Témoignage au sujet de l’ostension de 1898

Témoignage au sujet de l’ostension de 1898

Charles de Buttet

Juillet 1902

Publié par Paul Vignon dans la revue l’Université catholique de Lyon, le 15 juillet 1902., dans son texte « Réponse à M. Donnadieu« . page 367-370.

Le témoignage est repris par René Colson dans son étude Le Portrait du Christ – 1914  » (p 8-12)

« Le jour même où la toile a été exposée au public, j’ai assisté dans la matinée à la cérémonie, ayant autour de moi des personnes presque exclusivement de nationalité italienne, parlant italien, langue que j’entends fort bien et que je parle couramment. Le soir, au contraire, j’étais avec un groupe entièrement composé de Français.

Le matin, j’étais très bien placé, bien en face et debout sur mon banc, car je fis comme les autres ; mes yeux se trouvaient à environ 1 m 50 au-dessous de la partie inférieure du cadre ; je le voyais donc sous un angle peu prononcé. La distance qui m’en séparait était d’environ 25 mètres. Une lorgnette corrigeait cette distance.

Dès que le Suaire fut placé dans son cadre et éclairé par les projections électriques, les yeux se portèrent sur ce qui frappait vivement le regard : les traces de brûlures de l’incendie de 1532 et les morceaux de toile, relativement blanche, avec laquelle on en avait réparé les principales avaries. Bien peu parmi les assistants en connaissaient l’existence, et cette vue produisit une déception. Non si vede niente (« on ne voit rien »), ai-je entendu dire de tous côtés. On cherchait autre chose ; on le découvrit peu à peu. La double empreinte déroutait plus d’un observateur. J’entendais dire autour de moi : « Je vois la tête, le nez, je distingue les mains. » Plus ou moins rapidement, chacun arrivait à voir et à distinguer à son tour, mais pour quelques-uns c’était long.

L’image était très vague : la toile gris-roux, l’image du corps dans les mêmes teintes que la toile, mais plus foncée et plus rousse ; par endroits, quelques taches plus sombres.

Celles qui se voyaient le mieux étaient celles du poignet et de la partie postérieure et inférieure de la tête. Tel remarquait un détail que l’autre ne voyait pas, et celui-ci en signalait un que son voisin n’avait pas encore saisi. Pour ma part, je mis un certain temps à distinguer ce qui m’était signalé. A priori, je me méfiais des enthousiasmes et, comme saint Thomas, je ne croyais que lorsque j’avais vu.

Une des choses que je distinguai des premières, sans qu’elle me fût indiquée, fut la forme d’un pied avec le filet de sang qui paraît s’en être échappé (1).

(1) Voir, sur ma planche IV, le pied gauche de l’empreinte dorsale. ( note de Paul Vignon, faisant référence à la planche de son ouvrage de 1902.)

Parmi mes voisins, il en est qui ont affirmé voir les yeux ; je ne pus parvenir à les distinguer et, à ce moment, j’étais persuadé que l’imagination était pour beaucoup dans cette assertion. D’après la photographie, j’ai compris que cela pouvait être exact (2).

(2) Il s’agit de la faible saillie que forme chaque globe oculaire au centre d’un cercle plus pâle. ( note de Paul Vignon )

Dans l’après-midi de ce même jour, 25 mai, j’ai été placé pendant quelques instants près du Suaire, à cinq mètres à peu près, et je le voyais de bas en haut sous un angle plus prononcé. Je n’ai rien vu de plus que le matin relativement à l’image, mais les accidents de la toile se distinguaient bien mieux : plis, brûlures, morceaux de toile cousus là où les brûlures avaient été plus complètes. La teinte de ces morceaux de toile différait complètement de celle du Suaire : leur teinte est simplement celle de la toile jaunie par le temps, tandis que le Suaire est dans la teinte roussâtre que j’ai dite plus haut. Les personnes qui m’entouraient échangeaient leurs observations en français, et elles voyaient certainement aussi bien, sinon mieux, que celles qui étaient autour de moi le matin.

Quelques instants plus tard, par suite d’une consigne mal donnée, mal comprise ou mal exécutée, une porte fermée s’ouvrit et, avec les personnes qui m’entouraient, je parvins au pied même de l’autel. J’étais très près, mais l’angle de vision était très prononcé ; à cette distance, l’image ne gagnait pas en netteté. Tous ceux qui m’entouraient n’étaient pas de cet avis, mais je dois avouer que je ne suis pas resté beaucoup plus de cinq minutes en cet endroit et que l’étude de la toile attira spécialement mon attention. Le grain de la toile se distinguait très bien ; les fils ne sont pas fins et ne sont point serrés, pas plus la chaîne que la trame, à ce qu’il m’a paru. Je ne sais quel nom on peut donner à ce tissu ; ce serait une étamine si les fils étaient plus fins.

À Gênes, où j’étais ces jours derniers, j’ai rencontré une dame qui était présente à l’ostension de 1898 et qui avait recueilli de la bouche de l’archevêque de cette ville [A. Richelmy ] l’impression que lui avait produite le toucher du Saint-Suaire. Cette impression était celle que laisserait un tissu extrêmement doux et souple, n’ayant plus aucune consistance et arrivé à un point de vétusté complet.

En traversant Turin, ces jours derniers également, j’ai eu l’heureuse occasion de rencontrer une ancienne dame de la cour qui a eu l’honneur d’être invitée à accompagner les princesses de la maison de Savoie le jour où le Saint-Suaire fut replié et enfermé dans sa châsse. Cette dame l’a vu de fort près, puisqu’elle a été admise à le baiser ; elle n’a pu me donner aucun détail sur l’image reproduite sur la toile : celle-ci était à ce moment posée à plat et éclairée seulement par la lumière du jour et par celle de quelques cierges ; mais elle a très bien vu la toile : couleur roussâtre, tissu très peu serré et fils assez gros. C’est exactement ce que j’avais reconnu moi-même.

L’année qui suivit l’ostension, en 1899, j’ai trouvé sur le palier d’un escalier, au Louvre, une vitrine, placée là provisoirement, je pense, contenant des morceaux de toile dont le tissu ressemblait beaucoup à celui du Suaire de Turin, plus fin peut-être, moins roux ; ils provenaient de fouilles faites en Égypte, je crois, mais je n’ai pu savoir à quelle époque on les faisait remonter. »

Charles de Buttet

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