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Mandylion d’Édesse
Le Mandylion d’Édesse, également appelé Image d’Édesse, est l’une des plus anciennes et des plus célèbres traditions chrétiennes relatives à une image du visage du Christ. Selon la forme tardive de la légende, cette image aurait été miraculeusement imprimée sur une étoffe et conservée dans la ville d’Édesse, l’actuelle Şanlıurfa, dans le sud-est de la Turquie.
Son histoire est cependant complexe. Les premières sources relatives au roi Abgar ne parlent pas encore d’une image miraculeuse : celle-ci apparaît progressivement au cours des siècles. À partir du Moyen Âge byzantin, l’Image d’Édesse devient une célèbre relique acheiropoïète, c’est-à-dire réputée « non faite de main d’homme ».
Son importance pour l’histoire du Saint Suaire tient surtout à une hypothèse formulée au XXe siècle : le Mandylion et le Saint Suaire de Turin pourraient-ils être un seul et même objet, conservé plié de manière à ne laisser apparaître que le visage ? Cette théorie, notamment défendue par Ian Wilson, a suscité de nombreux travaux et tout autant de controverses. 1
De la légende d’Abgar à l’Image d’Édesse
La tradition commence avec Abgar, roi d’Édesse. Selon une légende chrétienne ancienne, le souverain, atteint d’une maladie, aurait entendu parler des guérisons accomplies par Jésus et lui aurait écrit pour lui demander de venir à Édesse.
Au début du IVe siècle, Eusèbe de Césarée rapporte cette correspondance dans son Histoire ecclésiastique. Il affirme avoir traduit les lettres conservées dans les archives d’Édesse. Dans cette première version connue, aucune image du Christ n’est encore mentionnée : l’histoire porte sur les lettres échangées entre Abgar et Jésus et sur la mission ultérieure du disciple Thaddée à Édesse. 2
La tradition évolue ensuite. Dans la Doctrine d’Addaï, texte syriaque généralement daté de la fin du IVe ou du début du Ve siècle, le messager d’Abgar, Hannan, est présenté comme un peintre. Il réalise un portrait de Jésus et le rapporte au roi. À ce stade encore, l’image est donc décrite comme une œuvre humaine et non comme une empreinte miraculeuse. 3
La tradition du Mandylion ne naît donc pas sous sa forme définitive : elle se construit progressivement, passant d’une correspondance entre Abgar et Jésus à l’existence d’un portrait, puis à celle d’une image réputée miraculeuse.
Une image « non faite de main d’homme »
Au VIe siècle, la tradition connaît une transformation importante. L’image n’est plus simplement un portrait peint : elle devient une image miraculeuse du Christ.
L’historien byzantin Évagre le Scholastique, écrivant à la fin du VIe siècle, rapporte que lors du siège d’Édesse par les Perses en 544, la ville aurait été protégée avec l’aide d’une image du Christ « faite par Dieu » et non de main humaine. Cette mention constitue une étape essentielle dans la formation de la tradition de l’image acheiropoïète. 4
Au fil des siècles, plusieurs versions du récit apparaissent. Selon l’une d’elles, Jésus aurait appliqué un linge sur son visage, y laissant miraculeusement son empreinte avant que l’étoffe ne soit envoyée au roi Abgar.
Le Mandylion acquiert alors une place majeure dans la tradition chrétienne orientale : il devient l’archétype de l’image authentique du Christ et l’un des exemples les plus célèbres d’image acheiropoïète.
Le transfert du Mandylion à Constantinople en 944
Le premier événement concernant le Mandylion qui soit particulièrement bien documenté est son transfert d’Édesse à Constantinople en 944.
À cette date, les Byzantins obtiennent l’image après des négociations avec l’émirat d’Édesse. La relique est solennellement accueillie dans la capitale impériale sous le règne de Romain Ier Lécapène.
Une homélie composée pour cette translation, ainsi que plusieurs textes byzantins, témoignent de l’importance considérable accordée à l’objet. Le Mandylion devient à Constantinople une relique impériale et liturgique majeure. 5
Le 16 août, l’Église byzantine commémore encore aujourd’hui la translation de l’Image d’Édesse à Constantinople.
Le Mandylion représentait-il seulement le visage ?
C’est ici que commence la principale controverse liée au Saint Suaire.
Dans la plupart des représentations médiévales, le Mandylion prend la forme d’un linge rectangulaire portant le visage du Christ. Cette iconographie correspond également à la manière dont la tradition byzantine l’a généralement compris.
Cependant, certains textes ont été interprétés comme laissant entendre que l’objet pouvait être plus grand qu’une simple serviette faciale. C’est sur ce type d’indice que plusieurs chercheurs ont construit l’hypothèse d’une identification avec le Saint Suaire.
Ian Wilson : le Suaire plié en quatre
En 1978, l’historien et écrivain britannique Ian Wilson propose une reconstruction devenue célèbre : le Mandylion d’Édesse serait en réalité le Saint Suaire de Turin, replié de manière à ne laisser apparaître que le visage. 6

Wilson s’appuie notamment sur une expression grecque parfois traduite par « plié en quatre », qu’il interprète comme une description possible d’un grand linge replié plusieurs fois. Dans cette configuration, seule la partie centrale portant le visage aurait été visible dans un cadre ou un reliquaire.
Cette hypothèse permettrait d’expliquer une difficulté évidente : comment un linge portant l’image d’un corps entier aurait-il pu être décrit pendant plusieurs siècles comme une simple image du visage ?
Pour Wilson, l’objet aurait été volontairement conservé sous cette forme, peut-être parce que l’exposition d’un corps nu et supplicié était jugée inconvenante ou parce que la véritable nature de la relique avait progressivement été oubliée. 7
Des textes évoquant le corps entier ?
Les défenseurs de l’identification entre le Mandylion et le Suaire invoquent également quelques textes dans lesquels l’image d’Abgar semble dépasser le seul visage.
L’un des plus souvent cités est le Codex Vossianus Latinus Q 69, conservé à Leyde. Le manuscrit contient une tradition attribuée à un récit plus ancien selon laquelle le roi Abgar aurait reçu un linge portant non seulement le visage mais une image plus étendue du corps du Christ. Cette source a notamment été étudiée par Gino Zaninotto. 8
La valeur de ce texte pour identifier le Mandylion au Suaire reste cependant discutée : il s’agit d’une tradition tardive et sa relation exacte avec les récits primitifs d’Édesse est difficile à établir. 9
1204 : que devient l’Image d’Édesse ?
Le sac de Constantinople par les croisés en 1204 constitue un autre moment décisif. Une quantité considérable de reliques et d’objets précieux est alors dispersée vers l’Occident.
Le devenir du Mandylion après cet événement est difficile à reconstituer. Il serait toutefois trop simple d’affirmer qu’il « disparaît définitivement en 1204 ». Plusieurs traditions ultérieures revendiquent en effet la possession d’images considérées comme le Mandylion ou comme des copies de celui-ci, notamment à Rome et à Gênes. L’identification de ces objets avec l’original d’Édesse demeure problématique. 9
C’est précisément cette incertitude qui a favorisé plusieurs hypothèses visant à relier la disparition de l’image byzantine à l’apparition du Saint Suaire en Occident au XIVe siècle.
Du Mandylion au Saint Suaire : le problème des années 1204–1350
Entre le sac de Constantinople en 1204 et les premières attestations certaines du Saint Suaire associé à Geoffroy de Charny au XIVe siècle subsiste une période historiquement difficile à documenter.
Plusieurs scénarios ont été proposés pour combler cette lacune :
- le passage du linge entre les mains des croisés ;
- une conservation secrète par les Templiers ;
- un transfert parmi les reliques de Constantinople acquises par Louis IX ;
- un passage par la Sainte-Chapelle de Paris ;
- une transmission privée avant son apparition dans la famille de Charny.
Aucune de ces hypothèses ne dispose aujourd’hui d’une chaîne documentaire continue permettant de reconstituer avec certitude le trajet de l’objet.
Hilda Leynen et l’hypothèse de la Sainte-Chapelle
En 1992, la chercheuse belge Hilda Leynen publie dans la revue Soudarion une étude intitulée À propos du Mandilion. Elle examine notamment les inventaires des reliques de la Sainte-Chapelle de Paris. 10
Son hypothèse est que le Mandylion aurait pu faire partie des reliques provenant de Constantinople et acquises par le roi Louis IX au XIIIe siècle. Leynen tente ensuite d’expliquer les variations observées dans les inventaires de la Grande Châsse et envisage que la relique ait pu quitter la Sainte-Chapelle avant son apparition dans l’environnement de Geoffroy de Charny.
Le père André-Marie Dubarle reprendra et développera plusieurs éléments de cette recherche dans ses travaux consacrés à l’histoire ancienne du Saint Suaire. 11
Cette reconstruction est particulièrement intéressante parce qu’elle repose sur l’étude d’inventaires médiévaux réels. Elle n’en demeure pas moins une hypothèse : les documents ne permettent pas d’identifier avec certitude le Mandylion de la Sainte-Chapelle au Suaire de Turin.
Les Templiers : une autre piste
Une autre hypothèse attribue aux Templiers un rôle dans la conservation du linge après 1204.
Ian Wilson avait déjà envisagé cette possibilité. En 2009, l’historienne italienne Barbara Frale, spécialiste des archives du procès des Templiers, lui donne une nouvelle importance en proposant que certaines descriptions de l’« idole » vénérée par les Templiers puissent correspondre à une image du Christ proche du Saint Suaire. 12
Elle invoque notamment le témoignage d’Arnaut Sabbatier, reçu dans l’ordre en 1287, qui déclare avoir été conduit devant une longue pièce de tissu portant une figure humaine. Frale interprète ce témoignage dans le cadre d’une possible conservation du Suaire par les Templiers. :chatgpt-content-reference{index= »1″}
Cette interprétation a cependant été vivement discutée. Des historiens comme Andrea Nicolotti ont contesté la lecture de certains documents et estiment que les sources du procès des Templiers ne permettent pas d’établir qu’ils aient possédé le Saint Suaire. 13
La piste templière demeure donc une hypothèse historique stimulante, mais non démontrée.
Le Mandylion et l’iconographie du Christ
Indépendamment de son éventuelle identification avec le Saint Suaire, le Mandylion occupe une place capitale dans l’histoire des images chrétiennes.
Dans la tradition byzantine, il devient une justification théologique majeure de la représentation du Christ : puisque le Christ aurait lui-même laissé son visage sur un tissu, représenter son apparence ne pouvait être considéré comme une invention purement humaine.
Le Mandylion a ainsi influencé une longue série d’icônes de la Sainte Face, où le visage du Christ apparaît frontalement sur un linge tenu ou présenté comme une relique.
Cette question rejoint directement celle des recherches de Paul Vignon, Ian Wilson, Heinrich Pfeiffer ou Giulio Fanti : certaines caractéristiques du visage traditionnel du Christ pourraient-elles provenir d’une ancienne image réputée authentique ?
La question demeure indépendante, au moins en partie, de l’identification précise du Mandylion au Suaire : même si les deux objets étaient différents, la tradition de l’Image d’Édesse a incontestablement joué un rôle important dans la formation de l’iconographie chrétienne.
Synthèse :
| Élément | État de la question |
|---|---|
| Correspondance entre Abgar et Jésus | Tradition attestée chez Eusèbe au début du IVe siècle. |
| Portrait de Jésus envoyé à Abgar | Attesté dans la Doctrine d’Addaï, où l’image est encore décrite comme peinte. |
| Image miraculeuse « non faite de main d’homme » | Tradition attestée plus tardivement, notamment au VIe siècle. |
| Présence du Mandylion à Édesse | Solidement ancrée dans la tradition byzantine. |
| Transfert à Constantinople en 944 | Événement historiquement bien documenté. |
| Mandylion = Saint Suaire | Hypothèse moderne, particulièrement développée par Ian Wilson. |
| Mandylion montrant un corps entier | Quelques textes tardifs sont invoqués ; leur interprétation demeure discutée. |
| Passage par les Templiers | Hypothèse proposée mais non démontrée. |
| Passage par la Sainte-Chapelle | Hypothèse développée par Hilda Leynen et André-Marie Dubarle à partir des inventaires. |
| Trajet continu jusqu’à Geoffroy de Charny | Aucune documentation continue ne permet actuellement de l’établir. |
Une question toujours ouverte
L’histoire du Mandylion illustre toute la difficulté de l’étude des reliques anciennes : les traditions religieuses, les textes, l’iconographie et les objets matériels ne progressent pas toujours au même rythme.
Il est certain qu’une célèbre Image d’Édesse fut vénérée dans le monde byzantin et transférée à Constantinople en 944. Il est également certain que la tradition entourant cette image s’est profondément transformée entre l’époque d’Eusèbe et le Moyen Âge.
La question décisive reste donc entière : l’objet conservé à Édesse était-il seulement une image du visage du Christ, ou pouvait-il être un linge beaucoup plus grand, dont seule une partie était visible ?
L’hypothèse proposée par Ian Wilson apporte une réponse élégante à cette difficulté et explique pourquoi elle continue d’intéresser les chercheurs. Mais les sources actuellement disponibles ne permettent pas de considérer l’identification du Mandylion au Saint Suaire comme historiquement démontrée.
Elle reste cependant l’une des pistes les plus importantes pour qui cherche à comprendre l’histoire possible du Saint Suaire avant son apparition documentée en Occident.
Bibliographie
- Bonet-Maury, G. (1887). La légende d’Abgar et de Thaddée et les missions chrétiennes à Édesse (108-180). Revue de l’histoire des religions, 16, 269-283.
- Savio, P. (1957). Ricerche storiche sulla Santa Sindone. Turin.
- Wilson, I. (1978). The Turin Shroud. London: Gollancz.
- Cameron, A. (1983). The history of the Image of Edessa: The telling of a story. Harvard Ukrainian Studies, 7, 80-94.
- Cormack, R. (1985). Writing in Gold: Byzantine Society and Its Icons. London: George Philip.
- Fiey, J. M. (1987). Image d’Édesse ou Linceul de Turin : qu’est-ce qui a été transféré à Constantinople en 944 ? Revue d’histoire ecclésiastique, 82(2), 271-277.
- Wilson, I. (1991). Holy Faces, Secret Places: The Quest for Jesus’ True Likeness. London: Doubleday.
- Leynen, H. (1992). À propos du Mandilion. Soudarion.
- Desreumaux, A. (1993). Histoire du roi Abgar et de Jésus : présentation et traduction du texte syriaque intégral de la Doctrine d’Addaï. Turnhout: Brepols.
- Zaninotto, G. (1993). The Codex Vossianus Latinus Q 69 and the Shroud of Turin.
- Drijvers, H. J. W. (1998). The Image of Edessa in the Syriac tradition. In H. L. Kessler & G. Wolf (Eds.), The Holy Face and the Paradox of Representation (pp. 13-31). Bologna: Nuova Alfa.
- Dubarle, A.-M., & Leynen, H. (1998). Histoire ancienne du linceul de Turin. Tome II : 944-1356. Paris: François-Xavier de Guibert.
- Frale, B. (2009). I Templari e la sindone di Cristo. Bologna: Il Mulino.
- Nicolotti, A. (2011). I Templari e la Sindone. Storia di un falso. Rome: Salerno Editrice.
- Nicolotti, A. (2014). From the Mandylion of Edessa to the Shroud of Turin: The Metamorphosis and Manipulation of a Legend. Leiden: Brill.
- Guscin, M. (2016). The Tradition of the Image of Edessa. Newcastle upon Tyne: Cambridge Scholars Publishing.
- Wilson, 1978 ; Cameron, 1983 ; Fiey, 1987 ; Wilson, 1991 ; Dubarle & Leynen, 1998 ; Nicolotti, 2014 ; Guscin, 2016[↩]
- Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, I, 13[↩]
- Desreumaux, 1993[↩]
- Cameron, 1983 ; Drijvers, 1998[↩]
- Cameron, 1983 ; Fiey, 1987 ; Nicolotti, 2014[↩]
- Wilson, 1978[↩]
- Wilson, 1978 ; Wilson, 1991[↩]
- Zaninotto, 1993[↩]
- Nicolotti, 2014[↩][↩]
- Leynen, 1992[↩]
- Dubarle & Leynen, 1998[↩]
- Frale, 2009[↩]
- Nicolotti, 2011[↩]