Récit sur la défense de l’église palatine de Sainte-Marie-du-Phare lors la Révolution de palais de Jean Comnène

Récit sur la défense de l’église palatine de Sainte-Marie-du-Phare

lors la Révolution de palais de Jean Comnène

Nicolas Mésarités

1201 ( circa )

D’après la traduction donnée par Dorothy Crispino ( 1985 )

Voici le récit de Nicolas Mésaritès, gardien des choses saintes dans les églises du Grand Palais, concernant la crise de notre très sainte Grande Église et d’un certain individu qui, par une révolution, régna sur l’empire et fut ensuite mis à mort.

À vrai dire, la plupart des hommes à l’esprit profond et habile, ô lecteur, ajoutent à la vérité de leur récit des inventions de leur propre intelligence. Ils altèrent les faits et composent leur narration avec charme et affectation. Pourtant, une légère impulsion au moment opportun persuade le lecteur que le récit, loin d’être celui d’un ami de la vérité, vacille. Il en va de même pour les auditeurs : il n’est pas facile de redire exactement ce que l’on a entendu, pas plus qu’il n’est aisé pour un artiste copiant un modèle de reproduire l’objet exactement tel qu’il est dans son prototype. À cause de la diversité des dialectes et de la grande variété des couleurs, tant le narrateur que l’artiste se tiennent à distance de leur modèle.

Je vais vous dire immédiatement pourquoi j’ai placé ces remarques en tête de mon récit. Beaucoup de mes connaissances, et même des inconnus, sachant que je suis gardien des choses saintes de la belle église de la Mère de Dieu, dont le titre est Maîtresse de la Maison — et cette église est située près du Palais royal, près du Phare — me demandent souvent, et d’autres encore m’abordent dans les églises, dans les quartiers, sur les places, dans les avenues et les ruelles étroites, pour que je leur raconte en détail tout ce qui s’est passé dès le début : comment Jean [ Comène ] s’empara des palais par une attaque furtive, ce qu’il fit jusqu’à ce qu’il s’épuise, et enfin comment sa tête folle fut tranchée.

J’ai refusé de répondre à toutes ces questions. Car ma voix était devenue rauque à force de crier ce jour-là — et déjà le 31 juillet était passé — mon souffle me manquait presque et mes organes vocaux refusaient de fonctionner tandis que je courais autour du saint temple pour affronter quiconque songeait à pénétrer dans les lieux inviolables comme des chiens fouillant de leurs dents acérées à la recherche d’une proie. Considérant l’altération de ma voix et le mauvais état de mon larynx, je suis donc disposé à mettre par écrit tout ce que j’ai vu, afin que, pour tous ceux qui demandent et écoutent, cela soit clair.

Je raconterai donc tout ce que cet agitateur, avec ses partisans, a commis méchamment pendant la nuit contre notre Seigneur le Christ et notre noble Roi, afin que l’on connaisse ces hommes sauvages qui trouvent leur plaisir dans le sang. Et je dirai encore tout ce que ces hommes, avec une populace stupide, avaient en tête lorsqu’ils se sont précipités comme des voleurs dans le temple de la Divine Sagesse [Sainte-Sophie]. Nous consignons donc par écrit, du mieux que nous pouvons, ce que nous avons vu, et nous nous hâtons de le faire pour que cela ne soit pas détruit par le passage du temps, destructeur de la mémoire.

Mésaritès se lance aussitôt dans le récit de l’irruption de Jean dans le palais, de la confusion indescriptible des insurgés, du spectacle répugnant de l’usurpateur sur le trône royal et de la terreur des fidèles. Craignant que « ces agitateurs n’arrivent même à l’église de la Mère de Dieu », Mésaritès ignore les supplications de ses amis et se précipite vers le Grand Palais, « sans souci de la sécurité de son corps et de son âme ».

J’arrivai donc à la porte extérieure du temple [de l’Immaculée], haletant. En regardant autour de moi, je vis des hommes meurtriers armés d’épées et de toutes sortes de couteaux, avec lesquels ils entaillaient les portes à double battant, les réduisant à une sorte de treillis. Puis, se baissant devant cette ouverture, ils regardaient à l’intérieur. Ensuite ils examinèrent ces belles portes d’argent et décidèrent de les soulever pour les piétiner. Mais ils furent empêchés par mon apparition soudaine et par la volonté de la Madone — des hommes armés effrayés par moi, qui étais sans armes. Alors je prononçai des paroles aussi amères que convaincantes.

« Ô vous ! dis-je, hommes impies ! vous qui en êtes venus à profaner les choses sacrées ! vous qui ne craignez pas Dieu et n’avez nul souci de la colère des hommes ! vous qui avez outragé la chrétienté ! vous qui foulez aux pieds les lois divines ! Pourquoi faites-vous tout cela ? Quittez le temple divin et inviolable, conservez-le intact ! Vos mains sont mauvaises et impies, elles coopèrent à l’injustice et accomplissent des actes contraires à la loi. Éloignez-vous du temple sacré ! Comme vous êtes devenus méchants, comme vous avez désobéi aux lois ! Allez-vous-en loin ! Ceci est la Porte de l’Éden, et ici se tient un glaive de feu qui bondira sur quiconque voudra attaquer avec fureur et le brûlera. Je vous en prie, frères — car nous sommes tous renés dans l’Esprit Saint et par le saint baptême — n’approchez pas davantage, prenez une autre route, suivez un autre chemin, car je crains que vous ne subissiez le même sort que le diable, qui advient à quiconque s’approche du lit de la Madone assumée au ciel. Ici se trouve un autre air, une nouvelle Salem, une arche qui contient en elle, d’une autre manière, un décalogue. Et je désire, hommes sauvages, désormais transformés en hommes civilisés, vous exposer tout ce qui se trouve dans cette église, changer votre bassesse, votre laide ingratitude, en amour et en respect, et vous conduire à la bienveillance. Apprenez donc quels sont les commandements du décalogue qui se trouve dans ce trésor, et transmettez ensuite aux générations futures le récit que vous entendez de mes lèvres.

« D’abord, nous vénérons la sainte couronne d’épines, encore verdoyante et fleurie, demeurée intacte parce qu’elle a reçu l’incorruptibilité en touchant la tête sacrée du Seigneur Jésus. Cela afin que ceux qui ne croient pas au Christ croient. On n’y voit pas d’épines, et au toucher elle ne blesse pas, mais elle est florissante et douce. Sa floraison ne ressemble pas à celle des ronces des vignes qui s’accrochent aux vêtements, mais plutôt aux fleurs du Liban, une sorte aux petites boules le long des branches.

« Le saint clou, que ni la rouille ni le temps n’ont attaqué, conservé tel qu’il était lorsqu’avec trois autres il perça, au temps de la Passion, la chair très sainte et miséricordieuse de Jésus, sans aucune faute. Ce clou fut forgé dans le feu de la Divinité et fut trempé dans le sang du Seigneur. Il transperça les entrailles du meurtrier source de la mort.

« Le fouet de fer, muni d’une chaîne au col que l’on peut ouvrir et refermer pour le placer dans un fourreau ; ce fouet abaissa l’orgueil de Satan et le mit sous les pieds non seulement des hommes mais même des jeunes filles.

« Les linceuls funéraires de Jésus ; ils sont de lin, tissu simple, qui sentent encore la myrrhe ; ils ne sont pas sujets à altération parce qu’ils enveloppèrent le Mort, manifestement nu, et furent saturés de myrrhe après la Passion.

« Le vêtement extérieur, cette tunique, miraculeusement conservée jusqu’à nos jours, baignée de sueur, qui touchait ces beaux pieds apostoliques lorsqu’ils annonçaient la paix au monde.

« La lance qui perça le côté du Seigneur, terminée par une double lame en forme de croix, encore imprégnée de sang, teintée du sang et de l’eau qui jaillirent merveilleusement du côté du Sauveur.

« Le manteau de pourpre dont ces criminels revêtirent le Seigneur de gloire en se moquant de lui comme roi des Juifs.

« Le roseau placé dans la main droite du Christ Sauveur, avec lequel la tête de Satan fut brisée.

« Les semelles pour les pieds du Seigneur — appelées aussi sandales — découpées dans le cuir et adaptées à ses beaux pieds divins.

« Enfin, la pierre taillée du tombeau, le rocher qui brisa les autels des idoles et les renversa.

Apprenez ce décalogue ! Voici maintenant le prototype, imprimé sur un linge et gravé dans l’argile molle, comme par un art graphique et non fait de main d’homme.

Pourquoi prolonger ce discours ? Ce temple est un autre Sinaï, un autre Bethléem, un autre Jourdain… Ici il est crucifié, ici il est enseveli, ici la pierre roulée du tombeau témoigne. Ici il ressuscite, et le suaire (sudarium) et les saintes sindons en apportent la preuve.

Venez donc, tortionnaires de Dieu… Soyons les sauveurs de cette maison sainte. »

Après avoir parlé ainsi, je transformai leur méchanceté en douceur et les rendis plus pieux. Ils acceptèrent de ne pas me quitter avant de se montrer sauveurs du temple du Phare et de risquer leur vie pour lui. Alors je frappai moi-même à la porte ; le gardien ouvrit avec joie et me laissa entrer. Ceux qui auparavant agissaient comme des loups me suivirent et, confiants dans ma parole, devinrent comme des brebis pieuses.

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