Lettre de Baudoin II à son cousin Louis IX, dit Saint Louis
Rédigée à Lyon, en Juin 1247


Sauveur-Jérôme Morand ( 1790) Pièces justificatives, in Histoire de la Sainte-Chapelle royale du Palais , p. 353–354)
Introduction :
Dans son ouvrage Histoire de la Sainte-Chapelle royale du Palais (1790), présenté à l’Assemblée nationale, Sauveur-Jérôme Morand, chanoine de la Sainte-Chapelle, entreprend de documenter, à partir de sources archivistiques et de pièces justificatives originales, l’origine, la légitimité et le devenir historique du trésor des reliques de la Passion conservé à la Sainte-Chapelle de Paris.
Parmi les pièces justificatives rassemblées par Sauveur-Jérôme Morand et présentées à l’Assemblée nationale en 1790 figure la lettre de l’empereur Baudouin II 1 de Courtenay au roi de France Louis IX, sit saint Louis, datée de 1247, un document capital pour l’histoire des reliques de la Passion conservées à la Sainte-Chapelle :
La lettre s’inscrit dans un contexte politique et financier critique : celui de la détresse extrême de l’Empire latin de Constantinople, contraint de mettre en gage ses trésors sacrés pour assurer sa survie.
Par ailleurs Baudouin II de Courtenay appartient à la maison capétienne, en tant que membre d’une branche cadette issue des Courtenay, apparentée aux rois de France. Il est ainsi un parent capétien éloigné de Saint Louis, un cousin très lointain, mais relevant du même sang dynastique, ce qui éclaire la nature politique et familiale de leurs relations.
Ce texte constitue l’un des rares témoignages diplomatiques contemporains attestant la transmission, depuis Constantinople vers le royaume de France, d’un ensemble de reliques majeures de la Passion du Christ, parmi lesquelles figurent la Couronne d’épines, des fragments de la Vraie Croix, mais aussi divers linges, instruments et objets associés au récit évangélique.
La question est de savoir si le véritable Saint Suaire de Turin faisait partie des reliques acquises par Saint Louis.
S.B.
Lettres de l’empereur Baudouin concernant
la concession des très saintes reliques
Baudouin, par la grâce de Dieu empereur très fidèle dans le Christ, couronné par Dieu, gouverneur de Romanie et toujours auguste, à tous les fidèles du Christ, présents et à venir, auxquels les présentes lettres parviendront, salut éternel dans le Seigneur.
Nous voulons faire savoir à tous que, pour notre très cher ami et parent, le très illustre roi de France Louis, nous avons racheté la sainte et vénérable Couronne d’épines du Seigneur, ainsi qu’une grande portion de la vivifiante Croix du Christ, avec d’autres reliques précieuses et sacrées, qui seront nommées ci-dessous selon leur appellation propre. Ces reliques, autrefois vénérablement conservées dans la cité de Constantinople, avaient été, en raison de l’urgente nécessité de l’Empire de Constantinople, engagées comme gage auprès de divers créanciers et à diverses époques.
Le même seigneur roi, par notre volonté, les a rachetées pour une très grande somme d’argent, et nous avons fait qu’elles soient transférées à Paris avec notre plein consentement ; et au même seigneur roi, de notre plein gré et à titre de don gratuit, nous les avons entièrement données, concédées sans réserve et quittées définitivement. Nous avons voulu que ces reliques, dignes d’une unique vénération, soient désignées sous leurs noms propres, à savoir :
– la très sainte Couronne d’épines du Seigneur ;
– la Croix sainte ;
– du sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ ;
– les langes de l’enfance du Sauveur, dans lesquels il fut enveloppé dans la crèche ;
– une grande partie du bois de la sainte Croix ;
– du sang qui jaillit miraculeusement d’une image du Seigneur lorsqu’elle fut frappée par des infidèles ;
– la chaîne ou lien de fer, façonné en forme d’anneau, par lequel on croit que le Seigneur fut lié ;
– la sainte toile insérée dans une planche (sanctam toellam tabulæ insertam) ;
– une grande partie de la pierre du sépulcre de Notre-Seigneur Jésus-Christ ;
– du lait de la bienheureuse Vierge Marie ;
– le fer de la sainte lance par laquelle le côté de Notre-Seigneur Jésus-Christ fut percé sur la Croix ;
– une autre croix de taille moyenne, que les anciens appelaient la Croix triomphale, parce que les empereurs avaient coutume de la porter avec eux à la guerre comme signe et espoir de victoire.
Et afin de donner témoignage de ces choses et d’en assurer la validité perpétuelle, nous avons fait rédiger les présentes lettres et les avons fait sceller de notre sceau impérial, confirmées par une bulle d’or.
Donné à Lyon, l’an du Seigneur 1247, au mois de juin, la huitième année de notre règne.
Signé : Baudouin
— Notes —- Baudouin II de Courtenay (Constantinople, 1217 – Naples, 1273) est le dernier empereur latin de Constantinople de 1228 à 1261 et marquis de Namur de 1237 à 1256. C’est aussi le seul des empereurs latins d’Orient à être Porphyrogénète, c’est-à-dire né de parents empereurs. Il est issu de la maison capétienne de Courtenay et est fils de Pierre II de Courtenay, comte de Nevers, d’Auxerre et de Tonnerre et empereur latin de Constantinople et de Yolande de Hainaut. Il sera le dernier empereur latin d’orien car le 25 juillet 1261, le général Alexis Strategopoulos entre par surprise dans Constantinople : ayant fui le palais des Blachernes pour se réfugier au palais de Boucoléon, l’empereur latin Baudouin II de Courtenay se retire à Thèbes puis dans les Pouilles, avant de parvenir en France en 1262 [↩]