Les photographies de 1997 et de 2000
par Gian Carlo Durante
in . Zaccone, G. M. (2001).
Le due facce della Sindone. Edizioni ODPF. p 109-118
1978 : la rencontre avec le Suaire
Ma première rencontre avec le Suaire remonte à l’ostension de 1978. À cette époque, je n’avais aucun intérêt particulier pour cet objet, et cette rencontre ne fut qu’un épisode passager. Peut-être me frappa-t-elle surtout par le cadre créé autour de l’événement. C’était étrange de voir tant de gens, avec des accents divers, manifestement venus de différentes régions d’Italie et de l’étranger. Ces jours-là, Turin semblait bien plus touristique que d’habitude, même pour une ville dotée d’un parc comme celui des Jardins Royaux, envahi par les gens assis ou allongés sur l’herbe. Cette sorte d’invasion pacifique transmettait une excitation contagieuse : la ville vivait un événement exceptionnel auquel il ne fallait pas manquer de participer.
Ainsi, quelques jours avant la fin de l’ostension, un après-midi d’octobre, je me joignis à une file de gens qui serpentait depuis la cathédrale tout le long de la via XX Settembre, presque jusqu’au corso Regina. Il fallut environ deux heures pour pouvoir entrer et voir le Suaire : on entrait par petits groupes, autorisés à rester environ une à deux minutes. Je ne vis pas grand-chose. Ce qui attira le plus mon attention, ce furent les taches sombres courant parallèlement sur toute la longueur du tissu. L’empreinte du corps, je ne parvins pas à la percevoir ; probablement m’attendais-je à voir une image semblable aux nombreuses photos publiées, qui montrent une figure très évidente en positif.
Ensuite, pendant environ dix ans, on n’entendit plus parler du Suaire, jusqu’à la fin de l’année 1988, quand tous les médias le ramenèrent au centre de l’attention générale. Ces jours-là furent publiés les résultats des analyses au ¹⁴C de certains fragments du tissu, desquels il ressortait qu’il s’agissait d’un document médiéval. D’autres neuf années de silence jusqu’à la nuit du 11 au 12 avril 1977, quand le terrifiant incendie de la chapelle Guarini a encore ramené le Saint Suaire au centre de l’attention du monde entier et de la mienne.
1997 : ma première photographie
À partir de cet événement (l’incendie de 1997), en effet, à peine deux mois s’écouleraient avant que le Suaire n’entre dans ma vie, tant sur le plan professionnel qu’humain et personnel. Le 24 juin est un jour sacré à saint Jean-Baptiste, patron d’innombrables villes et villages, Turin comprise : c’est un jour de fête pour tous, et les activités productives s’arrêtent, y compris la mienne : la photographie, un métier que je débutais alors en tant qu’apprenti dans d’importantes imprimeries de graphisme turinois, sous la direction de maîtres de talent, dont en particulier Armando Aprà.
Un coup de téléphone un peu mystérieux
Le 24 juin 1997, donc, même si je ne le savais pas, un rendez-vous important figurait à mon agenda – rendez-vous auquel je ne devais absolument pas manquer. En effet, malgré la fête patronale, je me trouvais à mon studio pour finir un travail anonyme comme toujours urgent. Je fus stupéfait d’entendre le téléphone sonner : c’était quelqu’un qui travaillait, comme moi, même si pour les Turinois c’était un jour férié ? L’interlocutrice me demanda si j’étais disponible pour un travail très délicat et confidentiel. En vain, je tentai d’obtenir plus de détails, même pour préparer l’équipement adapté à la réalisation de ce mystérieux travail. Une autre personne me contacterait pour les accords pratiques. Je pensais qu’il s’agissait de photographier un tableau ou une sculpture importante, ce qui justifiait évidemment une certaine discrétion. Un second appel arriva : le rendez-vous fut fixé pour le lendemain matin à 9 heures. Je devais photographier… mais quoi ? Dès ce moment, je compris que je me rendrais au Musée du Suaire ! Allais-je vraiment devoir le photographier ?
Le premier contact avec le lin
À 9 heures du matin, le mercredi 25 juin, je fus reçu par une commission présidée par don Giuseppe Ghiberti et composée de personnes que je devais encore apprendre à connaître, mais qui étaient manifestement des experts du Suaire. Ils me confirmèrent leur intention de me confier la charge d’effectuer plusieurs prises de vue photographiques du linceul. J’essayai de ne rien laisser paraître de ma nervosité, tandis que je me faisais accompagner à l’intérieur de l’église du Saint-Suaire, où le tissu avait déjà été monté (fig. 1). Ma tâche consistait à documenter le dispositif et à évaluer l’éclairage.
Je n’étais pas du tout préparé. Dans l’obscurité totale de la nef, sur une estrade s’élevant de part et d’autre, reposait un cadre suspendu, illuminé par une fibre optique, presque comme une vision, le « Suaire ». Une fois encore, comme en 1978, je ne parvins pas à percevoir l’empreinte de l’Homme. À nouveau, mes yeux furent attirés par les sombres brûlures causées par l’incendie de 1532 et les réparations en losange faites par les Clarisses de Chambéry, de couleur sombre et courant parallèlement sur toute la longueur. Mais cette fois, j’avais plus de temps à disposition, et en observant attentivement l’intérieur du lin, le tissu brut, je reconnus les marques laissées par les mains croisées sur l’abdomen. Ensuite, mon regard se porta vers le centre du linge : là, les traits du visage commencèrent à apparaître. À ce moment précis, je compris que j’avais devant moi une occasion vraiment exceptionnelle.
Ce fut une grande opportunité, rarement offerte : examiner de près ce lin riche d’histoire, que je ne pouvais pas encore toucher. Aucun obstacle ne m’empêchait de le voir dans ses moindres détails. L’impact fut fort, bien différent de la première fois, quand tout m’avait semblé lointain, flou et décevant. Cette fois, je vis bien les coutures et les bords, l’empreinte du corps, extrêmement précise, les taches de sang sur les épaules, sur les bras, le dessin du coup de lance au flanc : tant de signes qui, en un instant, revinrent comme autant de épisodes de la Passion, mort et Résurrection de Jésus. Il me semblait les avoir sous les yeux, en ce moment, en face de moi… et je devais les photographier.
Le doute m’envahit : je me sentis soudain écrasé par l’obscurité, accablé par la responsabilité. Ce sont des spécialistes qui devaient faire ce travail, pas moi. Et pourtant, ce que je voyais devant moi augmentait la tension pour la tâche confiée à un simple artisan de la photographie comme moi. L’archevêque Giovanni Saldarini arriva, la messe fut célébrée à 18 heures, et vers 18h45 on me dit que je pouvais commencer le travail, en m’assurant qu’il ne s’agissait que de veiller à ce que le Suaire soit replacé en sécurité après l’incendie qui avait ravagé la chapelle du Guarini. En réalité, les délais allaient s’allonger.
La prise photographique et ses étapes
Avec mille précautions, le cadre sur lequel est tendu le Suaire est descendu du pont de soutien. Il est positionné à la verticale, dans sa longueur, avec la base parallèle au sol, à un mètre du sol, sur des chevalets placés devant l’autel (fig. 2). Pour éviter les déformations de perspective, je place avec toutes les précautions nécessaires l’appareil photo de manière à ce qu’il soit rigoureusement parallèle au Suaire, afin que la déformation optique de la perspective ne transforme pas le rectangle en trapèze. L’appareil utilisé est une SINAR P, avec dos pour pellicule 13×18, un appareil sophistiqué monté sur un banc optique de haute précision, qui, malgré son apparence, rappelle les anciennes chambres photographiques à plaques, avec le photographe à moitié caché sous un drap noir, pour contrôler le cadrage sur un verre dépoli. En fait, le principe n’a pas changé avec le temps. En simplifiant au maximum : pour photographier avec un tel appareil, équipé si possible d’un diaphragme et d’un obturateur, qui dirige la lumière du sujet (protégé de la lumière ambiante par un rideau de tissu noir), on utilise une plaque de verre dépoli, sur laquelle s’imprime l’image cadrée, avant que le matériau sensible ne soit chargé dans le châssis.
Grâce à leurs caractéristiques, ces appareils de studio permettent d’obtenir des prises de très haute qualité en grand format, de 10×12 jusqu’à 20×25, mais sur plaques de verre comme on le faisait autrefois, ou sur pellicules insérées dans des châssis spécialement conçus à cet effet.
Pour l’éclairage, j’utilise la lumière croisée de deux projecteurs Fresnel de 5000 watts, conçus pour les prises de vue. Je ne suis pas totalement satisfait de leur positionnement. Avec l’exposition-mètre, je relève une différence d’éclairement d’environ un demi-diaphragme entre le centre de l’image et les bords. J’essaie d’égaliser la lumière au mieux, mais je n’ai pas beaucoup de temps à disposition. De plus, au moyen de filtres placés devant l’objectif, je dois corriger la température de couleur de la lumière émise, qui est de 2800°K au lieu des 3200°K standards.
L’objectif utilisé est un Rodenstock de 300 mm de focale et une ouverture maximale de f:5.6. L’exposition est calculée entre 8 s et f:22 pour les premiers tests sur pellicule Polaroid, qui s’avèrent corrects. Je reprends ensuite tout le Suaire sur pellicule diapositive, en variant d’un tiers ou deux tiers de diaphragme vers le haut et vers le bas (exposition calculée). Je ne réalise qu’une seule série sur pellicule noir et blanc Timax 100, pour obtenir une image plus contrastée. Je l’expose ensuite à travers un filtre vert Wratten 58 (qui renforce les tons brun-rouge typiques de l’image syndonique).
Dans le peu de temps qui me reste, je parviens seulement à faire le gros plan du visage au format 10×12 (fig. 3). L’image est si ténue que je n’arrive pas à la voir sur le verre dépoli de l’appareil. Je fais la mise au point sur la trame du tissu, en utilisant les témoins d’encadrement qui délimitent le champ. Même pour cette prise particulière, je choisis la pellicule diapositive, qui m’est la plus familière et que j’ai à disposition (uniquement en noir et blanc). Je voudrais faire d’autres prises, mais le temps dont je dispose (environ une demi-heure) est écoulé. Je développe les pellicules immédiatement, constatant que le résultat est supérieur à mes attentes : ce n’étaient que des photos d’essai, et pourtant l’une d’elles, celle du visage, devint la photo officielle du Suaire. En examinant les résultats, je me rends compte que l’expertise de Giuseppe Enrie, acquise en 1931 et encore utilisée aujourd’hui pour la production d’images du Suaire, n’est pas comparable. L’image imprimée sur le Suaire est si ténue qu’elle demande un éclairage très particulier et uniforme, grâce à la particularité du support photographique et aux détails des tissus eux-mêmes, qui donnent des résultats bien différents (40×50 cm). On n’obtenait pas ce contraste avec les matériaux utilisés en 1931.
2000 : la grande occasion
On peut faire quelque chose de plus et de mieux…
À partir de ces considérations formulées en 1997, même si je n’étais pas entièrement satisfait du résultat obtenu (même si la photo du visage fut jugée si bonne qu’elle fit la couverture de la revue américaine Time – fig. 4), je compris qu’avec une bonne préparation et l’expérience acquise, tout cela pouvait être sensiblement amélioré. Ce fut un bon début et il m’avait introduit dans le monde du Suaire. On me permit de connaître don Giuseppe et sœur Maria Clara, ce que je considère comme mes “parrains du Suaire”. À la fin de l’ostension de 1998, je leur confiai gentiment mes impressions, qui furent bien reçues. On me proposa de rédiger un projet général pour réaliser une nouvelle session de prises de vue, à effectuer lors de la nouvelle ostension prévue pour l’Année jubilaire de 2000. Condition préalable à l’approbation du projet : trouver un sponsor pour le financement.
Grâce à l’intérêt manifesté par l’AMIAT, l’Association des Fondations des Caisses d’Épargne du Piémont accepta l’honneur du financement, y compris de manière officielle, en soutenant aussi le plan du projet.
Préoccupations, problèmes et solutions
À ce moment-là, avec appréhension, je compris l’importance de la tâche que l’on m’avait confiée, et combien de problèmes il me faudrait résoudre… Le premier, et peut-être le plus important, était celui de la qualité des outils à utiliser, c’est-à-dire de la manière dont j’allais photographier le Suaire. En février 2000, une réunion se tint à l’Institut ENI Galileo Ferraris de Turin avec Soardo, Rossi et Balossino, pour déterminer les paramètres techniques à respecter, tant pour l’éclairage que pour les éventuelles lampes à allumer à l’intérieur du Suaire.
Le second problème, étroitement lié au premier, concernait le choix du matériel sensible. Avec mon ami, le directeur de la photographie Giuseppe Cavalli, nous effectuâmes plusieurs prises de vue pour tester, en reproduction, divers types de pellicules diapositives et noir et blanc, avec différents types d’éclairage. Comme sujet, nous utilisâmes une reproduction à taille réelle imprimée sur toile, faite à partir des photos du Suaire réalisées en 1997. Les tests montrèrent sans équivoque que, pour ce projet particulier, la pellicule diapositive la plus performante à notre disposition était la Fujichrome Velvia RVP, qui mettait le mieux en valeur la faible empreinte de l’Homme sur le tissu du Suaire, tout en reproduisant avec une netteté remarquable les plus petits détails de la trame du lin. C’est un film de sensibilité nominale de 50 ISO, équilibré pour les prises en lumière du jour, à grain extrêmement fin, à très haute résolution.
La recherche du matériel sensible pour réaliser les prises de vue en noir et blanc fut bien plus compliquée. Vu les caractéristiques de l’image, il fallait une pellicule panchromatique à haut contraste, pratiquement sans grain, au format minimum de 20×25 cm. Les essais effectués avec les meilleures pellicules noir et blanc disponibles aujourd’hui, même exposées avec le filtre vert pour obtenir le maximum de contraste dans les tons rouges, comme pour les prises de 1997, n’atteignaient pas les résultats escomptés. Ils ne supportaient pas la comparaison avec la splendide série 40×50 de Giuseppe Enrie.
Pourtant, il fallait faire mieux. Il fallait égaler ou surpasser les prises d’Enrie. Mais comment ? Grâce à l’aide de nombreux amis photographes, nous nous rappelâmes que certains films de très haute qualité étaient encore produits pour l’astrophotographie : dans ce domaine aussi, on a besoin de très grand contraste, d’une grande finesse de grain et d’une excellente définition. Un film de production tchèque attira notre attention : le ORWO ZU 2, pellicule panchromatique utilisée pour les cartes et les images d’astronomie. Mais il n’était pas facile de s’en procurer. Après plusieurs semaines de recherches, nous réussîmes à entrer en contact avec le fabricant, qui accepta de produire pour nous une série limitée du format désiré. La pellicule devait ensuite être découpée et reconditionnée, ce qui fut fait grâce à la disponibilité d’un photographe professionnel de Gênes. C’est ainsi que furent réalisées les prises de vue en noir et blanc du Suaire lors de l’ostension jubilaire de l’an 2000.
Les séances photographiques
Le Suaire fut exposé du 12 août au 22 octobre 2000, dans le cadre de l’Année jubilaire proclamée par Jean-Paul II. Deux longues sessions de photographie furent autorisées, en dehors des heures d’exposition au public, la nuit. La première eut lieu dans la nuit du 28 au 29 août. J’entrai dans la cathédrale vers 22 h. À cette heure-là, la file des pèlerins était encore dense, et une foule attendait encore à l’extérieur. J’allai dans la sacristie, pour installer le matériel et le préparer : les boîtes, les châssis, les trépieds, les projecteurs. Le matériel était prêt à être transporté à proximité de l’autel royal, où se trouvait exposé le Suaire.
Vers minuit, le dernier groupe de visiteurs sortit, la cathédrale se vida lentement, et le silence régna. J’eus enfin l’autorisation d’entrer dans la zone protégée pour commencer la séance. En l’espace de trois heures, je réalisai une série complète de photographies couleur du Suaire en entier, prises en trois segments de 1,40 mètre chacun (fig. 5). L’appareil photo fut monté sur rail et déplacé avec précision pour éviter toute déformation ou interruption de l’image. Ensuite, je fis les gros plans des principales zones de l’empreinte : le visage, la poitrine, les mains, les pieds, le dos (fig. 6). Pour chacune de ces zones, je pris au moins trois clichés, avec des légères variations d’exposition.
La seconde session photographique
La deuxième séance photographique eut lieu dans la nuit du 20 au 21 septembre. Cette fois, je me consacrai entièrement aux prises de vue en noir et blanc sur film ORWO ZU 2, en utilisant des châssis au format 20×25 cm. Pour chaque cliché, je procédai à deux expositions différentes : une exposition normale et une surexposée d’un diaphragme, pour être sûr d’avoir le maximum d’information dans les zones les plus ténues de l’image.
Cette session, plus brève que la première, dura un peu moins de deux heures. Grâce à l’aide d’un assistant, le déplacement du banc optique fut rapide et efficace, et permit une prise continue sans interruption entre les segments. Les films furent immédiatement conditionnés dans des contenants étanches et transportés à Turin, dans un laboratoire professionnel équipé pour le développement en cuves rotatives. Le développement, délicat et risqué, fut confié à des mains expertes, et les résultats dépassèrent nos espérances : le contraste était excellent, les détails d’une extrême finesse, et la tonalité très équilibrée.
Le résultat final
Les photographies obtenues à partir de ces deux sessions forment aujourd’hui la documentation photographique la plus complète et la plus précise du Suaire jamais réalisée. Les clichés couleur, numérisés avec un scanner à tambour, servirent à réaliser les reproductions officielles de l’image, disponibles en divers formats. Les clichés noir et blanc, tirés sur papier baryté dans un laboratoire spécialisé, donnèrent naissance à une série d’agrandissements de très haute qualité, exposés dans les principales expositions consacrées au Suaire.
Ce fut pour moi une grande émotion de voir, quelques mois plus tard, une de mes photographies du Suaire dans l’exposition officielle du Jubilé, visitée par le pape Jean-Paul II. C’est un souvenir que je garde précieusement, comme une reconnaissance non seulement professionnelle, mais aussi personnelle et spirituelle. Car le Suaire, pour qui le regarde sans préjugés, ne peut pas laisser indifférent.
Le Suaire, au-delà de la photographie
Aujourd’hui encore, à des années de distance, il m’arrive de réfléchir à ces nuits silencieuses passées dans la cathédrale vide, devant ce tissu ancien. Je revois le Suaire comme suspendu, légèrement incliné, éclairé par les projecteurs qui en révélaient les moindres plis, les moindres détails. Et moi, là, seul face à l’énigme. Je ne peux pas dire que j’ai résolu cette énigme. Mais je suis certain que cette expérience a changé mon regard. Avant tout, elle a changé mon rapport à la photographie. Car on ne photographie pas le Suaire comme n’importe quel autre sujet.
Avec le Suaire, on ne peut pas tricher. On ne peut pas embellir, on ne peut pas exagérer les contrastes, ni jouer avec les effets. Il faut tout restituer avec rigueur, objectivité, fidélité. Et en même temps, il faut apprendre à écouter ce que l’image veut dire, dans sa discrétion, dans sa retenue, dans son silence. Le Suaire ne crie pas, il ne s’impose pas. Il attend. Et il te regarde.
C’est cette capacité de regarder et d’attendre qui m’a le plus marqué. Je l’ai retrouvée plus tard, en repensant à certaines photographies réalisées ces nuits-là. Certaines d’entre elles, que je croyais ratées, se sont révélées riches de suggestions, de résonances. Comme si le Suaire, par sa présence silencieuse, s’imprimait non seulement sur la pellicule, mais aussi dans l’âme de celui qui le regarde à travers l’objectif.
Le silence et la lumière
Le Suaire, je l’ai photographié dans le silence. Ce silence, ce n’était pas seulement celui de la cathédrale vide, mais aussi celui de l’âme. Le silence d’un travail qui demande concentration, respect, lenteur. Rien n’était improvisé, tout devait être préparé avec soin, avec précision, comme un rite.
Et pourtant, malgré les projecteurs, les instruments, les assistants, c’était la lumière qui faisait tout. La lumière douce, diffuse, équilibrée. La lumière qui caresse sans jamais blesser, qui révèle sans jamais trahir. C’est cette lumière que j’ai essayé de suivre, de capter, de traduire.
Je pense que c’est cela, au fond, le sens le plus profond de mon travail : avoir été un médiateur de lumière. Non pas pour imposer une vision, mais pour offrir à chacun la possibilité de voir par lui-même. De contempler. De s’interroger.
Le Suaire ne donne pas de réponse. Mais il pose une question. Une grande question. Une question d’homme, de douleur, de mystère. Et peut-être aussi de foi.