Pierre d’Argent

Pierre d’Argent dit le Vieux est un peintre bisontin du XVIe siècle, né à Besançon vers 1535 1 et mort peu après 1608. Il est le fils aîné de Gérard d’Argent, lui-même peintre actif à Besançon dès les années 1530. Il appartient donc à une véritable famille d’artistes, liée à la ville, à ses institutions civiques et à ses grandes commandes religieuses 2.

Sa carrière est étroitement liée au cardinal Antoine Perrenot de Granvelle. D’après l’abbé Paul Brune, le cardinal le prit dans sa maison, le fit étudier en Italie puis dans les Flandres, avant de le ramener à Besançon en 1564. Pierre d’Argent travailla alors pour lui à divers tableaux et copies destinés à son palais et à ses chapelles. Cette formation est importante, car elle explique probablement le caractère cultivé, composite et ambitieux de son art, situé entre influences italiennes, flamandes et dévotionnelles 3.

Après la mort de son père, il devint peintre de la ville de Besançon. Il exécuta des travaux très variés : peinture pour l’horloge de la Madeleine, restauration de verrières, vue cavalière de Besançon, portrait de l’empereur Maximilien, chars de triomphe, décors civiques et religieux.

En 1592, il occupait aussi la charge de maître de la monnaie. Cela montre qu’il n’était pas un simple peintre de chevalet, mais un artiste municipal polyvalent, inséré dans les mécanismes symboliques et politiques de la cité 4.

Copies du Saint Suaire de Besançon.

Dans ce contexte, le point décisif pour votre sujet est que Pierre d’Argent « exécuta aussi plusieurs grandes copies du Saint-Suaire de Besançon, antérieurement à l’année 1608 ». Cette mention est capitale, car elle atteste qu’il fut l’un des artisans de la diffusion visuelle du suaire de Besançon. On comprend ainsi que son rôle n’était pas marginal : il participait directement à la fixation iconographique d’une relique majeure pour l’identité religieuse et civique de Besançon 5.

Son père, Gérard d’Argent, avait déjà travaillé pour la ville et pour le Saint-Suaire. Le texte précise qu’il avait enluminé des ex-voto offerts au Saint-Suaire par la municipalité. Il existe donc, chez les d’Argent, une continuité familiale dans le service iconographique rendu à cette relique. Pierre le Vieux hérite ainsi non seulement d’un atelier et d’un statut, mais aussi d’une fonction de médiateur visuel du culte bisontin 2.

Il faut enfin distinguer Pierre d’Argent dit le Vieux de Pierre d’Argent dit le Jeune, né en 1546, également peintre, également fils de Gérard. Les deux ont collaboré à certaines commandes, notamment à Fribourg. Mais, dans le passage fourni, c’est bien Pierre d’Argent dit le Vieux qui est explicitement associé aux grandes copies du Saint-Suaire avant 1608 2.

Analyse du procès de Pierre d’Argent en 1608 (28 mai-20 août 1608)

Il publie en annexe de son livre( p 36 – 42 ) les différents documents permettant de reconstituer le procès de Pierre d’Argent (né à Besançon vers 1510 et mort peu après 1608) peintres bisontins. Le procès de 1608 fut organisé à l’initiative du chapitre de Besançon, c’est-à-dire du corps de chanoines rattaché à la cathédrale, qui constituait l’autorité religieuse locale chargée à la fois d’assurer les offices, d’administrer les biens de l’Église et, surtout, de conserver, protéger et encadrer le culte rendu au Saint Suaire de Besançon.

Le dossier de 1608 est central parce qu’il montre concrètement la frontière que le chapitre voulait maintenir entre le Saint Suaire de Besançon comme relique unique et les reproductions potentiellement concurrentes comme celles que produisaient Pierre d’Argent.

Gauthier résume d’abord l’affaire dans le corps du texte, puis en donne la pièce justificative en annexe.

a) Les faits

Pierre d’Argent, peintre bisontin, avait déjà exécuté des copies autorisées du suaire : une pour Philippe II ( d’Espagne ) en 1573, une pour la duchesse de Parme en 1580, une pour Frédéric Perrenot en 1592. Profitant de ces autorisations, il avait conservé un modèle en papier à grandeur exacte, puis continué à produire d’autres exemplaires. En 1608, deux copies récemment présentées pour être touchées à la relique lors de l’Ascension attirent l’attention du chapitre de Besançon

Le problème n’est pas seulement qu’il copie; c’est qu’il fabrique des exemplaires de même longueur, forme et largeur que l’original, sur des linges proches du vrai suaire, et que ces copies sont ensuite montrées dans des chapelles et maisons particulières. Le risque perçu est celui d’un abus de confusion : une quasi-relique circulante, concurrente de l’original, hors du contrôle capitulaire.

b) La logique de l’accusation

La procédure ne vise pas à dire que Pierre d’Argent a blasphémé ou qu’il a forgé une fausse relique au sens strict. Le cœur du dossier est plutôt disciplinaire et pastoral : il faut éviter le “scandale” et les “abus”, empêcher que ces copies grandeur nature n’induisent les fidèles en erreur, et les retirer de la circulation.

Le vocabulaire latin des délibérations est très net : copiæ sanctissimi Sudarii delendæ ; puis super lavatione copiarum ; puis repetitionis exemplarium ; enfin abluendæ.

Toute la logique est celle de la suppression, du retrait, du lavage et de l’effacement.

c) Les mesures prises

Le 28 mai 1608, le chapitre de Besançon ordonne que Pierre et Charles d’Argent cessent de peindre de telles images et restituent les copies déjà dispersées ; on demande même d’obtenir du comte de Saint-Amour le retour de l’exemplaire conservé à Saint-Loup.

Le 4 juin, on durcit encore le dispositif : les copies doivent être retirées, sous peine d’excommunication pour les contrevenants; Pierre et Charles d’Argent reçoivent interdiction d’en peindre désormais, quelle que soit la personne qui les demanderait. Il est même prévu qu’une copie faite pour Mme de Domprel soit lavée devant elle avant restitution.

Le 12 juin, Pierre d’Argent remet son modèle sur papier et promet de ne plus faire de copies.

Il déclare aussi l’historique des reproductions déjà exécutées : les trois anciennes copies prestigieuses, puis sept autres plus récentes, notamment pour les Jésuites et pour divers particuliers. Cette déclaration est capitale, car elle montre que l’atelier a fonctionné comme un véritable centre de diffusion iconique autour de Besançon. .

Copies déclarées par Pierre d’Argent :

Pierre d’Argent déclare avoir exécuté trois copies anciennes officiellement commandées :

  1. Une copie pour le roi d’Espagne Philippe II (1573)
  2. Une copie pour la duchesse de Parme (1580)
  3. Une copie pour Frédéric Perrenot de Champagney (1592)

À ces trois exemplaires prestigieux s’ajoutent sept copies plus récentes, qu’il reconnaît avoir réalisées de sa propre initiative ou à la demande de particuliers :

  1. Une copie pour le P. Jacques Prévost, premier recteur du collège de Besançon (Jésuites)
  2. Une copie pour le P. Cochard, second recteur du même collège (Jésuites)
  3. Une copie pour Philippe Chifflet, ecclésiastique
  4. Une copie conservée chez lui (Pierre d’Argent)
  5. Une copie destinée à Madame de Domprel (non encore livrée ou récupérée)
  6. Une copie pour un particulier non nommé
  7. Une copie pour un autre particulier (non précisé dans l’acte)

Le 18 juin, le chapitre lui accorde 24 francs pour ses travaux, notamment à propos d’une copie qu’il ne peut finalement livrer à Mme de Domprel. Cela montre que la procédure n’est pas purement punitive : elle combine interdiction, reprise de contrôle et indemnisation.

Le 13 août, on décide que les exemplaires doivent être lavés sans laisser de trace, y compris celui détenu par Philippe Chifflet si on peut l’obtenir.

Enfin, le 20 août, trois copies sont effectivement lavées, déchirées et mises en pièces; le procès-verbal de Pierre Chevroton est recopié intégralement.

Philippe Chifflet apporte lui-même son exemplaire, acheté six écus d’or, qui est à son tour effacé et rompu. Le texte insiste sur le fait qu’il ne doit rien subsister “d’entier ny apparence de figure”, afin d’effacer la mémoire même de ces quasi-fac-similés.

I — Mercredi 28 mai 1608 — Destruction des copies du Saint Suaire

→ Constat de copies grandeur réelle diffusées
→ Ordre immédiat de destruction
→ Convocation de Pierre et Charles d’Argent


II — Mercredi 4 juin 1608 — Sur le lavage des copies du Saint Suaire

→ Recherche et restitution obligatoires
→ Interdiction définitive de reproduction
→ Décision de lavage/effacement des images
→ Possibilité de sanctions ecclésiastiques


III — Jeudi 12 juin 1608 — Rapport sur la restitution des exemplaires du Saint Suaire

→ Déposition de Pierre d’Argent
→ Remise du modèle (poncif)
→ Reconnaissance des copies (officielles et privées)
→ Engagement de ne plus produire


IV — Mercredi 18 juin 1608 — Paiement de 24 francs à Pierre d’Argent

→ Indemnisation du peintre
→ Compensation pour travaux interrompus


V — Mercredi 13 août 1608 — Les copies du Saint Suaire doivent être lavées

→ Confirmation de la destruction totale
→ Extension aux copies encore en circulation


VI — Mercredi 20 août 1608 — Rapport sur le lavage des copies du Saint Suaire

→ Rapport du procureur
→ Récupération des copies chez particuliers
→ Lavage, effacement et destruction matérielle
→ Cas de la copie de Philippe Chifflet
→ Validation finale et poursuite des opérations

Bibliographie :

  • Gauthier, J. (1868). La Franche-Comté au roi d’Espagne : Épître en vers composée, en 1643, par un patriote franc-comtois / publiée, d’après les manuscrits du temps par Jules Gauthier.
  • Gauthier, J. (1884). Notes iconographiques sur le Saint-Suaire de Besançon. Besançon, France : Imprimerie Dodivers et Cie.
  • Gauthier, J. (1885). L’Église prieurale de Courtefontaine (Jura).
  • Gauthier, J. (1885). Statuts, insignes et armoiries des corporations d’arts et métiers et des confréries militaires ou judiciaires de Franche-Comté. Imprimerie et lithographie de Paul Jacquin.
  • Gauthier, J. (1901). Le cardinal de Granvelle et les artistes de son temps. Mémoires de la Société d’Émulation du Doubs (référence signalée dans Brune, 1912).
  • Gauthier, J. (1902). L’Abbaye de Saint-Vincent de Besançon, son église, ses monuments et leur histoire.
  • Gauthier, J. (1903). Documents inédits sur les guerres franc-comtoises de la fin du XVe siècle (1476-1482). Impr. P. Jacquin.
  • Brune, P. (1912). Dictionnaire des artistes et ouvriers d’art de la Franche-Comté. Besançon : auteur/éditeur non précisé dans l’extrait fourni.
  • Castan, A. (s. d.). Notes sur l’histoire municipale de Besançon. Référence citée dans Brune (1912).

— Notes —
  1. nous le déduisons du procès verbal de 1608 où il déclare 73 ans [↩]
  2. Brune, 1912[↩][↩][↩]
  3. Brune, 1912 ; Gauthier, 1901/1912[↩]
  4. Brune, 1912 ; Castan, s. d./1912[↩]
  5. Brune, 1912 ; Gauthier, 1882/1912[↩]

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