Photographies et tirages correspondants exécutés par M. Giovanni Battista Judica Cordiglia

Photographies et tirages correspondants exécutés

par M. Giovanni Battista Judica Cordiglia

Analyse par Sylvain Bourgois

Msgr Giovanni Saldarini, Gian Battista Judica Cordiglia en 1991 1

Sources :

Cette analyse exploite les données présentes notamment dans :
– Giovanni Battista Judica-Cordiglia, ( 1975 ) « Comment a été photographié le Saint Suaire », publié en 1975 dans l’ouvrage La Sindone, Éditions Dino.

– Commission Pellegrino ( 1976 ) « Authentification notariale des photographies (indications techniques) », p. 26-30 , Rapport Pellegrino ;
– Giovanni Battista Judica-Cordiglia, ( 1976 ) « Comment s’est déroulée la prise de vue photographique du Saint Suaire lors de l’inspection privée du 16 juin 1969 », p. 93-101 du même rapport ;

– Giovanni Battista Judica-Cordiglia, G. B. (1986). Entre les lumières et les ombres de la photographie apparaît le Christ du Suaire. Dans Centro Internazionale di Sindonologia (Éd.) ( 1986) , La Sindone. La storia. La scienza (pp. 151–159). Torino, Italie : Edizioni Centrostampa.

Tableau de synthèse :

Le tableau ci-dessous présente une synthèse analytique des informations techniques relatives aux photographies mentionnées dans l’ annexe A au procès-verbal notarié du 4 octobre 1973 dans le Rapport Pellegrino de 1976, concernant les prises de vue réalisées par Giovanni Battista Judica Cordiglia. entre 1969 et 1973. 2

Nous esquissons ensuite une analyse de la grande pertinence des choix techniques ayant permis de produire des images de qualité.

Loin d’une simple reproduction visuelle, la campagne menée par Giovanni Battista Judica Cordiglia apparaît comme une véritable opération d’enregistrement scientifique du linge, destinée à documenter avec précision ses propriétés matérielles, optiques et chromatiques.

Tableau analytique des choix techniques de Giovanni Battista Judica Cordiglia de 1969 3

SérieType de vueCouleurImagePelliculeFormatRéférenceNbÉclairageFiltreSujet / zoneRemarques
aEnsembleNBNégatifAgfa10,2×12,7301—vue généraletirage correspondant
aEnsembleNBPositif3M Minnesota fotomeccanica10,2×12,7301—vue généraletirage
aEnsembleNBNégatifKodak Professional10,2×12,7571lumière de Woodfiltre UVvue généralefluorescence UV.
aEnsembleNBPositif3M Minnesota fotomeccanica10,2×12,757 bis1lumière de Woodfiltre UVvue généralefluorescence UV.
aEnsembleNBNégatifKodak Professional10,2×12,7561lumière de Wood (réflexion)—vue générale—
aEnsembleNBPositif3M Minnesota fotomeccanica10,2×12,756 bis1lumière de Wood (réflexion)—vue générale—
bEnsembleCouleurNégatifKodak Ektacolor L Professional10,2×12,731lampe NitratofWratten 80Avue généralefluorescence IR.
cEnsembleCouleurDiapositiveKodak Ektachrome type B10,2×12,75101—vue générale—
dDétailNBNégatifAgfa10,2×12,741-455normal—détails—
dDétailNBNégatifKodak10,2×12,751-555lumière de Woodfiltre UVdétailsfluorescence UV.
dDétailNBNégatifKodak10,2×12,746-505lumière de Wood (réflexion)—détails—
eDétailCouleurNégatifKodak Ektacolor L Professional10,2×12,73781Wratten 80Avisagefluorescence IR.
eDétailCouleurNégatifKodak Ektacolor L Professional10,2×12,7380-3885Wratten 80Adétailsfluorescence IR.
eDétailCouleurPositifKodak Ektachrome type B10,2×12,7512-5165—détailsdiapositives
fDétailNBNégatifKodak Professional10,2×12,71251—arrière toilezone couture pied
gDétailNBNégatifAgfa10,2×12,7971—revers toilezone couture pied
hStructureNBNégatifAgfa10,2×12,7600-6023—trame textilezone sous le visage

Remarques :

Type de vue
La distinction entre vues d’ensemble et photographies de détail indique une double approche : documentaire globale et observation ciblée des détails.
Elle permet de comparer la structure générale du linge avec ses particularités locales.

Couleur
La présence de clichés en noir et blanc et en couleur montre une stratégie photographique complémentaire. Le noir et blanc favorise l’analyse des contrastes tandis que la couleur permet l’étude des tonalités et des taches.

Spectre

Lumière visible, lumière ultraviolette, fluorescence UV, fluorescence IR, réflexion IR.

Matériel utilisé

Appareils de prise de vues

— Une chambre de studio type Studio 7, à plaques, format 10,7 × 12,7 cm, de la firme Ditta Lupo, de Turin.

— Un objectif Schneider-Kreuznach, Symmar I : 5,6 de 150 mm (format normal pour 10,7 × 12,7 cm).

— Un objectif Schneider-Kreuznach, Symmar I : 5,6 de 210 mm (téléobjectif pour 10,5 × 12,7 cm).

Ce boîtier photographique ainsi que le pied à colonne utilisés par Giovanni Battista Judica Cordiglia sont exposés au Musée du Saint Suaire à Turin.

( Musée du Saint Suaire – Turin – Photographie Sylvain Bourgois )

Ce genre de modèle permettent de corriger très finement les effets de parallaxe et de déformation pour obtenir une reproduction plane fiable. Ce qui explique son usage pour les vues d’ensemble.

( extrait de la notice de la chambre Graflex Graphic View II (4×5) très utilisée à l’époque )

— Un appareil Mamiya Professional C 220 avec objectif Mamiya-Sekor 1:2,8 de 80 mm, format 6 × 6 cm, mise au point réflex.

— Un posemètre Lunasix 3 de Gossen (Angleterre), permettant des mesures précises de la lumière solaire et lunaire, avec les dispositifs additionnels correspondants.


— Appareil photo Exacta avec objectif Meritar 2,9 : 50 mm, 24 × 36 mm.

Pellicules photographiques

Voici une analyse succincte des données fournies par le photographe lui même :

Film / PelliculeTypeSensibilité spectraleContexte et fonction dans la campagne photographique
Agfapan IP 21 (plaque N&B)

10,2 × 12,7 cm
Plaque noir et blanc grand formatPanchromatique (visible complet)

Bonne résolution, stabilité chimique, contraste élevé
Support principal des prises de vue scientifiques générales du Suaire (vue longitudinale et secteurs). Permet une documentation précise du tissu et de l’image corporelle sous éclairage tungstène puissant (≈ 8000 W).
Kodak Plus-X Pan (N&B)Film noir et blanc panchromatiquePanchromatique (visible complet)

Grain fin, bonne latitude d’exposition
Utilisé pour compléter les plaques Agfa et pour les prises de vue de détails. Sert aussi de support pour certaines expériences UV et fluorescence.
Agfapan IP 15 (N&B basse sensibilité)Plaque noir et blancPanchromatique

Sensibilité plus faible permettant des expositions longues
Essais complémentaires avec temps d’exposition plus longs afin de tester la réponse du tissu et améliorer la précision de certaines zones du Suaire.
3M Lith Ortho S-FilmFilm photomécanique de reproductionOrthochromatique

Film à contraste très élevé
G.B Judica Cordiglia justifie son utilisation pour obtenir une image aussi contrastée que celle de Giuseppe Enrie sans filtre jaune.
Kodak Ektacolor L ProfessionalFilm négatif couleurSensibilité trichrome (RVB)

Film couleur multicouche pour éclairage artificiel
Utilisé pour les prises de vue couleur analytiques du Suaire sous éclairage tungstène (3200 K) avec filtre Wratten 80A. Permet d’enregistrer les différences chromatiques entre le lin, l’image corporelle brun-jaune et les taches sanguines.
Kodak Ektacolor S

rouleau 6 × 9
Film couleur pour exposition plus courteSensibilité trichrome
(RVB)

Adapté aux prises rapprochées
Employé notamment avec l’appareil Mamiya, afin de documenter certaines zones du tissu.
Kodak Ektachrome Type B

rouleau 6 × 9.
Film couleur inversible
(diapositive)
Sensibilité chromatique équilibrée

Conçu pour éclairage tungstène
Permet la production directe de diapositives couleur, utiles pour la projection et l’examen visuel comparatif des teintes du tissu et des taches.
Film IR 135

(35 mm)
Film lumière visible mais aussi au rayonnement infrarouge proche (environ 700–900 nm) noir et blanc

Sensible au visible et au proche infrarouge (≈700-900 nm)Utilisé avec filtre Wratten 87,
seule l’ IR est captée, ce qui permet d’examiner les différences de comportement optique entre le tissu, l’image et les traces de sang.

Eclairage et Sources lumineuses

Lumière blanche

 » Nous avons utilisé des lampes Osram Nitraphot à 3200° Kelvin, qui ont donné d’excellents résultats et se sont révélées optimales. Nous disposions d’environ 8 000 watts répartis en projecteurs, paraboles et caissons à lumière diffuse en mousseline blanche, etc.  »

Lampe Osram Nitratof
La lampe Nitratof est une source lumineuse artificielle utilisée en photographie scientifique et de reproduction. Elle produit un éclairage stable et puissant, adapté aux prises de vue en couleur avec correction par filtre.

Elle repose sur une ampoule à incandescence au tungstène, produisant une lumière continue et stable d’environ 3200 K, typique de l’éclairage de studio de l’époque.
Dans la documentation photographique du Saint Suaire, ce type d’éclairage permet d’obtenir une illumination homogène du textile et une restitution fidèle des couleurs, notamment lorsqu’il est associé à un filtre correcteur tel que le Wratten 80A, destiné à compenser ladominante chaude de la lumière tungstène. 4

Pour l’étude du suaire, ce type d’éclairage couplé à un filtre fleu (Wratten 80A) permet d’obtenir une restitution fidèle des couleurs réelles du tissu : jaune paille du lin, brunissement de l’image et teintes rougeâtres des traces sanguines.

Fluorescence Infra Rouge :

Ces lampes Osram Nitraphot , lampes à filament thermique, ont été également utilisées par G.B Judica Cordiglia pour une analyse dans le domaine des infrarouges.

Les rayons infrarouges ont en effet la capacité de pénétrer certaines couches superficielles et de révéler des structures invisibles en lumière ordinaire ou en ultraviolet. Cette technique permet ainsi de détecter d’éventuels tracés préparatoires, des contours sous-jacents, des différences de matériaux pouvant trahir l’intervention d’un procédé artistique. Elle peut également aider à identifier la présence éventuelle de pigments ou de substances appliquées sur le tissu, ainsi que des zones où l’image aurait été modifiée ou renforcée

Exemple :

C’est par exemple le cas avec certains pigments, comme Le bleu égyptien qui contient un composé appelé cuprorivaïte (CaCuSi₄O₁₀) qui possède la propriété de fluorescer dans l’infrarouge. Lorsqu’il est éclairé par une lumière visible, notamment rouge (≈610 nm), il réémet un rayonnement infrarouge proche autour de 910 nm, invisible à l’œil. Cette émission peut être enregistrée avec une caméra ou une pellicule sensible à l’infrarouge, ce qui permet de détecter la présence du pigment.

Détail de cercueil à fond jaune, Musée du Louvre- lumière visible et fluorescence IR. 5

Reconstitution du dispositif : 6

Selon ses explications, le système utilisé par G.B. Judica Cordiglia en 1969 peut être schématisé comme suit et repose sur trois éléments complémentaires :

  1. Source lumineuse riche en infrarouge.
    Deux lampes Osram Nitraphot 500 W à incandescence au tungstène (≈ 3200 K) éclairent le Linceul à 45°. Ce type de lampe émet un spectre continu comprenant la lumière visible (≈ 400–700 nm) mais surtout une part importante d’infrarouge au-delà de 700 nm, ce qui fournit l’énergie nécessaire pour l’imagerie infrarouge.
  2. Filtration optique infrarouge.
    Devant l’objectif est placé un filtre Kodak Wratten 87, qui bloque presque entièrement la lumière visible et ne laisse passer que le rayonnement infrarouge profond (≈ au-delà de 800 nm). L’image enregistrée ne provient donc plus de la lumière visible mais uniquement du rayonnement infrarouge réfléchi par le tissu.
  3. Pellicule sensible à l’infrarouge.
    La pellicule IR 135 (format 24 × 36 mm) qui a été utilisée possèdait une émulsion hyperpanchromatique capable de répondre non seulement au visible mais aussi au proche infrarouge (≈ 700–900 nm). Elle peut ainsi enregistrer l’infrarouge qui traverse le filtre.

Dans ces conditions, la photographie obtenue par G. B. Judica Cordiglia ne représentait plus les couleurs visibles du Suaire, mais la manière dont le lin, l’image corporelle et les taches de sang réfléchissent le rayonnement infrarouge. Les différences de composition ou d’altération du tissu peuvent alors apparaître sous forme de variations de tonalité sur l’image.

Dans le contexte de la campagne photographique de 1969, l’imagerie infrarouge visait donc à comparer la réponse du lin, de l’image et des taches dans le domaine infrarouge, afin de mettre en évidence d’éventuelles différences physiques ou chimiques invisibles en lumière ordinaire.

La photographie infrarouge agit presque à l’opposé de l’ultraviolet qui aussi été utilisé par le photographe.

CaractéristiqueUltravioletInfrarouge
Longueur
d’onde
courtelongue
Pénétration
dans la matière
très
faible
plus
profonde
Information
principale
couches
de surface
couches
sous-jacentes

Lumière ultraviolette :

Il faut ici noter que les démarches de G.B. Judica Cordiglia ont conduit à préparer la voie à une étude de la réflexion UV. et de la fluorescence UV qui sont des phénomènes différents, typiques de propriétés spécifiques.

Les déclarations du photographe en 1986 7 et l’analyse des dispositifs techniques mis en oeuvre est cohérente : le photographe précise qu’il a utilisé des lampes ultraviolet Philips avec des temps de pose court pour la réflexion UV et une lampe en lumière de Wood avec des temps de pause long pour la fluorescence U.V.

Il précise: « Pour les radiations UV, on travaille entre 3500 Å et 4000 Å, à l’aide de lampes à vapeur de mercure qui émettent une grande quantité de rayons UV exploitables en photographie, centrés autour d’une longueur d’onde de 3600–3700 Å.  » ( Giovanni Battista Judica Cordiglia, 1986)

Deux types d’analyse : Fluorescence UV , Réflexion UV.

Objectif d’analyse Dispositif photographiquePrincipe optique
Altérations du lin (effets thermiques éventuels) Réflexion UV Variations de réflexion du tissu sous ultraviolet.
Traces de sang, lin, empreintesFluorescence UV
(lumière de Wood)
Contraste entre zones fluorescentes du lin et zones non fluorescentes du sang.

Par ailleurs, les temps de pose cités par G.B. Judica Cordiglia révèlent immédiatement la nature des phénomènes photographiés. :

Type de priseTempsInterprétation
UV par réflexion2 sforte illumination UV
Fluorescence (Wood)10–15 minfluorescence très faible

1. réflexion UV. Analyse des altérations du tissu (structure du lin)


Objectif : détecter d’éventuelles modifications du lin, notamment celles qui pourraient résulter d’une action thermique ou chimique.

Principe physique : les altérations du lin, d’origine thermiques ou chimiques, modifieraient sa capacité de réflexion et d’absorption du rayonnement ultraviolet, ce qui produit des différences de tonalité dans l’image. Sous éclairage UV, ces zones altérées apparaîtraient alors plus sombres ou plus claires que le lin intact, ce qui se traduirait par des variations de tonalité dans l’image photographique

Dispositif photographique :

Photographie UV par réflexion (sans filtre)
– illumination du Suaire par lampes UV ;
– enregistrement direct de la lumière ultraviolette réfléchie par la surface du tissu.

Résultat recherché : observation des variations optiques du lin révélant des différences de matière ou d’altération.

2. fluorescence UV et Analyse des traces de sang

Photographie en lumière de Wood (fluorescence UV)

Objectif : repérer et délimiter les zones sanguines sur le tissu.
Principe physique :  la fluorescence est l’excitation d’une molécule par une lumière incidente d’un spectre compris entre 360 et 405 nm, c’est à dire le domaine ultraviolet. 

Les produits contenant des pigments fluorescents sont réactifs à la lumière ultraviolet ( UV ). Ils vont émettre alors dans le domaine visible ( bleu ici ).

Dispositif photographique :

– noir dans la pièce

– illumination du Suaire par lampes ultraviolettes ; ( lumière Wood ) ( lampes ultraviolet – Philips)
– filtre devant l’objectif (par exemple Kodak Wratten 2B) bloquant les UV réfléchis ; voire les I.R.
– l’appareil enregistre uniquement la lumière visible émise par fluorescence.

Résultat recherché : cela peut conduire à la mise en évidence des zones sanguines par contraste de fluorescence, mais aussi d’autres substances biologiques fluorescentes, .

En utilisant un filtre à lumière UV ( type Kodak Wratten 2B), on peut analyser la lumière visible émise … ( NB on peut ajouter un filtre I.R. au besoin ) On peut analyser cela en spectromètre ou prendre des photographies, comme l’a fait G.B. Judica Cordiglia.

Remarque : le sang présente généralement une fluorescence très faible ou nulle, alors que le lin peut émettre une fluorescence plus marquée sous ultraviolet. Les zones sanguines apparaissent donc plus sombres sur un fond fluorescent. 8

photographie de G.B. Judica Cordiglia parue dans Sindone Editions Dino (1975)

En 1975, l’éditeur Dino publia un luxueux volume intitulé La Sindone et dans lequel on trouve
Giovanni Battista JUDICA CORDIGLIA (p 155 – 161) et on trouve une photographie assez énigmatique correspondant à une prise de vue longitudinale ( p 162-163). Etrangement, la qualité de l’image est assez faible ce qui surprend vu les dispositifs techniques assez pertinents. .

Traitement négatif de la photographie de G.B. Judica Cordiglia telle que parue dans Sindone Editions Dino (1975)

 »  » le fond du tissu, de couleur ocre, avait pris une nuance grisâtre d’une intensité légèrement supérieure à ce que l’on nomme « gris moyen », tandis que la figure apparaissait en un gris plus clair, entre le cendré et des variantes infinies, plus ou moins foncées selon les zones où l’empreinte était plus nette, s’estompant vers le clair là où les contours devenaient incertains. Ce jeu de gris donnait l’impression que la figure était légèrement suspendue, un peu surélevée, donnant l’illusion d’une image en trois dimensions. L’image du Christ du Suaire semblait ainsi se situer à mi-chemin entre un négatif et un positif.  » ( Giovanni Battista Judica Cordiglia, 1986)

Traitement positif de la photographie de G.B. Judica Cordiglia obtenu à partir du tirage présent dans Sindone Editions Dino (1975)


Filtres

Filtre UV (ultraviolet)
Les filtres ultraviolets permettent de sélectionner ou bloquer certaines longueurs d’onde dans le spectre ultraviolet. Ils sont utilisés pour enregistrer la fluorescence ou améliorer le contraste de certaines substances organiques.
Dans l’étude du Saint Suaire, l’emploi d’un filtre UV avec une lumière de Wood permet d’isoler les phénomènes de fluorescence de certaines substances présentes sur les fibres du lin. Cette technique peut aider à distinguer l’image corporelle jaunie, les taches de sang et d’éventuelles contaminations organiques ou restaurations, en révélant des réactions optiques invisibles en lumière normale.

Filtre Wratten 80A
Lefiltre Wratten 80A est un filtre bleu correcteur de température de couleur utilisé en photographie couleur. Il sert à adapter une pellicule équilibrée pour lumière du jour à un éclairage au tungstène en corrigeant la dominante chaude de ce type d’éclairage.
Dans la photographie du Saint Suaire, ce filtre permet de restituer plus fidèlement les teintes naturelles du tissu : jaune paille du lin, brunissement de l’image et rouge sombre des taches sanguines. Il contribue ainsi à documenter avec précision les variations chromatiques du linge dans les prises de vue en couleur.

Pertinence des choix techniques de Gian Battista Judica Cordiglia dans la documentation photographique du Saint Suaire

L’analyse du tableau des photographies mentionnées dans l’annexe A au procès-verbal notarié du 4 octobre 1973 révèle la grande cohérence méthodologique des choix techniques opérés par Gian Battista Judica Cordiglia pour documenter le Saint Suaire de Turin. L’ensemble du dispositif photographique mis en œuvre témoigne d’une compréhension particulièrement fine des défis scientifiques posés par ce tissu exceptionnel, dont les caractéristiques optiques et chromatiques sont extrêmement subtiles.

La première dimension remarquable de cette campagne photographique réside dans la combinaison systématique de vues d’ensemble et de photographies de détail. Cette double approche répond à une exigence fondamentale de la documentation scientifique : préserver à la fois la vision globale du linge et l’analyse localisée de certaines zones. Les vues générales permettent d’observer la répartition des images corporelles et des taches sanguines sur l’ensemble du tissu, tandis que les prises de vue rapprochées ciblent des éléments précis — visage, coutures, revers du tissu ou structure de la trame — révélant les caractéristiques matérielles du lin et la morphologie des motifs.

Le choix des pellicules de grand format (10,2 × 12,7 cm) constitue également un élément déterminant. Ce type de support photographique, largement utilisé dans la photographie scientifique de l’époque, offre une résolution très élevée et un grain extrêmement fin. Il permet ainsi de restituer avec précision les micro-structures du textile, les variations de teinte des fibres et les contours parfois très ténus de l’image corporelle. L’utilisation de films panchromatiques Agfa et Kodak, sensibles à l’ensemble du spectre visible, assure une bonne restitution des contrastes entre les fibres jaunies de l’image et les zones plus sombres correspondant aux traces sanguines.

La présence parallèle de photographies en noir et blanc et en couleur témoigne d’une stratégie photographique particulièrement pertinente. Le noir et blanc permet d’accentuer les contrastes et de mettre en évidence les structures de l’image, tandis que la photographie couleur — réalisée sur films Kodak Ektacolor et Ektachrome — permet d’analyser les variations chromatiques du tissu : jaune paille du lin, brunissement de l’image corporelle et teintes rouge sombre des traces sanguines. Cette complémentarité entre analyse tonale et restitution chromatique montre une compréhension claire des propriétés optiques du linge.

Un autre aspect particulièrement significatif réside dans l’utilisation de différents modes d’éclairage, notamment la lumière de Wood (ultraviolet proche). L’emploi de cette source lumineuse permet de révéler certains phénomènes de fluorescence liés à la présence de chromophores dans les fibres du lin ou dans des substances organiques déposées à la surface du tissu. ( sang, sueur, … )

Cette technique est couramment utilisée en analyse médico-légale et en conservation des œuvres textiles pour détecter des différences de composition ou d’altération. La distinction entre illumination ultraviolette directe et observation en réflexion montre que Judica Cordiglia cherchait à documenter à la fois les phénomènes de fluorescence et les propriétés de surface du tissu.

L’usage de filtres photographiques spécifiques, notamment le filtre ultraviolet et le filtre Wratten 80A, complète ce dispositif technique. Le filtre UV permet d’isoler certaines longueurs d’onde et de mieux enregistrer les réactions optiques des fibres ou des substances organiques sous lumière ultraviolette. Le filtre Wratten 80A, quant à lui, corrige la température de couleur lors des prises de vue en éclairage artificiel, garantissant une restitution chromatique plus fidèle des couleurs naturelles du linge.

Enfin, l’intégration de films photomécaniques 3M Minnesota pour les positifs montre que la campagne photographique ne visait pas seulement la prise de vue, mais aussi la production de tirages de travail destinés à l’analyse comparative et à la diffusion scientifique. Ce qui est à mettre en relation avec la production d’une carte ( cf Procès-verbal des travaux d’expertise dans la reconnaissance de la Sindone, 24 novembre 1973 ))

Conclusion :

Ainsi, l’ensemble de ces choix techniques révèle une démarche photographique remarquablement structurée : cette organisation du corpus photographique — négatifs originaux, tirages correspondants et diapositives — correspond aux pratiques rigoureuses de la documentation scientifique et judiciaire de l’époque.

Loin d’une simple reproduction visuelle, la campagne menée par Gian Battista Judica Cordiglia apparaît comme une véritable opération d’enregistrement scientifique du linge, destinée à documenter avec précision ses propriétés matérielles, optiques et chromatiques.

— Notes —
  1. Visite officielle de l’archevêque à notre Centre à l’occasion de l’anniversaire liturgique de la vénération du Saint Suaire, 4 mai 1991 (Sindone, 1991, n° 3, p. 20).[↩]
  2. ces prises de vue n’ont pu être réalisées le même jour [↩]
  3. cf. Commission Pellegrino ( 1976 ) « Authentification notariale des photographies (indications techniques) », p. 26-30 , Rapport Pellegrino [↩]
  4. L’émission de lumière par les lampes à filament est d’origine thermique : un courant électrique passe dans un fil métallique très fin, ce qui produit de la chaleur par frottement, amenant le filament à une température de 2000 à 3000°C. Cette température étant bien inférieure à celle du soleil, l’émission du filament est jaune-orangée : elle contient trop de rouge et surtout d’infrarouge (plus de 90 % !). Ces lampes ont donc un rendu des couleurs différent de celui de la lumière du soleil, [↩]
  5. Boust, C. (s.d.). Fluorescence. Scientific imaging for cultural heritage / Images scientifiques pour le patrimoine. Consulté le 14 mars 2026, à l’adresse : https://copa.hypotheses.org/category/spectral-imaging/fluorescence [↩]
  6. cf. Giovanni Battista Judica-Cordiglia, ( 1976 ) « Comment s’est déroulée la prise de vue photographique du Saint Suaire lors de l’inspection privée du 16 juin 1969 », p. 93-101 [↩]
  7.  » …. nous nous sommes apprêtés à utiliser les radiations ultraviolettes, à la fois avec des prises de vue par « fluorescence » et par « réflexion ». » [↩]
  8. La situation peut être différente en cas d’empreinte thermique à haute température, modifiant la fluorescence UV du lin. cf STURP 1978 [↩]

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