Mémoire au professeur Arthur Loth

Mémoire de Secondo Pia

au professeur Arthur Loth

Ecrit le 29 juin 1907 par Secondo Pia.

publié dans l’ouvrage d’Arthur Loth, (1908),

La Photographie du Saint Suaire de Turin
p 17-21

Numérisé par Monique Cuer

Transcription

MÉMOIRE

à propos de la reproduction photographique du Saint Suaire de Turin

réalisée dans la nuit du 28 mai 1898.

Au professeur Arthur Loth

Lorsqu’en mai 1898, alors que le temps approchait de l’ostension solennelle du Saint Suaire, on pensa à le reproduire en photographie. J’en fis la proposition à mes frais et en renonçant à toute propriété artistique.

Ma proposition, par l’appui que lui donna, avec son autorité, M. le baron Manno, qui m’honore de son amitié, fut bien accueillie par notre bon abbé Humbert, qui eut la bonté de me donner à moi seul une autorisation spéciale de travailler.

Je m’y mis avec une grande préoccupation, d’autant plus qu’il s’agissait d’exécuter la photographie de ce que je n’avais jamais vu, et qu’au dire de ceux qui l’avaient observé pendant les ostensions précédentes, il ne présentait que des marques bien faibles ; ajoutez-y l’incertitude sur la manière dont il serait illuminé et dans quelles conditions j’aurais pu procéder. Et en effet, les difficultés qui se présentèrent furent considérables.

D’abord, je fis construire, tout exprès, un échafaudage devant l’autel où était exposée la sainte relique, et j’y plaçai mon appareil, format 50/60, le jour du 25 mai, premier jour de l’ostension. Mais un obstacle bien grave à mon exécution fut la façon dont était éclairé le Saint Suaire, c’est-à-dire les deux phares électriques placés vis-à-vis de l’autel, aux deux coins de mon échafaudage, qui concentraient leurs rayons lumineux sur les deux points de leur convergence et rendaient de cette manière bien inégale l’illumination sur l’étendue de toute la surface.

J’ai cherché à remédier à cet inconvénient par l’application de deux verres dépolis devant le projecteur pour obtenir une lumière plus diffuse et homogène. Cependant, la chaleur émanant des phares (l’un de 1 000 et l’autre de 950 bougies ) les brisa cinq minutes après la première pose.

Comme l’on devait ouvrir l’église à la multitude justement impatiente, je dus remettre mon travail.

En attendant, on appliqua bien soigneusement au devant chaque phare une glace dépolie à une distance de 1 m. 95 cm pour empêcher le brisement, et je répétai mon travail le jour de 28 mai à 9 heures 32 (du soir) même cette fois, et il est m’est arrivé d’autres contretemps.

Dans l’espace des trois jours, on avait appliqué au devant du Saint Suaire, pour le protéger contre la poussière, une glace en cristal, ce qui rendit encore plus difficile mon travail. J’ai dû placer l’échafaudage et l’appareil à une plus grande distance, c’est-à-dire à huit mètres, parce que les phares et les décorations de l’église se reproduisaient sur le cristal.

Une autre difficulté pas moindre se présenta dans la source lumineuse, parce que la pose, devant nécessairement être longue, il me fallait avoir une lumière constante et sans interruption : c’est alors que j’ai trouvé une grande politesse et une aide bien efficace en la personne qui était chargée de ce service, et par elle j’ai obtenu tout ce qu’il me fallait.

C’était fâcheux, cependant, que les deux phares, dont le courant électrique était alimenté par des forces motrices placées en deux endroits séparés, n’avaient pas la même intensité lumineuse, c’est-à-dire, comme j’ai déjà fait observer, l’un était de 1 000 chandelles (bougies) et l’autre seulement de 950, ce qui peut être constaté en examinant les plaques photographiques.

Toutes ces choses sont confirmées par un acte notarié rédigé par le notaire Chevalier Giuseppe Cantu de Turin, et signé par témoins, et duquel on a déjà parlé dans quelques publications.

J’ai exécuté deux poses sur des plaques 50/60 : la première, de 14 minutes, et la deuxième, de 20 minutes. L’objectif était un Votglander avec un diaphragme de deux millimètres, avec un écran jaune d’une nuance très légère 1
J’ai employé des plaques orthochromatiques de la maison Edward. Je les ai développées dans une solution ordinaire d’oxalate ferreux, sans aucune préparation chimique qui aurait pu altérer de quelque manière le résultat normal habituel de mon travail.

Enfermé dans la cabinet, tout absorbé à mon oeuvre, j’ai ressenti une forte émotion quand, pendant le développement, j’ai vu dès le commencement apparaître sur la plaque la Saint Face , avec tant d’évidence que j’en restais surpris et content, puisque je pouvais être dès lors sûr du bon résultat de mon entreprise.

Ensuite j’ai fixé la plaque dans une solution d’hyposulfite de soude.

C’est, d’après ce que je viens d’écrire, que je n’ai jamais eu la prétention d’inventer une méthode spéciale, et je n’ai non plus employé de ruses, telles que certaines personnes voudraient donner à croire ; mais peut-être ma longue pratique m’a-t-elle servi, quoique je ne fusse qu’un amateur, en reproduisant des peintures et des objets colorés, la plupart dans des endroits peu illuminés, où il faut une longue pose.

Je puis assurer sur ma parole d’honneur que ni les épreuves négatives ou clichés originaux, ni par conséquent les épreuves successives destinées à la reproduction des positives, n’ont été d’aucune manière retouchées, et à l’appui d’une déclaration aussi catégorique, je pourrais présenter le témoignage de beaucoup de personnages qui, s’intéressant avec bienveillance à mon ouvrage, ont eu l’occasion d’en voir les clichés originaux, le jour après la pose.

On a dit que la photographie a été faite sur transparence, mais cette objection ne peut pas subsister, parce que tout le monde sait que le Saint Suaire, à cause des mauvaises conditions dans lesquelles il a été réduit par l’œuvre des temps et des accidents, est cousu sur une doublure de soie rouge, qui empêche toute sorte de transparence.

Pour expliquer toute chose, coûte que coûte, on a voulu attribuer le résultat positif de ma plaque photographique à une surexposition, produite par quelque phénomène chimique inattendu ou de quelque procédé spécial pendant le développement. Mais, en mettant de côté ce que j’ai dit sur le procédé normal que j’ai employé pour développer les plaques photographiques originales, l’objection de la surexposition est démentie très clairement par la première photographie originale que j’ai faite par essai d’exposition, et de laquelle je vous envoie une copie négative sur plaque. Dans cette photographie, outre le Saint Suaire, on trouve aussi reproduit l’encadrement et une portion de l’autel sur lequel la sainte relique était exposée ; or, il est très évident que s’il était survenu une surexposition dans la plaque, les deux anges qui sont aux deux côtés auraient aussi résulté positifs comme le Saint Suaire, c’est-à-dire de la couleur blanche, et par conséquent noirs après le tirage sur papier, ne pouvant pas être admis que la surexposition soit survenue seulement dans quelque partie de la plaque photographique.

Des studieux [chercheurs : studiosi en italien] accrédités de l’art de la chimie photographique ont conclu [ avant de savoir ] qu’elle aurait dû être la pose, sans connaître, avant de faire une telle affirmation, la force lumineuse dont j’aurais pu disposer, l’objectif, l’ouverture portée par le diaphragme dont je me suis servi, s’il avait l’écran jaune ou s’il ne l’avait pas, quelle était la qualité de la plaque et le degré de leur sensibilité, et surtout quelles étaient les difficultés, précises, que présentait la reproduction photographique du Saint Suaire, but de mon travail.

Voilà, Monsieur, tout simplement et tout sincèrement exposés en peu de mots, la manière dont j’ai pu exécuter cette œuvre bien importante.

J’espère que mes franches déclarations réussiront à détruire toutes les hypothèses qu’on a crues faire, et que vous et d’autres érudits personnages, avez vu combattre avec beaucoup de valeur, et en démontrer l’inexistence, et défendre aussi vaillamment la loyauté avec laquelle il a été conduit par moi, ce travail photographique, loyauté mise en doute avec tant de légèreté par des personnes qui, pour leur indicible valeur, auraient dû se montrer plus prudentes dans leurs jugements.

La meilleure récompense de mon travail a été d’en voir le succès, et plus encore d’avoir éveillé des discussions importantes sur notre sainte Relique.

Turin, le 29 juin 1907

Signé
l’avocat Secondo Pia

— Notes —
  1. note de Arthur Loth :

    (1) Répondant à une objection de M. de Mély, M. l’abbé Noguier de Malijay, ancien professeur de science et habile photographe, disait à ce sujet : « Si Pia a posé 20 minutes, comme on le dit, c’est que, sans doute, il s’est servi de plaques orthochromatiques lentes et a dû placer un écran coloré devant son objectif, pour faire mieux ressortir l’empreinte humaine sur le fond jaunâtre de la toile. À sa place, nous aurions certainement opéré de cette façon. » (Le Saint Suaire de Turin, p. 8, Paris 1903. ) [↩]

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