plis du Saint Suaire

L’étude des plis du Suaire de Turin, loin de constituer un simple détail matériel ou conservatoire, s’impose progressivement comme un enjeu herméneutique majeur dans l’histoire des recherches sindoniques. À travers les marques de pliage, les brûlures et les traces d’eau, se dessine en effet une stratigraphie complexe, susceptible de révéler non seulement les conditions de conservation du linge, mais aussi les modalités de sa manipulation, voire de sa transformation au cours du temps.

Recherches :

  • Antonio Tonelli publie La Santa Sindone: Esame oggettivo en 1931, puis surtout l’article « Verso l’ostensione della Sindone. Incendi… provvidenziali » en 1933, où sont décrites les petites brûlures symétriques et leur lien avec un mode de pliage ancien du Suaire, notamment lors de l’incendie de 1532 à Chambéry. Ses travaux sont cités dans l’ouvrage d’Enrie ( 1933 )
  • Ian Wilson a formulé dès 1978 l’hypothèse “Mandylion = Suaire de Turin plié”, avant les travaux de John Jackson sur les marques de pliage publiés en 1984. Wilson propose notamment que le terme grec tetradiplon — « plié en quatre » ou « doublé quatre fois » — pourrait désigner un long linge replié de manière à ne laisser voir que le visage, ce qui ferait du Mandylion d’Édesse une forme ancienne du Suaire.
  • Les travaux fondateurs de John Jackson (1984, 1993) ont ouvert la voie à une lecture historique des plis, en proposant d’y voir des indices de configurations anciennes, notamment dans l’hypothèse d’une identification du Suaire avec le Mandylion. Cette approche, qui confère aux plis une valeur documentaire, a profondément influencé les recherches ultérieures, tout en introduisant une dépendance interprétative forte entre morphologie textile et reconstruction historique.
  • Dans cette continuité, les études de Aldo Guerreschi et Michele Salcito (2002, 2005), prolongées par celles de Salcito (2008), déplacent l’analyse vers une investigation plus technique des brûlures et des marques hydriques, notamment celles associées à l’incendie de Chambéry (1532). En articulant observations photographiques et traitements numériques, ces travaux prétendent stabiliser l’interprétation des plis en les reliant à des événements historiques identifiables. Toutefois, cette tentative de corrélation repose elle-même sur des hypothèses de continuité matérielle et d’intégrité du linge qui méritent d’être interrogées.
  • Parallèlement, des contributions comme celle de Ian Wilson (2009) introduisent une dimension iconographique, en rapprochant certaines représentations médiévales (notamment le panneau de Templecombe) des configurations supposées du linge plié. Ce type d’approche, à la frontière entre histoire de l’art et archéologie textile, renforce l’idée d’une transmission visuelle des formes de pliage, mais soulève également la question de la circularité des preuves.
  • Enfin, les travaux récents de Pam Moon (2025), ainsi que leur discussion critique par Hugh Farey (2025), témoignent d’un regain d’intérêt pour la modélisation des schémas de pliage.


Les différentes modalités de conservation du Saint Suaire selon la Typologie de Pam Moon.

L’analyse des plis, des brûlures et des traces hydriques du Saint Suaire conduit à envisager une succession de modes de conservation distincts, chacun susceptible d’avoir laissé une empreinte matérielle identifiable. Cette périodisation proposée par Pam Moon, bien qu’hypothétique, permet de relier des configurations physiques du linge à des contextes historiques précis en formulant des hypothèses sur l’origine et la période de l’émergence des plis, trous de brulure (poker hole), taches d’eau et traces d’incendies, rapiéçage des Soeurs Clarisses.



I. De Jérusalem à Édesse (IIe–VIe siècle)

Conservation verticale et motif hydrique en losange (202–525)

Durant cette première phase, le Suaire aurait été transporté puis conservé à Édesse dans des conditions proches des pratiques orientales, possiblement dans un contenant vertical (jarre ou cavité murale). Ce mode de stockage expliquerait l’apparition d’un motif hydrique caractéristique en losange, résultant d’une infiltration d’eau par capillarité. Ce schéma suppose un pliage longitudinal suivi d’un enroulement ou d’un pliage en accordéon.


II. L’Image d’Édesse (VIe–Xe siècle)

Présentation du visage seul (535–944)

Le Suaire aurait été plié de manière à ne rendre visible que le visage, donnant naissance à l’« Image d’Édesse ». Ce pliage en plusieurs épaisseurs (souvent reconstruit comme un pliage en huit) introduit une dissociation entre image complète et image partielle, avec une présentation horizontale inhabituelle du visage.


III. Constantinople : le reliquaire impérial (Xe–XIe siècle)

Conservation en coffret et pliage complexe (945–1036)

Après son transfert à Constantinople, le linge aurait été conservé dans un reliquaire précieux, possiblement identifié à la staurothèque de Limbourg. Ce contexte implique un pliage très structuré (longitudinal puis en plis multiples) pour s’adapter aux dimensions du coffret. La conservation devient ici stable, contrôlée et réservée à un accès restreint.


IV. Usage liturgique byzantin : l’Epitaphios

Présentation ventrale partielle (Xe–XIIIe siècle)

Dans le cadre des liturgies pascales, le Suaire aurait été utilisé comme linge d’autel ou Epitaphios, impliquant un pliage en deux et une exposition du seul corps frontal. Cette pratique introduit une nouvelle configuration : non plus la réduction au visage, mais à la partie antérieure du corps.


V. Le Mandylion et les processions

Pliage en quatre et altérations par encens (XIe siècle)

Lors des processions, notamment en 1036, le linge aurait été plié en quatre (longitudinalement puis transversalement), configuration cohérente avec certaines traces de brûlures ponctuelles attribuées à l’encens. Ce mode de présentation implique une manipulation régulière et une exposition partielle.

Aucune confirmation documentaire ni iconographique que le Sindone a été endommagée à cette période. En revanche, présence de taches de sang sur la copie de Lierre, Xabregas …


VI. Le Christ des douleurs (XIe–XIIIe siècle)

Présentation du visage aux mains (1036–1204)

Des indices iconographiques et matériels suggèrent une exposition limitée de la tête aux mains, correspondant à une configuration intermédiaire. Les plis observés au niveau des épaules et des mains pourraient témoigner de ce mode de présentation partielle prolongé.


VII. La période occidentale et templière

Conservation incertaine et transport (1204–1355)

Après le sac de Constantinople (1204), le Suaire aurait circulé en Europe, possiblement sous la garde de groupes comme les Templiers. Le mode de conservation reste inconnu, mais il est probable qu’il ait été plié pour être stocké horizontalement dans un coffre, selon les pratiques occidentales.


VIII. Lirey (XIVe siècle)

Première exposition complète (1355)

À Lirey, le Suaire est présenté pour la première fois comme une image intégrale du corps. Cette phase marque une rupture majeure : le linge n’est plus partiellement visible, mais entièrement déployé, impliquant un changement radical dans sa fonction et sa perception.


IX. Chambéry (XVIe siècle)

Incendie, brûlures et traces hydriques (1532)

L’incendie de 1532 constitue un événement matériel déterminant. Le Suaire, alors plié, subit des brûlures symétriques ainsi que des infiltrations d’eau liées à l’extinction du feu.

Contrairement à la phase orientale, l’eau pénètre ici par le haut, ce qui confirme un stockage horizontal dans un reliquaire métallique.


X. Époque moderne

Déroulement progressif : du pliage au stockage à plat

À partir de la période savoyarde, le Suaire est progressivement roulé plutôt que plié, puis finalement conservé à plat à l’époque contemporaine. Cette évolution marque la fin des grandes transformations structurelles liées aux modes de conservation.


Références :

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