Piano, L. G. (1833). Commenti critico-archeologici sopra la Santissima Sindone di Nostro Signore Gesù Cristo venerata in Torino [Commentaires critico-archéologiques sur la Très Sainte-Suaire de Notre Seigneur Jésus-Christ vénérée à Turin] (Tome I). Turin : Héritiers Bianco et Cie.
COMMENTAIRES
CRITICO-ARCHÉOLOGIQUES SUR LA TRÈS SAINTE SINDONE
DE NOTRE SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST
VÉNÉRÉE À TURIN
par
P. LAZZARO GIUSEPPE PIANO
de l’Ordre des Minimes,
théologien,
professeur extraordinaire de philosophie,
et préfet des étudiants de la Royale Université
pour le quartier du Pô.
TOME I
TURIN
Chez les héritiers Bianco et Compagnie
1833
INDEX DU PREMIER VOLUME
Table des Matières – Piano – Tome I
PRÉFACE
Principaux auteurs sur la Très Sainte Sindone. — Diversité de leurs opinions. — Conséquences qui en sont résultées. — Motifs du présent ouvrage. — Pourquoi on a placé en tête le titre de Commentaires critico-archéologiques. — En combien de livres il est divisé. — Selon quel ordre ces livres sont disposés.
I.
Bien que, dans le Piémont — ou, pour mieux dire, dans toute l’Europe catholique — on trouve un très grand nombre de livres et de sermons sur la Très Sainte Sindone de Jésus-Christ, vénérée dans la ville de Turin, il n’en est pas moins vrai que seuls quelques-uns de leurs auteurs peuvent être considérés, en quelque manière, comme originaux, et ceux-ci sont postérieurs d’un siècle ou davantage au moment où la Royale Maison de Savoie entra en possession de cette vénérable relique.
Le premier est Filiberto Pingone de Chambéry, personnage illustre, qui, sur les traces de ses ancêtres, s’appliqua à acquérir de très vastes connaissances, et se rendit digne d’être employé dans diverses affaires importantes par nos Souverains.
II.
Je trouve en effet chez les auteurs de choses patriales (1) que, après avoir appris et enseigné avec distinction la jurisprudence civile et canonique à Padoue, et plaidé avec succès des causes dans sa patrie et à Annecy, il fut appelé à la capitale par le duc Emmanuel-Philibert, qui le fit prince ; et, sous son successeur Charles-Emmanuel, il exerça les fonctions de Régent de la Chancellerie, de Conseiller d’État, de Référendaire et de Réformateur des Statuts.
Il fut en outre envoyé comme ambassadeur auprès de princes étrangers, et enfin reçut la charge de se rendre en Saxe afin d’y rechercher et de retracer les origines de la Maison de Savoie ; voyage qui, du reste, semble ne pas avoir pu être mené à terme à cause des circonstances des guerres de Germanie, et de sa mort prématurée, survenue en 1582 (2).
III.
Ce qu’il importe cependant davantage de rappeler, c’est sa tendre piété envers Dieu, et son zèle ardent contre les novateurs, pour lesquels, après avoir étudié à Paris les Lettres humaines, il voulut encore apprendre les langues orientales et la théologie polémique, afin de se mettre en état de répondre avec sagesse aux difficultés par lesquelles les Luthériens et les Calvinistes attaquaient les dogmes sacrés de l’Église catholique romaine.
Notes
(1) Les principaux auteurs auxquels on peut se référer sont :
Bellarmin Varenza, seigneur abbé et vicaire général du diocèse de Vienne ;
Gaspare Pingone, prémontré, dans son Sindon Evangelica ;
Onorato Dorsetti.
Il en parle aussi le théologien Moreri dans son grand Dictionnaire, article Pingon.
Moreri mourut à Turin et fut enseveli à Saint-Dominique.(2) Voir la note à la page 55 du livre : Arrêt de la Royale Chambre des comptes concernant les armoiries de la maison de Pingon.
Turin, 1779.
De cet esprit de religion, il nous a laissé d’autres témoignages en nombre non négligeable, tant dans ses écrits imprimés que manuscrits, bien qu’il n’ait vécu que cinquante-sept ans, absorbé dans les charges les plus lourdes du for et de l’État (1).
Nous possédons de lui, pour ce qui concerne directement notre propos, une composition latine de deux cent neuf vers élégiaques, composée en l’honneur de la Très Sainte Sindone, dédiée au prélat Prince Emmanuel-Philibert, et donnée au public en 1562, alors que cette insigne relique fut transportée à Chambéry, d’où le duc Charles III l’avait retirée afin demonstrates la mettre à l’abri des incursions ennemies.
IV.
Dans cet écrit, plein de saints sentiments, mais rédigé dans un style assez ampoulé, conformément à l’usage du XVIᵉ siècle, après que l’auteur a déploré la cécité des hérétiques, qui, sortis du droit chemin de la foi, suivent les chimères de leur propre esprit ;
Note
(1)
Parmi ses œuvres imprimées figurent : Augusta Taurinorum (1577), Inclytorum Saxoniae, Sabaudiaeque Principum geneologia (1581).
Elles furent réimprimées en 1777 par Dorsetti.
Parmi ses œuvres inédites, on compte plusieurs commentaires sur les lois des Douze Tables, d’autres sur les antiquités romaines et celles des Allobroges, ainsi que d’autres encore sur des médailles antiques.
après avoir évoqué la sépulture et la résurrection de Jésus-Christ, il mentionne ensuite l’honneur rendu dès les premiers siècles par l’Église à la Très Sainte Sindone, qu’il suppose avoir été conservée par de grands seigneurs, puis laissée en don par Marguerite de Charny au duc Louis, et à la duchesse consort Anne de Chypre.
Il conclut par une apostrophe aux princes de Savoie, les exhortant à ne jamais douter de la vérité de la Sainte Relique, à la faire transporter de nouveau dans leur métropole par un prince très pieux, et à la vénérer constamment dans un esprit de véritable humilité et de sincère religion.
V.
Ce poème n’était certes pas de nature à fournir au très saint objet les opportunes informations requises par les orateurs sacrés chargés de s’en faire l’écho, ni à quiconque souhaitait en être distinctement informé, bien qu’il fût traduit à Turin en l’an 1578, le 14 septembre, et qu’il fût lu par saint Charles Borromée, alors en habit de pèlerin, venu y rendre hommage.
Celui-ci donna ordre au même auteur d’en faire un développement plus ample et plus distinct, en prenant pour point de départ le pèlerinage évoqué.
Toutefois, bien qu’il se soit aussitôt attelé à l’ouvrage et qu’il l’ait mené à son terme en peu de temps, il semble néanmoins que la Sindone Evangelica, telle qu’on la trouve aujourd’hui, ne fut pas livrée à l’impression avant trois années.
Elle est en effet dédiée aux deux frères Lamberti, l’un évêque de Nice, l’autre de Saint-Jean-de-Maurienne, et datée du premier jour de l’année 1579.
Dans cette dédicace, il est fait mention du commandement que le Prince avait donné quelque temps auparavant, en ces termes :
Nuper Serenissimus Dux noster cum Cardinale Borromaeum excipisset, et Sindonem Sacrosanctam spectandam proposuisset, imperavit, ut si quid ea de re compertum haberem ex tabularum scrutario, et veteribus monumentis id de tam pretioso thesauro in medium proferrem.
Ce qui signifie :
« Peu auparavant, notre Sérénissime Duc, ayant accueilli à Turin le cardinal Borromée et lui ayant montré la Très Sainte Sindone, m’ordonna de rendre public tout ce que je pourrais tirer de certain, au sujet de ce précieux trésor, des archives de l’État et des anciens monuments. »
C’est pourquoi les éditeurs de l’ouvrage, outre la date de 1581, parlent dans l’avertissement au lecteur en ces termes :
Quae vidimus optamus, nec exhorare possumus adhuc, ut nobis Pingonius edenda committat. Istud interea magna contentione, et Serenissimi Ducis imperio extortum sumus ;
c’est-à-dire :
« Ce que nous avons vu, nous le désirons ardemment, et nous ne pouvons encore nous empêcher de souhaiter que Pingone nous confie le soin de publier le reste. En attendant, ce qui paraît ici nous a été arraché par une vive insistance et par l’ordre du Sérénissime Duc. »
Ils ajoutent encore :
Voressemus, che il Pingonio ci consegnasse le sue opere manoscritte da noi vedute per darle alla pubblica luce; ma sinora non istimò di accondiscendere alle nostre istanze per tale oggetto.
soit :
« Nous souhaiterions que Pingone nous remît les œuvres manuscrites que nous avons vues, afin de les donner au public ; mais jusqu’à présent il n’a pas jugé opportun de se rendre à nos instances à ce sujet. » Vol.I.
« … retardant, nous avons à peine achevé ce petit livre, et ensuite, sur l’ordre du Sérénissime Duc. »
VI.
Que doit-on conclure de ce retard ?
On pourrait en inférer qu’il fut probablement imprimé une première fois, ou même plusieurs fois, avec cette dédicace ; mais comme il ne s’agissait pas d’une simple erreur d’impression, et que l’écrit ne pouvait former un livre suffisamment complet, ni commode et facile à conserver, on en retira les exemplaires par hasard, et l’on en fit une édition beaucoup plus ample, puisque furent alors réunis divers monuments relatifs à la Sindone, inconnus jusque-là dans nos régions, et qui ne s’étaient pas encore répandus.
Cette opinion peut être confirmée par les paroles mêmes du typographe, qui, après avoir indiqué ce qu’il ajoutait et créé les motifs permettant d’espérer une indulgente excuse des erreurs typographiques survenues, conclut ainsi dans la correction des fautes, qui est plus développée, en ces termes : unde accidit, in secundis, et tertiis editionibus fortunatiorem nostram evadere diligentiam ;
d’où il résulte que, dans les secondes et troisièmes éditions, notre diligence obtint un résultat plus heureux.
VII.
On pourrait encore déduire dudit retard dans l’impression de la Sindon Evangelica que l’imprimeur fut contraint, de temps à autre, d’interrompre son travail pour se consacrer à d’autres urgences plus grande ; ou bien qu’il disposât de peu de compositeurs et de peu de caractères.
La preuve en est donnée par les deux éditions de l’Augusta Taurinorum et de l’Arbor gentilitii : la première, dont l’impression fut entreprise au début du mois d’août 1577 et achevée le 9 novembre de la même année ; la seconde, commencée au début de novembre 1580 et achevée en février 1581, bien qu’elles ne dépassent pas cent cinquante feuillets en petit format, et que, malgré la grandeur des caractères, on y trouve un très grand nombre de vides.
VIII.
La vérité cependant incline notre écrivain à croire plutôt qu’il se hâta d’exécuter avec promptitude les ordres de son Souverain, qu’il fut en même temps modeste dans l’appréciation de ses travaux, et qu’il comprit parfaitement que, si avant de livrer au public une composition littéraire de quelque importance que ce soit, il convient, selon les circonstances, d’observer un délai de neuf années, ainsi que le conseille Horace, cela est d’autant plus approprié.
(1) De arte poetica.
« Quand tu écriras, que tes écrits descendent dans les oreilles du juge et du père,
et que neuf années s’écoulent ;
supprime ce que tu n’as pas publié :
ce qui n’a pas été édité peut être corrigé,
ce qui a été livré au public ne peut être rappelé. »
Et selon la traduction de Francesco Borgianelli :
« Quand tu auras écrit quelque poème,
soumets-le au jugement de ton père et du censeur,
et retiens-le durant neuf années. »
De même, lorsqu’il s’agit de livrer à l’impression certaines matières enveloppées dans les ténèbres d’une antiquité très reculée, parce que celles-ci sont aux confins du vrai et du faux, et que, très proches l’un de l’autre, on s’expose en les traitant à de très graves périls d’erreur, surtout lorsqu’on s’appuie sur des traditions populaires et sur des témoignages éloignés de l’origine des faits.
Il suffit parfois d’une inscription contemporaine, d’un simple indice fourni par un auteur ancien et digne de foi, pour réduire à néant les efforts vains de beaucoup d’autres, et les longues années employées à démontrer la vérité ou la fausseté de quelque point historique.
Nous en avons, pour ainsi dire, d’innombrables exemples, qui nous fourniraient une nouvelle preuve des grandes et longues controverses littéraires relatives à l’année de la naissance de Jésus-Christ, lesquelles auraient été promptement terminées si l’on avait trouvé les documents cités par Tertullien sur ce point particulier (1).
« Ainsi est-ce que nous fûmes jadis dans l’erreur ;
je te concède de corriger dans les livres ;
mais permets-nous de revenir sur ces choses. »
« Les archives de Rome conservent la numération du peuple faite au temps d’Auguste, laquelle est un témoignage très fidèle de la naissance du Seigneur. »
(1) Livre V contre Marcion. — Le recensement d’Auguste, témoignage très fidèle de la naissance du Seigneur.
IX.
Ainsi donc, puisque pour notre auteur il ne fut pas aisé de faire imprimer ses écrits, et qu’ils furent publiés en format in-quarto, c’est pour cette raison que sa narration se compose de plus de huit fascicules, dont il emploie plusieurs à raconter le très saint voyage de saint Charles, et d’autres à répondre à certaines oppositions des hérétiques contre la vérité de la sainte relique.
En poursuivant ensuite l’histoire de celle-ci depuis le temps des Apôtres jusqu’au milieu du XVIᵉ siècle, il la comprend en seulement trois fascicules, le plus souvent par conjectures, et en suivant les principes établis dans son poème déjà mentionné.
Dans les derniers fascicules, il raconte certains miracles opérés par Dieu en vertu de la Très Sainte Sindone, et comment elle a été honorée par nos Souverains et par de nombreux Souverains Pontifes.
Tel est donc l’ensemble du frontispice de l’ouvrage dont il est ici question :
Philiberti Pingonii
Sabaudi
Cusiacensis Baronis
Sindon Evangelica
Accedunt hymni aliquot, et insignis Bulla Pontificia
Elegans Epistola Francisci Adorni
Soc. Jesu de peregrinatione
Memorabili
Aug. Taur. apud haered. Bevilacquae.
1581.
X.
Cet ouvrage peut, à bon droit, être appelé la source première, à laquelle ont généralement puisé les informations sur notre précieux monument aussi bien les écrivains anciens que récents qui en ont parlé.
Et bien qu’il ne puisse être nié qu’avant Pingon il existait déjà plusieurs écrits sur le même sujet, comme on le voit par certaines de ses citations, il n’en est pas moins vrai que les auteurs ne se souviennent d’ordinaire pas d’autres prédécesseurs, ou bien que notre écrivain — sans les nommer — en suit les principes ; à moins que l’on ne veuille en excepter quelques-uns, tels que : Enrico Spondano (1), Giovanni Tornos (2), Alfonso Paleotti (3), avec son commentateur Daniele Mallonio (4) ; puis Agostino Bucci (5), Prospero Bonafamiglia (6), Camillo Balliani (7), et enfin Pietro…
(1) Continuation des Annales du cardinal Baronius, année 1452. Paris, 1622.
(2) Vita Emanuelis Philiberti, livre II. Turin, 1506.
(3) Explication du Saint Linceul, où fut enseveli le Seigneur, et des plaies qui y sont imprimées par son précieux sang. Bologne, 1597.
(4) Jesu Christi crucifixi stigmate Sacrae Sindonis impressa. Venise, 1609.
(5) De la page 21 à la page 29 du livre intitulé : Le solennel baptême du Sérénissime Prince de Piémont Philippe Emmanuel. Turin, 1587.
(6) Histoire de la Sainte Sindone. Petit livre imprimé à Rome, 1606.
(7) Raisonnements sur la Sainte Sindone. Turin, 1617.
Mondo (1), Eugène Quarantotto (2), Bernardo Nant (3), Giovanni Vigo (4), et enfin le théologien Francesco Avondo (5).
XI.
Or, en lisant ces auteurs, il est aisé de s’apercevoir que leur art critique dans la recherche du vrai ne correspond nullement au zèle qu’ils ont manifesté pour promouvoir, par leurs écrits, le culte de notre précieuse relique.
De sorte que ce qui n’est pas trompeur dans la chronologie et dans la géographie, et surtout sur ces points mêmes que chacun d’eux devait avoir le mieux connus, nous verrons qu’ils offrent de fréquents exemples au cours de cet ouvrage ; et il ne sera pas moins permis de mentionner certains faits en confirmation de ce que je dis.
Ils racontent avec Pingon que, après la prise de Constantinople, Marguerite de Charny, revenue en Savoie, fit don de la Sindone au duc Louis par un acte du 22 mars 1452 ; mais les écrivains ne sont peut-être pas unanimes lorsqu’ils affirment que le 29 mai 1453 les Ottomans se rendirent maîtres de cette ville.
(1) Dans l’ouvrage : Recherches historiques sur les alliances royales de France et de Savoie. Lyon, 1621.
(2) Composition sur la Sainte Sindone. Vérone, 1624.
(3) Les saints dons offerts par la Sainte Sindone à la Maison royale de Savoie. Turin, 1678.
(4) De Sindone Taurinensi ad Carolum Emanuelem Carmina. Turin, 1768.
(5) Dissertation sur la Sainte Sindone exposée au culte public à l’occasion des très heureuses noces de LL. AA. RR. Charles Emmanuel et Adélaïde Clotilde de France. Turin, 1775.
Mahomet II cherchait-il l’origine d’où la susdite dame tirait le nom de Charny, ou bien de Carni, et notre auteur lui-même en suppose l’origine dans quelque pays asiatique de ce nom ; mais dans quels pays précisément ? Je ne le trouve pas.
Il est vrai que, chez Strabon (1) cité par Cluvier (2), et chez Pline (3), l’un est en Asie Mineure, un autre vers le mont Liban, un troisième en Arabie, et un quatrième dans le territoire vénitien ; mais il est certain que ces lieux n’existaient plus aux siècles inférieurs, ou bien avaient changé de nom, et que, même s’ils avaient conservé leur existence et leur dénomination antiques, on s’aperçoit par l’histoire qu’en ces lieux le système féodal n’avait pas cours, et qu’ils étaient soumis à d’autres seigneurs.
Je ne dirai rien des témoignages historiques sans valeur, ni des interprétations erronées que l’on rencontre çà et là chez les auteurs cités ; je me bornerai seulement à rappeler qu’ils s’accordent tous à supposer que notre Sindone ne fut transportée en Europe qu’aux environs du milieu du XVe siècle, tandis qu’il est hors de doute qu’elle y fut portée un siècle auparavant, et qu’elle y fut ensuite vénérée en divers lieux.
(1) Livre XVI.
(2) Introduction à la géographie universelle ancienne et moderne, livre V, chap. 24.
(3) Histoire naturelle, livre III, chap. 19 ; livre V, chap. 20 ; livre VI, chap. 28.

XII.
Peu de ces erreurs échappèrent à un célèbre écrivain de Bourgogne, qui eut le mérite, plus que tout autre, d’être original dans les informations relatives à notre précieux monument, et de suivre les ultramontains non moins que plusieurs des nôtres (1).
Il s’agit de Jean-Jacques Chifflet, natif de Besançon ; homme lui aussi issu de personnages renommés, et bien méritant de la République des Lettres. Après avoir voyagé dans les principales contrées d’Europe, il exerça la médecine comme son père, d’abord dans sa patrie, puis auprès de la princesse Isabelle, souveraine des Pays-Bas, ensuite à la cour de Philippe IV, monarque d’Espagne, et enfin, revenu de nouveau en Flandre après la mort de ladite princesse, il fut médecin du cardinal Ferdinand, infant d’Espagne, gouverneur général desdits pays.
Malgré cette profession, dans laquelle passa la plus grande partie des soixante-douze années de sa vie, il sut trouver le temps de composer vingt-cinq et plus ouvrages de médecine, de physique, d’histoire, d’héraldique, et de diverses autres matières, dont on peut voir le catalogue chez l’auteur cité (1).
(1) Voyez Turin et ses curiosités, ou description historique de tout ce que cette capitale offre de remarquable dans ses monuments, ses édifices et ses environs, par Modeste Paroletti, p. 142.
XIII.
Puisqu’on vénérait dans sa patrie, et dans l’église de Saint-Étienne, un suaire sépulcral de Jésus-Christ, sur lequel circulaient de nombreuses opinions, il fut donc poussé par ce même motif à en parler plus amplement ; et il publia, en 1624 à Anvers, un ouvrage in-quarto de petit format, de 228 feuillets, dédié au nonce apostolique des Flandres, Monseigneur Giovanni Francesco Guidi, et divisé en trente-six chapitres, sous le titre suivant :
Joannis Jacobi Chiffletii
De Linteis Sepulchralibus
Christi Servatoris
Crisis Historica
Antverpiæ 1624.
XIV.
Cet ouvrage fut accueilli avec applaudissement par les lettrés de ce temps, et en particulier par Enrico Putano, autre écrivain célèbre, qui, avec une modestie singulière, demanda à notre Chifflet, comme on le voit par les deux lettres placées en tête de l’édition par l’imprimeur, l’une datée de Louvain, le 1er janvier, l’autre du 12 février 1624.
Pour une plus grande recommandation de l’ouvrage, une seule chose suffit…
(1) Dictionnaire, art. Chifflet.
Il manquait seulement, dit le censeur louangeur, qu’elle fût traduite par un frère de l’Auteur (1), à savoir Philippe, aumônier de la princesse Isabelle de France susnommée, qu’elle fût traduite en français, où elle est plus commune, et rendue familière à la lecture (2).
XV.
Elle fut en effet imprimée à Paris en 1631, traduite dans cette langue, ou plutôt sous forme d’extrait, in-octavo, divisée en trente chapitres, et de 240 pages, sous le titre de :
Hiéronthie de Jésus-Christ,
Ou
Discours des Saintes Suaires
De Notre Seigneur.
Extrait et traduit du latin
De Jacques Chifflet
Par A. D. C. P.
(1) Chifflet eut trois frères tous célèbres par leurs lettres. Les deux premiers furent François et Laurent, et le troisième, Jacques, fut médecin. Ceux-ci communiquèrent à l’auteur non peu de notices sur notre précieux monument, et surtout le second, qui séjourna longtemps à Chambéry, comme on le lit au chapitre 20 de De Linteis, page 123. Le troisième, à savoir Philippe, demeura dans le siècle, et fut aussi chanoine et vicaire général. Nous avons cité Moreri dans le catalogue de leurs œuvres.
(2) Deinceps quiescere poteris, æternus es optimus, doctissimusque frater tuus.
mais l’auteur n’en a certainement pas parlé de manière expresse ; car, sans ce motif, on ne voit aucun indice permettant de retrouver lesdites lettres initiales du nom placées au frontispice, bien qu’il eût voulu que C. P. signifiasse Chifflet Philippe, se retrouvant toujours, dans les autres écrits, Philippe Chifflet ; 2. parce qu’il ne convient pas que les éloges soient mis dans la bouche d’un frère, ni à l’ouvrage, ni à celui qui le compose ; 3. parce que, étant connus les talents rares de Philippe, comme de ses autres frères, il semblait pouvoir, par une modestie naturelle, se tenir pour moins apte à ce travail, ce à quoi il s’inclinait (1) ; 4. parce que, dans la dédicace, il est fait mention de sa première production littéraire, et nous trouvons que Philippe Chifflet, de 1644 à 1637, donna à la lumière diverses œuvres, entre autres La vie du Prince Albert, et Le siège de Breda (2) ; 5. enfin parce qu’il se déclarait neveu de Madame de Vitrayk, laquelle avait été chargée de la traduction et en avait accepté la dédicace ; mais il n’aperçut pas que la famille Chifflet entretenait des relations particulières avec ladite dame, celle-ci étant de rang très élevé dans le monde, et non point déjà les Chifflet distingués seulement par leurs talents et par des charges honorifiques.
Philippus Chiffletius Serenissimæ Infanti a sacris Oratoriis adductus, ut quæ sua sunt illa quoquammodo faciat, Galliceque vertat.
(1) Dans la dédicace : « Voyant la dignité du sujet relevé au-dessus de soi, et connaissant la faible portée de mon esprit, je crains avec raison d’offenser les conceptions de l’auteur par la bassesse de mon discours. »
(2) Dans l’avis au lecteur : « Je te prie d’excuser un apprenti écrivain, qui a été précipité en son chef-d’œuvre, et qui se promet en récompense de te faire voir dans quelque temps une… pièce de son creu, qui prend plaisir à le voir paraître avant que de le présenter. »
XVI.
Quoi qu’il en soit cependant de l’auteur de cette traduction ou de cet extrait, il est certain qu’il a fort bien conduit son travail ; mais ce n’est pas sans raison qu’il loue notre écrivain de n’avoir pas publié, comme Pingonio, son ouvrage de Linteis en latin, langue alors plus en usage chez les nôtres, connaissant bien d’ailleurs qu’aujourd’hui le commerce des lettres est tel qu’il n’a pas à craindre qu’avec le cours des années son livre ne puisse plus être lu ; tandis que l’on voit que la variation continuelle des langues vivantes fait lire de mauvais gré les livres des siècles passés écrits en langue vulgaire, surtout en prose. Et assurément notre auteur est bien digne d’être lu tant pour la pureté et la brièveté du style, que pour sa solide érudition et sa doctrine catholique, par lesquelles il éclaire et éprouve les matières qu’il entreprend de traiter ; mais son livre est lui aussi l’œuvre d’un homme, et cela suffit amplement pour qu’il ne faille pas s’étonner si l’on y rencontre parfois des erreurs, et même des fautes, lesquelles pourraient diminuer certains mérites de notre précieux monument.
XVII.
Ce n’est pas sans raison que Moreri (1) accuse l’auteur d’une crédulité excessive, comme s’il avait été trop prompt à admettre des opérations miraculeuses. Qu’on lise le livre, et l’on verra qu’en général il n’appuie ses affirmations que sur des témoignages véridiques et des raisons solidement fondées. On ne peut pas davantage dire qu’en parlant de notre Sainte Sindone l’amour national l’ait conduit à voir en Marguerite de Charny, avec Pingonio et ses partisans, une personne grecque étroitement apparentée à la lignée royale des Lusignan, venue directement d’Orient en apportant la Sainte Sindone ; mais bien une noble dame bourguignonne, laquelle avait hérité cette précieuse relique de ses ancêtres, et la vénérait dans sa patrie avant d’en faire don à nos souverains. Et ce n’est pas lui seul qui raconte ce fait et en apporte les preuves tirées de l’auteur en confirmation de ces assertions, qui sont de nature à résister en vain aux tentatives de certains écrivains piémontais cherchant à affaiblir l’authenticité des chartes sur lesquelles ils s’appuient (2).
(1) Voir article Jean-Jacques Chifflet.
(2) Voir plus haut, livre III, commentaire VI.
XVIII.
Les principales erreurs qu’il me paraît juste de relever chez ledit auteur (1), et qui, dans les seuls dix chapitres consacrés à notre Sainte Sindone, sont les suivantes :
- Il l’exclut du sépulcre, contre le sentiment de personnages éminents, et, l’en excluant, il lui retire l’honneur d’avoir enveloppé Jésus-Christ au moment de son humiliation, de l’avoir enveloppé ressuscité, glorieux et triomphant, et d’avoir ainsi servi aux Apôtres de première preuve de son ineffable Résurrection ;
- supposant qu’elle n’ait servi qu’à envelopper le divin Sauveur mort lors du transport de la croix au sépulcre, l’auteur se contredit en quelque manière lui-même, tandis qu’il écrit dans la dédicace : Funeri Christi Servatoris admodum stylum, ut linea involucra, quibus illo mortis triduo tectus fuit, posteris evolverem ; c’est-à-dire qu’il se propose d’écrire sur les funérailles du Christ Sauveur afin d’expliquer aux générations futures les linges qui l’enveloppèrent durant le triduum de sa mort ;
- supposant que le célèbre Geoffroi Ier de Charny ait donné notre Sindone à la Collégiale de Lirey dès sa fondation la ville de Troyes en Champagne, bien qu’elle n’y fût que déposée, conservée dans cette église, et que s’y trouvassent les documents de son authenticité ;
(1) Je laisse de côté les erreurs de moindre importance, telles que celle où il dit (p. 89) que la relation du pèlerinage de saint Charles, écrite en italien par le P. Adorno jésuite, a été traduite en latin par Pingone. La Sindon Evangelica indique au contraire pour auteur de cette traduction Giovanni Antonio Guarniero, chanoine de Bergame, et non Pingone.
- 4. il reconnaît comme authentique le Bref qu’il dit avoir été émis à Avignon par le pape Clément VII contre la Sainte relique, à la demande de l’évêque de Troyes, Pierre d’Arcis, et bien qu’il le déclare invalide en raison de l’autorité douteuse de ce Pontife, et même si cette invalidité ne fut pas reconnue par les habitants de Lirey, il affirme néanmoins que, par suite de ce Bref, la Sainte relique fut regardée comme une toile peinte représentant Jésus-Christ dans le sépulcre ; ce qui se trouve pourtant en contradiction avec les témoignages d’autres écrivains et avec ceux de la collégiale de Lirey, pour en obtenir à nouveau la restitution de Marguerite de Charny, qui la conservait alors chez elle, à cause des autres guerres entre Français et Bourguignons ;
- 5. il admet que, lorsque Pingone raconte le don important de la Sindone, celle-ci serait demeurée immobile à la sortie de la porte de Chambéry, dite de la porte de l’Aude, motif pour lequel ledit auteur écrivit que l’illustre Matrone l’avait donnée à la Maison royale de Savoie ; mais il laisse néanmoins dans le doute Chifflet, quant à savoir si ce don eut lieu lors de l’arrivée à Chambéry, ou bien au départ de cette ville ; ce qui apparaît dans ces paroles :
Dum ergo Margarita Camerii iter habet, sive in aditu, sive in reditu apud Ludovicum, et Annam Cypriam Sabaudiæ Duces Sacrosanctam Sindonem donum reliquit ;
- Ainsi, tandis que Marguerite était en voyage vers Chambéry, soit à l’aller, soit au retour, elle laissa en don aux ducs de Savoie, Louis et Anne de Chypre, la très sainte Sindone.Si elle l’offrit en entrant dans la ville, alors le linceul ne s’arrêta pas, car autrement son immobilité aurait été regardée comme un signe que Dieu interdisait de porter ou de laisser la Sindone à Chambéry ; ou bien, si c’est au départ qu’elle donna la Sindone, et ensuite survint l’événement mentionné, pourquoi écrit-il alors sive in aditu, sive in reditu, « soit à l’entrée, soit au retour » ?
- 6. Les très faibles preuves de l’authenticité de la relique avancées par notre auteur, outre qu’elles ne sont pas exposées de manière convaincante pour un lecteur intelligent, reposent sur des bases certes entièrement dépourvues de force. Il dit, par exemple :
quid fulgor ille divinus, qui nec eam a pictoribus exprimi patitur, et intimam pietatis sensum, sacrumque horrorem, et lacrymas ciet, num coeleste nescio quid, et humano majus ostendit ?
« Quelle est donc cette splendeur divine qui empêche les peintres de la représenter, qui suscite dans l’âme un sentiment profond de piété, une sainte crainte et des larmes ? Ne manifeste-t-elle pas quelque chose de céleste, et de supérieur à l’humain ? »
Mais si cela prouvait quelque chose, il faudrait aussi que cela se produisît chez les personnes disposées à l’avance contre la relique.
Relique sacrée ; mais, dit-il, un homme non persuadé de sa vérité n’éprouvera pas à son égard des sentiments tout humains et véritablement philosophiques, tels qu’il en éprouverait devant une toile antique, ou devant un tissu particulier, ou encore devant d’autres monuments semblables.
XIX.
La diversité des opinions entre Pingonio et Chifflet, et les erreurs manifestes dans lesquelles ces deux auteurs sont tombés, ont produit dans le public des effets, les uns pires que les autres. En premier lieu, les saints orateurs chargés de publier les louanges de la sainte relique, trouvant peu ou rien de certain et de solide dans les livres qui en traitent, et ne permettant pas aux occupations apostoliques de s’étendre en recherches longues et exactes sur ce sujet, de peur de s’éloigner de la vérité dans l’annonce de la parole divine, se sont tenus pour la plupart à la partie dogmatique et morale, sans presque aucune mention, pour ainsi dire, de la partie historique. Ainsi, sur plus de cent discours que j’ai entendus sur cette très sainte Sindone, et plus de trente que j’ai lus chez divers auteurs, pour autant qu’ils touchent à l’histoire d’autres événements, je n’ai ni entendu ni lu, sinon de manière très sommaire, les faits pourtant notoires des voleurs ravisseurs de la sainte relique, du linceul demeuré immobile à la porte de la ville, de l’incendie de la Sainte-Chapelle de Chambéry, et du pèlerinage de saint Charles.
Je ne blâme nullement lesdits saints orateurs pour cette conduite, car, s’agissant d’émouvoir l’auditoire avec brièveté et un discours dévot (1) sur la vénération du très saint monument, en général, ne conviendrait pas de s’étendre dans le récit historique, lequel ne doit servir qu’à fournir les bases de pieuses réflexions propres à émouvoir les affects ; toutefois, en ne rappelant pas de temps à autre, ni en quelque occasion que ce soit, la mémoire des faits historiques, quelle conséquence en est-il résulté ?
Il en est résulté que la plus grande partie des fidèles ignore de nombreux événements qui, joints à ceux déjà connus et mis en lumière, suffiraient amplement à dissiper les doutes sur la vérité de la Sainte Relique et à maintenir toujours vif son culte dans cette Métropole, tandis qu’à l’inverse l’expérience nous fait connaître que, de jour en jour, croît le nombre de ceux qui doutent de son authenticité et qui en perdent la dévotion.
XX.
En second lieu, parmi les écrivains d’histoire ecclésiastique, si certains, comme le susdit Spondano, ont suivi Pingonio sans autre examen, le supposant mieux instruit que tout autre des choses de sa patrie, d’autres toutefois, pour cette même raison de la diversité des avis, ou bien ne parlent pas de notre Sindone, bien qu’ils racontent passent sous silence de nombreux événements de très faible importance, ou bien en parlent de façon à jeter le discrédit non seulement sur l’histoire, mais aussi sur la vérité de la Sainte Relique.
(1) Dans les premiers discours prononcés sur la Sainte Relique, on remarque qu’ils étaient très brefs, comme celui-ci. Dans celui de Balliani, on lit : « Croyez que je ne serai pas chose ennuyeuse et inutile. Sérénissime Altesse, vous m’entendrez parler trois quarts d’heure… », etc.
Natalis Alexandre, par exemple, n’étant pas convaincu de la vérité de celle-ci dans sa Histoire ecclésiastique, en vient néanmoins à croire que le corps de Jésus-Christ était de stature assez petite (1) ; et par conséquent beaucoup plus petite que celle que l’on observe dans les images imprimées sur notre Sindone.
Le P. Fabro de l’Oratoire, continuateur de l’Histoire ecclésiastique de M. Claude Fleury (2), après avoir observé qu’elle est dépourvue de fondement, quant aux récits (3) du susdit Spondano et d’autres auteurs sur la translation de cette relique depuis la Grèce en Savoie au temps du conquérant Mahomet II, se borne à rapporter brièvement ce que Chifflet raconte des contestations entre les évêques de Troyes et la Collégiale de Lirey à son sujet ; mais il passe sous silence les observations propres à prouver la vérité, et celles qu’il ajoute suffiraient au contraire à la mettre en doute. Non il remarque que, selon les dires d’autres écrivains, les querelles portaient plutôt sur les circonstances de la publication et de l’ostension de la Sindone que sur sa véritable authenticité ; que celle-ci fut ensuite suffisamment prouvée par les chanoines de Lirey ; et que le diocèse de Troyes se plaignit vivement de la perte de la Sainte Relique, transportée ailleurs à cause des altérations mentionnées.
(1) Historia Ecclesiastica, saeculi II, diss. VIII, de doctrina Clementis Alexandrini.
(2) Le P. Fabro continua l’Histoire ecclésiastique de Fleury depuis 1401 jusqu’en 1596, et M. Francesco Morenas la poursuivit depuis 1596 jusqu’en 1750.
(3) Voir à l’année 1453, livre III, § 125.
Il raconte au contraire ce que l’on ne retrouve chez aucun auteur antérieur, et contre quoi je ne fais ici qu’indiquer brièvement, à savoir que lesdits chanoines usèrent réellement d’artifices indignes pour faire croire au peuple que cette Sindone était une véritable Sindone sépulcrale de Jésus-Christ. Et qui ne douterait pas de la vérité de cette Sainte Relique, s’il devait supposer comme certain ce que rapporte cet écrivain ?
XXI.
Les Encyclopédistes, à ce qu’il semble, peu instruits en matière de religion et encore moins attachés à celle-ci, lorsqu’ils entendent citer les Bulles des Souverains Pontifes en confirmation des saints Suaires, sans les réflexions nécessaires pour comprendre en quel sens ils les ont approuvés, semblent presque, en plaisantant, accorder la préférence à celui de Tolosa, en soutenant qu’en preuve de celui-ci on cite quatorze Bulles de Papes, tandis qu’en faveur de l’autre, celui de Turin, on n’en allègue que quatre seulement (1). Dans la même ligne, auparavant…
(1) Encyclopédie, éd. de Neuchâtel, art. Suaire. Vol. I.
Parmi eux en a parlé un certain Millon, dans l’ouvrage intitulé : Voyage d’un Français en Italie (1) ; mais, dans celui-ci, au lieu de Tolosa, il place Cadouin en Périgord, et voudrait que le suaire eût été transporté dans cette cité ; et, avec un discours de ce genre, il n’aboutit qu’à se jouer de la simplicité des fidèles, si l’on ne considère que le nombre des témoignages, sans leur poids, et les autres circonstances qui permettent de juger de la vérité d’une relique.
XXII.
Je passe sous silence certains théologiens qui, uniquement parce qu’ils ne se trouvent pas munis d’autorités directes et authentiques des premiers siècles, tant en confirmation de notre Sindone que d’autres monuments du Sauveur, sans réfléchir que Dieu lui-même, par des miracles évidents, a parfois fait connaître la vérité, n’apportent aucune preuve de grande valeur ; et, allant jusqu’à plaisanter, ils se servent parfois de raisonnements de ce genre : et haec omnia in Sindone Taurinensi involvuntur ; et toutes ces choses, disent-ils, sont également enveloppées dans la Sindone de Turin.
Je passe sous silence, dis-je, le fait de parler de ces théologiens, et ce pour la raison que, bien que l’on sache qu’ils ont été parfois tournés en dérision par de nombreuses personnes dignes de foi, il m’est tout aussi inconnu qu’ils aient consigné ces propos dans des écrits publics.
(1) Tome I, p. 80.
XXIII.
Je passe également sous silence certains écrivains de notre pays qui, ne voulant pas entrer dans l’examen de l’authenticité de la Sainte relique, en parlant de celle-ci dirent qu’elle devait être vénérée comme ayant servi à envelopper le corps de Jésus-Christ détaché de la croix et déposé dans le sépulcre (1), sans toutefois faire paraître leur pensée ; conscients que cette manière de s’exprimer et ce silence même laissent planer un soupçon sur la nature de la Sainte relique, doute qui, par ailleurs, semble entièrement exclu par l’ensemble de leurs discours, lesquels manifestent assurément leur adhésion ; et je reviens enfin aux hérétiques luthériens et calvinistes, qui ont tant écrit et crié contre l’Église catholique, et en particulier contre les Saintes reliques et leur culte.
XXIV.
Calvin à Genève, Bansaggio à Zulphen, et d’autres sectaires peu éloignés de la Savoie, ayant entendu avec quelle dévotion la Très Sainte Sindone était vénérée en ce pays par nos Souverains et par leurs sujets, ne dirent-ils rien, et ne firent-ils rien pour pousser à en nier la vérité et à en refuser la vénération due ? Ou bien, puisqu’ils se rendaient sur place, furent-ils soupçonnés d’avoir eux-mêmes mis le feu à la Sainte Chapelle de Chambéry, où elle était conservée ? Combien d’arguments n’inventèrent rien contre elle, et des arguments tels que ceux-là sont encore aujourd’hui proposés par certains, assez libres dans leur manière de penser, chaque fois qu’elle est exposée à la vénération publique, ou que le discours porte sur elle.
(1) Voir l’ouvrage cité, Turin et ses curiosités, p. 142. Le chevalier Mellin, Voyage.
Et pourquoi cela ? Peut-être parce que les réponses de Pingone (1), de Chifflet (2), de Monseigneur Solaro (3), d’Avondo (4), aux principales difficultés proposées par les hérétiques, n’étaient pas connues ; ou bien parce que les auteurs mentionnés passèrent sous silence les objections les plus graves, ou y répondirent superficiellement, et non avec cet art critique qui aurait permis de dissiper tout doute.
XXV.
Au cours de cet ouvrage, on verra clairement combien cette proposition que je soutiens est bien fondée ; et ceux qui n’en voient pas l’opportunité, pour ne pas dire la nécessité, d’un nouveau travail littéraire, par le moyen duquel, en séparant le vrai du faux, le probable de l’improbable, chacun sache ce qu’il doit tenir pour vrai, ou pour plus proche de la vérité, en ce qui concerne notre Sainte Sindone. Un travail dans lequel, en répondant de manière adéquate à toutes les difficultés élevées contre elle, les adversaires soient contraints de se taire, ou de confesser sa propre ignorance ? Un ouvrage qui contient toute sorte d’arguments intrinsèques et extrinsèques, naturels et surnaturels, en preuve de la vérité du monument vénéré, peut-il être mis en doute par qui que ce soit ?
(1) Sindon Evangelica, p. 8.
(2) De Linteis, chap. XXIII.
(3) Sindone Evangelica, Historia Theologica, liv. I, chap. 7.
(4) Dissertazione per la SS. Sindone, p. 25.
Un ouvrage enfin apte, par lui-même, à enflammer davantage encore envers ce très sacré objet une dévotion digne des fidèles, et à susciter en eux des sentiments de plus vive reconnaissance pour les faveurs très singulières et très abondantes que le Seigneur leur a accordées ? Quiconque lira les auteurs mentionnés, et se sera en même temps pénétré d’un véritable zèle pour la religion, reconnaîtra que la lecture de cet ouvrage est non seulement opportune, mais pour ne pas dire nécessaire ; mais serai-je en mesure de l’entreprendre, et de le conduire à bonne fin… ?
XXVI.
Il est vrai qu’en 1822 fut publié chez les héritiers Bianco le premier tome, au format in-octavo, de 336 feuillets, dans lequel, en développant une partie du discours que je fus amené à prononcer devant Leurs Altesses Royales, le vendredi premier mars de l’année précédente, je me suis attaché à réfuter les difficultés soulevées contre la Sainte relique ; et tandis que j’avais l’intention d’attendre pour publier le second, contre mon attente je fus chargé de tant d’occupations qu’elles m’obligèrent à différer l’entreprise longuement méditée. De ce retard résultèrent deux avantages : le premier, que mes collègues, et mes amis eurent tout loisir de lire à leur aise ledit tome, et de me communiquer leurs sages réflexions ; l’autre, que, poursuivant dans le temps libre mes recherches des documents nécessaires, j’eus le plaisir de retrouver un très grand nombre de faits nouveaux, propres soit à confondre des opinions vaines, soit à mieux prouver des vérités déjà démontrées, ou bien qui se démontreront par la suite.
XXVII.
Il m’a paru d’ailleurs beaucoup plus opportun de faire précéder l’ouvrage de la présente préface plutôt que du discours susmentionné, et de réduire toute l’œuvre à deux tomes in-quarto, entre autres raisons, afin de pouvoir y insérer plus aisément certaines pièces d’une ampleur considérable, très utiles à l’intelligence des matières, et en particulier pour faire mieux connaître et admirer la piété et la magnificence de nos Souverains dans l’honneur rendu au très saint dépôt ; mais je suis hautement convaincu que, tandis que je corrige dans mes écrits présents certains erreurs, quelles qu’elles soient, d’autres s’y glisseront en nombre non négligeable, sinon pour mes contemporains, du moins pour la postérité, malgré tout mon effort pour exposer la vérité pure et simple. Et quoi ? Les plus grands esprits se sont trompés, et se sont parfois trompés bien davantage que les auteurs mêmes que l’on entreprend de réfuter (1).
(1)Pour ne pas parler de Bayle, lequel, en entreprenant de corriger les erreurs de Moréri, s’est lui-même trompé vingt-cinq fois danset ne prendrai-je point d’orgueil, pourvu comme je le suis de capacités fort restreintes ?
XXVIII.
Toutefois, dans les entreprises louables, il faut quelque égard à la bonne volonté, comme le disait Ovide (1), et selon la bonne maxime de Salvien (2) ; et la bonne volonté d’illustrer tout ce qui concerne notre précieux monument, tel est bien aussi mon but, en administrant, c’est-à-dire aux personnes plus instruites et plus éclairées, les matériaux propres à une œuvre meilleure et plus complète sur le même sujet. C’est pour cette raison que j’ai placé en tête le titre de commentaires ; bien que le mot Commentaire soit employé en divers sens, tantôt pour l’explication de quelque auteur ancien et obscur, tantôt pour une sorte d’histoire écrite par une personne qui en fut la principale actrice ; ou encore pour de brèves annotations marginales.
Vingt-cinq lignes, comme l’observe Chambers dans la préface de son Dictionnaire universel des arts et des sciences ; et l’érudit Arduin, dans la préface à ses Nummi antiqui populorum et urbium, disait que son ouvrage pourrait s’intituler errata antiquariorum, tant les erreurs qu’on y rencontre sont nombreuses. Dans le très célèbre livre de Joseph Scaliger De emendatione temporum, le P. Petau en a relevé plus de mille erreurs, et pourtant il n’en est pas moins tombé lui-même dans d’autres (3).
(1) Ut desint vires, tamen est laudanda voluntas. Ep. 4, lib. 3, ex Ponto.
(Même si les forces manquent, la volonté mérite néanmoins d’être louée.)(2) Mens bona studiis, ac piis votis etiam si effectum non invenerit coepti operis, habet tamen praemium voluntatis. Salvien de Salon, Épître de préface.
(Un esprit animé de bonnes intentions et de vœux pieux, même s’il n’atteint pas l’effet de l’œuvre entreprise, reçoit néanmoins la récompense de la volonté.)
pour signifier certains écrits portant sur quelques sujets particuliers (1) ; certains cependant, avec le très savant Gérard Vossius (2), veulent que le commentaire, pris dans son sens propre, ne soit rien d’autre qu’une ébauche d’un livre, particulièrement historique, dans lequel on ne contient pas, pour ainsi dire, les matériaux. J’ai ajouté l’épithète de critico-archéologique, parce que le but de ces commentaires est précisément de faire connaître ce qu’ont dit, de vrai ou de faux, de vraisemblable ou d’invraisemblable, les auteurs mentionnés ; et sans me restreindre à parler seulement directement de notre Sainte-Suaire, j’y ajoute en outre toutes ces notions d’archéologie, c’est-à-dire d’antiquité, qui me paraissent propres à l’illustrer davantage et à en confirmer la vérité (3).
(1) Dans le premier sens, on entend les commentaires sur certains livres de l’Écriture sainte ; dans le second, les Commentaires de Jules César sur les guerres entreprises par lui-même ; dans le troisième, les commentaires sur Neptune des PP. Minimi Zucquer et Le Sueur, ou ceux de Kepler sur la planète Mars.
(2) De artium et scientiarum natura, ac constitutione, livre II, section de Philologie.
(3) Suivant l’avis du très célèbre professeur de langues orientales et théologien du Collège Peyron, j’ai préféré l’épithète Critico-Archéologiques à celle de Critico-Philologiques, parce que, dans les belles-lettres de ces temps, on n’entend plus sous le terme de Philologie, dans son sens le plus ample, ce qui était autrefois compris chez les auteurs cités, Vossius et Chambers, et chez beaucoup d’autres, à savoir celle Une sorte de littérature universelle, raison pour laquelle Ératosthène, bibliothécaire de l’ancienne Alexandrie, obtint le premier le titre de philologue, mais dans un sens restreint, c’est-à-dire pour la seule philosophie des langues. »
XXIX.
Quant à l’ordre et à la division de toute l’œuvre, je répartirai les matières en dix livres distincts les uns des autres. Dans le premier, j’exposerai les divers usages relatifs à l’ensevelissement des morts chez les Hébreux, et je parlerai des rites observés pour honorer le corps, avec lequel fut enseveli notre Divin Sauveur. Dans le second, je rechercherai ce que l’on peut dire avec quelque fondement de la Très Sainte Suaire depuis la résurrection du Seigneur jusqu’au temps de sa translation dans l’Église d’Occident. Dans le troisième, j’examinerai qui a porté cette précieuse relique dans nos régions, et de quelle manière elle est parvenue en possession de la Maison Royale de Savoie. Dans le quatrième, je raisonnerai du culte solennel et constant rendu à cette relique depuis sa translation en Occident jusqu’à nos jours. Dans le cinquième, à partir des circonstances particulières des personnes dévotes à la Très Sainte Suaire, j’en tirerai des arguments très solides en faveur de la vérité de cette relique. Dans le sixième, je déduirai d’autres preuves de la vérité de la Sainte relique à partir de sa conformité avec les anciens linceuls, et de certaines particularités du corps ensanglanté du Divin Sauveur. Dans le septième,je prouverai cette même vérité par les miracles opérés par le Seigneur, et par les grâces fréquentes accordées par Lui et largement reconnues par les fidèles. Dans le huitième, je répondrai aux difficultés anciennes et récentes soulevées contre la Sainte relique. Dans le neuvième, je montrerai combien la dévote considération de la Très Sainte Suaire est propre à éveiller et à nourrir chez les fidèles l’esprit du Christianisme. Dans le dixième, je rapporterai le discours qui sera placé à la fin de l’édition de l’autre tome, puisque celui-ci contient en quelque sorte l’épilogue de toute l’œuvre.
XXX.
Que si quelqu’un, par le génie encyclopédique et superficiel du siècle, trouvait ce dessein trop étendu, ou peu convenable, je lui répondrai par les paroles de Sénèque (1), bien que relatives à l’étude des choses physiques, à savoir qu’on ne peut découvrir la vérité cachée autrement qu’en pénétrant avec sollicitude et persévérance dans la matière que l’on traite ; et que si l’on s’était toujours comporté ainsi, les connaissances laissées à la postérité par nos ancêtres seraient beaucoup plus nombreuses ; tandis qu’au contraire, pour avoir agi autrement, beaucoup de ces connaissances sont tombées dans l’oubli, lesquelles peut-être, pendant un temps, furent communes:
atque adeo nihil inventum ex his, quae parum investigata antiquitus relinquuntur, ut multa, quae inventa erant, obliterarentur ; at mehercule ! si in hoc totius membris præmereus ; si in hoc juventus sobria incumberet, hoc majores nostri docerent, vix ad fundum veniret, in quo veritas posita est, quam nunc in summa terra, et levi manu quærimus.
(1) Questions naturelles, livre VII, chapitre XXIII.
Que le Seigneur m’assiste par sa main pieuse, Lui, le Donateur de tout bien, et qu’Il fasse que cette œuvre entreprise par moi pour sa plus grande gloire et son honneur soit conduite, par ma faible conduite, à une très heureuse fin.
COMMENTAIRES SUR LA SAINTE SUAIRE
LIVRE I
On explique les divers noms par lesquels notre Sainte relique a coutume d’être appelée ; on parle de la coutume des Hébreux dans la sépulture des défunts, que l’on voulait particulièrement honorer, et du rite observé par Joseph d’Arimathie et par Nicodème lors de la mise au tombeau de notre divin Sauveur.
I.
La précieuse relique dont nous parlons a coutume d’être appelée tantôt du nom de sainte Sindone, tantôt de saint Suaire, tantôt de saint Linceul, dans lequel fut enveloppé le Sauveur couvert de sang, notre Seigneur, lorsqu’il fut descendu de la croix. On l’appelle sainte Sindone pour deux raisons : la première, et principale, parce que la toile achetée par Joseph d’Arimathie servit à couvrir décemment le corps de Jésus-Christ ainsi nommée par les trois Évangélistes Matthieu (1), Marc (2) et Luc (3), selon la Vulgate.
L’autre raison est que tant chez les auteurs sacrés que chez les auteurs profanes on voit employer ce mot pour désigner tout linge destiné à envelopper quelque chose à l’intérieur ; d’où il vient que sindons sont appelés les vêtements promis par Samson aux Philistins lorsqu’il avait résolu l’énigme qu’il leur avait proposée (4). Les sindons sont aussi, selon Isaïe, des étoffes très blanches et très fines, vêtements des femmes hébraïques, lesquelles, pour châtiment du Seigneur, auraient été dépouillées par les Babyloniens (5) ; les sindons sont encore nommées par Strabon (6) et par Galien auprès de…
(1) « Et accepto corpore involvit illud in Sindone munda » ; et Joseph, ayant pris le corps, l’enveloppa dans un linceul blanc. Matth., chap. XXVII, v. 59.
(2) « Joseph autem mercatus Sindonem, et deponens eum involvit Sindone » ; et Joseph acheta un linceul, et ayant descendu le corps du Seigneur, l’enveloppa dans le linceul. Marc, XV, v. 46.
(3) « Et depositum involvit Sindone » ; et, l’ayant descendu, il l’enveloppa dans un linceul. Luc, chap. XXIII, v. 53.
(4) « Proponam vobis problema quod solvatis… dabo vobis triginta sindones » ; je vous proposerai une énigme… je vous donnerai trente sindons. Juges, chap. XIV, v. 12.
(5) « In illa die auferet Dominus… et specula, et sindones, et mitras, et theristra » ; en ce jour le Seigneur enlèvera… les miroirs, les linceuls, les turbans et les voiles. Isaïe, chap. III, v. 23.
(6) Livre XV des Juifs.
….Chifflet (1), Martial (2), et d’autres auteurs grecs et latins appellent vestimenta les vêtements communément utilisés par divers peuples ; et enfin même les petits linges destinés à recevoir les offrandes des fidèles pour le saint sacrifice étaient appelés Sindoni, comme on le voit dans l’ancien Ordinaire romain cité par Ducange, où se trouve une oraison dite oratio super sindonem (3).
II.
Elle est nommée en second lieu saint Suaire, et cela apparemment pour deux raisons : la première, parce que chez Daniel Malloni (4), chez Bonafamiglia (5), et chez beaucoup d’autres auteurs, notre Sindone est confondue avec ce qu’on appelle le Suaire de tête, dont il est parlé par saint Jean (6) :
introivit in monumentum, et vidit linteamina posita, et Sudarium, quod fuerat super caput ejus » ;
« Il entra dans le monument, et vit les linges déposés, et le suaire qui avait été sur sa tête ».
(1) « Ne vadis foratus, sed operiatur sindone non frigida » ; Ne sors pas percé, mais qu’il soit couvert d’un linceul non froid. De linteis, chap. V.
(2) Livre IV, épigr. XIX.
« Ridebis ventos hoc munere tectus, et imbres.
Non sic in Tyria sindone tutus eris. »
(3) Glossarium mediae et infimae latinitatis, art. Sindones.
(4) « Sciant igitur per Sudarium quod fuit super caput Jesu sacrosanctam Sindonem… esse intelligendam » ; Qu’on sache donc que par le suaire qui fut sur la tête de Jésus, il faut entendre la très sainte Sindone… Chap. I, Paleotti, n. 12.
(5) Cette Sindone est ce Suaire dont laisse écrit saint Jean, que Pierre, étant entré dans le sépulcre, le trouva séparé des autres linges. Compendio della storia della SS. Sindone.
(6) Chap. XX, v. 7.
La seconde raison est celle-ci : parce que tout petit linge apte et destiné à essuyer les impuretés du corps, ou à absorber la sueur, était appelé sudarium ; et l’on trouve réellement ce nom donné aux pièces de linge placées sur le corps de saint Paul, et qui, portées aux infirmes, les guérissaient de leurs maladies (1) ; ce terme est encore employé par Amalarius (2), par Alcuin (3), par Durand (4), et par d’autres écrivains liturgiques pour désigner un mouchoir que le célébrant portait au bras gauche pour essuyer les larmes et la sueur, et qui donna ensuite naissance au manipule. On trouve encore ce terme employé pour désigner une espèce de voile avec lequel les anciens avaient coutume de couvrir la tête (5).
(1) « Ita ut super languores deferrent a corpore ejus sudaria, et recedebant ab eis languores » ; De la sorte que l’on portait sur les malades des linges et des mouchoirs pris sur son corps, et que les maladies les quittaient. Actes, chap. XIX.
(2) De ecclesiasticis officiis, chap. 34.
(3) De divinis officiis.
(4) In rationali, liv. III, chap. 16.
(5) Voyez Ducange, art. Sudarium. De Néron, Suétone rapporte que, dans sa vie, il sortait à Rome la tête couverte, et avec un sudarium appliqué sur le visage : Adoperto capite, et ante faciem obtento sudario equum inscendit.

III.
On appelle enfin notre Sainte relique le saint Linceul, non seulement en raison de son ampleur, mais aussi parce qu’elle présente véritablement la forme des anciens linceuls, lesquels, comme nous le verrons en son lieu, consistaient en une seule pièce, assez longue et peu large, correspondant aux lits étroits dont on se servait pour le repos nocturne, et à l’usage de replier la toile des pieds vers la tête ; et c’est ainsi qu’elle est représentée dans le dessin lithographique ci-joint.
IV.
Or, en abordant maintenant l’examen de cette Sindone, puisque la vérité qui la concerne est étroitement liée à la manière dont les Israélites ensevelissaient leurs morts, et en outre parce qu’elle a été confondue avec d’autres linges sépulcraux de notre Divin Sauveur, donnant lieu à des récits absolument inconciliables avec les narrations des historiens dignes de foi, je rechercherai, dans les commentaires de ce premier livre, quel était le costume des Hébreux pour ensevelir les défunts jugés dignes d’un honneur particulier, et de quelle manière fut enseveli notre Divin Rédempteur.
En prémettant ces notions, je frayerai la voie à la résolution de certaines difficultés opposées à la vérité de la Sainte relique ; j’éviterai les répétitions fastidieuses, et les commentaires suivants s’éclaireront mutuellement.
COMMENTAIRE I
De la manière dont les Israélites avaient coutume de donner sépulture aux défunts de haut rang.
I. En parcourant les Saintes Écritures et d’autres monuments antiques, on observe assez clairement que la coutume des Hébreux, dans l’ensevelissement des défunts de condition élevée, n’a pas toujours été la même, comme l’ont remarqué plusieurs auteurs, et en particulier l’Avondo dans sa dissertation susmentionnée (1) ; il convient toutefois de dire que, dès les temps les plus reculés, les corps étaient embaumés, enveloppés dans des linges, et déposés dans des grottes, ou des sépulcres préparés à cet effet.
On lit dans la Genèse (2) qu’Abraham acheta aux Héthéens une grotte double pour y ensevelir Sara son épouse, et que dans celle-ci furent ensevelis également Isaac et Rébecca, Jacob et Léa (4).
(1) Voir la Préface, p. 15.
(2) Genèse, chap. XXIII.
(3) Elle peut être appelée double caverne (dit Martini), soit parce qu’elle avait deux accès, l’un d’un côté, l’autre de l’autre, soit parce qu’elle était divisée en deux niveaux, soit parce que, depuis le même vestibule, on descendait vers deux souterrains.
(4) Genèse, chap. XLIX, et L.
On remarque maintenant (1) qu’Abraham n’ensevelit pas Sara avant que de nombreux jours se fussent écoulés depuis son décès (1) ; que, aux funérailles de ce Patriarche, intervinrent non seulement Isaac, mais aussi Ismaël (2) ; et que, à celles d’Isaac, non seulement Jacob, mais encore Ésaü (3) ; qu’Ismaël et Ésaü demeurèrent longtemps en Arabie (3). Enfin, il est affirmé que Jacob, dans ladite grotte, avait auparavant préparé le lieu où il voulait que son corps fût déposé (4).
Qui ne conclura donc, avec toute raison, que leurs corps furent conservés par des baumes contre la corruption, et ensevelis avec un grand honneur, peu conforme à cette manière grossière que l’on raconte à propos du corps d’un autre Patriarche, remis, à cette fin, aux médecins égyptiens (5)
(1) Genèse, chap. XXIII. Sara mourut dans la cité d’Arbéa, qui est Hébron… Abraham vint pour pleurer Sara et la pleurer, puis, s’étant levé de devant le corps, il parla aux fils de Heth : « Maître, Sara est morte dans la cité d’Arbéa, qui est Hébron… Abraham vint pour accomplir les derniers devoirs et pour la pleurer… puis, après avoir accompli les cérémonies des funérailles, il parla aux fils de Heth ».
(2) Et ils ensevelirent Isaac, et Ismaël son fils, dans la double caverne… « Et ils ensevelirent Isaac, Ismaël son fils, dans la double caverne ».
(3) Genèse, chap. XXV. Et ils ensevelirent Ésaü, et Jacob ses fils : « Et ils ensevelirent Ésaü, et Jacob ses fils ».
(4) Et ils moururent, et le sépulcre qu’il avait acheté dans la terre de Canaan, tu m’enseveliras… « Et voici que je meurs ; tu m’enseveliras dans le sépulcre mien, que j’ai acquis dans la terre de Canaan ». Genèse, liv. V.
(5) Chez les Égyptiens, l’usage d’embaumer les corps était très répandu, et ils les embaumaient si parfaitement qu’encore aujourd’hui on en retrouve beaucoup tout à fait intacts, appelés momies. Hérodote et Diodore de Sicile racontent la manière tenue par lesdits Égyptiens pour embaumer les cadavres.
transporté par Joseph en terre de Chanaan, et placé dans la grotte susdite (1). De même, le bienheureux Joseph fut, à sa mort, embaumé, selon l’usage égyptien, et, lorsque les Israélites sortirent d’Égypte, son corps fut porté dans une arche jusque dans ladite terre de la promesse (2).
(1) Genèse, chap. L, vers. 13
(2). « Mortuus est Joseph, et conditus aromatibus repositus est in locum in Aegypto » : « Joseph mourut, et, après avoir été embaumé avec des aromates, il fut déposé dans un lieu en Égypte ». Genèse, liv. V, vers. 25.
(3) Rois I, chap. XXXIII, vers. 12 et 13.
II.
Quant aux corps de Saül et de ses fils, il est dit qu’ils furent brûlés par les habitants de Jabès, et que leurs os furent ensevelis sous le chêne de Jabès : combussérunt ea, et tulerunt ossa eorum, et sepelierunt in nemore Jabes (3). Il ne faut pas en conclure pour autant que, dès cette époque, les Hébreux eussent pris l’habitude de brûler les cadavres des grands, selon l’usage introduit plus tard chez les Grecs et les Romains ; car il est bien plus probable que la raison de cette crémation fut la corruption avancée de ces corps, laissés longtemps sans sépulture.
III.
Du temps de Josias, comme on le lit dans les livres des Rois, les corps étaient embaumés avec grand soin, au point qu’on retrouve encore aujourd’hui beaucoup d’entre eux presque intacts, appelés momies. Hérodote et Diodore de Sicile rapportent la manière dont les Égyptiens procédaient à l’embaumement des cadavres.
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… dans les sépulcres situés sur la montagne de Béthel, où avaient certes été ensevelies des personnes distinctes, honorées par Jéroboam ; toutefois on n’y trouva point d’ossements : Josias vidit sepulcra, quae erant in monte, misitque, et tulit ossa de sepulchris, et combussit ea super altare, et polluit illud juxta verbum Domini ; « Josias vit les sépulcres qui étaient sur la montagne, et il envoya prendre les os hors des sépulcres, et les brûla sur l’autel, et le profana selon la parole du Seigneur » (1) ; ce qui montre que ces ossements étaient sur la montagne, et qu’il ordonna de les tirer dehors, puis de les brûler sur l’autel, et de le profaner selon la parole du Seigneur (1) ; ils ne devaient donc pas être embaumés, ni enveloppés de linceuls.
IV. Il semble vrai, d’après divers témoignages, qu’avant la captivité de Babylone l’usage de brûler les corps des personnes illustres et d’en conserver seulement les cendres avait été introduit chez les Juifs ; on lit en effet au sujet d’Asa : et sepelierunt eum in sepulcro suo, quod foderat sibi in civitate David ; posueruntque eum super lectum suum plenum aromatibus et unguentis… et combusserunt super eum ambitione nimia ; « Ils l’ensevelirent dans son sépulcre, qu’il s’était fait creuser dans la cité de David ; ils le placèrent sur son lit, rempli d’aromates et de parfums, et ils brûlèrent au-dessus de lui un très grand bûcher » (2).
(1) Livre IV, chap. XXXIII, verset 16.
(2) Livre II des Paralipomènes, chap. XVI.
Jérémie avait encore prédit à Sédécias qu’il mourrait d’une mort naturelle, et non violente, et de la même manière furent brûlés ceux qui l’avaient précédé ; « in pace morieris, et secundum combustionem Regum, qui fuerunt ante te, sic comburent te » (1) ; mais les interprètes sacrés sont fort divisés dans l’explication de ces textes ; et pour ma part je préfère l’opinion de ceux qui pensent que les Juifs, afin d’honorer davantage leurs souverains, faisaient brûler des parfums autour de leurs corps, ou au-dessus d’eux, sans toutefois les consumer essentiellement ; autrement il aurait fallu dire que l’on faisait creuser dans le roc vif de vastes sépulcres capables de contenir entièrement non pas un, mais plusieurs corps, comme on en voit encore aujourd’hui en Palestine (2). Le Malermi, ou Malerbi, moine camaldule, qui en 1471 traduisit en langue vulgaire la Sainte Bible, et dont la version ne compte pas moins de seize éditions, le P. Jacopo Longo (3), traduit ainsi ce passage :
« Et il fut enseveli dans son sépulcre, lequel avait été creusé dans la cité de David, et il fut placé dans un lit rempli d’onguents aromatiques… et on fit sur lui un grand feu pour lui une très grande quantité… Toi, Sédécias, tu mourras en paix, et l’on brûlera des substances aromatiques, comme on l’a fait pour tes pères, les rois qui t’ont précédé. » »
(1) Jérémie, chap. XXIV.
(2) Voir Description de Jérusalem et des Lieux Saints du vicomte de Chateaubriand.
(3) Biblia Sacra. Bible italienne imprimée avec des caractères catholiques. Paris, 1723. En 1773, on en fit à Venise la vingtième édition, remaniée dans un style moderne.
V.
Sous le règne de l’empereur Honorius, rapportent Sozomène et Nicéphore, par révélation divine on retrouva intact le corps du prophète Zacharie, et comme s’il vivait encore ; et près de lui se trouvait un enfant d’un roi des Juifs, que l’on croit avoir été Joas ; or cet enfant portait sur la tête une couronne d’or, aux pieds des chaussures d’or, et il était magnifiquement vêtu. De là il est manifeste que, jusqu’à la captivité babylonienne, l’usage des Hébreux pour ensevelir les défunts de condition distinguée dut être varié (1).
VI.
Aux temps du Sauveur, dont il est ici particulièrement question, je remarque que les défunts pauvres et plébéiens étaient, selon l’usage alors en vigueur chez les Hébreux, ensevelis misérablement sous terre dans quelque champ destiné à cet usage, comme on le déduit de l’achat fait par les chefs des prêtres de Juda : emerunt agrum figuli in sepulturam peregrinorum ; « ils achetèrent avec cet argent le champ d’un potier pour la sépulture des étrangers » (2) ; pauvres, c’est-à-dire, selon saint Jérôme (3), venaient à Jérusalem par religion, et y mouraient.
(1) Voir Martini, Traduction de la Vulgate : le prophète Zacharie.
(2) Matthieu, chap. XXVII, verset 7.
(3) De locis Hebraicis
Tous les historiens s’accordent sur cet usage (1) ; car, pour ce qui concerne les défunts de quelque rang que l’on voulût honorer spécialement, il est certain que l’essence du rite judaïque, aux temps dont nous parlons, consistait à laver le corps, à couvrir la tête d’un suaire, à lier avec des bandes étroites et longues, imprégnées pour la plupart de substances aromatiques, les parties restantes du corps, puis à les déposer dans des sépulcres ou des cavernes préparés à cet effet. Nous en avons une preuve dans le récit de la résurrection de Lazare, lequel, si l’on considère qu’à son sujet beaucoup de Juifs venus de Jérusalem pour consoler ses sœurs Marie et Marthe, ne peuvent être niés, qu’il n’était pas de condition obscure ; puisque, dit le texte sacré :
et statim prodiit, qui fuerat mortuus ligatus manus et pedes institis, et facies ejus sudario erat ligata (2) : “Et aussitôt sortit le mort, qui avait les mains et les pieds liés par des bandes, et le visage enveloppé d’un suaire.”
1) Fleury, Les Mœurs des Israélites, chap. XIV. Le Grand Dictionnaire de la Bible, par Simon, t. I. Introduction à l’Écriture sainte, chap. XVI.
(2) Jean, chap. XI.
Il est très certain que dire que ces bandes étaient de simples cordelettes, qui liaient seulement les mains sans raison, et que les pieds auraient été opposés aux mains témoignage des anciens écrivains, et en particulier de Nonne de Cyrène, auteur grec du Ve siècle, lequel, en paraphrasant les vers de l’Évangile de saint Jean, parle ainsi de cet état de Lazare, selon la traduction latine de Francesco Nansio :
a pede usque ad caput fasciatus habebat totum corpus constrictum nexilibus fasciis sepulchralibus, et linteo coopertum erat rotundum caput, quod Syri nomine sudarium vocant ;
“Il avait tout le corps, des pieds jusqu’à la tête, serré par des bandes funéraires entrelacées, et la tête ronde était couverte d’un linge, que les Syriens appellent du nom de suaire.” (1)
(1) Bibliotheca Patrum, édition de Lyon (Lugdunum), tome XI.
Si l’Évangéliste dit :
prodiit ligatus manus et pedes : “Il sortit, lié aux pieds et aux mains”,
ce fut pour faire observer la multiplicité des miracles opérés dans ladite résurrection ; car, en vérité, le Sauveur ressuscita Lazare, déjà fétide (peut-être parce qu’il avait été peu ou point embaumé), et l’appela hors du tombeau, bien qu’il fût enveloppé de bandes sur tout le corps ; il le fit sortir du sépulcre et venir en sa présence, bien qu’il ne pût faire usage de ses yeux, puisqu’ils étaient voilés, ni de ses pieds, puisqu’ils étaient encore liés.
VII.
Quoique cependant telle fût chez les Hébreux l’usage commun pour ensevelir les défunts de quelque considération, cela n’empêche pas que, soit par vanité, soit par affection ardente envers les personnes méritantes, on ne cherchait à se distinguer en ajoutant audit usage de grandes quantités de baumes précieux et très fins.
En effet, rapporte le rabbin Jacob, cité par le Baronio (1), que, généralement, on ne se montrait pas modéré dans cette dépense ; de sorte que, ne pouvant parfois les proches en supporter la charge, ils abandonnaient le cadavre et se retiraient, laissant au public le soin de l’ensevelir. Rabbi Jacob testatur tantum olim excessisse apud Hebraeos impensam funerum, ut eius magnitudine cognati perterriti, relicto cadavere se aliquando subducerent.
(1) Bibliotheca Patrum, édition de Lyon (Lugdunum), tome XI.
VIII.
Il est vrai que cet auteur n’explique pas la nature de ces dépenses ; mais en ajoutant que, par le conseil de Gamaliel l’Ancien, personnage d’une autorité suprême parmi les prêtres et le peuple, on modéra cette dépense, et qu’il fut interdit d’user pour les défunts d’étoffes plus précieuses, lesquelles ne fussent pas de prix médiocre, on ne peut douter qu’il ne s’agisse aussi de linceuls très fins et très précieux, tant pour envelopper le corps que pour couvrir les bandelettes imbibées de substances liquides balsamiques ; car, quant à celles-ci, ayant pour fonction de serrer fortement le corps (2),…
(1) Annales ecclésiastiques, an 34.
(2) Le terme constrictum, employé par le traducteur des vers grecs, est très approprié. En effet, on ne voit pas que les bandelettes serraient autant le corps des défunts, comme on l’observe à l’égard des momies, que l’on retrouve toutes dans les sépulcres des anciens Égyptiens, dont beaucoup se voient dans nos musées d’antiquités.
… et surtout lorsque l’on usait d’une grande quantité de drogues aromatiques, il ne semble pas que celles-ci dussent être d’une grande finesse ni d’un grand prix. Addit Rabbi Joseph eam moderatam fuisse a Gamaliele seniore, cujus tam in Sacerdotibus quam in populo potissima auctoritas erat, ejusque sententia factum est, ut nonnisi lineis linteamnibus uterentur haud magni pretii corpora defunctorum obvolventes ; nec in his ullam rationem habendam esse cujusvis ordinis, ac dignitatis etiam Regii effugerent (1).
IX.
Si cette modération devait déjà être en vigueur avant la mort du Sauveur, le motif du doute est que cette décision fut prise par Gamaliel l’Ancien, lequel vivait à l’époque de la prédication évangélique ; mais puisque l’on n’est pas certain de quel Gamaliel il s’agit, et qu’il s’en trouvait assurément plusieurs, et même des plus considérables dès les premiers temps de la nation judaïque (2),
(1) Annales ecclésiastiques, an 34.
(2) Le terme constrictum, employé par le traducteur des vers grecs, est très approprié. En effet, on ne voit pas que les bandelettes serraient autant le corps des défunts, comme on l’observe à l’égard des momies, que l’on retrouve toutes dans les sépulcres des anciens Égyptiens, dont beaucoup se voient dans nos musées d’antiquités.
supposons qu’il s’agisse en réalité du maître de saint Paul, nommé dans les Actes des Apôtres : Pharisaeus legis doctor honorabilis universae plebi ; « pharisien, docteur de la Loi, honoré de tout le peuple, Pharisien, docteur de la Loi respectée par tout le peuple (1), d’où proviennent les documents à partir desquels on peut déterminer l’époque de cette réforme légale. Et parce qu’il est assez probable que Gamaliel ait eu autorité au Sanhédrin avant même la mort de Jésus-Christ, puisqu’il apparaît qu’elle avait été promulguée peu de temps après, lorsqu’il ordonna que, pour quelques instants, les Apôtres sortissent de l’assemblée, afin qu’il pût proposer librement son avis (2) ; il n’est pas non plus improbable qu’il ait provoqué ladite loi après la mort du Sauveur ; puisque vers la cinquantième année de l’ère vulgaire on trouvait encore le Sanhédrin en fonction, c’est-à-dire au temps où il se déclara chrétien, vingt ans avant la destruction de Jérusalem sous Titus Vespasien (3) ; et il se pourrait que, protégeant secrètement la religion chrétienne, lui et ses disciples aient cherché à honorer davantage Jésus-Christ en s’opposant à l’opinion de ceux qui faisaient autrement, ensevelis avec cet honneur, par lequel nous verrons qu’il fut enseveli.
(1) Actes, chap. V, vers. 34 ; chap. XXII, vers. 3.
(2) « Surgens autem quidam in concilio nomine Gamaliel… iussit foras ad breve tempus homines fieri » : « Alors se leva au conseil un certain nommé Gamaliel… et il ordonna de faire sortir les hommes dehors pour un court moment ». « Le Lévite est l’un de ceux qu’on appelait Gamaliel… il ordonna de les faire sortir pour un peu de temps ». Actes, chap. V, vers. 34.
(3) Si l’on voit l’article Gamalieldans le Dictionnaire de la Bible, ainsi que la Nativité. Annales ecclésiastiques, an. sac. dix. De Scripturae Sacrae translationibus, auxquelles se rapporte l’Église.
X.
Il est cependant tout autre chose de dire que cette loi ait été faite, et de dire qu’elle ait été observée. Le rabbin cité, qui écrivit après la compilation des deux Talmuds de Jérusalem et de Babylone, c’est-à-dire quatre cents ou cinq cents ans après Gamaliel (1), dit qu’elle doit être inviolablement observée par la postérité : quod inviolabiliter a posteris idem tradi observatum (2) ; mais le simple interdit fait par le même Gamaliel, dans le testament cité par les critiques sacrés (3), d’employer une grande quantité de linges pour envelopper son corps, prouve que l’usage n’en était nullement aboli ; et il raconte de plus qu’Onkelos (4), par esprit d’exemple, disciple de ce personnage célèbre, pour honorer sa mémoire, brûla sur son sépulcre une quantité extraordinaire de drogues aromatiques, et particulièrement de l’opobalsame (espèce de gomme odoriférante), pour la valeur de quatre-vingts milliers de deniers, qui, en les supposant seulement d’argent, comme c’est le plus probable, feraient environ cinq mille deux cents… »
(1) Voir le Dictionnaire de Chambers, article Talmud.
(2) Voir Baronius, dans le lieu cité ci-dessus.
(3) Dans Eusèbe. Druysius soutient que, dans le testament de Gamaliel l’Ancien, il n’est fait mention que d’un seul linceul enveloppant le corps.
(4) Voir le Dictionnaire de la Bible, article Gamaliel. Tome I.
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en Piémontais (1), ce qui étant ainsi, on peut à juste titre conclure que, d’une manière générale, aux temps de Jésus-Christ, les corps des personnes distinguées, ou de celles que l’on voulait honorer plus particulièrement, étaient embaumés avec de précieux aromates, liés avec des bandes étroites et de très longues bandelettes de lin, et couverts de fins linceuls.
(1) Puisque le denier d’argent pesait, selon l’opinion la plus commune, 67 grains et un vingtième, soit 67,05, les cent mille deniers seraient 4 693 500 grains ; or 54 grains font un franc d’argent de notre monnaie, comme on peut le déduire de l’ancien franc de France ; donc 4 693 500 grains font 5 215 livres piémontaises. »
COMMENTARIO II
Le Rédempteur notre Jésus-Christ fut glorieusement enseveli.
I.
Bien que saint Jérôme, suivi par saint Thomas (1), dans l’explication du texte et accepit corpus Joseph involvit illud in Sindone munda, ait dit que, eu égard à l’infinie dignité du Sauveur notre Seigneur, Joseph donna à ses funérailles elles-mêmes un éclat assez simple, en raison de l’humilité de la sépulture des riches — ex simplici sepultura Domini ambitio divitum condemnatur —, cependant, si l’on rappelle à la réflexion ce qui s’est accompli dans sa sépulture considérée en elle-même, on voit qu’en tous points s’est vérifiée la prophétie d’Isaïe, selon laquelle son sépulcre serait glorieux : et erit sepulchrum ejus gloriosum (2).
II.
En effet, ce sépulcre est glorieux à dire vrai : glorieux par le très grand nombre de pèlerins qui, chaque jour, s’y rendent pour le vénérer ; glorieux par les nombreuses croisades entreprises pour le reconquérir de la domination des Sarrasins ; glorieux par le respect que lui témoignent même les infidèles ; glorieux enfin par les nombreux miracles…
(1) Comme en Matthieu et ailleurs au même endroit.
→ Référence à l’interprétation conjointe de saint Jérôme et de saint Thomas d’Aquin sur les récits évangéliques parallèles concernant la sépulture du Christ.(2) Isaïe, chapitre XI, verset 10.
→ « Et son sépulcre sera glorieux. »
… opéré en vertu de sa propre puissance (1) ; glorieux par l’ineffable résurrection du Sauveur, qui est en même temps la cause de la résurrection de plusieurs saints (2), et le sera de tous à la fin du monde ; glorieux encore, hors de tout doute, par la dignité et la sainteté des personnages qui ensevelirent notre Seigneur, et par les distinctions que l’on pratique à son égard à l’imitation des défunts princes (3), et des autres personnes dignes d’un hommage, d’un respect et d’une vénération particuliers.
III.
Les Évangélistes font un magnifique éloge de deux personnages choisis par la divine Providence pour accomplir cet office pieux. Ils disent du premier, c’est-à-dire de Joseph d’Arimathie (4), qu’il était un homme de bien,…
(1) Saint Augustin, livre XXXII, De Civitate Dei.
→ Référence à la doctrine augustinienne selon laquelle le Christ ressuscite par sa propre puissance divine.(2) « Et de nombreux corps de saints qui dormaient ressuscitèrent. »
→ Matthieu, chapitre XXVII, verset 52.(3) Sainte Brigitte, dans le livre II de ses Révélations, à l’autorité desquelles on fera appel plus loin, emploie cette expression :
→ « Il déposa le très saint corps, pour rendre à Jésus-Christ honneur seulement comme à un Prince » ;
elle ajoute que, dans ce même dépôt sacré, il y eut comme une mesure de myrrhe, c’est-à-dire un aloès ;
→ « Il déposa le corps très sacré, pour honorer, non comme un prince déchu, mais comme le Christ Seigneur souffrant, avec la myrrhe, l’aloès, et environ cent livres de substances aromatiques, dont le corps fut oint. »(4) Saint Jérôme (De locis Hebraicis) est d’avis que la ville d’Arimathie était Rama, ou Ramatha, patrie de Samuel ; elle se trouvait dans la région appelée, à l’encontre de Duguet (Tombeau de Jésus-Christ, part. I, chap. 2, p. 2), et l’on pourrait dire pourquoi elle était soumise à la cité de Judée ; tandis que la patrie de Samuel était dans la tribu d’Éphraïm (Rois I, chap. I). À l’époque du Sauveur, la Judée ne comprenait pas seulement la tribu de Juda et celle de Benjamin, mais encore d’autres districts ; et à cette époque appartenaient à d’autres tribus, en particulier à celle d’Éphraïm, d’où provenait le pays des Samaritains. Voir Busching, Géographie, tome XXVII, édit. Venise.
… et juste : vir bonus, et justus (1), qui attendait lui aussi le Royaume de Dieu : qui et ipse erat expectans regnum Dei ; et qui, en outre, se distinguait parmi les Juifs par sa qualité de décurion, ou sénateur, nobilis Decurio, ce qui le rendait participant de l’autorité principale au sein du conseil suprême des soixante-dix juges, appelé Sanhedrin, ou Synédrion.
Cela est confirmé par ces paroles remarquables : hic non consenserat consilio, et actibus eorum ; c’est-à-dire qu’il n’avait pas consenti au conseil des autres, ni à ce qu’ils avaient fait contre Jésus-Christ.
IV.
On rapporte ensuite ce qui concerne Nicodème, qu’il était lui aussi disciple du Sauveur, bien qu’avant sa mort il fût encore caché, privé de toute autorité ; et qu’il appartenait à la secte des Pharisiens, ce qu’il professait ouvertement : homo ex Pharisaeis Nicodemus nomine (2).
(1) Matthieu, chap. XXVII, v. 57 ; Marc, chap. XV, v. 43 ; Luc, chap. XXIII, v. 50-51.
(2) Jean, chap. III.
Prince, en outre, des Juifs — Princeps Judaeorum — et membre très éminent du même conseil suprême, comme le rapporte expressément saint Jean (1), il est avéré qu’il représenta à ses collègues qu’il n’était pas permis par la Loi de condamner quelqu’un sans l’avoir auparavant entendu, et sans avoir su ce qu’il avait fait :
Dixit Nicodemus… qui unus erat ex ipsis : numquid lex nostra judicat hominem nisi prius audierit ab ipso, et cognoverit quid faciat ?
V.
Or ces illustres personnages, accompagnés sans aucun doute d’autres personnes portant les linceuls, ainsi que près de cent livres d’aromates fournis par le prélat Nicodème (2), pour ensevelir honorablement le Rédempteur exsangue, le détachèrent avec douleur et respect de la croix ; ils ôtèrent de sa tête la couronne d’épines ; ils le couvrirent décemment de notre Sindon ; suivant en cela l’avis du Saint-Esprit dans l’Ecclésiastique :
« Mon fils, verse des larmes sur le mort, et selon le jugement, recouvre son corps ; ne néglige pas sa sépulture » :
Fili, in mortuum produ lacrymas… et secundum judicium contege corpus illius, et ne despicias sepulturam illius (3).
(1) Jean, chapitre VII, versets 50–51.
(2) « Apportant un mélange de myrrhe et d’aloès, d’environ cent livres » : Jean, chapitre XIX, verset 39.
(3) Ecclésiastique (Siracide), chapitre XXXVIII, verset 16.
En observant attentivement les images imprimées sur cette Sindon, on peut légitimement soutenir que, sur une moitié, se trouvait le Très-Saint Corps, lequel était tout déchiré et ensanglanté, et que l’autre moitié s’étendait au-dessus, depuis la tête jusqu’aux pieds ; et que, dans cet état, il fut porté dans le vestibule du sépulcre voisin, afin d’y accomplir le rite usité chez les Hébreux pour ensevelir les personnes de distinction : sicut mos est Judaeis sepelire (1).
VI.
Ceux donc qui ne sont pas du parti de Pingone, ni de ses disciples, feignent à tort de concéder à Calvin que tout ce qui est dit consiste précisément à ensevelir le corps de la manière ci-dessus expliquée, et à l’extraire ensuite du sépulcre avec notre Sindon, comme si elle n’avait servi qu’à couvrir le corps de Jésus-Christ détaché de la croix. À ce sujet, il convient de réfléchir que l’insistance de Péreira pour mettre en doute la vérité de notre Sainte Relique reposait sur le fait (3) que, selon l’Écriture, il n’y aurait pas eu un grand suaire tel que le nôtre, mais seulement un petit, destiné uniquement à couvrir la tête, et à entourer le reste du corps de bandelettes : non magnum, sed parvum sudarium circa caput impositum, reliquum corpus circumdari taeniis ;
(1)Jean, chapitre XIX, verset 40.
(2)Commentaire sur saint Jean, livre V.
(3)Tome VIII, page 52, édition d’Amsterdam, 1663.
et lui répondant, le prélat Pingone dit que ce ne fut pour aucun autre motif que Joseph d’Arimathie acheta le suaire, sinon afin que, le divin Sauveur une fois descendu de la croix, il y fût accueilli et décemment couvert jusqu’à ce que tout fût préparé pour ensevelir son corps selon la coutume des Hébreux :« Ideo Joseph emit Sindonem, ut depositus Christus de cruce illico tegeretur, involveretur, et honeste exciperetur, donec ad sepulturam, et apparatu prospectum esset, subsistit Sindonis veritas, et sepulturae ritus » (1).
VII.
Cette opinion est adoptée par le plus grand nombre des auteurs qui traitent de notre Sainte Sindon, ainsi que par ceux qui ont composé le nouvel office, dans les hymnes duquel, les antiennes et les répons supposent toujours que Jésus-Christ fut enveloppé durant les trois jours qu’il demeura au tombeau ; nous dirons donc qu’il fut ainsi pensé par les Pères de l’Église, par les saints Orateurs, et par les Souverains Pontifes, sans qu’on trouve d’avis contraire. Me réservant d’en confirmer les détails par des témoignages très certains dans le dernier commentaire de ce premier livre, je dirai pour le moment que les interprètes sacrés, expliquant ces paroles de saint Jean (2) :
« acceperunt ergo corpus Jesu, et ligaverunt illud linteis », cum aromatibus :
(1)Sindon Evangelica.
(2)Chapitre XIX, verset 40.
par le terme linteis, ils entendent des linceuls, et supposent qu’on en employa plusieurs pour ensevelir Jésus-Christ. De ces exemples, nous en avons deux chez les autres : l’un chez le docte Malerin (1), et l’autre chez Martin l’Archevêque de Florence précité (2). Traduisons le premier :
« Ils prirent donc le corps de Jésus, et l’enveloppèrent dans des linceuls avec les aromates » ;
et le second :
« Ils prirent donc le corps de Jésus, et l’enveloppèrent dans des linceuls, en y mettant les aromates ».
VIII.
Il semble que, sans entrer dans des questions étrangères à leur dessein, ils aient voulu suivre une interprétation de saint Augustin, lequel répond ainsi à certains qui croyaient voir des discordances entre les Évangélistes (3) :
« Jean ne contredit certainement pas les autres écrivains évangéliques ; car ceux-ci, n’ayant pas fait mention de Nicodème, n’ont pas dit cependant que Joseph seul eût enseveli le Seigneur, bien qu’ils ne l’aient mentionné que lui ; ils n’ont pas non plus interdit de penser que Nicodème ait pu apporter d’autres linceuls riches, quand bien même ils aient écrit seulement que Jésus fut enveloppé par Joseph dans un suaire, de telle manière qu’il est toujours vrai ce que raconte saint Jean, non pas en ce sens que le Sauveur aurait été enveloppé dans un seul linceul, mais bien dans plusieurs. Car Jean ne dit pas cela, et il ne s’oppose pas non plus à ce que ceux qui racontent que Nicodème concourut à l’ensevelissement du Seigneur avec Joseph affirment que celui-ci fut enveloppé dans un suaire ; mais de là, il est permis de comprendre et d’admettre que d’autres linceuls aient été apportés par Nicodème et superposés, de sorte que ce que dit Jean soit vrai : que Jésus ne fut pas enveloppé dans un seul linceul, mais dans des linceuls multiples. »»
(1)Commentaire I, numéro IV.
(2)Nouveau Testament de Notre Seigneur Jésus-Christ selon la Vulgate, traduit en langue italienne.
(3)Livre III, De consensu Evangelistarum, numéro 60.
IX.
Ce que saint Augustin dit ici peut être démontré et confirmé par la vérité de l’histoire et par le témoignage de saint Jean Damascène, ainsi que par l’existence de plusieurs autres Sindones, lesquelles sont ou furent vénérées dans l’Église précisément parce qu’elles avaient servi à envelopper et à couvrir Jésus-Christ dans le sépulcre. Et assurément saint Jean Damascène, ayant vécu dans son pays — d’abord en Syrie d’Antioche, puis ensuite en Syrie de Palestine —, dans une région où il pouvait aisément s’assurer de la vérité des faits, reconnaît sans aucune hésitation l’existence de plusieurs suaires sépulcraux de Jésus-Christ dans les paroles suivantes :
« Nous vénérons et adorons le bois de la Sainte Croix, les clous, l’éponge, le roseau, la lance, la sainte et salutaire tunique, les suaires et les bandes » ;
en latin :
Nos veneramur et adoramus Sanctae crucis lignum, clavos, spongiam, arundinem, lanceam, sacramque illam ac salutarem vestem tunicam, Sindones et fascias (1) ;
au lieu de Sindones, certaines autres versions emploient le terme linteamina, selon ce que l’on lit dans l’édition de Paris de 1772 ; mais, puisqu’on y énumère clairement les reliques de la Passion, et notamment celles du Sauveur, et qu’on y distingue les linteamina des fascias, le sens ne peut être qu’identique, et par conséquent les deux termes sindones et linteamina ne désignent rien d’autre que les linceuls, grands ou petits, utilisés pour l’ensevelissement.
X.
Il n’y a d’ailleurs pas peu d’Églises qui se glorifient de vénérer quelque suaire sépulcral de Notre-Seigneur Jésus-Christ. En effet, par le témoignage de Chifflet, de Bonamici, d’un célèbre évêque d’Arménie nommé Martyr (2), et de bien d’autres, on en vénérait un, par exemple, à Tuderda au Portugal ; un autre à Jaén en Espagne ; un troisième en France à l’abbaye de Cadouin, diocèse de Sarlat en Périgord ; un quatrième à Compiègne, ville peu éloignée de Paris ; un cinquième à Besançon en Franche-Comté ; un sixième à Maastricht en Basse-Allemagne. On trouva même plusieurs fragments de ces suaires donnés en présent à des personnages éminents, et l’on en a une preuve dans un diplôme de l’an 1247 de Baudouin de Courtenay, empereur latin de Constantinople.
(1) Oratio III, De imaginibus.
→ Troisième discours, Sur les images.
(2) V. giornale di letteratura, scienze ed arti; Milano, num. 148, aprile 1828.
→ Voir le Journal de littérature, sciences et arts ; Milan, n° 148, avril 1828.
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« … en vertu de quoi celui-ci donna au roi de France saint Louis une part du Suaire, dans lequel le corps du Christ avait été enveloppé dans le sépulcre ; Une partie du Suaire, dans lequel Jésus-Christ fut enveloppé dans le sépulcre.
Ce diplôme est cité par Chifflet, lequel dit l’avoir retrouvé dans le Théâtre des antiquités de Paris (1).
Le père Serarius rapporte également, sur le témoignage du même auteur, que sainte Maudone conservait une partie d’un Saint Suaire, qui lui avait été donnée par l’impératrice sainte Cunégonde, au début du XIᵉ siècle.
XI. Je n’entre pas ici dans l’examen de l’authenticité de ces Suaires, d’autant que ce sujet est traité par de nombreux auteurs, ce qui m’entraînerait trop loin et hors de mon propos. Je dirai seulement que, même en supposant la fausseté de certains d’entre eux, on ne saurait nier que l’on croyait communément vraie l’existence de plusieurs linceuls employés pour ensevelir Jésus-Christ, et que, par conséquent, les Églises particulières, en vénérant comme elles l’ont fait ces prétendus Suaires, furent longtemps dans la conviction que les dits Suaires avaient réellement existé vénérées en d’autres lieux étaient supposées telles ;
(1)« Je n’ai pu retrouver cet ouvrage imprimé en 1612 avant le livre De linteis sepulchralibus, publié en 1624 ; mais j’en ai retrouvé l’édition faite avec de nombreux ajouts en 1659 par Jacques du Breul, sous le même titre : Theatrum antiquitatum Parisiis ; à la page 103, on y voit reproduit en entier l’instrument de la donation. »
(2) De rebus Maguntiacis.
→ Sur les choses de Mayence.
ainsi l’Église de Besançon, en présentant la sienne au public et en la proposant à la vénération solennelle, ne donna jamais lieu de croire qu’elle fût supposée être celle de Turin, celle de Compiègne, ou quelque autre.
Et si les diverses Églises avaient soutenu l’opinion que, pour ensevelir Jésus-Christ, on n’avait pas employé plus d’un Suaire, il n’est pas vrai qu’elles auraient, au moment même où cette opinion se serait présentée, insisté d’autant plus pour exalter la grandeur de leur propre relique.
XII.
Il est vrai qu’il existe des écrivains d’un avis contraire, lesquels sont d’opinion — à mon sens erronée — qu’on a mal à propos donné à certains de ces saints monuments le nom de Suaire, et de Suaires sépulcraux de Jésus-Christ ; mais, outre que cela repose sur un sentiment de quelques personnes particulières, nous en verrons la fausseté dans le commentaire suivant.
Le présent étant déjà trop étendu et appelant une conclusion, on peut affirmer, pour les raisons exposées, que, pour rendre honorable et princière la sépulture du divin Sauveur, on n’employa pas seulement une grande quantité de précieux aromates, mais aussi divers et nombreux linges, selon une manière qui me paraît plus conforme à la vérité de l’histoire et à ce qui a été rapporté plus haut.
XIII.
Il convient toutefois, avant d’aller plus loin, de savoir quelle fut la forme du magnifique sépulcre taillé dans le roc dur par Joseph d’Arimathie, sur le flanc du mont Calvaire.
Il se composait du même roc taillé en forme de cube ; la première partie, plus petite, servait de vestibule, et l’on y entrait par une porte suffisamment large, percée au milieu ; venait ensuite la seconde partie, dite proprement le sépulcre, qui avait environ cinq pieds de longueur, cinq de largeur et cinq de hauteur.
D’un côté, on voyait une petite ouverture assez basse ; de l’autre côté, à l’intérieur, se trouvait une sorte de table, ou plutôt de lit, également taillé à la longueur du même sépulcre et creusé dans le roc vif. (1)
XIV.
Le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ ayant donc été porté dans le vestibule du sépulcre, il fut soigneusement lavé ; mais selon la coutume observée par les Juifs envers les condamnés — comme l’estime le Baronius — il ne fut pas lavé…
(1) «Selon ce qu’écrit Baronius, Annales, année 34, n° 187, d’après Bède.
La description est clairement donnée par le Saint Sépulcre de Jésus-Christ, tel qu’on le voit encore aujourd’hui, conformément à ce que rapporte le Sacerdote Don Carlo Galli, mon excellent ami, lequel, lors de son séjour dans les Lieux Saints de Palestine, en qualité de chanoine de Bagna, eut la consolation d’y célébrer le très saint Sacrifice sur ladite table ; celle-ci est toutefois couverte d’une grande table de marbre, sur laquelle sont apposés les sceaux de plusieurs souverains, et continuellement, de la part de la Maison royale de Savoie, on entretient dans le Saint Sépulcre de très nombreuses lampes allumées.
…On lui coupa les cheveux. Ensuite, oint de précieux et odoriférants baumes¹, on les plaça autour de sa tête dans un suaire, et le reste du corps fut ceint, comme le dit l’auteur précité Nonno², de petits linges taillés à la manière de bandelettes, et imprégnés desdits aromates odoriférants, à savoir de myrrhe et d’aloès ; puis on l’enveloppa tout autour par de nombreux tours :
tenuibus linteis circumdederunt mortui corpus, multiplici circumvolutionum fragrantia vinculo.
XV.
Cela fait, il faut dire que le corps du Sauveur fut de nouveau enveloppé dans notre Sainte-Suaire, et ainsi transporté du vestibule au sépulcre proprement dit, puis déposé sur la table creusée susdite.
Il serait en vérité se tromper gravement que de croire que cette Sainte-Suaire enveloppa immédiatement le divin corps, de telle sorte que les bandelettes se trouvassent au-dessus ; car, pour se taire, celles-ci en seraient demeurées imprégnées, et l’on y aurait reconnu l’empreinte de la myrrhe et de l’aloès, et plus encore des petits linges que l’on trouve autour des cadavres embaumés chez les anciens.
(1)« Selon l’observation de Monseigneur Martini (in Joan., chap. XIX), la myrrhe et l’aloès étaient également employés afin de donner une odeur agréable aux corps des personnes distinguées. »
(2)« Commentaire, tome I, numéro V. »
«C’est de cette manière que s’expliqueraient de nombreuses expressions des Pères de l’Église, dans lesquelles on suppose que les bandelettes, bien pénétrées de ces aromates visqueux, étaient adhérentes à la peau. (1)
XVI.
Finalement, Joseph et Nicodème, avec les autres personnes qui les assistèrent dans ce pieux office, après avoir placé le corps du Sauveur à l’endroit qui lui était destiné, ne s’arrêtèrent pas là.
Désireux avant tout de l’honorer autant qu’il leur était permis par les circonstances du temps, ils le recouvrirent de plusieurs linceuls d’une blancheur et d’une finesse extrêmes ; et il est certain qu’ils l’auraient honoré encore davantage, s’il leur avait été permis par les circonstances du moment, et si la divine Providence n’avait disposé que fût choisi un sépulcre proche de la ville, afin que tous connussent plus aisément la résurrection du Sauveur.
Cela ressort clairement de la manière dont l’Évangéliste saint Jean termine le récit de cette sépulture :
ibi ergo propter parascevem Judaeorum, quia juxta monumentum, posuerunt Jesum ;
(1) « Saint Jean Chrysostome, Homélie 84 sur saint Jean, dit à titre d’exemple :
“De même que la myrrhe et l’aloès, mêlés à la poix, font adhérer les linceuls au corps.”
Saint Grégoire de Nysse, Discours 2 sur la Résurrection :
“Comment les bandelettes n’auraient-elles pas été collées au corps, et comment aurait-il été possible de retirer les linceuls qui y adhéraient déjà, et de les enlever, sans déchirer la peau et sans rompre les liens ?
Le mélange de l’aloès et de la myrrhe, tel que Nicodème l’avait préparé, étant épais et compact, les enveloppait étroitement, etc.” »
c’est pourquoi, à cause de la préparation des Juifs, et parce que le sépulcre était proche, ils déposèrent Jésus¹. (1)»
(1)Jean, chapitre XIX, verset 42.
COMMENTAIRE III
On réfute l’opinion de certains, lesquels se trompent gravement en croyant qu’à propos des suaires sépulcraux de Notre-Seigneur Jésus-Christ on a mal fait de donner ce nom à divers petits linges vénérés sous ce titre dans différentes Églises.
I.
Persuadés par certains auteurs, comme on l’a indiqué dans le commentaire précédent, que le rite judaïque observé selon l’Évangile par Joseph d’Arimathie et par Nicodème pour ensevelir Jésus-Christ excluait la multiplicité des suaires que nous admettons, et afin de concilier en même temps cette prétendue singularité avec la singularité encore plus appréciable de celui qui, de la part du Seigneur, fut comparé à la Maison Royale de Savoie lors de l’enrichissement de la très sainte relique dont il est ici question, ils supposèrent d’abord que les divers suaires anciens appelés sudaires n’étaient autres que certains voiles antiques, lesquels, pour avoir enveloppé ou touché le corps de quelques martyrs célèbres, et spécialement les membres mystiques de Jésus-Christ, servirent ensuite à opérer, par vertu divine, un grand nombre de miracles ; et qu’au cours des siècles ces voiles furent tenus pour des suaires sépulcraux du même Seigneur notre Jésus-Christ.
D’autres ont cru, au contraire, que, du fait de leur petitesse ou de leur étroitesse doivent plutôt être appelés bandelettes sépulcrales du Sauveur, que de véritables suaires.
D’autres enfin furent d’avis que plusieurs suaires vénérés comme suaires sépulcraux de Jésus-Christ ne sont que des copies ou des reproductions prodigieusement formées d’après l’original, ou bien sanctifiées par le contact de celui-ci.
II.
De telles opinions, que l’on peut lire chez le Gretzer (1), chez le Chifflet (2), chez le Quaranta (3), et chez plusieurs autres auteurs en petit nombre, sont dépourvues de fondement, et même, à parler en général, doivent être regardées comme en rien conformes à la vérité de l’histoire ; et pour répondre, dans ce commentaire, aux deux premières, je concède volontiers à nos adversaires — ce qui ne peut que leur être agréable — que l’antique coutume de l’Église, et surtout de l’Église romaine, de déplacer les corps des saints, ou d’en retrancher quelque partie, n’existait pas, attendu que Dieu faisait connaître, par des châtiments non légers, qu’Il n’agréait pas de telles actions ; c’est pourquoi on plaçait les reliques près des corps, et ensuite même sur ceux-ci quelque petit linge, par le moyen duquel le Seigneur, afin d’honorer plus grandement ses fidèles serviteurs, accordait ensuite des grâces extraordinaires ;
(1) Livre V de la Croix, chapitre XVIII.
(2) De Linteis, chapitre XXIV.
(3) La Sacra Sindone, chapitre V.
selon les exemples que nous avons rapportés sous le pontificat d’Onésime et de saint Grégoire le Grand, en l’an 593 et en 594 ; ces linges toutefois étaient, à certains égards, dans les premiers temps appelés suaires, comme on le lit dans la lettre de saint Grégoire à Constantin Auguste :
Sudarium, quod similiter transmisisti jussisti, cum corpore Pauli est, quod ita tangi non potest, sicut nec ad corpus illius accedi ;
dans les siècles suivants, ils ne furent plus appelés de ce nom, mais brandea, ou sanctuaria ; et, pour autant que j’aie fait des recherches, je n’ai pu retrouver que, dans les époques plus proches de nous, ils aient été appelés du nom de suaires ou de sindons.
III.
Il n’y a donc rien d’étonnant si, d’après ce qui a été observé dans l’introduction de ce premier livre relativement aux termes sindone et sudario, ces voiles n’étant pas destinés par la suite à envelopper quoi que ce soit, il ne semble pas que, pour avoir touché le corps des saints, ils aient dû recevoir ce nom. Il est certain que, pour ce motif, on n’a jamais employé le nom de sindon ou de sudarium pour désigner, par exemple, le linge utilisé par Notre-Seigneur Jésus-Christ pour essuyer les pieds des Apôtres, dont une partie fut portée de Jérusalem au Mont-Cassin (1), ou encore pour désigner la nappe de la table, sur laquelle on célébrait,
(1) Chronicon Casinense, livre II, chapitre 3.
ce qui est rapporté d’avoir été narré par Charles de Luxembourg, roi de Bohême, et par les Romains, lorsqu’ils transportèrent à Prague l’an 1354 (1).
(1) Fleury, Histoire ecclésiastique, livre XXVI, numéro 30.
Vol. I, p. 11.
IV.
Mais quand bien même on voudrait concéder que ces voiles appelés sindons, ou suaires, aient réellement existé, il ne s’ensuivrait pas pour autant que, dans les siècles suivants, certains de ceux-ci aient été pris pour de véritables sindons sépulcrales de Jésus-Christ. L’erreur est évidente ; car une sindon tenue pour la véritable Sindon du Sauveur serait-elle jamais reconnue comme l’un de ces voiles ? Ceux qui savent avec quelle vigilance, en tous temps, les évêques catholiques ont veillé à ce que l’on ne se trompât pas dans le culte des reliques, ne seront pas portés à admettre sans fondement des faits qui feraient un tort très grave non seulement aux évêques, mais à leurs Églises.
Si quelque personne privée était par hasard tombée dans l’erreur sur ce point particulier, il n’en résulterait jamais une conséquence légitime permettant de dire que, dans tous les lieux habités par une ou plusieurs Églises, ces voiles aient été tenus pour des sindons de Jésus-Christ.
V.
Il est improbable, et encore moins fondée est l’autre opinion, selon laquelle ces sindons seraient plutôt des bandelettes sépulcrales de Jésus-Christ que de véritables sindons. Premièrement, parce que ni l’Église ne l’affirme, ni l’on ne trouve qu’elles aient jamais été vénérées sous le nom de bandelettes sépulcrales de Jésus-Christ, d’autant plus que ces monuments étaient également dignes de vénération.
Nous savons par Nicéphore Calliste (1) que ces bandelettes furent placées par sainte Pulchérie Auguste, au temps de saint Jean Chrysostome, à Constantinople dans l’église appelée celle des Blachernes ; et il y avait, dans la même ville, une autre église appelée Blachernes, où, selon Lipomanno (2), étaient déposées les langes d’enfance que l’on disait avoir été envoyées de Jérusalem par l’impératrice Eudoxie, épouse de l’empereur Théodose le Jeune.
Ces reliques furent ensuite transportées en Occident ; et il ne manque pas d’auteurs (3) qui attestent qu’elles se trouvaient dans diverses villes, telles que Rome, Augsbourg, Cologne, Augsbourg en Germanie, Douai, Duisbourg en Flandre, où elles furent, pendant un temps, vénérées, sans qu’elles fussent confondues avec les Sindons de Jésus-Christ, ni qu’on pût principalement les qualifier de sépulcrales ; car, en second lieu, ces bandelettes étaient d’une longueur extraordinaire, mais n’avaient pas plus de trois ou quatre doigts de largeur, comme on le voit dans les momies ainsi appelées, et pouvaient se rouler à la main, selon la manière décrite par les auteurs anciens, entre autres Hérodote, qui, parlant des Égyptiens, décrit leur coutume dans la sépulture…
(1) Histoire ecclésiastique, livre XIV, chapitre 2.
(2) Tome VI, 3 août.
(3) Voir Chifflet, De linteis, chapitre 28.
… coutume ancienne imitée des Juifs, dit-il, d’envelopper le mort avec des bandelettes dans certains endroits ; « ils entourent le mort avec des bandelettes de sindon très blanches » (1).
VI.
Je serais d’avis que certains saints suaires ne soient rien d’autre que des parties d’une véritable Sindone divisée afin d’enrichir diverses Églises ; et ces fragments, en raison de leur petitesse, pourraient être ceux que l’on trouve mentionnés dans l’histoire manuscrite de la Sindone de 1722 (2), vénérés à Utrecht en Hollande, à Chartres, et à Cahors en France.
Il est vrai aussi que la coutume de diviser les reliques fut introduite d’abord dans l’Église grecque, puis dans l’Église latine (3), mais elle concernait principalement celles des martyrs.
(1) Livre II, Euterpe ; ainsi lisent beaucoup, et avec raison, car si l’on lit : mortuum ubi abluunt sindone bysso lato corpus incisis locis obligant, on supposerait que le corps du défunt était d’abord enveloppé dans une sindone, ce qui est certainement faux, puisqu’il prétend le plus souvent Chifflet. Les momies n’ont aucune sindone, mais sont seulement enveloppées de bandelettes étroites et allongées.
(2) Dissertation sur le Saint Suaire de Turin. Elle se conserve dans les archives, auxquelles j’ai eu accès par une faveur particulière de Son Excellence le comte Don Gaspare Gerolamo Roget di Cholex, Grand-Croix, et premier Secrétaire d’État pour les affaires intérieures, auquel je renouvelle ici mes remerciements.
(3) On lit cela chez le Chronicon Casinense de Paul Diacre, Histoire des Lombards, livre I, chapitre 6 ; et chez Fleury, Histoire ecclésiastique, livre XLVI, n° 33, et livre XLIV, n° 40.
Il était également statué dans les conciles, et en particulier au second concile général de Nicée, qu’il fallait placer des reliques dans les autels à consacrer ; mais combien d’exemples ne trouvons-nous pas, dans l’histoire ecclésiastique, de reliques saintes de toute sorte, non seulement divisées, mais partagées afin de satisfaire à d’autres dévotions ? Si l’on a vu que certaines parties du Saint Suaire ont été données comme don à des personnages en raison de leur sainteté et de leur noblesse distinguées (1), et puisque la Sainte Croix a été divisée en très petites parties afin que toutes les Églises du monde en soient enrichies, on ne doit pas s’étonner que quelque suaire de grande dimension, semblable au nôtre, mais ne contenant aucune image, ait été divisé en diverses parties, surtout après avoir servi à couvrir Jésus-Christ dans le sépulcre, pour d’autres usages dignes d’une vénération particulière. Tel pourrait être celui que l’on suppose divisé, peut-être parce qu’il était nécessaire au travail de la Très Sainte Vierge ; et de celui-ci on pourvoyait à la sépulture de son Divin Fils. »
VII.
En effet, le vénérable Bède rapporte (2) que de son temps, c’est-à-dire vers la fin du VIIIᵉ siècle, on conservait dans l’église de Jérusalem un saint linceul, qu’il disait tissé par la Bienheureuse Vierge, « linteum in Ecclesia illa asservatur, quod fertur a Sancta Maria contextum ».
(1) Voir le commentaire précédent, § 6, page 67.
(2) De locis Sanctis, chapitre 5.
Et dans les révélations de sainte Brigitte (1), on lit qu’elle fut aidée par Joseph et par Nicodème, et qu’ils portèrent le corps de son Divin Fils jusqu’à une certaine pierre (qui existe encore) dans le vestibule du sépulcre ; il n’y a aucun doute que cette pierre fut couverte par elle d’un linge de lin :
« Unus eorum tenuit corpus Jesu per caput, et alius per pedes, ego mater tenui per medium, et sic nos tres portavimus ad quandam petram, quae linteo mundo preme operta erat » ;
ce linge de lin n’est pas dit être celui de Joseph d’Arimathie, lequel avait certes servi à porter le corps de Jésus-Christ de la croix au sépulcre ; mais ces mêmes paroles semblent indiquer clairement qu’il était différent, et qu’il appartenait à la Très Sainte Marie.
(1) Revelationes, liv. II, chap. 21.
VIII.
Siméon Métaphraste, lui aussi, dans ses Vies des saints, rapporte :
Bien qu’il ne soit pas permis d’admettre facilement des révélations privées, ni même, avec témérité, de les reconnaître comme vraies, après de très sévères examens elles furent toutefois reconnues comme telles par d’illustres théologiens, et en particulier par la sainte Église romaine.
Or, dans ce nombre figurent les révélations de sainte Brigitte, puisqu’dans l’office du 8 octobre, jour de sa fête, on dit dans l’oraison :
« Domine Deus noster, qui B. Birgittae per Filium tuum secreta caelestia revelasti ».
À propos de révélations spirituelles, évêques et théologiens éminents ont écrit sur les révélations de sainte Brigitte, et ont affirmé qu’elles étaient très précisément conformes à Dieu :
« Deus tuus ignoscit, quia eas tamquam somnia mulierum reiiciunt, et irrident ».
Les Saints, selon le témoignage du Baronius (1), disent
que la Très Sainte Vierge présenta à Joseph un linceul, afin qu’il s’en servît pour ensevelir le Rédempteur, son Fils :
« et Josepho in manus tradens Sudarium ait : tibi auctor huius faciendae curae erit, ad sepulturam tradens, hunc quo involvas, compone, myrrha condias, et ei iusta facias ».
Je me permets toutefois, en citant Métaphraste, de le tenir pour un auteur de très peu d’autorité critique, et cela pour deux raisons :
la première, par l’usage général, chez les historiens grecs ;
la seconde, selon l’avis d’Aulu-Gelle (2) et d’autres, par la très faible fidélité des Grecs historiques, surtout pour avoir altéré les Vies des Saints, en les ayant recueillies ou réduites au style ampoulé de leur siècle (3).
IX.
Il ne serait pas moins un abus de l’art critique, si l’on refusait toute confiance à Métaphraste parce qu’il est historien grec.
Car s’il y eut parmi les Grecs de très grands romanciers, comme au temps d’Aulu-Gelle, devrait-on en conclure qu’ils furent tous historiens de cette nation ?
Il y eut aussi parmi les Romains, et même parmi nous, et au sein de tout autre peuple, des détracteurs pour écrire des mensonges ; nous n’avons donc plus d’historiens dignes de foi ?
(1) Annales ecclésiastiques, an 34.
(2) Noctes Atticae, liv. IV, chap. 4. Voir cet auteur à l’époque de l’empereur Trajan, dans l’édition d’Antonio Pio.
(3) Il vécut au Xe siècle.
Il convient de voir si l’historien est doté de probité, et de se souvenir principalement de toute faute, et de quel but il a poursuivi dans ses compositions.
Or, en ce qui concerne ce point, il est hors de doute que Métaphraste mérite toute créance ; on ne peut le tenir pour faux en lui-même, lorsque ses écrits véritables ne se trouvent pas chez d’autres auteurs, ou lorsqu’il a ajouté quelque chose aux actes originaux.
Il a appris beaucoup de choses en consultant les traditions de diverses Églises, et les livres qui, dans les siècles suivants, se sont perdus ; et l’on ne peut dire que les notaires publics, qui écrivaient avec des notes abrégées les interrogatoires des juges et les réponses des martyrs, aient toujours été si attentifs dans leur rédaction qu’ils n’omettassent rien, au milieu des circonstances souvent changeantes.
À cet égard, le témoignage de Fleury (1) est décisif : cet écrivain, dans sa jeunesse, n’ayant pas fait de progrès ordinaires dans les sciences humaines, et plus confiant encore comme empereur, aimé et respecté de tous pour sa vertu, ne manquait pas des moyens d’assurer la vérité des faits, et disposait en particulier de grandes richesses pour se procurer les livres opportuns et les copies nécessaires.
Nous avons un argument de sa véracité dans les homélies des Pères, et cela en l’honneur des Saints, desquels faisaient défaut les vies ; car, pour ne rien dire d’autre, ces Pères n’auraient pas dit ce qu’ils disaient, s’ils n’avaient pas eu des raisons tirées de leurs œuvres, ou s’ils n’avaient pas lu attentivement leurs pensées, et ils visaient principalement à recommander les actes des Saints, et à nourrir la piété des fidèles.
Ce qui a été dit jusqu’ici ne l’a pas été seulement pour mieux confirmer la multiplicité des suaires sépulcraux de Jésus-Christ, mais aussi afin que nul ne soit si prompt à condamner l’opinion de ces Églises, qui se glorifient de posséder des linges sanctifiés par le contact, non seulement de Jésus-Christ, mais encore de Marie Très Sainte.
(1) Histoire ecclésiastique, liv. XLV, n° 31.
COMMENTAIRE IV
On examine l’opinion de ceux qui pensent qu’il n’existerait pas plusieurs suaires sépulcraux de Jésus-Christ, mais seulement des copies d’un unique véritable suaire, soit prodigeusement formées, soit sanctifiées uniquement par le contact de l’original.
I.
Cette opinion, admise par plusieurs pour exclure la multiplicité des suaires sépulcraux, est en partie vraie, et en partie fausse. Voyons donc en quoi elle est vraie, et en quoi elle est fausse.
Il est vrai, tout d’abord, que dans les siècles passés, certains linges furent vénérés avec une dévotion particulière, parce qu’ils avaient été superposés à ceux dans lesquels Jésus-Christ, par un effet singulier de sa bonté envers les hommes, avait laissé imprimée son effigie, et qu’ainsi, par une vertu divine, ils demeurèrent eux aussi figurés de la même image.
Ainsi fut transportée avec une grande solennité une image prodigieuse du Sauveur, d’Édesse à Constantinople en l’an 944, sous l’Empire du Romain Lécapène, image que l’on veut être celle qui est vénérée à Gênes, dans l’église de Saint-Barthélemy des Arméniens (1), par un certain moine très renommé de non.
(1) Un doge de Gênes, nommé Leonardo Montaldo, pour des services rendus aux empereurs de Constantinople, reçut de ceux-ci en don cette image vers l’an 1300. À sa mort, il laissa par testament aux religieux basilidiens, et ceux-ci ensuite la léguèrent à l’église Saint-Grégoire-Barbarigo, qui est en possession de ladite église de Saint-Barthélemy, située sous la juridiction de la ville principale, et où la sainte relique est conservée avec le plus grand respect, placée dans un autel au-dessus duquel se trouve un autre autel.
De cette image parlent les Ménologes ou calendriers grecs, et de très nombreux auteurs cités par Antonio Sandino dans le livre intitulé Historia familiae sacrae ex antiquis monumentis collecta. Contre ceux-ci on a récemment exercé une attaque violente par le P. Giacomo Serre, de la Compagnie de Jésus, lequel, par manque de cette autorité des historiens visibles dans lesdits siècles d’ignorance, tient pour fausse toute relation concernant la susdite image d’Édesse, c’est-à-dire celle qui aurait été formée par le Christ lui-même en essuyant la sueur de son front, et envoyée au roi Abgar.
Et puisque, dans l’argument qu’il prend, il tire parti tantôt de l’un tantôt de l’autre raisonnement de ces écrivains, il est licite d’observer que, dans ces passages-ci, en parlant en général, ils ne savaient pas distinguer les choses de foi — bien que, avec peu d’esprit critique, ils ne parlent presque jamais d’autre chose — des choses merveilleuses, et par conséquent n’avaient pas d’idée de la matière, ni de la rigueur de style. Certes, dans l’ordre de la matière, la pauvreté du style fait souvent soupçonner la vérité des faits, et, plus que moi, il n’est pas rare qu’un style véridique ait été plus véridique dans les faits que dans les suppositions, d’autant plus qu’il est plus simple dans ses récits.
Ces écrivains étaient pour la plupart des moines qui, loin du tumulte du monde, ne s’occupaient que de choses ordinaires et de choses religieuses ; et quelle merveille si ceux-ci seulement, en aimant ces choses-là, remplissaient leurs écrits ? Ils ne se souciaient pas d’écrire avec élégance, comme on le faisait pour s’adapter au style du siècle, ou pour être plus facilement compris ; et lorsqu’ils voulaient écrire selon les règles de l’éloquence humaine, ils savaient le faire, bien qu’ils déclarassent par humilité être ignorants, comme le prouve le P. Cellier dans sa vaste œuvre sur les écrivains sacrés et ecclésiastiques, en parlant de saint Grégoire de Tours.
Ils étaient en outre un peu naïfs à prendre pour miracles des effets purement naturels ; ils ne savaient pas toujours distinguer les écrits authentiques des supposés ; mais ce n’était pas leur faute s’ils se trompaient, étant donné qu’en leur temps ils ne savaient rien de physique expérimentale, et ne pouvaient, par leur pauvreté, se procurer de nombreux codices différents et autres moyens appropriés, ni même nécessaires pour juger de leur authenticité.
Ils traitaient cependant avec méfiance tous les événements merveilleux racontés par des hommes, afin de déclarer ennemis du mensonge les événements rapportés non par un seul, mais par beaucoup, dans divers lieux et à diverses époques, et sans qu’il y ait soupçon qu’ils aient pu se copier les uns les autres ; événements enfin auxquels il suffit d’être dotés de sens pour y croire.
Disons-le avec le même Fleury (Discours sur l’histoire ecclésiastique, de l’an 600 jusqu’à 1100), beaucoup furent prévenus contre de tels auteurs, parce que trop en parlaient les humanistes du XVe siècle, tels que Lorenzo Valla, Platina, Ange Politien, etc., lesquels, à l’aide de la littérature, de la religion et du bon sens, en ne goûtant rien d’autre que les écrits de l’antique Rome et de l’ancienne Grèce, nourrissaient un profond mépris pour les écrivains du Moyen Âge, et cherchaient en outre à l’inspirer à leurs élèves.
Ce préjugé passa facilement chez les protestants, lesquels voyaient confirmées par là les traditions saintes de l’Église, et condamnaient à leur tour les erreurs ; et, d’une manière encore plus grossière, certains historiens catholiques de ces derniers temps, vagues aventuriers désireux de se faire un nom en s’écartant de l’opinion commune, se servirent de leurs maigres arguments pour impugner l’autorité de ces écrivains.
On observe cela chez le susdit Serre, qui, dans son écrit contre ladite image d’Édesse, non seulement suivit Casaubon, mais le copia presque mot pour mot.
Paul, au mont Latro, désirant par dévotion posséder un petit linge qui eût touché ladite image, aussitôt qu’il fut placé dessus, selon le témoignage du cardinal Baronius, le divin visage y demeura également imprimé.
II.
Dans le Ménologe des Grecs, au 9 août, il est fait mention d’une image du Sauveur non faite de main d’homme, différente de la précédente, apportée de Cappadoce dans ladite ville de Constantinople ; et l’on y rapporte à son sujet, de manière particulière, qu’une noble matrone malade, ayant obtenu la permission de la vénérer chez elle pendant l’espace de quarante jours, dans la douce espérance d’obtenir la guérison tant désirée, vit, ce temps écoulé, jaillir une flamme du précieux coffret dans lequel elle l’avait déposée, couverte d’un voile de soie ; l’ayant retrouvée sans aucune lésion, elle observa en outre que le divin visage était demeuré imprimé sur ledit voile, lequel, appliqué sur elle, la guérit instantanément.
III.
D’autres images du divin visage du Christ, non formées par la main de l’homme, dit-on, sont celles de certains voiles connus sous le nom de voile de Véronique (vera icon), au sujet desquels on trouve de très nombreuses bulles des souverains Pontifes. L’opinion commune est qu’une certaine femme appelée Bérénice aurait, avec un voile, essuyé le visage de Jésus-Christ portant la croix, et que celui-ci y aurait laissé l’empreinte de son visage très compatissant, à l’endroit où elle se trouvait alors.
Puisque ce voile est vénéré à Rome, à Jérusalem et en d’autres lieux, il ne paraît pas probable, comme le suppose Salmeron (1), qu’il ait été plié en trois, restant ainsi moins apte à essuyer le visage ; c’est pourquoi on suppose, non sans fondement, que si l’on plaça sur le prototype certains voiles, l’image du saint visage y demeura imprimée.
IV.
Il ne faut pas non plus s’étonner que, par vertu divine, aient été produites certaines copies des images du Sauveur, puisque, selon le témoignage de saint Paulin, le bois de la très sainte Croix se multiplia pendant un certain temps, afin que toutes les Églises du monde en soient pourvues : ita ex illo tempore (inventionis) innumeris pene quotidie hominum votis lignum suum commodant, ut detrimenta non sentiat (2).
(1)Tome IV, traité 33.
2)Épître 3 à Sévère Sulpice. sans Duquesne (Tombeau, part. 2, p. 178), mais il comprend mal le sens moral des paroles de saint Paul ; car saint Cyrille de Jérusalem disait (Catéchèses, IV, n° 10) que, de son temps, dans tout le monde catholique, il y avait des parcelles du bois de la vraie Croix :
Crucis ligno universus iam orbis
(« le monde entier est désormais rempli du bois de la Croix »).« Elle est en partie desséchée et rigide ; cependant, au temps d’Héraclius, outre une partie notable qui se trouvait à Rome, on transportait encore à Jérusalem des fragments assez grands, qui furent ensuite emportés par l’empereur à Constantinople ; de sorte qu’il n’en resta plus rien, après que le calife Omar se fut emparé de toute la Syrie en 636, comme le rapportent tous les auteurs d’histoire ecclésiastique.
Il est vrai que la Croix avait environ dix pieds de longueur, et environ cinq pieds de largeur, mais de nombreuses églises possédaient encore des fragments notables ; et sans une multiplication surnaturelle, cela n’aurait pas suffi à satisfaire la ferveur de tous. »
Le même saint Jérôme affirme, à propos des empreintes des pieds de Jésus-Christ laissées sur le mont des Oliviers lors de son Ascension au Ciel, qu’elles ne pouvaient jamais être effacées, bien que les fidèles emportassent continuellement des parcelles de cette terre, ou de la pierre sur laquelle elles étaient imprimées ; car elles revenaient aussitôt à leur forme première :
“Au mont des Oliviers, en direction de l’Orient de Jérusalem, là où le Cédron coule entre les deux, les dernières traces du Seigneur imprimées subsistent encore aujourd’hui ; bien que la terre elle-même soit chaque jour emportée par les fidèles, néanmoins ces saintes empreintes retrouvent continuellement leur état primitif.” (1)
V.
Mais pourquoi ne pourrait-on pas légitimement nier la multiplication divine de la très sainte effigie de notre Rédempteur sur certains petits linges, si, sur ce fondement même, on peut conclure que les Saints Sudaires sont de cette nature par diverses Églises vénérées ?
Ces Sudaires, s’il s’agit de ceux qui reconnaissent avoir servi à envelopper Jésus-Christ dans le sépulcre, généralement parlant, sont entièrement blancs, comme celui de Compiègne, ou bien tachés de sang et imprégnés d’aromates, à la ressemblance de celui de Cadouin.
Quant aux autres, ils contiennent l’effigie de notre Seigneur imprimée uniquement de son visage, selon ce que l’on voit dans le Soudarion dit de Véronique, et non pas sépulcraux ; mais d’autres encore représentent tout le corps, et ceux-ci sont seulement deux : le nôtre, c’est-à-dire celui de Besançon, avec cette différence toutefois que le nôtre représente tout le corps de Jésus-Christ, tant la face antérieure que la postérieure, tandis que celui de Besançon ne montre que la face antérieure.
VI.
De plus, tous ces Sudaires ont pour la plupart des dimensions et des figures différentes, et ne les auraient pas si tous avaient été formés sur le même original. En effet, le nôtre a huit pieds liprands de longueur, deux onces et six lignes, et deux pieds liprands et neuf lignes de largeur ; tandis que celui de Besançon, comme l’a plusieurs fois indiqué le très souvent cité Chifflet, a huit pieds parisiens de longueur et quatre de largeur, ce qui fait environ cinq pieds liprands de longueur et deux pieds liprands et six onces de largeur. Il est dit qu’il est cousu au milieu, contrairement à l’usage commun des Anciens de faire les linceuls d’une seule pièce.
Le Sudaire de Cadouin est supposé être de la même grandeur que celui de Besançon, mais non pas de forme parallélogrammatique, selon ce qu’on le signale dans l’histoire manuscrite susmentionnée (1).
Dans celle-ci, il est dit en outre que le Sudaire de Chaors, dans le Quercy en France, était arrondi d’un côté, et de l’autre taillé de manière à sembler devoir se resserrer autour du cou.
VII.
Et ici, avant de passer plus loin, afin de ne pas induire en erreur, il convient d’observer que certains Saints Sudaires portent des noms différents, bien qu’ils soient un seul et même objet ; et la raison en est que, à cause des guerres ou d’autres événements politiques, civils ou religieux, ils furent transportés en divers pays. Ainsi, de la même façon, le nôtre, bien qu’il soit appelé par certains auteurs anciens, comme Salmeron, celui de Chambéry, et par d’autres plus récents celui de Turin, est cependant le même ; de même encore est identique celui de Cadouin et celui de Toulouse, parce que, étant ruiné, ou en danger d’être soumis au sac par le monastère cistercien de Cadouin, le Saint Sudaire fut transporté çà et là, et c’est là qu’il fut vénéré avec grande solennité, et par dévotion en raison des fréquents miracles opérés par la vertu de la relique (2) ; et puisqu’il est certain (3) que Pendant quelque temps il se conserva à Toulouse ; c’est pourquoi les Encyclopédistes, et d’autres écrivains, le dirent de Toulouse. Ils nommèrent aussi parfois certains Saints Sudaires d’après le pays où ils se trouvaient réellement, ou d’après la capitale de la province. On observe cela à propos de celui de Magonza, qui voulut être vénéré à Aldez, village proche de cette ville. Tout cela, toutefois, n’est nullement un obstacle à la multiplicité des Suaires sépulcraux de Notre Seigneur Jésus-Christ ; car cette identité des Suaires n’est que de quelques-uns, et il serait contraire à la vérité des faits que, d’une manière générale, on ne les considérât pas comme réellement différents, ceux qui portent des noms différents.
(1) Voir ci-dessus, page 79.
(2) Dans Nella Gallia Christiana, tome II de l’année 1720, l’auteur écrit ainsi à la page 1538 :« Cadouini … assuraient avoir le suaire du Christ conservé en quelque endroit de la région de l’Orient au-delà de la mer, lequel avait accompli des miracles, et qui était vénéré par les fidèles avec une grande dévotion en raison de ces miracles. »
(3) Le même auteur rapporte ici que l’abbé Bernard de Moissac le transporta à Toulouse en 1399, et que, par autorité du pape et du roi Louis XI, il fut ensuite rapporté à Cadouin.
VIII.
il y a lieu aussi de réfléchir que, dans ces derniers temps, à la suite des déplorables événements de la Révolution française, au cours desquels plusieurs s’attachèrent à la ruine de la religion, et où furent pillés de très nombreux établissements ecclésiastiques, ou contraints de sortir de France, non peu de saintes reliques furent transportées, et en particulier les Saints Sudaires qui étaient vénérés. Je m’en suis assuré par le très digne gardien de notre Sainte Relique, le théologien Riva Cappellano, bibliothécaire de S. S. R. M., d’avoir entendu un officier, lequel, par excès de piété, se vantait d’avoir lui-même embrassé le Saint Sudaire de Besançon (1).
(1) Publiée à Lille, en 1737, sous la presse de l’éditeur Le Couteur, tome I, p. 13.
Une dissertation en langue française contre l’authenticité de ce Saint Suaire de Besançon, jointe à plusieurs écrits inédits de M. l’abbé Bergier. Bref, toute la crédibilité de ce linge très religieux est anéantie, bien qu’il ait été attribué à lui et qu’il ne soit pas de son style.
L’auteur, quoiqu’il soit vrai, avait lu auparavant en latin ce que Chifflet et le P. Ferrand avaient écrit sur ce sujet si souvent cité, et y avait trouvé la réponse à la plus grande partie des difficultés.
Moi aussi, j’y réponds ici par mes humbles commentaires, et particulièrement dans ceux des livres IX, V et VI de ce livre, et dans le VIIIe livre VI, dans le VIe livre VII, au Ier, IVe et VIe du VIIIe livre, qui seront imprimés.
Outre les arguments déjà vus, dont on peut voir la réfutation chez lesdits écrivains, j’ai dit dans les commentaires, exposés dans la dissertation, que l’image est un travail gothique, en raison de certaines irrégularités observées dans le dessin, et surtout dans les épaules formant à la gothique un angle droit.
Mais je réponds d’abord que, puisqu’il convient toujours que ce Suaire, porté en Europe, soit doté d’une vue très fine, permettant d’observer distinctement ladite image, et que l’on n’ait jamais failli à en tirer profit.
De plus, si le Sauveur a démontré son affection, et si notre Saint Suaire de Turin se présente tel que l’on l’a retiré de la croix, il en va de même de l’autre de Besançon dont il est ici question, il reste maintenant à dire quelque chose, en second lieu, de certains suaires représentant les originaux et sanctifiés seulement par leur contact.
IX.
Et quant à ceux-ci, tous savent combien on a disputé en langue française contre l’authenticité de ce Saint Suaire de Besançon, notamment par plusieurs écrits inédits de l’abbé Bergier. J’aurais grande peine à croire que ce savant écrivain, bien qu’il l’ait attribué et ne l’ait pas nié, si l’auteur, quel qu’il fût, avait voulu traiter ce sujet d’abord en latin comme Chifflet, et comme Ferrand, eût trouvé réponse à la plupart de ses difficultés. J’y réponds aussi dans ces humbles commentaires, en particulier dans ceux de ce premier livre, puis dans le cinquième, dans le huitième du sixième livre, dans le sixième du septième, et dans le premier, quatrième et sixième du huitième, où j’en reviens expressément.
D’autres arguments, parmi lesquels on peut lire dans ces commentaires, disent dans la dissertation que l’image est une œuvre gothique pour certaines irrégularités observées dans le dessin, et surtout dans les épaules formant quelque angle droit. Mais je réponds d’abord qu’il convient toujours que le Suaire apporté en Europe ait été vu de loin, afin de pouvoir observer distinctement ladite image, et que de loin on perçoit facilement des erreurs. De plus, le Sauveur ayant été crucifié, et le Christ sur notre Saint Suaire de Turin étant représenté tel qu’il se trouvait déposé de la croix, tandis que celui de Besançon, dont il est ici question, est représenté tel qu’il était pendant la crucifixion, il s’ensuit que l’un et l’autre diffèrent selon que la position du corps est différente, à savoir les os étant encore tendus par la crucifixion. Ainsi l’angle droit des épaules loin d’être vénéré comme original, on le vénérait pour l’effigie de Jésus-Christ ; et parce qu’ils touchaient le Suaire prototype, selon l’ancien usage d’appliquer des voiles sur les reliques précieuses, conformément à l’autorité du susdit Père des Annales ecclésiastiques, (1) le cardinal Baronius. Le même fait mention de deux suaires contenant l’effigie du corps de notre Seigneur Jésus-Christ, à savoir celui de Besançon et celui que notre récit rapporte par Chifflet, que Philippe II, roi d’Espagne, voulut…
(1) Dans les notes au Martyrologe romain, sous la date du 15 juin, et dans les Annales à l’année 55, n° 12.
…par dévotion, un fidèle retira le portrait du Suaire de ladite cité sur une toile de même grandeur ; le peintre chargé de l’exécuter ne se contenta pas d’en tirer une seule copie pour ledit Souverain, mais en réalisa encore d’autres de la même longueur et largeur : pictor ille Ab-Argento cognominatus aliquot alias imagines ex archetypo Bisonino in linteis ejusdem longitudinis, et latitudinis jussit exprimi.(1)
X.
D’après le témoignage de ce même auteur, comme aussi de celui de Mallonio, de Bonafamiglia, et de divers autres écrivains, on déduit que certaines copies de notre Saint Suaire furent réalisées avant même qu’il fût transporté à Turin, et qu’après y avoir été transféré par Emmanuel-Philibert, on n’en réalisa pas un petit nombre, pour satisfaire les pieuses requêtes de personnes fort distinguées.
Mgr Paleotti, évêque de Bologne, dans la dédicace de son livre sur la Sainte-Sindone (2), affirme que le cardinal Fédéric Borromée s’en procura une copie, laquelle, après être passée de mains en mains, se trouve aujourd’hui dans celles de la noble Marie-Françoise, fille de Charles-Emmanuel Ier.
Le P. Bernardin Alessio, chanoine régulier de Saint-Paul, dans la vie de la vénérable princesse de Savoie Marie-Françoise, fille de Charles-Emmanuel Ier,(3) écrit que celle-ci envoya en don de nombreuses copies à divers destinataires.
(1) De linteis, chap. XIII, p. 80.
(2) Voir ci-dessus la note à la p. 14.
(3) Page 284.
Des princes et des princesses, ainsi que les religieux du Collège de Saint-Alexandre à Milan, ayant obtenu l’une de ces copies, l’exposèrent à la vénération publique dans leur église les vendredis de Carême.
Divers peintres en réalisèrent d’autres copies, et en particulier le célèbre Moncalvo, qui, vers l’année 1626, la très sérénissime Infante Marie-Madeleine d’Autriche, grande-duchesse de Toscane, désira ardemment en posséder une de mêmes dimensions, et qui eût été touchée en tous ses points à la véritable Sainte-Sindone.
Deux lui en furent envoyées par l’entremise d’un certain Bartolommeo Compagni, lesquelles furent reçues avec une grande solennité et une profonde dévotion dans le palais Pitti (1).
XI.
Certaines de ces copies furent tenues en particulière vénération, non seulement parce qu’elles représentaient la figure sacrée et parce qu’elles avaient été appliquées sur notre Sainte Relique, mais encore pour diverses autres raisons ; à savoir : parce qu’elles furent possédées par des personnes tenues pour saintes ; ou parce qu’elles représentaient avec moins d’imperfection la véritable Sainte-Sindone ; ou bien parce qu’y concoururent certaines circonstances particulières propres à leur conférer un plus grand respect.
Quant au premier motif, nous en avons un exemple dans un portrait qui fut vénéré pendant un certain temps dans le monastère des Carmélites,
(1) V. R. Archivi.
(Voir les Archives Royales.)
religieuses de cette ville, et il fut tenu en très grande estime, puisque celui-ci appartenait aux vénérables princesses, filles du susdit Charles-Emmanuel : Marie-Catherine et la susnommée Marie-Françoise, toutes deux du Tiers-Ordre de saint François d’Assise, et mortes en réputation de sainteté, l’une à Biella, et l’autre à Rome (1).
Cette Sainte-Sindone passa par héritage à la dame d’honneur, Madame la comtesse Forni, femme d’une piété éminente (2), qui la porta de Rome, et, s’étant faite religieuse dans le monastère de Mantoue, la remit à la Supérieure du même monastère, et de là elle passa à Monsieur l’abbé Turinetti, alors économe dudit monastère, lequel, par sa grande obligeance, me communiqua ces informations et me permit d’examiner à mon aise ladite Sainte-Sindone.
(1) Certains supposent que la première mourut à Ivrea, fut transportée à Biella, et ensuite ensevelie dans l’église de la Bienheureuse Vierge d’Oropa. Voir l’Année franciscaine, ou les vies des Frères et Sœurs du Tiers-Ordre de saint François d’Assise, tome II, jours 28, 29, 30 et 31 juillet.
(2) Voir sa vie.
XII.
Cela dit, puisque ces copies expriment l’original avec moins de défauts que d’autres, cela constitue un nouveau motif pour lequel elles sont tenues en plus grand compte ; et, de même, pour cette raison, est tenue pour précieuse celle dont il a été parlé au paragraphe précédent.
En vérité, il est fort agréable de voir la double image de Jésus Christ dans notre Sainte-Sindone, et pour l’y discerner avec exactitude, il convient d’être doué d’une vue très perçante ; il faut, pour ainsi dire, éloigner les torches allumées et s’en remettre à la lumière du soleil, en se tenant à une distance convenable.
Or il arriva que, ayant eu la chance favorable de voir exposé ce très précieux monument, je pus alors seulement, de mes propres yeux, m’assurer de l’existence de ladite double image, lorsque je me trouvai dans la disposition indiquée, le 4 janvier 1802 ; de sorte que l’on a bien raison de dire, avec le Bonafamiglia (1) et le Solaro (2), que presque toujours les peintres s’égarent lorsqu’ils s’emploient à la reproduire
(1) Dans le Compendio istorico sopra la Sindone.
(2) Sindone, liv. I, chap. IV et chap. XII.
.
XIII.
Quelques-uns assurèrent que cela se produisit aussi pour le peintre susmentionné Da-Argento, c’est-à-dire qu’il vit l’image changer d’aspect, devenant tantôt plus longue, tantôt plus large, tantôt plus étroite ; et que c’est seulement alors qu’il put la copier, lorsqu’on offrit des sacrifices et que l’on pria avec ferveur le Seigneur.
Ces faits sont rapportés à plusieurs reprises par ledit Bonafamiglia, lequel, racontant la sollicitude manifestée à ce sujet par le roi catholique Philippe II, afin d’obtenir lui aussi un fidèle portrait de notre Sainte-Sindone, s’exprime en ces termes :
« Le duc Emmanuel-Philibert, afin d’obtenir la grâce du portrait du Christ, et pour éviter que ne se reproduise ce qui était arrivé d’autres fois, à savoir que d’excellents peintres, s’étant approchés du Suaire pour le reproduire, s’en soient trouvés déconcertés… fit exposer
le Suaire dans une chapelle privée, et ordonna que, tandis que le peintre ducal, tête découverte et agenouillé, en réalisait la reproduction, on accomplît la prière des Quarante Heures. »
Ces copies de la Sainte-Sindone, qui représentaient mieux l’original et que l’on considérait comme obtenues par une grâce particulière du Seigneur, furent certes traitées avec une plus grande vénération ; mais, en raison de la nature même de l’étoffe — qui était généralement de soie —, de la qualité des teintures employées pour les colorer, et selon le témoignage des Églises et des personnes qui les vénéraient, on se souvient toujours qu’il s’agissait de copies, et même de copies récentes, souvent postérieures à l’époque où la Sainte-Sindone prototype passa à la Maison Royale de Savoie.
COMMENTAIRE V
Pour une plus grande clarté et explication de certains points brièvement évoqués dans les commentaires précédents, on en vient à éprouver contre Pingone et ses disciples que notre Sainte-Suaire n’a pas été employée pour envelopper le corps de Jésus-Christ détaché de la croix, mais seulement pour l’envelopper pendant les trois jours de sa demeure dans le sépulcre.
I.
Pingone, et en général nos auteurs, ne voulant pas entrer dans l’examen de la question relative au rite des Hébreux pour l’ensevelissement des morts dans ces conditions, excluent, selon ce qui a été dit plus haut (1), notre Sainte-Suaire du sépulcre. Or, comme ils semblent concéder à Calvin que ce rite consistait seulement à voiler leur tête et à serrer le reste du corps avec des bandelettes, ils excluent ainsi tacitement toute autre Sainte-Suaire, et tombent en contradiction avec eux-mêmes ; mais ils se trouvent aussi en opposition avec la vérité de l’histoire concernant la multiplicité des linges sépulcraux de Jésus-Christ, erreur d’autant plus grave qu’ils se persuadent que notre Sainte-Suaire n’a servi qu’à porter au Sépulcre le corps du Sauveur déposé de la croix. En a conscience Saint Jérôme, dans sa première lettre écrite à sainte Marcelle au nom de sainte Paule vers l’an 386, suppose que le Christ a été enveloppé dans le suaire pour tout le temps qu’il demeura dans le tombeau ; et lorsque les Pères de l’Église et les autres écrivains ecclésiastiques, dans les arguments dont il est ici question, emploient ce terme Suaire, sans autre ajout, ils entendent toujours celui de Joseph d’Arimathie nommé dans les saints Évangiles, comme on peut le voir dans leurs nombreux commentaires à ce sujet ; et voici comment parle le saint Docteur :
« Nous vénérions autrefois le Temple… peut-être ne te paraît-il pas vénérable, le Sépulcre du Seigneur, dans lequel, chaque fois qu’on y entre, on semble voir le Sauveur gisant, enveloppé dans le Suaire ? »
Venerabantur quondam Judaei Sancta Sanctorum… nonne tibi venerabilis videtur sepulchrum Domini, quod quotiescumque ingredimur toties jacere in Sindone cernimus Salvatorem ?
(1) Voir page 63.
II.
Il en va de même, si l’on suppose les Bulles des Souverains Pontifes en faveur de ce précieux gage. Ainsi, à titre d’exemple, dans celle de Jules II du 25 avril 1506, qui commence par Romanus Pontifex, on lit :
« Les ducs de Savoie furent dotés d’un esprit de dévotion de la plus haute qualité, principalement en raison du très précieux Suaire, dans lequel fut enveloppé Notre-Seigneur Jésus-Christ placé dans le Sépulcre » ;
Sabaudiae Duces gesserunt devotionis affectum maxime ob praeclarissimam…« Le Suaire, dans lequel Notre-Seigneur Jésus-Christ fut enveloppé lorsqu’il fut placé dans le tombeau. »
Il ne vaut rien de dire avec Chifflet (1) que le Pontife, en ce passage, ait suivi l’opinion vulgaire, car cela ne serait certes pas le cas si celle-ci n’était pas fondée sur de solides raisons et n’était pas jugée plus conforme à la vérité. Il ne vaut pas davantage d’objecter que, dans ce sens, il aurait dû prendre les paroles : in qua Sindone involutus fuit Jesus Christus, qui fuit positus in monumento ; « dans lequel Suaire fut enveloppé Jésus-Christ, qui fut placé dans le tombeau » ; ou bien : « dans lequel Suaire fut enveloppé Jésus-Christ, lequel fut placé dans le tombeau », parce que, dans la Bulle, il y aurait alors une proposition incidente tout à fait inutile. Et quelle observation est-ce là, à propos de ce dont il s’agit, plus superflue encore : que Jésus-Christ ait été placé dans le sépulcre ? Y a-t-il peut-être quelqu’un parmi les chrétiens qui en doute ?
(1) De linteis, chap. XXVI, XXVII.
III.
Bien que, dans cette Bulle, le Pontife n’approuve peut-être pas l’ancien office de la Très Sainte Suaire, inséré en celle-ci et composé par le P. Antonio Renato Domenicano, ou bien que, dans cet office, il se trouve plusieurs expressions qui ne sont nullement conformes à notre opinion. Il dit dans l’invitatoire :
Christum Regem in sepulchro involutum Sindone, venite adoremus ; dans un hymne : Joseph relicto pallio liber fugit ; arte nova derelicto jam linteo Christus surrexit a morte ; dans une antienne : Christus… Il reposa trois jours, enveloppé dans le Suaire » ; dans un verset :
« Le Christ est sorti du sépulcre, le Suaire ayant été laissé. »
IV.
De même, le Souverain Pontife Léon X, dans son Bref du 12 octobre 1519, par lequel il accorda l’indulgence plénière à ceux qui, confessés et communiés, auraient visité la Sainte Chapelle de Chambéry le jour de la fête de la Très Sainte Suaire, emploie la même expression que son prédécesseur Jules II :
« praeclarissima Sindon, in qua ipse Dominus noster Jesus Christus in monumento positus involutus fuit. »
Clément VIII, de même, en accordant à Paleotto le privilège d’impression pour son livre sur la Sainte-Suaire, écrit :
« cum sicut accepimus, tu sacrosanctae Sindonis, in qua Dominus noster Jesus Christus in monumento positus, et involutus fuerat, ejus imaginem conspiciendam reliquit, explicationem nuper aggressus, conscripseris… nos hoc opus… »
Ce qui signifie :
« Ayant compris que tu as entrepris récemment l’explication de la Très Sainte Suaire, dans laquelle Notre-Seigneur Jésus-Christ, placé dans le sépulcre et enveloppé, a laissé visiblement imprimée sa véritable image, et voulant nous aussi favoriser cette œuvre… »
V.
Il pourrait toutefois être objecté que le sentiment de ces Souverains Pontifes n’est pas conforme à celui de Benoît XIII, lequel, en approuvant le nouvel office de la Très Sainte Suaire, niait tacitement l’opinion admise dans l’ancien [office], il semble qu’il la rejette aussi comme contraire à la vérité du fait. Il paraît toutefois assez probable que les ecclésiastiques turinois, auteurs du nouvel office, à la suite de la réfutation déjà citée de Calvin (1), et de la réponse de Pingone, aient adopté l’avis de cet écrivain ; mais qui oserait affirmer que le pontife Benoît XIII, par son indult apostolique, ait désapprouvé le sentiment de ses prédécesseurs ? Puisque, dans l’ancien office, les antiennes étaient directement tirées des Saintes Écritures, et que, de plus, les leçons du second et du troisième nocturne n’étaient autres que des témoignages réunis de divers Pères de l’Église, et tirés de cette chaîne sacrée des Pères, le Saint-Père eut à juste titre la faculté d’ordonner que l’on récitât de préférence le nouvel office, le jugeant meilleur, sans pour autant définir quoi que ce soit concernant l’opinion dont il est question ; et pourquoi donc exclurait-on notre Suaire du Sépulcre ?
(1) Voir Comm. II, n° VI, p. 63.
VI.
Il répond le très souvent cité Chifflet (2) : parce qu’elle était toute imprégnée de sang, et qu’il ne convenait donc pas de l’employer de nouveau ; mais ce sang était le sang de Jésus-Christ, et tel était l’usage des Hébreux, confirmé…
(2) De linteis, p. 149.
d’après les témoignages des anciens rabbins cités par Baronius (1), selon lesquels, autant que les circonstances le permettaient, on ensevelissait avec un homme tué tout ce qui avait été imprégné de son sang. Telle est la raison pour laquelle on laissa aussi dans le tombeau les clous, la couronne d’épines et les autres instruments de la Passion, selon le sentiment unanime des auteurs, et en particulier du dictionnaire cité de la Bible (2) ; c’est pourquoi on en trouve diverses peintures, images et représentations récentes, ainsi que d’anciennes, du Saint-Sépulcre, comme dans une messe encore existante près de l’an 1575 à la carte 294. La croix était trop longue pour pouvoir être placée dans le sépulcre, et c’est pourquoi elle fut enterrée à proximité de celui-ci (3).
(1) Ad ann. 54, art. 11.
(2) Art. Couronne.
(3) V. Duguet, Tombeau, part. 2.
VII.
Il serait ensuite vain de supposer que notre Suaire aurait été laissé dans quelque recoin du tombeau avec ces instruments ; car, dans ce cas, contrairement à l’ordre de la Providence, la vue des linges n’aurait plus été, pour les Apôtres Pierre et Jean, ni pour toute l’Église, une preuve convaincante que Jésus-Christ n’était plus dans le tombeau, mais qu’il était ressuscité (4).
(4)« Il vit les linges déposés, et il crut, car ils ne comprenaient pas encore l’Écriture, selon laquelle il fallait qu’il ressuscitât d’entre les morts. »
Jean XX, verset 9.« Il vit les linges à terre, et il crut ; car ils ne comprenaient pas encore
l’Écriture, selon laquelle il devait ressusciter d’entre les morts. »Qu’on lise l’interprétation de saint Jean Chrysostome chez saint Thomas
à propos de ce texte.
VIII.
De plus, notre Suaire ne servit pas à envelopper le corps de Jésus-Christ après qu’il eut été embaumé, ni serré avec des bandelettes, ni laissé dans le sépulcre, ni emporté ailleurs. En effet, les personnes présentes à la sépulture, selon l’Évangile (1), observaient simplement où et comment le Rédempteur était enseveli, et, sans délai, se retirèrent afin d’avoir le temps de préparer des aromates avant que ne commençât le sabbat imminent (2) ; quant aux autres, elles s’assirent en face du sépulcre, regardant, et ne comprenaient pas encore, à l’Écriture, qu’il devait ressusciter d’entre les morts (Jean XX, 9).
On ajoute l’interprétation de saint Jean Chrysostome, rapportée par saint Thomas, sur ce texte.
(1) « Elles suivirent, observèrent le sépulcre, et comment le corps de Jésus y fut déposé ; et, revenues, elles préparèrent des aromates et des parfums, et, le sabbat venu, elles se reposèrent selon le commandement » ; S. Luc XXIII, 55-56.
(2) « C’était le jour de la préparation, et le sabbat allait commencer » ; S. Luc XXIII, 54. Au commencement du sabbat, le vendredi soir, on allumait un grand nombre de lampes, comme le font encore aujourd’hui les Juifs ; c’est pourquoi il est dit : “il commençait à luire”.
Après avoir fermé le tombeau avec une grande pierre, ils se retirèrent aussitôt, après le départ de Joseph, de Nicodème, ou même après eux (1), puisque le sabbat commençait. Et telle semble avoir été la raison pour laquelle, faute de temps pour l’achat préparé des aromates, les trois Maries attendirent que le sabbat fût passé pour y pourvoir, afin d’embaumer plus complètement le défunt Seigneur et de lui témoigner ainsi leur respect et leur dévotion (2). Or, je dis que, si le jour du sabbat permettait d’accomplir un petit trajet à pied, selon les rabbins, jusqu’à deux mille coudées, soit environ un demi-mille en tout, appelé iter sabbati, il était toutefois rigoureusement interdit de porter quelque poids que ce soit, fût-il léger ; et que Joseph d’Arimathie, par exemple, auquel appartenait le saint linceul, n’aurait rien.
(1) Après avoir dit, avec saint Matthieu (chap. XXVII), que Joseph « roula une grande pierre à l’entrée du tombeau et s’en alla », il ajoute aussitôt : « Or il y avait là Marie-Madeleine et l’autre Marie, assises en face du sépulcre ». Or Marie-Madeleine et l’autre Marie s’étaient rendues directement au sépulcre.
(2) « Et quand le sabbat fut passé, Marie-Madeleine, Marie mère de Jacques, et Salomé achetèrent des aromates pour aller embaumer Jésus » ; S. Marc XVI, 1.
Contre toute raison, on exclut donc notre Suaire du sépulcre ; et si je me suis quelque peu étendu contre cet argument, c’est en le voyant diffusé dans nos auteurs, c’est-à-dire en voyant qu’il était si répandu, que l’on prétendait qu’elle n’enveloppa pas Jésus-Christ dans le tombeau, mais qu’elle n’eut d’autre usage que celui de porter son corps ; et ce fut le fruit de tant de pas et d’excellentes réflexions, que de temps à autre on entend de la bouche des orateurs sacrés, lesquels, au contraire, supposent toujours ou presque toujours une telle chose sans en avoir les preuves.
FIN DU LIVRE PREMIER
LIVRE II
Ce que l’on peut dire du Linceul de Turin depuis la résurrection du Divin Sauveur jusqu’au temps de sa translation dans l’Église d’Occident.
I.
Le manque de documents des premiers siècles de l’Église relatifs à notre précieuse relique, et l’ardent désir de l’exalter, par lequel se montrèrent particulièrement animés nos auteurs, afin de promouvoir par tous les moyens, chez les autres âmes, la dévotion, ont fait que certains l’ont assez souvent confondue avec d’autres Linceuls, et que de ceux-ci lui ont été attribués plusieurs événements survenus dans l’espace de temps mentionné, lesquels ne peuvent en aucune manière lui être réellement attribués.
L’un des moins improbables de ces récits est celui-ci : qu’elle ait été, comme on l’affirme, portée, au siècle des Empereurs grecs, à la tête des armées impériales, et surtout lorsqu’ils se trouvaient sur le point de s’affronter avec l’ennemi.
Moins encore conforme à la vérité est ce que l’on dit, à savoir que notre Linceul serait l’image de Béryte, laquelle, frappée d’une blessure par les Juifs, aurait fait jaillir en abondance du sang ; l’une et l’autre opinion sont admises, la première par Solaro et d’autres, la seconde par plusieurs auteurs anonymes mentionnés dans diverses notices conservées dans les archives royales.
II.
Je n’entends cependant pas tenir pour absolument faux, ni totalement incertain, tout ce que l’on raconte de ce Linceul comme étant antérieur à l’époque de sa translation dans l’Église d’Occident. Beaucoup de choses sont fondées sur les traditions de nos ancêtres ; et ces traditions, bien qu’humaines, méritent d’être respectées lorsque l’on ne peut leur opposer d’arguments positifs contraires. Le Saint-Esprit avertit dans l’Ecclésiastique (1) de ne pas reléguer dans l’oubli les récits de nos aïeux, parce qu’ils les ont reçus de leurs pères : non te praetereat narratio seniorum; ipsi enim didicerunt a patribus eorum.
C’est pourquoi, en soumettant à l’examen tout ce qui fut supposé par les auteurs au sujet de la question, je m’efforcerai, dans les commentaires suivants, de distinguer le vrai du faux, le probable de l’improbable, le certain de l’incertain.
III.
Je vois bien que fort peu de nouvelles seront sûres et dignes d’être approuvées dans tout l’espace évoqué soit d’environ mille cinq cents ans ; mais tous savent que je n’entends jamais me détourner de la vérité, et que je rends douteux ces mêmes événements tenus pour certains lorsqu’on les rapporte comme indubitables, alors que certains d’entre eux manquent absolument de preuves, et que d’autres, en nombre non négligeable, sont mis en doute, voire entièrement niés.
Pour suivre l’ordre des temps, nous commencerons donc par les premiers siècles de l’Église.
COMMENTAIRE I
Sur les diverses opinions des auteurs concernant les personnes par les mains desquelles passa la Très Sainte Sindone après la résurrection de Jésus-Christ.
I.
Notre Divin Sauveur étant ressuscité, et les linges ayant été laissés dans le sépulcre, dans lesquels il avait été enveloppé pendant les trois jours de sa mort, nos écrivains cherchent d’abord à savoir entre les mains de qui est parvenu notre Saint Suaire. Je dis nos écrivains, parce que, sur cette question, on ne rencontre chez les auteurs eux-mêmes que des opinions vagues ; les étrangers, en général, laissant de côté cette question, se sont bien plutôt appliqués à rechercher avec Chifflet (1) qui a reçu auprès de lui la Très Sainte Sindone ; mais comme j’ai à examiner ce que rapportent les auteurs lorsque notre relique ne s’était pas encore éloignée de mon dessein, j’observe, sur les premiers temps, que les fidèles des premiers siècles, afin de nourrir leur tendre dévotion, se sont avec certitude procuré [ces objets], et les ont conservés avec diligence, et dévotement vénérés, de même que les monuments de la naissance et de la vie, ainsi que ceux de la passion et de la mort du Christ.
(1) De linteis, chap. XVI.
Il ne fait aucun doute que, dans les premiers siècles, les chrétiens étaient beaucoup plus fervents que dans les siècles suivants ; et pourtant, avec toute cette piété et cette religion, ils ne professèrent pas pour tout ce qui avait été consacré par le très saint contact du Sauveur et par son très précieux sang ?
Pour en demeurer convaincu, il suffit de lire ce qu’en ont écrit saint Grégoire de Nysse (1), saint Jean Chrysostome (2), saint Jérôme (3) et Théodoret (4), ainsi que d’autres Pères de l’Église ; à plus forte raison encore, telle dut être la vénération des premiers chrétiens pour les monuments de la Passion.
II.
Ceci posé, pour quelle raison Calvin (5) ose-t-il supposer que notre Linceul a été, comme les autres linges, laissé à l’abandon dans le Sépulcre, s’il est vrai ?
La raison est celle-ci : parce que les Évangélistes ne racontent pas qu’il ait été emporté par les Apôtres, ou par les femmes ; non referunt Evangelistae lintea illa a discipulis, aut a piis mulieribus extra sepulchrum translata esse ; d’où il déduit que cet argument est un argument négatif de peu ou d’aucune force en matière de faits, et surtout lorsque il est contredit par des arguments positifs : tous savent fort bien que les Évangélistes ne racontent pas même la millième partie de ce qui concerne notre Divin Sauveur ;
(1) De iis qui adeunt Hierosol.
(2) Quod Christus sit Deus.
(3) Ep. ad Desiderium, et sororem Serenillam, et epistola ejusdem sub nomine Paulae, et Eustochii ad Marcellam de locis Sanctis.
(4) Hist. eccl., lib. I.
(5) In Antidoto etc., t. VIII, éd. Amstelod., p. 307.
de telle sorte que saint Jean, pour nous avertir que très nombreuses sont les choses qui lui appartiennent et qui n’ont été consignées ni par lui ni par les autres Évangélistes, n’a pas pu conclure son Évangile sans cette expression :
Beaucoup d’autres choses ont été faites par Jésus-Christ, lesquelles, si l’on voulait les écrire une à une, je ne pense pas que le monde même pourrait contenir les livres que l’on écrirait :
sunt et alia multa, quae fecit Jesus, quae si scriberentur per singula, nec ipsum arbitror mundum capere posse, qui scribendi sunt, libros (1).
(1) Jean, chap. XXI, v. 25. Il semble au premier abord que l’expression soit hyperbolique ; mais, si l’on réfléchit avec Contenson (De Incarnatione, lib. X, dist. 3, cap. II, spec. 2) que Jésus-Christ est le Verbe du divin Père, en qui et par qui toutes choses subsistent, on comprendra qu’elle n’est pas telle, si on la prend dans toute son étendue.
III.
Il ne convient guère à l’hérésie de supposer que la Très Sainte Sindone soit tombée sous le pouvoir des soldats, lesquels, s’ils l’avaient enlevée, auraient été bien prompts, comme il le dit, à la remettre à des personnes pieuses ; et il est bien plus vraisemblable que Jésus-Christ ait voulu qu’elle fût conservée comme une relique : sepulchrum a militibus custodiebatur, in quorum potestate postea linteum fuit.
L’Évangile (1) raconte que, saisis de terreur par l’aspect éclatant de l’Ange du Seigneur, les soldats demeurèrent comme morts ; mais ils ne restèrent pas longtemps dans cet état, puisqu’ils prirent la fuite et ne songèrent pas à rendre les prêtres conscients de la résurrection de Jésus-Christ.
IV.
On ne peut pas non plus dire qu’après la disparition de la crainte, ils soient revenus en arrière pour s’emparer des linges, parce que les soldats ne savaient pas que ceux-ci étaient restés dans le Sépulcre, comme on le voit dans le discours de Pierre, et de Jean, vident linteamina posita, et viderunt linteamina posita (2) ; car ils étaient déposés à terre, les linges ; et parce que l’Ange, disant aux femmes : « Quant à vous, ne craignez point » (nolite timere vos) (3), leur donnait suffisamment à entendre qu’aucun soldat, la crainte ayant disparu, ne serait retourné au Sépulcre.
On observe en outre que l’argument concluant de ces hérétiques est celui-ci : « Les disciples n’ont pas emporté la Sindone, ni les femmes pieuses, comme le rapporte l’Évangile ; donc ce sont les soldats qui se l’approprièrent, et l’emportèrent hors du Sépulcre. »
Outre que cela semble peu probable, puisqu’on ne voit pas que les soldats aient été parmi les premiers à toucher les linges, il subsiste une attente naturelle et certaine selon laquelle par scrupule à l’idée de dépouiller un cadavre, ou par crainte de contracter une impureté légale, laquelle, selon les traditions judaïques (1), s’attachait à celui qui touchait un mort ; ou bien, les linges ne pouvaient-ils leur procurer aucun avantage, puisqu’ils croyaient que Jésus-Christ était véritablement mort ?
(1) S. Matth., chap. XXVIII, v. 4 et 11.
(2) Jean, chap. XX, v. 5 et 6.
(3) S. Matth., chap. XXVIII, v. 5.
V.
Et s’ils s’en étaient emparés, nous en avons une preuve chez le vénérable Bède (2), lequel rapporte que, de son temps, on conservait dans une église de Jérusalem un linceul sépulcral, appelé le suaire de la tête de notre Seigneur, et qu’il courait le bruit qu’il avait été retiré du Sépulcre par un certain chrétien nommé Josèphe, et qu’il fut possédé par lui jusqu’à sa mort :
Sudarium capitis Domini post resurrectionem ejus, mox Christianissimus quidam Judaeus furatus, usque ad obitum habuit.
VI.
Il est enfin très faible l’argument de Calvin, à savoir qu’il n’est pas vraisemblable que les soldats, après avoir pris le Saint Suaire, l’aient remis à quelque personne pieuse afin qu’il fût conservé comme une relique…
(1) Dans le Livre des Nombres, chap. XIX, il est dit : « Si quelqu’un touche un cadavre d’homme, ou s’il est mort de lui-même, ou s’il a été tué, ou s’il touche un os humain, ou un sépulcre, il sera impur. »
(2) De locis Sanctis, chap. V.
Si l’on considère que les soldats reçurent de l’argent des chefs des prêtres juifs afin de divulguer que les disciples avaient emporté du Sépulcre le corps de Jésus-Christ, ne pouvait-il pas quelque personne, bien disposée, chercher à se procurer celui-ci, ou, d’une autre manière, la Sainte Sindone ?
Le possesseur de ces saintes reliques ne devait-il pas embrasser la foi et leur rendre l’honneur qui leur est dû ?
Selon l’Évangile, il advint qu’un des bourreaux toucha la très sainte tunique du Sauveur ; et cependant ce vêtement très saint passa chez des chrétiens d’Orient, et d’eux aux moines d’Argenteuil près de Paris (1), et de là à Robert, abbé du mont Saint-Michel, auteur du XIIᵉ siècle.
Faut-il donc refuser toute valeur à notre Sindone ?
VII.
Il n’y a pas lieu de condamner l’opinion de Bonafamia et d’autres écrivains, lesquels ont supposé que, comme beaucoup d’autres monuments de la Passion du Christ, elle passa entre les mains de Nicodème ; puis, de Jérusalem, elle fut portée dans le royaume d’Agrippa, ami des Romains, et ensuite ramenée dans cette ville vers le temps de l’empereur Trajan.
Quant à Nicodème, il existe une tradition constante selon laquelle, chassé du Sanhédrin, il…
(1) Rapporté dans l’Histoire ecclésiastique de Fleury, année 1156, où il est dit qu’elle fut retrouvée dans ce monastère, qu’elle était de couleur rougeâtre et sans couture.
fut tenu caché par Gamaliel dans une maison de campagne, située à quatorze milles de Jérusalem ; et que celui-ci, afin de nourrir sa piété, y conserva, avec notre Sindone, plusieurs reliques du Sauveur ; et qu’à la ressemblance de cette image empreinte, il forma le Saint Visage vénéré dans la cité de Lucques ; et qu’enfin, aspirant à son retour vers la contemplation des choses célestes, il vécut là de nombreuses années, jusqu’à ce que, découvert par les Juifs, il fût tué, et que, sur l’ordre du prélat Gamaliel, il fût enseveli dans le même monument creusé dans cette même demeure (1).
VIII.
Les premiers et ultimes points de cette tradition sont suffisamment étayés par la révélation faite au temps de l’empereur Honorius au prêtre Lucien, relativement au lieu où reposaient les corps de saint Étienne, de Gamaliel, de Nicodème et d’Abibon ; ce que rapportent les historiens ecclésiastiques (2).
Quant à la formation du Saint Visage, semblable à l’image exprimée sur notre Sindone, les premiers chrétiens — remarque un érudit récent, auteur de la Vie de saint Paul —, qui appartenaient à la secte de Nicodème, avaient pour coutume d’apprendre quelque art mécanique, pour se procurer
(1) Voir l’article « Simon » dans la grande édition de la Bible, art. Nicodème.
(2) Voir Fleury, liv. XXXIII, § 22.
de quoi vivre selon les circonstances, comme le fit parfois l’Apôtre, en travaillant de ses propres mains (1) ; et par conséquent il n’y a rien d’étonnant à ce que Nicodème, bien qu’il fût prince des Juifs, ait su filer et coudre.
En second lieu, quiconque aura examiné avec attention l’un et l’autre visage aura, sans erreur, observé dans les deux une semblable expression de majesté, à l’exception toutefois que, dans notre Sindone, cette expression est accompagnée de bonté mêlée de mansuétude.
N’ayant pu comparer directement ces deux effigies originales, l’érudit abbé Barucchi, professeur de l’Université royale, personnage d’une érudition très vaste et très renommé dans toute la République des Lettres, m’a communiqué une ancienne monnaie de Lucques, sur laquelle figurait le vultus Sanctus. Je l’ai comparée avec le visage de Jésus-Christ tel qu’il est exprimé sur la très louée Sindone des Très Sérénissimes Princesses Marie-Catherine et Marie-Françoise, et j’y ai retrouvé ce que l’on suppose selon Bonafamia.
(1) « Paul… arriva à Corinthe ; il trouva un Juif nommé Aquila, originaire du Pont, récemment venu d’Italie avec Priscille… et comme ils exerçaient le même métier, il demeura chez eux et travaillait ; car ils étaient fabricants de tentes. » (Actes des Apôtres, XVIII, 2–3)
IX.
Nicodème étant mort, les chrétiens de Jérusalem sachant bien, selon la prédiction du Sauveur, que la ruine de cette métropole était imminente, ils se retirèrent dans la petite ville de Pella, dans le territoire d’Agrippa, s’y rendant, comme le rapportent communément les auteurs ecclésiastiques, avec les objets du culte sacré, et tout ce qui appartenait au saint ministère ; mais, dira peut-être quelqu’un, ont-ils aussi emporté là-bas notre Sindone ?
Certes, les auteurs mentionnés ne précisent pas quelles furent les choses qu’ils emportèrent dans ce pays pour les soustraire aux armées romaines, et ils ne rapportent pas en particulier que notre relique ait été transportée avec ces monuments de la Passion et de la mort du Sauveur ; toutefois, puisque ces objets pouvaient être transportés, pourquoi ne l’auraient-ils pas été, même de façon cachée ?
X.
Que les chrétiens de Jérusalem, avant de se retirer de cette ville, aient caché en quelque lieu secret notre Sindone avec d’autres souvenirs du Christ, cela ne paraît nullement improbable ; compte tenu des continuelles rébellions des Juifs, et de l’acharnement inflexible des Romains à les soumettre, indépendamment des fréquentes révélations dont Dieu favorisait les premiers fidèles, il était aisé de comprendre qu’il n’existait plus de lieu sûr en Judée, et que, s’ils jugeaient opportun de transporter hors du pays les objets appartenant au saint ministère, bien qu’ils pussent ailleurs pourvoir à ces choses avec plus de facilité, comme leur piété le permettait ensuite de ne pas exposer à un danger manifeste de profanation un monument aussi précieux et sacré que notre Sainte Relique ?
Et ici, ô combien grand est le silence, depuis le temps où les événements de l’histoire ecclésiastique furent écrits par Hégésippe, depuis la Passion de Jésus-Christ jusqu’à son époque, c’est-à-dire jusqu’environ l’an 180 de l’ère vulgaire, dans lesquels les auteurs ont noté le jour même de sa mort !
Cet écrivain, duquel on tire en général le récit historique le plus exact, succinct et d’un style simple, selon saint Jérôme (1), rapporte point par point ce qu’accomplirent les premiers fidèles, et ce qui advint à toute l’Église de son temps ; et il est permis de supposer qu’il aurait transmis à la postérité un bon nombre de renseignements concernant la vénération universellement professée à l’égard de notre Sainte Relique, ainsi que des autres monuments du Sauveur.
Voici comment parle le saint Docteur :
« Hégésippe, très proche des temps apostoliques, retraçant toute l’histoire ecclésiastique depuis la Passion du Seigneur jusqu’à son époque, ayant composé cinq livres d’un style simple, afin de transmettre à l’utilité des lecteurs ce qu’il avait appris et observé, exposa ainsi son caractère. »
(1) In Catalogo, cap. XXII.
et ainsi, réunissant de nombreuses choses utiles à l’avantage des lecteurs, il composa cinq livres d’un style simple, afin d’exprimer la manière de parler de ceux dont il retraçait la vie.
XI.
Les chrétiens revinrent de Pella à Jérusalem vers l’an 100 de l’ère vulgaire, voyant que la ville était de nouveau rétablie sous le nom d’Aelia ; et il est très vraisemblable que, s’ils avaient emporté avec eux notre Sindone, ils l’y aient alors rapportée ; mais parce que les Juifs, en raison de nouvelles et incessantes rébellions, furent chassés de Jérusalem, même les chrétiens — qui jusque-là étaient des Juifs convertis — durent sortir ; et ce fut alors que l’Église de Jérusalem commença à être composée uniquement de gentils venus à la foi.
Ce qui advint en cette occasion à l’égard de notre Sainte Relique est absolument inconnu ; c’est pourquoi, à son sujet, dans les commentaires suivants de ce livre, je ne procéderai que par conjectures ; mais, par des arguments certains, je démontrerai la fausseté de diverses opinions tenues par beaucoup pour vraies ou extrêmement probables.
COMMENTAIRE II
S’il faut admettre l’opinion de ceux qui pensent que notre relique a été tenue cachée pendant plusieurs siècles par les chrétiens de Syrie.
I.
Notre Pingon suppose que le dépôt incomparable de la Sindone est passé de main en main entre des personnes de premier rang, et qu’il fut, par elles, conservé avec diligence, jusqu’à ce qu’il parvînt au pouvoir des rois de Jérusalem, au temps des croisades : has Sindonis exuvias, et incomparabilem thesaurum semper ad viros Principes, et potentes rerum quasi per manus traditum, et commendatum… hinc ad Hierosolymitanos Reges pervenisse non ambigam.
S’attachant à l’avis de Bonafamia, cet auteur précise le fait de la manière suivante : « Rapportée à Jérusalem, cette très sainte relique de la Sacrée Sindone demeura auprès des ecclésiastiques durant tous les siècles qui suivirent Trajan jusqu’à Héraclius, lequel régna l’an 614, et qui fut vaincu par les Turcs, lesquels furent pendant quelque temps maîtres de la Palestine…
Ce ne furent pas les Turcs seulement, mais après eux toute cette célèbre lignée des rois de Jérusalem de la maison de Lorraine » ; ainsi s’expriment également, en général, les autres écrivains opprimés (1) ; mais il me paraît absolument contraire au dessein de la Providence divine, et aux circonstances de ces temps-là, que notre Très Sainte Sindone soit passée de la sorte directement des uns aux autres, et cela à Jérusalem, ou du moins en Palestine ; il est au contraire bien plus conforme à la vérité de supposer que, depuis le retour susmentionné des chrétiens juifs de Pella, leur seconde sortie de Jérusalem se soit faite de manière cachée, et n’ait été portée à la connaissance commune que par des écrits plus tardifs.
(1) Voir la Préface, n. I, p. 14 et 15.
II.
L’esprit de sainteté dont ces fidèles étaient particulièrement animés, et les fréquentes révélations dont Dieu les favorisait, ne laissent aucun doute sur le fait qu’ils comprirent que le temps n’était pas encore venu de pouvoir, en toute liberté, honorer publiquement les souvenirs du Sauveur et de tant d’autres martyrs illustres que nous vénérons aujourd’hui avec solennité.
Ils observaient combien était grande la sollicitude des autres chrétiens répandus dans le monde entier, et en particulier celle des écrivains ecclésiastiques, pour cacher aux gentils les mystères ineffables de la religion, afin que les reliques des saints ne fussent pas profanées ;
ils voyaient enfin que les infidèles eux-mêmes, pour empêcher la vénération des lieux sacrés, saints, consacrés par la naissance, la passion et la mort de J.-C., ne songèrent pas à les détruire, comme ils l’auraient aisément pu ;
mais, coopérant aux desseins de la Providence divine, qui ne réservait pas encore aux autres le culte public, ils se cachèrent sous une grande masse de terre, sous laquelle on put ensuite édifier des temples en l’honneur de fausses divinités, comme on le lit chez Eusèbe de Césarée, Théodoret et cent autres auteurs d’histoire ecclésiastique qui en parlent abondamment.
Il est donc croyable que les chrétiens de Jérusalem, attentifs à admirer et prompts à suivre les desseins du Seigneur et les exemples de toute l’Église, aient avec diligence tenu cachée notre Sainte Relique, attendant le temps opportun pour lui rendre l’honneur qui lui est dû.
III.
Cette hypothèse devient d’autant plus probable qu’il est facile de reconnaître, et même manifeste, que la Palestine, et plus généralement la Syrie, en raison de leur situation aux confins de l’Empire romain et de la proximité de la Perse, furent réellement exposées à de fréquentes, continues et terribles dévastations.
Il est vrai qu’outre les temps d’Hadrien, vers l’an 134, pour réprimer les rébellions toujours renaissantes des Hébreux, les généraux des légions romaines, Tinnius Rufus et Julius Sévère, ravagèrent avec le fer et le feu plus de mille places remarquables, et réduisirent la Judée en un véritable désert ; mais la Syrie ne dut-elle pas souffrir de maux semblables, à titre d’exemple, vers la trentième année environ du règne de Sapor Ier ?
Il est notoire que, tous les l’assauts des empereurs romains, furent souvent contrariés par la ruine des pays dévastés par leurs armées ; et l’empereur Valérien lui-même eut le malheur de tomber vivant entre les mains du vainqueur, et d’y être traité en personne de façon barbare (1).
Or, en ces temps-là, et en d’autres encore d’atroces guerres, et plus encore au milieu des persécutions très cruelles qui se déchaînaient simultanément contre l’Église, comment les fidèles auraient-ils pu conserver intacte notre relique sacrée, si elle n’avait pas été tenue soigneusement cachée pendant longtemps ?
IV.
Puis, au cours du temps où la paix fut accordée à l’Église par l’empereur Constantin, au commencement du IVᵉ siècle, lorsque, par l’œuvre de sainte Hélène, la croix fut retrouvée, le Calvaire purifié, et les autres saints monuments délivrés des profanations des gentils, ceux-ci furent-ils enfermés dans de très somptueuses églises ?
Qui peut en douter, alors que nous manquons de documents permettant d’en juger autrement, et qu’on peut raisonnablement inférer que, dans de telles circonstances, furent également découvertes les saintes mémoires du Sauveur, et peut-être aussi la Très Sainte Sindone ?
Néanmoins, certains en ont pensé autrement (2), peut-être parce que l’on célèbre la fête de la Très Sainte Sindone immédiatement après l’Invention de la Sainte Croix ; mais ce jour fut fixé parce que, le 11 juillet, la Sainte Relique étant solennellement exposée le vendredi, les fonctions du vendredi et du samedi saints en empêchaient la célébration de la messe et de l’office qui avaient été concédés par le Souverain Pontife susmentionné.
(1) Les historiens rapportent que, lorsque Sapor voulait monter à cheval, il posait le pied sur le cou de Valérien pour s’en servir comme d’un marchepied, au lieu d’un escabeau.
(2) Voir la note 46 de la dissertation de Perolis sur la Passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ, p. 79.
Du reste, depuis l’époque de l’Invention de la Croix, nous trouvons qu’il est souvent fait mention non seulement de cette croix, mais encore des clous, de l’éponge, de la lance, de la couronne d’épines, et de beaucoup d’autres instruments de la Passion (1) ; nous lisons de plus qu’avec quels sentiments de jubilation et avec quelle dévotion ils furent cachés et vénérés tour à tour, tantôt pour les soustraire aux armées de Sapor II, tantôt à celles de Chosroès, tantôt encore lorsque, sous le califat d’Omar, ils furent transportés ailleurs, et surtout à Constantinople (2) ; mais on ne trouve nulle part mention expresse de notre Très Sainte Sindone.
(1) Il est notoire, par exemple, que sainte Hélène, en l’an 326, envoya à l’empereur Constantin son fils une partie de la Croix et les clous (Théodoret, liv. I, ch. 28 ; Rufin, liv. I, ch. 28 ; Socrate, liv. I, ch. 17 ; Cyrille de Jérusalem, Lettre à Constantin le Grand). La lance et l’éponge furent transportées à Constantinople ; la lance fut sauvée des mains des Perses qui ravageaient la Syrie. Voir Fleury.
(2) En 635, sous le règne de l’empereur Héraclius, Jérusalem étant sur le point de tomber sous la domination des musulmans, on fit transporter à Constantinople les grandes portions de la Croix restituées par les Perses. Voir Théophile.
Qui est-ce donc qui n’en aurait pas conservé un souvenir distinct ?
Où sont les Églises, ou quelles sont les personnes hors de Syrie, auxquelles on puisse dire qu’elle soit parvenue, ou qu’elle ait été rendue publique, ou honorée par un culte avant le IIᵉ siècle ?
Ce silence manifeste montre qu’elle ne fut pas transportée hors de Syrie, et qu’elle demeura toujours en mains privées, religieusement conservée en secret, sans que d’autres sussent le lieu où elle était jalousement gardée.
V.
Et ici deux choses doivent être observées : la première, qu’il ne faut pas trouver étrange que, dans les premiers siècles de l’Église, on ne trouve pas faite une mention ouverte de notre Sainte Sindone, ni qu’elle soit distinguée des autres par le portrait du mort divin Sauveur ; et la seconde, que, la Palestine et en général toute la Syrie comptant un plus grand nombre d’Hébreux que toutes les autres parties de l’Empire romain, on y avait à leur égard quelque ménagement, les évêques ne voulant pas leur donner occasion de scandale en leur parlant d’images qu’ils tenaient pour des abominations.
Quiconque lit les histoires ecclésiastiques des premiers temps s’aperçoit facilement que, dans les Églises de ces pays-là, il devait y avoir très peu d’images, et que les saints pasteurs en parlaient avec d’autant plus de réserve ; tandis qu’en Occident, au contraire, elles étaient honorées avec toute liberté, et l’on en parlait fréquemment, selon les circonstances (1).
(1) Voir Fleury, Histoire ecclésiastique, liv. XII.
VI.
La seconde chose à considérer est l’admirable conduite de Dieu dans le gouvernement de son Église.
De même qu’il n’a pas fait surgir tous ensemble, mais en des temps divers, et selon les besoins particuliers de celle-ci, certains Saints plus renommés, qui rappelèrent les pécheurs dans le droit chemin et ravivèrent la ferveur des fidèles, ainsi n’a-t-il pas voulu que, dans un même temps, se rendissent publiques et fussent solennellement vénérées les plus précieuses reliques ; afin que la nouveauté du don rendît les esprits plus attentifs aux faveurs divines, et qu’ils fussent davantage émus à la vue des grâces signalées qui accompagnaient leur manifestation.
Il suffit de jeter un regard sur l’histoire ecclésiastique pour voir confirmée mille fois la vérité de ce que j’affirme.
Et sans sortir du sujet, il est certain que, dans les premiers temps, l’Église avait souffert le martyre des Saints Apôtres, et qu’avant eux étaient déjà morts les anciens Saints Prophètes ; et néanmoins, soit par révélation divine, soit par une disposition particulière du Seigneur, leurs corps ne furent pas tous retrouvés, et ce ne fut qu’après plusieurs siècles que certains d’entre eux le furent : ainsi le corps de saint Barnabé Apôtre fut retrouvé en 487 à Chypre sous un arbre, à peu de distance de Salamine (1) ; ainsi encore, à l’époque de l’empereur Théodose le Grand, par révélation divine
(1) Martyrologe romain, au 11 juin.
faite à Zébennos, évêque d’Éleuthéropolis, on retrouva à Célia les corps des prophètes Michée et Abacuc (1).
Il en est de même, dit-on, des reliques de tant de célèbres martyrs, comme celles de saint Jean-Baptiste, de saint Étienne, de saint Timothée (2), retrouvées seulement à une époque, et d’autres à une autre, selon les desseins de Dieu et selon ce que requéraient les circonstances particulières de l’Église ; si bien qu’il ne doit pas paraître étonnant le silence des anciens au sujet de notre Sindone, ni même qu’elle fût demeurée cachée, en attendant le temps fixé par la providence de Dieu pour lui rendre un culte public et solennel.
VII.
Mais ce temps n’était pas encore venu, d’autant plus que s’annonçaient les funestes persécutions de Léon l’Isaurien, de Constantin Copronyme, de Léon l’Arménien et d’autres empereurs grecs contre les saintes images : persécutions qui, commencées vers l’an 724, contraignirent diverses Églises à les transporter en Occident pour les soustraire aux profanations, comme on le voit pour l’image du Sauveur appelée le Suaire de
(1) Sozomène, liv. VI, chap. 5 ; voir aussi le Martyrologe romain au 15 janvier.
(2) Le corps de saint Timothée fut retrouvé au temps de l’empereur Justinien, de même que celui de saint André apôtre et de saint Luc dans l’église des Saints-Apôtres à Constantinople. Cf. Procope, Histoire de son temps.
saint Sylvestre de Rome (1) ; et il en fut de même lorsque, au XVe siècle, divers États tombèrent sous la domination des Turcs (2).
Si, en ces temps-là, notre Sainte Sindone avait été exposée à la vénération publique, ou du moins généralement connue, on aurait sans doute pris la précaution de la transporter aussi en Occident, afin qu’elle n’encourût pas le sort de tant d’autres [reliques] amplement profanées et brûlées.
VIII.
Il est vrai que la Syrie, depuis l’an 636, n’était plus sous la domination des Grecs, puisque cette région avait été conquise cette année-là par le calife Omar, et demeura aux mains des successeurs musulmans jusqu’au temps de la première croisade ; Mais si les empereurs iconoclastes trouvèrent des moyens de se venger de saint Jean Damascène, qui, en Syrie, écrivait contre eux avec tout l’ardeur possible, en défendant le culte des saintes images (3) auraient, par hasard,
(1) L’opinion la plus commune veut que ce soit ce jour-là que se célèbre la commémoration au Ménologe grec, le 9 août (cf. supra, p. 82), et que par les moines de Constantinople elle ait été portée à Rome au temps du maudit Constantin Copronyme.
(2) Voir l’ouvrage du P. Pier Antonio del Borghetto, Oraz. in lode della B. V. di Rapallo. Voir aussi l’Histoire de la B. V. du Bon Conseil.
(3) Ils envoyèrent au calife de Damas une lettre, qu’ils supposaient écrite par le Saint, dans laquelle celui-ci l’invitait à venir à la reconquête de la Syrie. Le calife, prévenu contre cette ruse, fit sur-le-champ couper la main droite, laquelle lui fut ensuite rendue saine et sauve par la Sainte Vierge.Voir Cellier, Histoire des auteurs ecclésiastiques, tome X, page 111.
trouvé peu de moyens pour enlever des mains des fidèles une image aussi vénérable que celle de notre Sindone, si elle avait été honorée publiquement, ou du moins si elle était parvenue à la connaissance du public.
Combien durent se donner de peine les habitants d’Édesse pour conserver l’image du saint visage du Christ, dont il a été parlé ci-dessus (1) !
Eux aussi furent parfois contraints de la cacher, et elle demeura cachée pendant de nombreuses années (2).
IX.
Les musulmans eux-mêmes, bien qu’en général ils laissassent vivre en paix les nombreux chrétiens de leurs États, n’étaient nullement favorables aux saintes images ; au contraire, ils les regardaient, et les regardent encore aujourd’hui, comme un culte idolâtrique.
Ainsi, en l’an 723, un Juif de Laodicée, ayant vainement promis trente années de règne à un nouveau calife nommé Yazid, s’il faisait enlever les images des églises des chrétiens, celui-ci envoya aussitôt dans tous ses États des ordres extrêmement sévères contre celles-ci (3) ; ordres qui toutefois ne produisirent aucun effet, puisque l’année suivante ledit prince mourut, et que ses successeurs laissèrent les choses dans l’état antérieur. »
(1) Saine et sauve restituée. — Voir Cellier, Histoire des auteurs ecclésiastiques, tome X, page 111.
(2) Voir ci-dessus, page 85.
(3) On peut lire Évagre, historien vivant à l’époque de Cosroès, vers le milieu du VIᵉ siècle.
X.
De cette aversion des Mahométans pour les saintes images, comme aussi de leur être tenues cachées, il ne s’ensuit nullement par conjecture qu’il n’existait pas, mais qu’il existait une autre Sindone sépulcrale de Jésus-Christ, ne contenant pas d’image, et tissée d’un lin très fin, qui venait d’Orient et fut envoyée en don à l’empereur Charlemagne vers la fin du VIIIᵉ siècle, et qui est celle que l’on vénérait à Compiègne.
De qui ce Prince l’a-t-il reçue ? On l’ignore assurément ; et je serais d’avis qu’il l’a reçue du calife Aaron, c’est-à-dire Haroun-al-Rachid, lequel professait pour lui la plus haute estime. On lit en effet que, pour ce motif, il lui envoya divers présents et les clefs du Saint-Sépulcre (1) ; et qui sait si, parmi ces dons, ne se trouvait pas la Sindone dont il s’agit ?
Dans l’histoire, les exemples de semblables présents envoyés par des princes mahométans à des princes catholiques ne manquent pas. Hugues XI et Charles VIII, son fils, par exemple, reçurent de Bajazet II l’offrande de toutes les reliques qui se trouvaient à Constantinople lorsque cette ville fut prise,
(V. Fleury, Histoire ecclésiastique, livre XLV, vol. I.)
s’ils faisaient en sorte, par leur pouvoir, que par les chevaliers rhodiens, ou hospitaliers, il lui fût remis entre les mains Zizim, son frère, qui s’était réfugié auprès d’eux (1).
XI.
Charlemagne conserva à Aix-la-Chapelle la Sindone reçue, et, en l’an 840, Charles le Chauve la fit transporter à Compiègne, où elle fut jalousement gardée. On raconte que la reine d’Angleterre Mathilde fit présent, pour cet objet, au roi Philippe de France, d’une cassette d’or, ornée de pierres précieuses, et d’un instrument fabriqué en l’an 1516, couvert entièrement de chiffres (2).
On dit que, du temps de François Ier, il s’était écoulé quatre cent vingt-quatre ans depuis qu’elle n’avait pas été montrée publiquement.
(1) Comines, Mémoires. Bosio, Histoire de Rhodes, tome II.
(2) De linteis, chap. XXII.
COMMENTAIRE III
On répond à la difficulté de certains, lesquels, se donnant à croire que notre Sindone est le Sudarium capitis dont parle le vénérable Bède, prétendent qu’elle aurait été généralement connue dès avant les Croisades, et honorée par un culte public et solennel.
I.
Il a été indiqué ci-dessus (1) que, du temps de Bède, on conservait à Jérusalem une Sindone sépulcrale de Jésus-Christ, appelée Sudarium du chef, Sudarium capitis. De cette Sindone, après avoir rapporté l’éloge que lui adressa ce Père illustre de l’Église, et qu’elle fut retirée du sépulcre par un Israélite croyant en Jésus-Christ, il poursuit en rapportant ce qu’un évêque des Gaules, du nom d’Arculfe, vit et apprit à son sujet en Terre Sainte, et ce qu’il raconta à un certain Adamnan, abbé d’Hy en Hibernie, c’est-à-dire en Irlande, à savoir que, dans la maison de ce fidèle Israélite, cette Sindone fut une source, entre autres, de bénédictions temporelles ; et qu’à sa mort, ayant préféré l’un de ses fils à la possession de ladite Sindone comme héritage terrestre, celui-ci devint pauvre avec le temps, tandis que l’autre, au contraire, devint riche, ayant préféré à la richesse la Sindone ;
(1) Voir ci-dessus, p. 120.
jusqu’à la cinquième génération, elle fut possédée par des hommes fidèles et pieux ; puis, tombée ensuite entre les mains d’infidèles et d’impies, elle fut remise, par contrat, à une personne chargée de sa garde ; et le roi sarrasin Majavias, pour laisser la décision au Sauveur lui-même, la fit jeter dans les flammes en présence de tout le peuple ; mais elle fut rapidement enlevée en l’air, s’y maintint longtemps, presque en planant à la manière d’un oiseau ; et enfin, descendue dans le sein d’un chrétien, elle fut profondément vénérée par tout le peuple, et dévotement baisée.
« Un Juif, à sa mort, interrogea ses fils à qui le Seigneur Sudarium, lequel leur père voulait accepter à la place de biens terrestres« Le frère aîné choisit le plus grand trésor des biens, le cadet choisit le Suaire ; et aussitôt les richesses de celui-là diminuèrent jusqu’à la pauvreté, tandis que celles du frère, avec la foi, augmentèrent, au point que, jusqu’à la cinquième génération, les fidèles le conservèrent.
Puis, après de longs litiges, dans lesquels les chrétiens affirmaient être les héritiers du Christ, tandis que les infidèles se disaient héritiers de leurs pères, Majuvias, roi des Sarrazins (1), qui vécut à notre époque, fut requis comme juge. Celui-ci, ayant allumé un grand bûcher, pria le Christ, en tant que juge, lui qui avait daigné porter ceci sur sa tête pour le salut des siens.
(1) Parmi les rois sarrasins, on a retrouvé Majavias, dont parle Calife Moavia, lequel gouvernait précisément la Palestine vers l’an 677, et de qui l’on rapporte qu’il observa pendant trente ans la trêve conclue avec l’empereur Constantin Pogonat, ne molestant pas, mais au contraire favorisant les chrétiens de son domaine, comme on peut le voir dans les Histoires ecclésiastiques, et en particulier dans celle de Fleury, livre XL, n. 1.
Le Suaire, donc, lancé dans le feu, s’échappant par un rapide enlèvement, s’envole, et, longtemps, au sommet de l’air, comme en jouant, voltige ; enfin, sous les yeux de tous les spectateurs, il se déposa doucement dans le sein de quelqu’un du peuple chrétien, ce que bientôt tout le peuple saluait et baisait avec la plus grande vénération (1). »
II.
Ce Sudarium étant assez grand, puisque, selon l’attestation du même auteur, il avait huit pieds de longueur (habebat autem longitudinem pedes octo), presque tous ceux qui ont possédé une Sindone d’une certaine ampleur se sont légèrement persuadés que c’était celle de Bède. Voyons-en quelques exemples. Les auteurs de la Gallia Christiana (2), en parlant dans ces termes de la Sindone de Cadouin, selon l’opinion d’un auteur anonyme de ce lieu, qui en a écrit l’histoire :
« Hic asservatur sacrum Christi Sudarium a quodam Sacerdote Petragoricensi illuc ex Oriente allatum, de quo venerabilis Beda de locis Sanctis » ;
c’est-à-dire :
« Ici est conservé le saint Sudarium du Christ, apporté d’Orient par un prêtre du Périgord, duquel parle le vénérable Bède dans le livre des Lieux saints ».
Chifflet (3) ne doute pas d’affirmer avec franchise
(1) De locis Sanctis, chap. V.
(2) Gallia Christiana, t. II, p. 1538.
(3) De linteis, chap. VI.
que la Sindone de Bède soit celle de Besançon, apportée de Palestine dans cette cité en l’an 1100 par son évêque, appelé Hugues, et par d’autres (1) Célédoniens, ou bien par quelques ecclésiastiques qui l’accompagnèrent lors de la première Croisade sous Godefroy de Bouillon.
III.
Afin de ne pas laisser un vide assez considérable dans les annales de notre sainte relique, et de la concilier avec une plus grande vénération, en rapportant des prodiges à la merci de Dieu opérés aussi en nos temps, certains anciens écrivains supposèrent qu’avec certitude Bède parlait en réalité de notre Sindone, et que sur ce récit se fonde l’histoire. Voici les paroles de Bonafamiglia :
« Cette Sindone, comme le raconte Bède, et comme on le transmet en Savoie, est, selon les docteurs faisant autorité, ce Sudarium que laissa écrit saint Jean, lequel, entrant avec Pierre dans le sépulcre, le trouva séparé, et enveloppé à part en son lieu propre » ;
et ensuite il parle comme appartenant à notre Sindone de ce qui est rapporté ci-dessus concernant le Sudarium du chef de Jésus-Christ (2) ;
(1) La Martinière, Dictionnaire géographique, art. Besançon.
(2) Compendio dell’istoria della SS. Sindone.
et du même avis est Mallonio, lequel écrit ainsi sans détour : scienti igitur, per Sudarium quod fuit super caput Jesu, Sacrosanctam Sindonem, cujus magnalia explicanda , le très pieux évêque de Bologne, Paleotti, l’a compris de façon très intelligente, comme il apparaît clairement par la manière dont il recueille le passage du livre de Bède Des Lieux Saints (1) ;
« Sachons donc tous que, par le Sudarium qui fut sur la tête de Jésus, on doit entendre la très sacrée Sindone, ce que s’applique à expliquer le très pieux évêque de Bologne (Paleotti), comme on le déduit de Bède dans le livre des Lieux Saints ».
IV.
Si ce qu’affirment ces auteurs était vrai, alors serait totalement fausse mon hypothèse, à savoir que notre Sindone demeura généralement ignorée avant les Croisades, et ne fut pas publiquement vénérée. Je serais bien en peine d’adhérer à leur sentiment si l’amour de la vérité me le permettait ; mais je vois bien que cela ne peut en aucune manière se concilier avec celui-ci. En effet, on ne trouve pas que Bède soit l’auteur de l’ouvrage cité De locis Sanctis, parce qu’il ne figure pas dans le catalogue de ses livres publié par lui-même en l’an 731 ; et il est certain qu’il ne survécut que quatre ans à la publication de ce catalogue, étant mort, selon ce que rapporte le P. Cellier (2), le 24 mai 735. Il pouvait donc
(1) Jesu Christi stigmata Sacrae Sindoni impressa etc., in cap. I, Paleotti.
(2) Tome XVIII, Histoire générale des auteurs sacrés et ecclésiastiques, p. 3.
entre-temps écrire l’ouvrage dont il est question, d’autant plus qu’il s’agissait seulement de réduire en un compendium les mémoires de ce même sujet. Il est certain que, jusqu’à sa mort, il continua d’instruire ses disciples, et que l’auteur lui attribue ce petit livre en donnant pour preuve l’épigramme par laquelle il se termine, analogue au titre De locis Sanctis libellus, quem de opusculo majorum abbreviando Beda composuit, et conforme tant à son style qu’au caractère de sa belle âme :
Descripsi breviter fines, situsque locorum
Pagina sacra magis, quae memoranda refert.
Beda, sequens veterum monumenta, simulque novorum
Charta magistrorum, quae sonet insignis.
Da Jesu patriam semper tendamus ad illam,
Quam beat aeternum visio summa tui.
V.
Quant à la vérité des faits rapportés par cet auteur, si je n’affirme rien au sujet de ce qui aurait eu lieu aux premiers temps chez les possesseurs du Saint Sudarium, bien que l’arche d’Israël ait également été une source de bénédictions temporelles dans la maison d’Obed-Édom (1), je ne doute nullement, pour ce qui est de la certitude du miracle accompli sous les yeux de celui qui le raconte, c’est-à-dire de l’évêque Arculfe, personnage chez qui l’on connaît bien la prudence à observer avant de supposer certain un miracle ;
(1) Livre des Rois, chap. VI.
mais, pour ce qui concerne notre propos, je dis que, pour deux raisons, le Sudarium de Bède n’est pas notre Sindone.
VI.
Et premièrement, on ne lit pas dans le texte en général que cette Sindone fût longue de beaucoup de pieds, comme le dit Bonafamiglia, mais précisément de huit pieds : habebat autem longitudinis pedes octo ; de sorte qu’on ne peut soupçonner que Bède se soit trompé en l’indiquant, d’autant plus qu’il la compare à celle d’une autre Sindone, dont il affirme qu’elle était quelque peu plus grande : aliud quoque linteum in Ecclesia illa asservatur aliquanto majus ; on ne peut pas davantage soupçonner qu’il y ait là une erreur d’impression, puisque, pour le nombre indiqué, concordent toutes les éditions, dont cinq sont citées par le P. Cellier (1) ; il n’y a pas non plus lieu de supposer qu’il s’agisse ici d’autres pieds, anglais ou français, ou de Mallonio (2), ces pieds étant anciens et notoirement différents des récents (3) ; puisque les mesures assignées dans le même livre (4) à la longueur de la table du repas sur laquelle fut placé le corps de Jésus-Christ dans le sépulcre sont…
(1) Tome XVIII, p. 34.
(2) Chap. III, Paleotti.
(3) Le pied anglais est au pied parisien comme 15 : 16 ; puisqu’on suppose celui-ci divisé en 1440 parties, tandis que l’autre n’en contient que 1350. On observe en outre que le pied de Paris est approximativement égal à sept onces et huit lignes de notre pied liprand.
(4) De locis Sanctis, chap. II.
les mêmes mesures, telles qu’elles sont indiquées par les historiens et les voyageurs (1), c’est-à-dire sept pieds parisiens : longitudinis septem pedum trium mensura palmarum pavimento altis eminent ; donc, la longueur de notre Sindone étant de douze pieds parisiens, on ne peut dire qu’elle soit le Sudarium dont parle le vénérable Bède.
VII.
L’autre raison est que cet auteur ne fait mention d’aucune image du Sauveur existant dans le Sudarium du chef, et il aurait bien plutôt omis cette circonstance très importante, s’il l’avait connue (2) ; car, au sujet des images de Syrie (3), il n’en doutait nullement, pas plus que ne doutaient les auteurs des mémoires sur lesquels il composa son livre. Bien qu’en parlant, dans le même chapitre, de la foule, il fasse à peine mention d’une autre Sindone, non seulement il affirme qu’elle était rouge d’un côté et verte de l’autre, mais encore qu’elle contenait l’image du Sauveur avec celle des douze Apôtres : aliud quoque linteum aliquanto majus in Ecclesia illa asservatur, quod fertur a Sancta Maria contextum duodecim Apostolorum, et ipsius Domini continens imagines uno latere rubro, et altero viridi.
(1) Voir ci-dessus, p. 70.
(2) Voir ci-dessus, p. 136.
VIII.
Que Mallonio, Bonafamiglia et tous ceux qui ont affirmé que notre Suaire et celui dont il est question étaient une seule et même Sindone, se soient lourdement trompés, cela devient d’autant plus manifeste à cause de la diversité qui existe entre notre Suaire et le Suaire mentionné par saint Jean (1). »
J’accorde que ces deux termes, Sindone et Sudarium, se prennent quelquefois indistinctement (2) ; mais la Sindone dont parlent les premiers Évangélistes enveloppait le corps, et le Sudarium de saint Jean, Sudarium, quod fuerat super caput ejus, était destiné à couvrir la tête, et non à envelopper le corps. On démontre en outre, d’après le récit du rite des Hébreux pour ensevelir les morts de condition (3), que la Sindone, selon l’Évangile, est une chose distincte du Sudarium du chef. S’oppose encore à cette confusion l’avis de tous les exégètes, tels que Salmeron (4), le cardinal Tolet (5), Jansenius (6), lesquels, avec saint Augustin (7), distinguent nettement la Sindone du Sudarium. Je cite saint Augustin, parce que dans le texte mentionné ailleurs (8), il ajoute :
quamvis et propter Sudarium, quod capiti… adhibebatur, et institas, quibus totum corpus alligatum est , quia omnia de lino erant , etiamsi una Sindon ibi fuerit verissime dici potuit , ligaverunt illud;
Bien que, tant à cause du suaire qui était appliqué à la tête que des bandes par lesquelles tout le corps avait été lié, puisque tout était de lin, on ait très véritablement pu dire, même s’il n’y avait eu là qu’un seul linceul : ils l’avaient lié. »
(1) Jean, chap. XX.
(2) Voir ci-dessus, p. 41.
(3) Voir ci-dessus, p. 45.
(4) Tome II, traité 10.
(5) Supra il testo, ligaverunt illud linteis cum aromatibus.
(6) Concordia, chap. 144.
(7) De consensu Evangelistarum, n. 60.
(8) Voir ci-dessus, p. 65.
Ainsi, tant à cause du suaire qui était mis sur la tête que des bandelettes qui entouraient le corps, puisque toutes ces toiles étaient de lin, quand bien même il n’y aurait eu qu’une seule Sindone, on pouvait à juste titre dire qu’ils l’avaient lié avec des linges de lin. »
IX.
Mais si la Sindone de Turin n’est pas le Sudarium du chef, dont parle le vénérable Bède, quelle autre Sindone pourrait-elle donc être ? Chacun voit bien que la recherche de cette question ne relève pas du propos de cet ouvrage ; toutefois, pour trancher la question, trois choses devraient être connues : la première, la dimension précise du Sudarium utilisé pour couvrir la tête de Jésus-Christ, car bien qu’il ne s’agît en général que d’un petit linge, il se pourrait que Joseph et Nicodème aient pris à la hâte, en raison de l’imminence du sabbat, quelque linge un peu plus ample venu à leur main ; la seconde, la mesure des diverses autres Sindones, qui furent divisées en diverses parties selon d’autres usages, et dont l’issue est aujourd’hui ignorée. Sans cette mesure, comment pourrait-on établir une comparaison entre celles-ci et le Sudarium du chef ? La troisième, si l’on peut dire avec certitude que la Sindone de Bède ait reçu le nom de Sudarium du chef par un usage commun du peuple, précisément quant à la certitude qu’il ait été utilisé pour couvrir la tête de Jésus-Christ selon le rite des Hébreux ; mais ces trois points demeurent inconnus : est inconnue la première, parce que ni l’Évangile ni la tradition ne parlent de l’ampleur dudit Sudarium du chef du Sauveur ; est inconnue la seconde, en raison de l’impossibilité de retrouver et de réunir les parties des Sindones divisées, afin d’en déterminer la véritable grandeur ; est inconnue la troisième, par défaut de preuves, et à cause des erreurs fréquentes auxquelles le vulgaire tombe, particulièrement lorsqu’il s’agit des noms, comme on en donnera ci-après divers exemples.
X.
On ne doit donc pas être porté à croire que ce Sudarium du chef soit celui de Besançon, mais plutôt l’autre de Cadouin. Selon Chifflet, le Sudarium de Besançon était en vérité une toile assez fine, et consistante, ornée de diverses figures, et sa longueur correspondait parfaitement à celle du Sudarium de Bède ; ce serait donc pour cela le même ? Je crains que l’amour de la patrie n’ait fait dévier l’auteur de sa préface ; et, pour taire le fait que cette Sindone était cousue au milieu, contre l’usage général des Hébreux et d’autres peuples anciens de dissimuler les coutures, on n’apercevait dans cette même toile aucun vestige de toute la tête, ni des bandes qui, au-dessus dudit Sudarium, venaient enserrer tout le corps depuis le cou vers le bas. On voyait au contraire une esquisse de toute la partie antérieure de ce divin corps, et jusqu’à l’extrémité des pieds, à une certaine distance du bord de la toile. Si elle avait servi à faire l’office de Sudarium du chef, les pieds auraient dépassé la longueur du Sudarium, bien qu’elle fût de cinq de nos pieds liprands.
XI.
Le Sudarium de Cadouin était, outre qu’il avait la même longueur que celui de Bède, ne contenait aucune image du Sauveur, mais seulement quelques traces de la chevelure, selon ce que l’on lit dans la savante histoire manuscrite de notre très sainte Sindone conservée dans les Archives royales ; il était, de plus, imprégné de sang, d’huile et de parfums, ce qui convient à dire qu’ils furent répandus sur la tête du défunt avant de l’envelopper dans le Sudarium. Et en effet, il est rapporté chez saint Matthieu que cette femme, c’est-à-dire Marie, sœur de Lazare, ayant versé sur sa tête un vase de parfum précieux (1), bien que le fait fût mal interprété par ceux qui y assistèrent, dit qu’elle avait agi ainsi comme pour sa sépulture : mittens haec unguentum hoc in corpus meum ad sepeliendum me fecit (2) ; c’est-à-dire, selon ce que l’on lit chez saint Marc (3) :
elle a pris d’avance pour oindre mon corps en vue de la sépulture :
praevenit ungere corpus meum in sepulturam ;
(1) Saint Matthieu, chap. XXVI, v. 7.
(2) Saint Matthieu, chap. XXVI, v. 12.
(3) Saint Marc, chap. XIV, v. 8.
ils ne portèrent jamais atteinte à cet acte d’honneur et de religion. Dans les Bulles des Souverains Pontifes Clément III, Innocent VIII, Boniface VII, et de plusieurs autres Souverains Pontifes ; dans les chartes de donation des princes de France, d’Angleterre, d’Aragon, et de divers autres États, cités dans ladite Gallia Christiana, on suppose toujours qu’il s’agit du Sudarium du chef de Notre Seigneur ; et puisqu’il n’existe pas d’arguments positifs en sens contraire, rien ne nous empêche de dire qu’il est extrêmement probable que le Sudarium dont il est ici question soit celui de Cadouin, appelé aussi de Toulouse.
COMMENTAIRE IV
Il est faux et sans fondement de soutenir que notre Suaire serait une image miraculeuse de Jésus-Christ, solennellement vénérée à Béryte, en Syrie, dès le IVᵉ siècle.
I.
Au septième concile général de Nicée, tenu contre les iconoclastes en 787, on lut un écrit attribué à saint Athanase, contenant le récit d’un miracle survenu à Béryte, ou Barut, ville de Syrie, à propos d’une image de Jésus-Christ tirée par les Juifs, de laquelle sortit beaucoup de sang, et qui guérit un très grand nombre de malades. Cet événement a donné occasion à certains, indiqués dans divers documents conservés dans les Archives Royales, de croire que ladite image était celle de notre Suaire représentant le Sauveur dans l’état de sa Passion et de sa mort.
Mais si cette histoire était absolument fausse, ou si l’on avait quelque raison de douter de sa véracité, comme le prétendent Fleury (1) et de nombreux autres auteurs, il serait temps perdu de traiter la présente question ; mais ce serait un abaissement de l’art critique que de vouloir mettre en doute l’événement susdit.
(1) Histoire ecclésiastique, livre LXIV, n° 34.
II. Motifs du doute
1° parce que l’on ne trouve pas cette histoire rapportée dans les œuvres de saint Athanase ;
2° parce que d’autres écrivains anciens n’en font aucune mention, alors qu’il s’agirait pourtant d’un miracle très remarquable, comme la conversion de nombreux Gentils et de Juifs au christianisme ;
3° parce que le second concile de Nicée admet également comme authentiques des auteurs qui ne sont pourtant que des écrivains apocryphes, sans que cela ait constitué un obstacle à la rectitude des décisions du Synode, fondées sur des documents véridiques ; mais des considérations de ce genre suffisent à rendre douteux le fait dont il s’agit.
En premier lieu, cette narration n’est pas attribuée au grand Athanase, illustre défenseur de la foi catholique contre les Ariens et patriarche d’Alexandrie, mais simplement à un Athanase ; or, combien y a-t-il eu d’Athanase, du IVᵉ au VIIIᵉ siècle ? À l’époque de l’empereur Héraclius (1), nous avons un Athanase en Syrie, patriarche des Jacobites ; en 595, un autre Athanase, Isaac, sacerdoce et moine, connu sous le nom de saint Grégoire Mago (2) ; un troisième en 491, appelé par surnom Celetes, patriarche d’Alexandrie (3) ; un quatrième en 451, prêtre neveu de saint Cyrille et accusateur de Dioscore. Le cardinal Baronius, dans ses notes sur le Martyrologe romain, où il mentionne encore brièvement un cinquième Athanase, évêque en Syrie, bien qu’il ne soit compris que par conjecture parmi ceux qui ont été énumérés.
Il n’est pas non plus un obstacle que l’Athanase dont il est ici question soit appelé saint ; car un tel titre pouvait lui avoir été attribué en raison de son caractère épiscopal, comme dans le concile susdit on donna, entre autres, le titre de Très Saint à Pierre de Nicomédie, qui proposa la lecture de l’écrit en question : Petrus Sanctissimus Episcopus Nicomediae dixit : librum defero Sancti Athanasii, et Sanctae Synodo offero ; de sorte que quelqu’un des Athanase énumérés ait pu être l’auteur de la narration du prétendu miracle ; et, bien que cela ne soit pas évident, on voit cependant clairement que, dans l’œuvre du célèbre saint Athanase, on ne doit pas pour autant dire que le fait soit fabuleux, puisque le récit n’est pas de l’auteur auquel on l’attribue ; et combien d’événements sont très certains, bien qu’ils soient rapportés dans des livres supposés ? Vigile de Tapsus, par exemple, afin de ne pas exciter davantage la persécution suscitée par les Vandales contre l’Église, cacha son nom et publia, sous celui des Pères les plus célèbres, de nombreux écrits contenant des événements anciens : faudra-t-il donc pour cette seule raison tenir pour fables les événements racontés ?
(1) Théophylacte, p. 274.
(2) Dialogue, chap. XXXVIII.
(3) Évagre, liv. III, vol. I.
III.
On soutient ensuite qu’il faut regarder comme chimérique le fait de l’image de Béryte, parce qu’il n’est pas rapporté par d’autres écrivains antérieurs au concile de Nicée II. Or cette difficulté aurait quelque force, s’il était possible de consulter tous les livres depuis le IVᵉ jusqu’au VIIIᵉ siècle, en supposant que le fait rapporté ait eu lieu vers l’an 365, époque à laquelle, selon le P. Cellier (1), se place l’événement rapporté par Sigebert de Gembloux ; mais qui peut consulter ces livres, si la plus grande partie n’a pas péri dans les désastreuses catastrophes des Empires et des Royaumes ?
Il est connu qu’Amrou, général du calife Omar, ayant conquis l’Égypte, se servit des livres de la célèbre bibliothèque d’Alexandrie pour chauffer pendant six mois les bains publics de la ville, bien qu’ils fussent au nombre de quatre mille ; et que Léon l’Isaurien, ayant fait brûler à Constantinople un insigne collège de professeurs catholiques, y fit aussi brûler une bibliothèque contenant trente mille volumes (2).
(1) Auteurs ecclésiastiques, t. XVIII, p. 285.
(2) V. Zonaras, Cedrenus, et Constantin Manassès.
IV.
Supposons néanmoins que nul autre, hormis l’auteur de la narration dont il s’agit, n’ait mis par écrit le fait en question avant le second concile de Nicée, et que la tradition orale n’ait pas suffi à en conserver la renommée vivante : devait-on pour cela ne pas en parler dans la ville de Béryte, qui vit la conversion des Juifs y demeurant, à la suite des guérisons opérées en vertu du sang sorti de l’image ? Devait-on aussi le rappeler aux nombreuses Églises, auprès desquelles étaient conservées des ampoules remplies dudit sang miraculeux, et qui leur avaient été envoyées en don par l’évêque. Et qu’on veuille bien examiner la vérité : nous avons de nombreux exemples de faits très certains, bien qu’ils ne se trouvent pas confirmés par des écrivains contemporains, ni même par ceux des siècles proches ; ainsi, quoi qu’en dise Daléon (1), l’histoire de la statue de bronze érigée à Jésus-Christ par la femme hémorroïsse dans la ville de Vanage, au lieu où elle fut guérie, et de la plante qui, parvenue à toucher l’ourlet du vêtement métallique, acquit la vertu de guérir toutes sortes de maladies, est très certaine ; et pourtant, avant Eusèbe de Césarée, nous ne trouvons aucun écrivain qui en ait fait mention.
Si, de plus, l’événement rapporté s’était produit au temps de Constantin et d’Irène, selon ce qu’affirme Séverin Bini dans les notes au second concile de Nicée, et si cela paraît à certains assez probable en raison de la rudesse du style propre au VIIIᵉ siècle, il ne faudrait alors pas chercher des auteurs qui en aient parlé avant ce concile.
(1) Natalis Alexander, Dissertationes in historiam ecclesiasticam, siècle VIII.
V.
Quant à ce qui concerne la troisième difficulté, chacun voit combien elle est légère, et qu’elle n’est en rien propre à affaiblir la vérité du fait soumis à l’examen ; en effet, on reconnaît la même valeur de ces raisonnements : si l’on en note une comme fausse, alors toutes, ou du moins celle-là, sont fausses ; or ce sont des fables dans l’histoire romaine ; donc les choses qui y sont racontées ne méritent pas foi ; il existe des livres supposés ; donc aucun n’est authentique. Chacun voit la fausseté de tels raisonnements ; par conséquent, quand bien même on attaquerait les mémoires lues au second concile de Nicée, et qu’il faudrait concéder qu’ils sont supposés, il ne s’ensuivrait pas pour autant, par conséquence nécessaire, que soit faux le fait de l’image de Béryte, jugé certain par de saints critiques, qui ne manquèrent pas de l’insérer dans le Martyrologe romain, au jour du 9 novembre :
À Béryte en Syrie, commémoration de l’image du Sauveur, laquelle, crucifiée par des Juifs par dérision, laissa couler une très grande quantité de sang, que les Églises d’Orient et d’Occident reçurent abondamment.
« À Béryte en Syrie, la commémoration de l’image du Sauveur, que les Juifs, après l’avoir crucifiée, firent jaillir une très grande abondance de sang, lequel fut distribué aux Églises orientales et occidentales ».
VI.
Le fait étant donc établi comme vrai, examinons si l’image outrageusement traitée par les Juifs était notre Suaire. Que ce ne le soit pas, les circonstances du fait le rendent claires.
1°. On dit (1) qu’« à Béryte, un chrétien avait pris à loyer une petite chambre proche de la synagogue des Juifs, et que, dans cette chambre qu’il habitait, il avait fixé, directement au-dessus de son lit, une image de notre Seigneur Jésus-Christ honnêtement peint, et représentant l’intégralité de sa stature » ; juxta Synagogam Christianus quidam accepit ad pensionem cellulam, in qua habitans, contra accubitum suum affixit imaginem Domini nostri Jesu Christi honeste depictam, et integram staturae habentem Dominum. »
(1) Tome VIII, Concilia Labbe, p. 866.
Si c’était une petite chambre louée, elle ne pouvait contenir notre Suaire commodément étendu à terre, long, comme on l’a dit, de huit pieds, et elle aurait été, pour ainsi dire, entièrement occupée.
De plus, puisqu’il est dit que l’image était honnêtement peinte, ce serait faire violence au texte que de supposer que ce Suaire représentait notre Sauveur seulement par les traces de son sang. Il faut ajouter que, dans une traduction plus littérale, on lit : hanc in tabula honeste depictam ; et une image peinte sur une tablette peut-elle être dite celle de notre Suaire ?
VII.
On rapporte en second lieu que :
« Peu de temps après, ce chrétien chercha un logement plus spacieux, et, ayant emporté ses biens, par disposition divine, il oublia l’image du Seigneur » ; transacto autem modico tempore, perquisivit majorem mansionem… et sublatis omnibus suis, per oblivionem (dispositione tamen Dei) imaginem Domini dimisit.
En supposant que le Suaire se trouvât dans cette petite chambre, et en raison de sa grandeur, ne pouvait-il pas manquer de le voir, comme il aurait si facilement pu l’oublier ?
VIII.
On rapporte en troisième lieu que :
« Un certain Juif prit à loyer ladite maison, y transporta ses meubles, et y demeura sans voir cette image, attendu qu’il n’en avait pas observé l’emplacement » ;
quidam vero Judaeus accepit domum illam ad pensionem, in qua imago Domini stabat ; introductis autem omnibus suis, permanebat in domo minime contemplatus iconam Domini, quod staret illic ; neque enim consideravit locum illum.
Ces paroles font clairement connaître qu’il s’agissait d’une petite image, dressée dans quelque partie obscure de la chambre, placée sur quelque piédestal ou fixée au mur, et non pas d’une image très grande, et dessinée sur un long Suaire.
IX.
Il est encore manifeste, en quatrième lieu, d’après les outrages faits à la sainte image par les Juifs, que le récit continue ainsi :
« Qu’ayant enfin été vue par l’un d’eux, et d’autres ayant été appelés pour la voir, ils prirent la résolution de renouveler sur elle les outrages autrefois infligés par leurs ancêtres à la personne du Sauveur ; c’est pourquoi, l’ayant ôtée de son emplacement, ils commencèrent à la gifler, à lui cracher au visage, et à la maculer d’immondices répugnantes » ; « Un jour, cependant ils virent l’image du Seigneur se tenant debout… et l’ayant déposée, ils dirent : “Comme nos pères se sont moqués de lui… ainsi moquons-nous de lui, nous aussi.” Alors ils commencèrent à cracher au visage de la sainte image… et à lui donner des soufflets… frappant le visage çà et là… Ils accablèrent donc l’icône du Seigneur d’innombrables moqueries, que nous n’osons même pas rapporter.
Si c’eût été l’image de la Sindone, ils n’auraient pas, en raison de sa grandeur, mis plusieurs jours à la voir, et, pour l’outrager impiement, il n’aurait pas été nécessaire de la déposer ; bien au contraire, en la déposant, il leur était moins commode d’exécuter leurs attentats impies.
Comment ensuite concilier avec la figure de la Sindone ces paroles : “çà et là, frappant le visage” — “la frappant au visage d’un côté et de l’autre” ? Ces expressions supposent que l’image fût soit une statue, soit que la planche sur laquelle elle était peinte fût cintrée. »
X.
Poursuivant les Juifs à outrager l’image, ils la frappèrent à la tête avec un roseau, ils ne se contentèrent pas de la crucifier, mais ils la transpercèrent avec des clous aux mains et aux pieds ; puis ils ordonnèrent à l’un des leurs de lui percer le côté avec une lance, et immédiatement il sortit de la blessure une grande quantité d’eau et de sang. Étonnés du miracle, et pour éprouver que ce sang guérissait aussi les malades, ils placèrent un vase à côté de l’image, le remplirent, oignirent avec lui de nombreux malades, qui revinrent à leur synagogue. En voyant que tous étaient instantanément guéris, touchés par la grâce de Jésus-Christ, ils se convertirent à la religion chrétienne, et demandèrent le baptême au même évêque de la cité :
Accipientes calamum percutiebant caput Domini… in manus, et pedes infixerunt clavos… et percuterunt quendam scutum tollere lanceam, et percutere contra latus imaginis… mox ergo emanavit multitudo sanguinis, et aquae ab ea… et dixerunt, sumamus sanguinem hunc, et aquam, et deferamus ad Synagogam… et collectis omnibus, qui male habent, unguamus illos, et videamus si vera sunt, quae dicuntur…; tunc afferentes lateri iconis vas, repleverunt ampullam, et qui male habebant… unxerunt… et sanatis omnibus, ad Episcopum perrexerunt… multisque laudibus glorificantes Deum… baptizati sunt.
« Prenant un roseau, ils frappaient la tête du Seigneur… dans les mains et les pieds, ils enfoncèrent des clous… et ils frappèrent quelqu’un pour qu’il prît un bouclier, saisît une lance et frappât contre le côté de l’image… Aussitôt donc s’écoula d’elle une grande quantité de sang et d’eau… et ils dirent : “Prenons ce sang et cette eau, et portons-les à la synagogue… et, après avoir rassemblé tous ceux qui sont malades, oignons-les, et voyons si ce qui est dit est vrai”
Alors, approchant un vase du côté de l’icône, ils remplirent une ampoule, et ceux qui étaient malades… ils les oignirent… et tous ayant été guéris, ils se rendirent auprès de l’évêque… et, par de nombreuses louanges, glorifiant Dieu… ils furent baptisés. »
Ainsi, ce qui rend plus manifeste encore que ce n’était pas l’image du Suaire, c’est que, sans réfléchir, on ne remarque pas combien il serait peu approprié de dire : accipientes calamum percutiebant caput Domini, qu’ils frappaient la tête du Seigneur avec un roseau ; qu’ils transperçaient avec des clous les mains et les pieds ; et qu’avec une lance ils perçaient le côté de l’image : on verrait alors, sur notre sacré linceul, les fils déchirés à ces endroits-là, tandis qu’au contraire il est resté intact.
XI.
La narration se termine en disant que l’évêque fit appeler à lui le chrétien auquel appartenait l’image, et, l’ayant interrogé sur la manière dont elle était venue en sa possession, et ce qu’il en pensait ; il répondit qu’il l’avait reçue de ses ancêtres, et que Nicodème l’avait formée de ses propres mains : quod Nicodemus propriis manibus eam composuisset.
L’évêque transforma ensuite la synagogue en une église dédiée au Sauveur, et observa que, depuis ce temps, beaucoup d’autres églises s’étaient élevées sous son nom et sous le même titre ; comment donc pouvait-il venir à l’esprit de certains que la Sainte-Suaire fût l’image de Béryte ?
Dans notre Saint Linceul, il n’y a pas la double image de Nicodème, et nous ne trouvons pas non plus, dans les temps anciens, une église érigée sous le titre de la Très Sainte Suaire.
COMMENTAIRE V
On réfute l’opinion de ceux qui ont supposé que notre Suaire fût l’image que certains empereurs grecs faisaient porter à la tête de leurs armées, et l’on démontre combien cette opinion est dépourvue de fondement, et même contraire à la vérité de l’histoire.
I.
Théophylacte Simocatta (1) rapporte que Philippicos, gendre de l’empereur Maurice, passa en revue l’armée impériale pour marcher contre les Perses, et les anima au combat en tenant à la main une image de Jésus-Christ, laquelle, selon une opinion ancienne et constante, était dite ne pas avoir été formée par la main d’un tisserand ni d’un peintre, mais par le Tout-Puissant lui-même :
“Philippicos porte avec lui l’effigie de Jésus-Christ, Dieu et homme. Depuis longtemps déjà la renommée s’est répandue, et elle dure encore aujourd’hui, que cette effigie n’a pas été réalisée par la main d’un tisserand, ni élaborée par l’art d’un peintre et la variété des couleurs, mais qu’elle a été formée divinement.”
Nous lisons la même chose chez Cédrénos et chez d’autres auteurs, qui rapportent en outre qu’une image semblable fut montrée par Priscus à toute l’armée pour réprimer une sédition, et qu’Héraclius, étant parti de Constantinople pour entreprendre la guerre contre les… »
(1) Livre II, chapitre III.
« Le roi de Perse Chosroès prit entre ses mains une image de Jésus-Christ, non peinte par la main de l’homme, et jura à ses troupes de combattre sous elle jusqu’à la mort.
II.
Monseigneur Agostino Solaro (1) s’efforce de prouver qu’il est fort probable que cette image n’était pas manufacturée, comme l’est celle de notre Sindone ; et à cet effet il raisonne ainsi : ou bien elle était celle-ci, ou bien celle d’Édesse, ou encore celle de la Véronique.
Elle n’était certainement pas celle d’Édesse, car en 541 elle se trouvait encore dans cette ville, comme on le lit chez Évagre, historien de ce temps, et c’est en vertu d’elle que Chosroès fut contraint de lever le siège ; et, selon ce qui a été indiqué plus haut, elle ne fut transportée à Constantinople qu’en 944 (2).
On ne peut pas non plus dire qu’il s’agisse de l’image de la Véronique, laquelle, à ce que l’on veut, fut portée à Rome dès les temps de l’empereur Tibère, c’est-à-dire peu après la Résurrection de Jésus-Christ, et y est toujours conservée.
Il ne reste donc rien d’autre à conclure, sinon que c’était l’image de notre Sainte Sindone.
(1) La Sindone Evangelica, etc., livre I, chap. IX.
(2) Voir ci-dessus, p. 85.
III.
Mais, soit dit avec la permission due à Solaro, l’argumentation qu’il développe est défectueuse du point de vue des règles de la logique ; car, pour établir la vérité d’une proposition disjonctive, il faut rechercher une énumération exacte des parties comprises parmi les images de Jésus-Christ non faites de main d’homme, on ne compte pas seulement la nôtre, celle d’Édesse et celle de la Véronique, mais, en outre, il existe dans le Suaire de Besançon des copies encore divinement formées, dont nous avons parlé plus haut (1) ; supposons donc avant tout que ce fût l’une de celles-ci au temps des empereurs mentionnés.
Cela n’a rien d’étrange, puisque tant celle d’Édesse que celle de Rome se trouvaient dans leurs églises respectives d’Édesse et de Rome, et que, tandis que leur permanence n’empêchait pas que l’on appliquât sur elles des voiles ou des linges, selon l’usage, et que parfois le Sauveur, pour montrer sa gratitude envers certaines dévotions, ou pour d’autres raisons adorables qui lui sont propres, n’y imprimât pas sa sainte effigie.
IV.
En outre, quelle répugnance y aurait-il à supposer que, de Rome, à titre d’exemple, ou de Constantinople, afin de satisfaire au désir ardent de quelque personnage distingué et méritant, l’on ait envoyé pendant quelques jours une véritable sainte image de Jésus-Christ ?
Il convient que cela soit arrivé aux temps dont il est question ; on en est convaincu par les Ménologes des Grecs, et Solaro lui-même (2) l’indique en apportant l’autorité
(1) Voir ci-dessus, p. 85 et suiv.
(2) Au lieu mentionné ci-dessus, p. 164.
du professeur Matteo Radero (1) rapporte le fait mentionné ci-dessus (2) concernant cette noble matrone malade, qui obtint qu’on lui apportât chez elle une image non faite de main d’homme de Jésus-Christ, et que, l’ayant placée sur un voile de soie, la sainte effigie s’y imprima également.
(1) Dans le tome I de son Viridarium de’ Santi, p. 255, au chapitre De imagine Christi nulla manu facta.
(2) Voir ci-dessus, p. 88.
V.
Il n’est cependant pas nécessaire de rechercher d’autres arguments pour démontrer que l’image de Jésus-Christ dont il est question pouvait être une copie divinement formée. Qu’on lise attentivement Théophylacte au passage cité, et l’on y trouvera qu’il y affirme clairement qu’à Rome était conservé l’original : habent archetypum Romani.
Si Solaro avait voulu lire attentivement cet auteur à la source, trouvant ces paroles, il n’aurait pas dit qu’il est extrêmement probable que le linge contenant l’image de Jésus-Christ portée à la tête des armées au temps des empereurs mentionnés ne pouvait être autre chose que notre Sainte Sindone.
Et quand bien même ce serait une copie miraculeusement formée — ce qui est fort éloigné de la vérité —, sur quel fondement pourrait-on jamais affirmer qu’à Rome se serait trouvé, ou qu’y aurait été un jour, le prototype ?
VI.
Que, dans les témoignages rapportés ci-dessus, il soit question d’un petit linge bien différent de notre Saint Suaire, cela apparaît d’autant plus clairement par la manière dont s’expriment les auteurs cités.
Ils disent que tant Philippe que Maurice, tenant cette image en main, passèrent en revue toute l’armée, et jurèrent sur elle qu’ils combattraient jusqu’à la mort ; il ressort de plus qu’ils la tenaient levée et déployée pendant les combats contre les ennemis de l’Empire.
Or, comment concilier tout cela avec l’ampleur de notre Sindone ? Comment pouvait-on la porter déployée au milieu des rangs des soldats, et la tenir étendue durant les combats, sans l’exposer à être facilement déchirée ?
Tout cela démontre que cette image était une image sans comparaison plus petite que notre Sainte Sindone.
VII.
S’il est permis de supposer, lorsque les suppositions peuvent s’appuyer sur quelque fondement, je croirais que l’image en question fut procurée aux églises orientales de l’Empire grec par quelque évêque allé à Rome pour des affaires ecclésiastiques, afin que, de même qu’il existait des copies de celle d’Édesse (1), il y en eût aussi d’autres de la Véronique, ou, pour mieux dire, de la Bérénice.
(1) Il y en avait principalement deux :
l’une se forma lorsque Cosroès fit cette demande, à savoir que, par le moyen de l’image d’Édesse, fût rétablie sa fille, possédée par un démon. Les Édesséniens, ne se fiant pas à envoyer l’image prototype, lui envoyèrent une copie, qui délivra néanmoins cette fille ; l’autre était vénérée dans une église des Nestoriens.L’empereur romain Lécapène, en 944, les fit toutes deux transporter à Constantinople, celle d’Édesse originale, et puis restitua l’une, et conserva la copie. Évagre, Histoire, livre IV, chapitre 27.
En effet, on ne lit pas que l’empereur l’ait transportée de Constantinople ou d’un autre lieu voisin à l’armée ; mais il y a toute probabilité qu’il l’ait prise dans la ville d’Amida, appelée aujourd’hui Diarbékir, dans les environs de laquelle se rassemblaient les soldats pour la guerre contre les Perses. Cette hypothèse est confirmée par Théophylacte, qui rapporte que la sainte image fut envoyée avec vénération par un certain Siméon, lequel était précisément évêque d’Amida.
La quantité extraordinaire de dons en or et en argent possédés par l’église de cette ville (1) rend très probable qu’on y conservât quelque relique particulière, telle que serait ladite image non faite de main d’homme.
On lit chez les auteurs d’histoire ecclésiastique que, vers l’an 421, un évêque d’Amida nommé Acace employa une très grande quantité de vases d’or et d’argent de son église pour payer aux soldats romains la rançon de sept mille prisonniers perses et pour subvenir à leurs besoins, afin qu’ils puissent retourner heureusement dans leurs pays ; cette action amena le roi de Perse à demander à l’empereur Théodose le Jeune la permission de venir en personne rendre visite à Acace.
VIII.
Solaro ajoute (1) :
« Il n’est pas vraisemblable que les merveilleuses victoires d’Héraclius et de Philippe procédèrent des copies réalisées au bénéfice et à la faveur de la dévotion privée de certaines personnes, et non plutôt du divin modèle — coloré et peint avec les précieux coloris du sang divin, et du contact des glorieux membres du Christ —, destiné au bien universel de l’Église, conservé sain et sauf, et intact pendant tant de siècles.
Et je réponds que Dieu est le maître absolu de ses grâces, et qu’il les accorde comme, quand et davantage il lui plaît, selon ses très hauts desseins.
(1) Sind., liv. I, chap. IX, p. 81.
S’il a voulu que l’ombre même de saint Pierre guérît les malades (1), d’où une plus grande gloire rejaillit sur les Apôtres et sur toute l’Église ; s’il a opéré, au moyen de linges appliqués sur le corps des saints, et même par des choses encore plus humbles qu’eux, des prodiges éclatants, afin que l’on reconnût auprès de lui le mérite de ses amis, selon ce que l’on lit dans leurs Actes (2), quelle merveille y a-t-il à ce que, par la vertu des copies des images non faites de main d’homme de Jésus-Christ, vénérées à Édesse et à Rome, il ait rendu victorieuses les armées ? »
(1) « De sorte que même l’ombre de Pierre, quand il passait, couvrait quelques-uns d’eux, et qu’ils étaient délivrés de leurs infirmités. » Actes, chap. V, v. 15.
(2) Dans la vie de saint François de Paule, il est rapporté que, lors du passage de sa canonisation, des planches de sa barque, jetées par hasard à la mer lors de son voyage en France, calmèrent aussitôt une violente tempête, alors que les marins étaient sur le point de faire naufrage.
afin que les armées impériales en fussent rendues d’autant plus victorieuses, et que les originaux en devinssent plus admirables.
Qu’on remarque ici, au passage, une erreur de chronologie dans laquelle Solaro tombe, lorsqu’il place avant Héraclius, voire avant Philippe, ce saint moine nommé Paul du mont Latros, dont il a été question plus haut (1), tandis que celui-ci n’obtint la copie miraculeuse de l’image d’Édesse qu’en 944 ; Philippe, quant à lui, et Héraclius vécurent bien auparavant, celui-là vers la fin du VIᵉ siècle, et celui-ci au début du VIIᵉ.
IX.
Enfin, ledit auteur objecte ceci : il est notoire que le voile d’Édesse et celui de Rome ne représentaient que le visage du Sauveur ; or, si l’image non faite de main d’homme portée à la tête des armées avait été celle d’Édesse ou celle de Rome, comment les auteurs auraient-ils pu dire avec vérité qu’on portait l’image de Jésus-Christ ?
Dans la Sainte Écriture elle-même, la tête d’un homme n’est pas l’homme ; l’image de la tête de Jésus-Christ n’est pas l’image de Jésus-Christ.
Cette difficulté est fort vaine, car communément on prend la partie pour le tout ; et Jésus-Christ lui-même n’appelle-t-il pas dans l’Évangile la tête de César, frappée sur ses monnaies, l’image de César ?
« De qui est cette image et cette inscription ? Ils répondirent : de César » (2).
Il est donc vain de dire que notre Sindone ait été portée à la tête des armées par certains empereurs grecs. »
(1) Voir p. 86 ; Solaro, Sind., p. 79 sqq.
(2) Matthieu, XXII, 20.
COMMENTAIRE VI
Il est extrêmement probable que notre Sainte relique soit parvenue à la connaissance publique au temps de la première Croisade.
I.
En confirmation de cette proposition qui est la mienne, j’observe que, puisqu’il ne convient pas de s’opposer sans motif aux opinions de nos aînés, ni à des conjectures suffisamment fondées ; si nos ancêtres furent réellement d’avis que, vers lesdits temps, la Sainte Sindone fut portée à la connaissance publique, et si leurs dires sont déjà appuyés par des arguments d’un certain poids, qui sera assez audacieux pour ne pas admettre, au moins comme extrêmement probable, la proposition dont il est question ?
Ou bien faudra-t-il léguer aux postérieurs des critères et des cas si partiaux, que l’on en viendrait à être unanimes pour dire que, à ces temps-là, notre Sainte relique était connue à Jérusalem ; et pourquoi ? Parce qu’ils voyaient que telle opinion était communément reçue, et ainsi la pensaient les anciens ; en effet, ils le dirent expressément dans les deux textes cités plus haut, rapportés par Pingone et par Bonafamiglia (1) ; et à ceux-ci auteurs on peut ajouter Botero, Solaro, Simone Majolo, Papirio Masson, et Quarantotto.
(1) Voir plus haut, page 127.
II.
Et pour commencer par ce dernier, je suppose Quarantotto (1) :
« Conservée dans les Lieux Saints jusqu’aux temps de Saladin, et ensuite donnée par le clergé de la cité de Jérusalem à la très sérénissime maison de Lusignan »,
pour user des propres paroles de l’auteur.
Papirio Masson (2) laisse écrit que
« quelques rois de Chypre avaient emporté de Jérusalem la Sindone : Sindonem … quidam Cypri Reges Hierosolymis abstulerant. »
Simone Majolo (3) affirme la même chose, disant :
« La Sindone fut gardée par les fidèles de Jérusalem, puis passa aux rois de Chypre : Servorum Christi studio Hierosolymis, dein Cypro penes Reges servatum fuit hoc inaestimabile pignus. »
Solaro suit les traces de ces auteurs, tandis qu’il affirme la même chose, à savoir que, les chrétiens ayant été chassés par Saladin, la Sindone fut portée à Chypre (4).
On lit enfin chez Botero que
les rois de Jérusalem avaient porté avec eux à Chypre la Sainte Sindone, et que telle est, d’une manière générale, l’opinion de tous, et des mêmes Souverains Pontifes Sixte IV et Jules II (1).
(1) Compendio sopra la SS. Sindone, chap. III.
(2) Elogia Serenissimorum Ducum Sabaudiae.
(3) De imaginibus, cent. I, chap. IV.
(4) Sind. Evang. Hist., et Teol., liv. I, chap. IX.
III.
Or je concède bien volontiers que ces auteurs, en général, ne sont pas d’une très grande autorité :
- 1° parce qu’ils sont éloignés de peu de siècles du fait en question ;
- 2° parce que certains d’entre eux n’ont rien fait d’autre, pour ainsi dire, que de copier Pingone, comme on le voit chez Spondano, chez l’Avondo, et chez presque tous les sermonnaires ;
- 3° parce que, dans ce récit particulier, ils racontent beaucoup de choses absolument inconciliables avec la vérité de l’histoire, et nous en verrons un exemple dans le commentaire suivant.
Mais ne pas concéder, pour ces raisons, que notre Sindone n’était pas connue à Jérusalem au temps de la première Croisade, ce serait ne jamais reconnaître comme crédible que tous se soient trompés dans ce récit unique, sans qu’ils aient eu aucun fondement dans la tradition des anciens.
Ils se trompaient, il est vrai, ou bien ils divergent entre eux sur certaines particularités relatives au temps et aux personnes qui disent avoir possédé notre précieux monument ; mais, quant au fait, tous s’accordent, et tous sont d’accord pour dire qu’à Jérusalem la Sainte Sindone était parvenue à la connaissance publique, et sous la haute domination des Rois Latins de Jérusalem.
(1) Voir : Vite de’ Principi di Savoia : Ludovico, vol. I.
IV.
Et qui pourra raisonnablement mettre en doute le fait dont il s’agit, étant donné qu’il est davantage appuyé par des conjectures de poids non négligeable ? Je lis dans les histoires des Croisades (1) que, les Croisés étant entrés victorieux en l’an 1099 à Jérusalem, ils vinrent à la rencontre de Godefroy de Bouillon, et, à sa suite, avec les croix et les reliques, les ecclésiastiques catholiques de la cité, c’est-à-dire ceux du Saint-Sépulcre, ceux du monastère dit de la Latine (2), et les Hospitaliers, en signe de dévotion, d’allégresse et de soumission, chantant des hymnes et des psaumes.
(1) Voir le tome I de l’ouvrage qui a pour titre Gesta Dei per Francos, sive orientalium expeditionum, et Regni Francorum Hierosolymitani a variis, et illius aevi scriptoribus illustris commendata. Hanoviae, 1611.
(2) C’était un monastère que les marchands d’Amalfi du royaume de Naples avaient obtenu des califes fatimides d’Égypte, à proximité du Saint-Sépulcre, au nom de la Très Sainte Vierge, pour le secours des pèlerins ; d’où il fut appelé le monastère de la Latine. De l’abbé de ce monastère furent ensuite issus les Hospitaliers, et de celui du Patriarche, se forma un ordre à part sous le titre de Saint-Jean de Jérusalem, comme on le voit par une bulle d’Anastase IV de l’an 1154.
Je vois aussi combien le prélat Godefroy de Bouillon était profondément dévot à la Passion et à la mort du Sauveur ; il en donna une preuve lorsqu’au moment d’être consacré roi, il refusa de porter sur la tête la couronne d’or que l’on voulait lui imposer, en disant :
« Couronne d’or porter, je ne le dois pas,
là où d’épines la porta mon Dieu » (1).
V.
Cela posé, je dis qu’il est fort croyable que, en ce temps-là, on sortît enfin la Très Sainte Sindone, et que, conjointement aux autres reliques, elle fût exposée à la vénération publique.
Il est certain que l’Église de Jérusalem, bien que sous le joug des infidèles, eut toujours le plus grand soin de conserver autant que possible les monuments du Sauveur et les autres reliques ; et, comme on le constate par de nombreuses vies de saints rapportées par les Bollandistes, selon les circonstances, cela faisait partie des personnages les plus éminents, qui venaient de contrées très éloignées pour les vénérer (2).
(1) Rainer, cité chez Mallonio.
(2) Voir : Vie de saint Turibio, 6 avril ; Saint Pierre-aux-Liens, 1er août, etc.
Il est également certain que l’on ne tenait pas plusieurs de ces reliques cachées, ni connues seulement de quelques personnes privées. Parmi celles-ci se compte une portion notable de la vraie Croix, rendue publique lors de la première Croisade par ceux qui en connaissaient le lieu ; alors qu’au temps d’Omar elle avait été cachée ;
En ce même temps fut découverte… une portion de la croix du Seigneur, que, par crainte des païens, sous le joug desquels les fidèles souffraient, ils avaient cachée depuis longtemps auparavant, avec très peu de personnes admises, pour une plus grande sûreté (1).
; il n’y a donc rien qui s’oppose à ce que notre Sindone, tenue jusqu’à ce temps-là cachée, fût enfin rendue publique, surtout à la suite du sentiment de très grand respect manifesté par les Croisés envers les mémoires du Sauveur (2).
Et en particulier, après que, avec très peu de gens, près d’Ascalon, les nombreuses armées des musulmans, conduites par le sultan d’Égypte et par le calife de Bagdad, ainsi que les princes arabes soumis, eurent été vaincues (3), Godefroy se mit à promouvoir de toutes ses forces le culte divin dans la Ville Sainte et dans toute la Palestine.
Si donc il ne s’était pas procuré lui-même la Sainte Sindone, ni ne la conservait immédiatement auprès de lui, on peut toutefois dire que, sous son haut gouvernement, elle était possédée soit par la principale église de Jérusalem,
(1) Guillaume de Tyr, lib. IX, cap. IV.
(2) « C’était un spectacle merveilleux, dit Fleury (Histoire ecclésiastique, an 1099), de voir avec quelle dévotion les Croisés visitaient et baisaient les vestiges des souffrances du Sauveur. Tout était larmes et cris de joie, tout actions de grâces ; les autres visitaient les lieux saints à genoux nus, et chacun s’efforçait de surpasser la piété d’autrui. »
(3) Godefroy n’avait en cette occasion que cinq mille soldats à cheval et quinze mille à pied, tandis que l’ennemi en avait quatre cent mille. On lira à ce sujet Guillaume de Tyr et Robert le Moine dans l’ouvrage cité, Gesta Dei per Francos.
soit, avec plus de probabilité, par les Hospitaliers, lesquels avaient rassemblé de nombreuses reliques dans leur magnifique hôpital (1) ; j’ai dit avec plus de probabilité, parce qu’il courait parmi nous un bruit, non démenti quant au fond par aucun événement historique, selon lequel un grand maître des Hospitaliers avait fait don de notre Sindone à un Amédée, comte de Savoie, comme nous le dirons dans le commentaire suivant.
VI.
Que, au temps des Croisades, la Sainte relique fût publiquement vénérée, il me semble que cela se déduise des paroles suivantes de saint abbé Joachim, lequel, après avoir parcouru l’Orient, et après avoir vu divers pays de Chypre, d’Égypte et de Palestine, s’étant arrêté longtemps à Jérusalem et sur le mont Thabor, parle ainsi dans son Psautier à dix cordes (2) :
« Si illud inexplicabile est, quod mysterio servit, quis de veritate ipsa, quae Deus est, loqui se posse digne, aut sufficienter confidat ? Satius est nobis videre Sudarium, quod fuit super caput Jesu, explicare illud nobis. non licet, nisiforte usque ad illum diem, inquo Dominus explicandum constituit»
« Si cela est inexplicable — puisque celui qui sert le mystère peut-il se fier à parler dignement ou suffisamment de la vérité même, qui est Dieu ? — il vaut mieux pour nous regarder le suaire qui fut sur la tête de Jésus ; il ne nous est pas permis de l’expliquer, sinon peut-être jusqu’au jour où le Seigneur aura décidé qu’il doive être expliqué. »
(1) D’après les mémoires du premier siècle de l’Ordre de Jérusalem, imprimées à Parme en 1780, on recueille que les dix chevaliers demeurés à la garde des malades après la conquête de Jérusalem, faite par Saladin en 1187, emportèrent toutes les choses sacrées qui restaient encore à l’hôpital après le départ de leurs très nombreux confrères sortis de la ville un an auparavant.
(2) Livre I, distinction 2.
VII.
On ne peut donc pas dire que cet auteur parle d’un suaire ne contenant aucune image du Sauveur, comme le sont la plupart de ceux mentionnés plus haut (1) ; car quel manque de respect aurait-on pu supposer en le montrant expliqué à la vue de chacun, s’il ne contenait pas la très sainte image vénérable du Christ notre Seigneur ?
Il n’est pas non plus probable qu’il ait voulu parler du Suaire de Besançon, attendu que celui-ci fut donné aux fidèles par le Christ (2), mais qu’au temps de la première Croisade il fut porté hors de Palestine, comme on le dit (3), c’est-à-dire environ six ans auparavant ; alors qu’en Orient se rendait encore fort jeune ledit abbé Joachim, né vers l’an 1145 et mort en 1202, selon Cellier (4) ;
(1) Voir plus haut, p. 91.
(2) De linteis, chap. IX.
(3) Voir plus haut, p. 141.
(4) Histoire générale des auteurs ecclésiastiques, t. XXIII, chap. XIV.
et l’on ne voit pas que ce saint, qui vécut en partie en Orient et en partie en Calabre, ait eu connaissance de la Sindone de Besançon, contenant aussi l’image du Sauveur.
VIII.
Rien d’autre n’empêcherait de dire que le Suaire du chef est autre que la Sindone ; puisque nous avons vu dans l’introduction au premier livre (1) que ces deux termes, Sudario et Sindone, se prennent communément de manière interchangeable, et que le Sudarium capitis vient, chez le vénérable Bède, être appelé Sindone, quoique plus ample, dont il a été parlé plus haut (2) ; et que, d’autre part, bien que le Sudarium capitis de l’Évangile soit distinct de notre Sindone, néanmoins celle-ci pouvait fort bien, dans les siècles anciens, être communément désignée sous le nom de Sudarium capitis, comme l’appelaient beaucoup d’autres, avec Mallonio, et à bon droit, parce qu’en enveloppant tout le corps du Sauveur, elle enveloppait aussi spécialement la tête, en la disposant de telle sorte qu’elle se vît davantage, puisque de cette manière elle portait jusqu’à l’extrême limite son humiliation en cachant sa propre figure humaine.
(1) Voir plus haut, p. 41.
(2) Voir p. 139.
En outre, sous le terme de tête on entend très souvent tout le corps, en tant que siège principal de l’âme, et parce que c’est en elle que résident particulièrement les sens ; d’où il vient que, chez plusieurs auteurs latins, comme l’a observé Chifflet (1), on emploie ces expressions : douce tête, tête chère, tête joyeuse, tête charmante, pour désigner l’homme tout entier.
(1) De linteis, chap. VIII.
COMMENTAIRE VII
Bien que, en toute raison, il soit possible que notre Sindone ait commencé à être publiquement connue vers le temps de la première Croisade, on ne peut toutefois affirmer qu’elle ait été alors, avec les autres reliques du Sauveur, transportée en Occident ; mais il est au contraire fort probable qu’elle ait été portée à Chypre par le comte Amédée III de ce nom, mort à Nicosie en 1149.
I.
Que réellement notre Sindone n’ait pas été, aux temps des Croisades générales, transportée en Europe, c’est-à-dire depuis ladite année 1099, au cours de laquelle, sous Godefroy de Bouillon, on posa le principe du Royaume de Jérusalem, jusqu’en l’an 1291, année où la cité d’Acre fut prise par les musulmans et détruite, cela est une preuve de ne pas la voir mentionnée parmi tant d’autres monuments de notre Seigneur Jésus-Christ que les écrivains rapportent avoir été transportés d’Orient dans nos pays.
Ils racontent, et parmi eux Gérard d’Alsace (1), que les Croisés, et en particulier les Français, ne désiraient rien davantage que de se procurer quelques-unes de ces reliques.
(1) Voir : Gesta Dei per Francos.
Certains, en effet, ici et là, par des prières, par des menaces, et à prix d’argent, en arrachèrent un très grand nombre des mains des anciens habitants, et, à leur retour, enrichirent de très nombreuses Églises de France, d’Italie et de tout l’Occident, sans se soucier aucunement de revenir dans leur patrie, malgré de très dures fatigues supportées et les conquêtes faites dans nombre de régions.
Or, dans le nombre de ces monuments, il fut fait mention, et à titre d’exemples, et en particulier, de la Sainte Croix, et de la couronne d’épines, et du très précieux sang, et des cheveux, et des bandelettes, et d’autres précieuses reliques de notre Sauveur Jésus-Christ ; mais on ne trouve pas même une seule mention de notre très sainte Sindone.
II.
J’avoue que cet argument est négatif, mais, par la circonstance d’avoir une telle force, il équivaut à un positif ; d’autant plus que, donnée la vérité de notre Sainte relique, il convient d’assigner quelque cause pour laquelle les écrivains européens de ces siècles ont fait de temps à autre mémoire de tant et tant de reliques de notre Sauveur, et n’ont pas dit un mot de la nôtre, pourtant par ses divers chefs extrêmement digne de mention.
Dire que les livres qui en parlaient se sont entièrement perdus, ou bien qu’ils ne sont pas recherchés avec diligence, ni consultés avec attention par les savants, serait une assertion en partie gratuite, et en partie injurieuse envers nombre de lettrés de notre temps.
III.
Je dis, en premier lieu, que cette affirmation est en partie gratuite, parce que, s’agissant d’écrivains peu éloignés de notre époque, leurs livres n’ont pas été exposés à tant de vicissitudes qu’ont connues ceux par lesquels se sont perdus un grand nombre de productions littéraires des siècles plus anciens.
En outre, quels sont les auteurs qui citent, par exemple, quelque livre relatif à notre Sindone, ou bien qui en rapportent quelque passage, et néanmoins un tel livre ne se retrouve plus, ou bien y manque précisément le texte cité ? Si je n’en ai jamais vu aucun, il me semble pouvoir dire avec raison avoir usé, sur ce point particulier, d’une certaine diligence, et n’avoir trouvé absolument rien qui puisse favoriser l’opinion supposée.
IV.
Je dis, en second lieu, que cette assertion est injurieuse pour beaucoup de lettrés, d’affirmer qu’ils ne recherchent pas avec soin, ni ne consultent avec attention les anciens documents. Et ceux qui ne connaissent pas les travaux d’un baron Vernazza, d’un abbé Lévys, d’un prévôt Maffei, d’un comte Galliani de Naples, d’un comte Balbo, des professeurs Bianchi et Peirone, et de cent autres personnages très illustres de notre temps, lesquels ne pardonnent pas, et ne pardonnent encore moins, la fatigue et la dépense dans la recherche et l’examen des documents anciens, édités et inédits, relatifs aux choses de la patrie ?
On ne voit donc pas notre Sindone être comptée parmi les reliques transportées en Europe par les premiers Croisés, parce qu’en réalité elle ne tomba pas entre leurs mains, comme n’y tombèrent pas beaucoup d’autres, qui encore aujourd’hui sont vénérées dans les contrées orientales, comme l’attestent beaucoup de personnes qui reviennent de ces pays.
V.
Toutefois, bien que notre Sindone n’ait pas été transportée en Occident avant la prise d’Acre en 1291, il ne s’ensuit pas pour autant que, jusqu’à ce temps-là, elle soit demeurée en Palestine ou, en général, en Syrie, en pouvoir de princes catholiques européens, comme le démontrent tous nos auteurs, s’appuyant sur la tradition des anciens. Tous s’accordent à dire qu’elle fut portée à Chypre, et qu’elle passa ensuite sous la domination des rois de Lusignan ; mais quant à savoir qui l’y porta, à quelle époque, en quelles circonstances, et si lesdits souverains l’eurent directement en leur possession, ou bien à quelle époque, les opinions sont si nombreuses qu’il est très difficile d’en tirer la vérité.
Pour les concilier entre elles, et recueillir les événements de ces siècles, sans que l’on fasse perdre toute autorité à nos historiens, j’établis ce que j’ai indiqué dans le commentaire précédent, à savoir qu’il est extrêmement probable que notre Sindone ait été portée à Chypre par l’un de nos Amédée, comtes de Savoie, appelé par Botero le Second, et par Busching, ainsi que par d’autres plus communément, le Troisième.
VI.
Selon le témoignage du P. Adorno, certains rapportent qu’un Amédée de Savoie reçut en don du Grand Maître des Hospitaliers la très sainte Sindone :
« Nonnulli Amedeum Allobrogum comitem … ferunt sacro linteo a summo equitum Hierosolymitanorum Magistro donatum fuisse (1). »
« Certains rapportent que Amédée, comte des Allobroges, (c.-à-d. de Savoie) aurait été gratifié du saint linceul qui lui aurait été donné (1) par le grand maître des chevaliers de Jérusalem»
Ce fait, bien qu’il repose seulement sur les circonstances de ce don, et sur ce que rapportent divers autres auteurs, comme on le verra en son lieu, à savoir que le Grand Maître des Hospitaliers aurait honoré un Amédée d’un tel présent, en témoignage de reconnaissance pour la valeur qu’il avait montrée en défendant contre les armées des Turcs l’île de Rhodes, apparaît néanmoins, en substance, comme extrêmement probable, dès lors que l’on réfléchit à de nombreux événements qui accompagnèrent la seconde Croisade générale, au temps de saint Bernard.
VII.
Il est certain, premièrement, que pour les insignes actions de ce prince très renommé, Amédée III, comte de Savoie, à l’exemple du roi de France Louis le Jeune, il prit la croix et partit pour l’Orient avec d’autres Croisés français, allemands et anglais, vers l’an 1147.
En second lieu, arrivé à Antioche, il se rendit avec les chefs de la Croisade, et en particulier avec le Grand Maître des Hospitaliers Raymond du Puy, avec lequel il se lia de la plus étroite amitié (2) ; il se rendit, dis-je, avec les chefs de la Croisade à l’assemblée tenue à Acre pour décider de l’endroit où l’on devait attaquer les infidèles.
(1) In Epist. peregrin. D. Caroli, apud Pingonium.
(2) V. Memorie dei Gran Maestri del Sacro militare Ordine Gerosolimitano, Parme, 1780, vol. I.
En troisième lieu, les Croisés ayant été contraints d’abandonner, par manque de vivres, le siège de Damas, il ne retourna nullement en Europe avec les malheureux restes de l’armée ; mais s’arrêta quelques mois avec le roi de France en Syrie ; et, avant de partir avec lui, et avec le susdit Grand Maître, il voulut célébrer la Pâque à Jérusalem, bien que les mœurs des Latins établis en ces régions eussent alors beaucoup dégénéré par rapport aux vertus de leurs ancêtres.
Sur le chemin du retour vers la patrie, il fut capturé par des capitaines, ou plutôt par des corsaires de l’empereur Manuel Comnène, très violemment attaqué ; et ceux-ci, après avoir fait prisonnier le roi de France, contraignirent notre Amédée à se retirer à Chypre, où, atteint d’une violente fièvre contractée à ce moment-là, il mourut en 1149, et fut enseveli au monastère du mont de la Sainte-Croix, à peu de distance de Nicosie.
VIII.
Ces événements sembleront à beaucoup quelque peu douteux, puisque, parmi les princes et seigneurs de la seconde Croisade générale, les auteurs de ce temps ne font pas mention du comte de Savoie ; et l’Amédée dont il est ici question, selon Botero, serait mort en 1138, c’est-à-dire environ quatre ans avant la ruine d’Édesse, cause immédiate de cette Croisade ; mais il ne faut pas s’en étonner, si, parmi les princes croisés, les auteurs n’ont pas mentionné un comte de Savoie.
Leur but particulier était de raconter les exploits des Croisés français, d’où vient que, à la collecte de ces auteurs, on donna le titre de Gesta Dei per Francos, des actions de Dieu par les Français.
On observe toutefois que, après avoir nommé plusieurs princes français, on en ajoute d’autres en général, et avec eux beaucoup d’autres seigneurs.
Cela se remarque en particulier lorsqu’on parle de ceux qui prirent la croix avec le roi de France et se trouvèrent au congrès d’Acre. Mais ce qui ne laisse aucun doute aux écrivains compris dans la collection susdite, c’est que les nôtres disent unanimement, et en confirmation, que Guillaume de Tyr rapporte un document par lequel on reconnaît que ce prince entreprit réellement le voyage en Terre Sainte ; et voici les paroles du document mentionné :
« Tempore illo, quo per praedicationem Domini Bernardi Abbatis Claraevallensis Regem Francorum… ad susceptionem Hierosolymitanae peregrinationis incitavit, ego Amedeus comes, et Marchio, ejusdem numinis gratia, et exemplo concitatus ad Dei militiam pro defensione crucis… ejusdem crucis munimine convolavi. »
“En ce temps-là, où, par la prédication du seigneur Bernard, abbé de Clairvaux, il excita le roi des Francs à entreprendre le pèlerinage hiérosolymitain, moi, Amédée, comte et marquis, animé par la grâce de ce même Dieu et par son exemple, je me suis engagé dans la milice de Dieu pour la défense de la croix… et me suis rassemblé sous la protection de cette même croix.“
Dans cette seconde Croisade, tant fut l’ardeur des Européens pour la médicine — ainsi qu’on l’appelait alors — qu’ils s’élançaient comme à la roche, comme au fossé, que le prince qui n’était retenu ni par l’infirmité ni par quelque autre motif plus pressant n’eût pas embrassé la croix
(1) Hist. Gener., etc., t. IV, p. 35 et 36. On y assigne par erreur la date de 1150, année où Amédée III était déjà mort.
Et croirons-nous que notre Amédée, qui ne se voit pas retenu dans ses États par des affaires importantes, ne se soit pas rendu, avec les autres princes, combattre contre les infidèles, d’autant plus qu’il était l’ami de saint Bernard, qui prêcha cette Croisade ? »
Où donc les écrivains des choses de la patrie, lesquels, parlant d’Amédée III, n’affirment pas qu’il soit mort à Chypre, auraient-ils pu le conduire en Orient, sinon à l’occasion de la Croisade ? Tous savent bien que l’île de Chypre n’était pas encore tombée sous la domination des Européens, mais était gouvernée par les Grecs, lesquels, soit par raison de politique, soit par intérêt, montraient certes quelque bienveillance envers les Latins, mais étaient en réalité leurs véritables ennemis.
IX.
Quant à Botero, dans son ouvrage Des Princes chrétiens, il place, il est vrai, la mort d’Amédée non pas en 1149, mais en 1138, c’est-à-dire environ quatre années avant la ruine d’Édesse ; mais celui-ci donne par là même la mesure de son auteurité. Des erreurs semblables de chronologie sont en effet fort fréquentes, à moins que nous ne voulions dire que, dans ce cas particulier, il s’agisse d’une faute d’impression ; et il semble même qu’il ait voulu dire 1148, année au cours de laquelle moururent Busching et plusieurs autres.
Il est néanmoins certain qu’après la levée du siège de Damas, les princes croisés partis en Orient après la prise d’Édesse retournèrent en Europe une fois la Croisade achevée. Ce fait est admis par tous les écrivains, lesquels placent cet événement soit en 1148, soit au commencement de 1149.
X.
La vérité des événements rappelés ayant donc été concédée, et la tradition paraissant assez solidement fondée, il s’ensuit qu’Amédée reçut en don la Très Sainte Sindone du Grand Maître des Hospitaliers.
Ce prince Amédée était en effet extrêmement dévot, et il donna des preuves particulières de sa piété en fondant le célèbre monastère d’Altacomba, récemment rétabli par la piété de notre souverain Charles-Félix, et en faisant de nombreuses donations à divers autres monastères, comme l’indique Pingone par cette expression générale : aliqua plurima cenobia dotavit (1).
Il est encore notoire qu’en ces temps-là on n’était pas regardé comme un chevalier valeureux et un bon chrétien si l’on ne combattait pas avec une bravoure particulière contre les infidèles, et si, avec la gloire d’avoir bien combattu, on ne rapportait pas en Europe quelque relique insigne.
On observera en outre que les chevaliers hiérosolymitains, déjà avant même les Croisades, étaient devenus fort puissants, comme on peut aisément le reconnaître par la bulle susmentionnée du pape Anastase Iᵉʳ, et qu’ils le devinrent bien davantage par la suite, au point qu’ils étaient, pour ainsi dire, l’âme du gouvernement de Jérusalem et de tout l’État.
Leurs grands maîtres se voient toujours avec les autres princes européens dans toutes les délibérations ; et si ceux-ci, par la suite, en fondant des ordres équestres, voulurent que
(1) Saxoniae, Sabaudiaeque Principum arbor gentilit. — vol. I.
XI.
Quelle chose pouvait être plus naturelle que celle qui se produisit à Jérusalem : à savoir que, se disposant à retourner en Europe, notre Amédée reçût en don du susdit Grand Maître la Très Sainte Sindone, à titre de gage d’amitié, et pour le réconfort de son esprit trop affligé par l’issue malheureuse de la Croisade ?
Tant s’en faut que, s’il désirait porter d’Orient des reliques précieuses afin d’enrichir les églises fondées par lui ou par ses ancêtres, on ne vît pas, au contraire, les Latins chrétiens de Terre Sainte se montrer fort désireux de les posséder ; usages que les écrivains représentent en ces temps-là comme plus tournés vers l’acquisition de biens temporels que vers des richesses spirituelles.
XII.
La Sindone étant tombée entre les mains des Grecs de Chypre à la mort du comte Amédée, combien de temps elle y demeura ensuite, il n’est pas possible de l’affirmer avec certitude. Il est néanmoins certain que, sur ce point, les écrivains ne s’accordent pas tous, affirmant que les princes de Lusignan en eurent la possession directe ou indirecte ; Quant ensuite au temps de la permanence de la Sainte relique dans ladite île, je serais d’avis qu’elle y demeura jusqu’aux environs de l’an 1240, année où, régnant dans l’île lesdits souverains, le pape Grégoire IX enjoignit à l’archevêque latin de Nicosie de suspendre de la célébration du Saint Sacrifice les prêtres grecs qui n’auraient pas juré obéissance à l’Église romaine.
Car ceux-ci, profitant du délai pris pour délibérer, sortirent tous de nuit de l’île avec leurs évêques, abbés et moines, emportant hors des églises et des monastères tout ce qu’ils avaient de plus cher et de plus précieux, afin de se retirer en Anatolie, en Arménie et dans d’autres pays (1). »
Cela posé, il n’y aura plus lieu de douter de la véracité de certains récits relatifs à la personne qui porta en Occident notre Très Sainte Sindone, comme il sera dit dans le livre suivant.
(1) V. Fleury, Histoire ecclésiastique, liv. LXXXIII, an 1254.
COMMENTAIRE VIII
On répond à Pingone et à ses partisans, lesquels soutiennent que la très sainte Sindone serait demeurée à Jérusalem jusqu’au temps de Saladin, puis aurait été immédiatement transférée aux rois de Chypre de la maison de Lusignan.
I.
Les suppositions formulées dans le commentaire précédent paraîtront peut-être à certains tout à fait contraires à ce que, d’un consentement unanime, ont écrit nos auteurs, à savoir :
- 1° que la Sainte Sindone demeura à Jérusalem jusqu’au moment où Saladin s’empara de la ville en 1187 ;
- 2° que, dès lors, les Européens contraints d’en sortir l’auraient remise aux Lusignan, devenus rois de Chypre, et qu’elle aurait été conservée par eux dans cette île jusqu’au temps où elle fut portée en Europe.
II.
Tel est assurément l’avis de Pingone, de Mallonio, de Bonafamiglia et des autres auteurs cités ; et comme il a été indiqué plus haut, cet avis peut être tenu pour vrai en partie et faux en partie. Il peut être vrai en ce qui concerne le fait que notre Sindone soit demeurée en Terre Sainte sous les successeurs de Godefroy de Bouillon, à savoir Baudouin Iᵉʳ son frère, qui régna pendant dix-huit ans, et Baudouin II son parent, dont le règne dura jusqu’à l’an 13 ; Foulques, son gendre, qui tint les rênes de l’État jusqu’en 1142 ; puis Baudouin III, qui mourut en 1162. Il peut aussi être vrai, selon l’opinion mentionnée, que notre Sindone ait été transportée à Chypre au temps de la seconde Croisade, conformément aux conjectures exposées dans le commentaire précédent ; mais, sans crainte de se tromper, il faut dire que ceci est faux, à savoir que la Sainte relique serait passée immédiatement à Guy de Lusignan et qu’après la prise de Jérusalem elle aurait été portée par lui à Chypre. On en a pour preuve des événements historiques inconciliables avec les récits desdits auteurs.
III.
En effet, lorsque Saladin conquit Jérusalem en 1187, l’île de Chypre n’était pas encore au pouvoir des princes latins ; on ne pensait pas non plus à en inféoder Guy de Lusignan, et les circonstances, ainsi que les autres personnages de marque, étaient telles qu’il n’est pas possible de supposer qu’on ait alors songé à notre Saint Suaire. Quant à l’île elle-même, les historiens rapportent unanimement qu’elle fut conquise par Richard Iᵉʳ, roi d’Angleterre, lequel, lors de son voyage en Terre sainte, la prit à Isaac Comnène en 1191 ; non seulement parce que celui-ci s’était rebellé contre l’empereur de Constantinople Isaac l’Ange, qui lui avait confié le gouvernement, mais aussi parce qu’à l’occasion d’une violente tempête il ne permit pas que Bérengère, son épouse, qui, accompagnée de nombreuses personnes de distinction, faisait voile vers la Palestine, prît terre, cherchant même par tous les moyens à la faire périr avec toute sa suite. Isaac ayant refusé de donner satisfaction à la demande du roi d’Angleterre, celui-ci, vivement irrité, assaillit l’île avec son armée, tua tous les Chypriotes qu’il rencontra en chemin, contraignit le prince barbare et rebelle à demander grâce, et l’obligea à lui céder le pays.
IV.
Non seulement l’île n’était pas alors au pouvoir des princes latins lorsque Saladin conquit Jérusalem en 1187, mais, à considérer les événements qui suivirent, il est très probable qu’Isaac, croyant se concilier davantage l’amitié des sultans d’Égypte, qui protégeaient sa rébellion, n’aurait pas permis aux catholiques d’Occident de s’y établir sous quelque prétexte que ce fût. Et en vérité, après la prise de Jérusalem, nous ne trouvons pas qu’aucun se soit retiré à Chypre ; mais nous lisons au contraire que la reine Sibylle, épouse de Guy de Lusignan, et le patriarche Héraclius se retirèrent à Antioche avec les chevaliers Templiers et Hospitaliers, et qu’une grande multitude de personnes se réfugia à Tripoli, d’autres à Tyr, d’autres encore à Ascalon ; certains firent voile vers la Sicile, d’autres se rendirent en Égypte même, et furent traités comme esclaves à Alexandrie. On ne peut donc dire que notre relique ait été portée à Chypre lorsque Saladin s’empara de Jérusalem et qu’il poursuivit tous les chrétiens occidentaux, dévoués à l’Église romaine.
V.
Venons-en maintenant au second point concernant Guy de Lusignan. Il était fils d’Hugues, comte de la Marche et seigneur de Lusignan ; c’est par lui qu’il fut introduit à la cour royale de Jérusalem, à l’époque où y résidait Sibylle, fille du roi Amaury, ou Almaric, et veuve de Guillaume IV, marquis de Montferrat, surnommé Longue-Épée. Cette princesse, séduite par l’aimable apparence de Guy et par ses manières affables, prépara habilement les dispositions en sa faveur dans l’esprit de Baudouin IV, dit le Lépreux, lui-même fils du roi Amaury, lequel, nonobstant la disparité de naissance, obtint non seulement qu’il l’épousât, mais encore qu’il le fît lieutenant du royaume. On reconnut toutefois chez ce souverain une incapacité manifeste pour le gouvernement des affaires, et chez celui-ci, qui était pourtant alors à l’âge de la chevalerie, une timidité dans les entreprises de guerre, ce qui ôta à Baudouin tout pouvoir effectif ; et, en 1181, il fit couronner à Jérusalem un neveu âgé de cinq ans, appelé aussi Baudouin, fils du susdit marquis de Montferrat et de Sibylle, et il confia la régence de l’État à Raymond III, comte de Tripoli, déclarant Guy ennemi du royaume. Baudouin IV mourut en 1185 ; l’année suivante mourut encore l’enfant héritier Baudouin V, non sans un fort soupçon que la cause de cette mort fût sa propre mère Sibylle, femme dénaturée, ambitieuse et enflammée du désir de faire régner son époux. Il s’ensuivit qu’elle se fit reconnaître reine comme héritière de son fils, bien qu’elle eût juré de répudier Guy, et de choisir un autre mari, elle ne le voulut pas, et maintint Guy sur le trône de Jérusalem, au mépris des principaux seigneurs de l’État. Jusqu’ici, je n’ai pas encore parlé de Guy de Lusignan en tant que roi de Chypre.
VI.
Entre-temps, Raymond, comte de Tripoli, irrité contre Guy, parce que celui-ci lui avait demandé des comptes sur l’administration des finances durant sa régence, traita secrètement avec Saladin et l’appela à la conquête du royaume. Dans la première bataille, livrée près de Tibériade, il tomba prisonnier aux mains du vainqueur ; le roi Guy fut également fait prisonnier et conduit à Jérusalem, laquelle, peu après, fut contrainte de capituler, en 1187. Il est vrai que le roi, en cédant pour sa rançon la ville d’Ascalon, fut autorisé à sortir de Naplouse, ou Sichem, où il avait été conduit, et à s’en aller librement, où bon lui semblerait ; mais pour autant il ne put se rendre à Chypre, ni s’y voir conférer alors le titre de roi de cette île, laquelle, comme on l’a dit, n’était pas encore au pouvoir des Latins ; et lorsque Richard Ier s’en empara, il la remit aux Templiers, qui en obtinrent la possession pour la somme de trois cent mille écus. En toutes ces circonstances, où voit-on jamais que la Sainte-Suaire ait été remise à Guy, comme le disent nos écrivains ?
VII.
À plus forte raison encore, on ne saurait soutenir une telle chose si l’on considère l’état dans lequel il se trouva après avoir recouvré sa liberté des mains de Saladin.
On recueille des historiens de ce temps qu’il alla d’abord errant çà et là, avec peu de gens, à travers la Syrie, sans trouver de place où il pût s’établir en sûreté ; il chercha alors à s’établir à Tyr, où demeurait le marquis Conrad de Montferrat, qui en était prince ; mais celui-ci ne voulut pas l’accueillir, et lui donna seulement des troupes, avec lesquelles il lui conseilla de se livrer à quelque fait d’armes. Avec ces troupes donc, et avec d’autres levées tumultuaires rassemblées par son frère nommé Geoffroy, il entreprit en 1189 le fameux siège d’Acre, dans lequel les Croisés européens, sous la conduite du roi de France Philippe Auguste et de l’Angleterre Richard Ier susdit, firent des prodiges de valeur, et contraignirent la ville à se rendre le 3 juillet 1191, quatre ans après la perte de Jérusalem.
VIII.
Au milieu du tumulte des armes surgirent en outre de graves contestations entre les chefs de l’armée pour le droit de succession à la couronne de Jérusalem, lesquelles troublaient davantage encore les esprits déjà agités par la religion. La reine Sibylle étant morte, Guy prétendait conserver le trône, sur lequel l’avait fait monter sa défunte épouse en tant qu’héritière aînée ; Mais Isabelle, autre fille du roi Almerigo, donnée en secondes noces pour épouse au susdit marquis Conrad, élevait une revendication, soutenant que, par la mort de sa sœur, la succession au royaume lui revenait de droit. Après de nombreux conflits, il fut convenu que la future succession au royaume appartiendrait au marquis de Montferrat, et que Guy conserverait, sa vie durant, l’honneur de la couronne.
IX.
Les différends n’étaient toutefois pas encore ainsi terminés, car il s’en éleva de nouveaux à la suite de la mort du marquis Corrado, barbairement assassiné. On sait que le roi d’Angleterre Richard, destiné au commandement des armées en Syrie, voulait qu’Henri, comte de Champagne, son neveu, épousât Isabelle, veuve du marquis, prince de Tyr, afin qu’il pût obtenir la couronne de Jérusalem. Pour mettre fin aux contestations et obtenir le but désiré, Richard remit aux Templiers, ennemis déclarés des Cypriotes, l’île de Chypre, moyennant la somme de vingt-cinq mille marcs, ou livres d’argent ; et ceux-ci la donnèrent à Guy de Lusignan, qui fut le premier des quatorze rois de Lusignan, lesquels dominèrent à Chypre pendant environ deux cent quatre-vingt-trois ans.
X.
Les noces d’Isabelle furent célébrées aussitôt avec son nouvel époux Henri, lequel, tandis qu’il se trouvait à Acre en train d’observer les troupes qui manœuvraient, tomba du balcon auquel il était appuyé et se rompit la tête. De nouvelles querelles s’élevèrent alors au sujet de ladite succession, lesquelles furent terminées par l’intervention d’Amaury de Lusignan, frère de Guy, et de son union avec la veuve Isabelle, ce qui lui conféra le titre de roi de Jérusalem, passé ensuite aux susdits rois de Chypre.
XI.
De tels récits, fondés sur l’autorité des meilleurs historiens et examinés selon les règles de la critique la plus exacte, outre qu’ils servent à éclairer plusieurs points d’histoire confusément indiqués par les auteurs qui parlent de notre Sainte Sindone, montrent en outre avec évidence que ni le roi Guy, ni d’autres personnages distingués de Jérusalem, au moment de la conquête de cette ville par Saladin, n’avaient la moindre pensée à l’égard de notre Sacré monument. Et qui se résoudrait à croire que Guy, soit prisonnier, soit errant, soit accablé de désespoir pendant le siège d’Acre, ou encore tout entier occupé à soutenir ses droits à la couronne, se fût en même temps appliqué à mettre en sûreté notre Sainte relique, selon la supposition qui subsiste en ces pays ? On ne parle nullement de la reine Sibylle, dont la conduite ne permet pas de penser qu’elle se soit beaucoup occupée de choses religieuses. Quant au patriarche Héraclius, nous savons bien qu’il emporta hors de la ville les ornements de l’Église patriarcale, l’argenterie du Saint-Sépulcre, dont il était le gardien, pour une valeur de plus de deux cent mille écus d’or ; mais on ne trouve pas qu’il se soit occupé des reliques.
Quant à la foule de rite latin, proscrite avec eux hors de la ville, elle parvenait à grand-peine à emporter sur ses propres épaules les biens mobiliers relevant de son usage personnel, les plus nécessaires à ses besoins pressants ; Il n’est donc pas à supposer qu’il eût avec lui notre Sainte relique, d’autant plus qu’en ces temps très corrompus les mœurs des Catholiques européens établis en Orient étaient, à l’égal de celles des Grecs, des Maronites, des Arméniens, des Jacobites et des autres dissidents de la croyance romaine ; et que toute leur sollicitude ne tendait à rien d’autre qu’à s’enrichir par le commerce.
XII.
Les Croisés allemands arrivés à Acre vers l’an 1197 le connurent bien, et ils en furent si scandalisés qu’ils se séparèrent des autres, combattirent sous le commandement de leurs propres chefs afin de ne pas attirer sur eux l’indignation divine. On dirait donc qu’il est assez peu probable que, bien des années auparavant, notre Sainte Sindone ait été portée à Chypre, et que Guy de Lusignan en soit venu à la posséder uniquement parce qu’il devint souverain de cette île célèbre.
(1) V. Marino Sanuto, liv. III, § 8, De causis desolationis et amissionis Terrae Sanctae tempore Saladini.
FIN DU LIVRE SECOND
LIVRE III
Qui a apporté dans l’Église occidentale la Sainte Sindone, et de quelle manière elle est venue en la possession de la Maison royale de Savoie.
I.
Voici le point à partir duquel, au chapitre XVI de son ouvrage De linteis, Chifflet commence à parler de notre sainte relique (1) ; et cela certainement parce que, s’agissant seulement de conjectures, nous pouvons nous appuyer pour traiter des faits survenus avant cette époque ; tandis qu’à partir de l’an 1300 environ commencent les documents certains permettant de tisser jusqu’à nos jours l’histoire. Il est vrai que ces documents, pour deux raisons, sont peu nombreux : la première, à cause des guerres dévastatrices dont notre pays fut souvent le théâtre ; la seconde, à cause des incendies survenus à Chambéry, qui consumèrent
(1) Chap. XVI, De Sindone Taurinensi. Unde illa proxime Camberium advecta.
Vol. I.
une grande partie de la ville, et en particulier le château royal (1), lequel brûla deux fois en l’espace d’un demi-siècle ; la troisième raison est que la Maison royale de Savoie, persuadée d’avoir reçu de la seule bonté du Seigneur ce précieux monument, craignit peut-être qu’en le rendant moins manifeste au public elle ne diminuât le divin bienfait, et ne fit pas grand cas, avant Emmanuel-Philibert, de le faire connaître publiquement de quelle manière, et par la main de qui, il lui était parvenu.
II.
Il serait trop pénible d’en charger nos Souverains, et plus encore nos anciens écrivains, que de soupçonner avec Chifflet (2) qu’à la suite d’une étude approfondie ils auraient dissimulé la véritable origine de la possession, afin qu’elle ne fût pas réputée injuste ; puisque celui qui donna la très sainte Sindone à nos Princes avait des droits évidents pour la donner, de sorte qu’à ce sujet ne pouvait naître aucun doute raisonnable. Le manque néanmoins de témoignages relatifs à ce point d’histoire a donné naissance à diverses opinions, que nous entreprenons maintenant d’examiner.
III.
Pour une plus grande clarté de la question, je réfuterai d’abord, dans les commentaires suivants, les opinions…
(1) V. Bushingh, Geogr., Ducato di Savoia. Chambéry. Mellin, Voyage, t. I, chap. II.
(2) Sive id iniquitati temporis adscribi debet, quae rerum originibus caliginem offundere solet, sive etiam pauciorum calliditati, qui sacrum hoc pignus e longinquo quam e vicinorum Principum ditione arcessere tutius visum est etc.
fausses concernant la matière en question, et je n’en rechercherai pas l’origine ; je passerai ensuite à établir les vraies, et à les confirmer, autant que je pourrai, de manière qu’il n’en subsiste plus aucun doute. Bien que, une fois la certitude de celles-ci posée, s’ensuive la fausseté des autres, je juge néanmoins très opportun de démontrer aussi cette fausseté par des arguments particuliers, afin qu’elles ne soient plus mises en avant chaque jour, et qu’elles tombent dans l’oubli, leur erreur étant directement et clairement démontrée.
COMMENTAIRE I
On réfute l’opinion selon laquelle la Sainte Sindone serait passée aux princes royaux de Savoie parce qu’ils l’auraient reçue en don d’un certain comte Amédée, à la suite de ses glorieuses actions dans la défense de l’île et de la cité de Rhodes contre les armes des Turcs.
I.
Cette opinion, qui de temps à autre a été avancée par des auteurs respectables (1), est mentionnée à plusieurs reprises par le père Adorno, jésuite, lequel écrit ainsi chez Pingone (2) :
« Alors que l’île de Rhodes était entourée d’une très grande multitude de Turcs, et que la ville était violemment attaquée, Amédée, comte de Savoie, s’exposa à des périls extrêmes du siège, et conserva la ville ; c’est pourquoi, afin de lui rendre une reconnaissance durable et digne d’un bienfaiteur, le très saint linceul fut donné à ce même Amédée par le grand maître des chevaliers de Jérusalem » ;
Les Turcs, avec une grande multitude de gens, ayant assailli l’île de Rhodes et la combattant avec acharnement,
(1) V. Oraisons du P. Borghetto, et du P. Porro sur la Sainte Sindone, etc. V. le Panégyrique de ce second auteur sur la Sainte Annonciation.
(2) Sindon Evangel. Épître sur la pérégrination de saint Charles.
Amédée, comte de Savoie, l’aurait délivrée des dangers extrêmes du siège et l’aurait conservée.
C’est pourquoi le grand maître des chevaliers de Jérusalem, se souvenant des bienfaits reçus, lui fit don de la croix blanche…, et de la Sainte Sindone. »
II.
Qui, dans la série des comtes de Savoie, serait cet Amédée, Adorno ne le dit pas ; et ceux qui ont écrit après lui, n’étant pas d’accord pour établir la série des Amédée avant le sixième, ne s’accordent pas davantage sur la personne à laquelle ce fait doit être attribué. Or, s’il est certain que divers princes de Savoie combattirent vaillamment contre les infidèles (1), il est tout aussi incertain que l’un d’entre eux ait eu l’occasion de se distinguer dans des entreprises en faveur de l’île et de la cité de Rhodes ; bien au contraire, cela est entièrement contraire à la vérité historique qu’un Amédée l’ait défendue contre les armes des Turcs ; en effet, une telle chose ne put avoir lieu avant 1306, année où les chevaliers de Jérusalem en entreprirent la conquête (2)
(1) On raconte communément que, lors de la seconde croisade, Amédée III, près des défilés du mont Taurus, entouré inopinément de trois cent mille et plus de Mahométans, non seulement résista avec fermeté, mais encore se tira heureusement de ce danger avec toute sa troupe. V. P. Audiffredi, Oraison prononcée le jour précédant le départ de S. M. Victor-Amédée pour le royaume de Sicile.
(2) Elle était alors possédée par les Turcs sous la dépendance de l’empereur de Constantinople, et le grand maître des Hospitaliers s’appelait Foulques de Villaret. Vol. I.
jusqu’en 1522, lorsque l’île leur fut enlevée par Soliman, empereur des Turcs (1) ; cherchons donc quels Amédée vécurent dans cet intervalle de temps, c’est-à-dire d’environ 215 ans, et s’ils purent avoir quelque relation immédiate avec les affaires de Rhodes.
III.
Après de nombreuses années de guerre menées par les chevaliers Hospitaliers avec des succès divers pour la conquête de Rhodes, ils s’en rendirent finalement maîtres avec l’aide d’une grande armée de chrétiens, le jour de l’Assomption de la Bienheureuse Vierge, le 15 août 1310. À cette époque régnait en Savoie Amédée, appelé par Bushingh le quatrième, surnommé le Grand, successeur de Philippe, son oncle, depuis l’année 1285. En parcourant les événements de sa vie, on voit que, en 1306 et 1307, il faisait heureusement la guerre contre Humbert Dauphin de Vienne et Amédée, comte de Genève ; en 1308, il pressait les princes de l’Empire germanique d’élire empereur Henri, comte de Luxembourg, ce qui eut lieu sous le nom d’Henri VII ; en 1309, il se rendit à Avignon pour obtenir du pontife son couronnement ; en 1310, il accueillit à Chambéry cet empereur, par qui il fut créé prince de l’Empire. À quelle époque donc pourrait-on supposer qu’il soit allé en Orient défendre Rhodes ? De telles entreprises ne sont pas l’œuvre de quelques jours ou de mois, d’autant plus qu’il devait dépendre d’autres puissances pour disposer de navires appropriés.
(1) Le grand maître de l’Ordre, Philippe de Villiers de l’Isle-Adam, fit preuve d’un courage incomparable dans la défense de la place.
IV.
Disons que, s’il alla jamais à la tête d’une flotte puissante à un moment quelconque, après la conquête il repoussa l’assaut de l’Ottoman, et qu’il fut alors contraint de s’en aller et de se sauver par la fuite ? C’est ainsi que l’ont pensé la plupart des écrivains piémontais, et parmi eux Pingone, qui écrit de cette manière au sujet d’Amédée, qu’il appelle le quatrième (1) :
« Se rendant en Orient, il sauva l’île de Rhodes des Hospitaliers, la délivrant des forces ottomanes turques » ;
« Naviguant vers l’Orient, il conserva l’île de Rhodes aux chevaliers Hospitaliers, ayant contraint le Turc ottoman à la fuite ».
Mais tous s’accordent aussi pour dire que, durant les treize années restantes de sa vie, il ne sortit pas de terre ferme. Et il est très vrai, comme l’attestent les écrivains de sa patrie, et d’autres (2), que, en 1311 et 1312, il fit la guerre en Italie avec ledit empereur, puis l’accompagna à Rome, où celui-ci, après de nombreux conflits, fut couronné selon l’usage ; on raconte ensuite qu’il partit aussitôt de Rome et entreprit de nouveau la guerre contre le Dauphin de Vienne et le comte de Genève, lesquels, durant son absence, avaient violé les traités. Après avoir conclu la paix avec eux, il se rendit pour prendre possession d’Ivrée, qui le reconnut pour son souverain, et il se rendit avec toute célérité en Savoie pour s’opposer aux entreprises du susdit comte, qui tentait de se rendre maître absolu de Genève. Cette affaire terminée, on le voit arbitre des différends entre le roi de France et celui d’Angleterre ; puis enfin se rendre à Avignon pour traiter avec le pape des moyens de secourir l’empereur de Constantinople, Andronic, où il mourut l’année 1323.
(1) Inscriptorum Saxoniae, Sabaudiaeque Principum arbor gentilitia, p. 34.
(2) V. Botero, Vie de ce prince ; Fleury, Histoire ecclésiastique, an 1311.
V.
Telles sont les choses que raconte Botero lui-même, qui en a écrit la vie, et qui n’en est pas moins tenu pour l’auteur de l’événement rappelé à l’examen ; mais si les faits de ce héros sont chaque année marqués par quelque particularité survenue dans nos pays, c’est-à-dire sur le continent, sur quel fondement pourra-t-on affirmer qu’il ait défendu l’île de Rhodes contre les armes des Turcs ?
VI.
L’Ottoman ayant été vaincu, puisque l’île était florissante, tant par le bon gouvernement introduit par les chevaliers que par l’affluence des négociants, qui y apportaient de grandes richesses, ainsi que le rapportent les histoires les plus véridiques, durant un long espace de temps personne n’osa plus attaquer directement cette île, et les chevaliers eux-mêmes ne se livrèrent à aucune entreprise notable contre les musulmans, comme le rapporte Clément VI pour l’année 1343 (1) ; donc pas même sous Aymon, par conséquent, on ne peut attribuer ni la victoire susdite, ni aucune autre victoire navale sur les Turcs, en défense des chevaliers de Rhodes et de l’Église catholique, durement éprouvée par les musulmans, à Aymon , appelé par Botero Amédée V, mort précisément en 1343, peut-on lui attribuer ladite victoire navale ou quelque autre victoire sur les Turcs en défense des chevaliers de Rhodes, et de l’Église catholique, durement éprouvée par les musulmans ? Nos auteurs l’attestent en outre, et en particulier ledit Botero, que ce très sage prince, une fois les différends avec le Dauphin réglés, s’employa entièrement à réparer les dommages des guerres passées et à faire refleurir ses États.
(1) V. Fleury, Histoire ecclésiastique, an 1344, liv. XCIX, art. XXVI.
VII.
Que dirons-nous de son successeur immédiat Amédée VI, connu sous le nom de Comte Vert ? On ne peut nier que, s’étant engagé avec le roi de France Jean, et avec le roi de Chypre Pierre de Lusignan, il n’ait juré la croisade aux pieds d’Urbain V, ni qu’il ne se soit embarqué avec une troupe choisie à Venise pour aller combattre les Turcs. Botero (1), Guichenon (2), et plus récemment M. l’avocat et chevalier Datta, qui a rendu public le compte inédit des dépenses de cette expédition retrouvé dans les archives royales (3), en font foi. Mais à quelle époque, et en quelle occasion eut lieu cette expédition ? Il est certain que le fait se produisit en 1366, c’est-à-dire lorsque les chevaliers de Rhodes, bien loin d’avoir à soutenir quelque siège dans leur pays, fournirent des troupes à Pierre de Lusignan, roi de Chypre, et contribuèrent ainsi à la prise de diverses villes du continent, telles que Smyrne et Alexandrie ;
(1) Vie d’Amédée VI.
(2) Histoire générale de la Maison de Savoie. Amédée VI.
(3) Expédition en Orient d’Amédée VI, comte de Savoie, prouvée par des documents inédits.
et de fait, il apparaît que les armes d’Amédée VI n’étaient pas destinées à soutenir Rhodes, mais à enlever des mains des Turcs les pays de Grèce qu’ils avaient conquis, et à contraindre le roi des Bulgares, Stracimir II, à remettre en liberté l’empereur de Constantinople, son oncle maternel, non pas Alexis, comme l’appelle Botero (1), ni Baudouin, selon Audiffredi, jésuite (2), mais bien Jean Paléologue, fils d’Anne de Savoie, sœur d’Aymon, père de ce même comte Amédée (3).
Après l’assaut de Gallipoli, conquise peu auparavant par les Turcs, et libérée par les Bulgares, l’empereur de Constantinople, comble de gloire, retourna dans ses États ; et Amédée, sans plus songer à se distinguer par d’autres entreprises, tant au Piémont que dans le reste de l’Italie, y demeura jusqu’à sa mort, survenue au château de Saint-Étienne du Royaume de Naples, dans le diocèse de Bitonto, en 1383.
(1) Vie d’Amédée VI, citée.
(2) Dans les oraisons panégyriques.
(3) Jean Paléologue, étant en paix avec le roi des Bulgares, partit de Constantinople avec peu de gens pour se rendre en Hongrie, afin d’y traiter personnellement certaines affaires de l’Empire avec le roi Louis, dit le Grand. Stracimir II, autre roi de Bulgarie, entrava son passage et le fit de plus prisonnier.
VIII.
Si l’on parlait ensuite de ses successeurs immédiats, Amédée VI et Amédée VIII, quel temps trouverait-on jamais où ils auraient pu se rendre en Orient pour défendre Rhodes ? Il n’y eut assurément pas de moment, au milieu des importantes affaires de paix et de guerre dans lesquelles ils étaient engagés dans nos pays, comme on peut le voir chez les auteurs déjà cités à plusieurs reprises, Pingone, Botero, Guichenon, Büsching, et bien d’autres.
IX.
Bien que, depuis l’époque susmentionnée, 1366, jusqu’à l’année 1452, où mourut Amédée VIII, quelle entreprise les musulmans tentèrent-ils jamais contre Rhodes ? En parcourant l’histoire des chevaliers de Jérusalem, on constate que, vers 1437, le sultan d’Égypte, après avoir tenté un débarquement afin de se rendre maître de l’île, fut aussitôt repoussé, alors que le grand maître était Jean de Lastic (1). Du reste, si l’on lit les auteurs de ces temps-là, c’est-à-dire ceux qui écrivirent l’histoire d’après leurs propres traces, on trouvera que les Turcs tantôt s’employaient à conquérir des villes sur les Grecs, devenus de plus en plus faibles à cause de leurs dissensions intestines ; tantôt à résister à Tamerlan, empereur des Mongols, qui, après avoir conquis une grande partie de l’Asie, vaincu et fait prisonnier Bajazet, empereur des Turcs, était devenu la terreur de l’Orient ; tantôt encore, après la mort de Mahomet I, ils se déchiraient dans des guerres civiles, ayant à leur tête Mustafa, et d’autres Amurat ; puis, sous ce dernier, on voit d’un côté les Turcs combattre pour la conquête de l’Albanie, de la Macédoine et de la Hongrie, et de l’autre les sultans d’Égypte équiper de nombreuses flottes contre le royaume de Chypre, et le ravager au-delà de toute croyance afin de se venger du sac commis par les Croisés à Alexandrie.
(1) V. Moréri, Dictionnaire, art. Ordre des Chevaliers de Jérusalem.
X.
Il est vrai que les chevaliers de Rhodes étaient l’objet particulier de la haine des musulmans, tant turcs qu’égyptiens, puisqu’ils étaient tenus pour les principaux auteurs des maux qu’ils avaient souvent causés ; et nous trouvons qu’ils furent unis dans une alliance étroite dès l’année 1366 (1) ; toutefois, à l’exception du débarquement susmentionné du sultan d’Égypte, ils ne tentèrent aucune véritable entreprise directe contre Rhodes ; d’autant plus que le grand maître des chevaliers de Rhodes se trouvait de temps à autre en Europe pour traiter les affaires de l’Ordre, ou devant les pontifes, ou dans les conciles, comme à celui de Constance, et qu’ils eurent donc occasion de porter ailleurs leurs armes pour la défense des pays catholiques.
XI.
Il n’est pas nécessaire de parler d’Amédée IX, dit le Bienheureux, d’autant plus que son état de santé ne lui permettait pas de se rendre en personne combattre selon les circonstances, et surtout alors que les armes de Mahomet II…
(1) V. Fleury, Histoire ecclésiastique, an 1366.
et par un très grand nombre de corsaires, l’île de Rhodes était plus tourmentée qu’en tout autre temps ; d’autant plus que, sous le père de celui-ci, le duc Louis, la très sainte Sindone avait déjà été transportée en Savoie, et vénérée à Chambéry dans l’église du couvent des Franciscains. On trouva alors que nul de nos Amédée n’était allé délivrer Rhodes du siège des Turcs, ni n’avait, en récompense, rapporté la mémorable relique. Cette opinion est donc dépourvue de fondement ; mais se trouvera-t-il par hasard quelque autre Amédée, descendant de ces princes de Savoie ? Nullement ; et nous le verrons dans le commentaire suivant.
COMMENTAIRE II
Pour confirmer davantage la fausseté de l’opinion que l’on a entrepris de réfuter, on examine si le fait en question peut être attribué à quelque autre Amédée, descendant des princes de Savoie. On répond en même temps aux difficultés soulevées par Pingone et par Botero à propos de l’institution de l’Ordre suprême de la Très Sainte Annonciation, et l’on recherche enfin d’où dérive ladite fausse opinion.
I.
Puisque l’Adorno susmentionné, comme on l’a dit, et ses disciples n’expliquent pas qui est cet Amédée de Savoie, défenseur de Rhodes, et honoré ensuite de l’insigne don de la Très Sainte Sindone, quelqu’un pourrait soupçonner qu’il s’agisse d’un autre Amédée, descendant de ces princes de Savoie, lequel, selon l’usage des principaux chevaliers de ces temps-là, se serait rendu en Orient pour faire preuve de sa valeur contre les infidèles. Mais ce soupçon serait vain, car, en parcourant avec diligence la généalogie de cette maison royale, on n’y trouvera aucun de ces princes, entre 1306 et 1522, c’est-à-dire dans l’espace des 216 années susmentionnées, auquel on puisse attribuer d’une quelconque manière l’événement supposé.
II.
En effet, parmi lesdits princes portant le nom d’Amédée, on en trouve chez Guichenon et chez d’autres ; mais le premier fut archidiacre de l’Église de Reims en 1310, et sans aucun fondement on supposerait qu’il aurait combattu contre les infidèles, bien qu’à son époque une telle chose fût certes trop souvent pratiquée par un grand nombre d’ecclésiastiques.
Le second est un fils du prélat Aymon, duquel je ne trouve chez nos auteurs rien d’autre, sinon que le père le nomme dans son testament à une occasion, où il lui laisse un legs de cent livres par an.
Le troisième est un fils de Philippe, prince d’Achaïe et de Morée ; et l’on rapporte de lui qu’il fut chanoine, puis comte de l’Église de Lyon, ensuite évêque de Morienne en 1349, et plus tard transféré à l’évêché de Lausanne, où il s’éteignit à sa mort survenue en 1370.
Le quatrième est l’un des fils de Jacques, également prince d’Achaïe et de Morée ; lequel, s’il eut l’intention de se rendre en Orient pour prendre possession de ses principautés, ne put s’absenter de ces États en raison de la nécessité de soutenir par les armes les droits de la princesse Bonne de Bourbon, et en raison de sa mort prématurée survenue en 1402, à la trente-neuvième année de sa vie.
Le cinquième est le fils aîné d’Amédée VIII, qui, après avoir célébré ses noces avec Anne de Chypre, mourut fort jeune avant son père en 1431, et à une époque où, comme on l’a dit, les musulmans ne tentèrent rien contre Rhodes.
Le sixième est un fils de Philippe et de Claudine, mort en bas âge vers 1488, et qui, par conséquent, ne pouvait entreprendre aucune action.
III.
Je sais bien que, entre 1306 et 1522, on compte aussi quelques comtes de Genève portant le nom d’Amédée, que l’on dit issus de la maison de Savoie, ou du moins très étroitement apparentés, à savoir Amédée II, Amédée III et Amédée IV ; mais je sais aussi que les écrivains (1) rapportent qu’Amédée II mourut en 1368, et qu’Amédée IV mourut à Paris en 1368, sans faire aucune mention d’un quelconque voyage en Orient ; et si Amédée III s’y rendit, ce fut seulement pour accompagner ledit Comte Vert, c’est-à-dire Amédée VI, dans sa guerre déjà mentionnée contre les Turcs et contre les Bulgares, et il mourut l’année suivante, 1367.
IV.
Que répondre donc à Pingone, à Botero et à cent autres écrivains, qui, d’un commun accord, affirment que l’institution du Supreme Ordre du Collier fut consacrée à la mémoire des exploits d’un Amédée en défense de Rhodes ? Certes, ils sont d’avis que les lettres F. E. R. T., avec lesquelles l’instituteur voulut entrelacer les nœuds, ne signifient rien d’autre que : fortitudo eius Rhodum tenuit, c’est-à-dire qu’Amédée le Grand, par sa valeur, aurait soutenu l’île et la cité de Rhodes.
V.
Telle est en effet l’interprétation la plus commune donnée par nos écrivains aux lettres susdites ; mais elle est absolument contraire à la vérité : puisqu’il est faux, très faux, que l’un quelconque de nos Amédée se soit rendu, pour les affaires de Rhodes, se rendant au Levant. D’autre part, avant même l’institution de cet Ordre suprême, et avant que les Hospitaliers eussent conquis Rhodes, on voyait déjà ces lettres mystérieuses figurer sur des colliers, sur des armes et sur des monnaies ; et l’on les observe en particulier, sans points, dans l’emblème placé sur le tombeau de Thomas Ier, existant dans la cathédrale d’Aoste, où ce prince fut enseveli en 1237 ; par conséquent, les lettres F. E. R. T. ne furent pas entrelacées dans le collier en mémoire de la prétendue entreprise d’un Amédée.
(1) V. Moréri, Dictionnaire, art. Genève.
VI.
Je serais d’avis qu’Amédée VI, professant une dévotion particulière envers la Bienheureuse Vierge, en dont le patronage il avait la plus grande confiance (1), ait choisi ces lettres comme propres à rendre plusieurs sens différents, selon l’usage de ces temps-là (2), et qu’il les ait fait entrelacer entre les nœuds du collier principalement pour signifier que, grâce au puissant patronage de Marie Très Sainte, l’État demeurait ferme ; par exemple : fortitudo ejus Rempublicam tenet ;
(1) Du monument susmentionné relatif à l’expédition en Orient d’Amédée VI, on relève un trait de sa dévotion envers Marie Très Sainte : on y raconte qu’il avait arboré sur le navire amiral une grande bannière, sur laquelle on voyait d’un côté l’écu de Savoie, et de l’autre l’effigie de la Mère de Dieu.
(2) On voyait des devises symboliques, ou de simples lettres initiales, sur les étendards, sur les épées, sur les sceaux de ces temps-là, comme on peut l’observer chez Muratori, et chez d’autres collecteurs de monuments du bas Moyen Âge.Vol. I, p. 28.
et qu’il n’existait aucune entreprise si ardue et si complexe qu’on ne pût mener à bonne fin avec son très efficace secours. Il est certain que, lors de l’institution de l’Ordre du Collier, il avait en vue de distinguer par une honorable devise les personnes les plus éminentes et les plus méritantes de la Couronne ; mais il voulut aussi, par le même collier, honorer la Très Sainte Vierge. C’est pourquoi, en ce même temps, il fonda en son honneur, à Pierre-Châtel en Bugey, une église et un couvent de Chartreux, afin que les religieux y célébrassent chaque jour, et à perpétuité, quinze messes en mémoire des dites quinze joies de la Bienheureuse Vierge (1), et pour le salut des quinze chevaliers composant l’Ordre, lesquels devaient s’y réunir chaque année le jour de la Très Sainte Annonciation.
VII.
L’Ordre ayant ensuite décliné de son ancien éclat à cause des circonstances des temps, Charles III le rétablit en 1519 ; et afin que l’on comprît mieux qu’il avait aussi l’intention d’honorer par là la Très Sainte Vierge, il voulut que, dans le petit cercle existant au milieu du collier (2), fût placée l’effigie de la Très Sainte Annonciation, et que de là il en ait tiré pour l’avenir la dénomination. Il me semble que tout cela peut justifier mon interprétation, et qu’il n’est rien d’autre de certain sinon que l’Ordre suprême du Collier ne fut pas institué en mémoire des prétendues glorieuses entreprises d’un Amédée dans la défense de l’île de Rhodes contre les armes des Turcs.
(1) Cette dévotion aux quinze joies de la Vierge Marie, je puis assurer l’avoir lue dans quelques anciens livres franciscains, comme me l’a confirmé mon très cher ami le théologien Giuseppe Gorlier, préfet des étudiants de l’Université royale pour le quartier de Montjovis.
(2) Jusqu’au temps d’Amédée VI, dans l’institution de l’Ordre, on voit ce petit cercle figuré sur certaines monnaies rapportées par Guichenon, mais sans l’effigie de la Bienheureuse Vierge de l’Annonciation.
VIII.
La fausseté de cette opinion ayant été ainsi démontrée, si quelqu’un cherchait encore, comme moi-même, à admettre qu’il y eût néanmoins quelque chose de vrai, malgré son opposition manifeste avec la vérité de l’histoire, je répondrais que cela est probablement advenu parce que, ce qui fut fait par un Amédée, on l’attribua à un autre, et que l’on supposa qu’il avait défendu Rhodes, au lieu d’un autre pays d’Orient. Il n’est en effet pas rare que, pour les grands héros des siècles plus proches de nous, on attribue certaines actions illustres d’autres hommes non moins célèbres du même nom, ayant vécu en d’autres temps. Combien d’exemples n’en trouve-t-on pas dans les livres d’histoire ? Nous en avons un dans la vie du duc Guillaume, mort en 1137 à Compostelle, lequel fut confondu par les écrivains tantôt avec son père, tantôt avec saint Guillaume du Désert, beaucoup plus ancien de trois cents ans. Pour ce qui est de notre évêque saint Maxime, le théologien Giuseppe Mezzanesso (1) veut que furent attribuées diverses actions de l’un à l’autre saint Maxime, le plus récent étant moins célèbre, si bien que des deux Maxime on n’en forma qu’un seul.
(1) Le plus célèbre, de qui l’office est récité dans le diocèse de Turin, est Mezzanesso, qui naquit en 350, mourut en 420, et le second fut évêque vers 450, et passa à une autre vie vers 470.
Et, sans sortir de notre sujet, Botero, voyant en Humbert II, mort en 1103, un esprit martial porté à étendre par les armes les frontières de son État, et en Humbert III, décédé vers 1188, un esprit de très haute religion, pour lequel il fut surnommé le Saint, attribua à celui-ci le voyage en Terre sainte accompli par le premier (1).
Or il s’est ensuite répandu le bruit qu’un Amédée avait reçu en don de la part du grand maître des Hospitaliers la Sainte Sindone ; on a même avancé des conjectures favorables à cette opinion, et sur la base desquelles on a voulu conclure avec quelque apparence de fondement qu’il ne pouvait s’agir que de cet Amédée, le troisième du temps de saint Bernard ; mais puisque les
(1) Nos auteurs, et parmi eux Pingone, Il Paradino et Guichenon, font partir Humbert II pour la Syrie avec une grande armée de croisés, en compagnie de Godefroy de Bouillon, en 1096 ; ce qui se trouve contraire à certains instruments et donations religieuses signés par Humbert lui-même, les uns en 1097, d’autres jusqu’en 1098. Il ne faut pourtant pas en conclure, avec Durand (Piémontais) et ses partisans, qu’il n’ait pris aucune part aux affaires d’Orient, puisque la conquête d’Antioche eut lieu le 3 juin 1098, et celle de Jérusalem le 15 juillet 1099. Il est en effet suffisamment connu que, selon les circonstances particulières, différents guerriers partaient à des moments divers rejoindre les autres croisés, comme on le lit souvent dans les histoires des croisades.
entreprises glorieuses ne furent pas suivies d’un heureux succès, la Croisade ayant très mal tourné, et d’autant plus qu’il mourut en un pays lointain, à savoir à Chypre, nullement bien disposé envers les catholiques ; c’est pourquoi on parla fort peu de ses actions. Lorsque, plus tard, on en vint à célébrer celles de l’Amédée le Grand susmentionné, on supposa dans les récits populaires que ce fût lui cet Amédée qui avait reçu en don la Sainte Sindone à la suite de la valeur qu’il avait montrée contre les infidèles.
IX.
Enfin, parce qu’au temps de cet Amédée, et après la ruine d’Acre en 1291, il restait fort peu de chrétiens latins en Terre sainte, et que l’on ne parlait plus que de la conquête et de la défense de Rhodes, on supposa également qu’il s’était signalé par sa valeur en défendant cette île contre les attaques des Turcs. À ces récits vains s’attachèrent ensuite certains de nos écrivains, lesquels, fort occupés, comme Adorno, par des affaires bien plus importantes de l’Église, n’eurent pas le loisir d’examiner avec plus de diligence les événements, et trompèrent innocemment la postérité.
Du reste, en parlant avec la rigueur de la lettre, il est absolument faux que le Grand Maître des chevaliers rhodiens ait fait don de la Sainte Sindone à l’un de nos Amédée, en reconnaissance de la valeur montrée à défendre leur île contre les armes des Turcs.
COMMENTAIRE III
Il n’est pas moins faux de démontrer l’opinion de certains, lesquels supposèrent que la Sainte Sindone aurait été apportée en Europe comme un don égyptien, et laissée à nos Princes en rançon de leur mari, prisonnier de guerre.
I.
Lorsqu’un personnage distingué arrive d’un pays lointain dans une ville, sans que l’on ait à son sujet une connaissance particulière, et que l’on ignore le véritable motif de sa venue, il se forme parmi le peuple de nombreuses suppositions à son égard, et le plus souvent les unes sont contraires aux autres. Cela se produisit assurément à l’occasion où l’on se rendit en Savoie, et à Chambéry, la célèbre Marguerite de Charny, laquelle, comme nous le verrons, fut précisément celle qui laissa réellement à nos souverains le Très Saint Suaire.
Comme elle était inconnue du commun du peuple, et venait de régions lointaines à une époque où les uns partaient combattre en Syrie, et en Égypte contre les infidèles, tandis que d’autres arrivaient d’Orient pour s’établir dans nos contrées afin de fuir les maux par lesquels les catholiques étaient éprouvés par les musulmans, on supposa donc qu’il s’agissait d’une femme égyptienne venue dans la capitale de la Savoie, entre autres motifs, pour racheter son mari, prisonnier de guerre, et que, pour ce rachat, elle aurait offert à nos Souverains la Sainte Sindone.
Cette opinion est rapportée par Chifflet (1), lequel ajoute que cette femme était tenue par certains pour judéenne, et qu’il lisait ainsi dans quelques écrits, et tenait cela de ses ancêtres :
« eam Sindonem ab Aegyptia, Judaeae femina captivi aut Ducem Sabaudiae conjugis pretium relictam nonnulli vel certis in commentariis legisse, vel a majoribus dando accepisse se dictitant. »
« Certains affirment avoir lu dans des commentaires dignes de foi, ou avoir reçu de leurs ancêtres par transmission, que ce suaire aurait été laissé par une femme de Judée, Égyptienne, en rançon pour un captif, ou pour le duc de Savoie, son époux. »
II.
Quoique l’auteur cité ne juge pas digne de réfutation un tel récit — ut omittam leviores rumusculos — et qu’en vérité il puisse suffire d’en avoir indiqué l’origine, néanmoins, afin de ne rien laisser d’insuffisamment démontré, nous prouverons la fausseté par quelque argument particulier ; et, à cette fin, nous observons que la Maison Royale de Savoie commença à posséder la Sainte Sindone sous le duc Louis, fils d’Amédée VIII, comme on le verra en son lieu.
Cela posé, recherchons quelles guerres soutinrent en ces temps-là les Égyptiens contre les Européens, et surtout contre ceux qui avaient quelque relation avec nos Souverains.
III.
Il a été observé ci-dessus (2) que les sultans d’Égypte…
(1) De linteis, chap. XVI.
(2) Voir p. 212.
débarquèrent dans l’île de Chypre, y causèrent de très graves dommages. Monstrelet (1) rapporte qu’ils y descendirent à plusieurs reprises, et que, lors de l’une de ces expéditions, ayant tué le commandant suprême, le chevalier Philippe Prevost, ils portèrent ensuite sa tête dans la ville du Caire, appelée aussi Babylone, et firent croire qu’il s’agissait de la tête du frère du roi Janus, ou Jean, prince de Galilée.
Cet acte excita avec violence l’animosité des Égyptiens contre les Chypriotes, lesquels, se croyant assurés de la victoire complète, débarquèrent en plus grand nombre dans l’île, s’emparèrent de plusieurs places et même de la capitale Nicosie, qui fut en grande partie incendiée avec le palais royal ; et ils auraient tué le roi lui-même, tombé de cheval, si un chevalier nommé Savary, s’étant jeté sur lui, n’avait reçu à sa place les coups qui lui étaient destinés.
Le roi fut fait prisonnier de guerre, conduit au Caire devant le sultan, avec une grande quantité d’autres prisonniers et un immense butin.
IV.
De toutes les parties de l’Europe chrétienne, et en particulier de la Savoie, on accourut au secours du roi de Chypre avec leurs troupes. Les chevaliers, selon l’usage de ces temps, allaient offrir leurs services aux princes belligérants, ou étaient invités par eux à entrer à
(1) Lib. II, chap. 14, 30 et 36.
leur solde à l’occasion de la guerre (1).
Parmi les chevaliers savoyards mentionnés par ledit Monstrelet, on compte les seigneurs de Varambon et de Champagny, lesquels, selon Botero (2), se trouvaient à la même bataille, au cours de laquelle le roi Janus fut fait prisonnier ; et ils informèrent de tout Amédée VIII.
Mais où lit-on jamais, et qui a rapporté, qu’ils aient fait des prisonniers parmi les Égyptiens, et qu’ils les aient conduits en Savoie ? Examinons de plus près les circonstances des faits.
V.
À chaque descente des sultans d’Égypte dans l’île de Chypre, au temps du roi Janus, on constate que leurs troupes furent toujours victorieuses, et l’on ne lit pas que les Chypriotes aient jamais remporté sur les Égyptiens quelque avantage notable ; et surtout lors de la dernière expédition, bien qu’ils fussent venus défendre le souverain et l’État de nombreux chevaliers valeureux, comme il a été dit, et qu’ils eussent conduit des troupes d’élite.
Il semblait au contraire certain que tout conspirait au détriment du royaume ; car les chefs de la soldatesque étaient, dans leurs avis, extrêmement divisés et tellement en désaccord que le souverain ne savait à qui d’entre eux confier le commandement. Il avait certes sur mer une flotte puissante ;
(1) Il était permis par les souverains, sous certaines réserves, à la première noblesse de l’État d’offrir son service au prince qui lui plaisait le plus.
(2) Voir la Vie d’Amédée VIII.
mais celle-ci, retenue par un vigoureux vent contraire, ne put s’opposer à temps aux efforts des ennemis ; et lorsque, se trouvant enfin en état d’agir, outre les navires égyptiens chargés de prisonniers et d’un butin très considérable, ils se trouvaient déjà proches de leurs ports, les musulmans contraignirent le roi à écrire une lettre à l’amiral, par laquelle il lui demandait de lui sauver la vie, s’il s’abstenait d’engager le combat.
La flotte chrétienne, sans toutefois harceler les côtes égyptiennes, força le sultan à accorder la liberté au souverain, ainsi qu’à tous les prisonniers, en se contentant d’un tribut annuel de cinq mille scudi d’or, et de deux cent mille pour une fois seulement, à payer avant leur retour à Chypre ; somme qui fut en grande partie payée par le duc de Bourgogne, et par notre duc Amédée VIII.
VI.
Supposons néanmoins qu’ils aient fait quelques prisonniers lors des divers combats soutenus : les Chypriotes n’auraient-ils pas été contraints de les restituer tous lorsque les troupes égyptiennes se retirèrent ?
Et quand bien même ils ne les auraient pas remis dans de semblables circonstances, n’auraient-ils pas eu assez de bon sens pour procéder à un échange avec quelques-uns des nombreux chrétiens réduits en esclavage en Égypte ?
D’autant plus que, durant les batailles, les Mahométans se montrèrent toujours extrêmement empressés d’échanger ou de racheter les prisonniers, affectant dans ces circonstances particulières des sentiments d’humanité et de zèle pour leur fausse religion.
VII.
Bien que l’île eût été abandonnée par les troupes égyptiennes, et que le gouvernement en eût été confié au cardinal Hugues, autre frère du roi, dès que les affaires publiques se rétablirent, quel lieu aurait donc été celui où l’on aurait gardé les prisonniers de guerre, s’il y en eut, et, quand bien même ils auraient été conduits ailleurs, il paraît peu probable qu’ils aient été transportés en Savoie, distante d’environ deux mille milles de cette île ?
Je dis donc que ni Varambon, ni aucun autre chevalier savoyard n’aurait conduit en Savoie le mari de la femme supposée ; celle-ci, pour le faire libérer, n’aurait eu ni besoin d’entreprendre un voyage aussi long et périlleux, tant par mer que par terre, ni d’obtenir plus facilement son dessein autrement qu’en s’adressant au sultan d’Égypte, ou bien au roi de Chypre lui-même, lorsqu’il fut remis en liberté.
Il s’ensuit donc que le récit populaire selon lequel une femme égyptienne serait venue en Savoie pour racheter son mari prisonnier de guerre, et aurait offert en rançon la Sainte Sindone, est un vain récit du vulgaire.
VIII.
On ajoute que tous les événements précédemment rapportés, dans lesquels seuls il pourrait paraître vraisemblable qu’un chevalier savoyard ait fait prisonnier de guerre le mari de cette femme supposée, ne se produisirent qu’aux environs de 1427 ; or la Sainte Sindone fut portée à Chambéry et remise au duc Louis seulement en 1453, c’est-à-dire vingt-six ans plus tard, ce qui pourrait être difficile de croireque, pendant un temps aussi long, cette femme, pourtant assurément entreprenante, se fût abstenue detraiter le rachat de son mari, ou qu’elle ignorât le lieu précis où celui-ci avait été conduit, d’autant plus que les chevaliers savoyards susmentionnés retournèrent eux-mêmes à Chypre, peu après, vers 1431, pour conclure le mariage entre le susdit duc Louis et Anne, fille du même roi Janus, ou Jean.
Tout cela me confirme encore davantage dans l’opinion que le récit que l’on a entrepris de réfuter ne provient d’aucune autre cause que de l’ignorance générale quant à l’identité de la noble dame Marguerite de Charny.
IX.
Cela se prouve plus solidement encore par la conclusion suivante : selon Chifflet, quelques Savoyards affirmaient que cette dame serait venue en Savoie pour faire libérer un prisonnier, racontant que certains Savoyards disaient qu’elle avait quitté sa demeure (Marguerite) pour faire libérer un captif ; et ce prisonnier, d’autres racontaient qu’il s’agissait du comte Humbert de la Rocca, son mari, sans préciser où il aurait été fait prisonnier : Humbertum conjugem dicunt nonnulli.
Or nous démontrons en son lieu que le mari de celle-ci était mort plusieurs années avant qu’elle ne se rendît à Chambéry auprès du duc Louis.
(1) De Linteis, chap. XVIII.
COMMENTAIRE IV
On examine si la très illustre Maison de Savoie a fait l’acquisition de la Sainte Sindone en vertu du testament de la reine de Chypre Charlotte.
I.
Pour l’intelligence de ce que nous aurons à dire dans ce commentaire, il est utile de rappeler que le roi de Chypre Jean, dont il a été parlé peu auparavant, eut de son épouse Caroline, fille du duc de Bourbon, un fils appelé également Jean, et une fille nommée Anne. Le fils succéda à son père dans le royaume, et c’est celui que nos auteurs appellent communément Jean II. La fille fut promise en mariage au fils aîné de notre duc Amédée VIII, appelé aussi Amédée ; mais ce jeune prince étant mort avant la célébration des noces, elle fut mariée au second fils, nommé Louis, qui succéda à son père dans les États. De ce mariage naquirent, entre autres enfants, le bienheureux Amédée, fils aîné, et un autre fils cadet, dont le nom fut également Louis.
Ce mariage contracté avec Jeanne de Portugal, fille du duc de Coimbra, appelée Charlotte, fille unique du susdit Jean II, et d’Hélène Paléologue. Les parents de celle-ci étant passés à l’autre vie Charlotte demeura donc héritière du royaume de Chypre, et se fit en conséquence couronner reine sans tarder ; elle voulut aussi que son époux fût couronné, comme en effet il le fut, à savoir Louis, lequel, après avoir traversé la mer avec plusieurs trirèmes, avait heureusement abordé à Chypre pour assister à son couronnement. Mais ils trouvèrent bien vite quelqu’un qui leur disputa à tous deux la possession de ce royaume.
Jacques, fils naturel du défunt roi, jeune homme hardi et entreprenant, mais irrité de ce que son père avait été fait homme d’Église afin de lui ôter l’espérance du trône royal, s’allia avec le sultan d’Égypte Melec. Ayant obtenu de lui des navires et des troupes, il prit les armes contre Louis et Charlotte, et les contraignit à sortir du royaume.
Louis étant mort en Savoie, et Charlotte à Rome, après avoir laissé par testament tous ses droits à notre duc Charles Ier, troisième fils du bienheureux Amédée.
II.
Or le P. Adorno prétend que, par la vertu de ce testament, la Maison royale de Savoie aurait obtenu la Sainte Sindone, et que telle est la tradition existant dans cette Maison ; voici comment il s’exprime dans son récit du pèlerinage de saint Charles :
Familiam Lusignanam Regnum Cyprium, et Hierosolymarum multos quondam annos obtinuisse memoriae proditum est, ex ea Carlottam extitisse, quae extrema in Cypro regnavit. Haec Ludovico alterius Ludovici Allobrogum, quos Sabaudenses appellant, Duci in matrimonium collocata familiam hanc, et Gazae Regiae, et Regni Cypri reliquit haeredem, hinc in inclytam hanc domum praeclarissimum, et sacrum hoc monumen tum (scilicet Sanctissimam Sindonem) pervenisse supe riores Duces a suis accepere , et ejus rei memoriam per manus traditam posteritati reliquere ;
Il est transmis par la mémoire historique que la famille des Lusignana possédéle royaume de Chypre et celui de Jérusalem pendant de nombreuses années;
et queCharlotte, issue de cette famille,fut la dernière à régner à Chypre. Celle-ci, unie par mariage à Louis, fils d’un autreLouis des Allobroges, que l’on appelleSavoyards, duc,
laissa cette famille [de Savoie] héritière, ainsi que des trésors royaux, et du royaume de Chypre; d’où il est parvenu dans cette illustre maisonce très éminent et sacré monument
(à savoir la Très Sainte Sindone), que les ducs précédents reçurent de leurs prédécesseurs,
et dont ils ont transmis à la postérité la mémoire de main en main.
« … et laissa le royaume de Chypre à des héritiers ; de là, cette très illustre Maison, et ce monument sacré (à savoir la Très Sainte Sindone), il est rapporté que les ducs susdits l’ont reçue de leurs ancêtres, et qu’ils ont transmis à la postérité la mémoire de ce don, passé de main en main.
Il est raconté que la famille de Lusignan posséda pendant de nombreuses années le royaume de Chypre et celui de Jérusalem, et que Charlotte, issue de cette famille, fut la dernière à régner à Chypre.
Celle-ci, ayant été donnée en mariage à Louis, fils d’un autre Louis, duc des Allobroges, appelés Savoyards, laissa héritiers des trésors royaux et du royaume de Chypre cette illustre Maison de Savoie ; et c’est ainsi que lui parvint le très célèbre et sacré monument de la Sainte Sindone, de même que les ducs précédents l’avaient reçu de leurs ancêtres, et qu’ils en transmirent la mémoire à la postérité.
III.
Dans le témoignage rapporté du P. Adorno, pris dans son sens naturel, il se trouve plusieurs erreurs, et entre autres celle-ci : il donne le titre de duc au fils cadet de Louis, mari de Charlotte :
ha suggests Ludovico alterius Ludovici filio Allobrogum duci in matrimonium collocata.
Celle-ci, donnée en mariage à Louis, fils d’un autre Louis, duc des Allobroges.
Celui-ci ne succéda certainement pas à son père dans le commandement ni dans les titres, lesquels, selon Guichenon, furent : comte de Genève et prince d’Antioche ; et ensuite, après avoir épousé Charlotte, il ajouta le titre de roi de Chypre, de Jérusalem et d’Arménie.
On pourrait supposer une erreur d’impression, de sorte que dans l’original, au lieu de Duci, il y aurait eu Ducis, afin de désigner le duc Louis père ; mais cette erreur ne se trouve ni dans l’errata corrigé de l’édition ancienne, ni dans celui de l’édition récente, et il s’agirait d’ailleurs d’une transposition de mots trop importante, qui supposerait une trop grande distraction.
La correction aurait dû être faite de cette manière :
haec Ludovico alterius Ludovici Allobrogum Ducis filio in matrimonium collocata.
Celle-ci, donnée en mariage à Louis, fils d’un autre Louis, duc des Allobroges.
IV.
Pour ce qui concerne directement notre Sainte Sindone, l’auteur suppose cinq choses qu’il convient d’éclaircir, afin de voir lesquelles peuvent être admises comme vraies, lesquelles comme douteuses, et lesquelles comme entièrement fausses.
- Il suppose :
- 1° que la Sainte relique est toujours restée à Chypre ;
- 2° qu’elle a été placée parmi les trésors royaux ;
- 3° qu’en quittant cette île elle a été emportée par la reine Charlotte ;
- 4° qu’à sa mort elle l’a laissée par testament comme héritage à la Maison royale de Savoie ;
- 5° enfin, que telle est la tradition de nos souverains.
V.
Dire que la Sainte Sindone soit restée à Chypre jusqu’au temps de la reine Charlotte est une proposition absolument fausse ; il est certain que ladite reine sortit de Chypre en 1462, et mourut en 1487 ; et l’on verra ci-après qu’un siècle et demi auparavant, c’est-à-dire vers l’an mille trois cent trente, la Sainte Sindone avait été portée en France par un très illustre chevalier nommé Geoffroy de Charny, et elle fut déposée dans l’église qu’il fit bâtir dans son pays de Lirey en Champagne ; il y a donc la plus grande probabilité qu’elle n’ait été conservée à Chypre que jusqu’environ l’an mille deux cent quarante, comme il a été dit dans le livre précédent (1), et que les ecclésiastiques grecs de cette île l’aient de nouveau portée sur le continent de l’Asie lorsque, pour ne pas jurer obéissance au pontife romain Grégoire IX, tous sortirent de l’île en emportant des églises et des monastères tout ce qu’ils avaient de plus précieux et de plus sacré.
VI.
Il résulte donc de là la fausseté du 2e point, pris à examiner. Et comment peut-on dire que la Sainte Sindone soit restée parmi les trésors des rois de Chypre, si elle est restée, selon toutes les conjectures, en possession des Grecs depuis le temps où elle fut apportée dans cette île ? On ne peut d’ailleurs nier qu’en un certain sens elle ne fût de droit des rois de Lusignan, eu égard à la haute souveraineté, puisque pour le bien public il appartient aux souverains le pouvoir sur les biens temporels de leurs sujets.
VII.
Est faux en tout point le 3e point, à savoir que la reine Charlotte, en partant de Chypre, ait emporté avec elle la Sindone. Outre qu’il y a raison de croire qu’elle n’était plus à Chypre depuis longtemps ;
mais quand bien même elle y serait restée, elle n’y aurait pas été conservée intacte : elle aurait été lacérée, ou brûlée, ou emportée avec les innombrables dépouilles conduites en Égypte à l’occasion des incendies, dévastations et pillages mentionnés ci-dessus, et survenus sous le règne même de Charlotte. Car celle-ci, entreprenante et active, opposa une vigoureuse résistance à ses ennemis, et ne se retira nullement de l’État avant d’avoir vu toutes les forteresses conquises, et de s’être trouvée sans espoir d’obtenir des secours efficaces de la part des princes d’Europe.
VIII.
- Quelqu’un pourrait toutefois supposer que, dès le début de cette guerre, les souverains, redoutant une issue funeste en raison du manque de troupes, aient fait sortir de l’État la Sainte Sindone avec les trésors royaux, bien qu’elle se trouvât alors en leur possession ; mais une telle supposition serait dépourvue de fondement. Qu’on lise Guichenon, ou d’autres auteurs qui ont rapporté les circonstances particulières du fait en question, et l’on trouvera :
- 1° que les diverses personnes envoyées par la reine Charlotte en Europe, apparemment porteuses de présents, afin de solliciter les princes catholiques à lui venir en aide, tombèrent après une violente tempête entre les mains de leurs ennemis ;
- 2° qu’elle-même fut pillée par les Vénitiens, alors qu’elle voyageait à pied vers le souverain pontife Pie II, afin de le supplier d’un secours efficace ;
- 3° que le général du sultan Melek-Ella, nommé Teytar, envoyé pour soutenir le sacrilège usurpateur, retourna en Égypte avec des navires chargés des dépouilles de Chypre ;
quel argument a-t-on donc pour supposer que Ludovic et Charlotte, avec leurs trésors, aient mis en sûreté la Sainte Sindone ?
IX.
Bien que nous n’ayons peut-être pas de preuves absolument convaincantes, que six ans avant l’entreprise inique du susnommé Jacques, nos souverains aient reçu en don la Sainte Sindone ? Nous les avons cependant ; et parmi elles se comptent des médailles d’or, d’argent et de cuivre, faites frapper en son honneur par le duc Ludovic, père — comme on l’a dit — de l’époux de la reine Charlotte.
Sur ces médailles, d’un côté, on voit l’effigie du duc, avec l’inscription autour :
Lodovicus Dei gratia Dux Sabaudiae, Marchio in Italia ;
Louis, par la grâce de Dieu, duc de Savoie, marquis en Italie.
de l’autre, on voit un ange portant la Sindone à la manière d’un trophée, avec cette inscription autour :
Sancta Sindon Domini nostri Jesu Christi ;
Sainte Sindone de Notre Seigneur Jésus-Christ.
et au-dessous est gravée l’année 1453, et non 1462, année où la reine Charlotte, voyant les affaires de son royaume désespérées, se rendit en Savoie, puis ensuite à Rome, où elle mourut (1), comme on l’a dit.
(1) Je trouve de grandes divergences entre les auteurs quant à l’année de sa mort. Botero, dans la Vie de Ludovic, la fixe à 1482 ; l’abbé Ferrero, dans les Augustae Regiaeque domus Sabaudiae arbor, à 1485 ; Cignassanti, dans la Cronaca de’ Cav. dell’Ord., à 1487. Le continuateur de Fleury, suivant divers auteurs, place sa mort en 1488, le 16 juillet.
X.
Que dirons-nous maintenant du testament, en vertu duquel Adorno prétend que la Sainte Sindone aurait été transmise à nos Souverains par héritage ?
Elle en rédigea plusieurs, et notamment un en Savoie, dans la susdite année 1462, et un autre à Rome, dans l’église de Saint-Pierre, le 25 février 1485.
Dans ce dernier, dérogeant à tous les autres, après avoir adopté pour fils son neveu Charles Ier, en présence du Souverain Pontife et de nombreux cardinaux, elle l’institua héritier du royaume de Chypre et de tous ses droits.
Or, dans tous ces testaments, tels qu’ils sont sommairement rapportés par Guichenon (1), il n’est pas dit un seul mot des diverses conditions par lesquelles, en général, la reine Charlotte appelait nos Souverains à l’héritage de ses biens ; il n’y est pas davantage fait mention de la Sainte Sindone.
Comment donc ledit Adorno pouvait-il affirmer que la Maison royale de Savoie l’aurait reçue directement de cette Reine en héritage :
familiam hanc reliquit haeredem… hinc in hanc domum pervenit sacrum hoc monumentum ?
Elle laissa cette famille pour héritière… d’où il est parvenu dans cette maison ce monument sacré.
Je suis bien loin de mettre en doute les raisons particulières pour lesquelles cette illustre Maison est entrée en possession d’un monument si précieux ; mais ces raisons particulières ne dérivent pas principalement de la force du dernier testament mentionné, sauf dans le cas où les Lusignan auraient imposé des conditions particulières concernant la garde de Sainte relique, chose qui ne peut jusqu’à présent être prouvée, faute de documents.
(1) Guichenon, Généalogie de la Maison de Savoie.
XI.
Ainsi donc, quant à ce que l’on pense de la tradition de leurs ancêtres et de nos Souverains, disait Adorno au cinquième passage, et quant à la confiance intime de saint Charles Borromée, et à ce qu’Emmanuel-Philibert pouvait en savoir mieux que quiconque, étant plus instruit que tout autre des usages des Princes de Savoie, combien de personnes n’y eut-il pas, en tous temps, dignes de leur plus intime confiance ?
Que veut donc dire que le seul Adorno ait été informé de ladite tradition ?
Le P. Monod, lui aussi jésuite, confesseur de Madame Royale, conseiller intime et historien de S. A. R. Victor-Amédée Ier, employé par celui-ci dans des affaires de la plus haute importance — notamment en 1630-1631, lors de la paix de Cherasco — et contemporain de ce temps (1), ne dit-il rien à ce sujet ?
Pour ma part, je dis que, interrogé par les héritiers de Monseigneur Solaro, évêque de Saluces, sur la manière dont la Sainte Sindone serait passée à la Maison royale de Savoie (2), traitant en quelque manière de ce point comme il le fit des traces de Pingone et des autres auteurs français (3), il n’en rapporte rien de tel écrit dans le livre des alliances matrimoniales entre les Rois de France et ceux de Savoie, il n’est fait mention d’aucune donation, ni d’aucun testament de la reine Charlotte, ni d’aucun autre souverain de Chypre, ni même d’aucune tradition particulière à ce sujet ;
mais, avec l’approbation de S. A. Sérénissime, on rapporte l’acquisition dans un esprit de reconnaissance envers la noble matrone Marguerite de Charny, laquelle, après que la France eut d’abord possédé la Sainte Sindone, conservée par ses ancêtres, la transporta de Bourgogne en Savoie, et la remit à nos Souverains, bienfaiteurs de son illustre famille, comme nous le montrerons dans les commentaires suivants.
(1) Voir l’Histoire du cardinal de Richelieu et Les Piémontais illustres, t. IV.
(2) Livre I, chap. 8, Sindone Evangelica, Historica et Theologica.
(3) Recherches historiques sur les alliances royales de France et de Savoie, Lyon, 1621.
COMMENTAIRE V
Notre Sainte Sindone est la même que celle qui, vers le milieu du XIVᵉ siècle, était vénérée en France, dans l’église de la Bienheureuse Vierge de Lirey, non loin de la ville de Troyes.
I.
En Champagne, province de France, se trouve un petit village appelé Lirey, distant d’environ sept milles de la ville de Troyes. En ce lieu, pour les raisons qui y conduisirent, fut bâtie en 1353 une église collégiale en l’honneur de la Bienheureuse Vierge ; et dans cette église fut déposé un Saint Suaire de notre Sauveur Jésus-Christ, représentant tout son très sacré corps ensanglanté, et tel qu’il se trouvait lorsqu’il fut détaché de la Croix et placé dans le sépulcre.
De cela rendent un témoignage clair et la tradition constante existant en ces régions, et l’autorité tant de Chifflet (1), que de son traducteur, abrégateur et éditeur (2), et de nombreux autres auteurs, tant français qu’italiens, qui seront cités ci-après.
(1) De Linteis, chap. XVI, p. 95.
(2) Hieronhymie, V. Préf., p. 19.
II.
Or ce Saint Suaire est bien le même que celui qui est dévotement vénéré dans cette cité, et il constitue l’objet des présentes, modestes recherches. La plus grande partie de nos auteurs pense le contraire, lesquels, jurando in verba magistri, suivent sans autre examen Pingonio. Toutefois, parlant de ce sujet, le P. Monod, dans les jugements qu’il transmit aux héritiers de Monseigneur Agafino Solaro, plus amplement développés ensuite (2), s’exprime en ces termes :
Dans l’histoire de la Sainte Sindone rédigée par ledit Pingonio, les faits survenus en Savoie sont examinés avec grand soin et établis par des preuves ; mais certaines hypothèses étrangères, qui dépendent d’écrits et de documents provenant d’autres lieux, ne sont pas aussi solidement justifiées qu’on pourrait le souhaiter, bien qu’il ait cherché à les étayer par des conjectures là où il ne trouvait pas de fondement plus sûr … La vérité est que Marguerite était Française de nation, et que c’est depuis la France, d’abord, puis de la Bourgogne, qu’elle posséda le Saint Suaire, et qu’elle le laissa ensuite au duc Louis, comme je le ferai voir plus en détail dans l’Histoire générale de la Maison de Savoie (3). »
Il fait ensuite mention de l’un des ancêtres de Marguerite, et poursuit en disant : »
(1) Voir ci-dessus, page (237).
(2) Solaro, Sindone, livre I, chapitre VIII.
(3) Le cardinal de Richelieu, irrité contre le P. Monod, fit en sorte qu’il fût éloigné de la Cour, envoyé d’abord à Momigliano, puis transféré au château de Miolans le 31 mars 1644.
« Il fit construire l’église de Notre-Dame de Lirey, près de la ville de Troyes, en Champagne, et y déposa ce très sacré trésor. »
III.
Parmi les écrits évoqués par le P. Monod, et qui concernent ce que nous avons entrepris de traiter dans le présent commentaire, figure le livre intitulé La sainteté chrétienne, d’un de ses contemporains, Nicolas Desguerrois, de la Compagnie de Jésus, prêtre de Troyes. Dans cet ouvrage, à la page 386, l’auteur s’exprime ainsi :
« En l’année 1418, le Saint Suaire de Notre-Seigneur, qui est celui que l’on voit à Turin, en Piémont, se trouvait dans l’église canoniale de Lirey, à quatre lieues de Troyes, mais il fut alors transporté ailleurs. »
Ce qui, en italien, est rendu ainsi dans le texte :
« Nell’anno 1418 il Santo Sudario di nostro Signore, che è quello che si venera a Torino, in Piemonte, era nella Chiesa Canonicale di Lirey, distante quattro leghe da Troyes; ma di là fu trasportato in altra parte. »
IV.
En confirmation de ses propos, il cite une charte du duc Lodovico, signée par lui à Paris le 6 février 1464.
Au début de cette charte, il est fait mention d’une supplique des chanoines de Lirey adressée audit Prince, dans laquelle ils lui exposaient le grave préjudice qui leur résultait de la translation du Saint Suaire, et le priaient de vouloir bien daigner soit le faire déposer de nouveau dans leur Église, soit contribuer par une aumône annuelle à l’entretien et à la dignité de la collégiale.
Le Souverain, laissant entièrement de côté ce qui regardait ladite translation (que, certes, les chanoines n’auraient pas osé supposer si elle n’avait été vraie), mais se conformant uniquement à son esprit généreux et pieux, leur assigna cinquante francs d’or de rente annuelle, à prendre sur les revenus du château de Guillard, et il leur en donna mandat à Genève, avec l’obligation de célébrer à perpétuité, au maître-autel, une messe chantée chaque mois, de son vivant, du Saint-Esprit, et, après son décès, le Requiem, pour les défunts de son illustre Maison.
V.
Monseigneur Stéphane de Bologne, évêque de Troyes, supposant alors cette charte inconnue, eut la bonté d’en envoyer une copie à M. l’abbé Cachetano de Bricherasio, grand-croix, premier aumônier de S. R. M., maître des cérémonies de l’Ordre suprême de la Très Sainte Annonciade, etc.
Sitôt que la nouvelle m’en parvint, je la collationnai avec une grande diligence avec celle de Chifflet, et je la trouvai entièrement conforme ; mais comme certains lettrés y formulèrent ensuite diverses observations tendant à en mettre en doute l’authenticité, et que, d’autre part, il n’est pas commode pour tousde la lire chez ledit auteur, bien qu’il s’agisse du même texte, j’ai jugé opportun de la rapporter ici dans son intégralité :
VI
Lodovicus, duc de Savoie, de Chablais et d’Aoste, prince du Saint-Empire romain, vicaire perpétuel, marquis en Italie, prince du Piémont, comte de Genève et de Baugé, baron de Vaud et de Faucigny, de Nice, de Verceil, seigneur de Fribourg, à tous les hommes présents et futurs, salut. Étant informé de ce qui a été fait de la part de nos vénérables suppliants, le doyen et le chapitre de l’église collégiale de la Bienheureuse Marie de Lirey, dans le diocèse de Troyes, exposant ce qui suit : que, du vivant de l’homme très illustre, le chevalier Godefroy de Charny, seigneur de Sonnoy, et fondateur dudit lieu de Lirey, mû par une dévotion singulière entre les autres reliques, il donna et légua à ladite église un très sacré suaire, représentant l’effigie de notre Sauveur et Rédempteur Jésus-Christ, pour être conservé par le doyen et le chapitre de cette même église, maintenant et à l’avenir, pour la dévotion et le salut des âmes des fidèles, et pour le bienfait de ladite église ; et qu’en raison de cette garde, l’église elle-même est plus fréquemment visitée par les fidèles, et que les aumônes destinées au culte divin y sont plus abondamment accrues. Ce qui est assurément très dévot et que ledit Saint Suaire, par crainte des troubles de guerre alors imminents, fut conservé, par le doyen et les chanoines de cette même église, pour être gardé entre leurs mains, et sous leur autorité, et auparavant dans les mains et sous le pouvoir du très illustre chevalier Humbert, comte de La Roche, et seigneur du lieu susdit de Lirey ; lequel, ayant été prévenu par la mort, laissa ledit suaire à la très noble dame Marguerite de Charny, son épouse, laquelle autrefois fut l’épouse dudit chevalier ; et laquelle dame Marguerite le transmit ensuite jusqu’à nous. Lesdits doyen et chapitre, ajoutant que leur église avait souffert divers dommages, et qu’elle subissait encore une diminution de ses revenus à cause de ce fait, et qu’elle ne pouvait présentement y subvenir, suppliant pour cette raison que, après mûre considération, il soit pourvu audit très dévot reliquaire, ou du moins que nos yeux se tournent pieusement et miséricordieusement vers eux. C’est pourquoi, afin que ces affaires soient traitées avec nous, accordées, négociées, conclues et définitivement arrêtées, ils nous ont spécialement délégué et envoyé, en la présente circonstance, des hommes vénérables, à savoir Nicolaus de la Rottiere et Joannes Larrecier, prêtres et chanoines de ladite Église, lesquels, de la part du doyen et de tout le chapitre susmentionné, disposaient d’un pouvoir suffisant pour ces matières, pouvoir confirmé et promis d’être observé par le Révérend Père en Christ Monseigneur Ludovicus, évêque actuel de Troyes, ainsi que par son official, comme cela ressort de trois lettres publiques, signées et dûment scellées, desquelles ils ont fourni une preuve prompte et pleinement valable, et qu’ils ont laissées en notre possession. »
Nous donc, Nous, duc susdit, accueillant gratuitement et favorablement la supplication susdite de ceux-ci, avons estimé devoir recevoir leurs prières habituelles et leurs supplications, et même les accroître continuellement, pour l’honneur de la Très Sainte et indivisible Trinité, et de la très glorieuse Vierge Marie, et pour l’exaltation de laquelle l’Église susdite a été fondée et dotée, afin d’y pourvoir, et non pour la rémission, ni pour la translation antérieure jadis accomplie par ladite dame Marguerite, du très saint Suaire (ou pour ce qui aurait été fait à ce sujet par nous), mais par juste compassion, et par un zèle sincère de dévotion, et encore pour de nombreuses autres considérations louables qui ont mû notre esprit à cela ; et parce qu’il nous plaît ainsi, auxdits doyen et chapitre de l’église collégiale susdite de Lirey, ou à leurs procureurs, à savoir les susnommés seigneurs Nicolas et Jean, envoyés expressément auprès de nous à cette fin, nous donnons, concédons, confirmons et accordons, de science certaine, de notre propre mouvement, pour nous et pour nos héritiers et successeurs, à perpétuité, toutes et chacune des choses qui suivent, jugées manifestement utiles, avantageuses et profitables à ladite église ; et cela en aumône, pour l’honneur du Christ Tout-Puissant, pour le salut et le remède des âmes de nos illustres ancêtres et de nos successeurs à perpétuité, nous concédons et versons par les présentes cinquante francs d’or par an, p. p. (parvi ponderis), de la monnaie de notre Savoie, annuellement, désormais, auxdits Doyen et Chapitre, ou à leurs procureurs légitimes, et à leurs successeurs dans ladite Église, à percevoir et recevoir chaque année à perpétuité, lors de la fête de Saint André Apôtre, premier terme de paiement, à commencer à la fête suivante dudit bienheureux André Apôtre.
Et cela, disons-nous, sur et à charge des revenus, profits et émoluments quelconques de notre château de Gaillard, près de Genève, et de son mandement ; lesquels, et chacun d’eux, nous obligeons et hypothéquons par les présentes, tant pour nous que pour nos héritiers et successeurs à perpétuité, spécialement et expressément, et pour cette cause. Et par le moyen de ces choses, lesdits Doyen et Chapitre, ainsi que leurs successeurs dans ladite Église, seront tenus, comme ils l’étaient auparavant, de célébrer en ladite Église, sur le grand autel, pour le salut et le remède des âmes de nos illustres ancêtres, des nôtres et de nos successeurs susdits, chaque mois tant que nous demeurerons dans la vie humaine, une messe solennelle du Saint-Esprit ; et après notre sortie de cette chair humaine, pour les morts, avec les collectes habituelles et requises. Et lesdits messagers et procureurs susmentionnés conviendront et s’obligeront, au nom de ce qui précède, après avoir touché les saints Évangiles, en présence de quelques-uns de nos conseillers, souscrits à cet acte, sur leurs consciences et celles de leurs successeurs dans ladite Église, à faire procéder à l’exécution.
Mandant à cet effet le châtelain de notre château de Gaillard, et de son mandement, présent et à venir, ainsi que ceux qui en auront la charge à l’avenir, ou leurs lieutenants, qu’ils versent cinquante marcs d’argent pour chacun, à hauteur des cinquante francs d’or p. p. susdits, auxdits Doyen et Chapitre, ou à leurs procureurs légitimes, de la même manière qu’auparavant, chaque année à perpétuité, lors de la fête susdite de Saint André Apôtre, librement, réellement et intégralement, sans délai, à partir et sur les revenus, produits et autres émoluments dudit château de Gaillard et de son mandement. Et afin que cela soit observé comme il convient, lesdits châtelains, recevant toutefois, lors de la première échéance, desdits Doyen et Chapitre, ou de leurs procureurs, une lettre de quittance dûment établie, et lors des paiements suivants, une simple reconnaissance de réception suffisante.
Et quant auxdits cinquante francs, que nous promettons annuellement, ils seront portés par les mêmes châtelains dans leurs comptes ultérieurs à rendre, par-devant nos chers et fidèles Conseillers nous ordonnons expressément au Président et aux Magistrats de la Chambre de nos comptes, nos principaux officiers, de donner effet à ce qui précède, sans exception ni difficulté quelconque, et de le faire exécuter volontairement, pour nous, et pour nosdits héritiers et successeurs, ou pour quiconque aura cause de nous, nonobstant tous règlements, statuts et constitutions de ladite Chambre, oppositions, exceptions, assignations, interruptions, lettres, mandements, et toutes autres choses contraires, auxquelles nous avons voulu et voulons, par les présentes, déroger expressément et spécialement, sous quelque forme et intelligence des mots que ce soit, les rejetant entièrement, et nonobstant tout ce qui pourrait être opposé.
À tout ce qui précède et suit, pour nous et pour nosdits héritiers, sous le poids de cette libéralité, nous remettons et dérogeons pleinement, après notre décès susmentionné, par les présentes
Donné à Paris, le 6 février 1464, l’an du Seigneur MCDLXIV, après la Nativité.
Signé en marge supérieure :
Loys ;
et en marge inférieure : J. Bolomer, et L. Gyport ;
et en marge supérieure souscription, par-devant nous :
les seigneurs Aymeric, Évêque de Montreale,
B., Évêque de Nice, (1) Jean Comezio. »
(1) En ce temps-là, l’évêque de Nice s’appelait Bartolommeo Cucto, personnage éminent, et si profondément dévot au saint dont il portait le nom, qu’il l’honora de toutes les manières durant le cours de son épiscopat, depuis 1445 jusqu’en 1501. Voir Ugelli, Italia sacra. »
Chancelier de Savoie, Antonio de Flisto, Protonotaire apostolique ;
Amblard de Viriaco, abbé de Habundantia ;
Antonio Procheti, chantre de Genève ;
Urbano Bonnardi, prieur de Saint-Victor ;
Jacques Richardi, président ;
Humbert Pelluet, président de Genève ;
Jean, seigneur Bastote, maître de l’Hôpital ;
Antonio Champiois, et Jean Mallet, thésaurier.
Passons maintenant à examiner si cette charte peut, en toute raison, être dite authentique ou non.
COMMENTAIRE VI
Je n’ai aucun motif de douter de l’authenticité de la charte signée par le duc Lodovico en faveur de l’Église collégiale de Lirey, et qui prouve l’existence de notre Sainte Sindone dans cette Église au XIVᵉ siècle.
I.
Si nous avions la charte autographe, c’est-à-dire l’original, ainsi que les copies manuscrites qui en furent tirées, l’une en 1467 selon le Chifflet, l’autre en 1497 selon le Desquerrois (si toutefois, par erreur d’impression, ce n’est pas le 6 qui figure au verso), nous pourrions juger de l’authenticité et de l’intégrité de l’acte susdit en confrontant leurs copies avec l’original, la forme des caractères, la qualité de l’encre, et d’autres particularités semblables avec celles d’autres écrits authentiques de la même main, du même auteur, ou du même temps et pays ; mais, en étant privés de ces éléments, nous sommes contraints d’examiner seulement la copie telle qu’elle se trouve imprimée, et, en l’examinant attentivement, nous pouvons dire avec toute raison qu’elle n’offre aucun indice de supposition.
II.
Et
- 1°, nous n’avons aucun motif de supposer que le Chifflet, et les autres auteurs qui la rapportent, tous des personnes respectables, douées de bon sens, et de probité aient voulu tromper malicieusement la postérité en la rapportant comme tirée de l’autographe, si tel n’était pas le cas ; 2° avec leurs dires concorde le Desquerrois, lequel, dans le livre cité (1) à la page 386, assure que la copie dont il parle existait de son temps, c’est-à-dire en 1637 (2), et qu’elle fut collationnée avec l’original dans les archives de Troyes par un Officiel, c’est-à-dire par un délégué, ou Vicaire de l’Évêque, munie de son sceau, et signée par trois Notaires apostoliques ;
- 3° en elle, les termes, les expressions, le style, l’ordre conviennent avec les instruments de donations, conventions, etc., faits par de grands seigneurs aux Églises et monastères, comme on peut facilement l’observer dans les recueils qui en ont été faits par Guichenon (3), par Grassi (4), par Moriondo (5), par Rivabella et Berta (6), et par cent autres auteurs ;
- 4° on y voit l’extrait du mémoire des Chanoines, le caractère d’hommes qui supplient humblement le Souverain de quelque faveur, et l’on constate que, dans la réponse, le Souverain conserve constamment celui d’un seigneur magnanime, religieux et pieux ;
- 5° enfin, pour quel motif aurait-on supposé cet écrit ? Sinon pour faire entendre aux successeurs de ce Prince que la Sindone, passée entre les mains des Ducs de Savoie, appartenait à la Collégiale de Lirey, et pour procurer ainsi à ladite Église quelque émolument temporel ; et dans ce cas, les faussaires auraient-ils jamais introduit, par exemple, ces paroles : ut praefertur… et quia sic fieri volumus, et nobis placet ? Le mot ut praefertur fait connaître que Lodovico, comme on l’a dit, n’entrait pas dans la question de la translation de la Sindone, bien que vraie ; les autres mots quia sic fieri volumus, et nobis placet font voir que, par pure libéralité, il s’obligeait lui-même, ainsi que ses successeurs, à l’aumône mentionnée, afin que les Chanoines célébrassent chaque mois la Messe prescrite.
(1) La Sainteté Chrétienne.
(2) Cette œuvre fut imprimée à Troyes en 1637 par Giovanni Jacquard.
(3) Généalogie de la Maison de Savoie. Documenta, et Bibliotheca Sebusina.
(4) Chiesa di Monteregale, tome II, Documenti.
(5) Monumenta Augustana.
(6) Uticensis Ecclesiae Chartarium.
III.
Que l’on examine les circonstances du Duc, ou celles des personnes nommées dans la charte, on ne peut en déduire aucun argument de supposition. Quant aux circonstances du Duc, lequel, selon Guichenon, au mois d’octobre 1463, partit pour Paris, malgré l’état de sa santé, pour traiter avec le Roi Luigi XI d’importantes affaires d’État : tout dans cet écrit respire non seulement le caractère d’un Souverain en général, mais surtout celui de ce Prince, qui, humble à ses propres yeux, implorait continuellement les secours du Seigneur pour bien administrer la justice, il écoutait aussi l’avis des hommes sages et le suivait ; il ne s’écartait jamais des principes de la religion la plus sincère. Il ressort clairement de l’écrit que tous ses titres sont omis, comme cela se lit dans d’autres lettres patentes, soit des siennes, soit de celles de ses successeurs immédiats.
IV.
Il pourrait naître quelque difficulté en voyant que Lodovico s’intitule dans la charte non pas Comte, mais Seigneur de Nizza ; on observera toutefois qu’alors, l’acquisition de cette ville ayant été faite par Amedeo VIII, son père, Lodovico n’avait pas encore pris ce pays par succession et ne portait donc pas le titre de Comte ; et l’on observe véritablement, chez ledit Guichenon, que certains successeurs proches de Lodovico, comme Carlo I, prirent d’ailleurs des titres tels que Baron ou Seigneur, et non celui de Comte de Nizza ; d’où il résulte que Cignasanti s’est trompé, dans ses données à Amedeo VII et VIII, à Lodovico, à Amedeo le Bienheureux, à Filiberto I, et audit Carlo, en leur attribuant, parmi d’autres titres, celui de Comte de Nizza.
V.
On ne peut non plus déduire aucun argument de supposition des personnes soussignées à la charte, puisque nous voyons chez ledit Guichenon que six des principaux personnages accompagnaient le Duc Lodovico à Lione pendant ce voyage, et en particulier l’Évêque de Mondovì, Aymerigo, personnage de grande habileté dans les affaires les plus importantes.
Il est difficile d’admettre qu’ainsi, selon eux, il ne se serait trouvé à Paris, le 6 février, qu’avec d’autres conseillers et diverses personnes nommées dans l’écrit. Peut-être parce qu’au moment où il signa la charte, ils se seraient déjà comptés quatre mois et plus de séjour dans cette ville, tandis que la Savoie avait besoin de la présence du Prince et des principaux ministres ? Mais non seulement quatre mois, il demeura encore treize jours à Paris, tant à cause de ses fréquentes maladies, à la suite desquelles il mourut à Lione après son retour, le 29 janvier 1465, que parce que le Roi Luigi le conseilla de s’y arrêter jusqu’à ce que les affaires de la Savoie fussent pacifiées par l’exil ou l’emprisonnement de ceux qui troublaient la paix (1) ; quant aux autres personnes, ou bien elles étaient, selon les circonstances, retournées à leurs charges, ou bien elles auront rempli leurs devoirs par l’entremise d’autrui ; lorsque toutefois, d’après les témoignages, il ressortait que lesdites personnes étaient auprès du Prince, les raisonnements métaphysiques contraires ne valent rien ; mais il conviendrait d’opposer des arguments de fait qui prouveraient l’absence de Paris au 6 février, et ces arguments ne pourraient certainement pas être fournis par nos adversaires, parce qu’ils n’existent pas.
On peut lire les circonstances particulières de ce voyage chez les auteurs de ces patries, et en particulier chez Guichenon, et chez Botero, dans la vie de ce Prince.
VI.
Examinons enfin les observations faites sur cet écrit, et lues à la R. Accademia delle Scienze le 4 février 1821, afin de voir si l’on peut en tirer des arguments de supposition. Il dit, l’auteur de ces mêmes observations, que le premier à publier une copie fut Nicolò Camusat en 1610, et il cite le livre imprimé cette année-là sous le titre : Promptuarium antiquitatum Tricastinae Dioecesis ; le second fut Chifflet dans le livre De linteis, et que celui qui compare l’édition de Camusat avec celle de Chifflet s’aperçoit que chacun a pris un exemplaire différent. La variété des leçons, en quelques très rares endroits, peut être attribuée à un défaut d’orthographe, ou d’impression ; dans beaucoup d’autres, on ne le peut pas. Mais quels exemples présente-t-on de leçon différente ? Le copiste, dit l’auteur des annotations, le copiste qui servait Camusat, écrivit Sugniaci, Fontignaci, Faburgi, Bolonier, Compensio, au lieu d’écrire Baugaci, Foucignaci, Friburgi, Bolomier, Compesio. Qui ne voit que de semblables erreurs n’atteignent pas l’intégrité essentielle de l’écrit, et ne supposent pas un exemplaire différent ? Il en dit de même d’une autre erreur semblable, que l’observateur affirme se trouver dans les souscriptions, laquelle consiste en ce que les copistes ont pris pour un nom propre J. Gyport une formule abrégée avec des signes entrelacés significatifs de reddantur litterae portatori.
VII.
Plus essentielle est l’observation selon laquelle ni Lodovico, ni aucun Prince de Savoie, n’ont jamais fait frapper dans aucune de leurs monnaies le franc ni en or, ni en aucun autre métal ; et que l’assignation faite aux chanoines de Lirey fut fixée en francs d’or de Savoie : quinquaginta francos auri monetae nostrae Sabaudiae. Mais est-il possible que les supposés faussaires aient été ignorants au point de ne pas savoir quelles monnaies pouvaient entrer dans une assignation nommée par le Prince, et si en Savoie on faisait ou non usage de francs d’or ? Il n’était pas nécessaire que dans ce pays on frappât de tels francs pour pouvoir dire monetae nostrae Sabaudiae. Il suffisait que, en Savoie, le franc d’or eût une valeur, soit plus élevée, soit plus basse, qu’en France.
VIII.
Mais il est certain, d’après de nombreux documents, que les Princes de Savoie usaient de nommer les francs d’or dans leurs instruments publics ; ainsi Amédée VIII, dans un contrat avec le comte de Villars, selon Busching (1), donna à celui-ci 45 000 francs d’or pour lui avoir cédé le comté de Genève, et divers autres droits dans le Dauphiné. Il est aussi rapporté par le même auteur que la reine Yolande d’Aragon, mère et tutrice de Louis III, roi de Naples, lui céda tous ses droits sur le comté de Nice, et sur la principauté de Barcelonnette, et qu’ Amédée VIII renonça en échange à la somme de 160 000 francs d’or, intérêts compris, que le comte Amédée, surnommé le Vert, avait dépensés pour porter secours à Louis I, roi de Naples.
IX.
On sait en outre que, en ces temps-là, nos ducs possédaient de nombreux fiefs en France ; et dans toutes les affaires les plus importantes ils avaient recours au roi de France, et la Savoie, étant considérée comme une partie de cet État, avait cours pour les monnaies françaises comme pour les siennes propres ; surtout depuis que le roi Charles VII donna Violante, sa fille aînée, en mariage au bienheureux Amédée, lui aussi fils aîné de Lodovico ; de même qu’en ces derniers temps il est d’usage chez nous de fréquenter les places d’Espagne, l’infante espagnole Antonia Ferdinanda, reine de Sardaigne, épouse de S. M. Vittorio Amedeo III, de heureuse mémoire, y vivant.
X.
L’auteur des observations suppose que les copistes auraient écrit francos pour florenos, monnaie alors en usage chez les Italiens, les Français, les Allemands et les Anglais (1), et qu’elle aurait en outre été frappée par Lodovico en 1448. Il faudrait donc, dans ce cas, supposer encore que les copistes se seraient trompés non pas une, mais trois fois, ayant écrit trois fois dans l’acte le terme francos, et se seraient trompés en un point qui changerait la nature même de l’assignation ; car la valeur de 50 francs d’or est bien différente de celle de 50 florins, également d’or. Le franc d’or équivalait à trois écus d’argent (1) ; nous voyons donc un assignement digne d’un prince religieux et correspondant à la fin qu’il s’était proposée ; ce qui n’est pas le cas pour le florin d’or, dont la valeur variait aussi selon la nation même, comme c’est encore aujourd’hui le cas en Allemagne, et, à ce qu’il paraît, sa valeur était sensiblement inférieure à celle du franc d’or.
XI.
Si donc les copistes avaient en réalité écrit francos à la place de florenos, pourquoi ne se seraient-ils pas trompés également dans tant d’autres termes où entrent les mêmes lettres ? En outre, s’ils avaient voulu que le prince eût fait l’assignement en florins et non en francs, sous prétexte que le florin était monnaie de Savoie et non le franc, pourquoi alors, dans l’amende imposée par lui au châtelain, en cas d’infidélité dans le paiement, assigne-t-on cinquante marcs d’argent ? Tous conviennent que cette espèce de monnaie est de France et non de Savoie ; et Lodovico aurait eu à coup sûr bien plus de raison d’assigner pour cette amende une monnaie de Savoie, puisque le châtelain était de ce pays et son sujet, et non les chanoines de Lirey, qui étaient français et en France.
XII.
Il reste à dire quelque chose au sujet de ces paroles de l’auteur des observations : « On n’a pas omis de rechercher dans le compte de 1464 rendu par le châtelain de Gaillard, et sur la parole du baron Vernazza, qui fit lui-même cette recherche, je puis assurer que, dans ce compte du 25 janvier 1464 jusqu’au 20 janvier 1465, on ne trouve aucun indice de la concession ». Et j’ajoute que l’on n’aurait pas davantage trouvé cet indice dans les comptes des années suivantes, parce qu’en réalité les 50 francs d’or ne furent pas payés ; et c’en est une preuve que, pour les réclamer, les chanoines de Lirey envoyèrent, en l’année 1473, le 14 mai, comme le rapporte Chifflet (1), certains députés auprès de la duchesse Violante, épouse du bienheureux Amédée, qui gouvernait l’État en raison de l’infirmité de son époux, et de la minorité de Philibert I. Que conclut-on de cette députation ? Rien du tout. Non pas à cause des troubles par lesquels la Savoie était agitée sous cette régence ambitieuse des oncles du jeune prince ; mais parce que les chanoines ne voulurent pas se charger de l’obligation de la messe mensuelle chantée, à laquelle leurs envoyés avaient soumis leur intention auprès de Lodovico contre leur gré, et qu’ainsi ils n’en furent pas satisfaits ; ou bien parce qu’après la convention ils continuèrent néanmoins à en parler, et à agir contre les personnes par l’intermédiaire desquelles notre Maison royale avait reçu la Sainte-Suaire.
On trouve en effet chez le susdit Chifflet (1) que, de Paris, il écrivit à ce sujet, le 23 mai 1464, au duc Lodovico, au doyen et au chapitre de Lirey, se plaignant vivement de leur conduite. Quelle surprise donc, s’ils n’avaient pas observé les conditions, que la somme assignée ne leur ait pas été versée ! On n’a donc aucun motif véritable d’affirmer que l’assignation de cinquante francs d’or faite par le duc Lodovico à la collégiale de Lirey ait été chimérique, ni que soit par conséquent supposée la charte dont il a été parlé jusqu’ici.
(1) De linteis, p. 118.
COMMENTAIRE VII
Qui fut le chevalier Goffredo de Charny, qui déposa dans la collégiale de Lirey la Très Sainte Sindone, et pour quel motif il l’y déposa.
I.
Dans l’instrument cité du duc Lodovico, dont l’authenticité, comme il a été démontré, ne peut donner lieu à aucun doute raisonnable, il est clairement indiqué que ladite collégiale de Lirey reçut la Sindone d’un certain noble militaire du nom de Goffredo de Charny ; ipse spectabilis miles Gaufridus de Charny pia devotione motus inter alias reliquias per eum tunc collatas ipsi Ecclesiae dedit, et largitus est quondam Sacratissimum Sudarium, etc. On trouve chez Chifflet (1) la mention de deux actes de transaction, l’un daté du 8, l’autre du 9 mai 1443, passés devant la Curie de Dijon, alors ville de France, chef-lieu de la province à l’époque de l’auteur cité. Dans ces actes, la noble dame Margherita de Charny soutient que le Très Saint Suaire de Lirey appartenait à sa famille, de même que ce qui avait été acquis à la guerre par son aïeul Gioffredo ;
ostendens rem esse familiae suae quippe illud ab avo suo Gaufrido de Charny bello quondam partum fuisse.
montrant que la chose appartenait à sa famille, puisqu’elle avait autrefois été obtenue par son aïeul Gaufrido de Charny lors d’une guerre.
(1) De linteis, chap. XVII.
II.
Que cette relique lui appartînt réellement pourrait encore se démontrer par le fait que, à Villars-Sexel, dans le palais du marquis de La Palu, surnommé Varambon, héritier de la maison de Charny, se conservait encore au temps de l’auteur cité ci-dessus (1) une caisse en cyprès contenant un coffret orné des armoiries de ladite maison, dans lequel on disait que notre Sindone avait été déposée. Si ce coffret était ainsi orné, ne serait-ce pas un signe qu’il appartenait à cette illustre famille ? Et si elle lui appartenait, n’était-ce pas aussi la raison, selon ce que rapporte le P. Monod près du Solaro (2), pour laquelle il en avait fait l’acquisition à maintes reprises, le susdit Goffredo. Mais qui était ce chevalier renommé ?
III.
Goffredo était un très valeureux seigneur français, originaire de Bourgogne, et descendant de personnages très nobles, dont il est souvent question dans les anciennes histoires de France. Et dès les premiers siècles, il existait en Bourgogne un comté dit de Charny, entre Arnay-le-Duc et Saulieu, diocèse d’Autun (3) ;
(1) De linteis, chap. XVIII.
(2) Sindone, liv. I, chap. VIII.
(3) Bruzen de la Martinière, Dictionnaire géographique, art. Charny.
Et ce nom était encore porté, vers l’an 1600, dans ces régions, par une vaste campagne appartenant à la Casa Chabot, au sein de laquelle s’élevait un ancien château.De ce comté Goffredo prit le surnom et les titres de seigneur de Savoisy et de Lirey, petits bourgs de la Champagne. Il voulut que son père fût un certain Giovanni, seigneur de Charny, lequel s’était rendu célèbre dans les guerres du duc de Bourgogne contre les Flamands (1), et qu’il descendît de Ugo de Charny, qui vivait en 1252. Celui-ci était fils d’un certain Ponzio de Mont-Saint, seigneur de Charny et de Castelsans, et de Sibilla de Noyers, son épouse légitime, lesquels vivaient vers 1220. Ces deux derniers personnages sont regardés comme les ancêtres de la maison Charny.
IV.
Notre Goffredo épousa Giovanna de Vergy, dame de Mont-fort, fille de Guglielmo, seigneur de Mirabeau ; et de ce mariage naquit Goffredo II de ce nom, lequel remplit honorablement diverses charges dans les armées françaises depuis 1362, jusqu’à 1414, époque à laquelle il fut créé chevalier de l’Ordre suprême du Collier par le duc Amedeo VIII (2). Il épousa Margherita di Potiers, fille d’un certain Carlo, seigneur de Saint-Vallier, et n’eut pour unique fille que la célèbre et souvent mentionnée Margherita di Charny, dame de Montfort, de Savoisi, de Lirey, etc.
(1) Moreri, Dictionnaire, art. Charny.
(2) Cignasanti, dans la série des chevaliers de l’Ordre créés par ce Souverain, place ce Gioffredo II entre 1413 et 1431, et observe dans l’introduction qu’il ne doit pas y avoir matière à étonnement si, dans cette série, figurent des personnes étrangères, puisque les Souverains se trouvaient dans la nécessité de s’attacher les familles les plus illustres des États circonvoisins, lesquelles possédaient des fiefs dépendant de leur Couronne.
Celle-ci épousa en premières noces, en 1400, un certain Giovanni, seigneur de Beaufremont, et en secondes noces le déjà mentionné Umberto di Villars-Sexel, comte de La Roche sur l’Ognon, seigneur de Saint-Hippolyte et d’Orba, que l’on trouve également décoré du collier de l’Ordre par le duc susdit en 1409 ; et l’Obituaire de Pietra Castello note sa mort en 1438 (1).
V.
Les divers titres dont se trouvent ornés les enfants et les petits-enfants de notre Goffredo sont une preuve très convaincante de la noblesse de sa famille ; mais plus glorieux encore est-il par sa piété religieuse, et par la valeur éminente qu’il manifesta en de nombreuses circonstances dans les guerres contre les Anglais, sous les rois de France Filippo di Valois et Giovanni il Buono, son fils. Quant à sa valeur militaire, il suffit de lire les annales de Froissart (2) pour s’en rendre aussitôt compte, qui, par son expérience et sa bravoure dans le maniement des armes, prenait part à toutes les délibérations les plus importantes des rois susmentionnés ;
(1) L’Obituaire est un livre conservé au couvent des Certosini de Pietra Castello, en Savoie, dans lequel on note, jour et année, la mort des chevaliers de l’Ordre suprême de la SS. Annunziata.
(2) Histoire et Chronique de messire Jean Froissart, vol. II, chap. 54, 99, 140, 150, 151, 156, 160, 164.
il était envoyé avec choix soutenir les assauts les plus rudes, et les soutint vaillamment ; il lui fut confié, en qualité de Commandant suprême, la défense des frontières de l’État du côté septentrional ; et dans chaque rencontre, au milieu des vicissitudes de la guerre, il se conduisit toujours en guerrier intrépide, n’ayant plus à cœur que d’exécuter avec la plus grande fidélité les ordres de son Souverain. Dans la bataille fatale de Poitiers, le 18 septembre 1356, où les Anglais, sous la conduite du Prince de Galles, combattant avec désespoir, mirent en pièces l’armée française (1), et firent prisonnier le roi Giovanni lui-même, notre Goffredo, à qui avait été confiée la fameuse bannière Oriflamme (2), soutint contre lui l’impétuosité des ennemis, et aima mieux tomber mort couvert de blessures en tenant cette bannière à la main, plutôt que de la livrer aux adversaires. Sa mort fut déplorée par tous, et à Paris on lui fit de magnifiques funérailles publiques dans l’église dite des Célestins.
(1) Le roi Giovanni, se fiant imprudemment au nombre et à la valeur de ses soldats, ne voulut tenir aucun compte des propositions de paix qui lui furent faites de la part des Anglais, dont les forces étaient très inférieures ; c’est pourquoi ceux-ci, n’ayant plus d’autre issue, s’élancèrent sur l’ennemi avec une ardeur indomptable et le battirent complètement.
(2) Elle se conservait habituellement à Saint-Denis ; elle était remise au roi dans les circonstances les plus graves, et le peuple croyait que, à sa seule vue, les ennemis devaient prendre la fuite.
VI.
Sa pieuse religiosité fut égale à sa valeur martiale, et surtout sa dévotion envers la Bienheureuse Vierge, qui mérita de le délivrer prodigieusement d’une dure captivité, à l’exemple de Saint Pierre et d’autres personnages renommés. Pour comprendre cet événement, il faut savoir que, selon Froissart déjà cité (1), après que les Anglais, au bout d’un siège d’un an, eurent contraint la ville de Calais à se rendre, notre Goffredo, supportant mal la perte d’une si importante forteresse, tenta tous les moyens de la reconquérir, et afin d’épargner autant que possible le sang de ses soldats, sachant bien que les ennemis manquaient de vivres, d’armes et d’argent (2) pour s’emparer de la ville, il offrit aussi à un certain Americo de Pavia, qui en était Gouverneur, vingt mille écus, pourvu que, au moment opportun de l’année 1348, lorsqu’ils seraient sur le point de quitter la place, il la laissât entrer librement par une fausse attaque. Goffredo tenait pour assuré le bon succès de l’entreprise, et dit donc au Roi de France Philippe de Valois que, au lieu de…
(1) Vol. I, chap. CL, CLI, CLII.
(2) Il le confessa lui-même à Goffredo, Édouard.
[p. 267]
cadeau habituel à offrir aux Grands de la Cour le premier jour de l’année, don qui lui aurait livré la ville de Calais. La chose fut connue du roi Édouard, lequel, dans la nuit fixée, sortant lui-même avec une troupe choisie et un grand nombre de soldats de la forteresse, fit prisonniers les combattants français, et, s’il laissa aller libres de bon gré les autres officiers, il ne voulut en aucun cas accorder la liberté à Goffredo, de qui, à diverses autres occasions, avaient été vaincus ses soldats ; bien au contraire, il le fit enfermer dans une étroite prison, privé de communication avec toute autre personne.
VII.
En de telles circonstances, rapporte Camusat, s’appuyant sur certains écrits de l’Église de Lirey (1), Goffredo eut recours à la Très Sainte Vierge, faisant vœu que, s’il se trouvait délivré de prison, il ferait bâtir une église en son honneur. Le vœu accompli, deux anges apparurent sous forme humaine, armés de pied en cap, ouvrirent la prison, le firent monter sur un généreux destrier et lui enseignèrent comment il devait se sauver. Au même instant, des soldats anglais sortirent de la ville pour livrer bataille à certaines troupes françaises qui s’en étaient approchées ; et lui, se joignant à ceux-ci, passa du côté des siens et se mit en sûreté.
VIII.
On pourrait dire toutefois que ni Froissart, ni…
(1) Promptuar. Sacrar. antiquitat. Tricassinae Dioecesis. V. Chifflet, cap. XVII, De linteis.
[p. 268]
aucun autre auteur des histoires françaises ou anglaises de ces temps ne parla de cette prodigieuse libération de Goffredo ; au contraire, Moreri (1), s’appuyant avec certitude sur des monuments historiques, note que le roi de France Jean, monté sur le trône, déboursa pour sa rançon en 1351 douze mille écus d’or ; mais je réponds que les auteurs cités ne pensaient pas transmettre à la postérité des événements de religion, mais seulement des faits de guerre, et que de la même manière ils ne se soucièrent pas de rapporter d’autres prodiges très certains survenus à leur époque, ni même de consigner celui dont il s’agit ici. Il est bien vrai que le roi Jean déboursa ladite somme ; mais il n’est pas dit pour autant qu’elle ait été remise au roi Édouard, et pendant que Goffredo, ignorant ce qui s’opérait pour sa libération, s’en remettait au puissant secours de la Très Sainte Vierge, son aimable protectrice.
IX.
D’ailleurs, qu’on ne puisse raisonnablement douter de la prodigieuse libération obtenue, outre le témoignage déjà rapporté, comme l’a dit Camusat, nous en avons deux autres preuves : l’une tirée d’un monument de la maison Charny laissé à l’église de Lirey, et l’autre de la sollicitude et de la générosité manifestées par Goffredo dans la fondation de cette église. Le monument est mentionné dans une charte du 6 juillet 1448, traduite…
(1) Dictionnaire, art. Charny.
[p. 269]
en latin par Chifflet, dans laquelle le comte Humbert de La Roche déclare recevoir en dépôt des chanoines de Lirey, parmi les autres objets sacrés, un reliquaire d’argent représentant une tour soutenue par trois colonnes, à l’intérieur de laquelle se trouvait une statue équestre portant les armoiries gentilices de la maison Charny, et au-dessus de la tour un ange d’or doré, tenant dans un petit vase fermé une chevelure de la Très Sainte Vierge : nos Umbertus Comes a Rupe … notum facimus omnibus, quod … accepimus in fidem nostram, ac tutelam … Angelum argenteum inauratum turri tribus nixae columnis insidentem, et utraque manu clausum vasculum capillum unum Sanctissimae Dei Matris exhibentem, in eaque turri insitam basim equestris statuam, Charniensis insignia gestantem. Ce précieux monument ne laissait aucun doute sur toutes les circonstances de la prodigieuse libération de Goffredo de la prison, et Chifflet en juge ainsi.
X.
Une fois libre, Goffredo s’empressa immédiatement d’accomplir son vœu, de sorte que l’on trouve chez Camusat l’instrument de dotation de l’église, daté du 20 juin 1353, à peine quelques années après son retour en France. Il ne se contenta pas de faire construire une église quelconque en l’honneur de la Très Sainte Vierge, mais pour la rendre fort remarquable, il établit une collégiale de chanoines avec de telles rentes qu’ils pussent…
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entretenir décemment le service divin, comme le rapporte l’auteur prélat : Non multo post carceris evasionem, excitandam procuravit Ecclesiam in oppidulo de Lireyo, cujus erat Dominus, tribus leucis ab urbe Tricassina dissito, eamque tantis redditibus locupletavit, quanti Canonicis, qui ibidem Divini officii munus in perpetuum obirent, sustentandis erant sufficientes.
XI.
Or, qui examinera les circonstances de Goffredo sorti de prison, ne se persuadera pas facilement que le soin qu’il mit à faire bâtir l’église, et à y établir une collégiale de chanoines, bien qu’à cela ne se fût étendu son vœu, n’ait pas été l’effet de quelque grâce très signalée obtenue par lui ? D’autant plus que le roi Jean lui avait à nouveau confié le commandement suprême de ses troupes, avec l’ordre de poursuivre le siège de Calais, et de s’employer à chasser les ennemis des parties septentrionales de la France, mais qu’il n’était cependant pas en situation de pouvoir fournir avec promptitude les sommes nécessaires pour relever le courage des soldats et les animer à combattre vaillamment, comme il ressort d’une lettre du Souverain Pontife Innocent VI, adressée à ce prince, avant la bataille…
[p. 271]
de Poitiers on voit qu’il fut contraint d’aggraver outre mesure les impositions pesant sur son peuple, et d’aller jusqu’à séquestrer à beaucoup d’ecclésiastiques leurs bénéfices, au très grave dommage des églises. En outre, les horribles dévastations causées vers ces temps par les dites Compagnies blanches, composées de soldats privés de solde, sont une preuve qu’il manquait en grande partie les moyens de faire face aux dépenses de la guerre ; raison pour laquelle, en 1340, le roi Philippe supplia le dit Pontife de pouvoir employer les deniers recueillis pour la croisade ; dès lors notre Goffredo dut y suppléer autant qu’il le pouvait par son argent, et distraire une part notable de ses biens héréditaires afin d’accomplir en peu de temps ses desseins religieux.
XII.
Que Goffredo ait reçu de Dieu quelque grâce spéciale par l’intercession de la Très Sainte Vierge, cela se manifeste toujours davantage par le fait qu’il n’eut jamais à ralentir son zèle pour l’accomplissement des desseins susdits, nonobstant qu’il se trouvât engagé dans des combats continuels, qui ne lui permettaient guère de penser à autre chose. Parmi ceux-ci, on doit particulièrement compter celui d’Ardres, dans lequel les…
[p. 272]
Anglais furent entièrement défaits, et tombé aux mains des vainqueurs, le susdit Aimerico fut, pour peine de sa perfidie, condamné à mort (1). Et ici, pour l’intelligence des relations entre la Maison de Savoie et celle de Charny, il est utile d’observer que notre Amédée VI, surnommé, comme on l’a dit, le Comte Vert, étant encore assez jeune (2), dut en cette occasion resserrer des liens d’amitié avec Goffredo ; tandis que, d’après certaines notes de paiements conservées aux Archives royales (3), on découvre qu’il accourut en ces régions au secours des Français, entretenant à ses propres frais deux compagnies de soldats, chacune forte de cent vingt hommes.
XIII.
Un autre argument de la sollicitude et du zèle susdits de Goffredo pour la construction de l’église de Lirey se trouve encore dans le fait que l’évêque diocésain Enrico de Poitiers, dès 1356, soit quatre ans avant la mort de cet insigne personnage, en approuva la fondation, comme on le lit dans la Gallia Christiana : Henricus ratam habuit fundationem Ecclesiae de Lireyo die 28 maii.
[p. 273]
Année 1356 (1). Or, bien qu’il paraisse d’après ce qui sera dit ci-après que le prélat évêque ne fût pas très favorable à cette Collégiale établie dans un village assez petit, et qu’il en ait par conséquent différé l’approbation de deux, voire de plusieurs années, néanmoins les circonstances de Goffredo, par lesquelles il fut contraint de solliciter de loin, et au milieu des troubles de la guerre, l’accomplissement de ses desseins, constituent une preuve tout à fait convaincante de son âme reconnaissante.
XIV.
Enfin, il ne suffit pas à notre Goffredo d’ériger en Collégiale l’église de Lirey ; mais, pour la rendre encore plus décente et y attirer un plus grand concours de fidèles afin de vénérer ensemble la grande Mère de Dieu, il y déposa l’insigne relique de notre Saint Suaire, qu’il conservait et vénérait depuis quelque temps en privé dans son palais ; il y déposa, dis-je, parce que, bien que les Chanoines, dans la supplique susmentionnée adressée au duc Lodovico, aient dit de Goffredo : ipsi Ecclesiae dedit, et largitus est Sacratissimum Sudarium effigiem Salvatoris et Redemptoris nostri Jesu Christi repraesentans ; la maison de Charny, pour sa part, montra toujours vouloir en conserver le droit, comme l’attesta à plusieurs reprises la très souvent nommée Margherita devant les juges ecclésiastiques de Dôle, et ainsi il constatait que l’insigne relique était seulement…
[p. 274]
déposée dans cette église, il conserva assurément par-devers lui les documents de son authenticité. Et véritablement, s’ils avaient été détenus par les Chanoines, ils auraient peut-être été alors contraints de les produire, puisque surgirent des questions concernant la vérité de la relique. Nous verrons en son lieu qu’ils ne purent les présenter aussitôt, et furent par conséquent contraints, pendant quelque temps, de ne pas exposer le Saint Suaire à la vénération publique.
[p. 275]
COMMENTAIRE VIII
On cherche d’où le Chevalier Geoffroi a pu prendre la Sainte Sindone, par lui déposée dans l’église de Lirey, soit en France, ou bien s’il l’a rapportée de l’Orient, ou encore si quelque autre noble Croisé la lui a apportée pour combattre contre les infidèles.
I.
Sous le premier paragraphe du commentaire précédent, il a été dit que le Chevalier Geoffroi avait fait l’acquisition du Saint Suaire, et les documents qui y sont conformes laissent clairement entendre qu’il ne s’en est pas emparé pendant une guerre : ab avo suo Gaufrido de Charny bello quondam partum fuisse. Mais de quelle guerre s’agirait-il ? Certainement il ne s’agit pas d’une guerre soutenue par Geoffroi en France, ou dans les pays limitrophes ; quoique l’on sache qu’il ait aussi combattu, selon le Froissart susmentionné, et d’autres auteurs (1), tantôt dans la Languedoc, tantôt en Guyenne, tantôt en Bretagne et en Normandie, tantôt en Picardie, dans les Flandres, et dans d’autres régions adjacentes, pour quelle raison pourrait-on jamais en conclure qu’il se serait, dans l’une de ces guerres, emparé de notre Sainte Sindone ?
(1) V. Moreri, Dict., art. Charny.
Si une telle chose avait été faite par lui dans les pays alors possédés par les Français, il en aurait violé les droits avec une très grave offense à cette suprême honnêteté et religion, dont il faisait profession. On ne peut pas davantage supposer qu’il l’ait prise dans d’autres parties du domaine anglais ou flamand, lesquels, étant déjà à cette époque très attachés à la religion catholique, ne sauraient faire croire que Geoffroi ait voulu se servir des droits de la guerre pour enlever à quelque église que ce soit le Saint Suaire.
Cependant, parmi les diverses Sindones qui étaient vénérées — et peut-être le sont-elles encore — en divers lieux dépendant de souverains voisins, y en eut-il peut-être, ou advint-il quelque chose de semblable à la nôtre ? Il a été démontré plus haut (1) qu’elles n’ont rien de commun avec celle-ci, si ce n’est le fait d’avoir touché le corps du Sauveur ; par conséquent, serait tout aussi vaine l’hypothèse selon laquelle Geoffroi, en faisant la guerre en France, ou dans les pays limitrophes, aurait obtenu la Sindone en question d’une personne privée qui la possédait, et qui la lui aurait donnée en don.
II.
Tous ceux donc qui parlent de la circonstance dans laquelle il en devint possesseur s’accordent à dire que ce fut dans une guerre sainte, à l’occasion de quelque Croisade en Orient, dans laquelle il se distingua ;
(1) V. pag. 85, et suiv.
[p. 277]
Ainsi le P. Monod, cité par le Solaro (1), dit : « Les Seigneurs de Charny se sont signalés dans de nombreuses guerres, et particulièrement en Terre Sainte. En celles-ci ils firent l’acquisition de la Sainte Sindone » ; et de même on s’aperçoit qu’il parle de Geoffroi, en rapportant les paroles de la charte susmentionnée : illud ab avo suo Gaufrido de Charny bello quondam partum fuisse ; ainsi encore est-il raconté dans une ancienne histoire manuscrite de la Sainte Sindone existant dans les Archives Royales. On y ajoute que Geoffroi se rendit en Orient accompagné d’autres personnes.
Nos écrivains de ces derniers temps, suivant l’opinion adoptée, racontent avec Paroletti (2) que Geoffroi, en démontrant sa valeur dans les dernières Croisades, s’empara de cette précieuse relique. Geoffroi de la maison de Charny en Champagne (3), après s’être signalé dans Terre Sainte, dans les dernières Croisades… il acquit cette précieuse relique.
Mais comment peut-on supposer que Geoffroi soit allé en Orient en qualité de Croisé, alors qu’il est notoire que les Croisades pour la Terre Sainte cessèrent après la prise d’Acre, c’est-à-dire de Ptolémaïde, à la fin du XIIIᵉ siècle ?
III.
En effet, Acre ayant été prise et détruite par les Musulmans en 1291, voyant les souverains de l’Europe…
(1) Sindone, liv. I, chap. VIII.
(2) Turin, et ses curiosités.
(3) Le fief de Charny n’est pas en Champagne, mais en Bourgogne.
[p. 278]
… catholique, l’issue malheureuse des Croisades générales, ils ne voulurent plus s’engager à passer avec de grandes armées en Orient, où ils voyaient tous ou périr de misère et de maladies, ou être faits prisonniers par les infidèles, ou être taillés en pièces. Les Souverains Pontifes, auxquels tenait au plus haut point d’empêcher, de leur côté, les usurpations des Turcs et des Sarrasins, et de conserver dans les régions de l’Orient la vraie religion, et surtout en Terre Sainte, firent certes tous les efforts possibles pour animer une nouvelle Croisade générale, et mieux dirigée vers les princes chrétiens.
Combien de lettres pathétiques n’écrivirent-ils pas à ce sujet particulier, non seulement aux évêques, mais à tous ceux qui avaient pouvoir et autorité dans chaque nation, et qui pouvaient en quelque manière contribuer à cette grande œuvre ? Nous en avons, entre autres, un exemple en Nicolas V, qui s’adressa à cet effet non seulement au roi de France, d’Angleterre, aux doges de Venise et de Gênes, et à d’autres souverains qui lui étaient soumis, c’est-à-dire catholiques, mais encore à l’empereur de Constantinople Andronic Paléologue, à l’empereur de Trébizonde Jean Comnène, au roi d’Arménie, d’Ibérie, de Géorgie, et même au khan d’Argon, de Tartarie, comme on le lit chez les auteurs d’histoire ecclésiastique (1) ; mais, en raison des discordes passées entre les chefs des Croisades générales, et de l’issue malheureuse de celles-ci…
(1) V. Fleury, Hist. eccl., liv. LXXXI, an 1291.
[p. 279]
… de ces discordes, et les princes, devenus entre eux étrangers par ces mêmes affaires, se voyaient d’autant plus dans la nécessité de demeurer à la défense de leurs propres États, nullement tranquilles, et c’est pourquoi ils s’armaient plutôt les uns contre les autres, comme l’Angleterre et la France, et les sommes recueillies pour l’entreprise de la Terre Sainte étaient, selon le besoin, employées à d’autres œuvres.
IV.
Mais si les Croisades générales cessèrent après la prise d’Acre, on en entreprit cependant un très grand nombre de particulières ; ainsi est-il facile de retrouver en ces temps-là une multitude considérable de personnages distingués qui, soit pour défendre la religion combattue dans les régions d’Orient, soit pour faire pénitence de leurs propres fautes, soit pour obtenir les nombreuses indulgences accordées par l’Église aux Croisés, soit pour acquérir la renommée de chevaliers religieux et vaillants, ou pour toutes ces raisons ensemble, faisaient vœu de se rendre combattre contre les Musulmans, et s’y rendaient en réalité, grossissant ainsi les petites armées des princes chrétiens orientaux, qui à grand-peine se soutenaient contre les efforts des infidèles mentionnés.
Je fatiguerais la patience de mes lecteurs si je voulais confirmer ces assertions par les très nombreux exemples rapportés dans les histoires de cette époque. Je me bornerai seulement à rappeler celui de quelques chevaliers, parmi lesquels très probablement, dans la fleur de ses années, se trouva aussi notre Geoffroi.
[p. 280]
V.
Puisqu’on s’aperçoit qu’il milita en France depuis 1337 jusqu’au 19 septembre 1356, date à laquelle se termina sa glorieuse carrière, il convient de dire que, avant ladite année 1337, il se rendit en Orient. Or, tandis qu’entre 1300 et 1337 on prêchait en France et en bien d’autres lieux la Croisade pour la Terre Sainte, vinrent de l’Arménie retrouver le Pontife à Avignon les ambassadeurs du roi Léon, ainsi que ceux du roi de Chypre Hugues, conjointement avec le patriarche latin de Jérusalem Pierre de la Palu, illustre docteur dominicain, demandant aide pour la conservation de leurs pays et la récupération de ceux perdus en Terre Sainte.
Les très éloquents discours pathétiques qu’ils prononcèrent produisirent un effet très puissant sur l’esprit des auditeurs, de sorte que de nombreuses personnes distinguées prirent la croix et résolurent de se rendre sans délai en Orient ; et comme les circonstances ne retardaient pas peu l’exécution prompte de leur vœu, quelques-uns desdits chevaliers s’unirent aux ambassadeurs mentionnés (1), et partirent avec eux.
VI.
Parmi ceux-ci, on a tout lieu de croire que se trouvait aussi notre Geoffroi, et qu’il partit avec les envoyés du susdit souverain de Chypre, s’embarquant avec eux à Marseille, pour se rendre d’abord à Nicosie, et y concerter l’expédition contre les infidèles.
(1) V. Rayner, ad ann. 1331.
[p. 281]
Les historiens racontent en effet que, à l’occasion de cette ambassade, le roi Hugues, avec l’interposition du légat de Sa Sainteté, traita et conclut le mariage de la fille du comte de Clermont, Louis Iᵉʳ de Bourbon, appelée Marie, avec son fils Guy (1), et que ceux-ci partirent de la ville de Marseille vers 1331, accompagnés non seulement par les ambassadeurs susdits, mais encore par un très grand nombre de chevaliers distingués.
VII.
Or la proximité de la ville de Clermont, patrie des Bourbons (2), avec la Champagne, où demeuraient les Charny, le génie martial de ces deux maisons, leurs relations féodales ou de parenté qui les unissaient entre elles, et surtout l’âge auquel se trouvait alors Geoffroi, tout cela concourt à rendre notre opinion très probable.
Certes, supposer que cet illustre chevalier se soit rendu en Orient avant 1331 serait une supposition trop prématurée pour supporter les fatigues de la guerre, car lorsqu’en 1356 il fut tué à la bataille de Poitiers, il ne devait pas être d’un âge très avancé, tant à cause de la vigueur physique démontrée jusque-là que parce qu’il laissa…
(1) V. Histoires des rois Lusignans, publiées par Enrico Giblet, liv. VI, p. 319, Venise 1653.
(2) Dans le Dictionnaire géographique de Bruzen de la Martinière, on compte plusieurs villes et villages en France nommés Clermont ; de même dans la Géographie de Busching, t. II, et III.
[p. 282]
… un seul fils, lequel ne commença à servir dans les armées françaises que six ans après la mort de son père, c’est-à-dire en 1362. Tout cela rend très croyable que notre Geoffroi, en compagnie de ses pairs, et avec les ambassadeurs susmentionnés, se soit rendu lors de ce premier voyage à Chypre.
VIII.
Ce royaume, bien qu’il eût toujours à redouter de la part des Musulmans, s’aperçut cependant, d’après ledit Giblet, qu’en ce temps-là il n’était pas lui-même attaqué, ni ne présentait aucune occasion favorable aux chevaliers croisés de s’y signaler par leur valeur ; mais les infidèles combattaient férocement les États d’Arménie et des pays voisins, comme il ressort des lettres du roi d’Arménie au pape Jean XXII, et des recommandations de celui-ci au roi de France Philippe de Valois.
Manquant donc à Geoffroi l’occasion de se signaler à Chypre et d’accomplir son vœu, on peut justement inférer qu’il passa au secours du roi d’Arménie, auprès duquel il est certain que se rendaient alors de nombreux vaillants champions, afin qu’il pût éloigner les infidèles de ses États et récupérer les villes perdues.
Voyant ensuite notre Geoffroi en France dès 1337, élevé aux premières charges militaires, nous pouvons raisonnablement croire qu’il se distingua réellement en Orient par divers faits d’armes, et qu’il mérita d’être reconnu comme chevalier…
[p. 283]
… selon les rites et formes en usage dans ces siècles de chevalerie (1), et par conséquent honoré des premières charges militaires.
IX.
Ceci posé, il ne sera pas difficile d’admettre comme très probable que, dans ces régions, Geoffroi ait fait l’acquisition du Saint Suaire, lequel, selon ce que l’on a dit, fut probablement porté vers 1240 de Chypre vers le continent de l’Asie par des ecclésiastiques grecs fuyant Chypre, et précisément en Arménie, où ils se retirèrent en emportant avec eux ce qu’ils purent enlever de leurs églises.
Il n’y a aucun doute que, sept ans plus tard, certains firent retour dans cette île, et en particulier l’archevêque grec invité par l’évêque de Frascati, le cardinal Eudes, légat du pape en Orient à l’occasion de la Croisade sous Saint Louis ; mais le plus grand nombre s’établit de manière stable dans ces contrées, et les quelques rapatriés ne donnent aucun lieu de croire qu’ils aient rapporté avec eux à Chypre ce qu’ils avaient emporté de sacré.
(1) On estimait comme un très grand honneur d’être publiquement reconnu chevalier par celui qui avait donné des preuves non douteuses d’une valeur extraordinaire. Nous en avons, entre autres, deux exemples : l’un du roi Amédée VI, lequel, par Guillaume de Grandson, pour sa bravoure remarquable, fut inscrit parmi les chevaliers distingués ; l’autre du roi de France, auquel un honneur semblable fut conféré après la victoire de Saint-Donat, par le capitaine Bayard, gentilhomme également très valeureux.
[p. 284]
X. De tout ce qui précède, on voit qu’il ne convient pas d’être prompt à rejeter comme fausses les opinions des Anciens, bien qu’elles paraissent parfois telles à première vue, lorsqu’on peut les concilier entre elles, et qu’on doive les concilier afin de ne pas porter atteinte au respect qui leur est dû.
On a observé qu’il courait bruit que : 1° la Sindone avait été possédée par le roi de Jérusalem ; 2° qu’elle passa ensuite à ceux de Chypre, de la famille des Lusignan ; 3° qu’elle fut donnée en don à l’un de nos comtes Amédée ; 4° que des personnes de la maison de Charny la rapportèrent de l’Orient dans nos pays ; 5° que, selon les annales françaises plus fiables, celui qui la porta de l’Orient fut Geoffroi de Charny ; 6° qu’il s’en empara dans une guerre contre les infidèles ; 7° qu’il la déposa dans l’église collégiale de Lirey, fondée par lui.
Toutes ces opinions ne sont pas à rejeter ; mais en examinant avec attention les événements rapportés, on comprend en quel sens on peut dire que la Sainte Sindone fut possédée par le roi de Jérusalem et par celui de Chypre, obtenue par un Amédée, transportée de l’Orient en Occident pour la sauver des mains des infidèles, et choses semblables.
À présent, nous commençons à avoir des nouvelles plus certaines, et sûres, de notre très saint gage ; nous confessons toutefois que, dans le commentaire suivant, nous ne nous appuierons pas sur un fait rapporté par Chifflet, dont, pour ce qui est essentiel, nous n’avons aucun motif de douter.
[p. 285] —
COMMENTAIRE IX
Afin de mettre à l’abri des incursions ennemies la Sainte Sindone, et en raison de certains différends survenus à son sujet, celle-ci est de nouveau remise par l’évêque de Troyes à la maison de Charny, puis au comte Umberto, et à la noble dame Marguerite de Charny, son épouse.
I.
Trop difficiles furent les temps traversés en France depuis 1355 jusqu’à 1430, sous les règnes de Jean, de Charles V, de Charles VI, et de Charles VII ; trop fréquentes furent les ruines et les pillages dans les régions septentrionales de ce royaume, et particulièrement en Champagne, pour que l’on pût tranquillement vénérer le Saint Suaire, sans qu’il fût exposé au danger d’être profané ou enlevé par quelque main sacrilège.
En effet, à peine déposé dans la nouvelle église de Lirey par l’illustre et religieux chevalier Geoffroi, cette province fut envahie par les Anglais et mise à sac ; le gouverneur et bailli de Troyes, l’évêque Henri de Poitiers, ne subit certes pas de légers dommages dans les revenus de l’évêché, d’où, unissant ses forces à celles du comte de Vaudémont, seigneur de Joinville, il livra avec heureux succès de fréquentes batailles…
[p. 286]
… contre ces ennemis, comme on le déduit de ces paroles de la Gallia Christiana (1) :
Reperuntur litterae, quibus Gubernator urbis, et Ballivus inscribitur (Enricus de Poitiers), quibus forte dignitatibus a Rege insignitus fuerat propter Anglos, qui Campaniae provincias infestabant, quos militari robore praeditus, concertu saepe praelio profligavit anno 1358, eorumque impetus fregit cum Comite de Vaudemont Domino de Joinville ; ejus tamen tempore Aquensis castrum, quod ad jus Episcopi spectabat, incendio ab Anglis est devastatum.
À quels périls donc ne devait pas être exposée la Sainte Sindone dans un pays entièrement ouvert, et très proche de la capitale de la province, dont la conquête était l’objectif principal des efforts des ennemis ?
II.
On ajoute à ces circonstances que cet évêque, soit qu’il crût avoir acquis un droit particulier sur la très sainte relique pour l’avoir sauvée des attentats des Anglais, et voulût par conséquent priver la maison de Charny ; soit qu’il jugeât inconvenant qu’une relique aussi insigne fût vénérée dans un pays peu sûr ; soit qu’il portât un grand préjudice à la cathédrale de Troyes par l’afflux des fidèles, qui, par leurs dons et aumônes, se rendaient à Lirey…
(1) T. XII, p. 512.
[p. 287]
… pour y venir, comme le pense le susdit P. Monod (1) ; le fait est que, pour cette raison, il suscita une contestation non moindre que celle déjà mentionnée, laquelle, ne pouvant se terminer rapidement, amena Geoffroi II, fils du fondateur Geoffroi I, à retirer auprès de lui la Sainte Relique, et à la vénérer en privé.
III.
Quelques années après la mort du prélat évêque Henri, survenue en 1370, la Sainte Sindone fut de nouveau, selon Chifflet (2), restituée à l’église de Lirey, afin d’être exposée à la vénération publique selon l’ancien usage :
expositis fingita quatuor annis sedem Trecensem obtinente Petro de Arcays iterum productum est Sudarium a Gaufrido de Charny fundatoris filio Lirensis capituli Domino, et Ecclesiae Lirensis restitutum ; ut veteri more populo exhiberetur ;
mais bientôt surgirent à nouveau des conflits à l’occasion de cette solennelle exposition de la relique, comme on le verra en son lieu ; et cependant le pays était plus que jamais exposé aux incursions ennemies, puisque c’est précisément à cette époque que se rendirent pour combattre le parti opposé les nombreuses troupes des ducs de Bourgogne Jean et Philippe, son fils : le premier pour être régent du royaume de France pendant la folie de Charles VI, le second pour venger la mort de son père, assassiné par le Dauphin.
(1) Nei cit. lib. del Solaro.
(2) De linteis, p. 100.
[p. 288]
IV.
Pour ces raisons, les chanoines de Lirey, voulant mettre en sûreté non seulement la Sainte Sindone, mais encore tous les autres précieux ornements de leur église, eurent recours au comte Umberto de la Roche, seigneur de Villiers-Seyssel et de Lirey, lequel avait épousé Marguerite de Charny, fille unique du susdit Geoffroi II, et veuve du comte Jean, seigneur de Bauffremont et de Charny ; et ils le prièrent instamment de vouloir bien garder chez lui lesdits ornements jusqu’à ce que les affaires publiques fussent apaisées.
Il y consentit de bon gré, Umberto, et, sans aucune contestation, voulut que, par un acte rédigé de sa main, fût noté tout ce qui lui était remis. Chifflet en a traduit le texte français en latin, dans lequel trois points doivent être considérés afin de prévenir les doutes que l’on pourrait concevoir en le lisant contre l’authenticité de la relique, et contre les raisons avancées en faveur de la maison de Charny. L’écrit est conçu sous la forme suivante :
Nos Humbertus Comes a rupe, Dominus de Villario-Sexel, et de Lireyo, notum facimus omnibus, quod rebus bello turbatis, metuentes aggravantibus accipientibus in fidem nostram, ac tutelam de manu dictorum Capellanorum Decani, et Capituli Ecclesiae nostrae dicti loci de Lireyo Sacra ejusdem Ecclesiae vasa, et Sanctuaria infra recensita ; imprimis pannum, in quo est figura, ac repraesentatio Sudarii Domini nostri Jesu Christi, clausum arca Charnensis familiae coelata insignibus…
[p. 289]
… dicti loci de Lireyo Sacra ejusdem Ecclesiae vasa, et Sanctuaria infra recensita ; imprimis pannum, in quo est figura, ac repraesentatio Sudarii Domini nostri Jesu Christi, clausum arca Charnensis familiae coelata insignibus.
S’y trouvent ensuite énumérés tous les autres objets remis, et l’écrit se termine ainsi :
quae omnia in castello nostro de Monteforti tutius custodienda accepimus, atque in fidem nostram recepimus a dictis Decano, et Capitulo dictae Ecclesiae nostrae ; ac sancte spondemus nostro nomine, omniumque in quorum manus nostra causa venire possent, nos illa eidem Ecclesiae restituturos, sedatis Franciae tumultibus, et quoties dicti nostri Capellani repeterent. In cujus rei fidem praesentes litteras signo nostro obsignavimus, datas die sexta julii anno MCCCXVIII.
VI.
Or, en premier lieu, les mots : pannum, in quo est figura, et repraesentatio Sudarii Domini nostri Jesu Christi, ne constituent-ils pas peut-être une preuve convaincante que notre Saint Suaire est distinct de celui de Lirey ? Et s’il est le même, comment concilier ces termes avec la vérité de la sainte relique ?
Pour répondre à cette difficulté, sans entrer présentement dans un examen minutieux des controverses susmentionnées, il suffit de savoir que l’évêque Pierre d’Arcis, ne pouvant autrement empêcher la solennelle exposition de la Sainte Sindone, ordonnée malgré les vaines oppositions de ses conseillers contre la vérité de cette relique…
[p. 290]
… déclara, comme on le rapporte (1), avoir obtenu en 1390 un bref du soi-disant souverain pontife Clément VII, en vertu duquel il était autorisé à contraindre, par des censures ecclésiastiques, les agents de son diocèse à s’exprimer dans leurs écrits de telle manière qu’ils fussent obligés de nommer le Saint Suaire de Lirey.
Ainsi, le notaire, pour ne pas encourir lesdites censures, s’exprima de la manière exposée ci-dessus, selon ce qu’en pense également Chifflet, qui ajoute entre parenthèses et en conclut : loquitur ex mente Clementis Antipapae ; le comte Umberto, pour sa part, fermement persuadé de la vérité de la relique, mais ne voulant pas entrer dans des questions sur un point qui devait être davantage éclairci par les chanoines de Lirey, signa l’acte tel qu’il fut rédigé par le notaire.
VII.
La seconde chose à observer est que les mots : quae omnia sancte spondemus… eidem Ecclesiae restituturos, ne doivent pas être compris comme si la Sainte Sindone appartenait à l’église de Lirey de la même manière que les autres reliques et ornements mentionnés dans l’inventaire. Geoffroi I avait déposé dans cette église la Sainte Sindone seulement, comme on l’a dit, pour l’honneur de celle-ci, et afin de lui procurer une plus grande abondance d’aumônes, la possédant suffisamment…
(1) Vedi appresso lib. VIII, com. III.
[p. 291]
… et comprenant qu’il en conservait tout droit, outre la raison exposée ci-dessus, et ce, bien qu’il eût inclus parmi ses biens héréditaires la précieuse châsse contenant le saint dépôt : clausum arca Charnensis familiae coelata insignibus.
Le comte Umberto, puis Marguerite de Charny, son épouse, ayant transporté le Saint Suaire à Saint-Hippolyte en Bourgogne, sans aucune dépendance ni permission des chanoines de Lirey, le faisaient montrer avec la plus grande solennité par les ministres sacrés dans un vaste pré, appelé le pré du Seigneur, sur les rives du Doubs, où un immense peuple accourait de toutes parts pour le vénérer ; et cela pendant l’espace de vingt ans, jusqu’à la mort du comte Umberto, survenue, selon l’Obituaire de Pietra-Castello, en 1438.
VIII.
Il ne paraît pas non plus étrange que la Sainte Sindone ait été portée à Saint-Hippolyte, puisque le comte Umberto promettait de la conserver dans son château de Montfort, quae omnia in castello nostro de Monteforti tutius custodienda accepimus ; car, n’existant pas en ces contrées de château portant ce nom, on a toute raison de supposer qu’il s’agissait du même château de Saint-Hippolyte, situé sur un rocher, d’où la domination du comte Umberto était dite de la Roche, et autrefois Roche Saint-Hippolyte (1).
(1) V. Busching, Géogr. Franche-Comté, bailliage d’Amont, v. Gray.
[p. 292]
IX.
Après la mort du comte Umberto, et malgré une demande peu pressante des chanoines de Lirey pour la restitution de leur dépôt, la veuve Marguerite de Charny rendit volontiers tous les ornements sacrés ; mais quant à la Sainte Sindone, elle refusa de la leur remettre, disant qu’elle appartenait à sa famille, et que Lirey, étant un lieu entièrement ouvert, elle ne voulait plus qu’on y vénérât la relique, exposée à tant de périls qu’elle l’avait été auparavant, à moins qu’on n’y eût bâti une forteresse pour la mettre en sûreté, comme elle se proposait de le faire si les circonstances le permettaient.
Chifflet rapporte qu’ils intentèrent un procès à la Curie de Dole, et que le motif principal de cette action était le manque d’aumônes provenant de la vénération du Saint Suaire ; la noble et pieuse matrone, à trois reprises, fit une offrande généreuse à la collégiale de Lirey, et continua à retenir chez elle la Sainte Relique jusqu’en 1451, année où elle semble avoir été transportée en Savoie, à Chambéry.
[p. 293]
COMMENTAIRE X
Marguerite de Charny, depuis la Bourgogne, se rend avec la Sainte Sindone en Savoie, où elle est accueillie avec distinction à Chambéry par le duc Louis.
On rappelle à l’examen les motifs de ce voyage.
I.
Tous les historiens s’accordent à dire que la noble matrone Marguerite de Charny se rendit dans la capitale de la Savoie au temps du duc Louis, second fils d’Amédée VIII ; mais quant à savoir si elle venait immédiatement de Bourgogne, ou bien de l’Orient, et quels furent les motifs de ce voyage, les avis sont divers.
Pingon, comme on l’a observé dans la préface (1), la suppose venue de Grèce, où elle aurait séjourné, pour fuir les armes de Mahomet II :
Illustris quaedam matrona Margarita a Charni nomine collectis sarcinis… Graecia movere, coelumque mutare constituit ;
il dit en outre qu’elle descendait des rois de Jérusalem, puisque dans l’histoire de Chypre, écrite par Étienne Lusignan, elle est appelée Gerosolimitana, épouse d’Hector de Lusignan, fils de Philippe :
Hanc a Regibus Hierosolymitanis prodiisse ex eo constat, quod Hierosolymitana in historia …
(1) V. Préface, p. 15.
[p. 294]
Cypria vocetur, nupta Hectori Lusignano Philippi filio.
Il ne laisse cependant pas de noter que certains la supposaient venue de Bourgogne ; car en Bourgogne existait une illustre famille de Charny, soit que celle-ci se fût anciennement rendue s’établir en Asie, soit que, de l’Asie, elle fût revenue dans les Gaules :
Burgundiam alii ferunt, quod ejus nominis illustris ibi sit familia, sive in Asiam illa migraverit, sive ab Asia in Gallias deducta fuerit (1).
II.
Dans les paroles rapportées de Pingon, tout n’est pas vrai, ni tout n’est faux.
Il est faux que Marguerite ait établi sa demeure en Grèce, tandis que, d’après Camusat, Chifflet, Guichenon, et les chartes de ces auteurs, citées ou intégralement rapportées, on voit qu’elle résida tantôt en Champagne, tantôt en Bourgogne, où ses ancêtres avaient des fiefs et des palais.
En particulier, à l’époque où les chanoines de Lirey insistaient auprès d’elle pour la restitution du Saint Suaire, on trouve des actes à Dole en 1443, d’autres à Besançon en 1447, montrant qu’elle séjournait à Saint-Hippolyte, village situé à proximité desdites villes ; et elle n’aurait jamais été citée devant les autorités ecclésiastiques des mêmes lieux pour y traiter l’affaire en question, si elle n’avait eu une demeure stable dans les pays de leur juridiction.
(1) Sindon, p. 17.
[p. 295]
III. Il est faux que Marguerite de Charny fût Gerosolimitana, puisque, d’après les instruments produits et les témoignages des meilleurs auteurs, il apparaît clairement qu’elle était fille de Geoffroi II, et que tant lui que ses ancêtres étaient originaires des Gaules.
Je ne crois pas non plus que la déposition de Étienne Lusignan puisse faire obstacle à la vérité ; son but, dans sa petite œuvre, était seulement de laisser à la postérité la chorographie, accompagnée d’une brève histoire de son pays (1).
- Après toutes les recherches, n’ayant pu retrouver ce livre, j’observerai seulement trois choses à son sujet :
- 1° que personne ne le cite comme ayant parlé de notre Sindone apportée par Marguerite de Charny en Savoie ;
- 2° que, dans la généalogie de la maison Lusignan, chez Moreri (2), on ne trouve aucun Hector, fils de Philippe, ni aucun Lusignan ayant épousé une Gerosolimitana appelée Marguerite ;
- 3° que Étienne de Lusignan, bien qu’originaire de Chypre, s’est montré dans son livre fort peu instruit tant de l’histoire que de la chorographie de sa patrie, de sorte que les érudits y ont relevé de très nombreuses erreurs, que l’on peut lire en partie chez ledit Moreri (1).
(1) Cet auteur naquit à Nicosie en 1537…
(2) Dictionnaire, art. Lusignan.
[p. 296]
IV.
On affirme gratuitement ensuite que Marguerite de Charny, et en général sa maison, étaient étroitement parentes des rois de Jérusalem, comme l’assure Pingon.
Il est vrai que cette famille eut quelques alliances avec les plus illustres de France, parmi lesquelles se distinguèrent celles de Godefroy de Bouillon, duc de Basse-Lorraine, et d’Hugues, comte de Lusignan ; mais, pour confirmer ce qu’affirme l’auteur susmentionné, je ne trouve aucun document authentique.
Toutefois, s’il s’agissait seulement de Marguerite de Charny, ayant eu pour mère une certaine Marguerite de Poitiers, dans le district de laquelle se trouvait Lusignan, où la maison Lusignan de Chypre et de Jérusalem avait eu son origine, il ne serait pas éloigné de la vérité qu’elle descendît par sa mère de la famille Lusignan.
V. Bien que cette très noble matrone eût sa résidence ordinaire en Bourgogne, il est certain que, pour des motifs urgents, elle quitta cette province et se rendit à Chambéry entre 1448 et 1453, comme le prouvent les circonstances des temps.
La guerre entre l’Angleterre et la France dans les provinces occidentales de ce royaume, l’union de la noblesse française, la bonne discipline des troupes, une nouvelle manière de former les attaques et de défendre les places enlevées aux Anglais, faisaient que ceux-ci perdaient chaque jour les villes soumises…
[p. 297]
… et cherchaient à semer le trouble du côté opposé pour contraindre à la dispersion les armées françaises, ou du moins pour empêcher que le duc de Bourgogne, réconcilié avec le roi Charles VII, n’unît ses forces aux leurs.
Aussi, afin de tourmenter ce duc par de fréquentes escarmouches, ils fomentaient des rébellions, accompagnées de courses dévastatrices et de pillages, qui plongèrent tout le pays dans de graves inquiétudes et donnèrent lieu à de très cruels combats (1).
VI. Quelle surprise donc que certaines familles aient quitté ces États, et en particulier celle de Charny, qui se rendit en Savoie pour y trouver un séjour plus tranquille ?
Que Marguerite ait agi ainsi, on peut l’argumenter par les nombreuses richesses qu’elle emporta avec elle, dont parle Pingon, s’exprimant ainsi :
instructissima ad longum viaticum omnia Principes illa habebat. équides, mules, dromedarii, cistae, vasaque suppetebant, nec aes ingens abesse videbatur, liberalitate ipsa teste, quam erga omnes exercebat ;
(1) V. Fleury, Hist. eccl., liv. CX.
[p. 298]
« Cette princesse était abondamment pourvue de tout ce qui était requis pour un long voyage ; elle avait des chevaux, des bêtes de somme, des coffres, des vases, et une grande quantité d’argent, comme en témoignait la libéralité qu’elle exerçait envers tous » (1).
De cet équipement riche et copieux, on peut déduire, s’il en est besoin, une preuve suffisante que la comtesse Marguerite ne venait pas des pays orientaux, comme le suppose notre auteur, mais bien d’un pays peu éloigné, c’est-à-dire de la Bourgogne ; car elle venait en Savoie pour y mettre à l’abri les biens les plus précieux, et ainsi fuir les dangers d’une guerre ruineuse.
Et qui ignore combien de dépenses entraînent les longs voyages, particulièrement maritimes, et la multiplication des armes ? D’où il s’ensuit qu’une personne de bon sens n’emporte pas plus que le nécessaire ; et si la comtesse Marguerite était venue de l’Orient, on aurait raisonnablement supposé qu’elle eût accompli une grande partie du voyage par mer, compte tenu des guerres des Turcs sur le continent, et n’aurait certainement pas emporté un tel équipement, comme le dit Pingon.
(1) Sindon, p. 18.
[p. 299]
VII.
Je ne nie pas cependant absolument que cette illustre matrone ne soit venue à Chambéry aussi depuis l’Orient, en cette occasion ou en une autre.
Nous avons observé que, lorsque les diverses opinions de nos auteurs peuvent être conciliées avec la vérité historique, le respect qui leur est dû ne permet pas de les rejeter facilement comme fausses.
Or, par le témoignage de Chifflet (1), certains Savoyards rapportaient qu’elle s’était rendue en Savoie à la demande de Louis et d’Anne, pour la libération d’un prisonnier :
narrant Sabaudi quidam dedisse viam, ut captivum carcere exhiberet.
En considérant toutes les circonstances de ces temps, et certains récits des écrivains, je pense que, s’étant rendu en Orient, le très valeureux marquis de la Palud, c’est-à-dire de Varambon, pour faire preuve de sa valeur au secours des princes catholiques combattant contre les Turcs, envahisseurs des pays orientaux, tomba entre les mains des ennemis.
Qui pourrait exprimer par des mots l’amère douleur que dut éprouver la comtesse, en réfléchissant qu’elle n’avait plus que ce fils, devenu dès son jeune âge très estimable pour ses glorieux exploits dans les guerres susmentionnées de Chypre, et choisi par Amédée VIII pour traiter le mariage entre les susdits ducs Louis et Anne ?
(1) De lint., p. 108.
[p. 300]
VIII.
Que ce fût son fils, le P. Valfré l’affirme dans un manuscrit sur la Sainte Sindone (1), communiqué par le très digne prêtre Giuseppe Olivetti, bienfaiteur de la jeunesse studieuse ; assertion du susdit vénérable prêtre de l’Oratoire, de grand poids, car le marquis de la Palud ayant été décoré du collier de l’Ordre par le duc Louis, et le P. Valfré ayant souvent eu occasion de s’entretenir à la cour avec les chevaliers de cet ordre, il pouvait aisément se procurer des informations sûres sur la personne dudit marquis.
On comprend ainsi pourquoi il est appelé par les écrivains héritier du comte Umberto (haeres Humberti) (2), et pourquoi, chez Cignasanti (3), il est intitulé comte de La Roche, seigneur de Montfort, de Villars-Sexel, d’Orbe, de Saint-Hippolyte.
À ces titres s’en ajoutent beaucoup d’autres chez le même historien : seigneur de Bouligneux, Tossia, Eschalans, Montaigny, Maches, Château-Neuf en Viennois, Abbens, Noidans, Beaumont-sur-Vigenne, Montaigny-la-Corbe, Thury en Charolais, Revenne, Revenotte, Corchans, Ligny, et Guerry en Champagne.
(1) Alcune notizie concernenti l’istoria della Sindone…
(2) De linteis, p. 100.
(3) Serie cronologica dei Cavalieri dell’Ordine Supremo di Savoia, p. 38.
[p. 301]
Mourir plutôt que se souiller, et le cri : « Ô Dieu, aidez-moi ! »
IX.
Si donc on considère avec raison parmi les familles les plus distinguées celle de Charny, et si celle-ci fut rendue pour de nombreux services très méritoire envers la Maison royale de Savoie ; si, en particulier, le père, le mari et le fils de Marguerite furent décorés du collier de l’Ordre Suprême, dont les chevaliers sont appelés cousins par nos souverains ; il était bien mérité que, par la munificence et le cœur affectueux des ducs Louis et Anne, l’illustre comtesse fût accueillie avec distinction, et regardée comme leur parente, selon l’expression de Pingon :
Ludovico, et Anna Ducibus splendidissime ut tantam Principem matronam, et affinem decebat excepta est.
D’autant plus que, affligée par le sort de la patrie et la captivité de son fils chez les barbares, elle se rendit à Chambéry pour éviter les troubles des guerres civiles, et engager en même temps lesdits princes à intercéder par leur autorité auprès des Lusignan de Chypre, ou d’autres souverains, afin d’obtenir plus facilement la liberté de son illustre fils.
[p. 302]
X.
Elle obtint cela en vérité ; et, pour reconnaissance, étant venue à Chambéry avec sa mère, ou y ayant laissé la majeure partie de son équipement, elle recourut aussi, pour témoigner sa gratitude aux susdits ducs, à se priver de la Sainte Sindone, qu’elle avait emportée avec elle pour échapper aux périls.
Cette chose est rapportée par Papire Masson (1), qui, faisant l’éloge du duc Louis, parle ainsi :
quod vero Marchionem a Palude in recordatione, et memoria vivorum facit immortalem, donum est (Ludovico) Margaritae Carniae illustris foeminae manu oblatum est, videlicet Sacra Sindon vultum, et faciem Christi referens, coeterasque corporis partes.
« Ce qui rend immortelle dans la mémoire des vivants la renommée du marquis de la Palud, c’est le don offert à Louis par la main de l’illustre dame Marguerite de Charny, à savoir la Sainte Sindone, représentant le visage et la face du Christ, ainsi que toutes les autres parties de son corps. »
Ce ne furent donc pas les sollicitations de son fils qui la déterminèrent principalement à se priver d’un monument si précieux, mais bien les miracles opérés par Dieu en ce temps-là pour faire connaître son inestimable valeur, comme nous le raconterons dans le commentaire suivant.
(1) Éloges des Très Sérénissimes Ducs de Savoie.
[p. 303]
COMMENTAIRE XI
Prodiges opérés par le Seigneur à Chambéry, par lesquels Il incita la comtesse Marguerite à faire don de la Sainte Sindone à la Maison Royale de Savoie.
I.
Depuis quelque temps la comtesse Marguerite demeurait à Chambéry, attendant le rétablissement de la tranquillité des affaires publiques afin de retourner dans sa patrie, lorsque certains rebelles, attirés au brigandage par la quantité de riches effets transportés de Bourgogne, se cachèrent de jour dans les appartements, et, de nuit, emportèrent tout ce qu’ils purent, et en particulier le précieux écrin, dans lequel se trouvait la Sainte Sindone, argumentant de la beauté de celui-ci, et de la généreuse libéralité de la pieuse matrone, qu’il devait contenir des joyaux, de l’or et de l’argent.
Ils supposaient, selon Quarantotto (1), Bonafamiglia (2), Valfré (3), que les ravisseurs fussent des membres de la famille même des Charny.
Quoi qu’il en soit, la comtesse en éprouva une extrême douleur, non tant pour le vol des objets précieux, que pour celui de la Sindone.
(1) Dans le Componimento sopra la SS. Sindone cité.
(2) Compendio dell’istoria della SS. Sindone, cité.
(3) Memorie, citées.
[p. 304]
… de la Sindone, laquelle, dit Pingon, lui fit aussitôt comprendre que, de son côté, elle pardonnait volontiers toute chose, et qu’elle se souciait peu de perdre ses biens, pourvu qu’on lui rendît la sainte relique :
ipsa, reddito solo sindone, caeteras, quamvis pretiosas, munifice concedebat (1).
Le même auteur rapporte aussi que le duc Louis, à cause de ce vol, fit aussitôt publier de très graves menaces contre quiconque aurait prêté aide aux voleurs, et promit non seulement l’impunité, mais encore une récompense à quiconque aurait indiqué ou retrouvé les objets volés, ou les aurait restitués :
praeconis voce per compita grave supplicium receptatoribus indicitur, aut furtum indicantibus, aut restituentibus, non modo impunitas, sed praemium promittitur (2).
II. Les deux brigands s’étant mis en sûreté, ils partagèrent d’un commun accord les objets volés ; et l’un d’eux, ayant pris les ciseaux, tandis qu’il s’efforçait de couper en deux la Sainte Sindone, se tordit les doigts, et sa main droite devint complètement rigide ; de sorte que, ne pouvant plus accomplir le partage convenu, il remit l’étoffe entière à son malheureux compagnon.
Ceux-ci, afin de rendre le saint linceul plus facilement vendable, se mirent à le laver dans l’eau pour…
(1) Sindon., p. 18.
(2) Ibid..
[p. 305]
… enlever les taches de ce sang, qui rendent l’adorable toile si précieuse ; mais à mesure qu’on cherchait à l’effacer, on la rendait plus visible, et de plus, il en sortait une splendeur admirable, de sorte que non seulement le misérable resta ébloui, mais qu’il en devint complètement aveugle.
De tels prodiges furent rapportés par Pingon, confirmés par les écrits d’un de ses bisaïeuls nommé Pierre, lequel vivait certainement à cette époque ; et il affirme en outre que l’on voyait peinte une tablette suspendue aux murs du temple, là où fut placée dès l’origine la Sainte Sindone.
III. À ces prodiges s’ajoutent encore ceux-ci : les sacrilèges ravisseurs, saisis par le remords de leur crime, et sans délai, afin d’obtenir le pardon par l’édit public qui leur avait été promis, restituèrent la sainte relique ; et, par la bonté du Seigneur, en la restituant, ils retrouvèrent la santé qu’ils avaient perdue :
his rebus adducti praedones, furto restituto, salutem praesentissimam consequuntur.
Ainsi Pingon dans le passage cité ; et il m’a semblé opportun de rapporter à ce sujet l’un des dix sonnets composés sur la Sindone par le très illustre professeur de rhétorique Giovanni Battista Vigo, lequel suivit d’ailleurs l’opinion de l’auteur susmentionné concernant l’origine de Marguerite de Charny.
[p. 306]
À la fin le linge, à peine enlevé,
À la Dame Royale fut rendu ;
Mains rigides, visage pâle,
Ceux-là, qui avaient volé, furent saisis d’angoisse.
Alors, en pleurant, l’arche fut accueillie,
Déposée par l’erreur et les tourments ;
Et voici les voleurs, dirent-ils, coupables :
Tous deux nous avons à présent les yeux vides.
L’un montra la droite raidie ;
L’autre, aveugle, se voit tel ;
Il découvre la cause de son sort.
Mais bientôt la douleur se change en joie :
À la main, qui pendait immobile,
Il rend la vigueur, et ouvre les yeux fermés (1).
V.
À la suite de tels événements prodigieux, la dévotion envers la sainte relique s’accrut beaucoup, et, en même temps, naquit dans le cœur des ducs Louis et Anne un vif désir de la recevoir en don de la pieuse dame, non seulement pour leur propre consolation, mais aussi pour celle de leur dévote famille et de tout l’État.
Ils conservaient peut-être une tradition selon laquelle elle avait autrefois appartenu au comte Amédée III, et pouvaient aussi, avec quelque fondement, supposer que l’illustre dame en avait connaissance…
(1) Poemata de Sindone Taurin., p. 112.
[p. 307]
… de même que celle à qui devaient être connues toutes les circonstances qui avaient poussé son aïeul Gioffredo à se rendre en Orient ; mais il apparut bientôt clairement que ses vœux ardents étaient bien éloignés de vouloir se priver de son inestimable trésor, dont elle faisait toujours, dit Pingon, son soulagement de l’âme, son repos du corps, son espérance et son salut :
in quo animi solatium, corporis requiem, spem denique et salutem reposuerit ;
ils cessèrent donc de faire une telle demande.
V.
Dieu cependant, qui voulait donner un signe de son amour particulier envers la Maison de Savoie, tant pour les nombreuses œuvres de religion et de charité pratiquées non seulement par Louis et Anne, mais encore par tous leurs glorieux ancêtres, et qui disposait avec douceur toute chose pour que ce fût un don rendu public, solennel et cultuel, inspira à la noble matrone de se priver de son trésor par la force du prodige suivant.
Les préparatifs du départ de la comtesse ayant été faits, et les mules chargées du bagage ayant été envoyées en avant, celles-ci, arrivées à la porte de la ville, appelée vulgairement la porte de Maché, contiguë au jardin du château royal, par laquelle autrefois on se rendait en Bourgogne en passant par Lyon, l’une de ces mules resta tellement immobile qu’il ne fut possible de la faire avancer en aucune manière, quelque effort qu’on fît, ni quelque coup qu’on lui portât, et l’on ne savait pas qu’elle portait la Sainte Sindone :
numquam adducti potuit mulus clitellarius, cui sacrum onus impositum fuerat…
[p. 308]
… à franchir les portes, afin que les autres la suivissent (1).
VI.
De nombreuses difficultés se présentent à l’esprit, qui pourraient empêcher de reconnaître dans cet événement une opération surnaturelle.
Il est bien connu de tous les vétérinaires et muletiers que les mules ombrageuses, celles sujettes à certains maux de ventre, celles habituées à marcher en tête, ou à manger en marchant, s’arrêtent parfois complètement et restent immobiles au point de se laisser tuer plutôt que de bouger, ou bien lorsqu’elles n’ont plus de foin, ou marchent derrière, ou au milieu d’autres contre leur habitude, ou sont saisies par une douleur soudaine, ou voient un objet qui les effraie.
Or, la mule dont il est question ne pouvait-elle pas se trouver dans l’une de ces circonstances, ou dans d’autres semblables ?
Et celui qui raconte assure-t-il que la chose n’a pas été fabriquée de toutes pièces pour faire croire à la comtesse Marguerite qu’il s’agissait d’une volonté manifeste de Dieu, afin qu’elle laissât à la Maison de Savoie sa précieuse relique ?
Nous trouvons en effet que de semblables tromperies ont parfois été pratiquées par des imposteurs, surtout à propos des reliques.
On dira que le récit n’est pas fabuleux, parce que Papire Masson, homme de jugement sûr, n’en fait aucune mention, et qu’il affirme seulement que le marquis de la Palud fut celui qui engagea la comtesse de Charny…
(1) Ping., Sind., p. 19.
[p. 309]
… à offrir la Sainte Sindone aux ducs de Savoie, Louis et Anne.
VII.
Pour répondre d’abord à cette dernière difficulté, mettre le fait en doute au seul motif que Papire Masson n’en parle pas reviendrait à douter, par exemple, du miracle du Très Saint Sacrement survenu dans cette ville de Turin sous lesdits ducs, puisqu’en faisant leur éloge, il n’en fait pas davantage mention.
Or ce fait est attesté par la tradition des anciens, par des monuments, et par de nombreux écrivains, qui le placent au plus haut degré de certitude morale ; et l’événement dont il est ici question est confirmé par le témoignage de Pingon, qui rapporte aussi que d’autres auteurs, non seulement italiens mais aussi français, en ont parlé (1).
On voyait aussi peint sur des tablettes suspendues aux murs du temple de Saint-François à Chambéry l’image de la réception de la Sindone, et il n’y avait personne, surtout dans cette ville, qui ignorât ce fait, bien que tous n’eussent pas lu quelque livre d’histoire locale.
Si Papire n’a pas mentionné le prodige survenu, quelle force peut avoir un tel argument négatif face à tant d’autres positifs qui le confirment ?
Le but de l’auteur n’était pas de parler de la Sindone, mais de faire l’éloge de nos souverains ; et, étant glorieux pour eux que des personnages très distingués se rendissent auprès d’eux pour leur témoigner une estime profonde, il rapporte donc la circonstance selon laquelle l’illustre marquis de la Palud coopéra à persuader la pieuse comtesse, sa mère, de céder aux mêmes princes le don de la très sainte Sindone.
(1) Quae refert Pingonius… Chifflet, De linteis, p. 108.
[p. 310]
VIII.
En venant maintenant à la nature du fait, pouvait-il exister au siècle où il advint des causes naturelles rendant parfois les mules immobiles dans leur marche ? Elles étaient alors peut-être encore plus fréquentes qu’à présent, car les routes, en général très mauvaises, rendaient l’usage des chevaux et des mules beaucoup plus nécessaire dans les voyages ; et leur plus grand nombre faisait que de tels cas pouvaient survenir plus souvent.
Ces siècles étaient en outre des siècles de chevalerie, dans lesquels les grands seigneurs, et surtout les princes, se piquaient de posséder un grand nombre d’excellentes montures, et, par conséquent, déployaient toute la sollicitude et la diligence possibles afin qu’elles fussent bien servies.
Est-il possible que, parmi les nombreuses personnes accompagnant le voyage de la noble matrone, personne n’ait soupçonné que l’immobilité de la mule pût être naturelle ?
Si en général elles étaient bien traitées, comme il est juste de le croire, surtout après les prodiges opérés par Dieu pour conserver intacte la Sainte Sindone, voyant combien cette très sainte relique était chère, n’auraient-ils pas manqué d’observer que ladite immobilité était un effet naturel, si tel avait été le cas en réalité ?
[p. 311]
IX.
Il est donc bien moins probable que l’un de ses gens, parmi les autres muletiers, ait placé artificiellement un animal atteint du défaut supposé.
Et comment concilier une telle chose avec l’estime et l’affection réunies qu’elle méritait pour sa piété religieuse, et pour les libéralités pratiquées envers chacun, et en particulier envers ses domestiques ?
De même, dire que la fraude aurait eu pour origine quelque sujet des princes de Savoie, avec l’intention de s’attirer davantage leur amour, serait tout à fait contraire à leur dignité.
D’autant plus que la pieuse comtesse, instruite dans les vérités de la foi chrétienne, ne pouvait ignorer combien il est un grand péché de tromper qui que ce soit en matière de religion, et surtout de faire croire miracle ce qui n’en est pas un, devenant ainsi, comme dit l’Apôtre, faux témoins contre Dieu lui-même :
invenimur falsi testes Dei… si mortui non resurgunt (1) ;
péché que Dieu punit souvent très sévèrement dès cette vie.
(1) I Corinthiens, ch. XV, v. 15.
[p. 312]
Selon ce que l’on lit parfois dans les histoires ecclésiastiques de cour, où certains feignent des morts, des aveugles ou des estropiés, pour se faire passer pour ressuscités ou guéris par miracle ; et bien que la tromperie, supposée ourdie par les personnes susdites, fût restée cachée pendant quelque temps, elle aurait été découverte avec les années, et les trompeurs, s’ils vivaient encore, auraient subi la peine qu’ils méritaient.
Il n’y a donc aucun doute que dans la cour du duc se trouvaient des hommes instruits, et des ecclésiastiques zélés, précepteurs de ses fils (1) ; ni que la ville de Chambéry, et tout le diocèse de Grenoble, n’auraient avec grand zèle soumis l’événement à examen, si l’on avait pu soupçonner quelque tromperie ; et l’ayant tous reconnu sans hésitation comme prodigieux, la pieuse comtesse, et tous les autres, avaient de bonnes raisons de le reconnaître comme tel.
(1) Dans les leçons de l’Office du bienheureux Amédée, fils du duc Louis, il est dit : sub optimo insuper spiritualis vitae Magistro iter perfectionis arripiens, etc.
[p. 313]
X.
L’illustre matrone, adorant donc les desseins du Seigneur, et incitée en outre par les suggestions du prédécesseur marquis de la Palud, du fait qu’il serait plus sûr de confier la sainte relique aux mains des princes de Savoie, plutôt que de la conserver chez elle ou chez ses héritiers, décida enfin de s’en priver volontairement.
Page (314)
Que la Maison de Savoie ait reçu la Sainte-Suaire en 1453, et non en 1452, cela est rendu fort probable, non par les victoires remportées cette année-là sur les rebelles de l’État du duc de Bourgogne, lesquelles ramenèrent la tranquillité publique, mais bien par les médailles frappées en l’honneur de la Sainte-Suaire, sur lesquelles on voit d’un côté cette relique soutenue, quoique de façon peu naturelle, par un Ange, à la manière d’un trophée, avec cette inscription : Sancta Sindon D. N. Jesu XPI. M. IIII. LIII. ; et de l’autre on voit l’effigie du duc Ludovic avec ces paroles autour : Ludovicus D. G. Dux Sabaud. Marchio in Italia ; comme nous l’avons noté ci-dessus ; car comment serait-il croyable que nos Ducs, ayant reçu par un effet particulier de la bonté du Seigneur un si précieux trésor qu’est la Sainte-Suaire, aient attendu une année entière pour faire frapper lesdites monnaies en attestation de leur suprême jubilation et de leur très haute reconnaissance ?
XII.
Il serait vain d’opposer l’avis du P. Eugène Quarantotto, lequel suppose que la Sainte-Suaire fut donnée à la Maison Royale de Savoie à l’occasion de la naissance du bienheureux Amédée ; mais cette supposition est sans aucun fondement, et va contre l’opinion des autres auteurs. Le bienheureux Amédée, fils du duc Ludovic, naquit en 1437, et mourut en 1472 selon le consensus général des historiens ;
Page (315)
et non en 1477 selon Botero, fort inexact dans la notation des dates ; il naquit donc en 1435, et en ce temps-là Ludovic régnait au nom d’Amédée VIII ; et l’année précédente, s’étant retiré à Ripaille, loin des tumultes du monde, ce Prince se trouvait engagé dans la guerre contre le marquis de Montferrat, terminée heureusement, et l’on ne parlait pas encore de la Sainte-Suaire. Il reste donc établi que pour la donation de cette relique il faut assigner l’année 1453, laquelle est précisément l’année où eut lieu à Turin le miracle du Saint-Sacrement.
FIN DU LIVRE III
Page (317)
LIVRE IV
Du culte solennel et constant rendu à la Très Sainte Sindone en tout lieu, depuis le temps de sa translation d’Orient jusqu’à nos jours.
I.
Étant désormais parvenu à ce point très essentiel du travail entrepris, quel qu’il soit, dans lequel j’ai établi de démontrer la vérité de notre très saint dépôt, il semble devoir être de la plus grande importance pour l’œuvre de traiter en premier lieu du culte solennel qui lui a été rendu sans interruption par toute catégorie de personnes, depuis son transport en Occident, où il fut proposé à la vénération publique en divers lieux. D’autant plus volontiers je m’applique à raisonner sur ce sujet, en ce que, de ce culte constant, se déduira encore une preuve très solide de l’authenticité de la Très Sainte Relique, et seront en outre mis en lumière plusieurs autres points de l’histoire relatifs à celle-ci, jusqu’à présent ignorés de fait, ou du moins pas encore pleinement connus.
II. (p. 318)
De nombreuses choses étant certainement comprises dans ce livre, comme ce qu’il contient, pour ainsi dire, de toute l’histoire du très saint monument sur l’espace de ces derniers cinq cents ans, je m’efforcerai néanmoins de les exposer de telle manière qu’elles ne dépassent pas les justes limites, et avec cette clarté qui s’impose, afin que l’ouvrage soit intelligible même pour les lecteurs les plus simples. Après avoir donc, dans le commentaire suivant, fait l’énumération des pays dans lesquels, durant l’espace de temps mentionné, la Très Sainte Sindone fut transportée, je parlerai, dans les autres parties, du culte qui lui fut rendu en Champagne, en Bourgogne, en Savoie, et ensuite dans le Piémont — sans omettre non plus, comme il est juste, celui qui lui fut rendu par les Princes, les Rois et les Empereurs, les Évêques et les Souverains Pontifes.
(p. 319)
COMMENTAIRE I
Dans quels pays, au cours du temps susmentionné, la Très Sainte Sindone a été transportée.
I.
En rassemblant les informations relatives à ce point particulier, conservées par les historiens et par nos prédécesseurs, je dis en premier lieu que la Très Sainte Sindone fut déposée à Lirey en 1353 par l’illustre chevalier Geoffroy Ier de Charny ; peu après suivit sa mort en 1356, à la suite de quoi, hors du diocèse de Troyes, elle fut transférée par son fils Geoffroy II, en son nom, non tant à cause des graves oppositions rencontrées, pour des motifs liés à la solennelle exposition, de la part des chanoines de Lirey, que par crainte qu’elle ne demeurât profanée dans un lieu ouvert et sans défense, et ne fût exposée à une main sacrilège. Pendant environ trente-quatre ans, la Sainte Relique demeura auprès de la maison de Charny ; après quoi, Geoffroy étant évêque de Troyes, elle fut de nouveau remise par ledit prélat à l’église de Lirey, afin qu’elle fût montrée solennellement au peuple selon l’ancien usage : « quatre fois, et après l’écoulement de trente années, sous le siège de Pierre de Arcis, le suaire fut de nouveau exposé par Geoffroy ».
(p. 320)
… de Charny, et restituée à l’église de Lirey, afin qu’elle fût montrée au peuple selon l’ancien usage (1).
II
. La Sindone demeura à Lirey jusqu’en 1418 ; en ce temps-là, à cause de la guerre du duc de Bourgogne contre la France, elle fut confiée, avec divers autres objets précieux, au comte Humbert de La Roche, époux de la comtesse Marguerite de Charny, lequel avait promis de la garder avec une plus grande sécurité (2). De là, elle fut ensuite transportée au château de Saint-Hippolyte, où elle demeura trente-quatre ans ; enfin, la comtesse la porta en Savoie, et la céda à la Royale Maison de Savoie. Qu’elle soit restée en Bourgogne, à Saint-Hippolyte, durant l’espace de temps susdit, et qu’elle y ait été montrée publiquement, cela ressort, selon Chifflet, des actes susmentionnés, conservés dans la curie de Dole, ainsi que de certains écrits domestiques du marquis de Varambon, alias de la Palud, et de la tradition populaire, laquelle constitue assurément, dans les faits, un argument très puissant de vérité. Voici les paroles de cet auteur (3) : « La Sindone fut en Bourgogne pendant environ trente-quatre années entières ; par les instruments précités, par les chartes domestiques du marquis de Varambon, et par la tradition populaire, il est établi que le suaire… »
(1) Chifflet, De lint., p. 10.
(2) Voir ci-dessus, p. 288.
(3) De lint., p. 107.
(p. 321)
… laquelle fut pendant ces années montrée publiquement chaque année, en dehors de l’église de Saint-Hippolyte.
III.
Reçue des ducs Louis et Anne, la Très Sainte Sindone fut, en 1453, déposée avec grande solennité dans l’église des Révérends Pères Franciscains, qui est aujourd’hui la cathédrale de la ville de Chambéry ; mais comme ce lieu n’était pas alors jugé suffisamment sûr, ni doté du décor requis, le duc Philibert II, surnommé le Beau, voulut l’avoir auprès de lui et, après avoir fait achever la chapelle du château, il la fit transporter pieusement en ce lieu le 11 juin, jour de la fête de saint Barnabé apôtre, en l’an 1502.
Il se conserve dans les Archives Royales l’acte de cette translation, dans le préambule duquel sont exposés de manière générale les motifs indiqués de ce transfert :
Dignum est tam dignas reliquias (quale est Sacrosanctum Sudarium) in loco religionis, et fortitudinis reponere, ut ab omni sorde, et macula, tyrannorumque, et fidei Catholicae inimicorum manibus sint penitus semotae ;
c’est-à-dire :
« Il est digne que des reliques d’un si grand mérite, telles que le très saint Suaire, soient déposées dans un lieu religieux et fortifié, afin qu’elles soient tenues entièrement éloignées de toute souillure et tache, ainsi que des mains des tyrans et des ennemis de la foi catholique. »
IV.
Pingone rapporte qu’en l’année suivante, 1503, après que le même duc eut reçu avec magnificence à Pont-d’Ain, dans la Bresse, l’archiduc Philippe, gouverneur des Flandres, fils de l’empereur Maximilien, et son beau-frère, en faisant savoir que l’un des principaux motifs de sa venue était de pouvoir voir la Très Sainte Sindone, celle-ci fut alors transportée exprès dans ladite ville :
spectandae Sindonis ibi (qua potissimum de causa venerat) copiam fecit (1).
(p. 322)
On ignore combien de temps elle demeura à Pont-d’Ain ; je serais d’avis qu’elle y resta jusqu’à la mort de ce duc, survenue par un mal de côté le 10 septembre 1504, dans cette même ville ; d’autant plus que, si l’archiduc Philippe était venu pour voir et vénérer la Très Sainte Sindone, on l’aurait aussi transportée, à l’occasion de la venue de Philibert, afin qu’il participât aux fêtes solennelles qu’il avait l’intention de célébrer, et qu’il célébra effectivement, pour manifester à l’empereur Maximilien sa reconnaissance pour les nombreux droits impériaux qui lui avaient été concédés à la fin de l’année 1503.
Il ne semble donc pas qu’au milieu de l’afflux de population venant de toutes parts, et des sentiments de reconnaissance que le prince voulait attester au souverain pour les faveurs obtenues, il n’ait conservé auprès de lui la Sacrosainte Relique dans cette ville que pour peu de temps.
On notera ici que, bien que Pingone et Chifflet, en évoquant ce point d’histoire, désignent Philippe comme roi d’Espagne, celui-ci n’était pas encore alors parvenu à ce rang lorsqu’il se rendit pour visiter la…
(1) Sindon., p. 21.
(p. 323)
Les historiens rapportent que la plus grande partie de l’Espagne était alors sous la domination du roi Ferdinand, et que Philippe ne fut reconnu roi de Castille que peu de temps après son départ de Pont-d’Ain, à l’âge de vingt-six ans, et que, la seconde année de son règne, il mourut à Burgos le 25 septembre de l’année 1506 (1).
V.
Il semble que de Pont-d’Ain la Sindone n’ait pas été rapportée à Chambéry ; car, à la demande du gouverneur Charles III, autre fils du duc Philippe, surnommé Sans-Terre, et de Claude de Bretagne, sa seconde épouse, cette très pieuse duchesse voulut l’avoir auprès d’elle, et la fit porter au château de Billia, dans le Bugey, où elle s’était retirée afin de vaquer avec plus de tranquillité aux pratiques religieuses.
De ce fait, Pingone assure que, sur l’instance dudit fils, et poussée par les ardentes supplications du peuple de Chambéry, elle la fit rapporter dans cette ville en l’année suivante, 1506 :
anno ipso Caroli filii Ducis precibus, et patriae votis Camberianis populi restituit (2).
Il serait peu crédible que, peu de temps après avoir été transportée de Pont-d’Ain à Chambéry, la Sainte Relique eût de nouveau été déplacée sans motif urgent ; et il semble bien qu’un tel motif n’existait pas.
(p. 324)
VI.
Il y eut cependant de nombreuses raisons de la transporter ailleurs sous le susdit Charles III, attendu que ses États étaient devenus le théâtre de guerres longues et acharnées, qui contraignirent ce prince à changer fréquemment de résidence. Les Suisses avaient envahi une partie de la Savoie en 1536, et les Français, sous François Ier, étaient sur le point d’en envahir le reste. Le duc, se retirant alors à Turin, emporta avec lui la Très Sainte Sindone, non seulement pour éviter qu’elle ne tombât entre les mains dudit souverain, qui en était fort désireux, comme on le lit dans une ancienne vie de saint Charles, mais bien davantage pour la soustraire à la fureur des Genevois et des Bernois, lesquels, s’étant détachés de la religion catholique, étaient devenus des ennemis acharnés des saintes reliques et des images.
Mais comme la ville n’était pas en état d’opposer une résistance efficace à l’armée française, laquelle descendit bientôt occuper la plus grande partie du Piémont, le souverain, avec toute sa cour, se retira à Verceil ; il y transporta également la Sainte Relique, qui fut placée dans la chapelle du château ducal en l’année 1535, ou bien l’année suivante 1536 ; en effet, elle fut toujours avec le duc, et Pingone lui-même, qui rapporte ce fait, l’attribue à l’année 1535 (1), tandis qu’il affirme, dans les Annales d’Augusta Taurinorum (2), que le prince se trouvait alors avec toute sa…
(1) V. Mariana, liv. XXVIII ; Pierre Martyr d’Anghiera, ép. 284, 312, 316.
(2) Sindon., p. 21.
(1) Sindon., p. 23.
(2) Ann., 1536, p. 72.
(p. 325)
… sa famille à Turin le 25 mars 1536, jour où il dut sortir pour se rendre à Verceil :
quo die urbe egredi Ducem oportuit, et Vercellas cum tota familia se recipere.
VII.
De Verceil, la Très Sainte Sindone fut transportée à Nice de Provence. On ne peut raisonnablement mettre en doute ce fait, puisqu’il est expressément affirmé à deux reprises par le célèbre P. Alphonse Salmeron dans ses œuvres :
Sindon munda, quae etiam hodie Nicaeae ostenditur, reliquit integram Christi figuram,
et cela dans un endroit (1), et dans un autre (2) :
hanc Sindonem Dux Sabaudiae in civitate sua Ducali, vulgo Zamberic, prius habuit; deinde vero propter bella in Nicaeam Provinciae civitatem transtulit.
Quant à l’époque, elle est incertaine. Je pense que la translation eut lieu lorsque le Souverain Pontife Paul III, l’empereur Charles Quint, le roi de France François Ier, et notre duc, avec plusieurs autres princes (3), conclurent en 1537 dans ladite ville de Nice une trêve de dix ans, laquelle, au demeurant, ne dura que jusqu’en 1541, année où, à la suite de certaines…
(p. 326)
… homicides survenus, cette trêve fut rompue. Durant cette même période, la Cour dut s’arrêter à Nice, où Pingone rapporte que mourut la duchesse Béatrice, fille d’Emmanuel, roi de Portugal ; et vers l’année 1541, on retourna certainement à Verceil, en y transportant de nouveau la Très Sainte Sindone, parce que, peu de temps après, Nice, ville maritime, fut assiégée par le corsaire Barberousse et incendiée.
Après cette époque, je ne trouve pas d’autre moment auquel on puisse fixer ladite translation ; et cependant j’observe qu’à la mort du duc Charles III, survenue à Verceil en 1555, la Sainte Relique se trouvait auprès de lui dans cette ville.
VIII.
Emmanuel-Philibert, son fils, aussitôt qu’il se vit en possession pacifique des États paternels en vertu du traité de paix de 1559, donna ordre que la Sainte Sindone fût rapportée dans la Sainte Chapelle de Chambéry ; et cela se fit en effet avec toute solennité, non pas en 1562, comme le rapporte Pingone (2), mais en 1561, selon la date du billet du susdit duc expédié à cet effet le 15 avril de cette année, et conservé dans les Archives Royales.
IX.
La Très Sainte Sindone demeura à Chambéry jusqu’en 1578, en…
(1) Arbor gentium, p. 71.
(2) Sindon., p. 23.
(3) De linteis, p. 134.(p. 326, fin)
… d’où l’on peut inférer que la Sainte Relique a pu être transportée hors de cette ville. Je ne trouve cependant que chez Valfré, dans son manuscrit cité à plusieurs reprises, la mention qu’il affirme l’avoir portée avec lui, Charles-Emmanuel, chaque fois qu’il sortait en campagne contre les ennemis de l’État, ce qui arriva souvent au cours de son long règne de cinquante ans, tantôt contre les Génois, tantôt contre les Genevois, tantôt contre le marquis de Saluces, et pour soutenir ses prétentions sur le Montferrat.
La dévotion ardente qu’il manifesta constamment envers cette Relique donne tout lieu de croire que ce récit supposé n’est pas dépourvu de fondement, d’autant plus qu’en ces temps-là elle était comme vénérée en privé dans la chapelle susdite du palais royal, et qu’il était d’autant moins pénible pour la population qu’elle fût transportée ailleurs.
(p. 328)
XII.
Le grave danger qu’elle courait d’être profanée, ou emportée en France, lorsque les Français, en 1706, se disposaient au siège de Turin, incita Madame Royale Marie-Jeanne-Baptiste de Savoie-Nemours à la retirer de la nouvelle chapelle érigée dans la cathédrale, et à l’emporter avec elle lors de son voyage de cette ville à Gênes, où la duchesse, épouse du duc Victor-Amédée II, alors roi de Sicile, ainsi que les princes de Piémont et d’Aoste, et toute la cour, s’étaient retirés afin de se mettre en sécurité pendant le siège.
D’ailleurs, durant le temps de ce siège, on ne cessa pas d’y accomplir des neuvaines dévotes en l’honneur de la Très Sainte Sindone, non…
(p. 329)
… attestant le sommet de la dévotion de la ville envers celle-ci (1), ce qui confère une confirmation très solide de sa translation ; celle-ci est toutefois rendue certaine par le témoignage suivant de feu Monsieur le théologien Rosina, chapelain royal et gardien de la Sainte Relique :
« J’atteste, moi soussigné, avoir entendu de Sa Majesté le roi Charles, de glorieuse mémoire, que, l’an 1706, la ville de Turin étant menacée de siège, il se rendit avec la Famille Royale à Gênes ; qu’en ce même temps la très précieuse Relique de la Très Sainte Sindone y fut portée avec lui ; et que celle-ci, dans les maisons où ils s’arrêtèrent, reposait toujours dans une chambre convenablement préparée et éclairée. En foi de quoi. De la chapelle royale, le 28 octobre 1785. »
XIII.
S. E. le comte Charles Salmatoris Rossillion de Villar, gouverneur de Cherasco et écuyer de la reine la vénérable Marie-Clotilde, quelques mois avant sa mort, m’assura que, les seize juin et trois octobre de ladite année 1706, en passant par la ville de Cherasco, située sur la route alors la plus fréquentée pour se rendre à Gênes, lesdits princes royaux s’y arrêtèrent trois jours, logés dans sa maison, accueillis par son bisaïeul le comte, et que…
(p. 330)
… le premier président Jean Second Salmatoris, et que, dans une chambre richement ornée, la Sainte Relique fut déposée et exposée à la vénération.
Ce fait donna lieu à l’inscription suivante, communiquée par écrit conformément à l’attestation précédente, par l’obligeance dudit comte :
Joannam Baptistam a Sabaudia, Regiosque Principes
Taurino obsessa Genuam pergentes
Per Clarascum transeuntes
Sacram Sindonem in hoc penetrali reposuisse
An. MDCCVI. XVI kal. Jul. ibique triduo fuisse
Authenticis documentis
Apud Comitem Salmatoris existentibus
Constat.
XIV.
À Gênes, j’ai toute raison de croire que la Sainte Relique fut déposée chez les seigneurs Carrega, puisque, lors du retour de S. M. Victor-Emmanuel, de bienheureuse mémoire, de la Sardaigne, le marquis Jean-Baptiste Carrega, chevalier de l’Ordre suprême de la Très Sainte Annonciade et grand conservateur des biens de la Couronne, ayant accueilli ledit souverain dans son palais en l’année 1814, déclara avoir eu l’insigne honneur d’y recevoir une autre fois la Famille Royale, entre 1706 et ladite année 1814, à l’occasion d’un autre événement où notre Maison Royale s’était rendue dans cette ville…
(p. 331)
… et y avait fait un séjour d’environ quatre mois. Depuis ce temps-là, la Très Sainte Sindone, rapportée à Turin, ne fut plus transportée ailleurs, autant que je sache.
Ignorant certainement ces événements, Lavondo, lequel, à la page 71 de sa dissertation sur la Sainte Sindone, après avoir raconté le pèlerinage de saint Charles, s’exprime ainsi en 1775 :
« depuis ce temps-là, la Sindone eut toujours sa demeure stable à Turin ».
XV.
Dans les dernières années de la Révolution française, il fut question de l’envoyer à Paris. Sur ce projet, interrogé par moi, le prélat comte Salmatoris, alors gardien du palais royal, me déclara avec entière franchise qu’il s’agissait réellement de cela ; mais que, à la suite de ses remontrances auprès du cardinal Joseph Fesch, grand aumônier de l’Empereur de France, on en vint, après de longues négociations, à ce résultat : que la chapelle fût déclarée impériale, avec une dotation de quatre mille francs, à savoir mille de traitement pour le gardien, sept cents pour le sacristain, quatre cents pour le clergé, et mille neuf cents pour les fournitures d’huile, de cire, de linge, etc. ; et qu’ainsi demeurât dans son état actuel le très saint dépôt.
(p. 332)
COMMENTARIO II
Sur la dévotion des peuples envers la Sainte Relique depuis 1353 jusqu’à l’époque de sa translation à Turin
I.
Les preuves de cette dévotion étant nombreuses, pour traiter le présent sujet avec toute la clarté requise, nous en parlerons séparément, et nous donnerons d’abord les principes du temps où la Sainte Sindone fut déposée par le chevalier Geoffroy à l’église de Lirey en 1353. D’où trois signes non douteux de ladite dévotion :
1° le concours vers cette église ;
2° la préciosité des dons qui y furent offerts ;
3° le désir de chacun de posséder la Sainte Relique dans son propre pays.
Quant au concours, Chifflet rapporte (1) que, pour la vénérer, les foules accouraient de toutes parts, surtout lorsqu’il fallait procéder à quelque solennité : cum magno ad Lireyensem Ecclesiam visendae Sindonis causa concursu fierent.
On ne peut dire que les peuples y fussent attirés par un simple esprit de curiosité ; car, dans ce second âge, malgré les graves restrictions, les guerres et les disettes…
(1) De Linteis, p. 100.
(p. 333)
…qui les réduisaient, ils offraient néanmoins en l’honneur de la Sindone de nombreux dons, et tels que, avec grande pompe et abondance de lumières, on pouvait chaque année procéder à la solennelle exposition publique :
Sudarum maxima pompa cum facibus, et sacris vestibus, e celsa pegmate ad ipsam extruendum spectandum omnibus proponebatur (1).
De plus, les offrandes journalières étaient si nombreuses qu’il s’en forma bientôt non peu de riches ornements sacrés d’or et d’argent, déposés ensuite, comme il a été dit (2), auprès du comte Humbert ; et nous avons encore vu (3) combien les chanoines de la collégiale de Lirey se plaignaient de n’être plus en état de maintenir le culte divin avec le décorum requis, la Sainte Sindone leur ayant été retirée.
Et pourquoi la comtesse Marguerite, conservant la Sainte Relique auprès d’elle après la mort de son époux, ne voulut-elle pas la remettre à ladite collégiale qui la réclamait avec insistance ?
La noble dame voyait bien que toute ville, tout château et tout village enviait la fortune des habitants de Lirey de posséder un si précieux trésor, et que chacun se serait cru autorisé à s’en emparer, si cela avait été possible, comme il arrivait trop souvent en ces temps-là, où, sous prétexte de foi chrétienne, on ne se rendait pas rarement coupable de violences…
(1) De Linteis, p. 101. – (2) V. supra, p. 281. – (3) V. supra, p. 241.
(p. 334)
…de prodiges en vertu des saintes reliques. C’est pourquoi elle demeura ferme dans son refus, promettant toutefois de déposer de nouveau la Sacrosainte Relique à Lirey lorsque l’on aurait pu construire un château fort capable de la garder à l’abri de tout péril :
adjecto promisso, se arcem munitam in Lireyo ad perpetuam Sacri Sudarii omnium retro saeculis custodiam exstructuram (1).
II.
Quelle vénération professaient donc les Bourguignons envers la Sainte Sindone, lorsqu’elle était conservée dans le château de Saint-Hippolyte ?
Les églises étaient trop étroites pour contenir la multitude des adorateurs ; aussi, dans un vaste et découvert pré, appelé pour cette raison le Pré du Seigneur, on la montrait chaque année au peuple assemblé :
fertur Sindonem illam quotannis ostendi solitam extra S. Hyppoliti fanum in aperto quodam prato, quod vocant Domini Pratum (2).
Signe non équivoque de cette vénération fut encore l’amère douleur ressentie par tous lorsque la comtesse résolut de la faire sortir de Bourgogne à l’occasion du voyage susmentionné (3).
Chifflet rapporte (4) que, de son temps, c’est-à-dire au début du XVIIᵉ siècle, ce pré n’avait pas encore perdu son nom…
(1) De Linteis, p. 106.
(2) Ibid.
(3) V. supra, p. 293.
(4) De Linteis, p. 109.
(335)
…du mauvais conseil donné par ce mont voisin du village de Saint-Hippolyte, où Marguerite séjournait, qui la détermina à se rendre en Savoie : praetiosam secum suppellectilem (Sanctam Sindonem) avexit, inito prius consilio in monte, qui oppido S. Hyppoliti adjacet, in Burgundia superiore, quem idcirco etiam nunc mali consilii montem vocitant.
III. Que dirai-je ensuite de l’hommage rendu au Très Saint Suaire par les peuples de Savoie ? L’affluence et la vénération ne pouvaient être plus grandes, au point que, dans la supplique adressée au Souverain Pontife Jules II, pour l’approbation de l’antique Office de la Sindone, le duc Charles III (1) put affirmer sans détour — comme l’affirment ensuite Tonso (2) et Adorno (3) — que les personnes accourant de toutes parts pour vénérer la Sainte Relique étaient innombrables : innumerabili populorum frequentia.
(1) Voir qui attribue cette supplique à Charles II…
(2) Joan. Tonsus, in vita Emanuelis Philiberti, lib. II.
(3) Presso il Ping., Sind., p. 67.
(336)
Ainsi, bien que chaque année on en fît à Chambéry, le 4 mai, une exposition publique, et qu’il y eût dans cette ville plusieurs églises suffisamment vastes, notamment celle de Saint-François, la quantité des fidèles qui affluaient pour la vénérer était telle qu’on l’exposait depuis un échafaud dressé derrière la Sainte Chapelle, donnant sur une place, à cause de la foule qui s’y pressait, appelée Vernet : concursus populorum, maxime cum ad Vernetum campum spectanda Sindon exhiberetur maximus fuit (1).
IV. Argument de cette extraordinaire multitude de fidèles, et en même temps de la dévotion des Savoyards envers la Sainte Sindone, est qu’une seule église ne suffisait pas à disposer les âmes à s’approcher dignement de la Sainte Relique ; aussi, durant plusieurs jours consécutifs, dans toutes les églises de Chambéry, on déléguait, par décision du doyen de la Collégiale, en vertu d’une concession pontificale (2), des confesseurs particuliers ayant faculté d’absoudre de tout péché, à l’exception de ceux réservés par la bulle In Coena Domini.
(1) De linteis, p. 122.
(2) Bref de Jules II, 8 janvier 1506.
(337)
…désireux de devenir tels, faisaient en sorte qu’à la vue de la Sainte Relique on versât des larmes de repentir pour ses propres fautes, et que l’on demandât à Dieu de bon cœur pardon avec une sincère résolution d’amender sa conduite ; et l’on rendait en même temps de grandes actions de grâces à Dieu, comme aussi à la Maison Royale de Savoie, d’avoir eu la fortune singulière de demeurer dépositaire des mystères de la rédemption humaine, représentés dans la vénérable image du Rédempteur imprimée sur le Très Saint Linceul.
V. Dans de telles dispositions, les pieux poètes rivalisaient pour célébrer les louanges de la Sainte Relique ; et nous en avons une preuve chez Pingone lui-même, lequel, outre son ode de deux cents vers et ses neuf vers dédiés à Emmanuel-Philibert, dont il est parlé dans la Préface de cet ouvrage (1), en a conservé plusieurs autres dans sa Sindon Evangelica, que je m’abstiens ici de rapporter, puisqu’on peut les lire dans ce livre.
VI. Afin d’honorer davantage la Sacrosainte Relique par des actes particuliers de religion, on institua une confrérie confirmée, et enrichie de nombreuses indulgences par le prélat Souverain Pontife Jules II, par la bulle du 8 janvier 1506. Comme tous désiraient y être inscrits, et que la capacité de la Sainte Chapelle n’était pas très grande, il fut établi que le nombre des confrères ne dépasserait pas cinq cents : Sodalitium Julius II instituit in Sacro Sacello Cameriensi, in quo ad quingentos censeri possent (1).
(1) V. p. 7.
(2) De linteis, p. 121.
(338)
VII. Si l’ancienneté du temps, et les incendies survenus, n’avaient pas consumé les innombrables tableaux votifs suspendus aux parois de la susdite Sainte Chapelle, et effacé les donations publiques et les fondations faites en sa faveur, bien des arguments particuliers permettraient d’établir la dévotion non seulement des Savoyards, mais encore d’autres personnes, lesquelles, au dire de Pingone (2), affluaient jusque des régions les plus reculées de l’Europe pour vénérer le Saint Suaire, sûres d’obtenir l’exaucement de leurs vœux ardents : testes sunt exsiccatae tabulae, chartophylacia, codicilli publici ; testis universa Europa, cuius cum nulla non tam remota pars huc accurrerit, nullus non voti compos ad suos lares rediit ; et, bien qu’il manquât des preuves particulières confirmant mes dires, je soutiendrais néanmoins qu’en l’honneur de la Sindone on faisait retentir chaque jour l’air de cantiques spirituels ; que l’on célébrait fréquemment des messes et des neuvaines ; que nul n’osait s’y rendre pour la vénérer sans s’être auparavant réconcilié du poids de quelque grave péché aux pieds des saints ministres ; et que, dans chaque péril…
(1) De linteis, p. 121.
(2) Sindon, p. 20.
(339)
…de guerre, de peste ou d’autre calamité temporelle, on accourait en foule depuis toutes les villes, châteaux et villages, en procession, pour implorer secours et aide ; et je n’aurais évoqué que la moindre partie de la dévotion des peuples d’au-delà des monts envers la Sainte Relique.
VIII. J’observerai enfin avec quelle vive émotion les Savoyards ressentirent la nécessité qu’elle fût transportée en Piémont à l’occasion de la guerre suscitée par François Ier, et, à l’inverse, quelle consolation ils éprouvèrent lorsqu’elle leur fut rendue par Emmanuel-Philibert en 1561. Il n’est donc pas surprenant que ce souverain ait exhorté le prélat susnommé (1) à l’accompagner avec dévotion et respect dans toutes les contrées qu’elle traverserait ; puisqu’ainsi l’affirmait son aumônier, l’abbé Giacomo Lamberto, chargé de cet honorable transport, qui voyait comment tous rivalisaient pour se distinguer en l’honorant.
IX. Et quelles raisons ne mirent pas en œuvre non seulement Emmanuel-Philibert, mais encore ses successeurs Charles-Emmanuel et Victor-Amédée, premiers de ce nom, pour l’amener à Chambéry après qu’elle eut été pour la seconde fois transportée en Piémont ?
(1) V. supra, p. 326.
(340)
On disait, à titre d’exemple, comme on le lit chez Chifflet (1), que l’immobilité prodigieuse du jument à la porte de leur ville était un signe de la volonté de Dieu, voulant qu’elle demeurât en ce lieu ; que de plus grands prodiges encore s’opérèrent en Savoie en vertu de la Sainte Relique ; que par son absence se multipliaient dans tout le pays calamités et disgrâces ; mais ces raisons n’étaient pas de nature à pousser nos souverains à renoncer à leur droit de posséder immédiatement la Sainte Sindone, et à juste titre ; car la porte de Maché, attenante au jardin ducal, regardait comme une seconde porte du château ; et toutes les grâces accordées par Dieu aux Piémontais en vertu de la Sainte Relique ne furent pas consignées dans les monuments publics ; enfin, les calamités et disgrâces dont parlaient les habitants de Chambéry étaient communes aux Piémontais, tant à cause des dissensions internes suscitées par diverses régences, qu’en raison des guerres presque continuelles auxquelles le Piémont fut soumis ; et non moins les supplications des Savoyards démontraient combien était grand leur attachement dévot à la Sainte Sindone.
(1) De linteis, p. 136.
COMMENTAIRE III (p. 341)
On parle ici de la dévotion manifestée envers la Sainte Relique par les Italiens, et en particulier par les Piémontais, depuis sa translation à Turin jusqu’à l’année courante.
I. Nous avons dit plus haut que, par ordre d’ Emmanuel-Philibert **, en l’an 1578, la Sainte-Suaire fut transférée de Chambéry à Lucento, afin d’être ensuite solennellement portée à Turin. À cette nouvelle, cette métropole se prépara à accueillir la Sainte Relique avec les sentiments du plus profond respect et de la plus vive dévotion.
Il suffit de dire que les Turinois n’épargnèrent aucun effort pour orner magnifiquement les maisons situées le long des rues conduisant de la porte dite du Palais à l’église de Saint-Laurent, où elle devait être déposée dans un premier temps. Ils allèrent en outre, par de magnifiques processions, à sa rencontre sur un long parcours hors de ladite porte, et voulurent que sur le pavé même des rues désignées on étendît des tapis afin que les ministres sacrés y marchassent, portant la Sainte Relique sur leurs épaules, en signe de la plus respectueuse vénération.
Page 342
II. Les étrangers accoururent également en très grand nombre, à tel point qu’on craignit qu’en montrant la Sainte Relique depuis la tribune préparée dans la Cathédrale, c’est-à-dire à Saint-Jean, beaucoup ne demeurassent étouffés par la foule.
On lit en effet : « tant de multitude regardant le Saint Linceul y affluait, que l’église cathédrale ne pouvait les contenir, et qu’un grave danger semblait menacer… »
C’est pourquoi l’on décida de l’exposer depuis un échafaud vaste et élevé, construit contre le château appelé alors des Quatre-Tours, édifié en 1416 par Amédée VIII, en face de la place adjacente, dans le quartier de Dora-Grossa.
III. À partir de ce moment, chaque fois qu’il fallut montrer publiquement la Sainte-Suaire, on le fit en ce lieu.
On conserve encore aujourd’hui d’anciennes gravures représentant cette exposition, dont l’une fut communiquée par le prélat Comte Salmatoris, gravée à Rome par un certain Antonio Tempesta, avec privilège du Souverain Pontife. Le nom n’y est pas expressément indiqué, mais il est raisonnable d’affirmer qu’il s’agit du pape Urbain VIII, puisque cette gravure montre…
Page 343
… qu’il n’existait pas encore le pavillon construit plus tard devant le nouveau Palais Royal par Charles-Emmanuel II, fils de Victor-Amédée I.
On y lit en outre le titre d’Altesse Royale attribué au duc régnant, titre que Victor-Amédée I fut le premier à porter parmi les ducs de Savoie.
La gravure doit donc être rapportée au règne de ce souverain, qui succéda à son père Charles-Emmanuel I en 1631 et mourut en 1637.
À cette époque, gouvernait l’Église le pape Urbain VIII, élu en 1623 et mort en 1644. La gravure est donc bien contemporaine et munie d’un privilège pontifical.
Elle montre avec quelle ferveur chacun cherchait à voir et à adorer la Sainte Relique, et quels sentiments de componction animaient tous les fidèles.
La grande place étant occupée par le clergé, les autorités, les corporations religieuses et les confréries, la foule montait sur les toits, aux fenêtres et balcons des maisons environnantes, étendant les bras à la vue du Saint Linceul, implorant du Rédempteur miséricorde et pardon de leurs fautes.
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IV. Bien loin que la dévotion diminuât avec le temps, elle s’accrut au contraire, bien que l’exposition publique fût fréquente, et en particulier chaque année le 4 mai, comme cela se pratiquait en Savoie.
On en a la preuve dans l’agrandissement de la ville et dans la construction du pavillon destiné non plus à un seul point d’exposition, mais à trois, parfois quatre, afin de satisfaire l’immense affluence des adorateurs : du côté de la place du Château, de la Contrada Nuova, du Palais Royal, et des deux balcons opposés du château des Quatre-Tours, du côté de la Contrada di Po, et, lorsque l’affluence était encore plus grande, du côté de Dora-Grossa.
V. Le nombre ordinaire des adorateurs dépassait toujours largement les cent mille.
On y voyait des compagnies venues de Milan, Plaisance, Parme, Modène, Florence, et d’autres lieux jusqu’aux extrémités de l’Italie, comme en témoignent encore aujourd’hui certains dessins anciens communiqués par le prélat Comte Salmatoris, datant de 1723, 1737 et 1750.
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Les vastes places Royale et du Château, divisées en six gradins, étaient occupées par les corps constitués, les confréries, les étudiants de l’Université Royale, et toutes les corporations.
Lorsque, pour une raison quelconque, la Sainte Relique ne pouvait être exposée publiquement, chacun en ressentait une vive affliction, comme si la peine commune augmentait avec le temps.
Ainsi l’écrit Mgr Arborio Gattinara, archevêque de Turin, dans un manifeste du 6 mars 1737, parlant de la dévotion des Vaudois envers la Sainte Relique.
VI. La vénération ne se limitait pas aux expositions du 4 mai : tous les jours de l’année, et spécialement les vendredis, beaucoup se rendaient à la Chapelle Royale de Saint-Jean pour adorer la Sainte-Suaire conservée dans son précieux reliquaire, recevant les sacrements de la confession et de la communion, assistant à de nombreuses messes, et exerçant d’autres actes de piété.
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On trouve ainsi un testament daté du 24 septembre 1709, par lequel un certain Pietro Rivetta lègue une rente annuelle de 5600 lires pour la célébration d’une messe quotidienne à l’autel de la Sainte-Suaire, ainsi qu’un autre acte du 18 mai 1702 de Madame Elena Valperga Umberti, qui assigne divers lieux situés sur les monts de Saint-Jean-Baptiste à la Chapelle Royale de la Sainte-Suaire pour le même usage.
Les archives royales mentionnent également de nombreuses dispositions semblables, la chapelle restant ouverte tous les jours de l’aube jusqu’à midi, afin que les messes fussent réparties sur toute la matinée.
VII. On doit particulièrement noter que chaque fois qu’on annonçait depuis la chaire, à Saint-Jean, l’exposition de la Sainte Relique, comme cela se faisait tous les vendredis de Carême, l’affluence était extraordinaire, malgré l’heure tardive fixée après midi.
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Le prédicateur n’était pas toujours de premier rang, et cependant, non seulement on entendait les louanges, mais l’église se remplissait au point que, dès la fin du sermon, on voyait sortir des foules immenses.
Il n’est même pas nécessaire que le Souverain soit présent pour attirer le peuple : lorsqu’il assistait avec toute la famille royale, on pouvait néanmoins satisfaire à loisir les désirs de la foule grâce à l’espace de la cathédrale.
VIII. Un autre argument de la dévotion générale des Piémontais est que, dès qu’on apprenait qu’en raison de quelque circonstance imprévue la Sainte Relique allait être déplacée et montrée à certaines personnes, la cathédrale se remplissait instantanément.
L’auteur en fut témoin en 1822, le 4 janvier, lorsque le roi Charles-Félix voulut satisfaire la dévotion de son auguste épouse Marie-Christine de Bourbon, ordonnant que la Sainte Relique fût portée à la Chapelle Royale du Crucifix.
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Les dispositions furent prises dans le plus grand secret, mais la nouvelle se répandit aussitôt : la cathédrale se trouva remplie en un instant, et la foule ne se dissipa qu’après que Sa Majesté Royale eut ordonné de rendre publics les vœux communs, faisant exposer le Saint Linceul à l’adoration publique depuis la balustrade élevée au-dessus de la nef centrale.
IX. On observa un concours semblable lorsque Mgr Luigi Buronzo, archevêque de Turin, procéda à une reconnaissance de la Sainte Relique.
Dans le procès-verbal du 18 février 1799, on lit notamment :
« La Sainte Relique fut découverte et exposée sur une table… avec une vénération religieuse… on la baisa… images, chapelets et couronnes furent approchés du Saint Linceul… la foule ne manqua pas… bien que peu de personnes eussent été informées de la cérémonie… »
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X. Il n’y a donc rien d’étonnant à cette affluence, puisqu’il s’agit uniquement de vénérer des copies dévotes de la Sainte-Suaire.
Dans la vie de la très sereine Infante Marie de Savoie, écrite par le P. Bernardino Alessio, clerc régulier de Saint-Paul, et imprimée à Milan en 1663, on raconte qu’étant au collège Saint-Alexandre de cette ville, elle fit acquérir une copie, afin de la faire exposer publiquement.
XI. Sous Charles-Emmanuel I, et sous certains de ses successeurs, cette dévotion fut si grande que chacun désirait avoir sous les yeux quelque représentation de la Sainte-Suaire, pour conserver vivants dans son cœur les sentiments liés à la Passion et à la Mort du Sauveur.
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Puisque les Décurions et les Patriciens de la ville, en l’année 1597, avaient élevé en son honneur un Hôpital pour les pauvres infirmes, sous la direction des Religieux de Saint-Jean-de-Dieu, dans le lieu où résident aujourd’hui les Filles de Rosine, les habitants de la contrada Nuova et de la piazza San Carlo lui avaient également dédié leurs maisons, au point qu’aux extrémités de ces mêmes quartiers on avait placé son portrait, encore visible aujourd’hui dans les plus anciennes demeures.
XII.
Ce trait particulier de la dévote affection des Torinois envers la Sainte-Suaire ne fut pas imité seulement par les habitants des faubourgs de la ville et de son territoire. En effet, on voit encore aujourd’hui de telles peintures sur les murs de diverses maisons, tant dans le faubourg du Po, comme on peut en observer sur certaines portes le long de la route qui conduit à la Madone du Pilone, que dans le faubourg de Dora, et en particulier sur deux maisons proches de l’église paroissiale.
La même chose s’observe au-dessus des arcs et des portes de diverses maisons de campagne, comme je pourrais aisément le confirmer par de nombreux exemples, sans craindre de lasser les lecteurs par la longueur du propos.
Je ne veux toutefois pas omettre de rapporter que les fabricants de cartes résidant au Parco, au nombre d’environ deux cents, bien que presque tous dépourvus de biens fonciers, non seulement ont pourvu leurs églises de divers portraits de la Sainte-Suaire, mais célèbrent encore chaque année, à leurs frais, une très solennelle fête en son honneur.
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XIII.
Depuis la capitale, et à travers son territoire en se rendant dans les pays voisins, il est certain que l’on rencontre partout des signes de dévotion particulière envers la Sainte-Relique. En divers lieux, les habitants ont érigé des chapelles votives, et en ont orné d’autres de manière remarquable, dans lesquelles ils célèbrent aussi la fête avec une solennité particulière, selon l’usage des habitants de Viù, près de Lanzo, à Chieri, à Collegno, à San Mauro, à Montanaro, à Cocconato, à Bra, à Ivrea, et — dirai-je — dans cent autres localités où l’on voit représentée la Sainte-Suaire sur les murs des maisons ; et beaucoup de ces portraits sont encore aujourd’hui conservés avec décence.
(352)
Commentario IV
Il est parlé spécialement de deux Confraternités érigées en l’honneur de la Sainte-Suaire, l’une à Rome, l’autre à Turin.
I.
Désirant les Piémontais demeurant à Rome conserver vive leur dévotion envers la Sainte Sindone, ils se résolurent à ériger dans l’église nationale une Confrérie sous ce titre, dont l’objet devait être, d’une part, d’honorer par des pratiques dévotes la Sainte Relique, et, d’autre part, de se procurer plus aisément les moyens :
« de secourir les nécessiteux, de loger les pauvres, de visiter les malades, d’aider les pauvres plaideurs, de solliciter la libération des prisonniers, de donner asile à ceux qui se trouvent sans patrie, de préserver du péril les pauvres vierges honnêtes, et de délivrer quelque condamné à mort ».
Telles sont les paroles des Recteurs de la Compagnie dans une lettre du 7 juin 1597, adressée au Duc Carlo Emanuele I, signée par Monseigneur Simone Majolo d’Asti, évêque in partibus, lequel s’intitulait Préfet de ladite Compagnie.
II. Le Souverain Pontife alors régnant favorisa leurs desseins, en approuvant la Société, et, pour témoigner davantage son agrément, l’enrichit de nombreuses Indulgences, et consentit qu’elle fût appelée Archiconfraternité, peut-être parce qu’elle fut la première en Italie sous le titre du Saint Suaire.
353
Si, dans la lettre mentionnée, conservée dans les Archives royales, où la Compagnie est dite érigée par les vassaux et sujets du Duc, on n’y joint pas le nom du Pontife auquel ils eurent recours pour l’érection, ni l’année, il paraît néanmoins que dans cet écrit non signé, Grégoire XIII, (1) très attaché au Duc Carlo Emanuele, et mort en 1585, soit mentionné, cinq ans après que le Duc eut pris les rênes du Gouvernement.
La Compagnie étant déjà fondée en 1597, et les circonstances des cinq successeurs dudit Grégoire, qui tinrent le Saint-Siège dans le bref espace de douze années, (2)ne semblent pas indiquer que les Piémontais demeurant à Rome aient voulu différer son érection. Il est donc très probable que la pieuse Société ait été instituée dans les premières années du commandement de Carlo Emanuele I, et peut-être en 1582, année où le Pape favorisa plus que jamais ce prince renommé.
(1) Voir Storia della Confraternita del SS. Sudario di Torino, dans laquelle l’auteur, ou l’imprimeur, ont quelque peu erré tant dans les noms que dans les dates.
L’auteur, dans sa dissertation citée, p. 63, dit que la Confraternité fut érigée par Clément XI, lequel ne fut élu Pape qu’en 1700.
(2) Sixte V, Urbain VII, Grégoire XIV, Innocent IX, et Clément VIII.
p. 354]
III.
Un zèle extraordinaire fut montré par les Confrères pour l’honneur de leur Confraternité, et en particulier par les Chevaliers de Saint-Maurice, et par Lazzaro, animé par le Comte Filiberto Bocco, originaire de Turin,(2) et par le Cavalier Prospero Bonafamiglia, bien que Romain, auteur en 1606 du très-cité Compendio della Storia della SS. Sindone ; mais par la suite, comme il arrive dans les choses humaines, ils se ralentirent quelque peu, soit parce que le nombre des Piémontais à Rome diminua beaucoup, soit parce que les absents ne furent pas remplacés par de nouveaux Confrères, soit parce qu’ils manquèrent de moyens temporels pour correspondre à la fin de leur sainte institution.
Il s’ensuivit que celle-ci disparut peu après 1762, et n’existe plus, comme il plut de me le notifier le très vigilant Vicaire général de mon Ordre, le Père Bianchi.
(1).Temps où le Duc avait projeté de surprendre la ville de Genève, devenue le repaire de toutes les hérésies, et il y serait parvenu si le Roi de France, Henri III, ne s’y était opposé, disant que cette ville était sous la protection de la Couronne.
(2). Comme il apparaît dans l’inscription suivante gravée :
Philiberto Bocco J. U. D. Salutiae Comiti, Joannis Antonii serenissimi Sabaudiae Ducis protomedici, ac consiliarii fidissimi, qui leges moribus, legibus pietatem excoluit, excitavit populum sui sodalitatis exemplo auxit, et numero, delectis celebravit locis beneficentia provocavit, vidit, et gavisus in Domino requievit, sodales sepulcro deposuerunt, quod illatum est primum mobilarium titulo obsignato optimo merito. Vixit annos XXXIX, obiit XXIV Aprilis MDCVI.
Voir Inscriptiones Pedemontanae de Aloysius Galletti, Romain, Ordre de Saint-Benoît, Rome, 1766.(3) Voir ci-dessus, Préface, p. 14.
[p. 355]
IV.
Il n’en alla pas ainsi pour une autre Confraternité érigée à Turin sous le même Duc, étant alors Évêque de la ville Monseigneur Carlo Broglia.
Beaucoup de particuliers, artistes et marchands, en 1595, se proposèrent eux aussi de rendre à la Sainte Sindone les témoignages les plus vifs de leur piété, et, à cet effet, la Paroisse dite de Saint-Pierre du Coq (San Pietro del Gallo) avait coutume d’accompagner. On suppose par certains qu’elle existait dans le quartier dit des Pellicciai, où il y avait une maison sur la porte de laquelle on voyait un coq avec des rayons tout autour ; et dans ce quartier se trouvaient, et se trouvent encore fréquemment, des images de la Sainte Sindone.
(1) D’après une inscription rapportée par Galletti, il ressort que la Compagnie existait encore cette année-là.
(2) Pingone, dans l’Augusta Taurinorum, mentionne la paroisse mais sans localisation précise ; Paleotti n’en donne pas davantage.
[p. 356]
… une procession d’enfants innocents, lesquels, chantant des louanges affectueuses, portaient à vénérer la Sainte Relique.
Ensuite, ils obtinrent en 1598 du Prélat la faculté d’ériger dans ladite Paroisse un Oratoire pour la Messe et l’Office divin, et de s’établir en Confraternité ; et comme leur but était aussi d’honorer la Très Sainte Vierge de Vico, la Société prit le titre de Confraternité du Saint Suaire et de la Très Bienheureuse Vierge des Grâces.
V.
Elle devint, grâce à de généreux legs, la plus fortunée de toutes celles de la ville dans le court espace de vingt années, et les Souverains Pontifes Innocent X, XI et XII, Alexandre VII et VIII, ainsi que Clément IX et X, l’enrichirent de nombreuses indulgences. C’est là un signe non douteux du zèle des Confrères pour le décorum de la Confrérie, et du bien suprême apporté à toute la ville par leurs œuvres vertueuses ; d’où il résulte que, lorsque Monseigneur Arborio Gattinara, en 1727, réunit à la paroisse de Saint-Jean celle de Saint-Pierre del Gallo, il ne permit pas que ladite Confrérie fût supprimée, mais lui assigna l’église de Sainte-Marie de la Place, abandonnée par les religieux Carmes déchaux, afin que les Confrères puissent continuer leurs exercices de religion et, dans une sainte union, promouvoir les avantages spirituels et temporels d’autrui.
[p. 357]
VI.
Bien qu’ils vissent que, par suite d’une nouvelle répartition des paroisses requise par l’agrandissement de la ville, leur établissement dans cette église devenait incertain, ils ne se refroidirent nullement pour autant dans l’accomplissement des œuvres de miséricorde chrétienne ; au contraire, ils continuèrent à en faire avec une ardeur accrue, tout en adressant au Seigneur de ferventes prières pour la conservation honorable de leur société. Dieu exauça bientôt leurs vœux, puisque dès l’année suivante, 1728, se présenta une occasion favorable de lui donner la stabilité tant désirée et de fixer les œuvres pies auxquelles ils devaient s’adonner plus particulièrement.
VII.
Le roi Victor-Amédée II avait résolu d’imposer à chaque Confrérie de la ville quelque charge particulière de dévotion pour le bien de ses sujets et de la religion ; et les Confrères, observant que jusqu’alors aucun édifice n’avait été élevé pour le refuge des malheureux aliénés, souvent fort à charge pour les familles et pour l’ensemble du public, adressèrent sans délai une humble supplique au Trône royal, dans laquelle ils demandaient en don l’un des terrains situés vers la porte Susina, demeurés vacants lors de l’agrandissement de la ville, afin d’y construire à cette fin un hôpital avec son Oratoire, à entretenir aux frais de la Confrérie. Le Roi l’accueillit avec une joyeuse bienveillance et, pour manifester davantage son agrément, prit sous sa protection spéciale tant la Confrérie que l’hôpital à ériger ; il autorisa en outre la vente de certains biens-fonds, afin d’en hâter la construction.
[p. 358]
VIII.
Les Confrères n’attendirent pas l’achèvement de l’hôpital pour exercer leur charité envers ces malheureux ; mais ils prirent provisoirement à bail une maison, dans laquelle ils accueillirent des aliénés selon sa capacité, et chaque jour, les visitant, ils en exploraient les besoins et les secouraient par d’abondantes aumônes. La construction de l’hôpital étant ensuite achevée, divers sujets, tant ecclésiastiques que laïcs, furent nommés pour en assurer le bon gouvernement, et de toutes les provinces de l’État on y envoyait en très grand nombre des insensés ; comme le lieu ne suffisait pas à les recevoir, les Confrères firent élever un étage supplémentaire, et se privèrent même de leur propre Oratoire intérieur pour le transformer en une vaste salle ; de cette manière, au début, ils n’accueillaient que cinquante de ces malheureux, puis ils furent en mesure d’en recevoir environ trois cents, tant hommes que femmes.
IX.
Mais comme il ne convenait pas que la Confrérie demeurât privée d’Oratoire, après avoir acquis un terrain attenant, ils y élevèrent une église privée, que chacun des Confrères s’engagea à orner et à entretenir décemment, afin que toutes les ressources demeurassent affectées au bénéfice de l’Hôpital. Malgré l’administration la plus sage de ces revenus, ceux-ci ne suffisaient pas à l’entretien convenable et aux soins des aliénés accueillis ; aussi les Confrères allaient-ils de maison en maison, en quête d’aumônes, et par de pressantes exhortations obtenaient-ils les uns des secours annuels, les autres des contributions mensuelles, d’autres encore des dispositions testamentaires en faveur de l’Hôpital. De cette manière, ils pourvoyaient à tout le nécessaire, et acquirent l’estime de toute la ville et de l’État.
[p. 359]
X.
Ils surent tirer parti de cette réputation publique, et en particulier de la protection du Souverain, pour obtenir de rendre public leur Oratoire privé, comme ils le désiraient depuis le temps de la fondation de la Confrérie, soit depuis l’année 1728. Pour réussir plus aisément dans ce dessein, ils offrirent de faire desservir l’église également au bénéfice des soldats, en assistant les Révérends Chapelains, afin qu’en accord avec les seigneurs Commandants ils puissent instruire ceux-ci dans les vérités de la Religion et leur administrer les Saints Sacrements. La grâce tant souhaitée ayant été obtenue en 1764, la Confrérie ouvrit vers la rue publique la porte de son Oratoire ; on y installa plusieurs confessionnaux et une chaire, et les Confrères ecclésiastiques, avec l’un desdits Révérends Chapelains, s’appliquèrent à la formation spirituelle non seulement des militaires, mais aussi de leurs femmes et de leurs familles.
XI.
Non contents de ces instructions ecclésiastiques, qu’ils donnaient chaque dimanche en diverses langues selon les circonstances et l’intelligence des auditeurs, ils composèrent plusieurs livres : l’un, en 1767, intitulé Obligation et manière d’apprendre la Doctrine chrétienne ;
P360
un autre fut publié en 1768, sous forme de dialogue, intitulé Instruction chrétienne à l’usage de la troupe ; un troisième enfin, en 1770, pour les soldats plus instruits, intitulé Leçons sacrées et morales à l’usage des gens de guerre.
De plus, voyant combien étaient exposées de nombreuses jeunes filles pauvres demeurant dans les quartiers, lesquelles manifestaient par ailleurs une vive inclination à une vie retirée et dévote, ils prirent à bail, en 1774, certaines maisons, où ils les recueillirent sous la direction d’une sage gouvernante, qui tout ensemble les instruisait aux travaux et les formait à la tenue des affaires domestiques. C’est ainsi que prit naissance la dite Œuvre des Filles militaires, que le Souverain daigna lui aussi prendre sous sa protection immédiate, et envers laquelle il manifesta sa royale munificence.
[p. 361]
XII.
Enfin, la Confrérie du Très-Saint Suaire, toujours semblable à elle-même, ayant observé que, par un ensemble de causes physiques et morales, la funeste maladie de la folie était devenue de nos jours beaucoup plus fréquente, et que d’autre part l’Hôpital, outre son exiguïté — puisqu’il ne comprenait qu’une trentaine de tables de terrain — se trouvait, du fait du nouvel agrandissement de la ville, enclavé parmi les habitations et par conséquent incommode pour les voisins, présenta, par l’intermédiaire de la Direction, une humble supplique à Sa Majesté Carlo Felice ; elle obtint, après de nombreuses démarches, non seulement l’approbation du projet d’un nouvel édifice très vaste conçu par le Directeur, le Révérend Professeur Talucchi, mais encore une aide de cent trente-cinq mille lires. Cette magnifique construction, capable d’accueillir environ six cents malades, éloignée de la ville, bénéficiant d’un vaste enclos de six journées de terrain environ obtenu grâce à la générosité de l’Administration civique, sera, par son genre, l’un des édifices les plus magnifiques connus en Europe, et deviendra un monument illustre de la charité chrétienne des Piémontais dévots du Très-Saint Suaire (1).
(1). Les informations contenues dans le présent commentaire ont été tirées du livre susmentionné : Histoire de la Confrérie du Très-Saint Suaire et de la Très-Bienheureuse Vierge des Grâces, Turin, 1793, réimprimé avec des ajouts en 1828. Les données les plus récentes relatives au nouvel édifice me les a communiquées le très estimable M. Bartolomeo Bernardini, éminent bienfaiteur de ladite Compagnie, récemment décédé.
Commentario V
Honneurs rendus à la Sainte-Suaire par les Princes de Savoie depuis le temps où ils la reçurent en don jusqu’à Emmanuel-Philibert.
I. Neuf Princes régnants sont compris dans cet espace de temps, à savoir Lodovico, Amedeo IX, Filiberto I, Carlo I, Carlo II, Filippo II, Filiberto II, Carlo III, et Emanuele Filiberto ; or, si l’on excepte Filiberto I et Carlo II, qui, sortis de l’enfance à un âge tendre, et ayant à peine assumé le gouvernement, n’eurent pas le temps de laisser à la postérité des exemples particuliers de leur éminente dévotion envers la Sainte Relique, beaucoup en laissèrent les autres.
Et quant à Lodovico, pour passer sous silence les pieuses solennités qu’il célébra en actions de grâces envers Dieu pour l’acquisition précieuse de celle-ci, et les médailles d’or, d’argent et de cuivre qu’il fit frapper à cette occasion en son honneur, pour l’honorer davantage encore il mit en circulation une espèce de monnaie appelée ducatone, sur laquelle était également représentée, sous diverses formes, la Sainte-Suaire ; à lui encore revient très probablement l’antique rite de proposer la Sainte Relique à la publique adoration le Samedi Saint, rite qui se maintint jusqu’à ce que, en 1506, par autorité pontificale, la fête de la Sainte-Suaire fût fixée au 4 mai.
Il est vrai que les auteurs anciens n’en parlent pas ; mais voyant que cet usage fut pratiqué dès les premiers temps, et que s’il s’en trouve fait mention par un auteur, cela ne sera pas contraire à la vérité de l’histoire, il faut l’attribuer à la pieuse sollicitude de Lodovico, soit pour la conservation, soit pour l’introduction de ce rite en ce jour.
(363)
II. On ne peut toutefois admettre ce que rapporte à son sujet l’Avondo (1), à savoir qu’il aurait fait construire la Chapelle du château royal de Chambéry pour y conserver la Sainte-Suaire.
Car depuis que Tommaso I, vers 1230, entra en possession de ladite cité par cession d’un certain Berlione, qui n’était pas Visconti, les Princes de Savoie se servaient de l’église dite de Maché, contiguë au jardin du château, pour les actes publics de religion.
Amedeo V, ainsi nommé par certains, vers 1340, fit construire dans ce même château une chapelle, laquelle, en 1418, sous le titre de Saint Étienne martyr, fut reconstruite et agrandie par le Duc Amedeo VIII ; et afin qu’elle fût convenablement desservie, il institua un petit collège de six prêtres et de deux clercs, leur assignant en commun pour leur subsistance deux cents florins.
Le Pape Martin V avait chargé l’Archevêque de Tarentaise, Giovanni, de l’érection de ce collège ; mais empêché par les circonstances des temps d’exécuter sa commission, le Prince fit en sorte que, provisoirement, la chapelle fût desservie par les religieux de Saint François d’Assise.
(1) Dissertation citée, p. 60.
(364)
III. Amedeo IX, bienheureux celui-ci, qui, avec son auguste épouse Yolande de France, professait une dévotion particulière envers la Sainte-Suaire, conçut le projet d’agrandir cette chapelle à ses dimensions actuelles, de la destiner à la conservation de ladite Sainte-Suaire, et de nombreuses autres insignes reliques, et de l’appeler Sainte Chapelle à l’imitation de celles de Paris et de Dijon, et d’y faire officier douze chanoines, six prêtres, quatre clercs et six enfants de chœur, sous la direction d’un doyen, lequel fût au moins licencié en théologie ou en droit canonique, et eût le droit de porter anneau et bâton pastoral.
Il supplia pour cela en 1467 le Souverain Pontife Paul II de lui accorder les facultés nécessaires, ainsi que celle d’ajouter à la dotation de la chapelle les revenus de certains prieurés existant dans les diocèses de Savoie ; demandes qui furent favorablement accueillies, mais qui ne purent être mises à effet si promptement, de sorte qu’après la mort du Prince, selon certaines mémoires retrouvées dans les archives et communiquées par le Révérend Chapelain de la Sainte Chapelle, le très courtois Père Fiorito, on lit que la susdite Yolande, sauvée de nombreux périls, fit en 1476 un legs de 1500 florins de rente, afin que la Collégiale pût entretenir deux clercs supplémentaires, six enfants de chœur, un maître de grammaire pour eux, et un autre de musique.
Ce fut seulement sous Filiberto II que la Sainte-Suaire fut transportée dans la Sainte Chapelle du château, comme il a été dit plus haut (1).
(365)
IV. D’autre part, le Bienheureux Amedeo, autant que sa très sage épouse, n’attendirent pas d’avoir donné des signes particuliers de leur dévotion envers la Sainte-Suaire lorsqu’ils furent au gouvernement de l’État ; mais ils la manifestèrent aussitôt, car demeurant à Vercelli, ils apprirent qu’à Chambéry Lodovico et Anna avaient reçu en don la Sainte Relique de la Comtesse Marguerite de Charny ; en effet, s’étant rendus à Turin pour adorer la Sainte Hostie à la suite du célèbre miracle du 6 juin 1453, patron de cette cité, ils se rendirent à pied, et par des chemins alpestres, jusqu’à Chambéry pour la vénération du Saint Suaire :
Sacrosanctum etiam linteum, quo passionis dominicae vestigia impressa cernuntur, quod Camberii tum asservabatur una cum Iolanda uxore sua Galliarum Regis primogenita, pedes asperrimo licet, ac longinquo itinere visitavit (2).
Ils entreprirent ce pèlerinage dévot non pas une seule fois, mais plusieurs fois, bien que le Prince fût d’une santé très fragile.
(1) Voir ci-dessus, page 321.
(2) Lecture V. de Bréviaire, en la fête du Bienheureux Amédée.
(366)
Ce comportement est d’autant plus raisonnable, selon ce que l’on lit chez Chifflet :
Satis constat B. Amedeum, etsi non firmis viribus, saepe tamen e Subalpinis ad Transalpinos humili cultu, habituque adorandae causâ Sindonis pedibus profectum, insequente etiam Iolanda Franciae religiosissima conjuge (1).
V. Carlo I, frère de Filiberto I, et lui aussi fils du Bienheureux Amedeo, portait un très grand respect à la Très Sainte-Suaire, au point qu’en son honneur il fit frapper quelques médailles en 1487, de forme et de matière semblables aux premières de Lodovico.
La seule différence consiste dans l’adjonction du nombre arabe 66, lequel ne pouvant désigner avec certitude ni l’âge du Prince, ni le nombre des souverains précédents, ni la valeur de la médaille, je suis d’avis qu’il signifie les années de l’autorité ducale conférée à Amedeo VIII et à ses successeurs par l’Empereur Sigismond, par ses Patentes du 19 février 1416.
Or, de cette année 1416 jusqu’à l’année 1487, où fut frappée la médaille, il ne s’est pas écoulé 66 ans, mais 71 ; toutefois il convient d’observer que Amedeo VIII, ayant renoncé au siècle en 1434, et seulement au commencement de janvier 1440 ayant été émancipé et déclaré avec le Prince Lodovico Duc de Savoie, ces années furent peut-être alors comptées comme 66.
(1) De linteis, page 122.
(367)
VI. Pingone affirme (1) que Filippo II, frère du Bienheureux Amedeo, conjointement avec son épouse très religieuse Claudia de Bretagne, exercèrent leur dévotion en vénérant la Sainte-Suaire, et en la conservant avec diligence :
quid Philippum Ducem in medium proferam, et Claudia Britanicae conjugis pietatem, quam omnibus modis ad venerationem, et custodiam hujus Sindonis exseruerunt.
Il est fort probable que, craignant que tôt ou tard la Sainte Relique ne fût profanée par quelqu’un, ces Princes aient sollicité la construction de la Sainte Chapelle, destinée précisément à la conserver avec une plus grande sécurité ; et assurément, bien que Filippo II, ayant pris le gouvernement à l’âge de 58 ans, n’ait survécu qu’environ 18 mois, néanmoins dans les premières années de son successeur et fils Filiberto II, on vit s’achever la construction, à laquelle fut ajoutée une très solide tour quadrangulaire, où fut placé le très saint Dépôt avec d’autres insignes reliques, dont on retrouve le catalogue dressé quelques années plus tard dans la Sainte Chapelle.
VII. Du susdit Filiberto II, il a été dit (2) qu’il fit transporter le Saint Suaire de l’église des Franciscains à la chapelle du château ; ce qu’il fit, outre les motifs…
(1) Sindon, page 20.
(2) Voir ci-dessus, page 321.
(368)
…déjà mentionnés (1), afin de seconder aussi les intentions du Bienheureux Amedeo, qui voulait qu’il fût en ce lieu diligemment gardé, n’existant alors aucun endroit plus convenable et plus sûr ;
imitando voluntatem illustrissimi bonae memoriae Domini Amedei III (Ducis), qui ipsius Sancti Sudarii custodiam in dicta Capella instituit ;
non certes à l’occasion de la translation demandée le jour de ladite fête ; mais parce que, étant lui-même très dévot, il voulut que cette translation fût solennelle ; c’est pourquoi il y intervint lui-même avec son épouse la Duchesse Marguerite d’Autriche, fille unique de l’Empereur Maximilien, laquelle offrit à cette occasion une magnifique châsse d’argent doré, dans laquelle fut déposée la Sainte Relique (2).
Intervinrent encore Carlo de Savoie, frère du Duc, qui lui succéda, l’Évêque de Grenoble, Monseigneur Lorenzo Almandi, Ugone della Palù, Comte de Varax, Maréchal de Savoie, et toutes les autres personnes les plus distinguées, avec un nombreux clergé et le peuple.
La Sainte-Suaire fut déposée dans la tour attenante à la Sainte Chapelle, dans un coffre à quatre clés (3), dont, selon Pingone, deux étaient conservées par le Souverain…
(1) Voir ci-dessus, page 321.
(2) Histoire manuscrite de la Sainte-Suaire existant dans les Archives Royales.
(3) Dans Arbor gentilium, page 69 : Sacrosanctam Christi Sindonem argenteis, gemmisque scriniis triplici cum sera augustius…
(369)
…la troisième fut remise au Chapitre, et la quatrième au Président de la Chambre des Comptes (1).
VIII. Le susdit Carlo III, durant tout le cours de son long et laborieux gouvernement, montra toujours une dévotion particulière envers la Sainte-Suaire.
Outre qu’il obtint du Souverain Pontife Jules II l’Office et la Messe propres de la Sainte Relique, et la permission d’en célébrer la fête dans tout l’État le 4 mai, après l’Invention de la Sainte Croix, quelle confiance ne mit-il pas en sa protection ?
Il en laissa un mémorable exemple lorsque, en 1522, ces pays, et en particulier la ville de Turin, désolés par la peste, il fit vœu de se rendre à pied visiter le très saint Dépôt à Chambéry ; il fut préservé de toute infection ; aussi, dans l’année suivante, il choisit douze chevaliers et partit à pied avec eux, sans aucun égard aux difficultés du chemin, qui étaient alors extrêmes, et se rendit en Savoie pour attester par de ferventes supplications à Dieu, devant la Sainte Relique, son humble reconnaissance.
(1) Voir l’acte de translation cité ci-dessus, page 321.
(370)
IX. Quant à Emanuele Filiberto, outre les nombreuses marques de dévotion particulière envers la Sainte-Suaire qu’il manifesta en 1561 et en 1578 (2), je trouve qu’il conserva dans les Archives de Chambéry un petit autel de marbre autrefois extrait et consacré (1) ;
de plus, voulant que la Sainte Chapelle, où par son ordre la Sainte Relique avait été déposée, fût dignement desservie, il procura que le nombre des ecclésiastiques y fût augmenté ; et à cette fin il écrivit en 1567 aux évêques de son État, afin qu’ils dispensassent de la résidence les chanoines de ladite Sainte Chapelle qui possédaient des bénéfices dans leurs diocèses.
Exposant ensuite des motifs très graves, il les incita à transférer la Sainte-Suaire à Turin (1), accompagnant ce transfert des sentiments du plus profond respect lors de la solennelle procession, au cours de laquelle, de la porte du palais, on porta le très saint Dépôt à l’église de Saint-Laurent.
Il fit encore à cette occasion frapper des médailles ; et bien que dans cette même circonstance de nombreux étrangers fussent accourus de toutes parts pour voir et honorer la Sainte Relique (2), il ressort néanmoins clairement d’une lettre de 1579 qu’il désirait ardemment la proposer à la publique adoration dans tous ses États, afin qu’il n’y eût pour ainsi dire personne qui n’eût eu la douce consolation d’admirer ce mémorable gage d’amour donné par Dieu à sa Maison Royale et à tout l’État.
Se sentant désormais proche d’achever sa carrière mortelle…
(1) Voir ci-dessus, page 327.
(2) Voir ci-dessus, pages 326 et 339.

(371)
…il interdit à l’héritier de la Couronne Carlo Emanuele de lui faire les somptueuses funérailles ordinaires, et lui enjoignit d’employer l’argent économisé à d’autres usages, dans la construction d’une magnifique église en l’honneur du Saint Suaire.
Il voulait de plus que son corps fût enseveli dans cette église.
Tant était grande sa dévotion envers cette Très Sainte Relique.
Ainsi parle de lui Il Tonso (1) :
sed cum patris mandata in mentem rediissent, eo consilio destitit; mandaverat enim, ut insigne Templum exstrueretur, ornareturque, in quo Sanctam Sindonem decentissime reponi, et custodiri volebat; atque ipse in Templo eodem humari, cum extremum vitae diem confecisset.
(1) Livre II, page 234.
(372)
Commentario VI
De ce qu’ont fait en l’honneur de la Sainte-Suaire les successeurs d’Emmanuel-Philibert jusqu’au Souverain régnant Carlo Alberto.
I. À mesure que les Souverains de Savoie, par leur prudence et leurs vertus militaires, étendaient l’État, il semble qu’en même temps ils étendissent et dilatassent leur dévotion envers la Sainte-Suaire ; de sorte qu’il ne suffirait certes pas d’un volume ample si l’on voulait rapporter en détail ce qu’ils firent en son honneur.
Durant les cinquante années au cours desquelles Carlo Emanuele I, fils d’Emanuele Filiberto, tint les rênes du gouvernement, c’est-à-dire de 1580 à 1630, combien d’exemples ne rencontre-t-on pas de sa dévotion envers elle ?
Premièrement, sans parler des médailles qu’il fit frapper, représentant d’un côté la Sainte-Suaire, et de l’autre le Bienheureux Amedeo (1), ne souffrant pas que cette précieuse Relique fût vénérée seulement en privé dans la rotonde du palais (2), quoique construite et ornée avec décence…
(1) Il Solaro, Sindone, p. 94.
(2) Voir ci-dessus, p. 327.
(373)
…selon le témoignage de Balliani (1), « non avec des gemmes retrouvées parmi les dépouilles ennemies, mais ôtées à ses propres trésors », il donna de nombreuses instructions à son Ministre afin qu’il promût auprès du Souverain Pontife le projet d’une magnifique église à Turin en l’honneur de la Sainte-Suaire.
Il désirait ardemment que cette église fût érigée en Collégiale composée d’un Abbé chef, de douze Chanoines nobles et gradués, et qu’elle eût une dotation de deux mille écus, au moyen de l’union de plusieurs bénéfices ecclésiastiques.
II. Cette affaire n’ayant pu réussir que partiellement, on découvrit à Frabosa, près de Mondovì, une veine de marbre très fin ; et il donna aussitôt l’ordre d’en extraire de grands blocs pour former colonnes et autels, non seulement pour le Temple de la Mère de Dieu à Vico, mais encore pour l’église, ou chapelle, de la Sainte-Suaire (2).
Chaque fois qu’il se rendait à Turin, quelque prédicateur célèbre se trouvait invité par lui à célébrer les louanges de la Sainte Relique, si bien que de très nombreux discours prononcés à son sujet furent imprimés sous son gouvernement.
Il obtint en outre les Indulgences les plus étendues de la part du Saint-Siège pour le jour de la fête…
(1) Voir la dédicace des discours sur la Sainte-Suaire du P. Balliani, Dominicain, année 1610.
(2) Voir ibid.
(374)
…qu’il faisait toujours célébrer avec la plus grande solennité (1) ; il sollicita encore les Cardinaux dits de Mondovì, et de La Rovère, protecteurs de l’État, afin qu’ils fissent préparer un nouvel Office, beaucoup plus soigné que le premier ; et enfin, en 1621, il obtint du Pontife, pour un plus grand décor de la Chapelle de la Sainte-Suaire, d’y faire transporter les corps de deux Saints Martyrs de la Légion Thébaine, vénérés, l’un dans l’Abbaye de Pinerolo, l’autre dans celle de Caramagna.
III. Tel était l’ardeur de sa dévotion qu’il la communiquait aisément à toute la Cour ; chacun demeurait édifié en le voyant, comme les Princes de sa Maison, et tous, à son exemple, estimaient comme un grand honneur de s’inscrire à la Compagnie de la Sainte-Suaire (2), dont il a été parlé ci-dessus (3) ; et il ne manquait pas de les engager à intervenir eux-mêmes dans les exercices particuliers de piété qui s’accomplissaient souvent en l’honneur de la très sainte Relique.
Ils passaient devant elle de nombreuses heures en prière, s’en procuraient diverses copies pour la vénérer en privé, et les envoyaient à des Princes étrangers et à d’autres personnes distinguées, en divers pays (4), principalement…
(1) Voir la dédicace à Carlo Emanuele I de l’ouvrage plusieurs fois cité de Mgr Agostino Solaro.
(2) Voir l’Histoire de cette Compagnie, p. 28, éd. 1825.
(3) Voir ci-dessus, p. 355.
(4) Il se conserve aux Archives Royales des actes de remise de copies de la Sainte-Suaire.
(375)
…en Italie, en Espagne, jusqu’aux Indes, et au Japon, exhortant tous à une même dévotion.
Je rapporterai spécialement les services vénérables de Dio Caterina et de Maria Francesca (1), filles de Carlo Emanuele, lesquelles demeuraient longtemps dans la Chapelle de la Sainte-Suaire en prière, y passaient parfois la nuit, méditant la Passion de Jésus-Christ, et mortifiant leur corps par des cilices et des disciplines.
IV. Vive se maintint la dévotion envers la Sainte-Suaire sous son successeur et fils second-né Vittorio Amedeo I, bien qu’occupé par de nombreuses affaires de paix et de guerre, et qu’il n’ait régné que de 1631 à 1637.
Il ressort clairement des témoignages de la publique exposition de la Sainte Relique existant encore de nos jours qu’il célébrait la fête avec toute solennité, et que pas moins de sept évêques intervenaient pour exposer à la vénération des fidèles le très saint Dépôt depuis un vaste et élevé échafaud dressé contre le mur du château à Quattro Torri, faisant face à la place adjacente.
Une Sainte-Suaire, en particulier celle de 1626, fut donnée à la Sérénissime Infante Maria Maddalena d’Autriche, Grande-Duchesse de Toscane.
(1) Voir la vie de l’Infante Maria di Savoia, écrite par le P. Bernardino Alessio, Clerc régulier de Saint-Paul, Milan, 1663, p. 88 et 283 ; voir aussi les jours 28, 29, 30, et 31 juillet de l’Année franciscaine, ou Vies des Frères et Sœurs du Tiers-Ordre de Saint François d’Assise.
(376)
V. Madama Cristina de France, son épouse, Régente après sa mort, se montra elle aussi très dévote ; à tel point que jusque sur les portes des maisons de campagne où elle avait coutume de séjourner, elle faisait ordinairement peindre la Très Sainte-Suaire.
Tel est le cas de la Villa située dans la région de Mongreno, communément appelée Vigna gentile.
Parmi les précieux dons qu’elle fit à la Sainte Chapelle, on ne peut passer sous silence que, n’ayant pu de son vivant pourvoir suffisamment selon son grand dessein, elle fit à cette fin un legs de certains monts de Saint-Jean-Baptiste, et voulut que cette rente ne passât pas à la libre disposition du Duc son fils, tant que la Chapelle ne serait pas richement pourvue de candélabres, vases et autres ustensiles d’argent (1).
VI. Il n’est pas besoin de parler ni du Duc Francesco Giacinto, ni des premières années de Carlo Emanuele II, fils de Vittorio Amedeo I, puisque celui-ci fut appelé au Ciel en bas âge, un an après la mort de son père, c’est-à-dire en 1638, et que l’autre, devenu successeur au trône à l’âge de quatre ans, ne put être déclaré majeur qu’en 1649.
À peine eut-il toutefois pris les rênes du gouvernement que, tandis qu’il s’attachait à améliorer l’État, à l’embellir et à grandir sa Capitale…
(1) Parmi les écrits de 1667 existant aux Archives Royales se trouve une cession faite par les exécuteurs testamentaires de Madame Royale Cristina en faveur de la Chapelle de la Sainte-Suaire.
(377)
…il tourna aussi ses vues vers la construction de l’actuelle somptueuse Chapelle de la Sainte-Suaire, dont nous parlerons dans le commentaire suivant, et en posa les fondements selon le dessein du célèbre P. Guarino Guarini, religieux Théatin né à Modène en 1624 et mort en 1683.
Il voulut également que la fête accoutumée de la Sainte-Suaire fût célébrée avec magnificence ; et désirant que tous ses sujets en retirassent un abondant profit spirituel, il ordonna à l’Évêque d’enjoindre aux Curés et aux autres ecclésiastiques de préparer le peuple à la vue et à l’adoration de la Sainte Relique par de pieux exercices ; et, de son côté, afin que nul ne fût empêché de participer à ce bien commun, il publia la Constitution suivante (1) :
« Ceux qui se rendront pour vénérer la Sainte-Suaire au temps de son exposition publique, qu’ils soient sujets ou étrangers, jouiront du privilège, durant tout le temps de leur accès, séjour et retour, pourvu qu’il n’excède pas quinze jours, de ne pouvoir être molestés ni en leur personne, ni en leurs bêtes, ni dans les biens qu’ils auront avec eux, pour quelque dette particulière que ce soit, comme publique ou royale, de quelque cause qu’elle dépende, fût-elle ecclésiastique ou militaire ; interdisant par conséquent à tous nos Officiers d’y contrevenir… »
(1) Constitutions Royales de S. M., tome I, livre I, titre II, article 2.
(378)
…ni de les inquiéter, ni même de permettre une simple citation, sous peine de nullité de tout ce qui serait fait au contraire ; et quant aux soldats qui contreviendraient de quelque manière que ce soit, il serait infligé publiquement trois coups de corde.
VII. Jusqu’aux derniers moments de sa vie, Carlo Emanuele II conserva vive sa dévotion envers la Sainte-Suaire.
Se sentant très aggravé par la maladie, après avoir dit à ceux qui l’assistaient : « laissez entrer dans ma chambre cinq draps pliés, afin que chacun comprenne que même les Princes meurent », il voulut, pour la dernière fois, avoir la douce consolation de voir la Sainte Relique déployée devant lui par les saints Ministres.
Il pleura tendrement à la vue de la Sainte Image, et, s’épanchant devant elle en saints affects, offrit au Père Éternel pour le pardon de ses fautes le sang précieux de son Divin Fils, avec lequel elle est empreinte ; et, tout tranquille et résigné aux volontés du Ciel, il rendit son âme à Dieu (1).
VIII. Vittorio Amedeo II, s’il fut l’un des plus grands Princes qui aient contribué à l’accroissement et à la dignité de l’État, fut aussi l’un des plus dévots envers la Sainte-Suaire ; et c’est à lui qu’est véritablement dû l’achèvement…
(1) Audiffredi, Orazione funebre.
(379)
…de l’actuelle Chapelle Royale ; et aussitôt qu’il l’eut convenablement pourvue, le 1er juin 1694, il y fit déposer la Sainte Relique avec la plus grande solennité.
Il semble même qu’il eût l’intention de fonder dans cette Chapelle une insigne Collégiale ; car il existe encore aux Archives Royales les projets présentés par les Abbés de Lavriano et de Cumiana sur ce point particulier en 1697 ; mais les guerres dans lesquelles il se trouva engagé, et d’autres circonstances de l’État, empêchèrent leur mise à exécution.
Il n’en laissa pas moins de manifester toute sa sollicitude, afin que l’on rendît en permanence un honneur digne et constant au très saint Dépôt.
Dans les Constitutions Royales (1), il publia en 1706 la disposition suivante, afin que chacun célébrât dévotement la fête :
« Pour répondre au singulier bienfait accordé par la Divine Providence à notre Maison Royale et à ces États, en ayant voulu honorer et protéger par la très précieuse relique de la Sainte-Suaire, la fête de celle-ci sera solennisée chaque année au jour qui lui est assigné, et observée chrétiennement comme les autres fêtes solennelles. »
IX. En parcourant les gestes héroïques du vénérable P. Sebastiano Valfrè (2), on trouve un trait tout particulier qui témoigne de la dévotion de ce Souverain envers la Sainte-Suaire, à savoir que…
(1) Livre I, titre II, article 3.
(2) Vie du P. Sebastiano Valfrè, p. 217.
(380)
…ayant été observée une légère disjonction dans le contour de la vénérable Relique, lorsque l’on en changea les enveloppes, le très loué saint religieux reçut la charge d’y porter remède, par crainte que la séparation ne s’aggravât avec le temps.
Tandis qu’il accomplissait dévotement cette opération, comme il convenait d’en retrancher quelques fils du très saint linceul, le Prince, dans son zèle, voulut les porter sur lui comme sauvegarde contre tout sinistre accident ; il les fit donc placer dans un reliquaire d’or en forme de croix, et, après l’avoir baisé avec respect et humilité, il se le mit au cou pour ne plus jamais l’ôter durant le reste de sa vie.
X. Sa mort ne fit pas mourir chez ses successeurs l’affectueuse dévotion envers la mémorable Relique.
Bien qu’ils n’aient plus coutume de l’exposer chaque année à la publique adoration le jour de sa fête, soit à cause des événements de guerre, soit par économie de dépenses en des temps difficiles, soit à cause de la multitude des mécréants, lesquels se moquent de ce qu’ils ignorent — quae ignorant blasphemant (1) — soit enfin par crainte qu’une trop grande fréquence de son exposition publique ne nuise au respect qui lui est dû ; quel qu’ait été le motif, il est certain toutefois qu’ils promurent avec le plus grand soin le décorum de la Sainte Chapelle, et l’accroissement du nombre des…
(1) Épître de Saint Jude.
(381)
…des Chapelains, et des autres clercs de service, en l’enrichissant de nombreux dons, et de nature à susciter l’admiration des étrangers ; et en obtenant en faveur des fidèles, qui viendraient la visiter avec dévotion, de nombreuses Indulgences de la part des Souverains Pontifes.
XI. Dans les périls de peste, ou d’autres graves calamités, comme aussi lorsque l’on voyait les États du Domaine Royal frappés par les fléaux de la justice divine, ou lorsqu’ils recevaient quelque faveur particulière, on se hâtait, avec un appareil magnifique et solennel, de proposer à la vénération publique la Sainte-Suaire, soit pour implorer l’aide divine, soit pour remercier d’un tel acte religieux l’infinie bonté du Seigneur.
Telles le confirment encore les cérémonies subsistantes des ostensions de la Sainte Relique dans les années 1735, 1737, 1750, sous le règne de Carlo Emanuele III, et celle de 1775, sous le règne de son fils Amedeo III, à l’occasion des mémorables noces de Leurs Altesses Royales le Prince de Piémont Carlo Emanuele, et Maria Clotilde de France.
(382)
XII. Après la mort du susdit Amedeo III (dont le souvenir ne s’effacera jamais de mon âme, en raison des fréquents témoignages de sa munificence royale envers moi), monta sur le trône son très aimé fils Carlo Emanuele IV ; mais dans des temps difficiles, celui-ci n’eut guère l’occasion d’exercer envers la Sainte Relique des actes particuliers de religion ; toutefois, lors de la reconnaissance de celle-ci, comme il a été dit, le 18 février 1799, par Monseigneur Carlo Luigi Buronzo, Seigneur Archevêque de Turin, on lit que, par dévotion envers la même, il ne voulut pas quitter ses États de terre ferme sans d’abord la baiser et la vénérer, et qu’à cet effet il la fit porter par les saints Ministres dans la chambre où se trouvait aussi toute la Famille Royale ; et, après avoir baisé l’enveloppe qui la recouvrait, il ordonna, sur le conseil de la vénérable Reine, qu’on la remît à sa place, afin que les Turinois ne perdissent pas le plus solide réconfort dans leurs afflictions.
Ainsi me furent rapportées ces choses par quelques personnes présentes à cet acte de religion.
XIII. La tranquillité publique ayant été rétablie, et la Famille Royale étant rentrée survivante dans ses États, les premiers soins du Roi Vittorio Emanuele, qui avait renoncé au trône en faveur de son frère Carlo Emanuele IV, furent de rendre un solennel témoignage de reconnaissance à Dieu, en présentant à deux reprises, du balcon du Château Royal, la Sainte-Suaire à l’adoration du peuple rassemblé : une première fois dans les premiers jours de son retour à Turin en 1814, et l’autre lorsque, en 1815, le Souverain Pontife Pie VII, revenant à son Siège, s’écarta de sa route pour venir rendre une visite honorable à ce Souverain bien-aimé.
Cependant Vittorio Emanuele, et son successeur son frère Carlo Felice, dont nous pleurons la récente perte, s’attachèrent avec le plus grand soin à rétablir…
(383)
…dans son premier éclat la Chapelle du Saint Suaire, dépouillée de tous ses trésors lors de l’invasion française (1).
(1) Il me fut communiqué un écrit dans lequel il était dit que le Chapelain Royal D. Brilada, gardien de la Sainte Relique, fut contraint le 6 janvier 1799 par les Français de leur remettre les argenteries de la Chapelle Royale, qu’il avait jusque-là gardées avec un soin jaloux.
(384)
Commentario VII
Description de la Chapelle Royale de la Sainte-Suaire de Turin, et énumération de ses anciennes richesses.
I. En cinq points peut se réduire tout ce qui concerne la description de cette magnifique Chapelle fondée au-dessus des murailles du Palais Royal (1) :
- 1° le site où elle est élevée ;
- 2° son ordre architectural ;
- 3° sa très singulière coupole ;
- 4° son autel érigé au centre ;
- 5° ses ornements particuliers.
Quant au site, elle est placée entre le Palais du Roi et l’Église Métropolitaine, à la hauteur de la galerie attenante au salon dit des Suisses, où se trouve la porte par laquelle la Cour Royale a coutume d’entrer dans ladite Chapelle.
À l’extrémité des deux nefs latérales de la Métropolitaine susdite, à droite et à gauche de son maître-autel, se trouvent deux très belles façades de marbre noir avec de grandes portes de fer, finement travaillées, qui donnent accès à deux escaliers spacieux du même marbre, par lesquels on monte au niveau de la Chapelle.
L’une de ces portes est ouverte à tous ; l’autre, du côté de l’Évangile, ne s’ouvre que lorsque Sa Majesté, revêtue des habits royaux, y entre pour se rendre et accompagner la procession solennelle lorsque la Sainte-Suaire est exposée.
(1) Pour cette raison, le Souverain gagna le procès intenté par le Chapitre de la Métropolitaine au sujet de prétendus droits sur cette Chapelle.
(385)
II. L’architecture de la Chapelle est d’un genre extraordinaire, et consiste en une rotonde très élevée, divisée en trois ordres décemment unis l’un sur l’autre.
Admirable est la disposition du premier ordre inférieur, qui comprend la partie principale de l’édifice sacré ; il est composé de hautes lésènes soutenant une grande corniche, et d’arcs de niches entre lesquels s’appuient des colonnes, fort nombreuses, puisqu’on en compte trente et davantage.
Parmi celles-ci se distinguent admirablement deux pilastres qui soutiennent l’architrave du grand arc faisant face à la Cathédrale.
Cet arc a été récemment fermé par le Roi Carlo Felice au moyen d’une verrière soutenue par des traverses dorées, afin que le froid excessif n’empêchât pas les fidèles de se rendre aux fonctions sacrées et à l’adoration de la Sainte Relique ; toutefois, on ne saurait taire que certains étrangers, observant cet ouvrage, ont jugé qu’il ne correspondait pas au dessin de la Chapelle et nuisait quelque peu à la rotondité et à la vue de l’autel ; et que, par conséquent, tant la Cathédrale que la Chapelle ont perdu quelque chose de leur beauté respective — défaut néanmoins aisément réparable par une autre disposition.
(386)
III. Une fois achevé le premier ordre de la corniche susmentionnée, s’élève le second, dans lequel la structure commence à se resserrer ; cet ordre est divisé en trois très grands arcs, à l’intérieur desquels, et entre eux, se trouvent six fenêtres circulaires fort bien proportionnées.
Puis, au-dessus de la périphérie de ce second ordre, s’élève perpendiculairement le troisième, dans lequel se trouvent six niches avec des arcs soutenus chacune par quatre colonnes ; et dans l’intervalle de celles-ci se trouvent également autant de fenêtres.
IV. Sur cet ordre repose la coupole, d’une construction absolument singulière, consistant en six hexagones décroissants superposés les uns aux autres, de telle manière que les angles de l’un se trouvent placés sur le milieu du côté de l’autre.
Ces côtés sont quelque peu cintrés, et donnent commodément place à un très grand nombre de fenêtres, qui sont plus de cent au total.
À l’intérieur, la coupole se termine par une étoile placée à une telle hauteur qu’elle semble se soutenir d’elle-même dans l’air ; mais elle laisse apercevoir au-dessus une autre aiguille éclairée par d’autres fenêtres, et se termine à l’extérieur par une croix portant les instruments de la Passion.
V. Au centre de la Chapelle, sur une large base, est placé l’autel, dessiné par l’Ingénieur Antonio Bertola de Biella, qui fut chef du Corps du Génie au temps du siège de Turin en 1706.
(387)
Cet autel présente deux façades : l’une tournée vers la Cathédrale, l’autre vers le Palais Royal.
On y monte au moyen de deux escaliers latéraux plus larges, et l’on peut ainsi célébrer commodément deux Messes en même temps.
Au-dessus de l’autel, ou plutôt entre l’un et l’autre, se trouve une châsse de marbre fermée par cinq grilles dorées : une à l’avant, deux latérales, et deux à l’arrière du côté de la porte donnant vers le palais.
La châsse contient une urne, et dans celle-ci se trouve l’arche très précieuse dans laquelle repose la Très Sainte-Suaire.
Au-dessus de la châsse, au centre, s’élève sur une base de marbre un groupe d’Anges soutenant une croix de cristal entourée de rayons de bronze doré.
VI. Quant aux décorations de la Chapelle, elle est toute incrustée de marbre noir très richement travaillé.
Les bases et les chapiteaux du grand ordre inférieur sont en bronze doré, avec des ornements représentant des couronnes d’épines et des feuilles de chardon.
Au-dessus de la grande porte qui donne accès depuis le Palais Royal à la Sainte Chapelle, et à droite et à gauche de l’autel, là où se terminent les escaliers susmentionnés, se trouvent trois tribunes, ou loges, légèrement saillantes, d’où, lors de certaines fêtes particulières — comme celle de la Sainte-Suaire — on fait entendre une excellente musique, rendue encore plus agréable par la forme même de l’édifice sacré.
(388)
Au-dessus de la balustrade de la grande base de l’autel sont placés, à égale distance, dix Anges dans diverses attitudes, destinés à tenir les cierges, que l’on allume selon les occasions.
Enfin, tout le pavement est incrusté de marbre blanc et bleuâtre, élégamment semé d’étoiles de bronze.
VII. À l’ornement de cette Chapelle Royale contribuèrent non peu de dons, dont la plupart ont été offerts par des fidèles, et en particulier par les Souverains, les Princes de Carignano, et l’Administration civique.
Il a été dressé à plusieurs reprises l’inventaire de ces donations, comme en 1696, en 1753, en 1799 ; et l’on y voit que, de chaque côté de l’autel, se trouvaient quatre lampes d’argent pesant 3000 onces, chacune contenant neuf lampes ; et, devant l’autel du côté de la Cathédrale, une autre plus grande avec douze lampes, le tout d’un poids de 5400 onces.
Autour de la Chapelle, dans les niches intercolonnaires, brûlaient également diverses lampes d’argent ; et ces niches étant presque entièrement couvertes d’ex-voto, la plupart d’une grandeur extraordinaire, on en voit encore aujourd’hui un très grand nombre.
VIII. Les jours de solennité extraordinaire, l’autel se voyait orné de quarante grands candélabres d’argent, et d’autres plus petits avec les vases correspondants pour les fleurs ; avec un tabernacle portatif portant au sommet une couronne garnie de pierres précieuses, soutenue par deux Anges en relief, le tout en argent.
(389)
Sous cette couronne avait lieu l’exposition du Très Saint-Sacrement au moyen d’un ostensoir d’une valeur de 3200 doppie.
Il y avait en outre, également en argent, plusieurs paires de tabernacles, des ciboires, des burettes, des navettes, des clochettes, des bassins, des chandeliers, des encensoirs, et d’autres menus objets d’orfèvrerie pour l’ornement de l’autel, que, par brièveté, on ne détaille pas.
À ces richesses correspondaient les ornements sacrés : chasubles, tuniques, chapes, dais, parements d’autel, dont la sacristie était abondamment pourvue.
Parmi les dais, on remarquait celui sous lequel on portait à la vénération publique la Sainte-Suaire, tout de brocart avec cordons et franges d’or, d’une valeur de 1000 doppie.
Parmi les parements d’autel, était particulièrement admiré celui de la Princesse Maria Francesca de Savoie, fille de Carlo Emanuele I.
IX. Enfin, cette Chapelle possédait un très grand nombre de reliques particulières, placées dans des reliquaires d’or et d’argent ornés de nombreux diamants, dont plus de cent sont mentionnées dans l’inventaire de 1696.
Plusieurs de ces reliques — comme celles du bois de la Sainte Croix, de Saint Maurice, de Saint Lazare, de Sainte Catherine de Sienne — existent encore aujourd’hui ; mais privées de leurs premiers ornements très riches, et, du fait qu’elles ont été mêlées ensemble, bien que l’on soit hors de doute qu’elles soient de véritables reliques, on ne peut plus dire avec certitude à quel saint chacune appartient.
(390)
Commentario VIII
Le cérémonial de la solennelle exposition de la Sainte-Suaire, tel qu’il fut pratiqué la plupart du temps par les Princes Royaux de Savoie.
I. On décorait d’abord noblement, avec une symétrie égale des deux côtés, et au centre le pavillon, qui avant 1800 était dressé dans l’axe du Palais Royal, comme je l’ai observé dans un dessin du Chevalier Juvara, lequel, du reste, est l’un des plus simples et des moins grandioses que j’aie vus.
De nouveau, et de façon décente, on revêtait aussi la façade du château donnant sur la rue de Po.
On ornait ensuite, avec de superbes tentures et une immense quantité de torches et de candélabres, la Chapelle de la Sainte-Suaire et le Dôme ; et, au nom du Roi, toutes les Autorités, invitées par le Grand Aumônier, se voyaient assigner dans le Palais Royal certaines salles, où elles devaient se rassembler pour accompagner la procession.
Dans les dernières années d’Emanuele Filiberto, et dans les premières de Carlo Emanuele I, n’intervenaient que la Cour et les Chevaliers des Saints Maurice et Lazare, revêtus de leur habit rouge de soie avec croix blanche.
(391)
II. Si la cérémonie ne se faisait pas, comme le plus souvent, après les Vêpres, mais le matin, Sa Majesté se rendait au Dôme revêtue du manteau royal et du grand Collier de l’Ordre Suprême, accompagnée de son cortège habituel, et prenait place dans la Chapelle Royale ; à sa droite et à sa gauche se tenaient les Princes du sang et les Chevaliers du dit Ordre Suprême de la Très Sainte Annonciation, et elle recevait, durant la Messe solennelle, et pontificale, tous les honneurs qui ont coutume d’être rendus au Souverain en de telles occasions.
III. La Sainte Messe achevée, tous montaient à la Chapelle de la Sainte-Suaire ; là, le Roi déposait le grand manteau et revêtait l’habit rouge de l’Ordre des Saints Maurice et Lazare.
Ensuite, les prêtres désignés comme gardiens de la Sainte Relique, montant sur l’autel par l’arrière, ouvraient chacun, avec sa clé respective, la porte extérieure de la châsse sacrée, à l’intérieur de laquelle est déposée la caisse contenant la Sainte Relique ; et le Roi, par l’intermédiaire du Ministre d’État, remettait au Célébrant les trois autres clés de la porte intérieure, qu’il gardait toujours par-devers lui, comme on le pratique encore aujourd’hui.
Cette seconde porte ouverte, on retirait par le bas l’arche vénérable, et, placée sur une table ornée d’un très riche tapis, elle était encensée, puis déposée dans une sorte de magnifique châsse dorée, que portaient ensuite sur leurs épaules quatre chanoines de première dignité, décemment vêtus de tuniques.
(392)
IV. Ces cérémonies s’accomplissant dans la Chapelle de la Sainte-Suaire, si elles avaient lieu le matin, on célébrait sur le pavillon une Messe pour l’immense foule ; et sur la place Royale et la place du Château, on attendait de pouvoir réjouir les yeux par la vue de la Sainte Relique ; et une autre Messe encore se célébrait sur la loggia derrière le château pour ceux qui, pour le même motif, se trouvaient sur la place vers la rue de Po.
Les torches ayant été distribuées à tous les ordres, la procession solennelle partait de la Chapelle dans l’ordre suivant, passant par le grand salon de la dite Garde Suisse, par la salle des Gardes dites du Corps, par l’appartement de la Reine, par les galeries du Chevalier Daniele Saiter et du Chevalier Beaumont, jusqu’au pavillon.
La procession était précédée par un corps de trompettes ; venait ensuite le Clergé, précédé d’une grande croix d’argent.
Suivaient les deux Hérauts, l’un de l’Ordre Suprême de la Très Sainte Annonciation, l’autre de l’Ordre des Saints Maurice et Lazare, revêtus de leurs habits et de leurs insignes.
Derrière eux venait le corps de musique de la Chapelle Royale ; puis les Chanoines, les Évêques, Son Éminence le Cardinal Grand Aumônier Célébrant, c’est-à-dire l’Archevêque le plus ancien, flanqué de tous les Chevaliers Grand-Croix des Saints Maurice et Lazare ; ensuite venaient ceux de l’Ordre Suprême avec leurs habits et leur Collier d’or.
Après eux étaient portées par les susnommés…
(p. 393)
quatre Chanoines la très précieuse châsse contenant la Sainte-Suaire, encensée continuellement, et sous le superbe baldaquin susmentionné (1).
V. Le Roi, et les Princes du sang portaient ce baldaquin, et afin que les Chevaliers du Suprême Ordre, et ceux de la Grande Croix, eussent part au même honneur, le Roi faisait en sorte de les relayer pour le porter, jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés au salon des gardes Suisses, puis dans la chambre de parade de la Reine, et ainsi successivement à distance égale, et selon le rang de chacun, et leur nombre, jusqu’au milieu du pavillon. Derrière la Sainte Relique venaient le Souverain avec toute la Famille Royale, les Princes, et les Princesses du sang, les Chevaliers de Cour, les Syndics, et les Décurions de la Ville, le Sénat, la Chambre, la R. Université avec leurs torches respectives allumées.
VI. Ne pouvant tous les individus des Autorités susmentionnées trouver place sur le pavillon, on leur assignait une place aux fenêtres des galeries susdites, afin que chacun pût voir, et adorer la Sainte Relique.
La partie latérale droite du pavillon susmentionné, vers l’église de Saint-Laurent, était assignée aux personnes distinguées, auxquelles le Cérémoniaire de S. M. avait transmis un billet d’entrée.
(1) Voyez page 389.
Vol. I.
(p. 394)
par lesquelles passait la procession, on arrêtait le Clergé ; puis le milieu du pavillon, fermé tout autour par une barrière, ou parapet, était réservé aux Célébrants, au Roi, aux Princes, et aux Ministres, et aux Ambassadeurs, si toutefois ceux-ci expliquaient leur qualité.
VII. La Sainte Relique ayant été portée dans ce très auguste lieu, on déposait la châsse sur une large table, et le Roi ordonnait que l’on reconnaisse les sceaux, et ceux-ci ayant été trouvés intacts, le Ministre, ou Premier Secrétaire d’État, en dressait l’acte, comme on le pratique constamment ici chaque fois que l’on montre le Très Saint Dépôt. Cela accompli avec révérence par les Célébrants, on la tenait ainsi exposée au peuple pendant quelque temps, mais toutefois couverte d’un très subtil voile de soie ; et pendant ce temps un Prédicateur faisait un bref discours pour exciter tous les assistants à la pieuse vénération de la Très Sainte Relique.
VIII. Le discours terminé, les saints Ministres retiraient le voile, et le Saint Linceul était découvert au son des instruments de musique, et au tir de cent pièces de canon de la ville, et de la citadelle ; on le montrait d’abord tout autour du parapet, qui était octogonal, en l’élevant trois fois sur chaque face ; ensuite, reposé sur la table, on le tenait pendant quelque temps devant le Roi, et les Princes, et l’adoration étant terminée, par une galerie qui unissait le Palais Royal au Château,
(p. 395)
on le portait processionnellement avec le Clergé et les Célébrants sur la loggia de ce Château regardant vers le quartier du Pô, et l’on montrait la Sainte Relique de ce côté ; lorsque ensuite elle était observée, on la montrait aussi dans le quartier de Dora Grossa à une grande multitude de gens, qui, à cause de la foule, n’avaient pu se rendre sur les places ; on la montrait également depuis le balcon du même Château, qui faisait face à ce quartier.
IX. Enfin, dans le même ordre que précédemment, on revenait au milieu du pavillon, et là, après l’avoir laissée quelque temps étendue sur la table ornée, la Très Sainte-Suaire, afin que les personnes Royales, et les autres de première distinction pussent l’observer, la baiser, et l’adorer, on la refermait dans sa châsse, en y apposant les sceaux habituels, et de tout cela on dressait acte, comme ci-dessus ; ensuite, avec le même accompagnement, et par le même chemin, on la reconduisait à sa place dans la Chapelle Royale, sans sortir en aucun point du Palais Royal.
(p. 396)
COMMENTAIRE IX
Les Évêques, tant du Piémont que de tout autre pays, eurent constamment en la plus haute vénération notre Très Sainte-Suaire.
I.
Je dis constamment, parce que, bien que les deux Évêques de Troyes, Henri de Poitiers, et Pierre d’Arcis, pour les motifs dont on parlera au livre huitième, aient interdit la solennelle exposition de la Très Sainte-Suaire dans un village de peu d’importance, ils ne s’opposèrent pourtant pas à ce que la Collégiale établie par le Chevalier Geoffroy de Charny conservât en ce lieu la Sainte Relique avec le respect dû parmi les objets sacrés (1) ; et, les contestations ayant cessé sous les Évêques Étienne au 1397, Jean d’Équité en 1427, Louis Raguier en 1451, et les autres successeurs, tous ressentirent un grand chagrin de ce qu’elle eût été transportée ailleurs, et qu’elle fût demeurée privée de leur diocèse (2).
II.
Nous savons qu’en Bourgogne elle était exposée à la vénération des fidèles (3) ; et quel Évêque y eut-il jamais,
(1) De int., p. 101.
(2) Voyez Nicolas Desquerois, La Sainteté Chrétienne.
(3) De int., p. 107.
(p. 397)
dans quelles régions, qui, informé des altercations entre les Évêques susmentionnés Henri, et Pierre, et les Chanoines de Lirey, relativement à la Sainte Relique, se serait opposé à son culte ?
Parmi les Évêques très zélés de la discipline ecclésiastique, on en compte aussi à cette époque dans les diocèses voisins, et en particulier dans celui de Besançon, comme Théobald en 1418, sous lequel entra dans cette province la Sainte Relique, Jean IV en 1430, et Quintin en 1459, hommes très unis et très savants (1) ; et se trouva-t-il peut-être quelqu’un qui ne lui ait pas montré un souverain respect ?
III.
La Très Sainte-Suaire ayant été transportée en Savoie, combien trouvons-nous de vénérables Évêques français, qui se portèrent à la vénérer, ainsi que ceux de Savoie, et qui l’exposèrent à la vénération publique ?
Ainsi l’Évêque de Grenoble, Laurent Armand, en fit lui-même la translation depuis l’église des Franciscains de Chambéry jusqu’à la Sainte Chapelle du Château (2).
À l’occasion d’une visite de la Très Sainte-Suaire faite en 1534 par le Cardinal de Morienne, Louis de Gorrevod, Légat a latere du Pape Clément VII, afin d’en reconnaître l’identité et d’adorer le Très Saint Dépôt, se trouvèrent avec lui en adoration quelques Évêques français, à savoir Claude de Stagnia, Évêque de Belley,
(1) Voyez Jean-Jacques Chifflet, Vesontio civitas Imperialis.
(2) Voyez ci-dessus, p. 368.
(p. 398)
Pierre Maynard, Évêque d’Embrun, et Pierre Farfey, de nation française, Évêque de Bari, en Savoie (1).
IV.
Il est digne d’observation que ceux-ci, spécialement engagés à la vénérer et à en promouvoir le culte, furent précisément les mêmes Évêques qui, pour la conservation des droits de leurs évêchés, engagèrent plusieurs procès contre les Ducs de Savoie.
Ceux-ci avaient, par exemple, demandé au Souverain Pontife d’ériger deux nouveaux évêchés, l’un à Chambéry, l’autre à Bourg-en-Bresse ; leurs diocèses devaient comprendre divers pays des confins, particulièrement ceux de Grenoble, et de Lyon ; et nonobstant les altercations nées à ce sujet, qui, jointes aux engagements de François Ier, Roi de France, auprès de Léon X (2), retardèrent ou suspendirent l’issue de ces affaires, les Évêques de ces diocèses ne laissèrent pas de montrer leur respect pour la Très Sainte-Suaire, de s’y rendre pour la vénérer, et de la proposer également aux autres sujets de la Maison Royale de Savoie à la vénération publique et solennelle.
V.
Il en fut de même pour beaucoup d’autres Évêques étrangers, tant d’Italie que de tout autre pays, bien qu’assez éloignés.
(1) Voyez les souscriptions à l’acte de reconnaissance de la Sainte Relique.
(2) Voyez l’Histoire ecclésiastique de Fleury, Léon X.
(p. 399)
Dans quelque Église que ce fût dans le monde où fussent exposées les copies de la Très Sainte-Suaire, sanctifiées par le contact avec l’originale, et envoyées à diverses Églises par nos Souverains, jamais les Évêques des diocèses respectifs ne s’opposèrent au culte spécial rendu à celles-ci par les fidèles ; ils le promurent au contraire, comme le fit le Cardinal Frédéric Borromée, lequel s’en procura lui-même une copie (1), et ainsi firent plusieurs autres, selon ce qui ressort de la vie susmentionnée de la vénérable Princesse Marie-Françoise (2).
VI.
Combien d’Évêques à Rome, par leur pieuse affection pour la Très Sainte-Suaire, l’honorèrent par des dons, des legs, et des fondations d’Oratoires, érigés par la piété de nos Souverains ?
Nous en avons, entre autres, un noble exemple dans la personne de Monseigneur Dominique Tomatis, Évêque in partibus, lequel, après avoir durant sa vie largement contribué à l’ornement du dit Oratoire, y fonda à perpétuité deux messes chaque semaine (3).
(1) Voyez Paleotti, Explication du Saint Linceul, dédicace de l’ouvrage.
(2) Voyez p. 83.
(3) Galletti, dans son livre Inscriptions piémontaises existant à Rome, rapporte cette inscription :« Vener. Archiconfr. SS. Sudarii Oratorium ad divinum Synaxim peragendam proprio aere ac fundamentis vitales domus caperet auras Ioannes Dominicus Thomatus Pedemontanus pie extruxit Abbas jam S. Mariae in Silva Vercell. ac Ill. Episcopus Cyrenen. et assistens S. Officii Consult. Congreg. concil. secret. Episcop. examinator , et sacr. poenitent. sigillo decoratus perpetuo singulis hebdomadis binarum missarum, adjecto onere in suae, suarumque animae expiationem, ut ex publicis tabulis Augustini Sabatucci Not. ac anni D. MDCXCI, obiit autem anno salutis MDCCXI.
traduction :
« L’Oratoire de la vénérable Archiconfrérie du Très Saint Suaire, destiné à l’accomplissement de la divine Synaxe, afin que la demeure sacrée pût respirer l’air vital, Jean-Dominique Thomatus, Piémontais, l’a pieusement construit à ses propres frais et sur ses propres fondations, abbé alors de Sainte-Marie-dans-le-Bois de Verceil, et Illustrissime Évêque de Cyrène, assistant du Saint-Office, secrétaire de la Congrégation du Concile, examinateur des Évêques, et pénitencier sacré, honoré d’un sceau perpétuel, [ayant fondé] chaque semaine deux messes, avec la charge ajoutée de [les offrir] pour l’expiation de son âme et de celles des siens, ainsi qu’il ressort des registres publics de Augustin Sabatucci, notaire, de l’année du Seigneur MDCXCI (1691) ;
il mourut cependant l’année du salut MDCCXI (1711). »
(p. 400)
VII.
Lorsque, ensuite, ils n’en furent empêchés ni par les circonstances de leurs diocèses, ni par d’autres motifs, beaucoup vinrent de diverses parties de l’orbe catholique vénérer en personne la Suaire originale.
Et, pour ne pas omettre ici le pèlerinage de Saint Charles Borromée, dont il sera parlé dans le commentaire suivant, d’après certaines indulgences partielles accordées par quelques Cardinaux, et Évêques étrangers, et en particulier à Chambéry en 1518 par les Légats pontificaux, et les Cardinaux Laurent de Campège, et Bernard (1), nous pouvons raisonnablement inférer que parfois, et surtout à l’occasion du Très Saint Concile de Trente, ils auront détourné leur chemin afin de se rendre à la vénération de la Sainte Relique.
VIII.
Rapporte Paleotti (2) que, se trouvant à Turin à l’adoration de la Suaire, il s’y trouva aussi son prédécesseur Archevêque de Bologne, le Cardinal Gabriel Paleotti.
De même, le Cardinal d’Acugna, lors de son retour de Rome vers le Portugal, s’arrêta dans cette métropole du Piémont pour avoir la consolation de voir et de vénérer…
(1) Chifflet, De int., p. 122.
(2) Dédicace de l’Explication de la Très Sainte-Suaire de Turin.
(p. 401)
… la Sainte Relique (1), et ce serait une peine trop lourde pour les lecteurs que de vouloir ici rappeler tous les exemples qui, pour confirmer l’argument présent, pourraient être allégués ; il suffira d’ajouter seulement que, le 13 novembre 1804, en une circonstance avec le Souverain Pontife Pie VII, alors qu’il se rendait à Paris, se trouvèrent à vénérer la Suaire, comme il est bien connu, les Cardinaux Antonio Pignatelli, Borgia, Braschi, di Pietro, Caselli, Fesch, et de Bayanne.
IX.
Si tant de Prélats étrangers se montrèrent dévots de la Très Sainte-Suaire, ne fût-ce que par le seul reflet de la préciosité de cette Relique, que devra-t-on dire ensuite des Évêques, sujets de la Maison Royale de Savoie, lesquels avaient continuellement sous les yeux la dévotion non seulement du Souverain, mais de tout le peuple, et étaient en outre participants des grâces abondantes que le Seigneur accordait par son intermédiaire ?
Leur ardente dévotion se manifestait à merveille par quatre chefs :
1° par la publique et solennelle ostension ;
2° par la célébration de la fête ;
3° par la récitation de l’Office divin ;
4° par les ferventes exhortations, afin que les fidèles tirassent profit des trésors spirituels qui leur étaient ouverts dans la vénération de la Très Sainte-Suaire.
X.
Quant à l’ostension, qui pourrait jamais par des paroles exprimer leur saint zèle jubilaire, lorsqu’ils venaient au nom du Souverain invités à cette solennelle fonction ?
(1) Archives royales, procès-verbal du 3 juin 1722.
(p. 402)
Leur nombre, en proportion de celui des diocèses, se révèle toujours fort considérable, soit que l’on consulte les procès-verbaux de ces expositions publiques, soit que l’on observe les images qui les représentent.
Du moins, presque toujours on y voit sept Évêques, bien que manquassent les diocèses de Biella, de Suse, de Pignerol, et plusieurs autres.
Il est certain qu’il y en eut neuf en 1578 (1), seize en 1753 (2), et dix-huit en 1775 (3).
Ce nombre d’Évêques, de personnes pour la plupart avancées en âge et éprouvées par les fatigues, lesquelles néanmoins, avec promptitude d’âme et sainte allégresse, accouraient pour vénérer et promouvoir la vénération de la Sainte Relique, sans chercher d’excuses pour s’en dispenser, fait bien connaître combien était grand leur attachement pour celle-ci.
XI.
Et ici je ne puis m’empêcher de rapporter un trait de la vie de Saint François de Sales, duquel il parle lui-même dans une de ses lettres du 4 mai 1614 à une religieuse (4) :
« J’étais à Turin une année, et, montrant le Saint Suaire au milieu d’un nombreux peuple, quelques gouttes de sueur qui me tombaient du front se rencontrèrent sur le même Saint Suaire ; alors mon cœur fit ce soupir : Ô Sauveur de ma vie, daignez mêler mes sueurs aux vôtres, et tempérer mon sang, mes affections, ma vie, dans les mérites infinis de votre Sainte Passion. »
(1) Voyez Pingone, Sindon, p. 5.
(2) Guide des étrangers pour la ville de Turin.
(3) Avondo, Dissertation, etc.
(4) Les Épîtres spirituelles du Bienheureux François de Sales, Évêque et Prince de Genève, divisées en VII livres, liv. VII, ép. 28.
(p. 403)
Le Prince Cardinal (1) montra qu’il souffrait, voyant que sa sueur tombait sur le Saint Suaire ; et moi je sentis en mon cœur lui dire que Notre-Seigneur n’était pas si délicat, et que ce n’était pas pour autre chose qu’il avait répandu la sueur et le sang, sinon pour les mêler aux nôtres, et leur donner, par là même, le prix de la vie éternelle.
XII.
Un engagement non ordinaire montraient les Évêques, afin que par leurs diocésains fût observée la fête de la Très Sainte-Suaire.
Combien de lettres ne se trouvent-elles pas encore actuellement dans les Archives Royales sur ce point, non seulement des Évêques du Piémont, mais aussi de ceux de Milan, de Gênes, et d’autres États ayant juridiction spirituelle parfois sur certains territoires de nos Souverains ?
Dans toutes ces lettres, ils promettaient de grands biens, qui reviendraient aux fidèles soumis à leur autorité par la célébration de ladite fête ; mais, comme dans les circulaires il n’était pas exprimé que cette fête dût être célébrée sous peine de péché mortel, comme les autres fêtes de précepte,
(1) Ce Cardinal est le Prince Maurice, alors encore jeune.
(p. 404)
on conservait toutefois plusieurs lettres relatives à cette affaire, d’où il ressort clairement qu’ils n’avaient nullement l’intention d’établir cette fête comme fête de précepte ; par ailleurs, on voit que les Évêques étaient disposés à la publier comme telle, si le Souverain Pontife en eût jugé ainsi.
Dans les calendriers récents, ne marquant pas au 4 mai la fête de la Très Sainte-Suaire avec le signe de croix habituellement apposé aux fêtes de précepte, cette fête, bien que célébrée solennellement, avec même l’illumination du soir dans toute la ville, n’en est pas moins célébrée par dévotion ; mais, dans la mesure où sans motif urgent on négligerait ce jour-là, dans les diverses Églises des États du Roi de Sardaigne (1), les fonctions paroissiales habituelles, ou bien où l’on ferait exécuter des travaux serviles, il est certain que l’on agirait contre les ordres du Souverain et des Évêques,
(1) Jusqu’à présent, l’ordre de célébrer la fête de la Très Sainte-Suaire le 4 mai n’a pas été étendu à tous les diocèses du Génois ; comme dans beaucoup d’autres régions on observe les fêtes différemment, ainsi en quelques lieux on célèbre encore les fêtes impériales selon divers rites, comme on le voit dans les calendriers des diocèses de ce Duché et l’on commettrait un péché de désobéissance, plus ou moins grave selon les circonstances.
(p. 405)
XIII.
Si, en tout temps, les Évêques, sujets de la Maison Royale de Savoie, furent zélés afin que leurs diocésains sanctifiassent la fête de la Très Sainte-Suaire, ils ne le furent pas moins pour que les Ecclésiastiques en célébrassent la messe propre, et en récitassent l’Office, non seulement ledit jour du 4 mai, mais encore toutes les fois que cette récitation était permise dans le cours de l’année.
Et surtout l’Archevêque de Turin : ce furent eux qui poussèrent le Souverain à demander l’approbation d’un nouvel Office plus parfait que le premier ; ce furent eux qui jugèrent convenable que cet Office fût de rite double de première classe avec octave ; ce furent eux qui, le voyant composé seulement pour le temps pascal, et manquant par conséquent de diverses antiennes pour les psaumes du matin, le firent compléter, et obtinrent la faculté de réciter l’Office et de célébrer la messe de la Très Sainte-Suaire une fois par mois, en quelque jour férié non empêché, ainsi que tous les vendredis de l’année, également non empêchés.
Pour s’en convaincre, il suffit de lire les Manifestes placés en tête des éditions des Offices de cette Très Sainte-Suaire (1), et les calendriers publiés annuellement par leur ordre.
(1) On peut lire le Manifeste de Monseigneur Michel Antoine.
(406)
XIV.
Il reste à dire quelque chose au sujet de la sollicitude des Évêques, afin que tous les fidèles, avec une ferveur chrétienne, vénérassent la Sainte Relique, et profitassent des trésors spirituels qui leur étaient ouverts aux jours de sa solennelle exposition.
Ils ne tardaient pas à donner cet avis, qu’ils adressaient au Clergé et au peuple par des lettres pastorales, ou qu’ils faisaient afficher aux portes de toutes les églises de leurs diocèses sous la forme d’une notification, dans laquelle, par de ferventes exhortations, ils invitaient tous à l’adoration de la Sainte Relique.
Dans l’une de celles du 6 mars 1737, ainsi parle Monseigneur Arborio Gattinara, Archevêque de Turin :
« Pour le 4 mai Sa Majesté Royale a délibéré de consoler la piété de la Cour et de tous ses sujets, en exposant publiquement la précieuse Relique de la Très Sainte Sindone.
Nous sommes déjà persuadés que tous les fidèles sujets de notre très pieux Roi recevront avec joie la nouvelle, qui leur offre de pouvoir consoler l’impatience de leurs très ardents désirs par la vue de l’adorable Sainte Relique, que, par les circonstances des temps, on a différé d’exposer pendant 16 ans, et tandis qu’ils se disposeront à l’adorer pour mériter les effets de très signalées grâces déjà tant de fois expérimentés, ils prieront encore le Très-Haut pour le bon voyage, et le prospère… »
Il fut imprimé avant [ce texte], dans un ancien Office de la Très Sainte Sindone, publié en 1702 dans la ville de Turin, chez le libraire Giovanni Battista Fontana.
(407)
« … retour de Sa Majesté, conjointement avec la digne Compagne que Dieu lui a destinée. »
XV.
En conséquence de tels mandements, les seigneurs Curés, et les autres ecclésiastiques, s’appliquaient à disposer, par de saintes pratiques, les fidèles à la solennelle fonction, comme on le faisait aux premiers temps, lorsque la Très Sainte Sindone était vénérée à Chambéry.
C’est pourquoi on lisait ainsi dans la vie du P. Valfré citée plus haut (1) :
« Au 4 mai, jour assigné pour la fête de la Très Sainte Sindone, et davantage lorsque, en ce jour, on montrait au peuple la précieuse Relique, il l’animait à la vénérer par une singulière démonstration d’affection et de repentir de ses propres fautes ; et, pour l’amener plus facilement à ces actes, il avait coutume de faire distribuer aux pauvres d’abondantes aumônes, excitant en même temps à la Confession et à la Communion, afin que, par ce moyen, leur dévotion devînt plus fructueuse. »
Note (1) : Voyez ci-dessus, p. 379.
(408)
COMMENTAIRE X
Pèlerinage du Saint Archevêque et Cardinal Charles Borromée, de Milan à Turin, pour vénérer la Très Sainte Sindone.
I. Rien ne confirme davantage ce qui a été dit dans le commentaire précédent au sujet de la dévotion des évêques envers la Très Sainte-Suaire que le pèlerinage de saint Charles vers notre cité afin de vénérer pieusement la Sainte Relique, puisque y prirent part beaucoup d’autres évêques et personnages de grand mérite qui, soit avaient été élevés à la chaire épiscopale, soit avaient été employés dans d’importantes affaires de l’Église, comme Paleotto et Adorno. Il faut d’abord rappeler que le duc Emmanuel-Philibert, ayant entendu parler de la sagesse et de la sainteté du susdit archevêque de Milan, désirait ardemment le rencontrer et admirer de près, avec ses sujets, les exemples de vertu qui rendaient ce saint si renommé non seulement dans toute l’Italie, mais encore dans toute l’Europe catholique. Que fit-il donc ?
P409
II. Il apprit que celui-ci avait également résolu de se rendre visiter en qualité de pèlerin la Chambre de la Très Sainte-Suaire, afin d’avoir part aux grâces qu’il entendait se distribuer afin d’avoir part aux grâces que le Seigneur avait coutume d’accorder généreusement à ses fidèles ; et il avait en outre fixé son départ au 9 septembre, après la fête de la Nativité de la Bienheureuse Vierge. Le duc lui envoya donc son secrétaire, nommé Francesco Lino, qui avait également servi le saint cardinal dans cette même fonction, afin qu’en son nom il le priât de bien vouloir différer son voyage jusqu’à ce qu’il eût terminé certaines affaires d’État (1), et qu’il l’avertît du moment qu’il jugerait opportun pour se mettre en route. Saint Charles consentit fort volontiers à cette demande ; il ne songea pas alors à choisir divers compagnons animés d’un sincère désir d’accomplir le pèlerinage dans un esprit de pénitence, avec des pratiques de piété destinées à l’édification commune. Il en choisit quatorze parmi les plus fervents, dont Pingon nous a conservé les noms.
III. Pendant ce temps, Emmanuel-Philibert, soit pour épargner au saint la longueur du voyage, soit pour ne pas perdre l’occasion favorable d’avoir auprès de lui la Très Sainte-Suaire, la fit transporter de Chambéry (2) ; puis, ayant de nouveau dépêché Francesco Lino à Milan, il invita l’archevêque à se mettre en route quand bon lui semblerait.
(1) Il s’agissait de conclure une alliance avec plusieurs cantons de Suisse, dont les ambassadeurs se trouvaient alors à Turin.
(2) Voir plus haut, p. 370.
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La veille du jour fixé pour le départ, ayant réuni les compagnons qu’il avait choisis, il leur fit comprendre que le but du pèlerinage qu’ils allaient entreprendre devait être la piété et la pénitence : la piété, dans la dévotion avec laquelle ils devaient vénérer la Très Sainte-Suaire ; la pénitence, dans la détestation de leurs propres fautes et dans l’offrande au Seigneur, en satisfaction, des fatigues exigées par le chemin. Il leur expliqua ensuite comment ils devaient se comporter, quelles méditations devaient occuper leur esprit, quels psaumes ils devraient réciter en route, ainsi que d’autres prières. Le lendemain matin, après que les prêtres eurent célébré la messe et que les laïcs eurent reçu la Sainte Communion des mains du cardinal, tous furent conduits processionnellement jusqu’à la porte de la ville appelée Vercellina ; là, le cardinal lui-même prit aussi le bourdon du pèlerin (1), et après avoir donné le baiser de paix aux chanoines de la cathédrale, il se mit en route vers Turin avec ses compagnons pèlerins. Cela se déroulait en l’année 1578, le 6 octobre.
(1) Une noble et pieuse matrone turinoise se procura ce bourdon et me le fit voir grâce au très distingué professeur de rhétorique D. Arleri ; celui-ci l’avait lui-même aperçu au château de Castellinardo de la famille Priocca, encore couvert de boue.
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IV. Il existe quelque doute au sujet de l’année, du jour du départ assigné au pèlerinage de saint Charles ; pour l’année, deux raisons peuvent être invoquées : la première est que Pingon, dans la dédicace de la Sindon Evangelica aux frères évêques Lamberti, il dit : nuper (il y a peu) Serenissimus Dux noster cum Cardinalem Borromaeum excepisset ; or la date de l’impression est 1581 ; la seconde raison est que, dans certaines mémoires conservées dans la Sainte-Chapelle de Chambéry et ailleurs (1), la mission confiée au chanoine Neyton de transporter la Très Sainte-Suaire à Turin est rapportée à l’année 1579.
V. Ces difficultés sont très faibles et faciles à réfuter ; pour cela il suffit de lire l’ouvrage cité. On y reconnaît clairement que, pour les raisons exposées dans la Préface de cette œuvre (2), celle-ci ne fut remise à l’impression qu’en 1581 ; mais la dédicace précitée aux frères Lamberti se termine par ces mots : valete. Kalendis januarii MDLXXIX ; on voit donc qu’elle fut achevée à la fin de l’année 1578. De plus, tant cet auteur à la page 2 qu’Adorno à la page 68 assignent à l’année 1578 le pèlerinage susmentionné. Le très digne vicaire général du diocèse de Saluces, monsieur le chanoine Stanislao Donaudi (3), m’a obligeamment communiqué quelques extraits d’un journal de Monseigneur Taparelli, évêque de cette ville,
(1) Voir plus haut, p. 364.
(2) Voir plus haut, p. 10.
(3) Il possède une remarquable collection qu’il a lui-même réunie, composée de nombreux documents publiés et inédits relatifs à la Très Sainte-Suaire, en plus de cent volumes. Il a eu l’amabilité de me permettre d’en examiner plusieurs ; je conserverai un souvenir durable de cette faveur
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et dans l’un d’eux il est dit que ceux-ci se rendirent à Turin en 1578 afin de montrer la Sainte-Suaire à saint Charles Borromée. Cette date est également confirmée par les médailles frappées par le duc à cette occasion. Plus encore, Tonso, dans la vie d’Emmanuel-Philibert (1), rapporte que saint Charles vint à Turin peu après la mort du roi du Portugal Sébastien, ainsi qu’au moment où les sept cantons catholiques suisses conclurent une alliance avec ce duc ; per idem tempus Carolus Borromaeus Taurinum pervenit etc. (« à cette même époque Charles Borromée arriva à Turin, etc. ») ; or les événements évoqués appartiennent à l’année 1578.
VI. Quant aux mémoires mentionnées qui assignent à l’année 1579 la mission de transporter la Sainte-Suaire à Turin, il s’agit là d’une erreur du rédacteur ; cette erreur apparaît très clairement lorsqu’on observe que, dans cette même année 1579, furent placées les lettres du duc relatives à la restitution de la Sainte Relique ; et c’est à juste titre qu’elles sont rapportées à cette année-là, puisqu’il n’est guère probable qu’après le mois d’octobre — époque où le saint archevêque arriva à Turin — les Savoyards, compte tenu des neiges des montagnes qui rendaient alors les routes de la Savoie presque impraticables, aient supplié le souverain au sujet de cet objet
(1) Voir plus haut, p. 207.
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Je ne nie pas cependant qu’avant même la fin de l’année 1578 ce souverain ait fait rédiger certaines des lettres mentionnées ci-dessus, signalées dans une note marginale du livre de Pingon cité à plusieurs reprises (1) ; mais il s’agit également d’une erreur manifeste d’impression, non corrigée ensuite, consistant à leur attribuer la date du mois d’août, mois durant lequel, par hasard, il n’était encore question ni du transport de la Sainte-Suaire ni du pèlerinage du Saint.
VII. Quant au jour du départ de Milan, je ne trouve pas d’accord parmi les auteurs ; il en a fourni l’indication le traducteur latin de la lettre du P. Adorno (2), qui s’exprime ainsi : pridie quam discessuri essemus, qui erat dies dominicus nonis octobris (3) (« la veille de notre départ, qui était le dimanche des nones d’octobre »). Or, si l’on consulte le calendrier ancien en usage avant la réforme grégorienne, laquelle n’eut lieu qu’en 1582, on verra que les nones d’octobre de l’année 1578 ne tombaient pas un dimanche, mais un mardi, le 7 octobre. Le cycle solaire de cette année-là était dix-neuf, auquel correspondait la lettre dominicale E ; le jour précédant le départ ne fut donc pas le sept, mais le cinq, et ils partirent au matin du 6 octobre. Cela s’accorde avec Pingon, qui rapporte que le Saint entra à Turin VII idus octobris, soit le 9 octobre, au quatrième jour du pèlerinage (4).
(1) Sindon., p. 23.
(2) Voir Préface, p. 23, note (1).
(3) Sindon. Ev., p. 72.
(4) Ping., Sindon., p. 4.
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VIII. Ainsi, le matin du 6 octobre 1578, saint Charles se mit en route vers Turin avec ses compagnons pèlerins. De toutes parts les habitants accouraient sur le chemin pour le voir ; en particulier les mères se hâtaient de se présenter devant le saint cardinal et le suppliaient de bénir leurs enfants qu’elles portaient dans leurs bras. C’était en vérité un spectacle émouvant de voir cette troupe de vénérables personnages vêtus de brun, la tête couverte d’un voile, marcher deux par deux, les yeux baissés sur les chemins — qui, assurément, n’étaient pas alors aussi commodes qu’ils le sont aujourd’hui — récitant tantôt les psaumes pénitentiels et le saint rosaire, tantôt s’arrêtant dans de pieuses méditations ou dans des réflexions analogues aux voyages du Sauveur et des Apôtres, ou relatives à la Très Sainte-Suaire.
IX. Lorsqu’ils arrivaient au lieu fixé pour leur repos, ils se rendaient d’abord à l’église afin d’y demander pardon devant le Très Saint-Sacrement et d’y réciter les heures canoniales ; puis ils gagnaient l’auberge — qui était le plus souvent la demeure du curé ou quelque couvent, ou encore la maison de personnes pieuses — et ils prenaient une nourriture frugale composée d’aliments de carême. Le cardinal ne prenait parfois que quelques fruits et un verre de vin. Si l’on voyait qu’on lui préparait une réception trop splendide, il présentait alors modestement ses excuses et se retirait avec ses compagnons hors du village sous quelque arbre ; et grâce aux soins du susmentionné Francesco Lino, il trouvait ce qui était nécessaire et souhaitable. Pendant qu’il restaurait son corps, il nourrissait en même temps, par des entretiens spirituels, l’âme de ses compagnons.
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X. À la fin du premier jour, il s’arrêta dans le village appelé alors Trecas ; puis, le lendemain matin, après que le cardinal eut célébré de bonne heure la Sainte Messe et donné la Sainte Communion à plusieurs habitants du lieu, bien qu’il plût abondamment et qu’il fût conseillé de demeurer sur place, il ne voulut pas, à cause de l’esprit de pénitence dont il avait animé ses compagnons, suspendre son voyage ; mais marchant courageusement avec eux, il se rendit directement à Novare, puis de Novare à Caramagna, et ensuite à Verceil, sans même faire sécher ses vêtements.
XI. Il avait l’intention de dépasser cette ville afin d’éviter les réceptions honorifiques ; mais la foule nombreuse, ainsi que l’évêque qui était sorti à sa rencontre avec une grande pompe, ne lui permirent pas d’accélérer le pas ; de sorte que la nuit étant arrivée, il dut demeurer dans cette ville. Il y trouva le marquis Federico Ferrero de Romagnano Maggiormondo. Celui-ci, au nom du duc, vint le saluer avec mission de l’accompagner jusqu’à Turin et de lui rendre tout service nécessaire.
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XII. Le troisième jour, il partit de Verceil et se rendit à Cigliano ; mais parce qu’il accéléra quelque peu le pas en raison de l’imminence de la nuit, il arriva si fatigué qu’il ne pouvait plus se soutenir sur ses jambes ; il alla donc se reposer sans autre nourriture que celle prise à midi dans la résidence du prélat marquis de Romagnano. Il fut également contraint de remettre au lendemain les entretiens qu’il avait coutume de tenir après le repas du soir sur les vérités méditées durant le jour et sur celles à méditer le lendemain. Le matin, après environ une heure passée dans l’église de Cigliano à accomplir les prières habituelles, il proposa les sujets de méditation, lesquels, en ce quatrième jour, portaient tous sur la Très Sainte-Suaire ; Adorno remarque ici que les pèlerins, occupés à de telles méditations, ne ressentaient plus aucune fatigue, mais semblaient au contraire reprendre de nouvelles forces : hoc tibi perspectum esse velim nos, cum in iis contemplationibus animis versaremur, omni lassitudinis sensu caruisse ; non solum enim laborem pietas levabat, sed novas vires parabat.
(« Je veux que tu saches avec certitude que, lorsque nos esprits étaient absorbés dans ces contemplations, nous ne ressentions plus aucune sensation de fatigue ; la piété non seulement allégeait le labeur, mais elle procurait de nouvelles forces. »)
XIII. L’archevêque de Turin, Monseigneur della Rovere, ayant été averti de l’arrivée prochaine du saint cardinal, alla à sa rencontre au-delà de la Dora avec de nombreux chanoines et autres prêtres ; puis, afin d’empêcher que la foule accourue ne provoquât du désordre, deux escadrons de cavalerie prirent place au milieu des pèlerins et, les accompagnant ainsi, les conduisirent jusqu’à la porte de la ville appelée Palatina ; et en ces…
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derniers temps appelé Palais. Là, le duc, afin d’honorer la sainteté de Borromée, voulut aller à sa rencontre avec le prince Charles-Emmanuel, plusieurs évêques et de grands personnages de la Cour, et l’accueillir avec les démonstrations les plus vives d’affection et d’estime ; puis, tous disposés dans un ordre harmonieux, ils se rendirent processionnellement à la cathédrale pour rendre grâce au Seigneur ; ensuite ils gagnèrent la chapelle ducale où était alors déposée la Très Sainte-Suaire, c’est-à-dire à Saint-Laurent (qui, à cette époque, communiquait avec le château au moyen de galeries latérales), afin d’y répandre devant elle les sentiments de leur tendre dévotion. Après l’adoration, le Saint fut conduit par le duc lui-même et par le cardinal de Verceil Guido Ferrero jusqu’à l’appartement préparé pour son repos (1), tandis que les autres se rendaient dans les logements qui leur avaient été assignés.
XIII. Il semblait que le Saint, ayant les pieds très meurtris, aurait dû demeurer plusieurs jours au lit ; mais dès le lendemain matin, se levant selon sa coutume malgré de grandes douleurs, il alla célébrer la messe dans ladite chapelle et y distribua la Sainte Communion à de nombreuses personnes. Puis il se rendit secrètement à Saint Giovanni la Sainte Relique ; là, en présence de neuf évêques, elle fut déployée devant le cardinal et ses compagnons pèlerins. À cette vue, tous éclatèrent en de très abondantes larmes, et baisèrent puis rebaisèrent le très saint linge avec une telle véhémence d’affection qu’il ne fut pas possible de contenir l’ardeur du Saint, lequel désirait que le susdit Adorno, ou quelque autre personne présente, prononçât aussitôt quelques paroles en l’honneur du très saint dépôt.
(1) C’était le même magnifique appartement où avait logé Henri III de France en 1575, revenant de Pologne où, après la mort de Sigismond Auguste, il avait été élu roi ; mais ayant appris la mort de son frère Charles IX, il quitta la Pologne et retourna en France.
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XIV. Le duc, sachant qu’il serait pour le Saint une très grande consolation que la Sainte Relique fût montrée publiquement et que les Quarante-Heures fussent célébrées devant elle, donna aussitôt ses ordres afin que le vaste espace situé devant le château, sur la place voisine, se remplît de peuple. Cela ayant été exécuté avec une grande magnificence, la Sainte-Suaire fut de nouveau portée à Saint-Jean et placée sur un majestueux catafalque entouré d’une multitude de lumières ; devant elle furent célébrées les Quarante-Heures dans une prière ininterrompue. Participèrent à cette célébration, de jour comme de nuit, les grands personnages de la Cour, les chevaliers de Saint-Maurice et de Saint-Lazare, ainsi que les diverses corporations dans un ordre admirable ; et avec une telle magnificence que, de mémoire d’homme, on n’avait jamais célébré une fête plus solennelle. À chaque heure était prononcé un bref discours en l’honneur de la Très Sainte-Suaire ; Borromée y prêcha trois fois, l’archevêque de Turin trois fois également, et une fois par les autres évêques, dont on peut lire les noms chez Pingon.
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XV. Le moment approchant où le saint cardinal avait décidé de retourner dans son diocèse, le duc reçut de ses mains la Sainte Communion dans la chapelle où la Sainte-Suaire avait été rapportée ; ensuite il demeura seul avec lui pendant plusieurs heures à s’entretenir en privé. Peu après survint le prince héritier Charles-Emmanuel ; tous deux se prosternèrent aux pieds du Saint afin de recevoir sa bénédiction. Le Saint, souffrant de les voir dans cette attitude, tenta de les relever ; mais le duc, sans bouger, dit comme Jacob à l’Ange (1) : non dimittam te nisi benedixeris mihi (« Je ne te laisserai point partir avant que tu ne m’aies béni »).
Après les avoir bénis l’un et l’autre, le duc exhorta le prince héritier à prier le saint cardinal de vouloir désormais le considérer comme son fils, l’assurant qu’il l’aurait toujours pour père honoré et obéissant. Le prince, très docilement, accomplit aussitôt cette demande avec grâce et dans un esprit de religion ; et le Saint, l’embrassant avec une vive émotion, lui souhaita tout bonheur. Puis il prit congé du duc, de toute la Cour et de l’État, déclarant bienheureux les Turinois de posséder une relique aussi précieuse du Sauveur que la Très Sainte-Suaire, et d’être gouvernés par des princes si religieux et si pieux.
(1) Genèse XXXII, v. 26.
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XVI. De retour à Milan, le Saint, tout rempli de joie à cause de ces événements, raconta tout à ses proches, faisant connaître le désir qu’il avait de pouvoir retourner encore à Turin afin de donner un nouvel essor à sa dévotion, et il manifesta plus encore son affection envers la Maison royale de Savoie. En effet, lorsqu’il apprit la mort d’Emmanuel-Philibert et que son successeur Charles-Emmanuel Ier séjournait au château de Masino, il se rendit, rapporte-t-on dans une ancienne et très étendue Vie de saint Charles, sans aucun retard auprès de ce nouveau duc pour lui présenter les plus sincères témoignages de condoléances ; et avec lui il revint de nouveau dans la capitale pour vénérer la Très Sainte-Suaire.
XVII. Je trouve encore dans les documents mentionnés plus haut (1) qu’un certain Giovanni Francesco Chierico, religieux régulier appelé plus tard Carlo Bescapé, c’est-à-dire le très célèbre et vénérable évêque de Novare, accompagna le Saint à Turin afin de visiter pour la troisième fois la Très Sainte-Suaire en 1582. Plus encore, dans une très longue lettre de Feliciano Betera à Davide Padovino Bresciano, auteur de nombreux vers latins en l’honneur de la Très Sainte-Suaire, il est rapporté que le saint cardinal se rendait chaque année auprès de cette Sainte Relique : illustrissimus Cardinalis Sanctae Susannae quotannis Sanctissimam Sindonem magno pietatis ardore adiit (1).
(« Le très illustre cardinal de Sainte-Suzanne se rendait chaque année auprès de la Très Sainte-Suaire avec une grande ardeur de piété. »)
(1) Dans la susdite collection de documents de M. le chanoine vicaire général Donaudi.
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COMMENTAIRE XI
Les Souverains Pontifes accordèrent, en l’honneur de la Sainte Sindone, de nombreuses indulgences et d’autres faveurs signalées.
I. Nombreuses étant, et de nature diverse, les grâces accordées par les Souverains Pontifes aux fidèles en l’honneur de la Très Sainte-Suaire, pour une plus grande clarté j’en parlerai séparément selon l’ordre chronologique et selon la nature de ces mêmes faveurs. En commençant par celles qui concernent l’érection de la chapelle, je relève en premier lieu qu’en 1467, Paul II, à la demande du duc Amédée IX et de son épouse Madame Yolande de France, accorda volontiers que la chapelle à réédifier dans le château de Chambéry pour la conservation et en l’honneur de la Très Sainte-Suaire fût appelée par antonomase la Sainte-Chapelle. Le même Pontife accorda en outre que, outre six prêtres, deux clercs qui desservaient l’ancienne chapelle fussent ajoutés aux douze chanoines de la nouvelle, leur assignant pour leur convenable entretien les revenus de six prieurés.
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II. Plus encore, afin que cette Sainte-Chapelle fût toujours desservie avec le nombre prescrit de chanoines et d’autres ecclésiastiques, tant le loué Pontife Paul II que son successeur Sixte IV dispensèrent de la résidence certains bénéficiers, leur permettant de remplir, par l’intermédiaire de vicaires, les obligations attachées à leurs bénéfices. Toutefois, cette faculté fut révoquée en 1476 par le prélat Sixte IV, afin d’apaiser les différends survenus entre le roi de France Louis XI et Madame Yolande, sa sœur, malgré les oppositions de l’évêque et du chapitre de Grenoble ; et puisque, par suite de la diminution des revenus, le service divin venait à faire défaut dans la Sainte-Chapelle, les Souverains Pontifes Jules II, en 1511, et Léon X, en 1514, afin de le rétablir, y unirent d’autres bénéfices en compensation de ceux perdus sous le prélat Sixte IV (1).
III. Après le transfert de la Très Sainte-Suaire à Turin et son dépôt provisoire dans la rotonde de l’ancien palais, puis ensuite de façon stable dans l’actuelle Chapelle Royale, les Souverains Pontifes ne cessèrent pas, à l’égard de cette Sainte Relique, d’en promouvoir la dignité par de pieuses concessions et indulgences.
Il est vrai qu’ils ne jugèrent pas opportun d’établir une collégiale : ni dans la rotonde, tant en raison de son exiguïté que parce qu’on n’avait pas l’intention d’y conserver constamment le très saint dépôt ; ni dans l’actuelle chapelle, parce que cela aurait créé un léger obstacle aux fonctions ecclésiastiques du chapitre de la Métropolitaine ;
Note (1) :
V. État de la Sainte Chapelle de Savoie, etc. Archives.
Notes critiques
- 1476 est correctement lu : il s’agit de la révocation par Sixte IV (1414–1484) de certains privilèges relatifs aux bénéfices ecclésiastiques.
- Louis XI (1423–1483) est bien présenté ici comme frère de Yolande de France (1434–1478) ; cela est historiquement exact.
- Jules II (1443–1513) : intervention en 1511.
- Léon X (1475–1521) : intervention en 1514.
- « Metropolitana » désigne ici l’église métropolitaine, c’est-à-dire la cathédrale de Turin avec son chapitre.
P423
Néanmoins à la demande du Souverain, ils accordèrent toujours tout ce qui pouvait contribuer à l’honneur du Saint Dépôt ; c’est pourquoi cette chapelle, malgré les vicissitudes douloureuses auxquelles elle fut soumise, vit intervenir pour y célébrer les offices de nombreux ecclésiastiques zélés, parmi lesquels mérite assurément d’être nommé le chanoine Jean Mellano, théologien collégial, chapelain de Sa Majesté Royale, gardien de la Sainte Relique, etc.
Lorsqu’une fonction ecclésiastique particulière est requise, interviennent sous les ordres soit du Grand Aumônier, soit de celui qui le remplace, tous les autres Révérends Chapelains, et notamment ceux dont les noms sont inscrits au registre de la sacristie de la chapelle et qui sont actuellement les suivants :
François Michelotti, avocat ; François Regis, théologien collégial ; Claude Ravichio ; Laurent Bertini, théologien ; Dominique Giay ; Jean Riva, théologien bibliothécaire de Sa Majesté ; François Valletti, théologien et chanoine ; Jean Boldrini, avocat ; Paul Ugo ; Gaétan Talucchi, théologien ; Joseph Barroni, théologien ; Victor Cottalorda ; Henri Simonin, théologien ; Joseph Ghio, chanoine ; Charles Bertoglio, théologien ; Vincent Gioberti, théologien collégial ; François Pellico, théologien ; Jean Borelli, théologien ; Claude Grosso, théologien ; et avocat.
Note (1) :
Voir page 337.
P424
IV. En ce qui concerne les solennités instituées en l’honneur de la Très Sainte-Suaire, Jules II fut celui qui, par sa bulle du 8 janvier 1506, confirmant la confrérie mentionnée plus haut (1), approuva également que, le samedi du Saint, et que durant les deux jours suivants on honorât d’une manière particulière la Sainte Relique dans la chapelle du château de Chambéry ; puis, par une autre bulle du 25 avril de cette même année, il fixa la fête au 4 mai, après l’Invention de la Sainte-Croix.
Cette fête fut pareillement fixée à ce même jour par Léon X, au moyen d’un bref du 12 octobre 1514, non seulement pour Chambéry, mais pour toute la Savoie ; et dans un autre bref de Clément VII, du 2 juin 1530, bien que cette fête y soit également confirmée, il n’est fait aucune mention, dans ce bref, de la solennité particulière du Samedi Saint et des deux premiers jours de Pâques ; on y accorde au contraire une indulgence plénière durant la feria sexta in parasceve, c’est-à-dire le Vendredi Saint.
Enfin, Grégoire XIII, par son bref du 12 avril 1582, étendit la fête de la Très Sainte-Suaire à tous les États de la Maison Royale de Savoie, de part et d’autre des montagnes.
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V. Avec l’autorisation de cette fête, les Souverains Pontifes accordèrent également la faculté de célébrer la messe propre et de réciter l’office également propre. Le premier à accorder cette faveur fut le très souvent loué Jules II, par la bulle susmentionnée du 25 avril 1506, reproduite intégralement par Pingon dans sa Sindon Evangelica ; mais tant dans la messe que dans l’office furent bientôt introduites, par autorité apostolique, des modifications notables ; de sorte que, à l’exception des psaumes des matines et des laudes, tout fut changé. On voit certaines variantes dans un ancien Office imprimé à Chambéry en 1571 (1), et dans un Bref de Clément VIII, du 30 mai 1595, après y avoir mentionné que le Souverain Pontife Sixte V avait accordé au clergé du diocèse de Turin la faculté de réciter l’office propre de la Sainte-Suaire, certaines leçons des Saints Pères sont approuvées pour le deuxième et le troisième nocturne, à réciter durant l’octave de la fête de la Très Sainte Relique, comme le rapporte Lambentini (2) :
« cum tempore Clementis VIII exhibitae fuerint Sacrae Congregationi nonnullae lectiones intra octavam festi Sanctae Sindonis recitandae, fuerunt hae approbatae, et confirmatae per litteras Apostolicas dicti Clementis expeditas die 30 maii 1595. »
Traduction :
« Comme, au temps de Clément VIII, certaines leçons destinées à être récitées durant l’octave de la fête de la Sainte-Suaire eurent été soumises à la Sacrée Congrégation, celles-ci furent approuvées et confirmées par les Lettres apostoliques dudit Clément, expédiées le 30 mai 1595. »
VI. Vers cette même époque furent modifiées diverses antiennes, sans toutefois que l’Office eût encore été réduit à sa forme actuelle. D’après divers écrits de 1631, sous le duc Victor-Amédée Ier, on constate que dans la liturgie on faisait encore usage de l’ancienne oraison conçue en ces termes :
Omnipotens sempiterne Deus, qui in memoriam passionis unigeniti filii tui Sanctam ejus Sindonem cum expressa ipsius effigie venerandam reliquisti in terris; tribue, quaesumus, nobis, ut per virtutem ejusdem Sanctae Sindonis faciem tuam contemplari mereamur in Coelis.
Traduction :
« Dieu tout-puissant et éternel, qui, en mémoire de la Passion de votre Fils unique, avez laissé sur la terre sa Sainte-Suaire, digne de vénération avec l’empreinte manifeste de son image, accordez-nous, nous vous en supplions, que, par la vertu de cette même Sainte-Suaire, nous méritions de contempler votre visage dans les Cieux. »
Notes
(1) Voir Archives royales.
(2) De Canoniz. SS., livre IV, partie 2.
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VI. Per eumdem etc. Après 1631, à cette oraison fut substituée la suivante :
Deus, qui nobis in Sancta Sindone, qua Corpus tuum Sacratissimum e cruce depositum a Joseph involutum fuit, passionis tuae vestigia reliquisti; concede propitius, ut per mortem, et sepulturam tuam ad Resurrectionis gloriam perducamur; qui vivis et regnas etc.
Traduction :
« Ô Dieu, qui nous avez laissé dans la Sainte-Suaire, dans laquelle votre Corps très sacré, descendu de la croix, fut enveloppé par Joseph, les traces de votre Passion ; accordez-nous avec bonté que, par votre mort et votre sépulcre, nous soyons conduits à la gloire de la Résurrection ; vous qui vivez et régnez, etc. »
VII. Au sujet de cette oraison, qui se récite dans la Messe et dans l’Office, il faut observer que le pape Innocent XII, par son rescrit du 28 avril 1699, accorda une indulgence de cent jours à quiconque la réciterait avec dévotion ; mais puisque cette indulgence n’était valable que pour vingt-cinq années, elle fut ensuite renouvelée de la même manière par Clément XII, en 1734, le 4 septembre, puis par Clément XIII, en 1759, le 6 septembre, de telle sorte qu’en 1784, le 6 septembre, elle aurait dû cesser ; et puisqu’on n’en demanda pas confirmation, celle-ci devrait être sollicitée auprès de la Sacrée Congrégation, ou bien il faudrait corriger plusieurs ouvrages où cette indulgence est signalée sans qu’il soit indiqué qu’elle n’était accordée que pour vingt-cinq ans.
VIII. Dans le manifeste susmentionné de l’archevêque de Turin Antonio Vibo (1), il est indiqué que, sous Mgr Michel Bigiano, furent révisées et corrigées par le cardinal Bona les hymnes de l’ancien Office, et que cette…
Note
(1) Voir page 405, note.
P427
correction fut approuvée par la Sacrée Congrégation des Rites par son décret du 21 janvier 1673 (1).
IX. Jusqu’ici l’Office n’était propre qu’au temps pascal, dans lequel une seule antienne était récitée à chaque nocturne ; mais comme le pape Innocent XIII avait accordé au chapitre de la cathédrale de Turin la faculté de le réciter une fois par mois, et que le pape Benoît XIII, par décret du 8 avril 1727, avait permis de manière générale aux ecclésiastiques des États du roi de Sardaigne de le réciter les vendredis non empêchés par un rite double, même durant le Carême, il fallut alors composer les antiennes manquantes ; celles-ci furent ensuite approuvées par le susmentionné pontife Benoît XIII, par son Bref du 14 août 1727.
X. Tous ces Pontifes, afin d’animer davantage les fidèles à la dévotion envers notre très saint Dépôt, leur accordèrent en tout temps des indulgences tant plénières que partielles, outre celles déjà mentionnées ; en voici la série :
Jules II, par une bulle du 8 janvier 1506, accorda une indulgence plénière à ceux qui, confessés et ayant communié, visiteraient la Sainte-Chapelle de Chambéry le Samedi Saint et durant les deux jours suivants.
Note (1) :
« Il y a une erreur dans l’édition de Lambertini, lequel, à l’endroit cité, indique le 21 mai 1673. »
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Léon X, par son Bref du 12 octobre 1519, accorda une indulgence semblable, sous les mêmes conditions, à quiconque aurait visité la chapelle le 4 mai, ou se serait trouvé présent avec dévotion lors de l’exposition publique de la Sainte Relique ; ou encore, s’il n’avait pu y assister, aurait récité à ce moment-là cinq Pater et Ave selon son intention, et pour la prospérité de la Maison Royale de Savoie.
Clément VII, par un Bref du 2 juin 1530, étendit cette même indulgence à tous ceux qui auraient visité ladite Sainte-Chapelle le feria sexta de la Semaine Sainte, comme il a déjà été indiqué plus haut.
Grégoire XIII, en étendant la fête de la Très Sainte-Suaire à tous les États de la Maison Royale de Savoie, renouvela le 12 avril 1582 l’indulgence plénière du 4 mai en faveur de quiconque aurait visité l’église où était alors vénérée la Très Sainte-Suaire, ou se serait trouvé présent avec dévotion lorsque la Sainte Relique était exposée publiquement.
Clément XI, le 11 avril 1710, étendit cette même indulgence aux deux jours consécutifs suivant la fête ; toutefois cette indulgence ne fut accordée que pour vingt-cinq années.
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Benoît XIII, par Bref du 21 mars 1727, accorda une indulgence plénière à tous ceux qui, remplissant les dispositions requises, auraient également visité la Chapelle Royale de la Très Sainte-Suaire les vendredis du mois de mars, et, par rescrit du 22 octobre de l’année suivante, une indulgence de sept années à perpétuité en faveur de Sa Majesté Royale et des Princes Royaux pour chaque pieuse visite de cette même Chapelle Royale.
Benoît XIV, après avoir renouvelé par Bref du 6 avril 1743 l’indulgence plénière non seulement le jour de la fête, mais encore durant les deux jours suivants, comme précédemment, lorsque la Sainte Relique serait publiquement exposée, accorda en outre à perpétuité une indulgence de sept années, ainsi que quarante jours pour tous les vendredis de l’année ; puis, par son rescrit du 26 août 1747, à la demande du cardinal Charles-Victor-Amédée delle Lanze, archevêque de Nicée et Grand Aumônier de Sa Majesté, il accorda généreusement à tous les fidèles, moyennant la pieuse visite habituelle de la Chapelle Royale, une indulgence plénière une fois par an au choix ; et de plus aux habitants de Turin et de ses faubourgs, quatre autres fois aux jours devant être désignés par le cardinal susmentionné.
Mais quels furent précisément ces jours désignés, je n’ai pu le découvrir, en raison des recherches effectuées.
P430
Enfin, afin que la Très Sainte-Suaire fût toujours davantage honorée, les Souverains Pontifes n’hésitèrent pas à accorder que l’indulgence plénière du 4 mai fût transférée au jour où serait célébrée la fête de la Très Sainte-Suaire, lorsqu’elle ne pouvait être célébrée à sa date propre en raison de la coïncidence avec une autre fête…de l’Ascension de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Je trouve que cette faveur fut accordée à deux reprises : une première fois le 17 avril 1758 par Benoît XIV, et une seconde le 11 décembre 1779, sous le pontificat de Pie VI.
Voilà ce que j’avais à exposer selon l’ordre de l’histoire au sujet du culte rendu à notre Très Sainte-Suaire ; et je vais maintenant, dans le volume suivant, entreprendre de démontrer principalement, au moyen de toute sorte d’arguments, la vérité de cette réalité, et de montrer que la considération de cette très sainte Relique est éminemment propre à éveiller et à nourrir chez les fidèles l’esprit du christianisme, comme je me suis proposé de le faire dès le commencement.
Je soumets cependant tout ce que j’ai dit jusqu’ici, et ce que je dirai par la suite, au jugement, à la censure et à la correction de la Sainte Église Catholique Romaine.
FIN DU PREMIER TOME