Sur le Saint Suaire de Turin – Entretien avec Paul Vignon.

Sur le Saint Suaire de Turin – Entretien avec Paul Vignon.

Louis de Meurville

Meurville, L. de. (1902).
Le Saint Suaire de Turin. L’Initiation : Revue philosophique des hautes études, 56 (10), pp 4–31. (Dir. Papus). ( archivé par L’IAPSOP ) 1

Sur le Saint Suaire de Turin – Entretien avec Paul Vignon.

Une récente communication de M. Delage à l’Académie des sciences est venue raviver les discussions au sujet du saint suaire de Turin. Cette communication portait, on le sait, sur les travaux d’un jeune savant, M. Paul Vignon, préparateur à la Sorbonne, qui croit pouvoir conclure scientifiquement à l’authenticité de ce linceul.

M. Vignon affirme au nom de la chimie et de la physiologie que ce linceul est bien celui du Christ, qu’il ne peut être que celui-là, et que l’image s’est reproduite sur l’étoffe par un effet absolument naturel : l’oxydation de l’aloès déposé comme aromate sur le linceul, oxydation produite par les vapeurs ammoniacales qui se dégageaient du corps du supplicié.

Et cette image, ajoute M. Vignon, n’a pu se conserver que par le fait d’un court séjour du corps dans le linceul, car un séjour prolongé aurait amené une oxydation générale, une tache brune uniforme, ou la décomposition du linceul avec celle du corps.

Sans conclure à la résurrection, M. Vignon, qui n’est pas un croyant, se borne à constater avec les Évangiles que le corps du Christ n’est pas resté un long temps dans le linceul.


Cette communication a causé un mouvement assez considérable de curiosité pieuse ou mondaine. On a exposé, çà et là, des photographies du suaire : on y est allé en foule, et plusieurs qui ne rêvaient pas un Christ de cette sorte, s’en sont allés, comme le centurion du Calvaire, en déclarant que c’était bien là le Fils de Dieu ! Tant il est vrai que nos yeux nous font voir souvent ce que nous désirons avoir vu.

M. Paul Vignon ne s’en est pas tenu là : il vient de publier un très beau volume que nous avons voulu lire, le Linceul du Christ, et c’est de quoi le féliciter, car nous y avons trouvé beaucoup d’érudition, de savoir et de bonne foi.

Est-ce une raison suffisante pour admettre sa thèse ?
Ne peut-on pas se tromper de bonne foi, avec beaucoup de savoir et d’érudition ? N’y a-t-il pas toujours, à côté des preuves apportées, d’autres preuves qui manquent, d’autres expériences qu’on n’a pas faites et qui pourraient être contraires ? D’autres renseignements aussi ?

Nous ne voulons pas discuter science avec M. Vignon : nous serions battus d’avance. Nous voulons simplement résumer les débats, soulever des objections de bon sens et laisser à chacun le soin de conclure à sa guise.

Plus encore que les incrédules, les catholiques doivent, à notre avis, se montrer difficiles dans leur
foi aux reliques, car un culte irraisonné ferait plus de tort à la religion chrétienne que toutes les négations

C’est ainsi que, pendant la Révolution, on envoya de Besançon à la Convention le saint suaire vénéré jusque-là dans cette ville, et qui, nous le savons, était une vulgaire copie de celui de Lirey qui est maintenant à Turin. Ce fut à la Convention l’objet d’une risée générale, et le prétendu suaire fut brûlé avec le bois qui servait à guider le pinceau, quand on voulait raviver les couleurs du linceul.

Ce qui nous étonne le plus, c’est de voir maintenant les partisans du miracle, ceux qui croient à l’authenticité du saint suaire de Turin et à l’impression miraculeuse du corps du Christ sur son linceul, se réjouir de la thèse de M. Vignon, parce qu’elle est censée détruire la thèse de ceux qui démontraient historiquement son origine très douteuse.

Mais la thèse de M. Vignon tend à détruire aussi la foi au miracle, et c’est une singulière joie que d’être blessé par un tiers, à condition que l’adversaire le soit aussi. S’imagine-t-on un duel où les combattants, ne pouvant se toucher, s’en iraient enchantés de ce qu’un témoin a bien voulu se charger de les blesser tous les deux !

Depuis l’ostension solennelle du saint suaire de Turin, en 1898, ostension qui n’avait pas été renouvelée depuis 1868, une foule de brochures ont paru, à l’occasion de la photographie obtenue par le chevalier Secondo Pia ; les unes affirmant, les autres contestant l’authenticité de ce linceul. M. Loth affirmait ; l’abbé Lalore, l’abbé Ulysse Chevalier, approuvé par M. Léopold Delisle et les Bollandistes, et M. Fernand de Mély contestaient, tandis que Mgr Colomiatti, pro-vicaire général de Turin, soutenait l’authenticité sans apporter aucune preuve.

Le procès est donc plaidé sous toutes ses formes. Le dossier est complet, et nous avons sous les yeux les travaux également intéressants des chartistes, des archéologues, des chimistes, des physiologistes et des théologiens. Nous n’avons qu’à lire et à nous faire une opinion, si bon nous semble, ou à attendre jusqu’à « plus ample informé », car on sait qu’un procès n’est jamais si fini qu’on ne puisse le recommencer.

Tout d’abord, nous écarterons la théorie du miracle, non pour le nier, mais pour mieux respecter ce qui n’est pas de notre compétence. S’il y a miracle, et qu’on nous le prouve, ou que l’Église l’affirme, il n’y a plus à discuter pour ceux qui acceptent ces croyances. Mais ce n’est pas le cas : un pape, antipape pour les uns, pape pour les autres, a défendu d’exposer ce suaire sans faire crier par un héraut que ce n’était là qu’une image du vrai suaire ; un autre pape a autorisé la vénération de cette relique, mais, somme toute, l’Église ne s’est pas prononcée, et ne pouvait pas se prononcer.

Les suppositions que l’on peut faire au sujet du saint suaire sont les suivantes :

Si le linceul est authentique, ou bien l’image du Christ s’y est formée par miracle, ce qui est l’opinion de plusieurs, ou bien elle s’est formée par une opération chimique spontanée et toute naturelle, ce qui est l’avis de M. Paul Vignon.

Si le saint suaire de Turin est faux, c’est qu’on l’a peint ou imprimé sur toile, ce qui est l’opinion du savant abbé Ulysse Chevalier, professeur au grand séminaire de Romans, et celle de M. Fernand de Mély, lauréat de l’Institut, dont les travaux archéologiques sur divers sujets, notamment sur les reliques de la Passion, ont acquis une grande autorité.

Mais si le saint suaire de Turin est faux, il se peut encore que l’image ait été obtenue sur un cadavre quelconque par un habile trucage.

M. de Mély a compté vingt-huit saints suaires de par le monde, dont le plus inconnu est celui de Iohanavank, en Arménie : personne n’a pu encore l’examiner ni le photographier.

Écartant la théorie du miracle, il nous reste à étudier trois suppositions : apparition spontanée de l’image par un effet physique, peinture ou impression, et enfin trucage sur un cadavre quelconque donnant les traits qu’on suppose au Christ, avec les blessures qu’il avait reçues.

Mais d’abord comment est le saint suaire de Turin ? Qui l’a vu ? Qui l’a touché et analysé ? Que valent les photographies qu’on en a faites ?

M. Paul Vignon n’a pas vu le saint suaire, et il affirme que de le voir ne lui apprendrait rien de plus. Nous serions mal venu à lui reprocher cette ignorance, puisque nous n’avons pas vu plus que lui ; mais tandis qu’il a la foi de saint Louis, nous avons plutôt, en pareille occurrence, celle de saint Thomas. Nous demandons une vision plus proche, une étude plus certaine, une analyse plus concluante, car jusque-là on ne pourra faire que des suppositions et des raisonnements sans base certaine.


Si le drap est peint, on pourra le constater ; si l’image est le produit de la décomposition graduée des aromates, on retrouvera chimiquement l’aloès, car M. Vignon nous explique très bien dans son livre que si les aromates avaient été versés en onctions sur le corps du Christ, le linceul n’aurait reçu aucune image, et que l’image n’a pu se produire que parce que les aromates avaient été étendus sur le linceul.

Il nous faudrait donc un peu plus de lumière, un po’ più di luce comme le réclamaient autrefois les Italiens, et c’est précisément ce à quoi se refuse la maison de Savoie, possesseur et gardienne de cette relique. Peut-être changera-t-elle d’avis en présence de tant de controverses. L’abbé Ulysse Chevalier n’avait pas à étudier la nature du saint suaire ; il n’examinait que son origine historique. Mais M. de Mély a vu le saint suaire, pendant l’ostension de 1898, et c’est, nous a-t-il dit, un drap jauni, couleur tabac, avec traces de brûlures et de rapiècements, sur lequel on distingue très vaguement une double silhouette humaine, une silhouette un peu plus foncée que l’étoffe.

Le linceul a 4m,10 de longueur sur 1m,10 de largeur, d’après le chanoine Chiuso qui a écrit l’histoire du saint suaire de Turin avec toutes les légendes qui l’entourent, et sans aucune tentative de critique historique.

En 1898, le cadre préparé pour l’ostension était un peu trop court, on a dû replier l’étoffe, ce qui nous prive de la vue des pieds dans la photographie de la face antérieure.


Tout d’abord, qu’on remarque cette largeur de 1m,10. Il y a lieu de rechercher si les métiers à tisser, chez les Juifs, comportaient cette exacte dimension, et personne, que nous sachions, ne s’en est encore préoccupé. C’était cependant un point essentiel, et nous espérons que des recherches seront faites dans ce sens.

Le suaire de Besançon avait, dit le chanoine Chiuso, 2m,60 sur 1m,30. Celui de Compiègne, qui a également disparu en 1793, avait 2m,40 sur 1m,20. Celui de Cadouin, au diocèse de Périgueux, mesure 2m,81 sur 1m,13, et n’a aucune image du Christ. On le voit, toutes ces étoffes diffèrent en largeur et sortent de métiers différents.

Quant à la photographie tirée du saint suaire, par le chevalier Secondo Pia, avec l’intervention du baron Manno, il n’y a pas à douter un instant de son exactitude et de la sincérité des opérateurs.

Elle a été prise sous la lumière intense de deux puissants foyers électriques, et prise directement, et non par transparence, car le saint suaire est doublé d’une étoffe. Après l’incendie de 1532, à Chambéry, le linceul fut repris et doublé de toile. En 1604, la toile fut changée pour une étoffe noire, et, en 1868, comme la doublure était en mauvais état, la princesse Clotilde — c’est M. Vignon qui nous l’apprend — se chargea elle-même de remplacer cette étoffe par une doublure en taffetas cramoisi.

La photographie est donc directe, et cela vaut d’être noté, car, en transparence, des matières colorantes auraient une action particulière sur la photographie.


Nous avons dit que le corps du Christ apparaissait sur la toile du linceul, avec une teinte un peu foncée. S’il a été peint, il a donc été peint en négatif, les parties claires en foncé, les parties foncées en clair, ce qui est contraire à toutes les conceptions de l’art. En effet, la photographie a donné un cliché positif, à l’inverse de tous les clichés qui sont toujours le négatif de l’objet photographié, sauf dans de rares occasions de pose prolongée.

M. Vignon s’évertue à nous prouver que le cliché de M. Secondo Pia était un négatif correct, « puisque, dit-il, les traces de brûlures sont en blanc, et que les pièces d’étoffe blanche sont en noir ». Si un cliché nous donne du blanc en noir et du noir en blanc, c’est bien ce que nous appelons un cliché négatif, mais comme le corps est en noir et en négatif sur l’original, il en résulte qu’il est en blanc et en positif sur le cliché, ce qui constitue un cliché positif. N’insistons pas sur cette querelle de mots, car c’est un positif tout en étant un négatif, et c’est un négatif tout en étant un positif. Nous n’en sortirions pas s’il fallait discuter de la sorte.

L’image est double sur le saint suaire, l’une antérieure, l’autre postérieure se rejoignant presque par la tête. La raison en est simple. Le linceul a été posé à terre ; on y a déposé le corps et le drap a été replié sur le corps, de la tête aux pieds. L’image s’étant imprimée des deux côtés, il suffit de déplier le linceul pour avoir ces deux images juxtaposées par la tête.

Ici, il faut encore se demander si les Juifs ensevelissaient de cette façon, ou avec un drap replié de côté, ou par bandes de toiles enroulées en spirales autour du corps, avec bandelettes assujettissantes, car l’Évangile de saint Jean, — et c’est celui sur lequel s’appuie M. Vignon, — dit expressément que le Christ a été enseveli « selon la coutume des Juifs », ce qui explique les aromates. Et il dit aussi : Ligaverunt illud.

La photographie a donc donné un cliché positif pour le corps du Christ, puisque le linceul le montre en négatif. Il en est résulté que les épreuves ont restitué l’image originale, en négatif, et qu’il a fallu faire un second cliché sur le premier cliché, pour obtenir des épreuves en positif.

Là sont apparus les traits un peu plus clairement. Nous avons vu les premières épreuves vendues à Turin : elles sont peu déchiffrables. On a fait des agrandissements et peu à peu on en est arrivé à la tête, grandeur naturelle, que nous avons vue, et où les yeux ouverts sont très distincts. Le Gaulois du Dimanche paru le jour de Pâques, en a donné une bonne réduction. Nous trouvons cependant quelques différences entre les diverses épreuves publiées. Dans les épreuves du livre de M. Vignon, les gouttes de sang apparaissent sur l’épreuve négative en taches noires très nettes, et les moustaches sont comme deux taches d’encre.

Il est bien évident qu’en passant par tant d’appareils photographiques et de plaques de photogravure, la photographie originale de M. Secondo Pia a pu recevoir, sans qu’on le veuille, quelques éclaircissements ou obscurcissements de détail : les instruments ne sont jamais parfaits.

Il conviendrait donc encore, à ce point de vue, de photographier à nouveau le saint suaire de Turin, et d’y laisser voir cette fois les pieds.

Certes, il serait à souhaiter que nous puissions acquérir la certitude de l’authenticité du saint suaire de Turin, car nous aurions ainsi la relique la plus intéressante de la Passion : nous aurions le portrait certain du Christ, quoique portrait d’un mort défiguré par le supplice et l’agonie.

Saint Augustin dit qu’aucun monument contemporain ne nous a laissé les traits du Fils de Dieu, et, depuis seize siècles au moins, les artistes, bons ou mauvais, s’efforcent de créer, d’après la tradition, un type idéal de Jésus. Il faut avouer qu’ils n’y ont guère réussi.

Était-il beau ? Était-il laid ? Nous ne le savons même pas. La tradition nous dit seulement qu’il portait la barbe et les cheveux longs partagés par une raie médiane. D’où vient cette tradition ? Nous l’ignorons, car le portrait qu’on attribue à saint Luc et qui est à Rome, à la Scala santa, ne laisse pas voir les cheveux. La sainte Véronique, ou « sainte vraie image », conservée à Saint-Pierre de Rome, nous montre un Christ chauve et nous n’osons guère parler du prétendu portrait authentique et contemporain du Christ, envoyé à Abgar et conservé à Saint-Silvestre de Rome. Une seule chose est à noter dans ces trois portraits : c’est la longueur du nez, à peu près identique, longueur encore dépassée par l’image de Turin.

Il est admis généralement que le Christ était le plus beau des hommes, et il y a eu comme un concours entre artistes, à travers les siècles, pour en faire un type de beauté masculine. Le Christ de la cathédrale de Chartres a les cheveux en bandeaux ondulés comme une femme, et la barbe frisée ; même coquetterie dans le « beau Dieu » d’Amiens. Michel-Ange en a fait, dans son Jugement dernier, une sorte d’Hercule sans barbe. Raphaël lui a donné le type un peu efféminé et insignifiant qui a séduit tant de générations d’artistes, les Guido Reni, les Salvator Rosa et, chez nous, les Flandrin, les Delaroche et tant d’autres.

Van Eyck l’a montré laid, tout à fait Juif, avec un profil qui ressemble assez à la médaille de M. Boyer d’Agen et à la médaille frappée sous Innocent VIII, au xve siècle.

L’école espagnole a toujours été réaliste ; elle s’est plu aux crucifix peints et sanglants ; elle nous montre des christs dont la physionomie sévère n’indique que la majesté ou la douleur.

Chaque peuple s’est pour ainsi dire caractérisé dans sa manière de représenter le Christ, de même que les jansénistes nous ont laissé le souvenir de leurs doctrines fatalistes et terribles, avec leur Christ en croix, aux bras levés et menaçants.

Saint Thomas dit quelque part que, logiquement, le Christ devait être laid, parce que, étant né par humilité dans une étable, il devait pousser l’humilité jusqu’à la laideur, et aussi parce que sa parole divine ne pouvait rechercher le succès dans un attrait physique.

On peut supposer aussi, non sans raison, que Jésus avec des traits réguliers, n’avait ni beauté ni laideur, car les Évangiles nous auraient parlé de l’une ou de l’autre, si telle avait été la note saisissante de sa physionomie. La laideur est une tare atavique ou personnelle ; elle éloigne au lieu d’attirer, et les évangélistes n’auraient pas manqué de nous dire qu’il attirait les foules malgré cette laideur, de même qu’ils nous auraient signalé la séduction de son visage.

Le regard seul, nous nous l’imaginons, pouvait avoir une beauté spéciale ; mais qui était capable d’y lire la grande pitié du monde, les visions surhumaines, les douleurs de la prescience et l’infinie douceur, parmi ceux qui l’entouraient et ne le comprenaient pas encore.

Revenons donc au saint suaire de Turin où, tout à coup, plusieurs ont découvert la physionomie idéale du Christ.

L’image est réaliste, nullement conforme à l’esthétique du moyen âge qui, bien que réaliste, prêtait une coquetterie ou une laideur spéciales à la figure du Christ. Il est donc juste de dire avec ceux qui connaissent l’histoire de l’art, que cette physionomie du saint suaire n’est pas dans la note artistique du xive siècle, ni des siècles précédents. Et il faut reconnaître, avec M. Vignon, que cette image en négatif ne peut être l’œuvre d’un peintre de cette époque.

Quel artiste ou imagier aurait eu l’idée de peindre les parties saillantes d’une physionomie en noir et les parties concaves en clair ? A aucun point de vue on ne peut admettre ici l’œuvre du pinceau, à moins que le temps et une décomposition chimique des couleurs n’ait amené la transformation du rouge en noir et l’intervertissement complet des tons, comme cela est arrivé à une fresque d’Assise, après un incendie.

Or, le suaire a subi le contact de l’incendie en 1562 [1532].

Il n’y a qu’une objection à cette remarque : c’est que le suaire était comme il est, avant l’incendie de 1562.[1532].

S’agit-il d’un incendie antérieur et inconnu ? Ici nous perdons le fil de la discussion, et nous retombons dans les origines inconnues de cette relique.

Historiquement, rien ne sert de base à l’authenticité du suaire de Turin.

Il apparaît pour la première fois, sans date précise, au quatorzième siècle, en France, en Champagne, à l’abbaye de Lirey, et personne ne sait d’où il est venu.

La bulle de Clément VII, qui est de 1449, dit que Geoffroy de Charny, seigneur de Savoisy et de Lirey, qui fonda, en 1353, la collégiale de Lirey, fit exposer dans cette église « une image ou représentation du suaire de Notre-Seigneur Jésus-Christ ». Or, M. de Mély a découvert l’obit de Geoffroy de Charny à Lirey, et il n’y est pas question, parmi ses dons à l’abbaye, de celui du saint Suaire. Geoffroy II, fils du précédent, a déclaré, dit la même bulle, que cette image a été libéralement offerte à son père, liberaliter oblatam, et voici que Marguerite de Charny, petite-fille du fondateur de la collégiale, affirme solennellement, à Dôle, en 1443, que le suaire a été conquis à la guerre par son grand-père. Ces déclarations contradictoires ont été parfaitement mises en lumière par l’Étude critique de l’abbé Ulysse Chevalier et les articles de M. de Mély. Il faut en conclure, pour le moins, que, dans cette famille de Charny, on ne s’entendait guère.

Nous ne suivrons pas l’histoire du saint suaire dans les démêlés de Marguerite de Charny avec l’abbaye de Lirey. L’abbaye et Marguerite de Charny se disputent la relique par tous les moyens. Les autorités judiciaires, les tribunaux ecclésiastiques, le roi, le nonce, l’évêque de Troyes, le Pape, interviennent tour à tour et en sens différents. L’abbaye possède le saint suaire, et Clément VII, malgré l’évêque de Troyes, l’autorise à montrer cette image aux foules avides de la voir, mais à la condition de faire crier par un héraut que ce n’est là qu’une image du vrai linceul du Christ.

Pourquoi cette décision ? L’évêque de Troyes a écrit au pape que son prédécesseur avait eu la confession ou l’aveu de « celui qui avait peint le suaire ».

Cet aveu, relaté par un autre que celui qui l’a reçu, ne nous inspire guère confiance.

D’autre part, Clément VII, comme le fait observer Mgr Colomiatti, est un antipape. Est-ce une raison, répond l’abbé Ulysse Chevalier, pour que ce qu’il a fait soit nécessairement mauvais ?

N’entrons pas dans ces questions où nous ne sommes que des profanes, et bornons-nous à dire comment le saint suaire est arrivé aux mains des ducs de Savoie.

Ce sont les chanoines de Lirey qui, en 1418, craignant les malheurs et les désordres de la guerre, vont porter la précieuse relique au mari de Jeanne de Charny, Humbert, comte de la Roche, seigneur de Villersel et de Lirey, à son château de Montfort, en Franche-Comté. Il donne un reçu : « Ung drap au quel est la figure ou représentation du suaire de Nostre Seigneur Jesu-Christ… »

En voilà un qui ne croyait pas à l’authenticité du suaire, et c’est le mari de Jeanne de Charny qui vendra la relique au duc de Savoie, après l’avoir promenée de ville en ville, en France et en Flandre, et cela de façon assez peu religieuse, pour en tirer des sous, Marguerite de Charny, toujours poursuivie par les réclamations de l’abbaye de Lirey, échoue en Savoie, à Chambéry, où, désespérant sans doute de garder la précieuse relique, si elle la ramène à Lirey, — car les chanoines la réclament énergiquement, et Humbert de la Roche, mort depuis, s’était engagé à la restituer, — elle se décide à la vendre au duc de Savoie en 1452. Les historiens ne parlent, il est vrai, que d’une donation au duc de Savoie ou à la duchesse, dernière des Lusignan, mais l’acte de vente ou de donation n’a pas encore été produit.

Depuis lors, l’histoire du saint suaire est très connue. Il a été précieusement conservé par la maison de Savoie qui l’a considéré comme une sorte de palladium. Il voyageait avec les souverains et a été transféré, en 1578, au château de Lucento, en Piémont, puis, en 1694, à la chapelle du dôme du palais royal de Turin. Il y est encore.

Rabelais a parlé du saint suaire de Chambéry, et il dit que, pendant cet incendie de 1532, il fut entièrement consumé. M. Franck-Puaux l’a fait remarquer dans une lettre adressée au Matin. Mais Rabelais n’est pas, en pareil cas, une autorité bien sûre, et il est des témoignages probants sur l’identité du suaire actuel avec celui de Marguerite de Charny. Le feu l’a atteint seulement sur le bord des plis, et ce sont les réparations de ces brûlures qui forment l’encadrement bizarre du corps du Christ.

L’histoire du saint suaire paraît donc assez solidement établie depuis la fin du quatorzième siècle, malgré ses pérégrinations avec Marguerite de Charny qui a vendu simplement une chose qui ne lui appartenait pas.

Mais d’où venait ce linceul ? Qui l’avait recueilli après la résurrection du Christ ? Qui l’avait conservé ? Qui l’avait vu ? Qui l’a apporté ? Qui l’a donné, vendu ou livré par force à Geoffroy de Charny ?

Autant de questions insolubles.

On nous dit que c’est vraisemblablement le même suaire que celui de Constantinople qui disparut lors du sac de la ville par les croisés. Mais quelle est la preuve de cette affirmation ? On ne trouve rien, absolument rien. Et quand ce serait le même, qui nous garantirait l’authenticité du saint suaire de Constantinople ?

Les reliques de la Passion ont éveillé, à partir de sainte Hélène, la pieuse curiosité des fidèles, et ceux qui ne pouvaient pas en obtenir se contentaient d’une copie qui, avec le temps et la vénération publique, finissait probablement par acquérir des droits à l’authenticité. Ne savons-nous pas, par les textes qu’a produits M. de Mély, avec d’autres archéologues, que les suaires de Besançon, de Silos, en Espagne, et de Xobregas, à Lisbonne, n’étaient que de vulgaires copies de celui de Turin ? M. de Mély n’a-t-il pas compté éparses dans le monde, présentes ou mentionnées autrefois plus de six cents épines de la sainte couronne et un certain nombre de clous de la croix ?

Il faut donc se garder d’affirmer en pareille matière.

On dit que les apôtres ont « sans doute » recueilli les linges du tombeau après la résurrection. Mais il n’en est pas question dans les Évangiles, et il faut se rappeler que les apôtres n’étaient pas encore animés d’une foi bien ardente, qu’ils restaient juifs, qu’ils suivaient toutes les prescriptions de leur religion, qu’ils en avaient l’esprit, et que jamais les juifs n’ont eu le goût des reliques. Le mort était pour eux une chose impure, et ceux qui le lavaient et l’ensevelissaient étaient eux-mêmes, comme les nécrophores de l’Égypte, un objet de répugnance. Moïse cacha sa mort, précisément pour que son peuple ne fût pas tenté d’idolâtrie à l’égard de son corps. Nulle part on ne voit dans la Bible les Israélites conserver quelque chose d’un cadavre ou même un objet lui ayant appartenu. Les apôtres n’ont même pas songé à conserver le bois de la croix ni à racheter la tunique du Seigneur. Les Actes des Apôtres et les Épîtres sont muets sur tous les souvenirs de la Passion, et c’est assez pour nous montrer que l’idée des reliques n’existait pas encore. D’ailleurs, le Christ était ressuscité… A quoi bon s’occuper de ce qui était à la mort, puisqu’il vivait ! L’Alleluia supprimait les regrets et les souvenirs matériels de la vie et de la mort.

Comment donc s’imaginer que les linges qui servirent à l’ensevelissement du Christ ont pu être pris et conservé par un inconnu, un indifférent, qu’ils ont été conservés de père en fils, malgré les guerres, les incendies, la ruine de Jérusalem, et qu’ils ont pu apparaître treize siècles plus tard, en France, sans qu’on n’ait jamais su rien de leur histoire pendant treize siècles ?

Si l’on nous apportait aujourd’hui l’épée de Pharamond, de quel sourire ne l’accueillerions-nous pas ? Et quelles preuves ne nous faudrait-il pas pour y croire ?

Il faut donc renoncer à l’histoire pour affirmer l’authenticité du saint suaire de Turin, car ce qu’elle en dit prouverait le contraire.

Il nous reste à examiner la thèse de M. Paul Vignon, thèse très séduisante à première vue, et qui peut se résumer ainsi :

Le corps des suppliciés dégage pendant l’agonie une sueur spéciale, très chargée d’urée, et de cette urée se dégagent des vapeurs ammoniacales qui oxydent l’aloès mélangé d’huile et le noircissent d’autant plus qu’elles sont plus proches, d’autant moins qu’elles sont plus éloignées. Si les aromates avaient été versés sur le corps du Christ, nous n’aurions rien, parce que l’huile aurait arrêté ces vapeurs ammoniacales, et que la toile du linceul, sans préparation, n’aurait rien donné. Il est donc nécessaire que les 100 livres d’aromates, myrrhe et aloès (saint Jean), apportées par Nicodème, aient été versées sur le linceul avant qu’il ait reçu le corps du Christ ; et sur ce point l’Évangile de saint Jean est muet ; il dit simplement que le corps du Christ fut enseveli avec les aromates, « selon la coutume des Juifs ». Acceperunt ergo corpus Jesu et ligaverunt illud cum aromatis, sicut mos est Judaeis sepelire. Ce texte est très important : il montre d’abord que le Christ a été enseveli selon la coutume des Juifs, qui suppose le lavage du corps. Le mot ligaverunt nous fait voir que, si le linceul n’a pas été entouré de bandelettes, il a été au moins enroulé autour du corps, tandis que les expériences de M. Vignon supposent un linceul délicatement étendu et tiré sur le corps, sans le moindre froissement ni enroulement.

Si tout a eu lieu, comme le veulent les expériences de M. Vignon, le résultat s’explique : les parties du corps qui touchaient le linceul, sont venues en noir, par l’oxydation de l’aloès, et les parties plus éloignées de la toile sont restées en demi-teinte ou en blanc, ce qui constitue un cliché négatif.

Voilà qui a frappé tous les esprits. Mais pour que cette théorie soit applicable au linceul du Christ, il faut que le corps n’ait pas été lavé, parce qu’alors il ne serait pas resté de sang caillé, que les aromates aient été versés sur le linceul et non sur le corps, ce qui est contraire aux usages juifs, et qu’enfin le linceul ait été tendu sans un pli sur la face antérieure du corps, et n’ait pas touché les côtés, ni les côtés des bras, ni les côtés du corps, ni les côtés des jambes, ni les côtés de la tête, ni le haut du crâne !

Le voilà le miracle : c’est que l’image se soit produite exactement, comme un peintre aurait pu le faire, des seules faces antérieure et postérieure. Le contact des côtés n’a rien produit, et les deux têtes, — figure et crâne, — sont nettement détachées, ce qui à la rigueur pourrait s’expliquer par un pli du linceul qui ne serrait pas le haut de la tête de très près.

Mais les côtés de la tête, des bras, des jambes ?… Aucune trace ! Et pourtant le linceul n’était pas suspendu au-dessus du corps ; il le touchait, il l’entourait, au moins dans le tombeau, et il ne pouvait pas n’y pas faire de plis.

Les vapeurs ammoniacales !… Ici un nouveau doute surgit dans notre pensée. Le Christ était mort à trois heures de l’après-midi. Joseph d’Arimathie était allé demander son corps à Pilate. Il l’avait obtenu. Il avait montré son autorisation aux gardes du Calvaire, et il avait procédé à la descente de la croix, soit qu’on ait arraché les clous sur la croix et descendu le corps, soit qu’on ait d’abord descendu la croix, ce qui est plus probable. En route, Joseph d’Arimathie a acheté un linceul, sindonem, et Nicodème a apporté cent livres d’aromates. Tout cela a pris du temps, et le lendemain était jour de sabbat, où il était défendu de se livrer à un travail quelconque. L’ensevelissement a dû par conséquent avoir lieu la nuit, à la hâte, avant le lever du jour, et ce qui le prouve, c’est le texte de saint Luc, chapitre xxiii.

  1. — Et depositum involvit sindone, et posuit eum in monumento exciso.
  2. — Et dies erat parasceves, et sabbatum illuces-cebat. « Le jour commençait à poindre. »

Il fallait se hâter pour n’être pas vu se livrant à un ensevelissement le jour du sabbat. Or, le jour vient, à Pâques, vers six heures du matin ; c’est l’équinoxe. On avait donc passé la nuit à obtenir la descente de croix et à faire l’ensevelissement ; et il y avait plus de douze heures que le Christ était mort quand il fut enseveli et porté dans le tombeau. 2
On peut donc se demander si le corps absolument froid a continué à donner des vapeurs ammoniacales qui sont le produit de la transpiration spéciale des suppliciés agonisants. Cela est possible, nous l’ignorons, mais, si cela est possible, il sera facile de reconstituer l’expérience avec un cadavre des hôpitaux, le cadavre d’un homme mort d’une maladie pouvant donner cette transpiration spéciale.
Où nous sommes d’accord avec M. Vignon, c’est lorsqu’il distingue entre le suaire et le linceul. Nous disons à tort « le saint suaire » ; c’est « le saint linceul » qu’il faudrait dire, et les Italiens disent avec raison la santa sindone. M. Vignon en a fait le mot sindon ; contentons-nous du mot linceul.
L’Évangile de saint Jean que M. Vignon a choisi de préférence, parce qu’il est le seul à parler de l’ensevelissement avec des aromates, fait très nettement la distinction entre le linceul et le suaire lorsque Simon Pierre accourt avec l’apôtre Jean au tombeau et le voit vide : et vidit linteamina posita, « les linges mis de côté ». xx, 7. Et sudarium quod fuerat super caput ejus, non cum linteaminibus positum, sed separatim involutum in unum locum.
Et il vit aussi « le suaire qui avait été sur sa tête, et qui n’était pas posé avec les linges, mais roulé à part dans un autre endroit ».
Le mot latin sudarium nous montre assez qu’il s’agit d’un linge destiné à éponger la transpiration, mouchoir ou serviette, plutôt serviette que mouchoir, car on ne roule pas un mouchoir, mais un linge assez volumineux pour cela.
A quoi avait servi ce linge que M. Vignon semble oublier dans ses expériences ? Il avait très probablement été employé à envelopper la tête du Christ, comme la partie la plus noble du corps, celle qu’il fallait le plus préserver, comme aussi pour soutenir le menton. Admettons qu’il n’ait été que posé sur la figure du Christ ; le problème reste le même : comment les vapeurs ammoniacales ont-elles traversé ce linge pour aller impressionner le linceul qui était par-dessus le suaire ? On ne saurait supposer que le suaire avait été posé sur le linceul ; il aurait été complètement inutile.
A cela M. Vignon répond que linteamina ce doit être les bandelettes, que par sudarium il faut entendre, cette fois, le linceul tout entier, et que caput signifie tout le corps en cette circonstance. On avouera que c’est là un chef-d’œuvre de traduction libre.
Mais voici l’expérience de M. Vignon : il a fait couler de l’eau ammoniacale sur une main de plâtre recouverte d’un gant de peau de Suède, et ayant enveloppé le gant d’un linge enduit d’une mixture d’huile et d’aloès, il a constaté que les vapeurs ammoniacales avaient traversé le gant et avaient assez impressionné l’aloès pour montrer en négatif sur le linge le dessin de la main.

Voilà qui est probant, et cependant ces vapeurs, si elles existaient sur le corps du Christ plus de douze heures après sa mort, auraient dû agir moins facilement à travers le suaire qu’au contact direct du corps avec le linceul. La figure devrait être plus estompée, plus « flou », et c’est le contraire que nous voyons. On distingue tout dans la tête, même la prunelle des yeux. Les yeux transpirent-ils donc ?

M. Vignon voit un œil fermé et l’autre ouvert. Nous voyons les deux yeux ouverts, ce qui semble plus rationnel, mais nous voulons concéder qu’il n’y en ait qu’un d’ouvert, cela suffit pour le point d’interrogation.

M. Vignon distingue des gouttes de sang qui ont fait des taches noires ; mais le sang caillé dégage donc aussi des vapeurs ammoniacales, et les cheveux aussi et la barbe ?… C’est à la science de répondre, car nous ne pouvons qu’interroger.

Enfin, il paraît bien difficile que Joseph et Nicodème aient répandu leurs aromates sur un linceul qui a 4m,10 de longueur, au lieu d’en oindre le corps, « selon la coutume des Juifs ».

En veut-on la preuve ?
Saint Mathieu ne fait pas mention des aromates ; il se borne à dire que Joseph enveloppa le corps dans un linceul propre et neuf, in sindone munda. Saint Marc nous montre les saintes femmes achetant des aromates et revenant au tombeau le lendemain matin du sabbat, ut venientes ungerent Jesum, « pour oindre Jésus ». On plaçait donc les aromates sur le corps et non sur le linceul. Cela est conforme, d’ailleurs, à la tradition juive. Dès lors, la théorie de M. Vignon sur le linceul-cliché semble bien compromise.

Une chose encore nous étonne profondément lorsque nous considérons cette image du Christ, c’est que le corps est absolument nu.

Le Christ était-il nu sur la croix ? Cela est possible. S’il avait, comme le veut la tradition, un linge enroulé autour des hanches, qu’est devenu ce linge ?

Joseph et Nicodème avaient assez le respect du Maître pour ne pas enlever ce perizoma, et s’ils l’avaient laissé, il figurerait dans l’image au moins par une tache moins sombre.

S’ils l’ont enlevé, c’est qu’ils ont lavé le corps ; mais rien ne prouve que le Christ n’ait pas été nu sur la croix.

Enfin, comment ce mort est-il enseveli, selon la coutume du moyen âge chrétien, les mains rejointes en avant pour cacher en partie la nudité, tandis que les Juifs ensevelissaient et ensevelissent encore en plaçant les bras du mort le long de son corps.

Les Juifs ensevelissent leurs morts avec le taleth sur la tête et sous le linceul. On sait que le taleth est ce long châle blanc à longues franges symboliques, qu’ils portent à la synagogue. Peut-être était-ce un taleth de cette sorte que Joseph et Nicodème avaient placé sur la tête du Christ, ce qui est devenu le sudarium en latin, par analogie avec les serviettes dont on se servait pour s’éponger aux étuves romaines.

Quant à la tête du Christ, telle que nous la montrent les épreuves photographiques du suaire, elle ne peut nous montrer que la majesté de la mort. C’est, hélas ! une majesté fatale, inhérente au calme, à l’immobilité de la mort.

Le nez est d’une longueur démesurée comme toute la figure ; il semble arqué et plongeant comme le veut le type sémitique, mais il n’est pas charnu et pendant comme celui de la race dégénérée. La moustache est très forte et semble coquetement repliée du bout, sur certaines épreuves, ce qui est inadmissible pour un supplicié, et pour le Christ particulièrement. La bouche est amère, la lèvre inférieure débordante et un peu déjetée de côté, ce qui pourrait fort bien s’expliquer par le fait que le Christ expira en laissant tomber sa tête sur sa poitrine. Rien de tout cela ne peut soulever d’objections.

Enfin, les plaies sont exactes : celle du côté est placée à droite sur le linceul, puisque, réfléchissant l’image comme un miroir, il a reproduit à droite ce qui était à gauche. La trace du clou est bien sur le poignet et non dans la main, comme l’ont imaginé à tort les artistes, car les mains n’auraient pas donné une résistance suffisante pour soutenir le corps ; elles se seraient déchirées jusqu’aux doigts.

Il y a des choses vraiment impressionnantes dans cette image, nous ne le contestons pas, nous l’affirmons, de même que nous y trouvons des invraisemblances capitales. Et c’est précisément le fait qu’aucun artiste n’aurait pu peindre un cadavre avec tant de savoir et d’ignorance à la fois, qui nous fait nous demander si nous ne nous trouvons pas en présence d’un saint suaire truqué à l’aide d’un cadavre, par d’habiles fabricants de reliques. Les Juifs eux-mêmes ont été marchands de reliques chrétiennes.

M. Vignon répond à cette objection ; il nie la possibilité du trucage, et cependant il nous en fournit lui-même la possibilité par ses expériences. Il est bien évident qu’on n’a pas pu imiter les plaies du Christ sur un cadavre, parce que les plaies faites à un cadavre ne saignent pas, mais qui a pu empêcher les fraudeurs de jeter du sang frais, fût-ce du sang d’animal, sur les plaies faites à ce cadavre, sur le front aussi, et de donner une vraisemblance au type de Jésus en choisissant un cadavre d’Israélite portant les cheveux longs et la barbe, ce qui était leur coutume au moyen âge, comme ce l’est encore en Russie. La flagellation du dos, dont M. Vignon fait état tout particulièrement, et qui en effet est très visible, a pu être imitée tout aussi bien.

Ici M. Vignon interviendra pour nous demander comment on aura obtenu l’image sur le linceul, sans la transpiration pathologique dont il nous a parlé. On l’aura obtenue par un procédé certainement moins raisonné et moins savant, par un procédé sorti d’une recette quelconque, mais analogue à celui dont s’est servi M. Vignon pour obtenir l’image d’une main en plâtre. Ce n’est pas à nous de donner la recette, quand nous reconnaissons un habile trucage. Mais M. Vignon l’a peut-être découverte avec l’eau ammoniacale ou quelque chose d’approchant qu’on aura jeté sur un cadavre.

M. Vignon n’a essayé que sur une main en plâtre. Pourquoi n’a-t-il pas essayé sur un cadavre, puisque « toute agonie d’un malade atteint de forte fièvre serait caractérisée par l’émission d’une sueur visqueuse, très riche en urée » ?

Il n’est donc pas besoin d’aller chercher un supplicié en Chine ; l’expérience se peut faire à Paris, dans les hôpitaux. M. Vignon craint que les linges du mort aient gardé sa transpiration ; mais cela est indifférent si la transpiration continue douze heures et trente heures après la mort.

Il faudra mettre le cadavre dans un linceul, douze heures après la mort, et le placer pendant vingt-quatre heures dans un cercueil pour nous donner l’équivalent du tombeau.

Et alors, si l’expérience de M. Vignon est théoriquement juste, nous aurons le tour du corps reproduit, c’est-à-dire une chose indistincte, sans profil, sans commencement ni fin.

Et si l’on supprime le cercueil et qu’on tende soigneusement le linceul sur le corps et qu’on obtienne un effet semblable au suaire de Turin, il sera démontré par le fait que le trucage était possible et qu’il ne l’était que dans des conditions de pose qui étaient incompatibles avec l’ensevelissement du Christ.

Alors on obtiendra le suaire de Turin ; une image sans côté, sans bavure, sans accident, une image purement faciale et dorsale.

Encore faudra-t-il y ajouter habilement le dessin des yeux, et peut-être d’autres détails, dont les truqueurs auront eu facilement le moyen, comme d’autres ont aujourd’hui l’art d’imiter les choses anciennes, même les plus naïves ou les plus compliquées.

Or, ce suaire de Turin est naïf, puisqu’il ne nous montre que ces images faciale et dorsale, exactement découpées, et il ne nous reste que la supposition du miracle qui est hors de notre compétence, ou celle du trucage dont M. Vignon nous a fourni lui-même une recette.

N’est-ce pas enfin une cause de légitime suspicion, que le soin jaloux avec lequel le saint suaire de Turin est soustrait à toute étude scientifique, à toute analyse, et même à la vue des curieux, si ce n’est à de longs intervalles, et dans des conditions de solennité qui excluent toute étude minutieuse.

Nous demandons, nous aussi, sans rien nier ni affirmer, un po’ più di luce.

Et, après tout, qu’importent les traits du Christ, la coupe de sa barbe, la mesure de son corps ! Il ne tenait à nous léguer que ce pour quoi il était venu : sa doctrine. Et elle vit, cette doctrine de douceur, de charité, d’amour, de courage dans les épreuves, et d’espoir vers l’au-delà. Elle vit, et c’est, — ainsi que le disait M. Jaurès, — « la vieille chanson qui berce l’humanité depuis tant de siècles », et sans laquelle il n’est que haine et colère.

Et nous terminerons en demandant s’il est des portraits nécessaires à nous montrer, quand l’idéal nous suffit.

Louis de Meurville.
(Le Correspondant.)

— Notes —
  1. The International Association for the Preservation of Spiritualist and Occult Periodicals L’IAPSOP est une organisation liée à la franc maçonnerie basée aux États-Unis qui se consacre à la préservation numérique des périodiques spiritualistes et occultes publiés entre le Congrès de Vienne et le début de la Seconde Guerre mondiale https://iapsop.com/ [↩]
  2. l’argument de Meurville n’est pas recevable. S.B. [↩]

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