Lettre au sujet des Photographies de Secondo Pia
au Chanoine Ulysse Chevalier
par Hippolyte Chopin
1900
Extrait de l’ouvrage ; Chevalier, U; ( 1903 ) Autour des Origines du Suaire de Lirey – Picard ( 1903 )
( numérisé par Google Books )
Transcription :
Monsieur le Chanoine
J’ai lu la brochure de M. Arthur Loth, Le Portrait de N. S. Jésus-Christ d’après le Saint-Suaire de Turin, que vous m’avez remise, en me demandant de vous donner mon avis sur les questions photographiques qu’il y traite et dont il fait, à l’exclusion des textes, le pivot de sa thèse. Selon lui, ces éléments prouvent que le Suaire de Turin est certainement l’original et non une copie ; qu’il n’a pu être peint de la main de l’homme et que la photographie le prouve de façon péremptoire.
Je ne partage pas du tout cet avis, et voici pourquoi : M. Loth consacre de nombreuses pages à démontrer que la photographie donne toujours, sur la plaque sensible exposée devant l’objectif, une image négative, soit l’image inverse de l’objet reproduit. Cette affirmation est trop absolue.
Si M. Loth avait exprimé cela de manière plus nuancée, en indiquant que les plaques sensibles au collodion ou à la gélatine, habituellement utilisées en photographie, donnent effectivement une image négative lorsqu’elles sont traitées avec les réactifs courants — ou mieux, relativement négative — cela serait plus proche de la réalité. Mais affirmer que l’épreuve obtenue directement à la chambre noire d’un objet positif ne peut jamais être un positif constitue une erreur, et il se trompe en vous accusant de faibles compétences en photographie alors qu’il montre lui-même une ignorance profonde.
Oui, on peut obtenir directement à la chambre noire une épreuve positive, et, pour s’en convaincre, M. Loth n’a qu’à consulter le Bulletin de la Société française de photographie, dans lequel Poitevin, en novembre 1859, expose cette possibilité. Il y trouvera toutes les formules nécessaires ainsi que les manipulations à effectuer — d’ailleurs relativement simples — pour reproduire cette expérience.
Quelques mois plus tard, en février 1860, Poitevin présente à la même Société une série d’épreuves stéréoscopiques positives parfaites, obtenues directement à la chambre noire grâce à ce même procédé. Ce procédé repose sur diverses réactions chimiques, notamment celles de l’acide gallique, du pyrogallol, ou encore du sulfate de fer, qui ne produisent du noir que sous l’action du chlorure, de l’iodure ou du bromure d’argent, en présence d’un oxysel de la même base, comme le nitrate d’argent.
Ainsi, on peut obtenir une image photographique positive directe à la chambre noire, malgré ce que dit M. Loth. De la même manière, la plaque préparée par M. Pia, selon un procédé dont M. Loth ne précise pas la formule, pourrait fort bien donner un tel résultat. Rappelons que Poitevin lui-même avait découvert son procédé par hasard en expérimentant des techniques photographiques.
Cette même surprise m’a été réservée lorsque j’ai préparé des négatifs spéciaux pour la production d’émaux limousins. Je pense avoir trouvé la raison de ce phénomène dans l’explication que donnent Bareswil et Davanne dans leur Chimie photographique, où ils évoquent une image qu’ils nomment amphitype.
Le docteur Sabatier propose un procédé qui permet de reproduire ce phénomène et d’obtenir des images positives directement à la chambre noire. Il suffit, après un premier développement léger, de laver la plaque, de la couvrir d’une solution d’argent à réaction alcaline (ou d’une faible solution alcaline quelconque), et de reprendre le développement.
Il est probable que ce phénomène se produit accidentellement, notamment dans mon cas, en raison de l’acidité insuffisante de l’azotate d’argent ou de l’alcalinité passagère des eaux de lavage.
M. Loth affirme (page 39) : « Le terme de négatif s’explique si l’on considère que toutes les parties blanches ou claires du sujet photographié viennent en noir sur la plaque, tandis que les parties noires apparaissent en blanc… Il est clair que le dessin obtenu sur le papier sera à son tour le contraire de la plaque. » Cela, oui. « Ce sera le positif, et donc la reproduction exacte du sujet photographié. » Ceci, non, pas toujours.
Cela serait une reproduction exacte en termes de forme, mais non en termes de valeurs colorées, sauf si des plaques sensibles à toutes les couleurs étaient employées. Or, il est bien connu que les plaques couramment utilisées en photographie ne réagissent pas de manière égale aux différentes couleurs. Tout photographe, même peu expérimenté, sait que s’il photographie une fleur jaune sur un fond bleu, bien que la fleur paraisse très claire, elle apparaîtra sombre sur le négatif tandis que le fond sera clair, offrant un contraste inverse de la réalité.
Par conséquent, Monsieur le Chanoine, j’admets parfaitement que la plaque de M. Pia ait produit un négatif du Saint-Suaire, et comme ce négatif est lui-même une image positive, cela indiquerait, d’un point de vue photographique, que le Saint-Suaire est une image négative.
Cela ne prouve en aucun cas, cependant, que le Suaire n’ait pas été peint de la main de l’homme. À cela, M. Loth répond que le Suaire n’a pas été peint en négatif et qu’aucun artiste, si habile soit-il, n’aurait pu le faire. Sur ce point, je ne partage pas son opinion et je suis intimement convaincu qu’un artiste aurait pu le réaliser dans les conditions de facture sommaires telles que celles observées sur la reproduction. Cependant, bien que techniquement faisable, il serait si absurde et incompréhensible qu’un artiste ait procédé de cette manière que j’en conclus qu’il ne l’a pas fait.
M. Loth émet l’hypothèse d’une impression électrique. Cependant, cette hypothèse semble si vague qu’elle échappe à tout examen scientifique rigoureux, et elle ne mérite probablement pas d’être prise au sérieux. Néanmoins, pour ne pas écarter cette supposition sans l’examiner, analysons les deux possibilités d’impression.
Première possibilité : Si les « rayons fluidiques », qu’ils soient électriques ou d’une autre nature inconnue, provenaient de l’extérieur vers l’intérieur, ils auraient logiquement laissé une impression du treillis du tissu sur le corps, avant de traverser le corps pour marquer l’autre côté du tissu. Mais les détails picturaux observés ne correspondent pas à cet effet.
Deuxième possibilité : Si l’effet s’était produit de l’intérieur vers l’extérieur, c’est-à-dire du corps vers le Suaire, cette hypothèse se heurte également à des limitations scientifiques. Le résultat attendu aurait été une silhouette grossière du corps, ce qui n’est pas le cas ici.
En résumé, M. Loth formule une hypothèse sur une impression électrique qui, si elle était vraie, aurait agi de l’intérieur vers l’extérieur, c’est-à-dire du corps au Suaire, puis dans l’espace. Cependant, une telle hypothèse manque de fondements scientifiques solides. Elle implique un effet difficilement observable dans les conditions supposées d’un linceul, en particulier avec les propriétés observées sur l’image du Suaire.
M. Loth propose également la possibilité que l’image du Suaire ait été peinte en positif, c’est-à-dire comme un artiste du XIVe siècle l’aurait fait pour représenter l’image de Notre-Seigneur. Cette hypothèse, bien qu’intéressante, est contredite par des observations et analyses contemporaines sur la manière dont les couleurs anciennes et les techniques picturales de l’époque auraient réagi au temps et aux éléments.
En conclusion, bien que la photographie ait apporté des observations précieuses, elle ne constitue pas, selon moi, une preuve suffisante pour affirmer que le Suaire est authentique. Il serait plus sage, en dépit des affirmations de M. Loth, de se référer aux textes et documents historiques qui demeurent, à mon avis, des témoins essentiels pour éclairer cette question complexe.
Je vous prie d’agréer, Monsieur le Chanoine, l’expression de mes salutations respectueuses.
Hippolyte Chopin
Génissieux, 20 mai 1900