Templecombe, Somerset, Angleterre

Le panneau de Templecombe est une peinture médiévale sur bois représentant un visage barbu, aujourd’hui conservée dans l’église Sainte-Marie de Templecombe, dans le Somerset, au sud-ouest de l’Angleterre.

Sa découverte, son ancienneté et la présence attestée des Templiers dans le village ont conduit plusieurs chercheurs à s’interroger sur une éventuelle relation entre cette image, l’ordre du Temple et le Saint Suaire de Turin.

Templecombe et les Templiers

La présence des Templiers à Templecombe est historiquement attestée. Une préceptorerie y fut établie vers 1185. (Page, 1911 ; Pevsner, 1958)) Elle constituait un domaine de l’ordre et un centre administratif destiné notamment à la gestion de ses possessions dans la région.

Après la version anglaise du procès des Templiers et la suppression de l’ordre du Temple au début du XIVe siècle, le domaine passa aux Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem. 1

Les recherches archéologiques réalisées sur le site de Manor House et Manor Farm ont confirmé l’existence de structures médiévales liées à cette implantation : murs, éléments de la chapelle et limites de l’ancien établissement.

La chapelle, probablement élevée vers 1200, était encore partiellement visible au XXe siècle. 2

La découverte du panneau

Le panneau fut découvert dans le plafond d’une dépendance située derrière une maison de Templecombe.

Localisation de Templecombe dans le Somerset et situation du site étudié dans le village 3)

Molly Drew était une habitante de Templecombe qui, pendant la Seconde Guerre mondiale, occupait comme locataire le n° 3 West Court, une des maisons en terrasse de la High Street. C’est dans la dépendance située à l’arrière de cette maison qu’elle découvrit le panneau aujourd’hui appelé Templecombe Panel.

Molly Drew – coupure de journal anglais non identifié.

Les récits recueillis auprès de Molly Drew, qui occupait alors les lieux, indiquent qu’une partie de l’enduit laissait apparaître un visage. En retirant davantage de plâtre, elle découvrit une grande peinture sur panneaux de bois, solidement fixée au plafond par des fils métalliques. 4 5

Les sources ne concordent pas parfaitement sur l’année de la découverte. Les documents réunis par Rex Morgan et Ian Wilson la situent pendant la Seconde Guerre mondiale, vers 1944–1945, tandis que la notice patrimoniale de l’église Sainte-Marie publiée par Historic England mentionne 1951. 6

Molly Drew se souvenait également que les couleurs étaient alors beaucoup plus vives, notamment les rouges et les bleus. Peu après sa découverte, le panneau fut confié au révérend George Wright, qui entreprit malheureusement de le nettoyer de manière très énergique. Une partie importante de la couche picturale fut ainsi altérée. Une restauration professionnelle fut ensuite réalisée dans les années 1950 par la restauratrice Eve Baker. 7

Que montre réellement le panneau ?

La peinture représente un visage masculin barbu, vu de face, aux cheveux longs. Elle est réalisée sur plusieurs planches de chêne. Des traces d’une décoration plus riche ont été signalées lors des travaux de conservation : couleurs aujourd’hui presque disparues et petits motifs dorés. 7

Le visage a généralement été interprété comme celui du Christ, mais cette identification n’est pas absolument certaine. L’absence de nimbe et certains caractères iconographiques ont également conduit à envisager d’autres interprétations. Le panneau ne porte en lui-même aucune inscription permettant d’identifier le personnage représenté.

La datation au carbone 14

Le 20 novembre 1986, deux petits prélèvements furent effectués dans le bois par le Dr John Gowlett, de l’Oxford Research Laboratory for Archaeology and the History of Art. Les mesures obtenues furent respectivement d’environ 560 et 580 ans BP, ± 60 ans. Après calibration, les intervalles proposés furent approximativement 1300–1420 et 1280–1440. 8 Cette datation concerne cependant le bois du panneau et non directement la couche picturale. Elle démontre que le support peut être médiéval et qu’il est compatible chronologiquement avec la fin de la période templière, mais elle ne permet pas à elle seule d’attribuer la peinture aux Templiers. Le bois pourrait également avoir été peint ou remployé ultérieurement.

Ian Wilson et l’hypothèse du Saint Suaire

En 1978, Ian Wilson attira l’attention sur une possible ressemblance entre le visage de Templecombe et celui du Saint Suaire. Cette comparaison s’inscrivait dans sa reconstruction historique selon laquelle le Suaire aurait pu être identifié au Mandylion d’Édesse avant de disparaître de Constantinople en 1204, puis d’être conservé pendant un temps par les Templiers. 9

Dans les années 1980, Rex Morgan reprit l’étude du panneau. Il retrouva notamment d’anciennes photographies prises avant les nettoyages et s’intéressa à sa forme, à ses dimensions et à son ancien système de fixation. Il proposa l’hypothèse que le panneau ait pu constituer non une simple porte, mais le couvercle d’un coffre susceptible d’avoir contenu un objet religieux. 10

Morgan remarqua également que les dimensions du panneau pouvaient être rapprochées de celles d’un linge de grandes dimensions replié. Il envisagea alors que le Saint Suaire lui-même ait pu être conservé dans un coffre à Templecombe. Cette reconstruction demeure toutefois hypothétique : aucune trace matérielle du Suaire n’a été identifiée sur le panneau et aucun document médiéval connu ne mentionne sa présence à Templecombe.

Une origine templière ?

La datation médiévale du bois et l’existence d’une préceptorerie templière dans le village rendent l’hypothèse séduisante. Elles ne suffisent cependant pas à établir que le panneau appartenait effectivement aux Templiers.

Les recherches archéologiques modernes ont en effet montré que la préceptorerie se trouvait dans le secteur de Manor House / Manor Farm, tandis que la dépendance dans laquelle le panneau fut retrouvé se situait à l’écart de cet ensemble. Rien ne permet donc actuellement de démontrer que le bâtiment de découverte faisait partie de l’établissement templier. 11

L’historienne de l’art Anke Napp souligne également que l’iconographie du panneau ne permet pas d’identifier avec certitude le visage comme une représentation du Christ, et encore moins comme une copie du visage du Saint Suaire. 12

Le débat sur les Templiers et le Saint Suaire

L’hypothèse d’une conservation du Saint Suaire par les Templiers a été développée sous différentes formes par Ian Wilson, puis par d’autres auteurs. Barbara Frale a notamment proposé que l’ordre ait possédé et vénéré secrètement le linge au cours du XIIIe siècle. 13

Cette reconstruction est toutefois très discutée. L’historien Andrea Nicolotti a réexaminé les sources utilisées pour relier le Suaire aux Templiers et considère que la documentation disponible ne permet pas d’établir cette transmission. 14

Le panneau de Templecombe constitue donc un document médiéval particulièrement intéressant, mais il convient de distinguer trois niveaux de certitude : son ancienneté est attestée par l’analyse du bois ; la présence des Templiers à Templecombe est historiquement documentée ; en revanche, l’appartenance du panneau aux Templiers et son éventuelle relation avec le Saint Suaire restent discutées.

Templecombe et la légende du Graal

La proximité géographique de Templecombe avec Glastonbury

Rex Morgan envisagea notamment que les traditions occidentales concernant le Graal puissent conserver indirectement le souvenir d’une relique liée au Christ. 15 La proximité géographique de Templecombe avec Glastonbury, profondément associée aux traditions arthuriennes, a également favorisé des rapprochements entre le panneau, les Templiers et le Saint Graal. Cela dit les liens documentaires entre la tradition arthurienne restent relativement difficiles à établir. Le spécialiste Geoffrey Ashe avait d’ailleurs étudié le Saint Suaire.

Mandylion d’Édesse, Joseph d’Arimathie et la formation médiévale du récit du Graal.

Daniel C. Scavone a, de son côté, étudié les rapprochements littéraires possibles entre les traditions du Mandylion d’Édesse, Joseph d’Arimathie et la formation médiévale du récit du Graal. Son étude porte toutefois sur la transmission des traditions et des motifs littéraires ; elle ne constitue pas une preuve de la présence du Suaire à Templecombe. 16

L’idée centrale de Scavone est que les légendes du Graal, surtout à partir de Robert de Boron, ne doivent pas être comprises seulement à partir de traditions celtiques ou de motifs païens. Il situe son hypothèse dans ce qu’il appelle une « école byzantine » d’interprétation : selon lui, certains éléments du Graal chrétien peuvent dériver de traditions orientales associées à l’image d’Édesse, au linceul funéraire du Christ et aux textes apocryphes mettant en scène Joseph d’Arimathie. Scribd

Le lien essentiel est Joseph d’Arimathie. Dans les Évangiles, son rôle est bref : il demande le corps de Jésus, fournit un tombeau et participe à l’ensevelissement. Dans plusieurs textes apocryphes orientaux des premiers siècles, son rôle devient beaucoup plus développé. Or, à la fin du XIIe siècle, il devient aussi dans les récits occidentaux le personnage qui reçoit ou transporte le Graal. Pour Scavone, cette continuité autour de Joseph n’est pas fortuite : il serait le pont littéraire entre les traditions orientales de la Passion et du linceul et la légende occidentale du Saint Graal. Scribd

Scavone insiste également sur le sang du Christ. Dans certaines traditions apocryphes relatives à Joseph, celui-ci recueille le sang de Jésus lors de la Passion ou au moment de l’ensevelissement. Chez Robert de Boron, vers 1200, le motif est transformé : Joseph reçoit le récipient de la Cène et y recueille le sang du Christ. Le Graal devient ainsi directement associé à la Passion, au sang et à Joseph d’Arimathie. Scavone rapproche cette évolution des traditions concernant l’image d’Édesse, dont certains textes médiévaux signalent eux aussi des traces de sang. Enea Publications

Il va plus loin en examinant les ressemblances entre les propriétés attribuées au Graal et celles de l’image d’Édesse : objet associé au Christ, pouvoir de guérison, présence du sang, manifestation ou dévoilement rituel, rôle de Joseph et passage de traditions orientales vers l’Occident. Mais il précise expressément qu’il ne faut pas identifier littéralement le Graal à l’image d’Édesse : son argument est avant tout littéraire et comparatif.


Ce que l’on peut retenir

  • Une préceptorerie templière existait bien à Templecombe à partir du XIIe siècle.
  • Le panneau représentant un visage barbu est peint sur un support de bois médiéval.
  • La datation au carbone 14 du bois est compatible avec une période comprise approximativement entre 1280 et 1440.
  • Cette datation ne permet pas de dater directement la peinture ni d’en identifier l’auteur.
  • Le lien entre le panneau et les Templiers reste possible mais non démontré.
  • Le rapprochement avec le visage du Saint Suaire constitue une hypothèse iconographique avancée notamment par Ian Wilson et Rex Morgan.
  • les travaux conjoints de Ian Wilson, Daniel Scavone et Barbara Frale fournissent des hypothèses étayées pour ce rapprochement possible.

Bibliographie

  • Pevsner, N. (1958). South and West Somerset. Harmondsworth: Penguin Books. p. 320.Page, W. (Ed.). (1911). House of Knights Templar: The preceptory of Templecombe. In A History of the County of Somerset (Vol. 2, pp. 146–147). London: Victoria County History. British History Online.
  • Wilson, I. (1978). The Turin Shroud. London: Victor Gollancz.
  • Morgan, R. (1987). Was the Holy Shroud in England? Shroud News, 42.
  • Wilson, I. (1987). Comments on the Templecombe panel painting. British Society for the Turin Shroud Newsletter, 17, 11–12.
  • Hedges, R. E. M., Housley, R. A., Law, I. A., Perry, C., & Gowlett, J. A. J. (1987). “Radiocarbon dates from the Oxford AMS system: Archaeometry datelist 6”. Archaeometry, 29(2), 289–306, spécifiquement p. 303.
  • Morgan, R. (1988). The Templecombe Panel Painting. Shroud News, 45.
  • Morgan, R. (1988). The Templecombe Panel. Shroud News, 48.
  • Ainsworth, S., & Thomason, B. (1995). Manor House and Manor Farm, Templecombe, Somerset: Archaeological Field Survey Report. Royal Commission on the Historical Monuments of England.
  • Morgan, R. (1997). Did the French take the Shroud to England? More evidence from the Templecombe connection. In Actes du IIIe Symposium scientifique international du CIELT, Nice 1997 (pp. 133–140). Centre international d’études sur le Linceul de Turin. ( bibliographie de référence sur le sujet )
  • Scavone, D. C. (1999). Joseph of Arimathea, the Holy Grail, and the Edessa Icon. Arthuriana, 9(4), 3–31. publié en 2002 dans Collegamento pro Sindone
  • Harding, P., Ainsworth, S., Butterworth, J., Gater, J., & Siraut, M. (2003). Archaeological investigations at Templecombe, 1995. Somerset Archaeology and Natural History, 147, 143–163. Contributions by M. J. Allen, L. Mepham, E. Murphy, & M. Pallister.
  • Frale, B. (2009). I Templari e la sindone di Cristo. Bologna: Il Mulino.
  • Nicolotti, A. (2011). I Templari e la Sindone: Storia di un falso. Rome: Salerno Editrice.
  • Napp, A. (2020). Vom Ketzerprozess zur Metaverschwörung: Die Mythen um den Templerorden. Baden-Baden: Deutscher Wissenschafts-Verlag.
  • Historic England. (2020). Templecombe Templars Preceptory. Historic England Research Records.
  • Historic England. (2026). Church of St Mary, Abbas and Templecombe. National Heritage List for England.
— Notes —
  1. Historic England, 2020[↩]
  2. Ainsworth & Thomason, 1995[↩]
  3. Harding, P., Ainsworth, S., Butterworth, J., Gater, J., & Siraut, M. (2003[↩][↩]
  4. Dymock Herdsman, 1982 ; Morgan, 1987 ; Wilson, 1987 ; Wilson, 2008) [↩]
  5. Molly Drew († 9 décembre 1998) était une habitante du Somerset et la découvreuse du panneau de Templecombe. Pendant la Seconde Guerre mondiale, elle occupait comme locataire le n° 3 West Court, à Templecombe. Vers 1944, dans une dépendance située à l’arrière de la maison, la chute d’une partie du plâtre du plafond révéla un visage peint sur un grand panneau de bois fixé au plafond. Son témoignage est particulièrement précieux car elle vit le panneau avant les nettoyages et restaurations ultérieurs. Après avoir quitté Templecombe, Molly Drew s’installa à Burnham-on-Sea. Rex Morgan la retrouva et l’interrogea en 1987, permettant de corriger plusieurs versions secondaires de la découverte qui s’étaient diffusées depuis les années 1950. Ian Wilson l’interrogea également par la suite. Molly Drew mourut le 9 décembre 1998.[↩]
  6. Morgan, 1987 ; Historic England, 2026[↩]
  7. Wilson, 2008[↩][↩]
  8. Hedges, R. E. M., Housley, R. A., Law, I. A., Perry, C., & Gowlett, J. A. J. (1987)., Morgan, 1987 ; Wilson, 2008[↩]
  9. Wilson, 1978[↩]
  10. Morgan, 1987 ; Morgan, 1988[↩]
  11. Ainsworth & Thomason, 1995 ; Napp, 2020[↩]
  12. Napp, 2020[↩]
  13. Wilson, 1978 ; Frale, 2009[↩]
  14. Nicolotti, 2011[↩]
  15. Morgan, 1987[↩]
  16. Scavone, 1999[↩]

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