Rapport final sur les analyses d’ordre hématologique effectuées sur le matériel prélevé sur le Suaire

Rapport final sur les analyses d’ordre hématologique

effectuées sur le matériel prélevé sur le Suaire

Frache Giorgio, Rizzati Mari Eugenia, Mari Emilio.

Rapport final sur les analyses d’ordre hématologique

effectuées sur le matériel prélevé sur le Suaire

Frache Giorgio, Rizzati Mari Eugenia, Mari Emilio.

Les examens de laboratoire sur le matériel prélevé le 24 novembre 1973 sur la Sindone, dont le procès-verbal fut rédigé à l’époque, ont été effectués à l’Institut de Médecine Légale de l’Université de Modène, dans les jours suivants, à partir du 28 décembre 1973.

La partie technique a été réalisée par la Prof. Eugenia Mari Rizzatti, sur la base d’un plan de travail convenu avec le Prof. Giorgio Frache et le Prof. Emilio Mari.

À la fin de chaque opération individuelle, les autres responsables ont été appelés et ont pu personnellement prendre connaissance des résultats.

[Les prélèvements ]

Les prélèvements effectués à l’époque (24 novembre 1973) à Turin ont été, en premier lieu, soigneusement contrôlés après leur extraction des conteneurs.

Ils se sont révélés être effectivement ceux mentionnés dans le procès-verbal des opérations d’expertise, à savoir :

I) 33 r (32 du procès-verbal) = trois fils de la longueur respective d’environ 8 mm – 6,5 mm ;

II) 110 A = un fil d’une longueur d’environ 28 mm ;

III) 36 v = un fil d’une longueur d’environ 19,5 mm ;

IV) 71 = quatre fils des longueurs respectives d’environ 12 mm – 17 mm – 7 mm – 16 mm ;

V) 50 = un fil d’une longueur d’environ 13 mm.

Examen macroscopique :

les fibres sont apparues d’une couleur de base blanc ivoire, non uniforme, avec une alternance assez régulière de portions plus sombres, tendant au brun, qui démontrent leur insertion dans le contexte du tissu, dans le jeu de la trame et de la chaîne.

Examen épimicroscopique :

les grossissements suivants ont été utilisés : 18 × 1 ; 18 × 4 ; 18 × 8.

Les fils ont été examinés directement sur la platine du microscope stéréoscopique, sur différentes surfaces.

L’observation a mis en évidence ce qui suit :

— fragments de fil dont le n° I prélevés en 33 r — notre annotation (32 du procès-verbal initial) — sont apparus dans leur ensemble constitués de nombreuses fibres, d’une coloration jaune miel brillante.

À l’œil nu, on relève des zones plus sombres ; les fibres les plus superficielles prennent une coloration plus intense, rougeâtre, plutôt uniforme. La coloration n’intéresse que les fibres superficielles, au point que l’observation effectuée de l’autre côté du fil ne met en évidence que, par transparence, la teinte des fibres sous-jacentes ;

— fragments de fil dont le n° II prélevés en 110 A : présentent les mêmes caractéristiques que les précédents. On n’y relève toutefois ni coloration ni granulations ;

— fragments de fil dont le n° III (36 v) : caractéristiques semblables aux précédents. Présence de bandes obliques et d’une très légère incrustation superficielle de coloration rougeâtre, avec des grains de même couleur répartis sur toute la circonférence des fibres superficielles ;

— fragments de fil dont le n° IV (71) : présence de bandes de matériel hétérogène, à disposition oblique, de coloration rougeâtre, granulaire, intéressant seulement les fibres superficielles, sur toute leur circonférence ;

— fragments de fil dont le n° V (5 o) : même constat que pour le n° IV.

Examen microscopique :

les différents fils, après légère divergence des fibres à l’aide d’aiguilles, ont été placés séparément sur une lame porte-objet, recouverts d’une lamelle couvre-objet, fixée par un ruban adhésif. Grossissements utilisés : 63 et 285 diamètres.

Avec le grossissement inférieur, les portions de fil sont apparues constituées de nombreuses fibres végétales, assez régulières, sans incrustations évidentes de matériel hétérogène, avec présence de quelques cristaux incolores.

L’observation à 285 grossissements a mis en évidence, sur tous les fragments, une coloration diffuse des fibres en jaune verdâtre, coloration qui ne doit pas être attribuée à la présence d’un colorant, mais à l’aspect microscopique à fort grossissement.

En particulier, on note :

— dans les fragments prélevés en 33 r (I), de rares granulations de couleur jaune-rouge, disposées en bandes diagonales (correspondant à la partie visiblement plus sombre à l’examen macroscopique) ;

— dans les fragments prélevés en 110 A (II), absence de bandes pigmentées ;

— dans les fragments prélevés en 36 v (III), 71 (IV), 5 o (V), l’examen microscopique à 285 grossissements a mis en évidence un aspect que l’on peut décrire de manière unitaire : on a noté la présence de bandes diagonales de pigmentation fine, de couleur jaune-rouge-orangée, et de quelques granulations, plus grossières, mais très rares, noires ou vertes.

Ces granulations sont apparues intéresser principalement, voire exclusivement, les fibres, tandis que l’on n’a pas relevé leur présence dans les espaces entre une fibre et l’autre.

[ Approche optique en lumière ultra-violette ]

L’examen microscopique à la lumière naturelle des différents fils — après traitement préalable par solution acide (acide sulfurique) — a été complété en soumettant tout le matériel à l’observation microscopique en lumière ultraviolette, afin de mettre en évidence l’éventuelle existence de fluorescence, comme cela est typique des dérivés hémoglobiniques.

Cet examen a donné un résultat négatif. 1

Il est précisé que le traitement par divers agents chimiques (acide acétique, soude) n’a pas modifié la couleur des granulations ; ce n’est qu’au cours du traitement par glycérinate de potassium et sulfure d’ammonium que les granulations ont paru prendre une teinte plus foncée, avec une nuance nettement brune, après un certain temps.

À titre préliminaire, il convient de préciser que les investigations destinées au diagnostic générique et spécifique du sang sur un matériel d’une très grande ancienneté, soumis à diverses contingences et à l’influence de facteurs atmosphériques ou à l’action d’agents physiques, tels que les hautes températures, ne peuvent avoir une réelle valeur probante que si le résultat est positif. En effet, les protéines spécifiques du sang et le pigment correspondant sont sujets, pour diverses raisons, à des processus de dénaturation, qui peuvent faire perdre les caractéristiques permettant leur identification. 2

Recherche générique de sang [ Approche chimique ]

Dans l’exécution des investigations, il a été tenu compte de la rareté du matériel disponible ; on a donc eu recours à des microtechniques particulièrement sensibles. On a généralement procédé en fractionnant et en sectionnant les fils de manière à disposer, pour l’observation microscopique, des points où avait été notée la présence de granulations dont la coloration pouvait faire penser à la présence de pigment hématique ou à des formes diverses.

a) Réaction à la benzidine :

cette épreuve, qui relève des recherches génériques du sang parmi les plus connues, repose sur la propriété qu’ont certaines substances, normalement incolores, d’assumer, sous l’action d’un oxydant, une coloration particulière : l’oxydation est favorisée par la présence d’une peroxydase qui, agissant comme catalyseur, libère l’oxygène du peroxyde d’hydrogène (H₂O₂), en faisant prendre à la leucobenzidine (benzidine) une coloration bleutée.

Le catalyseur, dans le cas de la recherche générique de taches de sang, est constitué par une peroxydase (très résistante dans le temps) contenue dans les globules rouges.

La réaction est très sensible, au-delà de 1:200.000, mais elle n’est pas strictement spécifique ; une éventuelle positivité ne peut donc pas assumer une valeur de preuve absolue. En revanche, un résultat négatif permet d’exclure que le matériel examiné contienne des traces de sang détectables.

Dans le cas présent, l’épreuve a été effectuée avec des réactifs préparés frais et a été conduite sous contrôle microscopique, fil par fil, afin de vérifier d’éventuelles réactions localisées au niveau des fibres, notamment dans les points où les examens microscopiques et épimicroscopiques précédents avaient mis en évidence la présence de granulations colorées.

L’examen en question n’a révélé aucune transformation de couleur en virage bleuâtre, ni au niveau des amas de granules ni dans le contexte fibreux.

Il convient de souligner en outre que le traitement chimique à l’acide acétique, à la benzidine, au peroxyde d’hydrogène n’a en aucune façon modifié la couleur des granulations ; aucun phénomène de solubilisation de celles-ci n’a été observé.

b) Examen microspectroscopique : l’examen microspectroscopique direct du matériel examiné a donné un résultat négatif, sans aucun traitement préalable.

On est ensuite passé à la recherche de l’hémocromogène après transformation préalable de l’éventuelle hématine présente (dérivé de l’hémoglobine le plus fréquemment retrouvé dans les taches anciennes) : on a cherché à obtenir cette transformation en traitant préalablement les fibres avec une solution de soude à 33 % afin de solubiliser l’éventuelle hématine, puis en réalisant la transformation en hémocromogène, le réactif consistant en une solution de glycérinate de potassium. Bien que l’observation microscopique ait montré l’absence de solubilisation des granulations, les préparations ont néanmoins été soumises à l’examen microspectroscopique au moyen de l’appareil d’Abbe. [ réfractomètre ] 3

L’investigation s’est révélée négative dans tous les cas ; par conséquent, absence d’hémocromogène, dont la présence aurait été révélée par l’apparition des bandes d’absorption typiques.

c) Chromatographie sur couche mince 4

On a procédé sur l’un des fils prélevés en 71, après incubation extractive en solution alcaline, en effectuant une chromatographie sur couche mince (10 cm) sur plaque Kieselgel G d’une épaisseur de 250 μ, avec système solvant constitué d’un mélange méthanol, acide acétique, eau (90:3:7). La plaque a ensuite été séchée à l’étuve pendant 5 minutes à 100°, puis examinée à la lumière U.V. aux longueurs d’onde de 254 et 360 μ, sans mettre en évidence la présence de taches fluorescentes.

On a ensuite pulvérisé la plaque avec une solution éthanolique de benzidine, sans obtenir aucune coloration ;

enfin, toujours par pulvérisation, on a traité avec une solution fraîche de peroxyde d’hydrogène à 3 %, avec un résultat également négatif.

La méthode décrite est d’une grande sensibilité et permet de détecter (présence de tache bleutée) des traces correspondant à 3–4 μg de sang.

[Conclusion de Giorgio Frache ]
Par conséquent, les résultats des investigations de laboratoire médico-légal menées dans le cadre du diagnostic générique du sang devraient conduire à exclure la présence de sang, même en traces minimes, dans le matériel étudié, pour les raisons suivantes :

  1. les incrustations pigmentées n’ont jamais été mises en solution par les solvants acides ou alcalins employés ;
  2. la réaction à la benzidine s’est révélée nettement négative ;
  3. les investigations microspectroscopiques se sont révélées nettement négatives ;
  4. l’examen en chromatographie sur couche mince s’est révélé également négatif.

La négativité des épreuves pratiquées dans le cadre de la recherche générique de sang pouvait, en principe, être considérée comme suffisante pour un jugement conclusif.

Toutefois, par souci de complétude méthodologique et afin de ne laisser inexplorée aucune voie d’identification du matériel résiduel, sur des portions restantes de fils prélevés en 33r, 110 A, 71, 5o, on a procédé aux investigations complémentaires suivantes :

a) diagnostic d’espèce, limité à l’espèce humaine, au moyen de la méthode de précipitation en agar sur lame, avec résultat négatif ;

b) diagnostic de groupe [sanguin], limité au système ABO, en utilisant une méthode (absorption-élution) particulièrement sensible et adaptée à la recherche des propriétés spécifiques de groupe sur les tissus, méthode qui a permis, à d’autres occasions, de mettre en évidence la présence des antigènes A et B.

En conclusion, sur le matériel prélevé le 24 novembre 1973, à Turin, sur le Linceul, les épreuves génériques, d’espèce et de groupe (ces dernières limitées au système ABO) ont donné un résultat négatif.

Du point de vue interprétatif, dans le cadre d’une évaluation correcte des données scientifiques, il convient toutefois de préciser que, selon notre jugement, compte tenu des réserves déjà formulées en prémisse, la réponse négative des investigations pratiquées ne permet pas un jugement absolu d’exclusion de la nature hématique du matériel examiné.

Prof. Giorgio Frache
Directeur de l’Institut de Médecine Légale et des Assurances
Université de Modène

Prof. Eugenia Maria Rizzatti
Assistante L. D. dans ledit Institut

Prof. Emilio Mari
Assistant volontaire L. D. dans ledit Institut

— Notes —
  1. S.B. : Le traitement préalable par une solution acide, ici de l’acide sulfurique, vise à nettoyer ou dissoudre certaines substances superficielles du textile afin de mieux isoler les composés organiques éventuellement présents dans les fibres. Cette préparation facilite l’observation des résidus biologiques au microscope en réduisant les interférences dues aux impuretés ou aux produits d’altération du lin.

    L’observation en lumière ultraviolette constitue une étape complémentaire importante, car certains produits de dégradation de l’hémoglobine — notamment des porphyrines ou d’autres dérivés hémoglobiniques — présentent des phénomènes caractéristiques de fluorescence sous excitation UV. Lorsque ces composés sont présents, ils peuvent émettre une luminescence spécifique, permettant d’identifier ou de suggérer la présence d’anciens résidus sanguins même lorsque ceux-ci ne sont plus visibles en lumière ordinaire. Cette méthode repose donc sur les propriétés optiques des chromophores issus de la dégradation du sang et constitue une technique fréquemment utilisée dans les analyses médico-légales et en microscopie des matériaux biologiques.

    Ce qui est intéressant est que les chimistes américains Adler et Heller auraient interprété des analyses chimiques complémentaires dans le sens de la présence de composés porphyriniques du sang. Leur démarche consistant à les détecter après traitement, notamment par conversion du groupe hème en porphyrines fluorescentes. Dans leur résumé de 1980 et leur étude chimique plus développée, ils décrivent précisément une procédure où le matériau sanguin suspect est dissous, réduit, puis analysé fluorimétriquement pour révéler les porphyrines. en ce sens, Adler et Heller int estimé qu’il fallait des tests chimiques plus ciblés pour identifier les dérivés de l’hémoglobine avec davantage de fiabilité. En ce sens, leur travail tend à montrer les limites d’une simple lecture microscopique en UV lorsqu’on étudie des traces sanguines anciennes sur un textile archéologique. Rogers s’est exprimé sur ce point, car il a souligné que l’observation optique directe (microscopie ou fluorescence UV) pouvait être trompeuse, car les réactions lumineuses du tissu ancien peuvent être modifiées par les contaminants de surface, les produits de vieillissement du lin et diverses réactions chimiques secondaires.[↩]

  2. S.B. : En ce sens, Giorgio Frache rejoint les considérations d’Adler, Heller et de Rogers. [↩]
  3. cf . https://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9fractom%C3%A9trie#R%C3%A9fractom%C3%A8tre_d’Abbe_classique [↩]
  4. Faragò, Journal. Chrom. 21, (1966). Note SB : il s’agit de Faragó A. Detection of minute traces of blood by thin-layer chromatography. Journal of Chromatography. 1966 Jan; 21(1):156-7. doi: 10.1016/s0021-9673(01)91284-1. PMID: 5940137. [↩]

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