Pierre d’Arcis

Pierre d’Arcis, évêque de Troyes au XIVe siècle, est surtout connu pour avoir dénoncé l’authenticité du Saint Suaire de Lirey, aujourd’hui connu comme le Suaire de Turin.

Il rédige un mémorandum non daté, probablement adressé à l’Antipape Clément VII, affirmant que le suaire exposé à Lirey était une « peinture habilement fabriquée » pour tromper les fidèles et attirer les pèlerins dans le but de générer des revenus pour l’église locale.

  • L’appartenance d’un grand clerc au réseau de la couronne de France.

Pierre d’Arcis ne semble pas appartenir à la famille des seigneurs d’Arcis-sur-Aube. Il serait plutôt issu d’un milieu de clercs et d’administrateurs étroitement liés à la monarchie française. Avant son épiscopat, il fut notamment chanoine, trésorier de Saint-Étienne de Troyes et official. Son frère Nicolas d’Arcis, évêque d’Auxerre, entra au conseil privé de Charles V en 1374 et devint président de la Chambre des comptes ; leur frère Jean d’Arcis fut pour sa part conseiller de Charles VI. 1

Cette situation contraste avec celle des Charny et des Poitiers-Valentinois, familles de l’aristocratie féodale unies par alliance matrimoniale. Les Poitiers-Valentinois évoluent dans la vallée du Rhône, au contact du Dauphiné, du Comtat Venaissin et de la Provence, dans un espace où s’entrecroisent les influences françaises, impériales et pontificales. 2

Au moment même de la crise du Suaire, Clément VII, pape d’Avignon, entretient des rapports politiques avec les Poitiers-Valentinois : à partir de 1388, il soutient notamment Louis II de Poitiers-Valentinois dans le conflit qui l’oppose aux Beaufort et à Raimond de Turenne. 3

On pourrait donc envisager l’existence de deux réseaux différents autour de l’affaire de Lirey :

Pierre d’Arcis → clercs et administrateurs → conseil royal → monarchie française

Charny → Poitiers-Valentinois → aristocratie féodale → réseaux avignonnais → Clément VII

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Dans cette perspective, le conflit de 1389 autour du Suaire pourrait ne pas être uniquement religieux. L’arrivée de Pierre d’Arcis à l’évêché de Troyes aurait pu remettre en cause un équilibre plus ancien entre les Charny et l’épiscopat troyen, établi notamment sous Henri de Poitiers, évêque de Troyes de 1353 à 1370 et membre de la maison de Poitiers-Valentinois. 5

Cette hypothèse reste à démontrer, mais elle invite à replacer le Mémorandum et la crise de 1389 dans un système plus large associant parentés, alliances aristocratiques, administration royale et papauté d’Avignon.

Memorandum.

D’Arcis affirmait dans son mémorandum que son prédécesseur, Henri de Poitiers, avait déjà mené une enquête et découvert que l’image avait été peinte par un artiste.

Le document fait état de cette fraude, dénonçant les efforts pour continuer à présenter le suaire comme une relique authentique.

Malgré ses affirmations, l’autorisation d’exposer le suaire ne fut pas révoquée par Clément VII, qui permit aux fidèles de continuer à vénérer l’objet, mais en insistant sur le fait qu’il devait être présenté comme une représentation plutôt qu’une véritable relique.

Ce mémorandum est conservé à la Bibliothèque nationale de France, et bien que certaines sources suggèrent qu’il n’a jamais été envoyé dans sa forme finale, il a été une source de grande controverse autour de l’authenticité du suaire au Moyen Âge.

Critique modernes du Memorandum :


Le Mémorandum de Pierre d’Arcis a été utilisé pour discréditer l’authenticité du Suaire de Turin, qu’il qualifiait de peinture notamment Ulysse Chevalier. Mais récemment les chercheurs ont contesté la validité du document. Ce n’est qu’à la fin du 20e siècle que la critique du travail de Chevalier a émergé, remettant en question non seulement l’authenticité du Mémorandum mais aussi la méthode de Chevalier. Chevalier, tout en étant un érudit respecté, aurait manipulé certaines dates et décontextualisé des événements, comme la correspondance entre d’Arcis et le pape Clément VII, pour renforcer ses accusations. Il a omis des éléments clés, et aucune preuve ne démontre que le mémorandum ait été officiellement transmis au pape.

Les erreurs chronologiques soulevées par des historiens comme Luigi Fossati et Bruno Bonnet-Eymard montrent que Chevalier a redaté certains événements pour établir une connexion entre le Mémorandum et la réponse papale de 1390.

De plus, Hilda Leynen a découvert que Chevalier avait utilisé un brouillon de la lettre de d’Arcis, ce qui suggère que le document n’a jamais été envoyé officiellement. Il a ainsi monté un récit historique infondé qui a pesé lourdement dans le débat sur l’authenticité du Suaire au début du XX ° siècle notamment, suscitant les remarques critiques d’Yves Delage dès 1902. En outre, d’Arcis aurait prétendu avoir consulté des théologiens, alors qu’aucune preuve n’atteste de la réunion d’une commission ecclésiastique formelle. La crédibilité du Mémorandum est donc largement remise en cause, notamment en raison de l’absence de mention de certains événements clés qui auraient dû figurer dans un tel document officiel. L’historien Ian Wilson et d’autres soulignent que la lettre de Pierre d’Arcis doit être comprise dans un contexte politique et religieux plus large, plutôt que comme une preuve définitive de falsification.

Références : ( analyses )

  • Camusat, N. (1610). Promptuarium sacrarum antiquitatum Tricassinae dioecesis. Natalis Moreau.
  • Courtalon-Delaistre, J.-C. (1793). Topographie historique de la ville et du diocèse de Troyes (Vol. 1)
  • Chevalier, U. (1900). Étude critique sur l’authenticité du Suaire de Turin. Paris : E. Leroux. Cette œuvre d’Ulysse Chevalier se concentre sur son étude des documents médiévaux, notamment le mémorandum de Pierre d’Arcis, et soutient que le Suaire de Turin est un faux médiéval. Il inclut la transcription du mémorandum accompagnée de l’analyse de Chevalier.
  • Delage, Y. (1902). La question du Suaire de Turin devant l’Académie des sciences. Paris : Gauthier-Villars. Yves Delage, une figure clé dans ce débat, soutient l’authenticité du Suaire et critique la position de Chevalier. Il met en avant la méthode scientifique utilisée pour étudier la formation de l’image sur le Suaire, contrastant avec l’approche de Chevalier.
  • Thurston, H. (1926). Le Saint Suaire et Pierre d’Arcis : Une enquête historique. Londres : Burns, Oates & Washbourne. : Herbert Thurston critique l’absence de preuves concluantes dans le mémorandum de Pierre d’Arcis, soulignant qu’aucun artiste n’a jamais été identifié et que le Pape a autorisé la vénération continue du Suaire malgré les allégations de d’Arcis.
  • Wilson, I. (1978). Le Suaire de Turin : Le linceul funéraire de Jésus-Christ ?. Garden City : Doubleday. Ian Wilson fournit un contexte historique sur le Suaire et critique l’interprétation de Chevalier du mémorandum de d’Arcis. Wilson avance que le mémorandum ne constitue pas une preuve définitive de falsification.
  • Fossati, L. (1983). Storia della Sindone. Turin : Marietti. Luigi Fossati critique l’étude de Chevalier, montrant comment la datation et la présentation du mémorandum ont été manipulées pour créer un récit erroné contre l’authenticité du Suaire.
  • Bonnet-Eymard, B. (1991). Le suaire de Turin : Un défi à la science moderne. Paris : Éditions du Cèdre. Cet ouvrage aborde les incohérences dans la présentation du mémorandum de d’Arcis par Ulysse Chevalier et met en avant les motivations politiques et ecclésiastiques derrière ses allégations.
  • Leynen, H. (1993). Études critiques sur le suaire de Turin. Paris : Éditions du Signe. Le travail de Hilda Leynen est important dans l’examen de la manipulation des documents médiévaux par Chevalier. Elle découvre l’existence de plusieurs brouillons du mémorandum, remettant en cause l’authenticité des affirmations de Chevalier. Le Memorandum transcrit par Ulysse Chevalier a-t-il été réellement mis en circulation de façon officielle ? Quelle est la valeur historique de ce document ?
  • Coulet, N. (2005). La Provence au Moyen Âge. Presses universitaires de Provence.
  • Saxer, V. (1990). Le Suaire de Turin aux prises avec l’histoire. Revue d’histoire de l’Église de France, 76(196), 21–55.
— Notes —
  1. Courtalon-Delaistre, 1793.[↩]
  2. Chevalier, 1897.[↩]
  3. Coulet, 2005.[↩]
  4. Il ne s’agit cependant pas d’une opposition institutionnelle entre la monarchie française et la papauté d’Avignon : la France soutient précisément Clément VII pendant le Grand Schisme. L’hypothèse concerne plutôt des rivalités de réseaux, d’intérêts et d’autorité à l’intérieur du même camp clémentin.[↩]
  5. Camusat, 1610 ; Courtalon-Delaistre, 1793.[↩]

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