirées de l’agrandissement peuvent correspondre aux mesures réelles présentées par la Sindone.
Et ce fut l’habileté d’Enrie que de me procurer un agrandissement correspondant à 4,35½ m, c’est-à-dire avec une erreur d’à peine un demi-centimètre sur la longueur totale du linge, chose qui est tout sauf facile à obtenir, surtout si l’on pense aux fréquentes et imprévisibles transformations que le papier photographique subit lors des passages par le développement, le tirage, puis par le séchage.
Ayant ainsi établi l’échelle pour mesurer la Sindone, et en gardant toujours ouvertes les deux voies qui devaient me servir de contrôle réciproque — contrôle qui m’a semblé indispensable, puisqu’il s’agit de mesures difficiles et importantes —, je me suis posé la première question fondamentale de la taille.
Les précédents bibliographiques que je connais sont au nombre de deux : celui de Barbet, qui, dans sa monographie sur les cinq plaies, dit expressément que la figure de la Sindone mesure environ 1,78 m 2. En second lieu, Vignon, qui écrit ainsi dans la dernière édition de son livre : « L’effigie antérieure serait celle d’un homme de 1,80 m si le suaire n’avait ni fait des enroulements ni des plis. On obtient un résultat identique à partir de l’empreinte dorsale. Mais, cela dit, de combien plus grandes sont nos mesures ? Devons-nous descendre à 1,75 m ? Devons-nous descendre plus bas encore ? » 3
Mais ce qui m’intéresse, ce ne sont pas tant les chiffres que l’objection que soulève Vigon envers les mesures que l’on peut tirer de la Sindone, en tant que les plis possibles ou même simplement les affaissements que la Sindone peut avoir produits sur le corps en en suivant les modelés, viendraient altérer de manière excessive les mesures longitudinales prises sur le linge.
L’objection est grave et il faut la neutraliser. Il n’est pas difficile si l’on pense qu’elle a une valeur essentiellement pour l’empreinte antérieure du corps. Le tissu, dans sa portion située postérieurement, ne reposait pas sur le cadavre mais sur le lit funéraire de pierre plane et, par conséquent, ne ressent pas les modelés du corps. Le problème des plis demeure, mais il me semble pouvoir retenir que la Sindone placée sous le cadavre était suffisamment tendue pour ne pas former de plis, et cela pour trois raisons :
1°) parce que la portion de la Sindone située postérieurement fut soumise à une traction par le haut, comme cela est démontré par les mesures qui concernent l’« espace épicrânien ». J’appelle « espace épicrânien » l’espace qui sépare l’empreinte antérieure de l’empreinte dorsale de la tête et qui jusqu’à présent n’a pas été suffisamment pris en considération (fig. 41).

Cet espace, mis à part la tache provoquée par l’eau, se présente libre d’empreintes très probablement parce qu’au Christ avait été liée une bande passant sous la mandibule (mentonnière) et nouée au sommet. En effet, la médecine légale nous enseigne que la rigidité musculaire est très précoce en ce qui concerne la musculature qui commande la mandibule 4, et il est donc indispensable pour la composition du cadavre de fermer immédiatement la bouche au moyen de cette ligature qui, du reste, entre dans les coutumes funéraires du temps et du lieu. Donc il n’y a pas d’empreintes dans l’espace épicrânien à cause de la présence d’un bandage. Si maintenant nous mesurons la distance qui sépare le nasion de la projection antérieure, de l’inion de la projection postérieure, nous voyons qu’elle correspond à 44 cm. Étant donnée la taille du corps dont nous parlons et avec des calculs appropriés, on peut penser à une longueur périmétrique effective d’environ 37 cm. De 37 cm à 44 cm il manque 7 cm, ce qui est à peine suffisant (comme je l’ai expérimenté) pour surmonter une contention énergique appliquée sur la voûte du crâne. Nous pouvons donc supposer que lorsque la Sindone fut rabattue antérieurement, elle fut soumise à une certaine traction ou du moins à une distension suffisante ;
2°) parce qu’une distension analogue doit avoir été exercée aux pieds du cadavre, puisque nous savons, et les photographies le démontrent bien (surtout le négatif antérieur), que l’extrémité opposée, caudale, de la Sindone placée postérieurement fut rabattue sur les pieds et sur les jambes jusqu’à la moitié environ de celles-ci ;
3°) parce que si la Sindone avait fait des plis sous le corps de Jésus, nous pourrions constater, en examinant les rapports des diverses parties anatomiques, des dissonances, ce qui ne se vérifie pas, comme nous le dirons par la suite.
Pour ces trois motifs, je considère que l’objection de Vignon bien que valable pour l’empreinte antérieure, ne tient pas pour l’empreinte postérieure.
Il est donc possible d’utiliser la mesure dérivée de l’empreinte dorsale comme valeur de référence.
Fixons-nous donc sur l’empreinte postérieure, dorsale (fig. 42). Un autre problème se présente. Les membres inférieurs ne sont pas également distendus, le gauche est légèrement fléchi et par conséquent le pied gauche, apparemment plus court, reste plus haut et le droit plus bas. En outre, l’un et l’autre pied, en raison de la position adoptée durant la crucifixion, se trouvent en extension exagérée, et de ceux-ci nous n’avons pas l’empreinte du talon en position d’appui normal, mais l’empreinte de la plante.
Pour les raisons susdites et après m’être assuré de la position horizontale du bassin, c’est-à-dire que la subflexion du membre inférieur gauche n’avait pas provoqué une rotation du bassin en sens transversal portant en haut la partie gauche et en bas la droite, j’ai pensé établir le point de repère inférieur en correspondance du talon du pied droit.
Mais comment faire si le pied n’est pas en position adéquate ?
J’ai alors procédé à diverses mesures sur des sujets normaux et j’ai pu établir que, lorsque le pied se trouve en extension, la hauteur du talon, normalement disposé sur le plan de l’anthropomètre, correspond à la ligne qui sépare le tiers supérieur du tiers moyen de la plante du pied en extension.
Ayant fixé de cette manière le point inférieur, il s’agissait d’établir le point supérieur correspondant au sommet du crâne, que j’ai fixé avec une approximation qui me paraît bonne en correspondance des deux premières taches de sang que l’on voit à l’extrémité céphalique de l’empreinte dorsale, provoquées vraisemblablement par le couronnement d’épines.
Le problème s’acheminait ainsi vers sa solution, mais pour la mesure il manquait encore l’axe du corps, que j’ai tracé en prolongeant vers le haut et vers le bas la ligne droite offerte par l’empreinte des vertèbres lombaires (fig. 44).

À ce propos, qu’il me soit permis une digression. On parle beaucoup parmi les sindonologues d’un affaissement lombaire provoqué par la rigidité cadavérique, comme si, au niveau des lombes, l’empreinte de la Sindone subissait une solution de continuité. Cela ne me paraît pas vrai. S’il est un point où la colonne vertébrale est très évidente, c’est précisément la région lombaire. Qu’est donc, en effet, cette nuance noire centrale, longitudinale, sinon l’empreinte des apophyses épineuses de la colonne lombaire ? 5.
Pour cette indubitable évidence du segment lombaire, je considère que l’empreinte dorsale exclut l’existence d’une lordose lombaire et que peut-être la disparition de celle-ci a été favorisée par la position assumée par le Crucifié sur le patibulum. La ligne axiale est tellement visible qu’elle peut être utilisée pour établir l’axe longitudinal du corps. Sur cet axe, et en prenant les deux points de repère dont j’ai parlé, j’ai mesuré la taille du corps, et la mesure correspond à 188 cm. Devons-nous considérer que la taille du Christ était de 188 cm ? Cette conclusion serait prématurée et j’en explique les raisons.
Dans l’anthropométrie constitutionnelle, il existe un phénomène bien connu. Lorsqu’on détermine la taille d’un individu en position debout, puis la taille du même individu couché, les mesures ne coïncident pas exactement. Autrement dit, la taille de l’homme couché dépasse de quelques centimètres celle du même homme en position verticale 6
La raison de ce phénomène est connue. Lorsque l’individu est debout, la colonne vertébrale fléchit légèrement, c’est-à-dire que, pour soutenir avec élasticité le poids du tronc, de la tête et des membres supérieurs, elle forme, à la manière d’un ressort, diverses ondulations. L’ondulation la plus marquée est celle dont il a été question ; et lorsqu’elle se résout, le corps acquiert une longueur supérieure d’environ 3 cm.
Que chez le Crucifié la lordose lombaire ait été résolue est démontré par l’image dorsale, comme cela a été dit précédemment. Par conséquent, de la valeur indiquée, nous devons retrancher 3 cm, et nous arrivons ainsi à 185 cm.
J’étais parvenu à ces conclusions en me servant des deux méthodes de mesure dont j’ai parlé plus haut, lorsque j’ai pu constater que des mesures directes sur la Sindone n’avaient pas totalement manqué à l’occasion de l’ostension de 1933. Le chanoine Barberis m’a aimablement informé que, quelques minutes avant la remise en place de la relique, avec la participation personnelle de Son Éminence le cardinal Fossati, du chanoine Barberis, du docteur Vignon et de Monseigneur Vacha, certaines mesures directes avaient été prises, parmi lesquelles deux particulièrement importantes :
— mesure de l’image dorsale : de la tête jusqu’aux orteils : 2,05 m ;
— de l’extrémité supérieure de la tête jusqu’aux talons : 1,87 m 7.
en retranchant quelques centimètres à la première mesure, qui est excessive parce qu’elle a pour limite inférieure les doigts des pieds, et en ajoutant quelque chose à la seconde, qui se réfère au talon, lequel se trouve surélevé en raison de la force d’extension, nous ne tardons pas à nous retrouver autour de cette valeur de 1,88 m, à laquelle j’étais parvenu, et qui doit être diminuée de quelques centimètres si l’on considère comme valable le raisonnement de l’allongement provoqué par la résolution de la lordose lombaire.
Avant de conclure, nous devons encore examiner une autre cause possible d’erreur, à savoir l’éventualité que la Sindone, en raison des étirements survenus lors des ostensions, ait subi un allongement, altérant ainsi les diamètres de l’empreinte. J’ai posé la question à Timossi, expert textile de la Sindone, et il m’a répondu que, le tissu étant compact et robuste, il ne pense pas que la Sindone ait pu se déformer au cours des siècles. Par conséquent, l’éventuel allongement doit se réduire à quelques centimètres en ce qui concerne l’empreinte dorsale. En tenant compte également de cela et en évaluant à 2 cm l’éventuel allongement du tissu, nous pouvons porter jusqu’à 5 cm l’écart entre le diamètre longitudinal que nous avons mesuré et la stature effective, et ainsi conclure que la taille du Christ telle qu’elle nous est révélée par la Sindone doit être considérée comme correspondant à environ 183 cm.
D’un point de vue anthropométrique, une stature d’environ 183 cm doit être considérée comme élevée mais non excessive. Un auteur constitutionnaliste reconnu, Brugsch, considère comme normale (normosomie) une taille comprise entre 152 cm et 189 cm ; ce n’est qu’à partir de 190 cm que commence, toujours selon Brugsch, l’hypersomie. 8
Il peut être intéressant de rappeler que, dans l’Armée italienne, les officiers des Grenadiers doivent posséder une taille minimale de 180 cm.
Par ailleurs, il existe dans l’Église une tradition relative à la haute stature du Christ, attestée par un curieux monument qui se trouve à Rome dans le cloître de la Basilique du Latran : il s’agit d’une plateforme de pierre reposant sur quatre colonnes de style corinthien ; la tradition affirme que la hauteur de la plateforme par rapport au sol correspond à la taille du Christ, et cette hauteur mesure 183 cm (fig. 45).


Il existe également pour la Sindone une tradition allant dans le même sens : dans les siècles passés, on offrait à des personnalités, comme souvenir de la Sindone, des rubans de soie destinés à représenter la mesure de la taille du Christ déduite de la relique (de manière analogue à ce qui se faisait dans d’autres sanctuaires pour d’autres reliques, par exemple à Prato pour la Ceinture de la Vierge).
L’un de ces rubans-souvenirs de la Sindone, appartenant à Son Altesse Royale le Prince de Piémont, fut exposé à Turin lors de l’Exposition historique de la Sainte Sindone. Nous ne savons pas selon quel critère ni avec quelle précision les empreintes ont été mesurées pour la taille pour la mesure de ces rubans ; en tout cas, il est significatif que ce ruban mesure la longueur de 183 cm 9
Et passons maintenant à considérer plus en détail l’anthropométrie de la Sindone.
Il n’est pas nécessaire que je répète ici, pour chaque mesure que j’ai relevée, le procédé minutieux suivi, analogue à celui utilisé pour la taille. Vous ne désirez pas une exposition monotone de chiffres, mais que je mette en évidence les résultats les plus significatifs de l’enquête. Pour les évaluer, je dois préciser que mes recherches ultérieures ont pris la direction de l’anthropométrie constitutionnaliste, laquelle peut être appréciée non seulement directement sur l’individu selon les méthodes classiques, mais aussi sur des photographies, comme l’a démontré Müller en étudiant les athlètes des Jeux olympiques d’hiver de Saint-Moritz, et donc également sur la Sindone, qui peut être assimilée à une photographie. 10
L’anthropométrie constitutionnaliste, très développée dans les écoles italiennes, et surtout dans celles de Viola et de Pende, enseigne à recueillir diverses mesures sur le corps humain, non pas au hasard, mais afin de formuler un jugement d’ensemble sur l’organisme considéré.
Ce jugement est fondé sur la notion fondamentale du normotype et des ectypes antithétiques. Le normotype est l’individu chez lequel les proportions du corps sont harmonieuses, et en particulier le développement du tronc se trouve en juste proportion avec le développement des membres. Il serait trop long de dire comment le tronc est interprété par Viola comme l’expression de la vie végétative, tandis que les membres seraient l’expression de la vie de relation. Il suffit de rappeler que, dans le normotype, tronc et membres sont en rapport harmonieux.
Dans les ectypes, au contraire, l’harmonie est rompue et deux possibilités se présentent : soit le tronc prévaut sur les membres et nous aurons le brachitype, c’est-à-dire des individus plutôt courts, trapus, chez lesquels prédominent les diamètres transversaux ; soit, au contraire, les membres prédominent sur le tronc, et nous aurons alors des individus allongés, avec prédominance des diamètres longitudinaux, à tronc petit : ce sont les longitypes. En résumé, selon la loi de déformation bipolaire antithétique de Viola, nous pouvons avoir des normotypes ou des ectypes, lesquels seront respectivement brachitypes ou longitypes.
Viola a élaboré un système complexe de mesures pour parvenir à la détermination du normotype et des ectypes. Malheureusement, je ne me suis pas trouvé en mesure d’adopter pour la Sindone les méthodes de Viola, et cela pour deux raisons : tout d’abord parce que les valeurs que Viola considère sont en grande partie des valeurs cubiques, c’est-à-dire tridimensionnelles, et nous, à partir de la Sindone… nous pouvons tirer à peine des valeurs selon la longueur et la largeur, mais non selon la profondeur, exception faite pour le périmètre sagittal du crâne suggéré par l’espace épicrânien, et pour la longueur du pied droit, mais ces mesures ne sont pas importantes.
En second lieu, toute la méthode de Viola consiste à comparer les valeurs du sujet examiné avec le type moyen normal du même âge et du même lieu, et nous nous trouvons dans l’impossibilité de déterminer les mesures du type médio-normal chez les hommes palestiniens du temps de Jésus et du même âge.
De même, je ne pouvais pas suivre d’autres méthodes comme celles de Brugsch ou de Pende, parce que celles-ci reposent également sur des mesures antéropostérieures ou sur le poids, données que nous ne pouvons pas tirer de la Sainte Sindone.
J’ai donc dû abandonner les systèmes classiques de l’anthropométrie constitutionnaliste, mais j’ai cherché à en suivre l’esprit et à en utiliser les données. En d’autres termes, en utilisant les mesures possibles pour celui qui étudie les images imprimées sur la Sindone, c’est-à-dire les mesures de surface (longueur et largeur), j’ai examiné le développement du tronc et j’ai mis le tronc en rapport avec la valeur des membres, en prenant comme terme de comparaison les valeurs analogues que l’on peut tirer des tables des valeurs biométriques moyennes des hommes adultes publiées par Pende 11
Le résultat fut surprenant. Je ne rapporte que les données les plus significatives.
Le rapport entre la longueur du tronc et le diamètre transversal thoracique (important pour établir la conformation du tronc), selon les valeurs de Pende, est de 1,9 ; sur la Sindone, il est de 1,9.
Le rapport entre le diamètre bisacromial et le diamètre transversal thoracique (important lui aussi pour établir la conformation du tronc), selon les valeurs de Pende, est de 1,2 ; sur la Sindone, il est de 1,2.
Le rapport entre la valeur des membres et la longueur du tronc (important pour déceler une éventuelle déformation, c’est-à-dire une déviation par rapport au normotype dans le sens d’une brachitypie ou d’une longitypie), selon les valeurs de Pende, est de 2,5 ; sur la Sindone, il est de 2,5.
À la seconde décimale, on constate des différences, mais elles ont une signification modeste. Dans le rapport entre le diamètre bisacromial et le diamètre bitrochantérien, l’équivalence atteint la seconde décimale, étant de 1,09 dans les valeurs de Pende et également de 1,09 sur la Sindone.
Puisque j’ai évoqué le diamètre bisacromial, c’est-à-dire, en termes simples, la largeur du tronc au niveau des épaules, qu’il me soit permis une digression à propos de l’épaule droite. Hier, le collègue Caselli a parlé avec éloquence des lésions que l’on observe au niveau de cette épaule, lesquelles sont mises en relation avec le poids de la croix.
Il convient d’ajouter que certains auteurs rapportent à la charge de la croix non seulement ces lésions, mais aussi le fait que l’épaule droite se trouve plus abaissée que l’épaule gauche. Je me suis arrêté… que moi aussi sur ce point, car si cette position basse de l’épaule droite avait pu représenter un abaissement provoqué par les circonstances de la Passion, j’aurais dû envisager un éventuel déplacement du tronc sur l’axe antéro-postérieur, et dans ce cas j’aurais dû corriger les mesures axiales.
Mais j’ai immédiatement écarté cette objection sur la base d’une observation morphologique que j’étudie depuis quelque temps.
Divers auteurs (Bichat, Charpy, Viola), en décrivant les scolioses physiologiques, s’arrêtent à considérer l’existence d’une légère ondulation latérale de la colonne vertébrale, à convexité droite, qui atteint son maximum au niveau de la cinquième vertèbre dorsale et qui apparaît due au droitisme, si bien que chez les gauchers on observe la même ondulation mais inversée.
Selon mes observations, une telle scoliose a une signification compensatoire, en ce sens qu’elle tend à corriger un déplacement plus marqué et évident, à savoir l’abaissement de l’épaule droite chez les droitiers, ou de la gauche chez les gauchers.
Un tel abaissement unilatéral de l’épaule est provoqué par la prédominance des muscles du bras et du tronc d’un côté, de la même manière que pour d’autres paramorphismes dus, par exemple, à la prédominance fléchisseuse des muscles antérieurs par rapport aux muscles postérieurs extenseurs ; et cela peut être, à mon avis, classé parmi les paramorphismes étudiés et décrits par Sorrentino et par Heckel.
Mori (12) a également décrit le désalignement des épaules avec abaissement de l’épaule droite sous l’effet du droitisme et en relation avec les conséquences du travail manuel ; et il est bien connu des tailleurs qu’il faut, pour la majorité des individus, prévoir un rembourrage plus important à droite afin d’établir, dans les vêtements, la symétrie des épaules. 12
Il en résulte que, chez l’homme, et surtout chez l’homme adulte de plus de 30 ans, l’épaule droite est, dans la majorité des cas, abaissée par effet du droitisme, et ce phénomène est d’autant plus probable dans le cas de Notre-Seigneur Jésus-Christ, puisqu’il exerça jusqu’à l’âge de trente ans une profession impliquant un effort musculaire, c’est-à-dire le métier de charpentier.
Nous pouvons donc dire que l’abaissement de l’épaule droite n’a pas été produit par le poids de la croix, mais qu’il était, chez le Christ comme chez tout homme, un paramorphisme stable antérieur à la Passion, et que Notre-Seigneur Jésus-Christ, comme nous le dit aussi la Sainte Sindone, était droitier et non gaucher (fig. 47-48).

Revenant aux mesures anthropométriques, je pourrais multiplier les citations chiffrées, mais je les omets parce que les autres données sont moins importantes et parce que je veux encore observer que, tout en indiquant les mesures anthropométriques principales comme correspondant à une structure normotypique, certains caractères secondaires de nature longitypique ne manquent pas, tels que les doigts des mains très allongés, effilés, et l’angle épigastrique aigu.
En résumé, et en rappelant que la taille semble se situer autour de 183 cm, avec une réserve relative aux altérations que le mécanisme… … des empreintes peut avoir conduit aux mesures anthropométriques effectives, et avec une seconde réserve due au fait que les diamètres antéropostérieurs nous sont inconnus, nous pouvons dire que la Sindone a contenu un sujet qui peut être défini comme un biotype harmonique aux marges supérieures de la normosomie.
À ce point, on pourrait demander au chercheur un diagnostic de race. Puisque je me suis proposé de donner la parole aux faits, et seulement à ceux qui ont une importance certaine, je dois reconnaître que, sur la base de la Sindone, un jugement de race n’est pas possible. Pour un diagnostic de race du point de vue physique, sont nécessaires (bien que pas toujours) la couleur de la peau, l’indice crânien et le groupe sanguin ; sont surtout nécessaires la couleur et la forme des cheveux et la couleur de l’iris, éléments qui nous font complètement défaut.
Dans le cas de Notre Seigneur Jésus-Christ, déjà sur la base de critères généalogiques, nous devons reconnaître les circonstances absolument particulières de sa conception divine, et par conséquent admettre la possibilité que les caractéristiques physiques de la race assument chez le Rédempteur un comportement tout à fait particulier.
En terminant, qu’il me soit permis de faire connaître une recherche marginale qui, bien qu’étant de nature historico-archéologique, a des rapports avec la taille du Christ.
En parcourant la bibliographie sur la Sindone, j’ai été frappé par le fait de ne trouver, de la part d’aucun auteur, une étude suffisamment approfondie du sépulcre du Christ mise en relation avec la Sindone et avec le corps qu’elle recouvrait. Il existe des indications topographiques générales, mais on ne connaît, de la part des sindonologues, aucune étude approfondie sur le sujet.
Je pensais cela sans me proposer d’entreprendre des recherches personnelles à ce propos, lorsque me tomba entre les mains, par hasard, le récit d’une pèlerine, Matilde Serao (13), laquelle décrit, à sa manière, le Saint-Sépulcre, mais se complaît à rapporter minutieusement l’aspect et les mesures des deux cellules dont se compose le sépulcre de Joseph d’Arimathie. 13
Entre autres, Serao rapporte les mesures de ce qu’elle appelle le sépulcre et qui correspond topographiquement au banc funéraire : 0,92 m de largeur, pour 1,89 m de longueur.
Comme il est naturel, ces chiffres me frappèrent, parce qu’une longueur de 1,89 m apparaît trop étroite pour accueillir un corps ayant une longueur totale (du sommet à l’extrémité des orteils, les pieds étant en extension) d’environ 2 m.
Il me sembla être une conséquence nécessaire de la recherche anthropométrique de m’occuper du lit funéraire de Jésus. J’ai ainsi pu établir que cette dalle de marbre sur laquelle aujourd’hui est célébrée la Sainte Messe dans la chapelle de la Résurrection n’est rien d’autre qu’un témoignage du lieu où se trouvait le lit funéraire de Jésus ; elle n’est pas, en effet, le banc funéraire originel, le
lequel, dans des siècles reculés, et surtout à l’époque des croisades, fut presque entièrement emporté, morceau par morceau, pour en faire des reliques.
Il y eut cependant un écrivain médiéval qui vit le lit funéraire de Jésus et le décrivit (Arculfe, du VIIe siècle, dans Itinera Hierosolymitana). Arculfe écrit ainsi :
« Le sépulcre, à proprement parler, est appelé ce lieu dans la grotte, c’est-à-dire dans la partie septentrionale du monument, dans lequel le corps du Seigneur, enveloppé de linges, fut déposé et reposa ; sa longueur, Arculfe l’a mesurée lui-même avec sa propre mesure à sept pieds. »
Les sept pieds mesurés directement par Arculfe correspondent, selon les auteurs Vincent et Abel, à 2,07 m 14
Ainsi, l’archéologie elle-même semble fournir, sinon une confirmation, du moins aucun obstacle à nos recherches anthropométriques.
En concluant à ce point mon exposé, il me plaît de penser à Jésus béni à travers les paroles d’une voyante, Catherine Emmerich, rapportées par Hynek :
« Jésus était plus grand que les Apôtres ; partout où ils se trouvaient ou marchaient, on pouvait toujours voir qu’il les dépassait tous de sa tête lumineuse. Il se tenait toujours droit, il n’était ni maigre ni gras, mais sain et noblement constitué. »
Ce que Emmerich a intuitivement perçu de manière mystique, la Sindone semble le confirmer de manière objective. Et souhaitons que vers le Christ, qui dépasse bien plus que la stature physique de nombreux hommes, la stature morale de tout homme, se tournent avec confiance les regards de toute l’humanité pour en recevoir un message de paix et d’amour.
— Notes —- (1) Enrie G., La Santa Sindone rivelata dalla fotografia, S.E.I., 1933, p. 22.
[↩] - (2) Barbet P., Le cinq plaies du Christ, Dillen, 1935, p. 26.[↩]
- (3) Vignon P., Le Saint Suaire de Turin, Masson, 1939, p. 85.[↩]
- Ferrando, Manuale di Medicina Legale, Napoli, Idelson, 1935, p. 718.[↩]
- On a dit « nuance » pour distinguer cette empreinte d’une « striation » que l’on observe plus bas entre les empreintes des masses glutéales, laquelle, bien que se trouvant sur le même axe, présente des caractéristiques différentes étant de forme plus nette et de couleur plus intense ; cela dépend, à notre avis, d’une brûlure du linge, tandis que celle-là est une véritable empreinte correspondant à la projection du segment lombaire. L’hypothèse de la présence d’une lordose lombaire a conduit certains auteurs à penser que les deux taches de sang que l’on observe sur l’empreinte dorsale de part et d’autre du segment lombaire ont une origine unique et qu’il s’agit de sang provenant de la plaie du côté, lequel aurait coulé postérieurement … et ensuite, depuis le flanc droit, il serait passé vers le gauche, favorisé par la non-adhérence du corps au plan du lit funéraire, c’est-à-dire à la Sindone.
Logiquement, nous sommes également opposés à cette seconde hypothèse, laquelle n’est rien d’autre qu’un corollaire de la première, et nous estimons que les deux taches de sang susmentionnées ne proviennent pas de la plaie du côté, mais du sang qui avait coulé durant la crucifixion sur la surface fléchisseuse des avant-bras et des bras, lequel, après la mise en place du cadavre, s’est écoulé vers le point le plus déclive représenté par les articulations des coudes, et de là sur le tissu sous-jacent.[↩]
- Viola, Trattato di Semeiotica, Milano, Vallardi, 1933, vol. II, partie II, p. 926.[↩]
- Je crois opportun de rapporter toutes les mesures relevées directement par le docteur Vignon en cette circonstance, telles qu’elles furent dictées au chanoine Barberis :
« Image face, du sommet de la tête à la grande tache (aux pieds) : 1,93 m ; totalité de l’image face : 2 m ; tête, largeur à travers les yeux : 0,20 m ; longueur de la pointe de la barbe au sommet de la tête : 0,27 m ; dos, de la tête aux orteils : 2,05 m ; du sommet de la tête aux talons : 1,87 m ; pied, plante du… : 0,20 m ».[↩]
- Brugsch, Konstitution und Konstitutionslehre, dans Neuen Deutschen Klinik, éd. G. et F. Klemperer, Berlin, Urban, 1930, vol. V, p. 643.[↩]
- L’ostensione della S. Sindone, Torino, 1931, p. 60. [↩]
- (10) Müller K., Die Form des Körpers als Ausdruck seiner Funktion. Die sportärztlichen Ergebnisse der II Olympischen Winterspiele in St. Moritz, Bern, Haupt, 1928, p. 26.[↩]
- Pende N., Crescenza e Ortogenesi, Milano, 1936 ; Scienza dell’Ortogenesi, Bergamo, 1939.[↩]
- que moi aussi sur ce point, car si cette position basse de l’épaule droite avait pu représenter un abaissement provoqué par les circonstances de la Passion, j’aurais dû envisager un éventuel déplacement du tronc sur l’axe antéro-postérieur, et dans ce cas j’aurais dû corriger les mesures axiales.
Mais j’ai immédiatement écarté cette objection sur la base d’une observation morphologique que j’étudie depuis quelque temps.
Divers auteurs (Bichat, Charpy, Viola), en décrivant les scolioses physiologiques, s’arrêtent à considérer l’existence d’une légère ondulation latérale de la colonne vertébrale, à convexité droite, qui atteint son maximum au niveau de la cinquième vertèbre dorsale et qui apparaît due au droitisme, si bien que chez les gauchers on observe la même ondulation mais inversée.
Selon mes observations, une telle scoliose a une signification compensatoire, en ce sens qu’elle tend à corriger un déplacement plus marqué et évident, à savoir l’abaissement de l’épaule droite chez les droitiers, ou de la gauche chez les gauchers.
Un tel abaissement unilatéral de l’épaule est provoqué par la prédominance des muscles du bras et du tronc d’un côté, de la même manière que pour d’autres paramorphismes dus, par exemple, à la prédominance fléchisseuse des muscles antérieurs par rapport aux muscles postérieurs extenseurs ; et cela peut être, à mon avis, classé parmi les paramorphismes étudiés et décrits par Sorrentino et par Heckel.
Mori (12) a également décrit le désalignement des épaules avec abaissement de l’épaule droite sous l’effet du droitisme et en relation avec les conséquences du travail manuel ; et il est bien connu des tailleurs qu’il faut, pour la majorité des individus, prévoir un rembourrage plus important à droite afin d’établir, dans les vêtements, la symétrie des épaules.
Il en résulte que, chez l’homme, et surtout chez l’homme adulte de plus de 30 ans, l’épaule droite est, dans la majorité des cas, abaissée par effet du droitisme, et ce phénomène est d’autant plus probable dans le cas de Notre-Seigneur Jésus-Christ, puisqu’il exerça jusqu’à l’âge de trente ans une profession impliquant un effort musculaire, c’est-à-dire le métier de charpentier.
Nous pouvons donc dire que l’abaissement de l’épaule droite n’a pas été produit par le poids de la croix, mais qu’il était, chez le Christ comme chez tout homme, un paramorphisme stable antérieur à la Passion, et que Notre-Seigneur Jésus-Christ, comme nous le dit aussi la Sainte Sindone, était droitier et non gaucher (fig. 47-48).
Revenant aux mesures anthropométriques, je pourrais multiplier les citations chiffrées, mais je les omets parce que les autres données sont moins importantes et parce que je veux encore observer que, tout en indiquant les mesures anthropométriques principales comme correspondant à une structure normotypique, certains caractères secondaires de nature longitypique ne manquent pas, tels que les doigts des mains très allongés, effilés, et l’angle épigastrique aigu.
En résumé, et en rappelant que la taille semble se situer autour de 183 cm, avec une réserve relative aux altérations que le mécanisme…[↩]
- Serao M., Nel paese di Gesù (Souvenirs d’un voyage en Palestine), 5e éd., Naples, Perrella, 1905, p. 71.[↩]
- Vincent H. et Abel F. M., Jérusalem, Paris, Lecoffre, 1914, t. II, p. 221.
Les auteurs, dans une autre partie de l’ouvrage (t. II, p. 234), rapportent la description qu’Arculfe donne du « Sudarium Domini », et il peut être intéressant de citer :
« Arculfe vit un jour le Suaire du Seigneur élevé hors de son coffret, et, au milieu d’une foule de personnes le baisant, il le baisa lui-même dans l’église ; il avait une longueur d’environ huit pieds. »[↩]