l’Évangile de Nicodème

L’Évangile de Nicodème, aussi appelé Actes de Pilate, est un écrit apocryphe chrétien datant probablement des premiers siècles, dont les sections principales relatent le procès, la crucifixion, et la descente de Jésus aux Enfers.

Evangelium Nicodemi (Évangile de Nicodème), parchemin du IXe siècle ou Xe siècle – Wikipedia

Ce texte est riche en détails supplémentaires par rapport aux Évangiles canoniques et offre des perspectives distinctes sur les événements de la Passion. Voici un aperçu détaillé de cet apocryphe.

Nature du texte

L’Évangile de Nicodème appartient à la littérature apocryphe chrétienne, qui regroupe les écrits non reconnus comme canoniques par l’Église, mais qui furent populaires et influents dans certaines traditions. Il se compose de deux parties principales :

  1. Les Actes de Pilate (sections 1 à 11) : Ils relatent le procès de Jésus devant Ponce Pilate, ses dialogues avec les autorités, et sa crucifixion.
  2. La Descente aux Enfers (sections 12 à 27) : Elle décrit la descente de Jésus aux Enfers après sa mort, son triomphe sur les forces du mal, et sa libération des âmes des justes.

Datation

La datation de l’Évangile de Nicodème est incertaine, mais il est généralement situé entre le 3e et le 4e siècle de notre ère. Bien que certains éléments du texte puissent avoir été développés plus tôt, l’ouvrage dans sa forme actuelle apparaît pleinement constitué vers le 4e siècle. Ce texte semble avoir été utilisé comme une source d’édification chrétienne et possédait une grande popularité durant le Moyen Âge, particulièrement en Europe.

Conformité avec les Évangiles

L’Évangile de Nicodème reprend certains aspects des Évangiles canoniques (Matthieu, Marc, Luc, Jean), notamment les événements du procès de Jésus, sa condamnation par Pilate, et sa crucifixion. Les personnages et le déroulement général de la Passion sont similaires, ce qui crée une continuité avec les textes canoniques.

Cependant, plusieurs détails supplémentaires et embellissements sont introduits. Par exemple :

  • Dialogue étendu entre Pilate et Jésus : Dans les Actes de Pilate, il y a de longs dialogues où Pilate apparaît curieux et parfois même favorable à Jésus, montrant des hésitations plus marquées que dans les Évangiles canoniques.
  • Apparition de témoins surnaturels : Certains témoins, comme les fils ressuscités de Siméon, viennent attester de la divinité de Jésus.
  • Rôle de Nicodème et de Joseph d’Arimathie : Nicodème prend un rôle plus actif en défendant Jésus et, après la crucifixion, Joseph d’Arimathie est emprisonné par les autorités juives puis libéré miraculeusement.

Détails supplémentaires et/ou contradictions

L’Évangile de Nicodème ajoute des éléments absents des Évangiles canoniques et inclut des contradictions ou des aspects divergents :

  • Descente aux Enfers : La descente de Jésus aux Enfers est un élément majeur de cet écrit, décrivant en détail son arrivée dans le monde souterrain, où il libère les âmes des patriarches et des prophètes, comme Adam, Ève, Abraham, David, etc. Ce thème, mentionné de manière allusive dans 1 Pierre 3:19 et dans le Credo, est absent des Évangiles.
  • Pilate en figure favorable : Pilate est représenté sous un jour plus bienveillant dans les Actes de Pilate, voire comme un homme perplexe face à la condamnation de Jésus. Il va même jusqu’à défendre Jésus à plusieurs reprises, ce qui contraste avec le portrait plus neutre ou sévère de Pilate dans les Évangiles canoniques.
  • Rôle des pharisiens et des chefs religieux : Dans ce texte, les chefs religieux sont davantage des antagonistes oppressifs, cherchant à éliminer toute trace de Jésus et persécutant ses partisans, comme Joseph d’Arimathie, après l’ensevelissement de Jésus.


L’Évangile de Nicodème et la réhabilitation de Pilate : Une relecture des événements favorable à la Rome christianisée ?

La datation de l’Évangile de Nicodème (ou Actes de Pilate) aux alentours du 4e siècle – notamment après la conversion de Constantin au christianisme en 312 – ouvre la possibilité que ce texte ait été influencé par les changements politiques et religieux de l’époque. On parle également du rôle de l’entourage du co-empereur Maximin II Daïa. (qui occupe la fonction de César en 305 puis d’Auguste de 310 à 313 dans le cadre du système de la Tétrarchie. )
Après la conversion de Constantin, l’Empire romain, qui avait persécuté les chrétiens, se transforme progressivement en protecteur du christianisme, cherchant à intégrer cette nouvelle foi dans la structure étatique.

Dans cette perspective, l’Évangile de Nicodème pourrait avoir été écrit ou popularisé pour réhabiliter des figures romaines jusque-là perçues négativement dans les traditions chrétiennes. Ponce Pilate devient, dans cet écrit, une figure moins hostile et plus bienveillante envers Jésus, marquée par des hésitations et même par une sympathie latente pour lui.

Voici des éléments de ce texte qui pourraient traduire une volonté de relecture rétrospective, alignée avec les intérêts de l’Empire romain converti au christianisme :

1. Pilate comme une figure de bienveillance et de neutralité

Dans les Actes de Pilate, on observe que Pilate est souvent dépeint comme un gouverneur perplexe, écoutant et interrogeant Jésus de manière bien plus détaillée que dans les Évangiles canoniques. Il se montre indécis et réticent à condamner Jésus, au point de défendre son innocence à plusieurs reprises. Par exemple, il engage des dialogues où il demande aux chefs religieux juifs de justifier leur hostilité envers Jésus, ajoutant ainsi des éléments de défense pour Jésus.

« Pilate leur dit : ‘Quel mal a fait cet homme ? Je ne trouve rien en lui qui mérite la mort. Il est innocent.’ »

Cette attitude renforce l’idée que Pilate n’est pas l’initiateur de la condamnation de Jésus, mais plutôt un administrateur contraint par la pression des autorités juives. Ce portrait pourrait refléter un désir de l’Empire romain de se dissocier des actions injustes du passé, en présentant Pilate comme un agent presque neutre, voire compatissant, face à la Passion.

2. L’intégration de Pilate dans une narration pro-chrétienne

Dans le contexte post-constantinien, l’Empire romain voulait intégrer pleinement le christianisme à son pouvoir et à sa culture. Les Actes de Pilate présentent Pilate comme un gouverneur qui, bien que romain, se montre sensible aux enseignements de Jésus et moins responsable de sa mort. En adoucissant l’image de Pilate, les autorités chrétiennes et romaines pouvaient atténuer la perception de Rome comme un persécuteur originel des chrétiens et renforcer l’idée d’une Rome protectrice de la foi.

« Nicodème répondit à Pilate : ‘Cet homme que tu veux condamner n’a rien fait qui mérite la mort, car il est juste et accomplit de grandes œuvres parmi nous.’ Pilate se demanda : ‘Pourquoi donc cherchent-ils à le mettre à mort ?’ »

Dans cet échange, Pilate est représenté comme un homme de bonne foi qui cherche la vérité, alors que dans les Évangiles canoniques, sa condamnation est plus rapide et expéditive. Ce changement accentue l’idée d’un Pilate influencé par des pressions extérieures, ce qui pourrait refléter une volonté de dissocier l’administration romaine des injustices passées.

3. Une relecture de l’histoire romaine sous une lumière chrétienne

Le portrait bienveillant de Pilate dans les Actes de Pilate peut aussi être compris comme une tentative de réécrire l’histoire de la Passion dans un sens favorable à l’Empire, alors que celui-ci adopte le christianisme. L’Empire, à travers cette révision, se place du côté de Jésus et de ses disciples, tout en déplaçant la responsabilité de sa crucifixion vers les chefs religieux juifs, qui deviennent les principaux instigateurs.

Dans cette relecture, Rome n’est plus l’ennemi du Christ, mais un symbole de justice, ce qui permet de construire un récit où l’Empire est désormais un allié des chrétiens. … quitte à renforcer la responsabilité (réelle) du Sanhedrin. Cette approche vise également à légitimer l’autorité de l’Empire nouvellement converti et à affermir sa position en tant que promoteur de la foi chrétienne, tout en renvoyant les persécutions passées aux erreurs de l’ère pré-chrétienne.

4. La perspective de réconciliation entre Rome et le christianisme

Les Actes de Pilate, en réhabilitant Pilate et en atténuant l’implication romaine dans la crucifixion de Jésus, pourraient traduire une tentative de réconciliation. Pour le pouvoir romain nouvellement chrétien, il était essentiel de montrer que, malgré les persécutions passées, Rome pouvait désormais être vue comme une alliée du Christ et des valeurs chrétiennes. La figure de Pilate est donc assouplie, et son rôle est humanisé, voire sanctifié dans certaines traditions ultérieures (Pilate est même considéré comme saint dans certaines Églises orientales).

Ainsi, l’Évangile de Nicodème, en offrant cette relecture de Pilate, semble remplir une fonction politique et théologique : il efface partiellement la culpabilité romaine dans la mort de Jésus, tout en préparant le terrain pour une Rome chrétienne, protectrice de la foi et gardienne de la justice.

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