Pourquoi le doute est légitime
Paolo Ricca
1978
Paolo Ricca, (1978, 27 août). Perché il dubbio è legittimo [Pourquoi le doute est légitime] [ Docente di storia del cristianesimo alla Facoltà valdese di teologia, Roma ] ( protestant ) in La Sindone (Supplément spécial à l’occasion de l’ostension du Saint Suaire de Turin, 27 août – 8 octobre 1978).
Pourquoi le doute est légitime
Paolo Ricca
1978
À l’état actuel des recherches, nous sommes persuadés qu’en réalité le saint suaire de Turin ne peut pas avoir enveloppé le cadavre de Jésus-Christ, mais d’autre part nous affirmons – de même que beaucoup de catholiques – que la foi chrétienne n’a pas besoin du Saint Suaire.
Examinons en premier lieu les motifs qui nous portent à nier l’authenticité.
1) Les coutumes funéraires des Hébreux, au temps de Jésus, consistaient à envelopper étroitement le cadavre – lavé et arrosé d’arômes odorants – avec des bandes ou des lanières d’étoffe (othonia, dans l’Évangile de Jean), après en avoir recouvert le visage avec un mouchoir (suaire). Ainsi furent ensevelis Lazare, l’ami de Jésus, et Jésus lui-même, selon l’Évangile le plus précis et historiquement le mieux informé sur cette question : l’Évangile de saint Jean, qui semble remonter à des témoignages directs des apôtres. Si Jean a raison, un suaire de Jésus comme celui de Turin (une pièce d’étoffe unique de 4,60 m × 1,10) n’aurait donc jamais existé.
Les Évangiles synoptiques (qui cependant paraissent ici moins précis) font allusion à l’usage d’un linceul, mais le justifient avec la hâte, étant donnée l’imminence du sabbat. Jésus aurait été hâtivement enveloppé dans un linceul et provisoirement déposé dans la tombe dans l’attente d’une sépulture normale qui n’eut jamais lieu à cause de la résurrection. Jésus n’aurait jamais été aspergé d’arômes odoriférants.
Même en suivant les synoptiques contre l’opinion de Jean, il paraît improbable qu’un cadavre, enveloppé dans un linceul dans le seul but de le déposer provisoirement dans une tombe pour un jour seulement, y ait été disposé dans le sens longitudinal, avec le soin que les empreintes précises du Suaire exigeraient.
2) Les Évangiles ne disent plus mot des vêtements funéraires de Jésus. Qui les aurait recueillis et conservés ? Il est extrêmement improbable que ce furent les disciples ou d’autres Juifs pour les raisons suivantes :
a) les Hébreux répugnaient à toucher tout ce qui avait été en contact avec un mort parce que la loi de Moïse le défendait ;
b) devant la nouvelle bouleversante de la résurrection du Christ, il n’était certainement pas question de s’occuper des objets de sa mort ;
c) la recherche de reliques est une idée complètement étrangère à la mentalité des Juifs et des chrétiens des premiers siècles. Elle pénétra dans l’Église seulement à partir du IIIe siècle, sous l’influence du paganisme.
3) À part quelques vagues allusions dans des Évangiles apocryphes des IIe et IIIe siècles, mais dans un contexte tellement fantastique qu’elles sont inutilisables, il n’existe aucune preuve historique que quelqu’un ait pensé à un suaire de Jésus jusqu’au VIIIe siècle. La pieuse Hélène elle-même, la mère de Constantin, qui recueillit toutes les reliques de Jésus, ignore l’existence de ses habits funéraires. Il existe un silence d’au moins six siècles qui ne peut être comblé, et que l’on ne peut justifier en aucune façon, malgré les tentatives qui ont été faites.
Entre-temps, les coutumes funéraires changent et il devient habituel d’envelopper les défunts dans un linceul. De plus, à partir du VIIe siècle est documentée en Palestine l’habitude des fidèles d’entrer dans l’eau baptismale en revêtant ce qui sera leur futur suaire. À cette époque la région est envahie de draps funéraires, et c’est dans cette atmosphère de superstition qui vient à l’esprit de quelqu’un qu’il doit exister quelque part un linceul de Jésus. Aucune allusion n’est faite, par contre, à des images imprimées. Il faut attendre l’an 1204, à l’époque de la IVe croisade, pour arriver à une nouvelle sûre concernant un suaire avec image. N’oublions pas que le Moyen Âge avait constaté l’existence d’au moins 43 suaires de Jésus, avec ou sans image !
4) La science n’a réussi jusqu’à présent à fournir aucune explication convaincante des images imprimées sur le suaire de Turin ; aucune preuve n’a été obtenue que les traces de sang soient vraiment telles. De même, aucun progrès n’a été réalisé quant à l’antiquité de l’étoffe, aucune preuve au Carbone 14 n’ayant jusqu’à présent été admise, sans considérer les théories absurdes basées sur un pollen notoirement errant dans l’air.
Les sindonologues vantent la précision avec laquelle l’image confirme les détails les plus minutieux de la crucifixion de Jésus selon les Évangiles. Mais il est clair que l’argument peut être renversé : si le Sindon est faux, son auteur connaissait les Évangiles et pouvait les suivre à la lettre.
5) Mais comment le Sindon aurait-il pu être construit ? Nous ne pouvons qu’émettre des hypothèses. Selon les sindonologues, il ne peut s’agir d’une peinture car son auteur aurait dû posséder des notions d’anatomie ignorées au Moyen Âge. On néglige cependant une autre hypothèse : que la relique ait été produite peut-être même vers le VIIIe siècle en utilisant un vrai cadavre de crucifié à la manière de Jésus. Est-ce que cette théorie est soutenable ? On a prétendu que non, en jugeant que la crucifixion avait été abolie après Constantin, au IVe siècle.
Une récente communication du prof. Pier Angelo Gramaglia, du Séminaire de Turin, a démontré au contraire que pendant les luttes acharnées du VIIIe siècle entre Arabes et chrétiens au Moyen-Orient, le châtiment infligé aux chrétiens consistait justement à être crucifiés, par dérision, exactement comme Jésus. Les sources rappellent des crucifixions en masse. La matière première ne manquait donc pas à un hypothétique faussaire pour créer les images du saint suaire par une technique que fait d’ailleurs nous ignorons. N’oublions pas que la culture arabe était l’une des plus florissantes à cette époque, et qu’elle possédait des connaissances exceptionnelles en matière de médecine et de chimie.
6) Mais venons-en au rapport entre Sindon et foi chrétienne. Le saint suaire est présenté par ses soutiens comme un fait miraculeux, comme un signe capable de susciter ou d’encourager la foi. Mais ces signes sont précisément ceux que Jésus a toujours refusé de donner, car la vraie foi ne vient pas en voyant mais en écoutant la parole de Dieu. Un exemple clair en est celui de l’apôtre Thomas qui voulut voir et toucher avec la main les blessures de Jésus avant de croire en lui. Les millions de pèlerins du Sindon sont comme Thomas : ils veulent voir. Jésus cependant répondit à Thomas : « Parce que tu m’as vu tu as cru ; bienheureux ceux qui n’ont pas vu et qui ont cru » (Jean 20, 29). Jésus désapprouve la foi qui veut voir.
Une deuxième considération doit en outre être faite. Seule une Église qui a perdu le sens de la présence de Jésus vivant peut retourner au sépulcre et y chercher les signes d’un Seigneur mort. Croix, clous, épines, suaires, sont des choses ignorées par les premiers chrétiens et introduites plus tard, quand la foi commença à vaciller et que la présence de Jésus ressuscité ne fut plus expérimentée de façon fondamentale et constitutive de l’Église. C’est alors que naquirent et fleurirent les reliques, qui au fond sont autant de succédanés d’une présence de Jésus qu’une foi incertaine ne perçoit plus. Là où Jésus est ressuscité il n’y a pas de reliques, là où la foi respire l’air de Pâques, elle ne va pas chercher le Vivant parmi les morts, elle ne va pas chercher dans les linceuls, les suaires et tout l’attirail funèbre que Jésus, en renaissant, a laissé derrière lui et que nous aussi voulons abandonner pour toujours.
Paolo Ricca
professeur d’histoire du christianisme
Faculté vaudoise de théologie, Rome