Réponse à M. David – Objections contre les examens scientifiques

Réponse à M. David – Objections contre les examens scientifiques

Paul Vignon

1939

Vignon, P ( 1939 ) Réponse à M. David – Objections contre les examens scientifiques – ( Le Mercure de France – 1 Août 1939 ) p 762-765

Sur le Suaire de Turin.

Monsieur le Directeur,

Deux voix des deux bouts de l’horizon retentissent à propos du Suaire de Turin, dans le dernier numéro (1er juin) du Mercure, fidèle à ses traditions d’hospitalière impartialité. Je ne sais trop si on l’a remarqué, dans le mouvement d’opinion créé par la nouvelle offensive de M. Vignon en faveur de l’authenticité, il y a une catégorie de gens qui ne prennent pas la parole : ce sont les historiens et les archéologues. Pour eux en effet la cause est jugée sans appel depuis près de quarante ans. Ils savent que l’effigie de Turin est en contradiction avec tout ce que l’on a assuré sur les rites de la sépulture au temps de Notre-Seigneur et avec les textes évangéliques sur l’ensevelissement du Christ. Du point de vue de l’histoire, le dossier du Suaire de Turin a été publié tout entier et discuté en de nombreuses publications vers 1900, non point « par le savant abbé Turmel avec sa prodigieuse érudition », mais par un érudit qui donne bien plus de garanties à la conscience catholique, un prodigieux travailleur lui aussi, qui unissait une science parfaitement armée à une probité candide et à une simplicité d’enfant : le chanoine Ulysse Chevalier, l’auteur des Répertoires des sources historiques dont aucun travailleur ne peut se passer.

Le Suaire de Turin, comme celui de Besançon, comme bien d’autres qui n’ont pas eu la même fortune, est un accessoire des drames religieux, des représentations que l’on donnait au peuple chrétien pendant la semaine sainte dans l’intervalle des offices proprement liturgiques. L’enquête parallèle menée dans les sources byzantines et dans les sources latines ne laisse aucun doute sur la tardive apparition de ces figurations, et c’est plus tardivement encore que l’on a commencé à les traiter comme des reliques, non sans soulever, comme on le sait, la protestation des autorités ecclésiastiques.

Une étude du Suaire par une commission de savants pourra apporter une utile lumière sur la nature et la date du tissu, sur la technique de l’exécution ; mais elle ne fournira certainement aucun fait nouveau de nature à exiger la révision du verdict de l’histoire. C’est pourquoi les historiens laissent paisiblement, sans y prendre part, car ils ont mieux à faire, se renouveler la discussion à chaque nouvelle ostension du Suaire.

Veuillez agréer, Monsieur le Directeur, etc.
P. DAVID.

Réponse de Paul Vignon

Le Saint Suaire de Turin. —

J’ai répondu l’an passé au Dr Brotteaux (Dr Pascal) dans la Revue Métapsychique, et à M. Coppier dans le Mercure de France. J’ai répondu à ces critiques, ainsi qu’au Dr Moïse Eskenazy, dans la deuxième édition de mon ouvrage actuel (Le Saint Suaire de Turin, etc., Masson, 1939, Appendice). Le Dr Brotteaux revenant à la charge, je lui réponds de nouveau. Ce n’est pas sans remercier d’abord Mlle Henriette Charasson d’avoir si bien défendu la Relique, dans ce numéro du Mercure (1er juin) où le Suaire allait être attaqué derechef.

Disons-le fortement : c’est toujours la même chose… De quoi s’agit-il, en effet, avant tout ? De, minutieusement, scruter les photographies d’ensemble et de détail du Suaire. Or voilà ce à quoi nos critiques se refusent. Accepteraient-ils donc « de voir », qu’ils sauraient aussitôt que ce linge a jadis enveloppé le corps d’un homme, d’un homme que l’on avait couronné d’épines, flagellé, crucifié, frappé, d’un coup de lance sans doute, à la poitrine, et que l’on avait enseveli. Voici bien en effet, incontestables, des plaies, sang et sérum, des flux, antérieur et postérieur, des suintements, des gouttes séreuses qui se pressent…

De quand, ce crucifiement, cette mort ? Le supplice date, au moins, du ve siècle. Mon Iconographie le prouve : qui, dès ma première édition, n’était pas discutable, et dont la deuxième édition renforce l’évidence.

Mais quel était le mort ? C’était le Christ (mes pages 193-196) : car on aura compris, n’est-ce pas, que nul truqueur n’aurait, ici, tué, martyrisé un homme, pour tirer — et comment ? — du cadavre, ce linceul à empreintes, et qu’il ne pourrait pas non plus s’agir d’un accidentel sosie du Christ.

Les empreintes sont-elles scientifiquement expliquées ? La théorie ammoniaco-aloétique semble avoir ouvert une piste. Mais, qu’elle nous laisse en route, je l’ai dit (p. 197-206)… Où est, en ce cas, l’objection ? Le Suaire est ce qu’il est : nous le comprenons bien ou mal. Que pourtant des « vapeurs » sachent créer, à distance, des images, la chose est sûre (Le Linceul du Christ, Masson, 1902, Pl. VIII ; mon livre actuel, fig. 3 et 4).

Mais ignorez-vous, me dit-on, qu’on a découvert le « poncis ou moule » qui servait pour le pseudo-suaire de Besançon ? — Première nouvelle ! Mais peu importerait. Ce drap copiait, et fort mal, le vrai Suaire (mon livre de 1902, 2e éd., p. 146-151) : qu’il fût fait ou non d’après une planche taillée, ou au poncis, cela nous est indifférent.

Je ne vois pas pourquoi la mentonnière, obligatoire chez les Juifs, n’aurait pas séparé l’une de l’autre les images antérieure et dorsale de la tête. L’ « aloès » de saint Jean ne devait nullement être l’agalloche (mes pages 71-77). Le même saint Jean ne dit pas que le corps du Christ eût été lié de bandelettes (p. 63-65) et tel ne devait pas être du tout l’usage des Juifs (p. 226-227). Un clou traversait vraiment la main gauche de l’homme dans la région du carpe (fig. 1 et 2). Passant entre deux métacarpiens, le clou eût-il ou n’eût-il pas fendu les chairs jusqu’aux doigts ? voilà qui m’est égal. Le clou perçait le carpe : cela, contre une tradition qu’un faussaire eût respectée.

Le coup de lance eût dû être porté à gauche ! — Pourquoi donc ? Ce que d’ailleurs le Dr Barbet nous montre, c’est que, venant de droite, la lance perçait l’oreillette droite du cœur et la trouvait pleine de sang. Rien de plus juste.

Pourquoi nous refuser un examen que tous désirent ? —

Voici. Chimiquement, il faudrait opérer des prélèvements : inacceptables.

Et les rayons, ultra-violets surtout, risqueraient, pense-t-on, d’altérer plus tard les empreintes. Cela, pour nous apprendre quoi, puisque voici le sang, le sérum, les suintements, les flux, les gouttes ?…

Je dirai quand même : attendons ; l’infrarouge est inoffensif.

Je pose en terminant une question, capitale. Manuellement fait, ainsi, en « négatif », le Suaire serait, n’est-ce pas, fort mal dessiné et tout fruste ? Ni sang réellement décalqué ou vraiment coagulé à demi, ni sérum, ni suintements, ni flux, ni gouttes ! Mais voyez ceci encore : comment, sur les clichés photographiques, où le modelé apparaît cette fois « positif », les images ont-elles soudain ce mérite ? Comment le corps s’y peut-il dresser, solide, épais, exact, et bien dans l’air ? Comment l’énorme agrandissement du visage, que nous savons désormais obtenir (p. 211-235), montre-t-il une face à ce point majestueuse ? C’est donc, évidemment, que le drap porte des empreintes vraies. D’emblée, la thèse de la peinture ou du poncis s’écroule.

Allons ! le Suaire est authentique.


PAUL VIGNON,


Secrétaire général de la Commission Italienne et Française du Saint Suaire.

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