Lettre du pèlerinage de Monseigneur [ Charles Borromée ] l’illustrissime cardinal de Saint-Praxède, archevêque de Milan, pour visiter le Saint Suaire de Notre Seigneur Jésus-Christ à Turin.
par
Francesco Adorno
compagnon
de Charles Borromée
1578
Adorno F. (1578) Lettre du pèlerinage de Monseigneur l’illustrissime cardinal de Saint-Praxède, archevêque de Milan, pour visiter le Saint Suaire de Notre Seigneur Jésus-Christ à Turin. Milan : Pacifico Pontio.
https://books.google.com/books/about/Lettera_della_peregrinatione_di_monsigno.html?id=mNnqdbD6mgIC&
Présentation : Dans sa Lettera della peregrinatione publiée en 1578, Francesco Adorno, compagnon de voyage de Charles Borromée lors de son pèlerinage à Turin pour vénérer le Saint Suaire, livre l’un des plus anciens témoignages détaillés sur cette relique. Décrivant l’état du Suaire après l’incendie de Chambéry de 1532, il rapporte que le linge protecteur et son contenant furent gravement atteints par les flammes, mais souligne surtout un fait qu’il juge miraculeux : malgré les dommages causés par l’incendie, les contours de l’image sacrée du Christ demeurèrent parfaitement intacts, « sans qu’en aucun endroit la figure ne soit obscurcie ou altérée ». Son témoignage constitue ainsi une source importante sur la perception du Suaire à la fin du XVIe siècle et sur la mémoire encore vivante de l’incendie survenu quelques décennies auparavant.
Monique Cuer.
Lettre du pèlerinage de Monseigneur [ Charles Borromée ] l’illustrissime cardinal de Saint-Praxède, archevêque de Milan, pour visiter le Saint Suaire de Notre Seigneur Jésus-Christ à Turin.
À Milan,
chez Pacifico Pontio,
1578.
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Paix du Christ, etc.
Je suis certain que Votre Révérence, en raison de la grande affection et révérence qu’elle porte à l’illustrissime et révérendissime cardinal de Saint-Praxède, recevra non seulement une consolation particulière à entendre le récit détaillé du pèlerinage de cet illustrissime et révérend seigneur, accompli pour visiter la Sainte-Suaire à Turin, mais aussi en sera grandement édifiée ; et il faut espérer que cette même consolation et édification sera donnée à beaucoup d’autres, puisque tout cela reviendra à une grande louange et gloire de Dieu ; ainsi, moi aussi, mon fils, sollicité par plusieurs de leur faire connaître l’issue de ce pèlerinage, même très brièvement et particulièrement, je veux rappeler ceci :
Il y a environ cent ans que, dans la très sereine Maison de Savoie, se conserve ce très riche trésor, cette très précieuse relique appelée Sainte-Suaire, dans laquelle fut enseveli Notre Seigneur et Rédempteur Jésus-Christ ; y étant imprimée et marquée d’une manière véritable, au jugement aujourd’hui universel, comme par un miracle, la figure même de notre Sauveur : une partie étant formée de son très précieux sang, et l’autre de ce qu’on peut juger avoir été les onguents précieux avec lesquels fut enseveli Notre Seigneur ; de sorte que, tant sur la face antérieure que postérieure du Christ, sont très véritablement et admirablement discernées toutes les parties de son très saint corps ; bien que certaines ne se montrent pas comme tracées par des lignes précises ; on y voit néanmoins clairement la couronne d’épines, les blessures du côté, les signes des clous, et enfin les mains. Et il est merveilleux de constater l’émotion intérieure que ressent celui qui contemple cette image sacrée et divine, au point de pouvoir à peine retenir les larmes de dévotion et de componction.
Cette très précieuse relique se trouve, selon la tradition, dans cette très sereine Maison, ayant été héritée de Charlotte, qui fut la dernière héritière du Royaume de Chypre et de Jérusalem ; elle l’avait reçue par succession du Royaume de Jérusalem ; elle fut mariée à Louis, fils de Louis, duc de Savoie, et lui laissa tous les droits sur ce même royaume de Chypre ; ou, comme certains le veulent, elle fut donnée à ce duc de Savoie en reconnaissance de la grande aide qu’il apporta au Grand Maître de Rhodes ; lequel duc de Savoie la fit placer dans cette ville de Turin.
Il existe plusieurs lettres de différents souverains pontifes attestant que cette très précieuse et sainte Suaire est celle dans laquelle fut enseveli Notre Seigneur. Et le pape Jules III, de très heureuse mémoire, dans un traité qu’il composa sur le corps et le sang du Christ, affirme qu’en cette Sainte-Suaire demeurent les vestiges et les signes du véritable sang du Seigneur ; de même l’évêque Primus de Cabillon (Chalon), qui, vers l’an 1450, dans sa description des lieux où se trouvent diverses reliques et corps saints, fait une mention particulière de cette miraculeuse Suaire.
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On rapporte de nombreux miracles accomplis par le Seigneur par l’intermédiaire de la Sainte-Suaire, et, en confirmation de cela, l’archevêque de Chambéry et de Turin en écrit un certain nombre ; parmi les autres, l’un des plus grands est véritablement celui qui survint il y a environ quarante ou cinquante ans : après qu’il se fut déclaré dans la chapelle où reposait cette miraculeuse Sainte-Suaire un feu si grand qu’il semblait non seulement consumé et réduit en cendres, mais encore que la châsse d’argent où elle était enfermée fût elle-même devenue calcinée ; cependant, tandis que brûlaient le linge sacré qui l’enveloppait et la caisse où il se trouvait, demeurèrent intactes plusieurs parties qui avaient été atteintes par l’incendie ; mais plus admirable encore est le fait que les contours de l’image sacrée du Seigneur demeurèrent si fermes qu’en aucun endroit la figure ne resta obscurcie ou altérée.
Or, en un temps où, en France et en Savoie, les fausses doctrines de l’hérésie n’avaient pas encore entièrement éteint l’ancienne dévotion et religion, et commençaient à peine à montrer leurs premiers effets pernicieux, le très chrétien roi de France, François Ier, se rendit à pied de Lyon à Chambéry pour visiter cette sainte relique avec une très grande dévotion ; et le duc Charles de Savoie, père du duc régnant aujourd’hui, vint lui aussi de Turin à Chambéry à pied, accompagné de douze gentilshommes, pour la visiter.
L’occasion de ce pèlerinage de l’illustrissime et révérendissime seigneur cardinal de Saint-Praxède fut celle-ci : comme le très serein duc de Savoie avait exprimé le désir que certains religieux de la compagnie et de la maison du cardinal lui fussent accordés, il lui fut rappelé qu’il existait une bonne occasion de faire porter à Turin la Sainte-Suaire, laquelle ledit cardinal désirait visiter ; d’autant plus qu’à Chambéry cela semblait désormais très difficile en raison des troubles continuels et des guerres des hérétiques voisins de la France et du Dauphiné. Ainsi fut prise cette résolution, et avec une très grande diligence et une très grande rapidité on la fit conduire à Turin ; et, lorsque le cardinal de Saint-Praxède eut appris aussitôt qu’elle était arrivée, après la fête de la Nativité de la Vierge, célébrée le huitième jour de septembre, il manifesta sa décision de partir.
Mais le duc voulut le retenir encore quelque temps, parce qu’il attendait l’arrivée des ambassadeurs des seigneurs Suisses ; ainsi l’illustrissime et révérendissime seigneur retourna donc à Alexandrie avec la résolution de partir plus tard ; et dès le premier octobre furent d’abord établies certaines règles à observer durant le voyage. Parmi celles-ci figuraient : la première, qu’il se lèverait à dix heures de la nuit afin de consacrer quelque temps aux besoins du corps ; la seconde, qu’il se préparerait pour la messe afin d’y communier, les prêtres célébrant ce jour-là et les autres communiant ; la troisième, qu’une fois la messe achevée et la communion reçue, on commencerait la marche en récitant l’itinéraire ; puis on continuerait à marcher en méditant dans la prière pendant deux heures ; le reste du temps jusqu’au logement serait consacré à la récitation du Rosaire en deux chœurs ; et, de cette manière, quelques points des mystères adaptés à la dizaine du Rosaire correspondant au jour étaient récités à haute voix, afin que tous comprennent ces points et les répètent à ceux qui se trouvaient devant eux.
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…afin que ceux qui se trouvaient derrière les répètent ; et ainsi tous appliquaient uniformément leur attention à méditer les mêmes mystères. Une fois les dix Ave Maria terminés, on commençait à réciter à haute voix le Pater noster, le disant en entier ; puis, à partir de l’endroit où il avait été repris au milieu par ceux qui étaient devant, les autres faisaient de même, et ceux qui marchaient plus avant le répétaient à ceux qui suivaient ; ainsi on continuait avec les Ave Maria. S’il restait encore du temps avant d’atteindre le lieu de repos, il arrivait souvent que le Rosaire fût achevé avant le terme prévu ; alors on récitait les Psaumes ou d’autres prières dans la manière indiquée plus haut, en faisant toutefois une brève explication avant chaque Psaume ou autre prière ; et, arrivés au lieu du logement, on ajoutait encore à ce qui avait été dit plus haut la sixième règle : à none, le cardinal, avec une partie de sa suite, avec ceux qui récitaient l’office ambrosien, et d’autre part ceux qui récitaient ensemble l’office romain, accomplissaient l’office ; puis, après avoir pris une légère collation (comme cela se faisait en Carême), et après les vêpres, on recommençait à marcher spirituellement durant les premières heures dans la méditation ; puis, à la fin, on récitait les sept Psaumes et d’autres prières selon l’ordre déjà indiqué.
Arrivés au lieu où l’on devait séjourner, on se rendait aussitôt à l’église principale du lieu, et on chantait les Complies. Puis, une fois revenus au logement après avoir pris quelque nourriture pour se restaurer, on récitait les Matines selon le même ordre ; après quoi, avant le repas, on faisait une récapitulation de ce qui avait été médité, chacun reprenant les points qu’il avait médités ; ensuite on priait plus brièvement ; puis, les points destinés à la méditation du jour suivant étant choisis, l’examen de conscience était fait ensemble avec la bénédiction du Seigneur Cardinal ; après quoi chacun allait se reposer.
Les sujets médités durant ce voyage furent ceux-ci :
Le premier jour du pèlerinage de Notre Seigneur Jésus-Christ contenait trois parties :
La première, tirée de saint Matthieu chapitre IV : Et Jésus parcourait toute la Galilée, enseignant dans leurs synagogues, prêchant l’Évangile du Royaume, et guérissant toute maladie et toute infirmité parmi le peuple.
La seconde, de saint Jean chapitre IV : Jésus, fatigué du voyage, s’assit ainsi près de la source.
La troisième, de saint Marc chapitre X : Or ils étaient en chemin montant à Jérusalem ; Jésus marchait devant eux, et ils étaient saisis d’étonnement et le suivaient avec crainte.
Le second jour furent méditées les paroles de l’Apôtre en trois points :
La première, tirée de saint Matthieu chapitre X : Comme vous allez, prêchez en disant : le Royaume des cieux est proche.
La seconde concernait leur diffusion dans le monde et leur séparation, conformément à l’ancienne tradition de l’Église.
La troisième était tirée du voyage de saint Paul décrit aux Actes des Apôtres chapitre XIII : Comme ils servaient le Seigneur et jeûnaient, l’Esprit Saint dit : Mettez-moi à part Saul et Barnabé pour l’œuvre à laquelle je les ai appelés… Alors, ayant jeûné, prié et imposé les mains, ils les laissèrent partir… Eux donc, envoyés par l’Esprit Saint, descendirent à Séleucie, puis de là naviguèrent vers Chypre ; et étant arrivés à Salamine, ils annonçaient la parole de Dieu dans les synagogues des Juifs.
Le troisième jour, la méditation était que notre vie elle-même est comme un pèlerinage continuel ; dont le premier point était tiré de la Genèse chapitre XII :
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«Sors de ton pays, de ta parenté et de la maison de ton père vers la terre que je te montrerai » ; et de saint Paul au chapitre XI de l’Épître aux Hébreux : Par la foi, tous ceux-ci sont morts sans avoir reçu les promesses, mais les ayant vues et saluées de loin, confessant qu’ils étaient étrangers et voyageurs sur la terre ; car ceux qui parlent ainsi montrent clairement qu’ils recherchent une patrie.
Le second point contenait cette parole du Psaume III : Combien nombreux sont ceux qui me troublent ; beaucoup se lèvent contre moi.
Le troisième était celui de saint Pierre dans son épître canonique au second chapitre : Je vous exhorte comme étrangers et pèlerins à vous abstenir des désirs charnels qui combattent contre l’âme.
Le dernier jour fut médité, à propos de l’adoration de la très sainte Sindone, celle-ci étant ramenée comme les autres à trois points :
Le premier portait sur la révérence qui doit être rendue à cette très précieuse relique ; laquelle, parce qu’elle fut en contact avec le très saint corps du Seigneur et avec les reliques de son très précieux sang qui y demeurent imprimées, doit être véritablement adorée avec une adoration de latrie ; selon ce qui est dit des empreintes ou images du Seigneur dans ce saint linge, afin que soit conservé un perpétuel souvenir de l’amour qu’il nous a porté, cela doit d’autant plus nous conduire à adorer le Seigneur lui-même et les insignes de son amour envers nos âmes ; ce qui est destiné à nous retirer de la faute et de notre propre malice, puisque, recevant si souvent par la très sainte communion notre âme non seulement ce même corps, mais aussi son âme bienheureuse, sa vie, sa passion, sa mort.
Le troisième point contenait ce que chacun devait demander par la prière ; et ce pour quoi chacun était tenu de prier.
Ces règles ayant été établies, elles furent observées autant que possible ; et le Seigneur Cardinal fit savoir qu’il désirait avoir avec lui quatorze personnes de sa maison, parmi lesquelles se trouvaient trois chanoines ordinaires du Dôme, Monseigneur Moneta, et deux de notre compagnie ainsi que du Séminaire.
Ils se rendirent à pied avec messire Lino, secrétaire du Seigneur Duc, envoyé à Alexandrie pour servir de guide et accompagner le Cardinal.
Le dimanche fut le jour où, le Docteur, étant avec les autres pèlerins réunis dans le réfectoire de la maison, après une courte prière avec ses compagnons, exposa brièvement la manière selon laquelle devait se faire ce pèlerinage : c’est-à-dire l’intention avec laquelle il devait être accompli ; à savoir qu’il s’agissait d’aller adorer le Seigneur dans cette image sacrée et de faire pénitence pour les péchés commis ; ce qui, pour produire davantage de fruit dans le cœur de chacun, devait conduire tous à être unis dans une fin commune d’oraison et de pénitence.
Après le logement et après avoir reçu la bénédiction et l’eau bénite du Cardinal, tous se retirèrent ; puis, le lendemain matin, de très bonne heure, tous les pèlerins se réunirent dans l’église cathédrale ; les prêtres y célébrèrent la messe, les autres communièrent des mains du Cardinal.
La messe du Seigneur Cardinal achevée, il donna la bénédiction avec le bâton pastoral aux pèlerins ; puis le Cardinal, revêtu des ornements pontificaux, donna à chacun le baiser de paix avec les paroles habituelles dans l’Église ; ensuite, après une autre prière dite à genoux avec une grande dévotion, le clergé de la cathédrale s’unit aux chanoines, précédant les pèlerins en chantant des psaumes graduels, et les gens du Dôme les accompagnèrent jusqu’à la porte Vercelline où le Cardinal, ayant quitté la chape, demeura revêtu de l’habit avec lequel il devait marcher ; il était de camelot brunâtre, descendant jusqu’au-dessous du genou, avec un petit béguin et un bâton à la main.
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Lui-même embrassa ensuite le seigneur chanoine, puis lui donna le baiser de paix ; les autres pèlerins firent de même entre eux. Une très grande foule accompagnait la procession, et beaucoup ne purent retenir leurs larmes à cette vue.
L’illustrissime partit donc ce matin-là de Milan de très bonne heure vers la maison de Cura, récitant les heures avec les litanies selon ce qui avait été prescrit, et l’on continua ainsi jusqu’à Trecate, à onze milles de distance ; c’était déjà la nuit lorsque nous arrivâmes. À environ un mille avant l’entrée de la ville vinrent à notre rencontre le gardien et d’autres pères du monastère des Récollets où nous devions être logés, avec les habitants les plus notables de la région ; ils tenaient des torches allumées sur près d’un mille, et chacun portait à la main des flambeaux, des cierges et d’autres lumières. Vraiment, la dévotion de cette terre fut telle qu’il ne resta ni porte ni fenêtre où ne brillât quelque lumière ; personne ne demeura chez soi sans accourir sur la route ; les enfants venaient recevoir la bénédiction du Cardinal, les mères tenant leurs petits enfants dans leurs bras afin qu’eux aussi reçussent cette bénédiction.
Selon l’ordre établi, après la prière principale et celle des pères Récollets, le Cardinal prit le repas du soir à table avec les autres, tandis que ceux-ci mangeaient avec beaucoup plus de sobriété que lui ; après le repas, rien d’autre ne fut lu que quelques pages avec un peu de fruit spirituel.
Le jour suivant, après que le Seigneur Cardinal eut célébré la messe dans l’église principale de Trecate et eut donné la communion au peuple, nous partîmes avec une bonne pluie ; après environ quatorze milles, nous arrivâmes à Novare, distante de vingt-cinq milles. L’évêque, ne pouvant venir lui-même à la rencontre du Cardinal, envoya son secrétaire ; puis le vicaire accompagné de nombreux chanoines ; enfin les communautés elles-mêmes envoyèrent des hommes à cheval pour venir à sa rencontre.
À son arrivée, le Cardinal se rendit aussitôt à l’église cathédrale où furent chantées plusieurs musiques solennelles ; et cela se répéta partout pendant le voyage, autant que possible. Cette ville manifesta un très grand empressement et une très grande démonstration de piété, tant par ses habitants que par les autorités religieuses ; une très grande foule du peuple demandait sa bénédiction aux portes et dans les rues.
Arrivés donc à l’hébergement, comme cela avait déjà été fait à Novare, l’évêque fit préparer le logement ; mais le Cardinal demeura à l’évêché. Puis, après avoir récité dans l’église les heures et les litanies, il prit un peu de nourriture ; ensuite, après les autres prescriptions habituelles, nous partîmes vers Vercelli, qui était distante de cinq milles, avec une âme pleine d’allégresse ; mais il n’y eut pas de temps pour s’y arrêter.
Nous trouvâmes l’évêque avec de nombreux chanoines ; d’autres gentilshommes, à un mille de la ville, étaient venus à notre rencontre ; après les salutations adressées au Cardinal, nous arrivâmes déjà vers minuit à la Sesia en raison de la multitude du peuple, si bien que la famille du Cardinal ne pouvait avancer sinon accompagnée de très nombreux habitants de la ville.
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Nous fûmes conduits à la cathédrale avec de nombreuses torches ; là, le clergé attendait aux portes le Cardinal et l’introduisit en chantant certains répons dans une excellente musique des clercs du Séminaire. Après la prière et les Complies dites par chœurs alternés, les reliques furent montrées ; elles étaient préparées pour l’autel majeur avec une très grande richesse et magnificence. Là se trouvaient le seigneur marquis de Romagnano, grand maître de la maison du Seigneur Duc de Savoie, ainsi qu’un autre gentilhomme, chevalier de Saint-Lazare, envoyés de Son Altesse pour servir et loger le Cardinal en son nom, ou plutôt de la part de Son Altesse.
Nous partîmes le mercredi matin de Vercelli, accompagnés de l’évêque avec quelques-uns de ses chanoines et d’autres membres de sa maison ; nous arrivâmes au dîner à Crou, lieu du seigneur marquis de Romagnano, à environ huit milles du Piémont ; nous y demeurâmes un peu moins d’une heure. Et comme les pluies ne permettaient pas de faire les collations spirituelles des méditations, on les remplaça par des lectures et d’autres exercices ; ce qui causa un grand étonnement chez ceux qui nous entouraient.
Le soir nous arrivâmes à Cigliano ; et il faut signaler ceci : le Cardinal, d’ordinaire, allait dormir sans autre repas, ayant marché vaillamment, pensant ne pouvoir arriver à jeun ; et parce que les lectures ou les exercices de ce jour-là avaient été supprimés, il fit donner les points à méditer pour le jour suivant.
Nous partîmes de Cigliano à midi et demi avec les torches ; et je dirai à Votre Révérence que, pendant qu’on accomplissait les exercices spirituels, on ne ressentait nullement la fatigue ; de sorte que la dévotion semblait apporter au corps de nouvelles forces. Nous marchâmes treize milles jusqu’au fleuve Martin, où vint à notre rencontre Monseigneur l’archevêque de Turin, lequel était venu recevoir le Cardinal au nom de Son Altesse avec quelques-uns de ses chanoines et d’autres religieux ; et, nous trouvant dans un lieu désert où l’on ne voyait presque aucune maison ni aucun Cardinal, l’évêque fit marcher devant une grande partie de la famille à pied.
Le lendemain, après avoir dit vêpres dans une église voisine, nous apprîmes que nous étions proches de Turin, à environ huit milles ; l’archevêque, qui jusque-là avait accompagné le Cardinal, étant allé prévenir de son arrivée, revint à sa rencontre à environ un mille de la ville ; avec lui se trouvaient beaucoup d’autres personnes. Dès lors, plus nous approchions de la ville, plus augmentait continuellement le nombre de ceux qui venaient rencontrer le Cardinal ; et environ un demi-mille avant d’arriver, l’illustrissime et révérendissime cardinal de Vercelli, accompagné de ses prélats et de tous les officiers venus accueillir le Cardinal, le rejoignit à pied ; puis arrivèrent ensuite le très serein Seigneur Duc, le Prince, d’autres seigneurs et chevaliers, qui rencontrèrent le Cardinal et le Duc avec de très grands témoignages de respect, l’un cédant toujours le pas à l’autre ; bien que le Cardinal fût le premier à se découvrir.
Une fois les salutations et les rencontres terminées, nous avançâmes dans cet ordre…
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La cour du Seigneur Duc avançait devant ; sur les côtés marchaient la cavalerie, les archers et les gardes du Duc. La famille du Cardinal suivait avec ses bâtons ferrés et ses enseignes, marchant deux par deux ; derrière venait le Seigneur Duc avec le Cardinal de Saint-Praxède ; venaient ensuite le Cardinal de Vercelli, puis le Prince ; de même plusieurs autres prélats, qui étaient venus à Turin pour voir le saint linge. Le nonce du pape n’était pas à Turin, n’ayant pas pensé que le Cardinal arriverait si tôt ; autrement il serait certainement venu à notre rencontre depuis Milan même où nous l’avions quitté.
Avant notre entrée dans la ville, le Cardinal fut salué par de grandes décharges d’artillerie, auxquelles répondirent des tirs à poudre ; puis vinrent en très grand nombre les arquebusiers et d’autres soldats, rangés selon leur ordre en plusieurs compagnies bien organisées, qui nous entouraient de tous côtés. Le Cardinal se rendit alors accompagné à l’église archiépiscopale ; après avoir fait une prière, il se dirigea ensuite vers la chapelle du palais ducal où se trouvait la Sainte-Suaire ; là encore il pria, puis se rendit à son logement qui était dans le palais ducal, dans une maison voisine préparée par le Seigneur Duc aussi richement qu’il avait pu.
On disait que ces lits étaient ceux-là mêmes qui avaient été utilisés pour recevoir le Roi de France lorsqu’il vint de Pologne. Le logement fut partagé : celui du Cardinal de Vercelli afin qu’il accompagne notre Cardinal ; le Duc l’accompagna jusqu’à sa chambre puis prit congé afin qu’il pût se reposer.
Le Cardinal eut les jambes et les pieds très enflés durant quelques jours ; il marchait pourtant avec beaucoup de difficulté, si bien que son pied souffrait grandement dans sa chaussure ; cependant, tandis que le médecin le pansait et le soignait, il profitait de ces moments pour parler de la patrie céleste et rappeler les souffrances de la Passion. Il ne cessa jamais de marcher ni d’accomplir ses exercices spirituels, bien qu’il souffrît beaucoup à les faire.
Le vendredi, le Cardinal célébra la messe dans la chapelle du Saint-Suaire et donna la communion à plusieurs personnes. Puis le Seigneur Duc, après être resté longtemps avec Son Altesse au milieu de la nef avec le Cardinal de Vercelli, conduisit discrètement le Seigneur Cardinal, avec sa famille et quelques-uns de ses proches secrétaires, vers la Sainte et vénérable Sindone ; celle-ci était étendue sur une grande table et couverte d’un voile de soie noire.
L’archevêque de Turin, accompagné de quelques-uns de ses chanoines et entouré de plusieurs confesseurs, découvrit la Sainte-Suaire.
Je confesse à Votre Révérence que sa première vue me bouleversa tellement qu’il me sembla impossible au Cardinal d’avoir pu se contenir sans quelque mouvement d’irrévérence ; l’émotion ne me permit pas de retenir mes larmes ; la langue se troubla, l’esprit fut saisi d’un certain mélange de révérence et d’effroi. Nous avions déjà vu un portrait de cette image grandeur nature, envoyé par le Seigneur Duc de Savoie au Seigneur marquis d’Ayamonte, gouverneur de cet État, pour le catholique roi ; mais quelle différence entre le portrait d’un homme vivant et sa présence réelle ! Il me sembla qu’elle était si différente de ce que j’avais imaginé d’après le portrait déjà vu que j’en demeurai stupéfait.
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Beaucoup de larmes furent versées, et l’on demeura en prière avec une grande dévotion tous durant une longue période. Quelques-uns firent le geste de baiser le sang du saint Suaire, et les pieds de plusieurs furent touchés avec dévotion et tendresse. Enfin tous eurent l’occasion de la voir et de la contempler commodément.
La très sainte Sindone ayant été ensuite reportée à son emplacement, chacun se retira. Le lendemain, le Cardinal célébra la messe dans sa chapelle ; puis, avec le Seigneur Prince, doué de piété, de religion, d’intelligence, de jugement et d’aptitude, il demeura longtemps à parler avec lui ; et il est vrai qu’une très grande prudence unie à la maturité semblait se trouver en ce jeune homme ; il montra aussi dans l’étude de l’histoire un grand profit, car il lisait à table les livres des Maccabées et les Précis de Cicéron, ce qui émerveillait ceux qui l’entouraient.
Il serait trop long de raconter ici de quelle manière devait être conservée, montrée et honorée la Sainte-Suaire ; il faut seulement rappeler que le Cardinal de Saint-Praxède, le dimanche suivant, célébra une messe pontificale et fit un sermon sur l’image du Seigneur ; puis il la fit montrer à tout le peuple.
Comme l’affluence des personnes venues des terres du Piémont pour voir la Sainte-Suaire était si grande qu’il fallait délibérer afin d’éviter un danger manifeste pour de nombreuses âmes qui ne pouvaient assister à la messe dans l’église cathédrale, on installa sur la place un grand échafaud ; et il fut décidé de la montrer dans le château. Le dimanche, après le repas, ils le conduisirent en procession avec une très grande procession jusqu’à la chapelle ; le Cardinal, avec les archevêques de Turin, de Tarentaise, de Verceil, de Pavie, de Saluces, de Verceil, d’Aoste et d’autres, était revêtu des ornements pontificaux ; tout le chapitre du Dôme chantait et l’accompagnait.
Le nonce apostolique, les ambassadeurs vénitiens, les seigneurs chevaliers de Saint-Lazare, revêtus de leurs habits — une grande robe longue de couleur rouge cendrée avec leurs croix — faisaient belle apparence et spectacle ; les autres seigneurs se tenaient au château dans un lieu élevé d’où ils pouvaient être vus de tous.
La Sainte-Suaire fut alors montrée commodément à une innombrable multitude de personnes ; et tandis qu’on présentait le saint Suaire, tous criaient avec une grande dévotion : Miséricorde !
Elle fut ensuite montrée de la même manière aux Cardinaux et à l’Évêque ; celui qui la tenait la soulevait à plusieurs reprises afin qu’elle fût visible au peuple placé plus bas.
Après la démonstration, elle fut reportée au Dôme dans le même ordre ; puis furent placées de nombreuses torches et commença l’oraison des quarante heures, comme cela avait été prescrit pour ce jour et cette nuit.
L’ordre qui fut observé consistait à tenir des prières pendant toutes les heures du jour comme de la nuit ; il y avait toujours dans l’église, soit en prière, soit dans quelque paroisse ou confrérie de discipline, beaucoup de fidèles de la ville — qui étaient très nombreux — avec des chants spirituels et dévots, dans un bon ordre ; beaucoup d’autres venaient aussi des terres environnantes ; et cette nuit-là, le concours à l’oraison fut si continuel que l’église cathédrale demeura pleine durant une grande partie de la nuit aussi bien que du jour.
De plus, à toute heure étaient présents des chevaliers de Saint-Lazare afin de rester près du lieu où se trouvait exposée la très sainte Sindone ; et il revint ensuite au Cardinal de Saint-Praxède d’accomplir l’office après le Seigneur Cardinal de Vercelli, lequel le fit très bien ;
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de même les évêques et le Seigneur Duc avec le Prince firent leur heure avec une grande dévotion. Il fut remarqué que jamais la Sainte-Suaire n’avait été montrée sans que le Seigneur Duc n’en versât des larmes ; et il est vrai qu’il faisait profession d’être catholique et très pieux.
Il monta encore sur l’estrade pendant l’oraison des Quarante-Heures à deux autres reprises ; et à la nouvelle de la venue du Seigneur Cardinal de Saint-Praxède à Turin, beaucoup de gens de Pérouse et de Lucerne, ainsi qu’un grand nombre d’hérétiques, vinrent en grande partie pour voir Son Illustrissime Seigneurie. Le Seigneur Duc voulut que l’oraison fût prolongée d’un jour supplémentaire ; elle continua donc selon le même ordre, avec des lectures faites chaque heure au Dôme selon les besoins ; on disait toujours quelque chose contre lesdits hérétiques, ce dont l’évêque de Verceil se chargeait particulièrement avec beaucoup de talent.
Vers la fin des Quarante-Heures, l’archevêque de Turin, avec beaucoup d’éloquence, de doctrine et de piété, et le Cardinal de Saint-Praxède avant que la Sainte-Suaire ne soit rapportée à sa chapelle habituelle, prononcèrent encore un très beau discours, fort approprié, rappelant que durant l’oraison des Quarante-Heures au Dôme, le Cardinal de Saint-Praxède était venu dire la messe dans notre collège où se trouvait la très sainte martyre Ursule, le mercredi, huitième jour d’octobre, où il donna la communion à de nombreuses personnes qui désiraient recevoir la sainte communion de sa main.
Le mercredi matin, à la chapelle où reposait la Sainte-Suaire, le Seigneur Prince, accompagné de beaucoup d’hommes de son entourage, commença ses dévotions ; et, ce même jour, ledit Prince avec le Seigneur Cardinal fut admis une autre fois à voir secrètement la Sainte-Suaire avec la famille du Cardinal et quelques proches ; là se trouvaient le Seigneur Duc et le Prince, qui la montrèrent avec la même dévotion que la première fois.
Le Cardinal de Saint-Praxède s’agenouilla avec une singulière révérence et une profonde humilité aux pieds de la Sainte image, où il demeura presque immobile jusqu’à ce qu’elle fût replacée à son emplacement.
Le jeudi, le Seigneur Duc vint auprès du Cardinal, et ils s’entretinrent ensemble environ deux heures, traitant le Cardinal de sujets spirituels touchant le salut de l’âme et le bon gouvernement des sujets ; le Seigneur Duc l’écoutait toujours avec beaucoup d’attention et de promptitude.
Comme le Cardinal devait partir ce jour-là, le Duc, qui avait montré envers Son Illustrissime Seigneurie une affection singulière, manifesta si fortement sa peine qu’il laissa paraître en toute occasion les signes de sa tristesse ; car, s’agenouillant avec le Prince devant Monseigneur, il demanda avec une grande humilité et les larmes aux yeux la bénédiction du Seigneur Cardinal pour lui-même et pour ses enfants.
Le Cardinal, bien qu’il lui semblât contraire à l’ordre de bénir quelqu’un de son rang, ne voulut pas lui refuser cette demande ; il bénit d’abord le Seigneur Duc et son fils aîné en langue française, puis les autres en italien ; et le Cardinal, tandis que le fils recevait cette bénédiction paternelle, l’interrompit et lui ordonna d’obéir comme il convient ; puis il pria qu’on l’acceptât comme son fils ; après quoi, s’adressant au Cardinal, il le pria de vouloir l’accepter pour fils.
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Très grande fut la dévotion que ces princes montrèrent envers le Cardinal, et non moindre celle que le peuple manifesta ; au point que, voyant les actes et les œuvres de ce prélat, tous revenaient profondément édifiés.
Après le départ du Seigneur Duc, qui était venu visiter le Cardinal et qui l’avait accompagné jusqu’à sa chambre durant une partie du trajet hors de Turin, le Cardinal, ayant congédié plusieurs de ses serviteurs mais conservé avec lui une partie de sa maison, demeura encore quelques jours à Turin ; puis, le lendemain, il se rendit à Saint-Michel de la Cluse, ancien monastère édifié, selon la tradition, par un ange pour un très saint homme, avec une très ancienne et célèbre image de la très sainte piété et dévotion des princes. C’est un monastère très riche possédant plusieurs chapelles ; il fut recommandé au Seigneur Cardinal de Vercelli ; on y conserve aussi beaucoup de précieuses reliques ; et l’on y fut reçu avec une très grande dévotion de tous.
Nous partîmes ensuite le samedi pour nous rendre à Varallo où nous arrivâmes le lundi. Là se trouve, non loin du mont sacré et à environ un mille au pied de celui-ci, une représentation des mystères de la vie et de la Passion de Notre Seigneur, exécutée avec de très belles figures expressives ; particulièrement celle de la Nativité, de l’Oratoire, du Sépulcre ; elles sont si semblables à celles que l’on voit à Jérusalem qu’elles suscitent l’admiration.
Ce lieu fut commencé environ cent ans auparavant par le bienheureux frère Bernardino Caimo, observant de Saint-François, homme d’une singulière sainteté ; après avoir longtemps demeuré à Jérusalem, où il avait été custode, il fit réaliser ces mystères en raison de sa dévotion, afin que les mystères de la présence du Seigneur fussent visibles ici aussi, sans qu’il fût nécessaire de se rendre là-bas au milieu de la foule du peuple.
Arrivés en ce lieu vers deux heures, nous montâmes immédiatement à pied jusqu’à la montagne, et nous visitâmes aussitôt les mystères, proposant chaque fois certains points de méditation autour de chacun d’eux, plus ou moins selon la nature du mystère.
On demeura ainsi jusqu’à environ deux heures de la nuit, où l’on revint pour prendre quelque nourriture ; cependant personne de la famille n’avait goûté quoi que ce fût auparavant, sinon un peu de pain et de vin, bien que le Cardinal lui-même se contentât seulement de pain et d’eau.
Le lendemain, après avoir visité les mystères, le Cardinal demeura avec sa compagnie jusqu’à environ onze heures de la nuit ; et comme le froid incommodait les compagnons, il retourna à l’oratoire, où il resta jusqu’au moment opportun pour célébrer.
Après avoir dit la messe, nous retournâmes à Certin.
Et parce que Votre Révérence sait déjà combien l’ajout de ce pèlerinage augmenta encore toutes ces fatigues, et combien nous marchâmes toujours avec joie et sans ressentir le poids de la lassitude — dormant très tard, marchant beaucoup, nous levant toujours allègrement dès l’aube jusqu’à la nuit sans autre repos — je prierai seulement le Seigneur qu’il veuille accorder à Votre Révérence la grâce de connaître et d’accomplir toujours sa très sainte volonté, et de se souvenir de moi dans ses saintes prières.
Avec permission des Supérieurs.