Sur la photographie du Saint Suaire de Turin – Juillet 1898

Sur la photographie du Saint Suaire de Turin – Juillet 1898

Dr Albert Battandier

2 Juillet 1898

Battandier, A. (1898, 2 juillet). Sur la photographie du Saint Suaire de Turin. Le Cosmos : revue des sciences et de leurs applications. p 10-11-12

LA PHOTOGRAPHIE DU SAINT SUAIRE DE TURIN

(Dr A. Battandier, 2 juillet 1898)

« Je n’ai pas à faire ici l’historique de cette précieuse relique, mais je veux seulement indiquer comment on a pris la photographie et ce que celle-ci a révélé. Toutefois, pour l’explication de ce qui va suivre, il faut se rappeler que le Saint Suaire de Turin est une fine toile de lin qui a 4m,10 de longueur sur 1m,40 de largeur. Pour y ensevelir Notre-Seigneur, on le coucha sur la première partie de ce linceul et on rabattit sur lui l’autre partie. On sait que l’image du Sauveur s’imprima sur la toile, et on voit sur le Suaire de Turin deux silhouettes de grandeur naturelle opposées par la tête et montrant un homme couché. Ces silhouettes sont assez indécises ; elles se détachent en brun sur le tissu qui, par le temps, a pris une teinte jaunâtre, et il est bien difficile de distinguer les détails. On vend des mouchoirs qui reproduisent l’image du Saint Suaire, mais on ne peut rien y saisir qui puisse donner une idée de la figure du Sauveur.

On vient de faire à Turin l’ostension solennelle du Saint Suaire, et la Commission de ces fêtes avait conçu le dessein d’avoir un souvenir durable de cette cérémonie en photographiant la sainte relique. Il fallait d’abord en obtenir l’autorisation. Le Saint Suaire est propriété de la maison royale de Savoie, et le roi, interrogé, refusa d’abord, craignant que des préoccupations mercantiles ne se cachassent sous le but pieux de cette demande. Cependant, quand il connut mieux les intentions du Comité, la façon dont il prétendait les exécuter, il accorda de suite les autorisations nécessaires, tout en conservant à la maison royale la propriété artistique de ces photographies. Une Commission fut nommée et le chevalier Pia fut choisi pour faire la photographie.

On dressa un chevalet devant la relique, pour élever l’appareil à sa hauteur, et la première pose eut lieu le 25 mai à 2 heures du soir, avec une plaque mesurant 0m,30 sur 0m,40. Malgré l’heure, l’église était sombre et la relique était éclairée par des lampes électriques à arc, mais dont la lumière subissait des oscillations. La pose dura cinq minutes, et la plaque étant développée ne donna pas les résultats qu’on en attendait.

On résolut de recommencer le 28, en essayant d’un meilleur éclairage ; mais, dans l’intervalle, la princesse Clotilde avait fait protéger le Saint Suaire par un cristal qu’elle avait commandé expressément, voulant soustraire cette précieuse relique à la poussière et au contact de l’air. On pouvait craindre des reflets sur le verre ; d’autre part, le Suaire était tendu avec plus de régularité, pressé qu’il était contre la plaque de cristal.

On fit une nouvelle pose qui dura vingt minutes et on la répéta avec quatre plaques, dont deux seulement furent impressionnées. Quand on développa une des plaques qui avaient réussi, l’image du Sauveur apparut avec une telle netteté que les personnes présentes crièrent au miracle.

Deux circonstances peuvent servir à expliquer cet étonnement.

La première est que l’image qui était sur le linceul était ce qu’on appelle en photographie un négatif. En effet (à moins d’admettre une impression miraculeuse), ce sont les plaies du corps de Notre-Seigneur, les parfums dont il a été oint (myrrhe et aloès) qui auraient laissé ces traces sur le linceul, et il est clair qu’elles devaient être plus fortes aux points où le linceul avait été plus directement en contact avec le saint corps. C’était donc une sorte de négatif. La plaque photographique, renversant les ombres, nous donnait un positif où les choses, sans être plus nettes, prenaient cependant une forme plus habituelle et pouvaient par conséquent donner l’impression d’un dessin ordinaire.

La seconde circonstance provient de l’emploi même de la photographie. Le linceul, sous l’influence du temps, était devenu jaune, les taches brunes, mais il y avait une tendance à confondre les deux couleurs. De plus, un œil, même très exercé, ne peut point distinguer toutes les nuances. Certaines radiations, trop faibles pour être perçues par l’œil, deviennent très marquées sur la photographie. C’est ainsi que la carte du ciel nous révèle nombre d’étoiles que probablement nous ne verrons jamais. D’autre part, quand on reproduit un vieux manuscrit où l’encre jaunie se confond souvent avec la teinte générale du parchemin, où il y a eu plusieurs écritures à diverses époques sans que l’œil puisse y saisir de différences, la photographie vient à notre secours, filtre en quelque sorte tous les rayons lumineux, les enregistre avec leur valeur relative et nous permet de lire sur l’épreuve ce que nous n’aurions pas soupçonné avec l’original sous les yeux.

Jusqu’à preuve du contraire, ces deux observations suffisent à expliquer ce que l’on raconte de ces épreuves. Pour en donner une idée, voici les paroles enthousiastes dont se sert un journal local auquel je laisse, bien entendu, la responsabilité de ses assertions :

« Le Rédempteur, qui avait miraculeusement laissé l’empreinte de ses douleurs et les lignes de son corps sur le funèbre linceul, reparaissait sur la plaque miraculeusement dessiné et avec une finesse de détails étonnante. On voyait la figure si noble, si anatomiquement élégante, parfaite, divinement belle du Sauveur ; le visage portait la double empreinte d’une ineffable douleur mêlée à la pitié ; on reconnaissait les détails des cheveux, de la barbe, du profil ; les plaies, les coups, les marques de la corde qui avait lié Notre-Seigneur à la colonne durant la flagellation, se voyaient sur son corps. En somme, il y avait dix-neuf siècles que l’humanité pensait à la figure du divin Sauveur ; grâce à la photographie, le Saint Suaire nous en donnait aujourd’hui le portrait authentique. »

Le cliché en question va être exposé dans l’exposition d’art sacré à Turin, et tous les visiteurs pourront l’admirer, mais comme cela ne satisferait point au désir des fidèles, on en tirera des photographies que l’on mettra à la disposition du public vers la fin de ce mois. Chaque exemplaire devra porter la signature du Comité.

Il est à noter que l’on voit directement sur le Saint Suaire les plaies causées par les épines de la couronne, la blessure du côté et les traces causées par les clous qui ont crucifié Notre-Seigneur. Relativement à ces dernières toutefois, il faut faire une remarque qui contredit ce que les peintres nous représentent chaque jour. La blessure des mains ne se trouve pas dans la paume de la main, mais près du carpe, c’est-à-dire à la jointure de la main et du bras ; de même, la blessure des clous des pieds se trouve au cou-de-pied, près du tarse.

Les photographies du Saint-Suaire, devant être prochainement publiées, on pourra voir si vraiment le cliché nous a révélé, comme le font supposer les journaux turinois, des détails nouveaux et inédits sur la figure du divin Maître. Dans ce cas, ce serait pour un catholique la plus belle découverte de ce siècle, et l’aurore du XXe siècle nous donnerait le vrai portrait du Sauveur du monde. »

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