Comentarii critico-archeologici – Tome II Comentarii critico-archeologici

Commentaires critico-archéologiques

sur la Très Sainte-Suaire de Notre Seigneur Jésus-Christ

vénérée à Turin

Tome II

par

Lazzaro Giuseppe Piano

Piano, L. G. (1833). Commenti critico-archeologici sopra la Santissima Sindone di Nostro Signore Gesù Cristo venerata in Torino [Commentaires critico-archéologiques sur la Très Sainte-Suaire de Notre Seigneur Jésus-Christ vénérée à Turin] (Tome II). Turin : Héritiers Bianco et Cie.

Table des Matières – Piano – tome II

Commentaires critico-archéologiques sur la Très Sainte-Sainte-Suaire de Notre Seigneur Jésus-Christ vénérée à Turin

Du père Lazzaro Giuseppe Piano
De l’ordre des Minimes, théologien,
professeur extraordinaire de philosophie,
et préfet des étudiants de l’Université royale,
par mandat de Sa Majesté.

Tome II

Turin
Chez les héritiers Bianco et Cie
1833

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LIVRE V

Preuves de la vérité de cette Très Sainte Relique tirées des circonstances particulières de ses dévots.

I.

Étant parvenus à ce terme de notre travail, auquel se rapportent les vérités historiques dont nous avons parlé dans le tome précédent, puisque nous nous disposons à traiter de nouveau un sujet déjà manié par la plume de nombreux autres écrivains, cela ne sera pas seulement pour corriger les diverses erreurs historiques dans lesquelles on voit qu’ils sont tombés, mais bien plus encore pour mettre entièrement hors de doute, avec une certitude morale, la vérité de notre Très Sainte Relique, mise en question par certains philosophes et théologiens de notre temps. Nous nous accingons donc…

Vol. II.

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…à prouver cette vérité ; et Pingone (1), Chifflet (2), Solaro (3), l’Avondo (4), et plusieurs autres auteurs de choses patries ; mais, comme nous l’avons dit dès le commencement (5), si l’on soumet à un examen rigoureux les preuves qu’ils ont produites, on s’apercevra aisément qu’elles ne sont pas de nature à convaincre l’intellect. Tous, à titre d’exemple, invoquent les Bulles et les Rescrits des Souverains Pontifes, supposant que ces documents authentiques et respectables définissent la vérité de notre Sainte-Suaire ; mais qui, en les lisant attentivement, ne voit pas que cette vérité n’y est pas définie, mais seulement supposée ? Et si ces documents signifient ces paroles, qui se lisent tant et tant de fois dans ces écrits : ut praefertur, ut dicitur, velut accepimus, sinon que les Souverains Pontifes s’y rapportent aux supplications humbles qui leur sont adressées pour obtenir des faveurs spirituelles, sans avoir en vue de définir que la Sainte-Suaire de Turin soit la Sainte-Suaire évangélique ? Ils n’ont donc pas entendu par là prouver la vérité dont il s’agit ; mais non pas dans le sens supposé par nos auteurs, selon ce qui sera dit en son lieu ; ce qui pourra être éclairci plus loin.

 (1) Sindon., pag. 9.
(2) De linteis, pag. 137.
(3) Sindon., pag. 93.
(4) Dissertaz., cit.
(5) Vol. I, préface, pag. 25 et 32.

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…en preuve la déposition de quelques savants écrivains de ces derniers siècles, comme s’il s’agissait de notre Sainte-Suaire, précisément parce qu’ils l’ont ainsi affirmé ; mais ces écrivains n’apportant aucun argument à l’appui de leurs dires, et n’indiquant pas d’autre part en quoi consiste la force de la raison alléguée, qui sera donc facile à induire à croire vraie notre Sainte Relique ? Il sera donc utile de confirmer la vérité par toute sorte d’arguments, et en même temps de montrer quelle force peuvent avoir ceux que l’on invoque communément.

II.
Ces arguments se ramènent à deux classes : les uns sont d’ordre naturel, et les autres d’ordre surnaturel ; et les uns sont intrinsèques, et les autres extrinsèques. Sont intrinsèques ceux qui se tirent de la nature même de la chose dont il s’agit, et sont extrinsèques ceux qui, lorsqu’on y joint d’autres témoignages, déduisent ou bien un très grand nombre de preuves de la vérité de la Sainte Relique ; et bien que certaines puissent sembler en elles-mêmes peu propres à la fin, cependant, considérées toutes ensemble, elles rendent la vérité certaine, de sorte que douter serait vouloir introduire dans les sciences un pyrrhonisme historique. Dans ce livre, nous parlerons des arguments intrinsèques d’ordre naturel prouvant la vérité de la Sainte Relique, et tirés des circonstances particulières de ses dévots.

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COMMENTAIRE I

Quelle force ont les qualités personnelles du Chevalier Godefroy, et de ses descendants, pour rendre persuadée de la vérité de la Sainte Relique.

I.
Chifflet, voyant que certains de Champagne et de Bourgogne mettaient en doute la vérité de notre Très Saint monument, parce qu’ils supposaient être une œuvre humaine le double portrait que l’on admire du Sauveur notre Jésus-Christ, pour dissiper toute perplexité, rappela à leur esprit ce que firent à ce sujet Godefroy premier, Godefroy second son fils, et la Comtesse Marguerite, en ces termes :
« S’il avait été notoire que cette toile fût peinte par art humain, de grâce, pourquoi Godefroy, très pieux fondateur de l’Église de Lirey, l’aurait-il déposée dans un reliquaire si précieux, orné de ses propres armoiries ? Pourquoi son fils l’aurait-il présentée devant le Roi, au Légat Pontifical, et au Pontife lui-même, lors de l’ostension publique de cette Très Sainte-Suaire ? Pourquoi Marguerite, l’ayant reçue en héritage, voulut-elle absolument la conserver auprès d’elle, malgré toutes les demandes de… »

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…Lirey, les sentences des juges, et les amendes pécuniaires ? Connaissait-elle le prix de son trésor domestique ?
« Quod si consistisset pannum illum humana manu depictum fuisse ; cur, quaeso, eam Gaufridus de Charny, Lirensis Ecclesiae piissimus fundator, tam pretioso scrinio, propriis caelato insignibus reposuisset ? Cur Gaufridus alter, Gaufridi fundatoris filius, causam illam de ostensione Sudarii, ad Regem, ad Legatum Pontificium, ad Pontificem evocasset ? Cur denique Margarita, eam Sindonem semel adepta, tam obstinate retinuisset, ut non Lirensium flagitationibus, non judicum sententiis, non multis pecuniariis ad eam restituendam muneribus cederet ? Novert illa scilicet domestici thesauri pretium ? » (1)

Mais quelle force peuvent donc avoir ces faits pour prouver l’authenticité de la Sainte-Suaire ?

II.
Quant aux images de Jésus-Christ existant sur celle-ci, elles ne prouvent certes pas qu’elles ne puissent être œuvre humaine, comme cela ne fait aucun doute, selon ce qui sera démontré en son lieu ; et il pourrait bien se faire que ce très saint linceul ait réellement servi à envelopper le Sauveur dans le sépulcre, et qu’ensuite se soit imprimée l’image de son corps ensanglanté ; aussi n’y aurait-il aucune raison de confondre ce très saint linceul avec les toiles vulgaires.

 (1) De linteis, pag. 136.

Page 10

Il est vrai que les paroles rapportées de Chifflet constituent un argument clair, à savoir que la maison de Charny se flattait de posséder un grand trésor, lequel est en effet la Très Sainte-Suaire ; mais cette opinion ne suffit pas à démontrer que l’on puisse en tirer un argument d’authenticité de la Relique, soit par égard à la toile en elle-même, soit quant aux Très Saintes images, si l’on ne peut en déduire des interrogations de notre auteur. Celles-ci ne démontrent en effet que le caractère et les circonstances du Chevalier Godefroy premier et de ses descendants.

III.
De ce qui a été dit ailleurs (1), il est évident que le susnommé Godefroy était un Chevalier d’une honnêteté parfaite, doué d’un esprit sincère de religion ; et nous le croyons à tel signe irréfragable, qu’il se souciait peu de sa bonne renommée de vouloir proposer comme vraie une Relique aussi insigne, si de sa vérité il n’en avait pas eu les preuves. Lorsqu’il se rendit en Orient, il n’y alla certes pas seul, et il ne revint pas seul en France ; mais accompagné de beaucoup de gens, qui pouvaient rendre témoignage de ce qu’il avait obtenu de la Très Sainte-Suaire. Tardif, ou trop bon, seraient les imposteurs, surtout en traitant de choses de religion, et plus particulièrement de Saintes Reliques. Et combien d’exemples n’en avons-nous pas dans les histoires ecclésiastiques ?

 (1) Tome I, livre III, chapitre VII, page 261.

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Ainsi le rapporte Baronius pour les années 386 et 1027, que certains ayant fait passer pour vraies certaines fausses reliques, la fraude fut bientôt rendue manifeste, au grand dommage des auteurs. Quand bien même Godefroy n’eût été en rien distinct des autres Chevaliers de son temps, il n’aurait pourtant pas pensé, pour sa seule honnêteté, proposer comme vraie la Très Sainte-Suaire, s’il ne l’avait pas prudemment crue ; lui qui, en toute circonstance, a montré un esprit de très pure religion ?

IV.
Qu’on ne dise pas que, dans le tumulte de la guerre, il n’était pas facile à Godefroy de se procurer en Orient des documents authentiques sur la vérité de la Sainte Relique ; puisque premièrement ne nous sont pas connues les circonstances particulières de son précieux achat ; et en second lieu, quand bien même, au milieu des armes, il serait parvenu à la possession, il savait bien que, pour acquérir la renommée de Chevalier vaillant et religieux, il ne suffisait pas, selon l’opinion de ces temps-là, de montrer sa valeur contre les infidèles, mais qu’il fallait encore donner quelque témoignage de sa piété religieuse en rapportant en Occident quelque relique authentique du Sauveur ou de l’un des principaux Saints ; et par conséquent il n’aurait pas négligé de se munir des preuves de l’authenticité dont il est question. Quelle attention n’employaient pas les Latins…

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…lors du sac de Constantinople survenu en 1204, pour s’assurer de la vérité des reliques arrachées de force aux mains des Grecs ? Parmi les nombreux exemples, nous avons celui de la tête de Saint Mammès, pour prouver la vérité de laquelle il ne suffit pas de l’inscription sur le cercle d’argent qui l’entourait, mais l’on exigea un plus grand nombre d’attestations de plusieurs ecclésiastiques, et l’on envoya quelques-uns au monastère construit en l’honneur du Saint par l’Empereur Isaac, afin d’en tirer des preuves jurées (1). Celui qui, dans les combats, garde courageusement le sang-froid et la présence d’esprit, comme ces savants, propres à un vrai militaire chrétien, n’est pas au plus haut degré ignorant ; il ne laisse pas échapper de vue ce qui peut être nécessaire à l’obtention de la fin. Qui pourrait donc supposer avec quelque fondement que Godefroy n’ait pris aucun soin de se procurer des preuves de la vérité de la Très Sainte-Suaire ? Il savait fort bien que, pour autant qu’il fût un Chevalier d’honneur, sa parole ne suffisait pas, puisqu’il s’agissait d’une affaire d’une telle relation avec la religion.

V.
Qu’il en ait apporté, des arguments non douteux, cela apparaît encore plus clairement par l’engagement pris après la mort de son fils Godefroy II, Chevalier lui aussi d’une honnêteté parfaite, afin que la Très Sainte-Suaire fût montrée…

(1) Fleury, Histoire ecclésiastique, année 1204.

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…comme on l’a dit, solennellement au peuple dans l’église de Lirey. Au milieu de la multiplicité des affaires de guerre ou de paix, parmi lesquelles se trouvaient les Godefroy, si ces preuves avaient manqué, cela aurait été mal à propos qu’elles fussent présentées au Cardinal Pierre de Luxembourg, Légat de Clément VII, et auprès du Roi de France, Charles VI, pour obtenir la faculté de l’ostension publique susmentionnée sans le consentement de l’Évêque diocésain. Et ce Cardinal, ne pouvant ignorer les règles de l’Église, n’aurait jamais accordé une telle chose si le Chevalier Godefroy ne lui avait pas présenté les preuves de l’authenticité de la Relique, et s’il n’en avait pas été lui-même persuadé. Chacun sait d’ailleurs que, s’agissant de questions ecclésiastiques, ce fut toujours la coutume des Rois de France, comme de tout autre Souverain, fils de l’Église catholique, de ne rien décider sans l’avis des Évêques et des Canonistes ; aurait-on donc permis ladite faculté d’exposer publiquement la Très Sainte-Suaire sans être informé de son authenticité ? Il est vrai que l’Évêque de Troyes, Pierre d’Arcis, obtint la révocation du permis royal vers 1390 (1) ; mais cela ne suppose pas…

 (1) À cette époque, le susnommé Roi Charles VI n’était plus en pleine possession de sa raison, étant devenu fou vers l’année 1392, cinq ans environ avant sa mort survenue en 1422.

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…un défaut de preuves ; mais bien plutôt que l’Évêque, ayant peut-être considéré que l’Église de Lirey relevait de sa juridiction, crut lésée l’autorité épiscopale, que ni le Roi ni ses Conseillers n’entendaient violer.

VI.
Mais quel argument de la vérité de la Sainte Relique ne se tire-t-il pas de la conduite constamment tenue par la très illustre matrone Marguerite de Charny ? En premier lieu, ayant eu entre les mains la Très Sainte-Suaire, parce qu’elle voyait que, dans l’église de Lirey, elle se trouvait en danger d’être volée ou profanée, sans aucun égard pour les cris élevés contre son honneur, elle protesta qu’elle ne l’aurait jamais restituée si l’on ne construisait pas auparavant, dans ledit lieu, pour la garde sûre du Très Saint Dépôt, un solide château, et qu’elle aurait fait cela, si elle n’en avait pas été empêchée par les difficultés du temps. Or, si elle s’était seulement crue en possession d’un grand trésor, sans autres preuves très convaincantes, il lui aurait été aisé de souffrir que sa réputation fût atteinte, elle qui était très jalouse de celle-ci, au point de presque mépriser ce que son mari Humbert avait reçu en dépôt, et qui avait solennellement promis la restitution à la simple demande des Chanoines de ladite église, obligeant en outre à cette restitution tous ceux entre les mains desquels…

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…quelles auraient été, pour quelle raison, venues la Sainte-Suaire ? Telles étaient les paroles de la charte d’Humbert (1) : sanctae spondemus nostro nomine, omniumque in quorum manus nostra causa venire possunt, nos illam eidem Ecclesiae restituturos, sedatis Franciae tumultibus, et quoties dicti nostri Cappellani repetierint.

VII.
Bien que la pieuse Comtesse sût que la Sainte Relique n’avait été déposée par son aïeul que dans l’église de Lirey, et que, pour cette raison, elle ne pouvait pas toujours en disposer selon l’esprit de religion de sa maison, elle n’aurait cependant pas, pour cette raison, refusé de la conserver avec les autres objets sacrés, si quelque léger doute sur son authenticité avait pu naître dans son esprit ; d’autant plus qu’elle était pleinement informée de l’opposition des Évêques de Troyes ; et en cette occasion, en cherchant à préserver intacte son honorabilité, elle fuyait encore la très longue querelle intentée par les Chanoines de Lirey devant la curie de Dôle et de Besançon, querelle qui dura plusieurs années avec de lourdes dépenses ; sachant bien que, si lesdits Chanoines exposaient que, par la privation de la Sainte-Suaire, le concours des fidèles venait à manquer à leur église, et qu’avec lui venaient à manquer les aumônes, dont ils avaient besoin pour le service divin, dans un village petit et par nature pauvre, la Comtesse…

 (1) Tome I, livre III, commentaire IX, page 289.

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…outre qu’elle avait déjà beaucoup dépensé dans la querelle, donna par trois fois aux Chanoines une légère somme en supplément desdites aumônes ; ce qu’elle n’aurait jamais fait en des temps de guerres désolatrices, au milieu de dangers continuels pour aller ici ou là, et en s’exposant à un grave péril de mort, si elle avait cru qu’il s’agissait seulement de retenir auprès d’elle un monument ancien, sans être assurée de son inestimable valeur, et sans en avoir des preuves irréfragables.

VIII.
La force de cette argumentation s’accroît encore, si l’on réfléchit à ce qui arriva à ladite Comtesse lorsqu’elle se rendit en Savoie, laissant en don à nos Princes la Très Sainte-Suaire. Cela fut compris par les Chanoines de Lirey comme une prétention de leur part à toujours conserver un droit positif sur la possession de la Sainte Relique ; c’est pourquoi ils eurent recours à l’Autorité ecclésiastique de Besançon, qui fit lancer l’excommunication contre ladite dame, et contre son secrétaire Philibert Théobald, s’ils ne restituaient pas à leur église le Très Saint Dépôt. Or, on ne devait pas penser que cette censure aurait été lancée à l’encontre d’une personne d’une si grande piété et religion, telle était notre noble matrone, surtout en un temps où l’on voyait de temps à autre dans cette vie même les tristes effets de la perte des biens, de graves maladies, et de morts soudaines, selon ce que rapportent presque toutes les histoires ecclésiastiques. Ce ne fut donc pas pour cela qu’elle céda aux instances des prélats Chanoines ; et pourquoi ? Parce qu’elle savait…

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…avec une certitude toujours plus grande, posséder dans la Sainte Relique un véritable trésor, et comme une chose qui lui appartenait, elle pouvait en disposer selon ce qu’elle jugeait être une plus grande gloire de Dieu.

IX.
Et précisément parce qu’elle était libre de conserver auprès d’elle le Très Saint monument, et qu’elle avait des preuves certaines de sa précieuse valeur, elle sut amener les Ducs Ludovic et Anne à lui accorder de bon gré ce qu’ils désiraient ardemment. Et cela fut accueilli de leur part avec des marques d’estime et d’amour (1), en vertu de leur adhésion aimante ; et elle obtint en outre la libération de son fils le Marquis de Pallia des mains des Barbares (2). Tant le père Godefroy II, que son mari Humbert, ayant été honorés avec reconnaissance du Collier de l’Ordre Suprême (3), quels sentiments de reconnaissance envers les Princes de Savoie n’aurait pas dû nourrir dans son cœur notre noble matrone pour de si grands bienfaits ? Quelle occasion n’aurait-elle pas désiré avoir pour pouvoir leur attester par des faits ladite reconnaissance ? Et néanmoins, si Dieu n’était pas celui qui, par le prodige manifeste de l’immobilité du linceul portant la Très Sainte-Suaire (4), donnait à connaître qu’il voulait la…

 (1) Tome I, livre III, commentaire X, page 301.
(2) Ibid.
(3) Ibid.
(4) Tome I, commentaire XI, page 307.

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…voir à l’avenir déposée auprès des mêmes, la pieuse Comtesse n’aurait pas été exhortée à agir ainsi par son fils le Marquis de Pallia (1) susnommé, ni n’aurait-elle certainement été de nouveau portée à la transporter en Bourgogne pour la conserver auprès de soi. Il faut donc dire qu’elle était assurée de l’authenticité de la Relique, et que, si elle en fut privée, son cœur en souffrit une douleur amère.

 (1) Tome I, livre III, commentaire XI, page 312.

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COMMENTAIRE II

Une preuve non moins forte de cette vérité peut être tirée du caractère des Princes de Savoie, et en particulier de leur amour paternel pour le bien de leurs sujets.

I.
Tous conviennent que, pour prouver l’authenticité des reliques, il faut avoir un soin particulier quant au témoignage des personnes les plus respectables du lieu où elles sont vénérées. Une telle règle fut prescrite par les Pères, et fut constamment pratiquée dans l’Église catholique ; ainsi, à titre d’exemple, on lit dans la vie de Saint Martin qu’ayant consulté les principaux personnages d’un pays proche de Tours, qui lui paraissait posséder un corps vénéré par beaucoup comme appartenant à un martyr, et ne pouvant tirer de leur témoignage aucune conclusion positive, il se tourna vers Dieu par la prière, et Celui-ci, par une apparition miraculeuse de la personne vénérée, lui fit connaître l’erreur du peuple (1). Ainsi encore Saint Grégoire le Grand, répondant à Saint Augustin, Apôtre de l’Angleterre, au sujet de…

  • Sulpice Sévère, Vie de Saint Martin, chapitre VIII.

Page 20

…la vénération rendue par le peuple à un corps qu’il croyait, sans preuves suffisantes, être celui de Saint Sixte martyr ; parmi les autres avertissements qu’il donna sur ce point particulier, il suggéra de demander quels étaient les sentiments des plus anciens et des personnages distingués du lieu, en cherchant à savoir de leur part quelle certitude il y avait du martyre dudit Saint (1). De même, lors de l’Invention des Saints Gervais et Protais, Saint Ambroise tint grand compte du témoignage des personnes les plus respectables parmi les fidèles ; nunc sensus reputant audivisse, etc. (2). Nous voyons donc prescrit dans le quatrième Concile de Milan d’interroger les autres témoins dignes de foi, tels que les principaux de la cité, ou du lieu où se trouve quelque relique, afin d’en reconnaître la vérité et la légitimité du culte : testes praeterea conquirantur, qui testimonium dent antiquae, constantisque traditionis (3).

II.
Or, quels témoins pourraient être plus dignes de foi que nos Princes, qui en tout temps se sont signalés par une honnêteté consommée, et qui, par leur esprit de religion, auraient plutôt perdu leurs États que de les souiller par quelque mensonge ? Mais ces Souverains, instruits par la maison de Charny, et en particulier…

 (1) Epist. S. Gregor. Magn., liv. II, épître 64 ad 9.
(2) Tome I, page 22.
(3) Partie I, chapitre II.

Page 21

…par la Comtesse Marguerite, et par son fils le Marquis de Pallia, des particularités relatives à la Très Sainte-Suaire, la reconnurent toujours pour elle-même, ce qu’avait compris Joseph d’Arimathie en enveloppant le corps ensanglanté de Jésus-Christ. S’ils avaient pu en douter le moins du monde, se seraient-ils jamais donné tant de peine, autant qu’ils le firent, pour en entrer en possession ? Il leur coûtait assurément beaucoup, à leur cœur, de voir la Comtesse de Charny privée de ce trésor ; mais parce qu’ils étaient certains que, l’ayant en vertu d’un droit acquis, ils en seraient enrichis de tout bien plus grand encore, tant pour eux-mêmes que pour leurs sujets bien-aimés, ils brûlèrent du désir d’en faire l’acquisition, d’autant plus qu’avec toute raison on pouvait penser qu’il appartenait plutôt à leur maison ; et ils rendirent grâce au Seigneur que, par le prodige rapporté de l’immobilité du linceul portant la Très Sainte Relique, la noble matrone eût été persuadée que telle était sa volonté, et qu’elle leur en fit un don généreux, comme elle le fit effectivement.

III.
Supposons un instant qu’ils n’eussent pas été plus que sûrs de la vérité de la Très Sainte Relique : auraient-ils fait tant de dépenses, qu’ils en firent encore, pour édifier en son honneur de somptueuses chapelles, pour les orner de précieux objets, et pour que, en même temps, elle fût soigneusement gardée et solennellement desservie par un bon nombre de prêtres choisis ? Chacun…

Page 22

…sait combien devaient être tenues les recettes de l’État, et surtout à l’époque où, avec la Savoie, ils ne possédaient qu’une petite partie du Piémont. Auraient-ils jamais prodigué, pour une Relique douteuse, tant de sommes qui, en ce cas, auraient été bien mieux employées aux besoins publics ? Ne sont-ce pas à ces frais qu’ils établirent la Sainte Chapelle de Chambéry en Collégiale, pour honorer davantage la Très Sainte-Suaire (1), ce qu’ils firent tous les ans ; et ce faisant, ils se montrèrent nos Souverains généreux, non par de simples supplications ou pour obtenir de nouveaux revenus, ou parce qu’ils avaient accru le nombre déjà grand des serviteurs, mais afin que, par un acte de généreuse bienfaisance, ils suppléassent par des subsides pécuniaires au défaut des revenus des bénéfices ecclésiastiques, en raison des fréquents dommages causés à ceux-ci par la soldatesque ennemie ou par l’inclémence des saisons ; et nous avons de tout cela des preuves non douteuses dans les documents conservés dans les archives de ladite Collégiale (2). De ces faits il ressort encore que ces mêmes Souverains pourvoyaient à tous les besoins. S’il avait été possible de douter raisonnablement de l’authenticité de la Relique, pour la conservation et l’honneur de laquelle avait été érigée la Collégiale, comme il a été dit, qui aurait jamais donné…

 (1) Volume V, tome I, livre IV, commentaire V, page 362.
(2) État de la Sainte Chapelle de Savoie, etc., Archives.

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…la moindre sollicitude pour en promouvoir le décorum ? Chacun aurait au contraire désiré qu’elle tombât en décadence, ou qu’elle fût transférée dans une autre église plus vaste et plus commode pour les fidèles (1), comme cela se produisit lorsque la Sainte Relique fut transportée à Turin, et qu’ensuite l’Évêque déclara la cité de Chambéry, et par conséquent ladite Collégiale, la Sainte Chapelle transférée dans l’ancienne église des Franciscains, érigée en Cathédrale.

IV.
Les raisons qui pouvaient porter nos Souverains à n’épargner aucune dépense non nécessaire seraient encore accrues si l’on considérait les circonstances de leurs États. Ceux-ci, confinant à l’Italie, et situés entre deux grandes Puissances, à savoir l’Allemagne et la France, nos Souverains durent toujours prendre part à tous les conflits entre ces Puissances ; c’est pourquoi ils virent souvent leur pays devenir le théâtre de guerres dévastatrices. Et ce n’est pas pour cette seule raison qu’ils eurent à souffrir, tant à l’époque de Charles III, de Charles Emmanuel I, de Victor Amédée I, et de Victor Amédée II…

 (1) La Sainte Chapelle de Chambéry n’est pas capable de contenir beaucoup de personnes, étant longue seulement de trente-cinq pas ordinaires, et large de vingt-deux, dont au moins un tiers était occupé par les sièges des Chanoines et des chantres dans le presbytère.

Page 24

…sans parler des dernières guerres causées par la Révolution française ? À ces guerres il faut ajouter les discordes civiles déchaînées en Savoie et dans le Piémont à l’occasion des Régences dues à la minorité des successeurs au trône, et aux années les plus difficiles lors de l’acquisition de la Sainte Relique. De semblables guerres civiles, dont nous avons des exemples sous Amédée V, Philibert I, Charles II, et François Giacinto, réduisirent à de graves détresses toute condition de personnes ; et pour cela nos Princes ne cessèrent pas de promouvoir davantage encore la dévotion envers la Très Sainte-Suaire, sans pardonner aucune dépense pour le soutien des ecclésiastiques spécialement affectés au culte, ni pour la construction de somptueuses chapelles en l’honneur de ladite Relique, ni pour les enrichir de précieux ornements. Ils auraient été assurément bien mal avisés de prodiguer tant de sommes pour une Relique dont ils n’auraient pas eu les preuves les plus convaincantes d’authenticité.

V.
D’autant plus qu’ils ne se bornèrent pas à payer les dépenses susdites, mais qu’ils instituèrent encore chaque année la solennelle ostension de la Sainte Relique. Pour juger de la valeur de celles-ci, il ne sera pas hors de propos de rappeler ce qui a été dit du magnifique apparat avec lequel s’exécutait cette exposition annuelle (1). Pouvait-on…

 (1) Volume V, tome I, livre IV, commentaire VIII, page 390.

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Fallait-il peut-être mieux orner le Dôme, ou la Chapelle Royale du Très Saint Suaire, ou le Pavillon Royal ? Quel nombre, pour ainsi dire immense, de flambeaux ne brûlait-il pas en ces trois lieux ? Et combien de fois ne montrait-on pas la Très Sainte Relique à des personnages distingués, qui, venus de pays lointains, s’étaient rendus à ce lieu dans le seul but de la vénérer ; ou bien à l’occasion où nos Souverains traitaient quelque affaire de paix ou de guerre ; ou encore lorsqu’ils traversaient ces États ? Ainsi se rendit à Chambéry le Roi de France, qui, à pied et vêtu en pèlerin, se rendit de Lyon à Chambéry pour l’accomplissement d’un vœu, dont on parlera en son lieu. S’y rendit également François-Étienne, duc de Lorraine, qui, ayant épousé la célèbre Impératrice Marie-Thérèse, fut reconnu lui aussi Empereur d’Allemagne sous le nom de François Ier (1). Nous trouvons pareillement qu’ils se rendirent…

 (1) Je ne trouve ailleurs mention de cet événement que chez Pier Antonio del Borghetto, dans un discours prononcé dans la cathédrale de Turin (Orazioni sacre, Milan 1759). Il se trompe toutefois dans l’orateur et dans la date, puisqu’il devait s’agir de Marie-Thérèse, épouse de notre Roi Charles, époux de Marie-Louise de Lorraine, née le 21 février 1736, et cet Empereur mourut en 1765 ; et il aurait dit cet orateur : « Avant eux, on a cru, montré, que ces bienheureux…, les deux premiers Français, l’un Roi de France, l’autre Empereur… »

Page 26

…en privé la Très Sainte-Suaire le 3 juin 1722 au Cardinal Acquaviva, lors de son retour à Rome depuis Lisbonne, et à divers autres Princes et Princesses (1), non seulement cette année-là, mais encore en beaucoup d’autres, ce qui aurait été chose importune et fastidieuse. Or, dans toutes ces mêmes ostensions privées et fréquentes de la Très Sainte-Suaire, on n’épargnait pourtant aucune dépense, afin que rien ne manquât au décorum requis, et que l’on témoignât toujours un plus grand respect envers la vénérable Relique ; et dans tant de besoins où se trouvait souvent l’État, auraient-ils jamais, nos Princes, prodigué de si grandes sommes, eux qui avaient à cœur le bien de leurs sujets, s’ils n’avaient pas été très assurés de la vérité du très saint signe ?

VI.
Qu’on ne dise pas non plus qu’ils crurent la Sainte Relique parce que les premiers Souverains brûlaient d’un ardent désir de la posséder ; car ces Princes furent peut-être très enclins à la croire authentique, parce qu’ils avaient pour cela l’exemple de Louis XI, roi de France, dont ils suivaient plus volontiers l’affection que…

 (1) Voir dans nos archives le procès-verbal rédigé à cette occasion.

Page 27

…l’extrême dévotion de ce Monarque pour les saintes Reliques. Il s’en procurait de toutes parts, et acceptait volontiers celles que lui offrait Bajazet, second Empereur de Constantinople, à condition qu’il lui livrât entre les mains Zizim, son frère, réfugié chez les Chevaliers Rhodigiens (1) ; lorsqu’il en recevait ensuite quelqu’une de particulière, il la gardait toujours près de lui, l’embrassait, en usait autant qu’il le pouvait pour des actes de piété et de religion. Or le duc Louis, son successeur Amédée IX, son épouse Yolande de France, Philibert Ier, et Charles Ier, qui furent précisément les Souverains sous lesquels on commença à vénérer en Savoie la Très Sainte-Suaire, et sous lesquels fut édifiée dans le château de Chambéry la Sainte Chapelle pour la conserver et l’honorer, brûlaient souverainement de montrer, par des faits, leur attachement audit Roi de France ; c’est pourquoi, par leur autorité, furent apaisées les turbulences survenues en Savoie de la part des principaux Chevaliers, qui voulaient que la succession au trône n’échût pas au premier-né de Louis, c’est-à-dire Amédée, mais à son troisième fils Philippe (2). Le dit Amédée, par ailleurs beau-frère de Louis XI, avait en outre un besoin extrême de sa protection pour mettre fin aux contestations entre la…

 (1) Philippe de Commynes, Mémoires, livre IV, chapitre IV.
(2) Giovanni Botero, Vie de Louis.

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…Duchesse Yolande, son épouse, créée Régente (1), et les Princes du sang jugés aptes à la Régence. Les mêmes circonstances eurent lieu sous Philibert Ier, pendant la minorité du Comte de Romont, et de Bresse, et l’Évêque de Genève se prétendit aussi régent, en concurrence avec la susdite Duchesse veuve. Voyant donc, comme on le dit, certains, et voyant donc ces Princes, que Louis XI était entièrement dévoué au culte des saintes Reliques, puisque la chose était en soi louable, ils voulurent l’imiter en entrant dans ses sentiments et ses affections ; et de cette imitation ne naquit pas, comme on le suppose légèrement, l’authenticité de la Très Sainte-Suaire. En effet, s’étant succédé, suivant l’opinion de leurs ancêtres, ils ne prirent pas tant la peine d’examiner quels étaient les fondements de cette authenticité.

VII.
Une telle opposition, suggérée par un esprit peu respectueux de la mémoire de nos anciens Souverains, est privée de tout fondement, puisqu’elle ne repose, autant qu’on le sache, sur aucun document digne de foi. Il est en revanche hors de doute que, dans les délibérations relatives au gouvernement de leurs États, ils suivaient l’avis de leurs Conseillers, comme il ressort des expressions employées dans les chartes publiques (1) ; Princes très religieux qu’ils étaient, et en particulier Amédée IX, inscrit au nombre des Saints, ils eurent dans leurs actions particulières, et en matière de religion, des conduites propres à leur caprice ?

 (1) Anton Friedrich Büsching, Géographie du Duché de Savoie.

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Mais on voit bien que la conduite de Louis XI à l’égard des reliques n’était pas l’effet d’une véritable piété, mais bien d’une crainte extrême de la mort ; c’est pourquoi il cherchait à obtenir, par l’intercession des Saints, le prolongement de ses jours ; d’où, s’étant répandue la renommée des nombreux miracles de Saint François de Paule, le Souverain Pontife Sixte IV l’exhorta à se rendre en France, espérant qu’il serait miraculeusement guéri de ses graves infirmités (2). Qui donc aurait conseillé à nos Princes de l’imiter ? Comment auraient-ils été incités à suivre cet exemple, rendu ridicule par les écrivains, quand même quelqu’un, par une politique mal comprise, leur aurait suggéré de l’imiter ?

  • Nous ne trouvons, parmi les autres, aucun exemple de l’instrument du duc Louis en faveur de la Collégiale de Lirey, rapporté au tome I, livre III, commentaire V, page 247.

(2) Saint François de Paule répondit aux députés du roi de Naples, auxquels Louis XI s’était d’abord adressé pour obtenir son dessein : « Qu’il ne tenterait pas Dieu, et qu’il ne pouvait entreprendre un voyage de quatre cents lieues pour satisfaire des personnes qui ne voulaient rien d’autre qu’un miracle, avec des visées basses et humaines. » Sur l’ordre du Pontife, le Saint étant arrivé au château de Plessis, et ayant été prié par le roi Louis d’obtenir sa guérison, il répondit : « Que la vie des rois a son terme comme celle des autres hommes, et qu’au lieu de prétendre que Dieu veuille en cela changer ce qu’il a une fois établi et qui est immuable, il n’y avait d’autre parti à prendre que de s’y soumettre » (Fleury, Histoire ecclésiastique, année 1483).

Il lui obtint toutefois de Dieu la résignation demandée, et la grâce de finir ses jours avec de saintes dispositions.

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VIII.
Bien que parfois nos Ducs aient cherché à capter l’affection du Roi Louis, afin qu’il les protégeât dans les affaires publiques, ils étaient cependant bien éloignés de chercher à se procurer des Reliques de Saints ; ils auraient plutôt fait don de celles qu’ils possédaient principalement, et en particulier de la Très Sainte-Suaire, qui, par la double image de tout le corps de Jésus-Christ formée avec son propre Sang, n’a pas son pareil dans tout l’orbe catholique ; mais on ne voit pas, dans les monuments historiques, qu’ils aient eu quelque engagement particulier à se rendre favorables au Roi de France. Ils avaient plutôt le Duc de Bourgogne pour appui, puisque Philibert Ier, en épousant Marie, sa fille unique et héritière, aurait, avec le temps, fait passer les États de cette maison sous celle de Savoie. De sorte que la Duchesse Yolande se lia avec le Duc de Bourgogne, et ne s’en détacha que lorsqu’elle vit…

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…que cette alliance devenait extrêmement dangereuse, et par conséquent pour tout l’État (1).

IX.
D’autre part, quand est-ce que Louis XI se montra si dévot envers les saintes Reliques ? Ce fut précisément dans les derniers mois de sa vie, terminée en 1482 ; mais dès 1467 avait été obtenue du Souverain Pontife l’érection de la Sainte Chapelle en Collégiale, quatorze ans avant encore de ce temps, c’est-à-dire en 1453, bien avant qu’il ne fût dévot au point de faire don de la Très Sainte-Suaire, c’est-à-dire huit ans avant le règne dudit Louis. Vaine est donc l’objection de nos adversaires, et d’autant plus vaine que l’attention constante de toute personne pourvue de mœurs religieuses, telles qu’étaient assurément lesdits Souverains, était de ne pas proposer à la vénération publique des Reliques douteuses.

 (1) Giovanni Botero, Vie de Philibert, cité.

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COMMENTAIRE III

Le culte rendu constamment par les peuples à la Très Sainte-Suaire est une preuve de sa vérité.

I.
Bien que l’opinion populaire ne puisse, en aucune circonstance, être une preuve sûre de vérité, néanmoins, lorsqu’il s’agit de choses de fait, une force telle lui est reconnue, que l’on a jugé pouvoir tenir pour authentique une relique, lorsqu’elle a été reconnue comme telle pendant l’espace ininterrompu de trente années, et durant tout ce temps publiquement vénérée par tous. Ce sentiment donna lieu à certains de consulter la Sacrée Congrégation des Rites afin de comprendre si, en réalité, un culte continu pendant ledit temps pouvait servir de fondement pour reconnaître comme vraie une Relique, en l’absence d’autres preuves, et pour continuer le culte par la récitation de l’Office et la célébration de la Sainte Messe (1).

II.
La réponse de ladite Congrégation, en date du 5 juillet 1698, fut véritablement négative, et elle devait…

 (1) Jean-Michel Cavalieri, Commentaires sur les décrets authentiques de la Congrégation des Rites, tome I, page 146.

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…être néanmoins comprise selon la vertu des saints canons, qui prescrivent quarante ans, afin qu’une coutume ait force contre le droit ecclésiastique, comme dans la seconde Bulle de Pie V, publiée en l’année 1568, d’où l’on peut tirer pour l’avenir, en matière de si grande importance, une règle digne d’attention concernant la coutume immémoriale ; cependant, selon la règle commune des jurisconsultes, ne devant pas, sans motif, supposer un défaut ou un délit dans l’introduction d’un culte (1), il n’y avait pas de difficulté, avant même l’intervention pontificale, à continuer de reconnaître comme authentique une relique vénérée par un culte public de tous, sans contradiction, pendant l’espace de trente ans. Ce qu’il faudrait dire a fortiori si la vénération avait été constante non pas pendant trente, ni pendant quarante, ni pendant soixante, ni même pendant cent ans, mais pendant de nombreux siècles, encore malgré tous les efforts des hérétiques pour jeter le discrédit sur ladite Relique et faire perdre son culte. Tel est le cas de la vénération rendue à la Très Sainte-Suaire.

III.
Jusqu’au temps où elle fut déposée dans la Collégiale de Lirey, on accourait de toutes parts pour la vénérer, ainsi que les peuples voisins (2), et cette vénération continua, malgré les oppositions des Évêques de Troyes…

 (1) Cavalieri, ouvrage cité, tome II, page 198, De festis et consuetudine.
(2) Voir ci-dessus, tome I, livre IV, commentaire II, page 332.

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…ne fût pas suspendue l’exposition publique (1). Les contradictions introduites devaient certes rendre pour le moins douteuse l’authenticité et diminuer l’estime dans l’esprit des fidèles ; mais il se produisit tout le contraire : on tint toujours davantage pour vraie la Suaire de Notre Seigneur Jésus-Christ, et pour telle précisément qu’elle fut achetée par Joseph d’Arimathie pour envelopper le très saint corps, et c’est ainsi qu’on la vénéra de tous, bien qu’elle ne fût pas exposée publiquement.

IV.
Il est certes vrai, comme le rapporte Chifflet, que la vénération envers cette même relique diminua sensiblement à la suite des contradictions évoquées : his ita constitutis sensim minui coepit religio erga sacrum linteum (2) ; mais il ajoute aussitôt après que les habitants de Troyes la considéraient comme un linge peint : pro panno depicta habita (3), et que pour cette raison on lui refusa les honneurs dus : indigni erant Trecenses divino dono, cui fidem, cultumque omnem derogaverant (4) ; ce qui, pour concilier ces faits avec ce qui a été dit, s’explique par les efforts des chanoines de Lirey pour récupérer la Très Sainte-Suaire, et par l’amère affliction de tout le diocèse de Troyes causée par la privation…

 (1) Voir tome I, livre III, commentaire IX, page 286.
(2) De linteis, page 102.
(3) Ibid., page 119.
(4) Ibid., page 103.

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…de celle-ci ? Se seraient-ils jamais tant employés au rachat de la très sainte Relique, et les écrivains auraient-ils jamais déploré dans leurs écrits le sort malheureux de ladite Diocèse pour avoir perdu un si précieux monument de la Passion et de la mort du Sauveur, si, au temps où elle se trouvait dans la province de Champagne, c’est-à-dire durant l’espace de soixante-quatre ans, elle n’avait pas été regardée comme Relique authentique et vénérée par tous les fidèles de ces contrées ?

V.
La vénération qui lui fut rendue ensuite en Bourgogne pendant trente-quatre ans, jusqu’en 1462, c’est-à-dire cent seize ans encore avant la susdite Bulle de Pie V, fournit une preuve assez convaincante de la vérité de cette Relique et du culte même qui lui était rendu, puisque celui-ci était rendu à la même époque en Champagne. Si les précédentes altercations entre les Évêques de Troyes et la Collégiale de Lirey avaient porté non seulement sur le temps et le lieu de l’exposition publique de cette Relique, mais aussi sur son authenticité, les voisins bourguignons se seraient-ils jamais empressés avec tant de ferveur à la vénérer, comme ils le faisaient chaque fois qu’elle était exposée à l’adoration publique ? Ils ne pouvaient certes ignorer lesdites altercations, raison pour laquelle on suspendit à Lirey l’exposition solennelle ; et si beaucoup les avaient ignorées…

 (1) Voir tome I, livre IV, commentaire II, page 332.

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…elles devaient certainement être bien connues des ecclésiastiques, sous les yeux desquels accourait à Saint-Hippolyte toute cette vénération ; et ils auraient, hors de tout doute, réclamé, et empêché tout culte illégitime ; car si, en vérité, à ces temps-là et dans ces régions en particulier, on négligeait généralement l’étude des saints canons, il ne manquait cependant pas à Besançon, à Dole, à Dijon, à Chalon, et dans les autres localités voisines, de savants ecclésiastiques et de zélateurs de l’honneur de l’Église, et surtout dans la célèbre Abbaye de Clairvaux, lesquels, à l’occasion notamment du concile de Constance, étant parfaitement instruits des règles ecclésiastiques, auraient fait un devoir précis d’avertir les peuples de Bourgogne, ou plutôt leurs curés respectifs, que, faute de certitude sur l’authenticité de la Relique, et celle-ci n’étant donc pas en Champagne reconnue comme objet de culte public, ils ne devaient lui rendre aucune adoration avant que cela ne fût permis par ceux à qui appartenait le droit d’en décider. S’ils ne s’y opposèrent d’aucune manière, quel autre motif peut-il y avoir, sinon parce qu’elle avait déjà été publiquement vénérée en Champagne durant les années susdites, et qu’il n’existait alors aucun doute général sur la vérité de la Sainte Relique ?

VI.
Qu’on ne suppose donc pas que, dans ladite…

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…province de France, la vénération tant publique que privée ait été réellement interdite ou suspendue ; qu’on réfléchisse plutôt que les efforts des chanoines de Lirey pour récupérer la Sainte Relique allèrent jusqu’au point d’intimer l’excommunication à la Comtesse Marguerite de Charny pour l’avoir remise aux Ducs de Savoie : Lireyenses graviter commoti queruntur injuriam, ac in Margaretae caput anathematis fulmina evocant (1) ; on connaît aussi les plaintes des habitants de Troyes pour avoir été privés d’un tel trésor, et du dommage qui en résulta non seulement pour la Collégiale de Lirey, mais pour tout le diocèse de Troyes, comme l’exprime Nicolas Desquerrois dans son livre La Sainteté chrétienne ; et que faut-il donc en conclure ? Il n’est pas possible de ne pas en inférer que, si par aventure on avait douté en Champagne, dès les premiers temps, de la vérité de la Relique, une fois les preuves examinées par la suite, aucun doute n’en subsista, et que par conséquent persévérer dans ce doute serait se montrer dépourvu de tout critère sain.

VII.
Il conviendrait aussi de ne tenir aucun compte de la tradition des fidèles maintenue depuis ces premiers temps sans aucune altération sous les yeux mêmes des personnages les plus respectables de la religion, prêtres, évêques, souverains pontifes ; tradition…

 (1) De linteis, page 111.

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…qui n’a cessé de croître en passant de la Champagne à la Bourgogne, de la Bourgogne à la Savoie, de la Savoie au Piémont, et en général s’est répandue dans toute l’Italie, l’Allemagne, la France et l’Espagne, sans que les oppositions multiples des hérétiques, ou les doutes de plusieurs voyageurs, qui expriment dans leurs écrits au moins des soupçons quant à la vérité de la Sainte Relique, aient jamais pu affaiblir cette croyance, comme on l’a dit dans la préface de cet ouvrage.

VIII.
Il est certes vrai que, ne se trouvant pas dans la Chapelle Royale du Très Saint Suaire l’ancien nombre de célébrants et d’administrateurs des sacrements, on ne voit pas, comme dans les temps anciens, un concours aussi nombreux à l’adoration de la Sainte Relique ; mais on observe aussi que cela ne peut être en quelque manière une preuve de diminution de la foi, comme c’est le cas lorsqu’on l’expose publiquement les jours de fête, ou même lorsqu’on la montre en privé pour satisfaire à la dévotion de certaines personnes distinguées ; et cela ne serait-il pas un signe évident que la croyance en la vérité de la Sainte Relique se maintient aujourd’hui encore vive et constante chez tous ? Et comment aurait-elle pu s’introduire et se conserver intacte pendant le cours de cinq cents ans jusqu’à nous, sans aucune contradiction de la part des catholiques, si elle n’avait pas reposé sur de solides fondements ?

IX.
Je sais bien que les traces et indices de cette tradition ne se rencontrent pas avant 1353 ; mais quelle est donc cette Relique…

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…qui, ayant été vénérée avec grande solennité et constamment par les fidèles pendant l’espace susdit de cinq cents ans, aurait vu reconnaître à la fin sa fausseté ? A-t-on jamais jugé fausse la couronne d’épines de Notre Seigneur vénérée à Paris avant que Saint Louis en fît l’acquisition ? On voit bien dans les histoires ecclésiastiques que, depuis peu seulement, et pour un espace de temps fort court, celle-ci fut tenue pour authentique, sans qu’on sache qu’elle ait jamais été rappelée à l’examen de son authenticité par un sérieux débat ; on trouve encore que l’on a vénéré sous le nom d’un saint, comme Saint Denys l’Aréopagite, une relique appartenant à un autre saint du même nom ; mais je n’ai trouvé nulle part, ou du moins je ne l’ai pas trouvé dans les annales de l’Église de Baronio, ou de L’Orsi, ou de Fleury, ou de Noël Alexandre, ou de Bérulle-Bercastel, ou d’autres auteurs, une Relique de la nature de la nôtre, vénérée avec tant d’affection, dont on ait eu certitude jusqu’à nos jours pendant l’espace de cinq siècles, non par peu de personnes, mais par des nations entières, et dont on ait enfin reconnu la fausseté. N’aurait-on pas eu tant de temps pour découvrir l’erreur, surtout après qu’elle fut soumise à l’examen d’un Pape, d’un Tillemont, d’un Ruynart, d’un Launoy, et surtout d’un Lambertini, c’est-à-dire Benoît XIV, et de cent autres critiques destinés à discerner, en matière ecclésiastique, le vrai…

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…du faux. Il suffit souvent du témoignage unanime de peu de personnes dignes de foi pour qu’on tienne pour vraie une Relique de ce genre, ou celle de quelque autre Saint (1) ; et ne serait-ce pas davantage le cas lorsqu’il s’agit du sentiment constant de nombreux peuples, conduits toujours par des personnages d’un jugement très sûr, et bien éloignés de se laisser entraîner par de vaines opinions étrangères ? Je dis donc avec toute certitude que le culte rendu constamment par les peuples à notre très sainte Relique est une preuve convaincante de sa vérité.

 (1) À Mondovì, par exemple, on reconnaît comme appartenant à Saint Pie V un très ancien témoignage des seuls chanoines de la cathédrale. À Cagliari, en Sardaigne, on n’hésite pas, sur la tradition populaire, à admettre comme ancienne prison du saint martyr Éphèse une grotte située hors de la ville.

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COMMENTAIRE IV

Un quatrième argument de l’authenticité de la Sainte Sindone peut à juste titre être tiré des témoignages de non peu d’auteurs, bien qu’appartenant à ces derniers siècles.

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COMMENTAIRE IV

Un quatrième argument de l’authenticité de la Sainte Sindone peut à juste titre être tiré des témoignages de non peu d’auteurs, bien qu’appartenant à ces derniers siècles.

I.
Si, en matière d’événements patrimoniaux, la déposition des auteurs étrangers a plus de valeur que celle des nationaux, attendu que ceux-ci sont en général réputés mieux instruits ; lorsqu’il s’agit toutefois de prouver l’authenticité d’une relique vénérée dans un pays, par crainte que la dévotion à son égard n’altère quelque peu les preuves de sa vérité, on préfère les étrangers, s’il s’en trouve, et on examine leur avis. C’est pour cette raison que nous trouvons chez Lambertini, cité par Cavalieri (1), que la sacrée Congrégation, par une réponse du 13 juillet 1709, n’a pas voulu reconnaître comme authentiques deux reliques, à savoir une mitre, qu’on disait appartenir à Saint Pie V, et un vêtement de Saint Félix de Cantalice, parce que les témoignages…

 (1) Commentaria in authentica S. R. C. decreta, tome I, chap. IV, De Reliquiis Sanctorum.

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…bien qu’assez religieux et exacts, étaient particulièrement dévots envers ces Saints, et que l’un d’eux était en outre étroitement apparenté au prélat Souverain Pontife : responsum fuit non constare de identitate, nec esse ad publicam venerationem exponendas. Laissons donc de côté l’autorité de Pingone, de Majolo, de Solaro, de Vigo, de Avondo, et de tant d’autres auteurs nationaux, chez lesquels on trouve la reconnaissance de l’authenticité de notre Relique ; passons aussi sous silence certains auteurs étrangers qui, bien que non sujets aux Ducs de Savoie, avaient néanmoins avec eux des relations particulières, comme Bonafamiglia, Paleotti, Adorno, et d’autres encore cités ; omettons enfin Baronio avec son continuateur Spondano, et ceux qui suivent littéralement ledit Pingone, dont l’autorité, par conséquent, ne vaut pas plus que celle de cet auteur ; et voyons ce qu’en pensent les autres, qui ne peuvent en aucune manière être soupçonnés de partialité, ou même simplement de répétition des opinions d’autrui.

II.
Monseigneur Solaro, en traitant cet argument (1), mentionne quatre auteurs de la Compagnie de Jésus, à savoir les Pères Alphonse Salmeron, Giacomo Gretsero, Matteo Radero, Gabriele Vasquez, écrivains de très grande autorité et extrêmement versés dans les matières théologiques. Parmi eux, Salmeron, bien qu’informé de l’intégrité de notre Sindone (1), et la supposant stablement vénérée à Nice maritime après avoir été transportée de Chambéry, ne doute pourtant pas de la reconnaître pour celle-là même qui fut achetée par Joseph d’Arimathie pour envelopper le corps du Seigneur : Sindon etiam munda, qua fuit sepelendus Dominus, et involvendus a Josepho ab Arimathia, quae etiam hodie Nicaeae ostenditur, reliquit integram Christi figuram etc.

 (1) Sindon. Evang., livre I, chap. XI, page 97.

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Gretsero, dans son savant traité de la Croix, après avoir réfuté certaines difficultés de Calvin contre le voile de Véronique, indique que par les mêmes raisons on prouvait la vérité de notre Relique ; il la reconnaît comme la Sindone pure achetée par Joseph d’Arimathie, et rapporte qu’elle est la même qui est vénérée et conservée dans l’Église de Turin : iisdem argumentis oppugnat Calvinus Sindonem, in qua corpus Domini in sepulcro fuit involutum, quamque in Ecclesia Taurinensi pie coli, et custodiri dicimus (2).

Radero, en expliquant ce qu’il avait rapporté au sujet d’une image du Sauveur non faite de main d’homme, vénérée chez les Grecs, et dont nous avons parlé au premier livre (3), mentionne trois de ces images, et parmi elles affirme être celle qui est vénérée dans notre cité ; et il avertit : adverte lector… imagines Christi tres fuisse, unam Veronicae, alteram Linteis Christi sepulchralibus impressam, quam Taurinensis Ecclesia servabat religiosissime colit, tertiam Edessae a Leocapeno Constantinopolim translatam.

Vasquez, pour sa part, reconnaît également la vérité de notre Sindone, et l’image du corps du Sauveur qu’elle a laissée imprimée sur elle : Taurini magna cum veneratione servatur, et nec cum minori religione colitur Sindon, qua Christus in sepulcro fuit involutus, cui impressam reliquit sui corporis figuram.

III.
Qu’on n’objecte pas que le but de ces auteurs n’était pas de traiter ex professo, comme on dit, de la vérité de notre Sindone, et qu’ils l’admettaient seulement incidemment…

 (2) Tome I, livre I, De cruce, chap. XXVII.
(3) Opus Sacrum, Viridarium sanctorum, page 267.

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…sepulcro involutum fuit, quamque in Ecclesia Taurinensi pie coli, et custodiri dicimus (1). Radero, en expliquant ce qu’il avait rapporté au sujet d’une image du Sauveur non faite de main d’homme, vénérée chez les Grecs, et dont nous avons parlé au premier livre (3), mentionne trois de ces images, et parmi elles affirme être celle qui est vénérée dans notre cité ; et il avertit : adverte lector… imagines Christi tres fuisse, unam Veronicae, alteram Linteis Christi sepulchralibus impressam, quam Taurinensis Ecclesia servabat religiosissime colit, tertiam Edessae a Leocapeno Constantinopolim translatam.

Vasquez, pour sa part, reconnaît également la vérité de notre Sindone, et l’image du corps du Sauveur qu’elle a laissée imprimée sur elle : Taurini magna cum veneratione servatur, et nec cum minori religione colitur Sindon, qua Christus in sepulcro fuit involutus, cui impressam reliquit sui corporis figuram.

III.
Qu’on n’objecte pas que le but de ces auteurs n’était pas de traiter expressément, comme on dit, de la vérité de notre Sindone, et que, l’admettant…

 (1) Tome I, livre I, De cruce, chap. XXVII.
(3) Tome II, livre I, commentaire IV, page 85.
(4) Tome I, dispute 103, chap. I, De imagine Christi.

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…des religieux de leur propre Ordre demeurant dans les États de la Royale Maison de Savoie, ceux-ci admettent eux aussi avoir examiné si le Saint Linceul était réellement celui acheté par Joseph d’Arimathie ; mais comme ces auteurs s’appliquaient pour la plupart à traiter des matières théologiques, dogmatiques et morales contre les erreurs de leur siècle, ils ne se souciaient pas tant de s’attarder sur des explications secondaires que de définir des points de doctrine dont dépendait la décision de ce qui relevait du dogme et de la morale chrétienne ; on voit cependant qu’ils n’étaient pas disposés à admettre sans examen les opinions d’autrui, comme certains voudraient le faire croire, même en des matières ne touchant ni la foi ni les mœurs. On en trouve, pour ainsi dire, d’innombrables exemples, et notamment chez les auteurs cités, tels que Fronton Duceo, Érberto Rosweido, Giacomo Sirmondo, Denis Petau, et chez cent autres lettrés jésuites.

IV.
Il est aussi certain que, pour préserver l’union et la concorde si nécessaires au bon succès de leur ministère, ils ne s’opposaient pas à l’avis de leurs confrères ; bien au contraire, ils le confirmaient souvent par de nouveaux arguments, si celui-ci était plus conforme à la vérité ; mais s’ils rencontraient le contraire, ils entreprenaient de le réfuter ; et pour le reste, lorsqu’il s’agissait de questions indifférentes, ils les laissaient dans le silence afin de ne pas les rendre davantage publiques par d’autres écrits, observant toujours comme règle le célèbre principe souvent répété : in necessariis unitas, in dubiis libertas, in omnibus charitas.

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Si donc, d’après les auteurs sages susmentionnés et d’après toute leur Société religieuse, on a toujours reconnu pour vraie notre Sainte Relique, ce n’est pas parce qu’on l’aurait reconnue comme telle à l’exclusion de toute autre ; manquent-ils peut-être d’autres écrivains de tout premier ordre, qui ne l’aient pas reconnue pour authentique et digne par conséquent de toute la vénération ? Mais ceux-ci sont en très grand nombre ; d’où il suit que seuls quelques-uns s’y sont trompés, et par exception.

V.
Le très érudit Francesco Collio, dans sa célèbre œuvre De sanguine Christi, s’exprime ainsi à ce sujet (1) :
« Méditer, dis-je, la Sainte Sindone, dans laquelle le corps de notre Sauveur demeura trois jours au sépulcre, laquelle se trouve maintenant chez le Duc de Savoie, et sur laquelle les parties du sang du Seigneur sont demeurées sur la même étoffe ; car le sang dépeint clairement sur elle l’effigie de tout le corps du Christ… »
Considère, par la grâce de la Sainte Sindone, que si tout le corps de notre Sauveur demeura au sépulcre durant les trois jours, et s’il est fort vraisemblable d’admettre que le sang y soit resté en partie, puisqu’il est clairement…

 (1) Livre V, dispute VIII, chap. II.

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…peint sur celle-ci, et que s’y manifeste l’image de tout le corps de Jésus-Christ.

De la même manière écrit le P. Tornelli dans son célèbre ouvrage intitulé Annales mundi, dont il fit une quatrième édition à Anvers en deux volumes in-folio (1) :
« La Sainte Sindone, que l’on conserve à Turin avec une grande piété, retient encore maintenant les vestiges du corps et les cicatrices du Christ imprimées sur elle » ;
« La Sainte Sindone, conservée à Turin avec une grande dévotion, garde encore aujourd’hui miraculeusement imprimés les signes du corps et des plaies de Jésus-Christ ».

L’auteur Cottensio, également pieux, admet lui aussi la vérité de notre Relique, en disant (2) :
« Le Christ a imprimé sa propre image sur trois linges : le premier à Véronique, le second sur les linges sépulcraux, qui se conservent à Turin, sur lesquels tout le corps du Christ, avec ses plaies, fut exprimé ; le troisième sur le suaire dans lequel il fut enveloppé durant le triduum de sa mort ».

Ainsi le Cavalieri susmentionné est très exact sur ces points.

 (1) Tome II, page 682.
(2) Theologia mentis et cordis, livre X, De Deo conversante, distinction I, chap. II.

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En matière de ce genre, après avoir dit (1) que certaines insignes Reliques, pour être réputées dignes d’un culte particulier, ne sont pas seulement vénérées en un lieu donné, mais dans toute une province ou dans tout un royaume, il donne pour exemple notre Sindone, laquelle, en raison de sa sainteté particulière, est honorée par la Messe et l’Office dans tous les États du Roi de Sardaigne : ista Reliquia reputatur digna peculiari cultu… hinc in tota ditione Regis Sardiniae agitur de Sacra Sindone, quae Taurini asservatur.

VI.
Mais que dire, objectera-t-on, des témoignages de ces auteurs et d’autres semblables concernant la vérité de la Sainte Sindone ? Ce sont des auteurs récents, écrivant mille, et même plus de mille ans après la Résurrection de Jésus-Christ ; ils ne s’appuient donc pas sur des témoins oculaires, ni sur des écrivains véridiques des premiers siècles de l’Église, quels que soient ceux auxquels on peut se fier. Et certes, ils le méritent, et nous devons les estimer à leur juste valeur ; et premièrement, on ne peut nier qu’ils n’étaient pas des hommes tout à fait ignorants, mais au contraire d’une probité reconnue, très éloignés de toute vanité, de toute partialité, et de tout jugement léger ; ils étaient donc intérieurement persuadés de la vérité des propositions qu’ils avançaient ; et s’ils l’étaient, il s’ensuit qu’ils ressentaient la force des…

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…arguments par lesquels on pouvait prouver cette authenticité, et qu’ils n’admettaient pas à la légère la vérité de notre Sainte Relique, laquelle a de solides raisons d’être reconnue bien éloignée de toute imposture et de toute doctrine suspecte. Le même motif a toujours eu tant de force, à toute époque, sur l’esprit de nombreuses personnes, qu’il les a portées à admettre sans opposition ce qu’on leur proposait de croire ; et pourquoi n’aurait-il pas aujourd’hui la même force pour nous amener à reconnaître l’authenticité de la Sainte Sindone, admise par un si grand nombre de savants lettrés, et plus encore ?

VII.
Cette raison, répondent nos adversaires, n’est pas valable dans le cas présent, car il s’agit ici d’auteurs récents, comme on l’a dit peu auparavant, qui ne confirment pas leur sentiment par l’autorité d’écrivains anciens, ni par des monuments originaux ; et par conséquent l’observation de Fleury (1), selon laquelle il soupçonne qu’on a trop facilement prêté foi aux rumeurs du peuple, doit être admise. Je le concède, quant au temps où la Chrétienté commença à posséder le Règne vénéré, sans même s’appuyer sur l’autorité de quelques écrivains des premiers siècles, ou sur d’autres monuments anciens ; mais pour cela il ne cesse pas d’accorder un grand poids à leur autorité, puisqu’en second lieu il est certain que, dans le vaste champ des antiquités ecclésiastiques, ils n’ont rien…

 (1) Préface à l’Histoire ecclésiastique, n° 3.

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…trouvé, qui pût les détourner de leur pieuse croyance, ou les rendre perplexes et dubitatifs ; autrement ils n’auraient pas reconnu avec tant de franchise la vérité de la Sainte Relique. Tardivement, ou plutôt trop tard, on trouve chez les lettrés quelque argument propre à réfuter les vaines opinions ; et cependant celles-ci ne furent donc réfutées qu’après un siècle de ce côté-là ?

VIII.
Les auteurs cités, et beaucoup d’autres que l’on pourrait citer, comme le Saldini (1), passèrent leur vie à étudier les matières théologiques et ecclésiastiques, et consultèrent tous les livres qu’ils purent relativement aux mêmes sujets ; ainsi le prélat Grester dit à propos d’Aubert Mire dans la Natalis Alexandri (2), que celui-ci s’était épuisé à lire les livres de toutes les bibliothèques : toutes les bibliothèques épuisées par la lecture.
Radero laissa écrit au sujet de son coreligionnaire Matteo del Rio, que, bien qu’il pût avec raison dire avoir lu un très grand nombre de livres, il en lut cependant bien davantage qu’il ne laissa connaître, au point qu’il en ignorait parfois le titre et l’impression (3) ; or tous ces auteurs, dans leurs recherches, ne trouvèrent aucun document où la Sainte Suaire fût mentionnée avec clarté, ni même n’en découvrirent aucun qui pût être de…

(1) Histoire de la Sainte Famille.
(2) Natalis Alexandri, Histoire ecclésiastique, supplément, discours IX sur les écrivains ecclésiastiques des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles.
(3) Radero, Préface au commentaire sur Marcello, cité par Solaro.

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…obstacle à la vérité ; au contraire, ils la virent indiquée par hasard de manière générale dans les œuvres de saint Jean Damascène, et dans d’autres monuments rapportés au premier livre de cet ouvrage, quel qu’il soit. On conclura donc qu’il y aurait abus de l’art critique si l’on refusait d’admettre le témoignage de ces écrivains parce qu’ils sont récents, et si l’on ne reconnaissait pas sur leur autorité l’authenticité de notre très saint Linceul.

VI.
Mais que dire, objectera-t-on, des témoignages de ces auteurs et d’autres semblables concernant la vérité de la Sainte Sindone ? Ce sont des auteurs récents, écrivant mille, et même plus de mille ans après la Résurrection de Jésus-Christ ; ils ne s’appuient donc pas sur des témoins oculaires, ni sur des écrivains véridiques des premiers siècles de l’Église, quels que soient ceux auxquels on peut se fier. Et certes, ils le méritent, et nous devons les estimer à leur juste valeur ; et premièrement, on ne peut nier qu’ils n’étaient pas des hommes tout à fait ignorants, mais au contraire d’une probité reconnue, très éloignés de toute vanité, de toute partialité, et de tout jugement léger ; ils étaient donc intérieurement persuadés de la vérité des propositions qu’ils avançaient ; et s’ils l’étaient, il s’ensuit qu’ils ressentaient la force des…

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…arguments par lesquels on pouvait prouver cette authenticité, et qu’ils n’admettaient pas à la légère la vérité de notre Sainte Relique, laquelle a de solides raisons d’être reconnue bien éloignée de toute imposture et de toute doctrine suspecte. Le même motif a toujours eu tant de force, à toute époque, sur l’esprit de nombreuses personnes, qu’il les a portées à admettre sans opposition ce qu’on leur proposait de croire ; et pourquoi n’aurait-il pas aujourd’hui la même force pour nous amener à reconnaître l’authenticité de la Sainte Sindone, admise par un si grand nombre de savants lettrés, et plus encore ?

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…ne fût pas suspendue l’exposition publique (1). Les contradictions introduites devaient certes rendre pour le moins douteuse l’authenticité et diminuer l’estime dans l’esprit des fidèles ; mais il se produisit tout le contraire : on tint toujours davantage pour vraie la Suaire de Notre Seigneur Jésus-Christ, et pour telle précisément qu’elle fut achetée par Joseph d’Arimathie pour envelopper le très saint corps, et c’est ainsi qu’on la vénéra de tous, bien qu’elle ne fût pas exposée publiquement.

IV.
Il est certes vrai, comme le rapporte Chifflet, que la vénération envers cette même relique diminua sensiblement à la suite des contradictions évoquées : his ita constitutis sensim minui coepit religio erga sacrum linteum (2) ; mais il ajoute aussitôt après que les habitants de Troyes la considéraient comme un linge peint : pro panno depicta habita (3), et que pour cette raison on lui refusa les honneurs dus : indigni erant Trecenses divino dono, cui fidem, cultumque omnem derogaverant (4) ; ce qui, pour concilier ces faits avec ce qui a été dit, s’explique par les efforts des chanoines de Lirey pour récupérer la Très Sainte-Suaire, et par l’amère affliction de tout le diocèse de Troyes causée par la privation…

 (1) Voir tome I, livre III, commentaire IX, page 286.
(2) De linteis, page 102.
(3) Ibid., page 119.
(4) Ibid., page 103.

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…de celle-ci ? Se seraient-ils jamais tant employés au rachat de la très sainte Relique, et les écrivains auraient-ils jamais déploré dans leurs écrits le sort malheureux de ladite Diocèse pour avoir perdu un si précieux monument de la Passion et de la mort du Sauveur, si, au temps où elle se trouvait dans la province de Champagne, c’est-à-dire durant l’espace de soixante-quatre ans, elle n’avait pas été regardée comme Relique authentique et vénérée par tous les fidèles de ces contrées ?

V.
La vénération qui lui fut rendue ensuite en Bourgogne pendant trente-quatre ans, jusqu’en 1462, c’est-à-dire cent seize ans encore avant la susdite Bulle de Pie V, fournit une preuve assez convaincante de la vérité de cette Relique et du culte même qui lui était rendu, puisque celui-ci était rendu à la même époque en Champagne. Si les précédentes altercations entre les Évêques de Troyes et la Collégiale de Lirey avaient porté non seulement sur le temps et le lieu de l’exposition publique de cette Relique, mais aussi sur son authenticité, les voisins bourguignons se seraient-ils jamais empressés avec tant de ferveur à la vénérer, comme ils le faisaient chaque fois qu’elle était exposée à l’adoration publique ? Ils ne pouvaient certes ignorer lesdites altercations, raison pour laquelle on suspendit à Lirey l’exposition solennelle ; et si beaucoup les avaient ignorées…

 (1) Voir tome I, livre IV, commentaire II, page 332.

Page 36

…elles devaient certainement être bien connues des ecclésiastiques, sous les yeux desquels accourait à Saint-Hippolyte toute cette vénération ; et ils auraient, hors de tout doute, réclamé, et empêché tout culte illégitime ; car si, en vérité, à ces temps-là et dans ces régions en particulier, on négligeait généralement l’étude des saints canons, il ne manquait cependant pas à Besançon, à Dole, à Dijon, à Chalon, et dans les autres localités voisines, de savants ecclésiastiques et de zélateurs de l’honneur de l’Église, et surtout dans la célèbre Abbaye de Clairvaux, lesquels, à l’occasion notamment du concile de Constance, étant parfaitement instruits des règles ecclésiastiques, auraient fait un devoir précis d’avertir les peuples de Bourgogne, ou plutôt leurs curés respectifs, que, faute de certitude sur l’authenticité de la Relique, et celle-ci n’étant donc pas en Champagne reconnue comme objet de culte public, ils ne devaient lui rendre aucune adoration avant que cela ne fût permis par ceux à qui appartenait le droit d’en décider. S’ils ne s’y opposèrent d’aucune manière, quel autre motif peut-il y avoir, sinon parce qu’elle avait déjà été publiquement vénérée en Champagne durant les années susdites, et qu’il n’existait alors aucun doute général sur la vérité de la Sainte Relique ?

VI.
Qu’on ne suppose donc pas que, dans ladite…

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…province de France, la vénération tant publique que privée ait été réellement interdite ou suspendue ; qu’on réfléchisse plutôt que les efforts des chanoines de Lirey pour récupérer la Sainte Relique allèrent jusqu’au point d’intimer l’excommunication à la Comtesse Marguerite de Charny pour l’avoir remise aux Ducs de Savoie : Lireyenses graviter commoti queruntur injuriam, ac in Margaretae caput anathematis fulmina evocant (1) ; on connaît aussi les plaintes des habitants de Troyes pour avoir été privés d’un tel trésor, et du dommage qui en résulta non seulement pour la Collégiale de Lirey, mais pour tout le diocèse de Troyes, comme l’exprime Nicolas Desquerrois dans son livre La Sainteté chrétienne ; et que faut-il donc en conclure ? Il n’est pas possible de ne pas en inférer que, si par aventure on avait douté en Champagne, dès les premiers temps, de la vérité de la Relique, une fois les preuves examinées par la suite, aucun doute n’en subsista, et que par conséquent persévérer dans ce doute serait se montrer dépourvu de tout critère sain.

VII.
Il conviendrait aussi de ne tenir aucun compte de la tradition des fidèles maintenue depuis ces premiers temps sans aucune altération sous les yeux mêmes des personnages les plus respectables de la religion, prêtres, évêques, souverains pontifes ; tradition…

 (1) De linteis, page 111.

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…qui n’a cessé de croître en passant de la Champagne à la Bourgogne, de la Bourgogne à la Savoie, de la Savoie au Piémont, et en général s’est répandue dans toute l’Italie, l’Allemagne, la France et l’Espagne, sans que les oppositions multiples des hérétiques, ou les doutes de plusieurs voyageurs, qui expriment dans leurs écrits au moins des soupçons quant à la vérité de la Sainte Relique, aient jamais pu affaiblir cette croyance, comme on l’a dit dans la préface de cet ouvrage.

VIII.
Il est certes vrai que, ne se trouvant pas dans la Chapelle Royale du Très Saint Suaire l’ancien nombre de célébrants et d’administrateurs des sacrements, on ne voit pas, comme dans les temps anciens, un concours aussi nombreux à l’adoration de la Sainte Relique ; mais on observe aussi que cela ne peut être en quelque manière une preuve de diminution de la foi, comme c’est le cas lorsqu’on l’expose publiquement les jours de fête, ou même lorsqu’on la montre en privé pour satisfaire à la dévotion de certaines personnes distinguées ; et cela ne serait-il pas un signe évident que la croyance en la vérité de la Sainte Relique se maintient aujourd’hui encore vive et constante chez tous ? Et comment aurait-elle pu s’introduire et se conserver intacte pendant le cours de cinq cents ans jusqu’à nous, sans aucune contradiction de la part des catholiques, si elle n’avait pas reposé sur de solides fondements ?

IX.
Je sais bien que les traces et indices de cette tradition ne se rencontrent pas avant 1353 ; mais quelle est donc cette Relique…

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…qui, ayant été vénérée avec grande solennité et constamment par les fidèles pendant l’espace susdit de cinq cents ans, aurait vu reconnaître à la fin sa fausseté ? A-t-on jamais jugé fausse la couronne d’épines de Notre Seigneur vénérée à Paris avant que Saint Louis en fît l’acquisition ? On voit bien dans les histoires ecclésiastiques que, depuis peu seulement, et pour un espace de temps fort court, celle-ci fut tenue pour authentique, sans qu’on sache qu’elle ait jamais été rappelée à l’examen de son authenticité par un sérieux débat ; on trouve encore que l’on a vénéré sous le nom d’un saint, comme Saint Denys l’Aréopagite, une relique appartenant à un autre saint du même nom ; mais je n’ai trouvé nulle part, ou du moins je ne l’ai pas trouvé dans les annales de l’Église de Baronio, ou de L’Orsi, ou de Fleury, ou de Noël Alexandre, ou de Bérulle-Bercastel, ou d’autres auteurs, une Relique de la nature de la nôtre, vénérée avec tant d’affection, dont on ait eu certitude jusqu’à nos jours pendant l’espace de cinq siècles, non par peu de personnes, mais par des nations entières, et dont on ait enfin reconnu la fausseté. N’aurait-on pas eu tant de temps pour découvrir l’erreur, surtout après qu’elle fut soumise à l’examen d’un Pape, d’un Tillemont, d’un Ruynart, d’un Launoy, et surtout d’un Lambertini, c’est-à-dire Benoît XIV, et de cent autres critiques destinés à discerner, en matière ecclésiastique, le vrai…

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…du faux. Il suffit souvent du témoignage unanime de peu de personnes dignes de foi pour qu’on tienne pour vraie une Relique de ce genre, ou celle de quelque autre Saint (1) ; et ne serait-ce pas davantage le cas lorsqu’il s’agit du sentiment constant de nombreux peuples, conduits toujours par des personnages d’un jugement très sûr, et bien éloignés de se laisser entraîner par de vaines opinions étrangères ? Je dis donc avec toute certitude que le culte rendu constamment par les peuples à notre très sainte Relique est une preuve convaincante de sa vérité.

 (1) À Mondovì, par exemple, on reconnaît comme appartenant à Saint Pie V un très ancien témoignage des seuls chanoines de la cathédrale. À Cagliari, en Sardaigne, on n’hésite pas, sur la tradition populaire, à admettre comme ancienne prison du saint martyr Éphèse une grotte située hors de la ville.

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COMMENTAIRE IV

Un quatrième argument de l’authenticité de la Sainte Sindone peut à juste titre être tiré des témoignages de non peu d’auteurs, bien qu’appartenant à ces derniers siècles.

I.
Si, en matière d’événements patrimoniaux, la déposition des auteurs étrangers a plus de valeur que celle des nationaux, attendu que ceux-ci sont en général réputés mieux instruits ; lorsqu’il s’agit toutefois de prouver l’authenticité d’une relique vénérée dans un pays, par crainte que la dévotion à son égard n’altère quelque peu les preuves de sa vérité, on préfère les étrangers, s’il s’en trouve, et on examine leur avis. C’est pour cette raison que nous trouvons chez Lambertini, cité par Cavalieri (1), que la sacrée Congrégation, par une réponse du 13 juillet 1709, n’a pas voulu reconnaître comme authentiques deux reliques, à savoir une mitre, qu’on disait appartenir à Saint Pie V, et un vêtement de Saint Félix de Cantalice, parce que les témoignages…

 (1) Commentaria in authentica S. R. C. decreta, tome I, chap. IV, De Reliquiis Sanctorum.

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…bien qu’assez religieux et exacts, étaient particulièrement dévots envers ces Saints, et que l’un d’eux était en outre étroitement apparenté au prélat Souverain Pontife : responsum fuit non constare de identitate, nec esse ad publicam venerationem exponendas. Laissons donc de côté l’autorité de Pingone, de Majolo, de Solaro, de Vigo, de Avondo, et de tant d’autres auteurs nationaux, chez lesquels on trouve la reconnaissance de l’authenticité de notre Relique ; passons aussi sous silence certains auteurs étrangers qui, bien que non sujets aux Ducs de Savoie, avaient néanmoins avec eux des relations particulières, comme Bonafamiglia, Paleotti, Adorno, et d’autres encore cités ; omettons enfin Baronio avec son continuateur Spondano, et ceux qui suivent littéralement ledit Pingone, dont l’autorité, par conséquent, ne vaut pas plus que celle de cet auteur ; et voyons ce qu’en pensent les autres, qui ne peuvent en aucune manière être soupçonnés de partialité, ou même simplement de répétition des opinions d’autrui.

II.
Monseigneur Solaro, en traitant cet argument (1), mentionne quatre auteurs de la Compagnie de Jésus, à savoir les Pères Alphonse Salmeron, Giacomo Gretsero, Matteo Radero, Gabriele Vasquez, écrivains de très grande autorité et extrêmement versés dans les matières théologiques. Parmi eux, Salmeron, bien qu’informé de l’intégrité de notre Sindone (1), et la supposant stablement vénérée à Nice maritime après avoir été transportée de Chambéry, ne doute pourtant pas de la reconnaître pour celle-là même qui fut achetée par Joseph d’Arimathie pour envelopper le corps du Seigneur : Sindon etiam munda, qua fuit sepelendus Dominus, et involvendus a Josepho ab Arimathia, quae etiam hodie Nicaeae ostenditur, reliquit integram Christi figuram etc.

 (1) Sindon. Evang., livre I, chap. XI, page 97.

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Gretsero, dans son savant traité de la Croix, après avoir réfuté certaines difficultés de Calvin contre le voile de Véronique, indique que par les mêmes raisons on prouvait la vérité de notre Relique ; il la reconnaît comme la Sindone pure achetée par Joseph d’Arimathie, et rapporte qu’elle est la même qui est vénérée et conservée dans l’Église de Turin : iisdem argumentis oppugnat Calvinus Sindonem, in qua corpus Domini in sepulcro fuit involutum, quamque in Ecclesia Taurinensi pie coli, et custodiri dicimus (2).

Radero, en expliquant ce qu’il avait rapporté au sujet d’une image du Sauveur non faite de main d’homme, vénérée chez les Grecs, et dont nous avons parlé au premier livre (3), mentionne trois de ces images, et parmi elles affirme être celle qui est vénérée dans notre cité ; et il avertit : adverte lector… imagines Christi tres fuisse, unam Veronicae, alteram Linteis Christi sepulchralibus impressam, quam Taurinensis Ecclesia servabat religiosissime colit, tertiam Edessae a Leocapeno Constantinopolim translatam.

Vasquez, pour sa part, reconnaît également la vérité de notre Sindone, et l’image du corps du Sauveur qu’elle a laissée imprimée sur elle : Taurini magna cum veneratione servatur, et nec cum minori religione colitur Sindon, qua Christus in sepulcro fuit involutus, cui impressam reliquit sui corporis figuram.

III.
Qu’on n’objecte pas que le but de ces auteurs n’était pas de traiter ex professo, comme on dit, de la vérité de notre Sindone, et qu’ils l’admettaient seulement incidemment…

 (2) Tome I, livre I, De cruce, chap. XXVII.
(3) Opus Sacrum, Viridarium sanctorum, page 267.

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…sepulcro involutum fuit, quamque in Ecclesia Taurinensi pie coli, et custodiri dicimus (1). Radero, en expliquant ce qu’il avait rapporté au sujet d’une image du Sauveur non faite de main d’homme, vénérée chez les Grecs, et dont nous avons parlé au premier livre (3), mentionne trois de ces images, et parmi elles affirme être celle qui est vénérée dans notre cité ; et il avertit : adverte lector… imagines Christi tres fuisse, unam Veronicae, alteram Linteis Christi sepulchralibus impressam, quam Taurinensis Ecclesia servabat religiosissime colit, tertiam Edessae a Leocapeno Constantinopolim translatam.

Vasquez, pour sa part, reconnaît également la vérité de notre Sindone, et l’image du corps du Sauveur qu’elle a laissée imprimée sur elle : Taurini magna cum veneratione servatur, et nec cum minori religione colitur Sindon, qua Christus in sepulcro fuit involutus, cui impressam reliquit sui corporis figuram.

III.
Qu’on n’objecte pas que le but de ces auteurs n’était pas de traiter expressément, comme on dit, de la vérité de notre Sindone, et que, l’admettant…

 (1) Tome I, livre I, De cruce, chap. XXVII.
(3) Tome II, livre I, commentaire IV, page 85.
(4) Tome I, dispute 103, chap. I, De imagine Christi.

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…des religieux de leur propre Ordre demeurant dans les États de la Royale Maison de Savoie, ceux-ci admettent eux aussi avoir examiné si le Saint Linceul était réellement celui acheté par Joseph d’Arimathie ; mais comme ces auteurs s’appliquaient pour la plupart à traiter des matières théologiques, dogmatiques et morales contre les erreurs de leur siècle, ils ne se souciaient pas tant de s’attarder sur des explications secondaires que de définir des points de doctrine dont dépendait la décision de ce qui relevait du dogme et de la morale chrétienne ; on voit cependant qu’ils n’étaient pas disposés à admettre sans examen les opinions d’autrui, comme certains voudraient le faire croire, même en des matières ne touchant ni la foi ni les mœurs. On en trouve, pour ainsi dire, d’innombrables exemples, et notamment chez les auteurs cités, tels que Fronton Duceo, Érberto Rosweido, Giacomo Sirmondo, Denis Petau, et chez cent autres lettrés jésuites.

IV.
Il est aussi certain que, pour préserver l’union et la concorde si nécessaires au bon succès de leur ministère, ils ne s’opposaient pas à l’avis de leurs confrères ; bien au contraire, ils le confirmaient souvent par de nouveaux arguments, si celui-ci était plus conforme à la vérité ; mais s’ils rencontraient le contraire, ils entreprenaient de le réfuter ; et pour le reste, lorsqu’il s’agissait de questions indifférentes, ils les laissaient dans le silence afin de ne pas les rendre davantage publiques par d’autres écrits, observant toujours comme règle le célèbre principe souvent répété : in necessariis unitas, in dubiis libertas, in omnibus charitas.

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Si donc, d’après les auteurs sages susmentionnés et d’après toute leur Société religieuse, on a toujours reconnu pour vraie notre Sainte Relique, ce n’est pas parce qu’on l’aurait reconnue comme telle à l’exclusion de toute autre ; manquent-ils peut-être d’autres écrivains de tout premier ordre, qui ne l’aient pas reconnue pour authentique et digne par conséquent de toute la vénération ? Mais ceux-ci sont en très grand nombre ; d’où il suit que seuls quelques-uns s’y sont trompés, et par exception.

V.
Le très érudit Francesco Collio, dans sa célèbre œuvre De sanguine Christi, s’exprime ainsi à ce sujet (1) :
« Méditer, dis-je, la Sainte Sindone, dans laquelle le corps de notre Sauveur demeura trois jours au sépulcre, laquelle se trouve maintenant chez le Duc de Savoie, et sur laquelle les parties du sang du Seigneur sont demeurées sur la même étoffe ; car le sang dépeint clairement sur elle l’effigie de tout le corps du Christ… »
Considère, par la grâce de la Sainte Sindone, que si tout le corps de notre Sauveur demeura au sépulcre durant les trois jours, et s’il est fort vraisemblable d’admettre que le sang y soit resté en partie, puisqu’il est clairement…

 (1) Livre V, dispute VIII, chap. II.

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…peint sur celle-ci, et que s’y manifeste l’image de tout le corps de Jésus-Christ.

De la même manière écrit le P. Tornelli dans son célèbre ouvrage intitulé Annales mundi, dont il fit une quatrième édition à Anvers en deux volumes in-folio (1) :
« La Sainte Sindone, que l’on conserve à Turin avec une grande piété, retient encore maintenant les vestiges du corps et les cicatrices du Christ imprimées sur elle » ;
« La Sainte Sindone, conservée à Turin avec une grande dévotion, garde encore aujourd’hui miraculeusement imprimés les signes du corps et des plaies de Jésus-Christ ».

L’auteur Cottensio, également pieux, admet lui aussi la vérité de notre Relique, en disant (2) :
« Le Christ a imprimé sa propre image sur trois linges : le premier à Véronique, le second sur les linges sépulcraux, qui se conservent à Turin, sur lesquels tout le corps du Christ, avec ses plaies, fut exprimé ; le troisième sur le suaire dans lequel il fut enveloppé durant le triduum de sa mort ».

Ainsi le Cavalieri susmentionné est très exact sur ces points.

 (1) Tome II, page 682.
(2) Theologia mentis et cordis, livre X, De Deo conversante, distinction I, chap. II.

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En matière de ce genre, après avoir dit (1) que certaines insignes Reliques, pour être réputées dignes d’un culte particulier, ne sont pas seulement vénérées en un lieu donné, mais dans toute une province ou dans tout un royaume, il donne pour exemple notre Sindone, laquelle, en raison de sa sainteté particulière, est honorée par la Messe et l’Office dans tous les États du Roi de Sardaigne : ista Reliquia reputatur digna peculiari cultu… hinc in tota ditione Regis Sardiniae agitur de Sacra Sindone, quae Taurini asservatur.

VI.
Mais que dire, objectera-t-on, des témoignages de ces auteurs et d’autres semblables concernant la vérité de la Sainte Sindone ? Ce sont des auteurs récents, écrivant mille, et même plus de mille ans après la Résurrection de Jésus-Christ ; ils ne s’appuient donc pas sur des témoins oculaires, ni sur des écrivains véridiques des premiers siècles de l’Église, quels que soient ceux auxquels on peut se fier. Et certes, ils le méritent, et nous devons les estimer à leur juste valeur ; et premièrement, on ne peut nier qu’ils n’étaient pas des hommes tout à fait ignorants, mais au contraire d’une probité reconnue, très éloignés de toute vanité, de toute partialité, et de tout jugement léger ; ils étaient donc intérieurement persuadés de la vérité des propositions qu’ils avançaient ; et s’ils l’étaient, il s’ensuit qu’ils ressentaient la force des…

Page 49

…arguments par lesquels on pouvait prouver cette authenticité, et qu’ils n’admettaient pas à la légère la vérité de notre Sainte Relique, laquelle a de solides raisons d’être reconnue bien éloignée de toute imposture et de toute doctrine suspecte. Le même motif a toujours eu tant de force, à toute époque, sur l’esprit de nombreuses personnes, qu’il les a portées à admettre sans opposition ce qu’on leur proposait de croire ; et pourquoi n’aurait-il pas aujourd’hui la même force pour nous amener à reconnaître l’authenticité de la Sainte Sindone, admise par un si grand nombre de savants lettrés, et plus encore ?

VII.
Cette raison, répondent nos adversaires, n’est pas valable dans le cas présent, car il s’agit ici d’auteurs récents, comme on l’a dit peu auparavant, qui ne confirment pas leur sentiment par l’autorité d’écrivains anciens, ni par des monuments originaux ; et par conséquent l’observation de Fleury (1), selon laquelle il soupçonne qu’on a trop facilement prêté foi aux rumeurs du peuple, doit être admise. Je le concède, quant au temps où la Chrétienté commença à posséder le Règne vénéré, sans même s’appuyer sur l’autorité de quelques écrivains des premiers siècles, ou sur d’autres monuments anciens ; mais pour cela il ne cesse pas d’accorder un grand poids à leur autorité, puisqu’en second lieu il est certain que, dans le vaste champ des antiquités ecclésiastiques, ils n’ont rien…

 (1) Préface à l’Histoire ecclésiastique, n° 3.

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…trouvé, qui pût les détourner de leur pieuse croyance, ou les rendre perplexes et dubitatifs ; autrement ils n’auraient pas reconnu avec tant de franchise la vérité de la Sainte Relique. Tardivement, ou plutôt trop tard, on trouve chez les lettrés quelque argument propre à réfuter les vaines opinions ; et cependant celles-ci ne furent donc réfutées qu’après un siècle de ce côté-là ?

VIII.
Les auteurs cités, et beaucoup d’autres que l’on pourrait citer, comme le Saldini (1), passèrent leur vie à étudier les matières théologiques et ecclésiastiques, et consultèrent tous les livres qu’ils purent relativement aux mêmes sujets ; ainsi le prélat Grester dit à propos d’Aubert Mire dans la Natalis Alexandri (2), que celui-ci s’était épuisé à lire les livres de toutes les bibliothèques : toutes les bibliothèques épuisées par la lecture.
Radero laissa écrit au sujet de son coreligionnaire Matteo del Rio, que, bien qu’il pût avec raison dire avoir lu un très grand nombre de livres, il en lut cependant bien davantage qu’il ne laissa connaître, au point qu’il en ignorait parfois le titre et l’impression (3) ; or tous ces auteurs, dans leurs recherches, ne trouvèrent aucun document où la Sainte Suaire fût mentionnée avec clarté, ni même n’en découvrirent aucun qui pût être de…

(1) Histoire de la Sainte Famille.
(2) Natalis Alexandri, Histoire ecclésiastique, supplément, discours IX sur les écrivains ecclésiastiques des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles.
(3) Radero, Préface au commentaire sur Marcello, cité par Solaro.

PAGE 51

…obstacle à la vérité ; au contraire, ils la virent indiquée par hasard de manière générale dans les œuvres de saint Jean Damascène, et dans d’autres monuments rapportés au premier livre de cet ouvrage, quel qu’il soit. On conclura donc qu’il y aurait abus de l’art critique si l’on refusait d’admettre le témoignage de ces écrivains parce qu’ils sont récents, et si l’on ne reconnaissait pas sur leur autorité l’authenticité de notre très saint Linceul.

Page 34

…ne fût pas suspendue l’exposition publique (1). Les contradictions introduites devaient certes rendre pour le moins douteuse l’authenticité et diminuer l’estime dans l’esprit des fidèles ; mais il se produisit tout le contraire : on tint toujours davantage pour vraie la Suaire de Notre Seigneur Jésus-Christ, et pour telle précisément qu’elle fut achetée par Joseph d’Arimathie pour envelopper le très saint corps, et c’est ainsi qu’on la vénéra de tous, bien qu’elle ne fût pas exposée publiquement.

IV.
Il est certes vrai, comme le rapporte Chifflet, que la vénération envers cette même relique diminua sensiblement à la suite des contradictions évoquées : his ita constitutis sensim minui coepit religio erga sacrum linteum (2) ; mais il ajoute aussitôt après que les habitants de Troyes la considéraient comme un linge peint : pro panno depicta habita (3), et que pour cette raison on lui refusa les honneurs dus : indigni erant Trecenses divino dono, cui fidem, cultumque omnem derogaverant (4) ; ce qui, pour concilier ces faits avec ce qui a été dit, s’explique par les efforts des chanoines de Lirey pour récupérer la Très Sainte-Suaire, et par l’amère affliction de tout le diocèse de Troyes causée par la privation…

 (1) Voir tome I, livre III, commentaire IX, page 286.
(2) De linteis, page 102.
(3) Ibid., page 119.
(4) Ibid., page 103.

Page 35

…de celle-ci ? Se seraient-ils jamais tant employés au rachat de la très sainte Relique, et les écrivains auraient-ils jamais déploré dans leurs écrits le sort malheureux de ladite Diocèse pour avoir perdu un si précieux monument de la Passion et de la mort du Sauveur, si, au temps où elle se trouvait dans la province de Champagne, c’est-à-dire durant l’espace de soixante-quatre ans, elle n’avait pas été regardée comme Relique authentique et vénérée par tous les fidèles de ces contrées ?

V.
La vénération qui lui fut rendue ensuite en Bourgogne pendant trente-quatre ans, jusqu’en 1462, c’est-à-dire cent seize ans encore avant la susdite Bulle de Pie V, fournit une preuve assez convaincante de la vérité de cette Relique et du culte même qui lui était rendu, puisque celui-ci était rendu à la même époque en Champagne. Si les précédentes altercations entre les Évêques de Troyes et la Collégiale de Lirey avaient porté non seulement sur le temps et le lieu de l’exposition publique de cette Relique, mais aussi sur son authenticité, les voisins bourguignons se seraient-ils jamais empressés avec tant de ferveur à la vénérer, comme ils le faisaient chaque fois qu’elle était exposée à l’adoration publique ? Ils ne pouvaient certes ignorer lesdites altercations, raison pour laquelle on suspendit à Lirey l’exposition solennelle ; et si beaucoup les avaient ignorées…

 (1) Voir tome I, livre IV, commentaire II, page 332.

Page 36

…elles devaient certainement être bien connues des ecclésiastiques, sous les yeux desquels accourait à Saint-Hippolyte toute cette vénération ; et ils auraient, hors de tout doute, réclamé, et empêché tout culte illégitime ; car si, en vérité, à ces temps-là et dans ces régions en particulier, on négligeait généralement l’étude des saints canons, il ne manquait cependant pas à Besançon, à Dole, à Dijon, à Chalon, et dans les autres localités voisines, de savants ecclésiastiques et de zélateurs de l’honneur de l’Église, et surtout dans la célèbre Abbaye de Clairvaux, lesquels, à l’occasion notamment du concile de Constance, étant parfaitement instruits des règles ecclésiastiques, auraient fait un devoir précis d’avertir les peuples de Bourgogne, ou plutôt leurs curés respectifs, que, faute de certitude sur l’authenticité de la Relique, et celle-ci n’étant donc pas en Champagne reconnue comme objet de culte public, ils ne devaient lui rendre aucune adoration avant que cela ne fût permis par ceux à qui appartenait le droit d’en décider. S’ils ne s’y opposèrent d’aucune manière, quel autre motif peut-il y avoir, sinon parce qu’elle avait déjà été publiquement vénérée en Champagne durant les années susdites, et qu’il n’existait alors aucun doute général sur la vérité de la Sainte Relique ?

VI.
Qu’on ne suppose donc pas que, dans ladite…

Page 37

…province de France, la vénération tant publique que privée ait été réellement interdite ou suspendue ; qu’on réfléchisse plutôt que les efforts des chanoines de Lirey pour récupérer la Sainte Relique allèrent jusqu’au point d’intimer l’excommunication à la Comtesse Marguerite de Charny pour l’avoir remise aux Ducs de Savoie : Lireyenses graviter commoti queruntur injuriam, ac in Margaretae caput anathematis fulmina evocant (1) ; on connaît aussi les plaintes des habitants de Troyes pour avoir été privés d’un tel trésor, et du dommage qui en résulta non seulement pour la Collégiale de Lirey, mais pour tout le diocèse de Troyes, comme l’exprime Nicolas Desquerrois dans son livre La Sainteté chrétienne ; et que faut-il donc en conclure ? Il n’est pas possible de ne pas en inférer que, si par aventure on avait douté en Champagne, dès les premiers temps, de la vérité de la Relique, une fois les preuves examinées par la suite, aucun doute n’en subsista, et que par conséquent persévérer dans ce doute serait se montrer dépourvu de tout critère sain.

VII.
Il conviendrait aussi de ne tenir aucun compte de la tradition des fidèles maintenue depuis ces premiers temps sans aucune altération sous les yeux mêmes des personnages les plus respectables de la religion, prêtres, évêques, souverains pontifes ; tradition…

 (1) De linteis, page 111.

Page 38

…qui n’a cessé de croître en passant de la Champagne à la Bourgogne, de la Bourgogne à la Savoie, de la Savoie au Piémont, et en général s’est répandue dans toute l’Italie, l’Allemagne, la France et l’Espagne, sans que les oppositions multiples des hérétiques, ou les doutes de plusieurs voyageurs, qui expriment dans leurs écrits au moins des soupçons quant à la vérité de la Sainte Relique, aient jamais pu affaiblir cette croyance, comme on l’a dit dans la préface de cet ouvrage.

VIII.
Il est certes vrai que, ne se trouvant pas dans la Chapelle Royale du Très Saint Suaire l’ancien nombre de célébrants et d’administrateurs des sacrements, on ne voit pas, comme dans les temps anciens, un concours aussi nombreux à l’adoration de la Sainte Relique ; mais on observe aussi que cela ne peut être en quelque manière une preuve de diminution de la foi, comme c’est le cas lorsqu’on l’expose publiquement les jours de fête, ou même lorsqu’on la montre en privé pour satisfaire à la dévotion de certaines personnes distinguées ; et cela ne serait-il pas un signe évident que la croyance en la vérité de la Sainte Relique se maintient aujourd’hui encore vive et constante chez tous ? Et comment aurait-elle pu s’introduire et se conserver intacte pendant le cours de cinq cents ans jusqu’à nous, sans aucune contradiction de la part des catholiques, si elle n’avait pas reposé sur de solides fondements ?

IX.
Je sais bien que les traces et indices de cette tradition ne se rencontrent pas avant 1353 ; mais quelle est donc cette Relique…

Page 39

…qui, ayant été vénérée avec grande solennité et constamment par les fidèles pendant l’espace susdit de cinq cents ans, aurait vu reconnaître à la fin sa fausseté ? A-t-on jamais jugé fausse la couronne d’épines de Notre Seigneur vénérée à Paris avant que Saint Louis en fît l’acquisition ? On voit bien dans les histoires ecclésiastiques que, depuis peu seulement, et pour un espace de temps fort court, celle-ci fut tenue pour authentique, sans qu’on sache qu’elle ait jamais été rappelée à l’examen de son authenticité par un sérieux débat ; on trouve encore que l’on a vénéré sous le nom d’un saint, comme Saint Denys l’Aréopagite, une relique appartenant à un autre saint du même nom ; mais je n’ai trouvé nulle part, ou du moins je ne l’ai pas trouvé dans les annales de l’Église de Baronio, ou de L’Orsi, ou de Fleury, ou de Noël Alexandre, ou de Bérulle-Bercastel, ou d’autres auteurs, une Relique de la nature de la nôtre, vénérée avec tant d’affection, dont on ait eu certitude jusqu’à nos jours pendant l’espace de cinq siècles, non par peu de personnes, mais par des nations entières, et dont on ait enfin reconnu la fausseté. N’aurait-on pas eu tant de temps pour découvrir l’erreur, surtout après qu’elle fut soumise à l’examen d’un Pape, d’un Tillemont, d’un Ruynart, d’un Launoy, et surtout d’un Lambertini, c’est-à-dire Benoît XIV, et de cent autres critiques destinés à discerner, en matière ecclésiastique, le vrai…

Page 40

…du faux. Il suffit souvent du témoignage unanime de peu de personnes dignes de foi pour qu’on tienne pour vraie une Relique de ce genre, ou celle de quelque autre Saint (1) ; et ne serait-ce pas davantage le cas lorsqu’il s’agit du sentiment constant de nombreux peuples, conduits toujours par des personnages d’un jugement très sûr, et bien éloignés de se laisser entraîner par de vaines opinions étrangères ? Je dis donc avec toute certitude que le culte rendu constamment par les peuples à notre très sainte Relique est une preuve convaincante de sa vérité.

 (1) À Mondovì, par exemple, on reconnaît comme appartenant à Saint Pie V un très ancien témoignage des seuls chanoines de la cathédrale. À Cagliari, en Sardaigne, on n’hésite pas, sur la tradition populaire, à admettre comme ancienne prison du saint martyr Éphèse une grotte située hors de la ville.

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COMMENTAIRE IV

Un quatrième argument de l’authenticité de la Sainte Sindone peut à juste titre être tiré des témoignages de non peu d’auteurs, bien qu’appartenant à ces derniers siècles.

I.
Si, en matière d’événements patrimoniaux, la déposition des auteurs étrangers a plus de valeur que celle des nationaux, attendu que ceux-ci sont en général réputés mieux instruits ; lorsqu’il s’agit toutefois de prouver l’authenticité d’une relique vénérée dans un pays, par crainte que la dévotion à son égard n’altère quelque peu les preuves de sa vérité, on préfère les étrangers, s’il s’en trouve, et on examine leur avis. C’est pour cette raison que nous trouvons chez Lambertini, cité par Cavalieri (1), que la sacrée Congrégation, par une réponse du 13 juillet 1709, n’a pas voulu reconnaître comme authentiques deux reliques, à savoir une mitre, qu’on disait appartenir à Saint Pie V, et un vêtement de Saint Félix de Cantalice, parce que les témoignages…

 (1) Commentaria in authentica S. R. C. decreta, tome I, chap. IV, De Reliquiis Sanctorum.

Page 42

…bien qu’assez religieux et exacts, étaient particulièrement dévots envers ces Saints, et que l’un d’eux était en outre étroitement apparenté au prélat Souverain Pontife : responsum fuit non constare de identitate, nec esse ad publicam venerationem exponendas. Laissons donc de côté l’autorité de Pingone, de Majolo, de Solaro, de Vigo, de Avondo, et de tant d’autres auteurs nationaux, chez lesquels on trouve la reconnaissance de l’authenticité de notre Relique ; passons aussi sous silence certains auteurs étrangers qui, bien que non sujets aux Ducs de Savoie, avaient néanmoins avec eux des relations particulières, comme Bonafamiglia, Paleotti, Adorno, et d’autres encore cités ; omettons enfin Baronio avec son continuateur Spondano, et ceux qui suivent littéralement ledit Pingone, dont l’autorité, par conséquent, ne vaut pas plus que celle de cet auteur ; et voyons ce qu’en pensent les autres, qui ne peuvent en aucune manière être soupçonnés de partialité, ou même simplement de répétition des opinions d’autrui.

II.
Monseigneur Solaro, en traitant cet argument (1), mentionne quatre auteurs de la Compagnie de Jésus, à savoir les Pères Alphonse Salmeron, Giacomo Gretsero, Matteo Radero, Gabriele Vasquez, écrivains de très grande autorité et extrêmement versés dans les matières théologiques. Parmi eux, Salmeron, bien qu’informé de l’intégrité de notre Sindone (1), et la supposant stablement vénérée à Nice maritime après avoir été transportée de Chambéry, ne doute pourtant pas de la reconnaître pour celle-là même qui fut achetée par Joseph d’Arimathie pour envelopper le corps du Seigneur : Sindon etiam munda, qua fuit sepelendus Dominus, et involvendus a Josepho ab Arimathia, quae etiam hodie Nicaeae ostenditur, reliquit integram Christi figuram etc.

 (1) Sindon. Evang., livre I, chap. XI, page 97.

Page 43

Gretsero, dans son savant traité de la Croix, après avoir réfuté certaines difficultés de Calvin contre le voile de Véronique, indique que par les mêmes raisons on prouvait la vérité de notre Relique ; il la reconnaît comme la Sindone pure achetée par Joseph d’Arimathie, et rapporte qu’elle est la même qui est vénérée et conservée dans l’Église de Turin : iisdem argumentis oppugnat Calvinus Sindonem, in qua corpus Domini in sepulcro fuit involutum, quamque in Ecclesia Taurinensi pie coli, et custodiri dicimus (2).

Radero, en expliquant ce qu’il avait rapporté au sujet d’une image du Sauveur non faite de main d’homme, vénérée chez les Grecs, et dont nous avons parlé au premier livre (3), mentionne trois de ces images, et parmi elles affirme être celle qui est vénérée dans notre cité ; et il avertit : adverte lector… imagines Christi tres fuisse, unam Veronicae, alteram Linteis Christi sepulchralibus impressam, quam Taurinensis Ecclesia servabat religiosissime colit, tertiam Edessae a Leocapeno Constantinopolim translatam.

Vasquez, pour sa part, reconnaît également la vérité de notre Sindone, et l’image du corps du Sauveur qu’elle a laissée imprimée sur elle : Taurini magna cum veneratione servatur, et nec cum minori religione colitur Sindon, qua Christus in sepulcro fuit involutus, cui impressam reliquit sui corporis figuram.

III.
Qu’on n’objecte pas que le but de ces auteurs n’était pas de traiter ex professo, comme on dit, de la vérité de notre Sindone, et qu’ils l’admettaient seulement incidemment…

 (2) Tome I, livre I, De cruce, chap. XXVII.
(3) Opus Sacrum, Viridarium sanctorum, page 267.

Page 44

…sepulcro involutum fuit, quamque in Ecclesia Taurinensi pie coli, et custodiri dicimus (1). Radero, en expliquant ce qu’il avait rapporté au sujet d’une image du Sauveur non faite de main d’homme, vénérée chez les Grecs, et dont nous avons parlé au premier livre (3), mentionne trois de ces images, et parmi elles affirme être celle qui est vénérée dans notre cité ; et il avertit : adverte lector… imagines Christi tres fuisse, unam Veronicae, alteram Linteis Christi sepulchralibus impressam, quam Taurinensis Ecclesia servabat religiosissime colit, tertiam Edessae a Leocapeno Constantinopolim translatam.

Vasquez, pour sa part, reconnaît également la vérité de notre Sindone, et l’image du corps du Sauveur qu’elle a laissée imprimée sur elle : Taurini magna cum veneratione servatur, et nec cum minori religione colitur Sindon, qua Christus in sepulcro fuit involutus, cui impressam reliquit sui corporis figuram.

III.
Qu’on n’objecte pas que le but de ces auteurs n’était pas de traiter expressément, comme on dit, de la vérité de notre Sindone, et que, l’admettant…

 (1) Tome I, livre I, De cruce, chap. XXVII.
(3) Tome II, livre I, commentaire IV, page 85.
(4) Tome I, dispute 103, chap. I, De imagine Christi.

Page 45

…des religieux de leur propre Ordre demeurant dans les États de la Royale Maison de Savoie, ceux-ci admettent eux aussi avoir examiné si le Saint Linceul était réellement celui acheté par Joseph d’Arimathie ; mais comme ces auteurs s’appliquaient pour la plupart à traiter des matières théologiques, dogmatiques et morales contre les erreurs de leur siècle, ils ne se souciaient pas tant de s’attarder sur des explications secondaires que de définir des points de doctrine dont dépendait la décision de ce qui relevait du dogme et de la morale chrétienne ; on voit cependant qu’ils n’étaient pas disposés à admettre sans examen les opinions d’autrui, comme certains voudraient le faire croire, même en des matières ne touchant ni la foi ni les mœurs. On en trouve, pour ainsi dire, d’innombrables exemples, et notamment chez les auteurs cités, tels que Fronton Duceo, Érberto Rosweido, Giacomo Sirmondo, Denis Petau, et chez cent autres lettrés jésuites.

IV.
Il est aussi certain que, pour préserver l’union et la concorde si nécessaires au bon succès de leur ministère, ils ne s’opposaient pas à l’avis de leurs confrères ; bien au contraire, ils le confirmaient souvent par de nouveaux arguments, si celui-ci était plus conforme à la vérité ; mais s’ils rencontraient le contraire, ils entreprenaient de le réfuter ; et pour le reste, lorsqu’il s’agissait de questions indifférentes, ils les laissaient dans le silence afin de ne pas les rendre davantage publiques par d’autres écrits, observant toujours comme règle le célèbre principe souvent répété : in necessariis unitas, in dubiis libertas, in omnibus charitas.

Page 46

Si donc, d’après les auteurs sages susmentionnés et d’après toute leur Société religieuse, on a toujours reconnu pour vraie notre Sainte Relique, ce n’est pas parce qu’on l’aurait reconnue comme telle à l’exclusion de toute autre ; manquent-ils peut-être d’autres écrivains de tout premier ordre, qui ne l’aient pas reconnue pour authentique et digne par conséquent de toute la vénération ? Mais ceux-ci sont en très grand nombre ; d’où il suit que seuls quelques-uns s’y sont trompés, et par exception.

V.
Le très érudit Francesco Collio, dans sa célèbre œuvre De sanguine Christi, s’exprime ainsi à ce sujet (1) :
« Méditer, dis-je, la Sainte Sindone, dans laquelle le corps de notre Sauveur demeura trois jours au sépulcre, laquelle se trouve maintenant chez le Duc de Savoie, et sur laquelle les parties du sang du Seigneur sont demeurées sur la même étoffe ; car le sang dépeint clairement sur elle l’effigie de tout le corps du Christ… »
Considère, par la grâce de la Sainte Sindone, que si tout le corps de notre Sauveur demeura au sépulcre durant les trois jours, et s’il est fort vraisemblable d’admettre que le sang y soit resté en partie, puisqu’il est clairement…

 (1) Livre V, dispute VIII, chap. II.

Page 47

…peint sur celle-ci, et que s’y manifeste l’image de tout le corps de Jésus-Christ.

De la même manière écrit le P. Tornelli dans son célèbre ouvrage intitulé Annales mundi, dont il fit une quatrième édition à Anvers en deux volumes in-folio (1) :
« La Sainte Sindone, que l’on conserve à Turin avec une grande piété, retient encore maintenant les vestiges du corps et les cicatrices du Christ imprimées sur elle » ;
« La Sainte Sindone, conservée à Turin avec une grande dévotion, garde encore aujourd’hui miraculeusement imprimés les signes du corps et des plaies de Jésus-Christ ».

L’auteur Cottensio, également pieux, admet lui aussi la vérité de notre Relique, en disant (2) :
« Le Christ a imprimé sa propre image sur trois linges : le premier à Véronique, le second sur les linges sépulcraux, qui se conservent à Turin, sur lesquels tout le corps du Christ, avec ses plaies, fut exprimé ; le troisième sur le suaire dans lequel il fut enveloppé durant le triduum de sa mort ».

Ainsi le Cavalieri susmentionné est très exact sur ces points.

 (1) Tome II, page 682.
(2) Theologia mentis et cordis, livre X, De Deo conversante, distinction I, chap. II.

Page 48

En matière de ce genre, après avoir dit (1) que certaines insignes Reliques, pour être réputées dignes d’un culte particulier, ne sont pas seulement vénérées en un lieu donné, mais dans toute une province ou dans tout un royaume, il donne pour exemple notre Sindone, laquelle, en raison de sa sainteté particulière, est honorée par la Messe et l’Office dans tous les États du Roi de Sardaigne : ista Reliquia reputatur digna peculiari cultu… hinc in tota ditione Regis Sardiniae agitur de Sacra Sindone, quae Taurini asservatur.

VI.
Mais que dire, objectera-t-on, des témoignages de ces auteurs et d’autres semblables concernant la vérité de la Sainte Sindone ? Ce sont des auteurs récents, écrivant mille, et même plus de mille ans après la Résurrection de Jésus-Christ ; ils ne s’appuient donc pas sur des témoins oculaires, ni sur des écrivains véridiques des premiers siècles de l’Église, quels que soient ceux auxquels on peut se fier. Et certes, ils le méritent, et nous devons les estimer à leur juste valeur ; et premièrement, on ne peut nier qu’ils n’étaient pas des hommes tout à fait ignorants, mais au contraire d’une probité reconnue, très éloignés de toute vanité, de toute partialité, et de tout jugement léger ; ils étaient donc intérieurement persuadés de la vérité des propositions qu’ils avançaient ; et s’ils l’étaient, il s’ensuit qu’ils ressentaient la force des…

Page 49

…arguments par lesquels on pouvait prouver cette authenticité, et qu’ils n’admettaient pas à la légère la vérité de notre Sainte Relique, laquelle a de solides raisons d’être reconnue bien éloignée de toute imposture et de toute doctrine suspecte. Le même motif a toujours eu tant de force, à toute époque, sur l’esprit de nombreuses personnes, qu’il les a portées à admettre sans opposition ce qu’on leur proposait de croire ; et pourquoi n’aurait-il pas aujourd’hui la même force pour nous amener à reconnaître l’authenticité de la Sainte Sindone, admise par un si grand nombre de savants lettrés, et plus encore ?

VII.
Cette raison, répondent nos adversaires, n’est pas valable dans le cas présent, car il s’agit ici d’auteurs récents, comme on l’a dit peu auparavant, qui ne confirment pas leur sentiment par l’autorité d’écrivains anciens, ni par des monuments originaux ; et par conséquent l’observation de Fleury (1), selon laquelle il soupçonne qu’on a trop facilement prêté foi aux rumeurs du peuple, doit être admise. Je le concède, quant au temps où la Chrétienté commença à posséder le Règne vénéré, sans même s’appuyer sur l’autorité de quelques écrivains des premiers siècles, ou sur d’autres monuments anciens ; mais pour cela il ne cesse pas d’accorder un grand poids à leur autorité, puisqu’en second lieu il est certain que, dans le vaste champ des antiquités ecclésiastiques, ils n’ont rien…

 (1) Préface à l’Histoire ecclésiastique, n° 3.

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…trouvé, qui pût les détourner de leur pieuse croyance, ou les rendre perplexes et dubitatifs ; autrement ils n’auraient pas reconnu avec tant de franchise la vérité de la Sainte Relique. Tardivement, ou plutôt trop tard, on trouve chez les lettrés quelque argument propre à réfuter les vaines opinions ; et cependant celles-ci ne furent donc réfutées qu’après un siècle de ce côté-là ?

VIII.
Les auteurs cités, et beaucoup d’autres que l’on pourrait citer, comme le Saldini (1), passèrent leur vie à étudier les matières théologiques et ecclésiastiques, et consultèrent tous les livres qu’ils purent relativement aux mêmes sujets ; ainsi le prélat Grester dit à propos d’Aubert Mire dans la Natalis Alexandri (2), que celui-ci s’était épuisé à lire les livres de toutes les bibliothèques : toutes les bibliothèques épuisées par la lecture.
Radero laissa écrit au sujet de son coreligionnaire Matteo del Rio, que, bien qu’il pût avec raison dire avoir lu un très grand nombre de livres, il en lut cependant bien davantage qu’il ne laissa connaître, au point qu’il en ignorait parfois le titre et l’impression (3) ; or tous ces auteurs, dans leurs recherches, ne trouvèrent aucun document où la Sainte Suaire fût mentionnée avec clarté, ni même n’en découvrirent aucun qui pût être de…

(1) Histoire de la Sainte Famille.
(2) Natalis Alexandri, Histoire ecclésiastique, supplément, discours IX sur les écrivains ecclésiastiques des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles.
(3) Radero, Préface au commentaire sur Marcello, cité par Solaro.

PAGE 51

…obstacle à la vérité ; au contraire, ils la virent indiquée par hasard de manière générale dans les œuvres de saint Jean Damascène, et dans d’autres monuments rapportés au premier livre de cet ouvrage, quel qu’il soit. On conclura donc qu’il y aurait abus de l’art critique si l’on refusait d’admettre le témoignage de ces écrivains parce qu’ils sont récents, et si l’on ne reconnaissait pas sur leur autorité l’authenticité de notre très saint Linceul.

Page 34

…ne fût pas suspendue l’exposition publique (1). Les contradictions introduites devaient certes rendre pour le moins douteuse l’authenticité et diminuer l’estime dans l’esprit des fidèles ; mais il se produisit tout le contraire : on tint toujours davantage pour vraie la Suaire de Notre Seigneur Jésus-Christ, et pour telle précisément qu’elle fut achetée par Joseph d’Arimathie pour envelopper le très saint corps, et c’est ainsi qu’on la vénéra de tous, bien qu’elle ne fût pas exposée publiquement.

IV.
Il est certes vrai, comme le rapporte Chifflet, que la vénération envers cette même relique diminua sensiblement à la suite des contradictions évoquées : his ita constitutis sensim minui coepit religio erga sacrum linteum (2) ; mais il ajoute aussitôt après que les habitants de Troyes la considéraient comme un linge peint : pro panno depicta habita (3), et que pour cette raison on lui refusa les honneurs dus : indigni erant Trecenses divino dono, cui fidem, cultumque omnem derogaverant (4) ; ce qui, pour concilier ces faits avec ce qui a été dit, s’explique par les efforts des chanoines de Lirey pour récupérer la Très Sainte-Suaire, et par l’amère affliction de tout le diocèse de Troyes causée par la privation…

 (1) Voir tome I, livre III, commentaire IX, page 286.
(2) De linteis, page 102.
(3) Ibid., page 119.
(4) Ibid., page 103.

Page 35

…de celle-ci ? Se seraient-ils jamais tant employés au rachat de la très sainte Relique, et les écrivains auraient-ils jamais déploré dans leurs écrits le sort malheureux de ladite Diocèse pour avoir perdu un si précieux monument de la Passion et de la mort du Sauveur, si, au temps où elle se trouvait dans la province de Champagne, c’est-à-dire durant l’espace de soixante-quatre ans, elle n’avait pas été regardée comme Relique authentique et vénérée par tous les fidèles de ces contrées ?

V.
La vénération qui lui fut rendue ensuite en Bourgogne pendant trente-quatre ans, jusqu’en 1462, c’est-à-dire cent seize ans encore avant la susdite Bulle de Pie V, fournit une preuve assez convaincante de la vérité de cette Relique et du culte même qui lui était rendu, puisque celui-ci était rendu à la même époque en Champagne. Si les précédentes altercations entre les Évêques de Troyes et la Collégiale de Lirey avaient porté non seulement sur le temps et le lieu de l’exposition publique de cette Relique, mais aussi sur son authenticité, les voisins bourguignons se seraient-ils jamais empressés avec tant de ferveur à la vénérer, comme ils le faisaient chaque fois qu’elle était exposée à l’adoration publique ? Ils ne pouvaient certes ignorer lesdites altercations, raison pour laquelle on suspendit à Lirey l’exposition solennelle ; et si beaucoup les avaient ignorées…

 (1) Voir tome I, livre IV, commentaire II, page 332.

Page 36

…elles devaient certainement être bien connues des ecclésiastiques, sous les yeux desquels accourait à Saint-Hippolyte toute cette vénération ; et ils auraient, hors de tout doute, réclamé, et empêché tout culte illégitime ; car si, en vérité, à ces temps-là et dans ces régions en particulier, on négligeait généralement l’étude des saints canons, il ne manquait cependant pas à Besançon, à Dole, à Dijon, à Chalon, et dans les autres localités voisines, de savants ecclésiastiques et de zélateurs de l’honneur de l’Église, et surtout dans la célèbre Abbaye de Clairvaux, lesquels, à l’occasion notamment du concile de Constance, étant parfaitement instruits des règles ecclésiastiques, auraient fait un devoir précis d’avertir les peuples de Bourgogne, ou plutôt leurs curés respectifs, que, faute de certitude sur l’authenticité de la Relique, et celle-ci n’étant donc pas en Champagne reconnue comme objet de culte public, ils ne devaient lui rendre aucune adoration avant que cela ne fût permis par ceux à qui appartenait le droit d’en décider. S’ils ne s’y opposèrent d’aucune manière, quel autre motif peut-il y avoir, sinon parce qu’elle avait déjà été publiquement vénérée en Champagne durant les années susdites, et qu’il n’existait alors aucun doute général sur la vérité de la Sainte Relique ?

VI.
Qu’on ne suppose donc pas que, dans ladite…

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…province de France, la vénération tant publique que privée ait été réellement interdite ou suspendue ; qu’on réfléchisse plutôt que les efforts des chanoines de Lirey pour récupérer la Sainte Relique allèrent jusqu’au point d’intimer l’excommunication à la Comtesse Marguerite de Charny pour l’avoir remise aux Ducs de Savoie : Lireyenses graviter commoti queruntur injuriam, ac in Margaretae caput anathematis fulmina evocant (1) ; on connaît aussi les plaintes des habitants de Troyes pour avoir été privés d’un tel trésor, et du dommage qui en résulta non seulement pour la Collégiale de Lirey, mais pour tout le diocèse de Troyes, comme l’exprime Nicolas Desquerrois dans son livre La Sainteté chrétienne ; et que faut-il donc en conclure ? Il n’est pas possible de ne pas en inférer que, si par aventure on avait douté en Champagne, dès les premiers temps, de la vérité de la Relique, une fois les preuves examinées par la suite, aucun doute n’en subsista, et que par conséquent persévérer dans ce doute serait se montrer dépourvu de tout critère sain.

VII.
Il conviendrait aussi de ne tenir aucun compte de la tradition des fidèles maintenue depuis ces premiers temps sans aucune altération sous les yeux mêmes des personnages les plus respectables de la religion, prêtres, évêques, souverains pontifes ; tradition…

 (1) De linteis, page 111.

Page 38

…qui n’a cessé de croître en passant de la Champagne à la Bourgogne, de la Bourgogne à la Savoie, de la Savoie au Piémont, et en général s’est répandue dans toute l’Italie, l’Allemagne, la France et l’Espagne, sans que les oppositions multiples des hérétiques, ou les doutes de plusieurs voyageurs, qui expriment dans leurs écrits au moins des soupçons quant à la vérité de la Sainte Relique, aient jamais pu affaiblir cette croyance, comme on l’a dit dans la préface de cet ouvrage.

VIII.
Il est certes vrai que, ne se trouvant pas dans la Chapelle Royale du Très Saint Suaire l’ancien nombre de célébrants et d’administrateurs des sacrements, on ne voit pas, comme dans les temps anciens, un concours aussi nombreux à l’adoration de la Sainte Relique ; mais on observe aussi que cela ne peut être en quelque manière une preuve de diminution de la foi, comme c’est le cas lorsqu’on l’expose publiquement les jours de fête, ou même lorsqu’on la montre en privé pour satisfaire à la dévotion de certaines personnes distinguées ; et cela ne serait-il pas un signe évident que la croyance en la vérité de la Sainte Relique se maintient aujourd’hui encore vive et constante chez tous ? Et comment aurait-elle pu s’introduire et se conserver intacte pendant le cours de cinq cents ans jusqu’à nous, sans aucune contradiction de la part des catholiques, si elle n’avait pas reposé sur de solides fondements ?

IX.
Je sais bien que les traces et indices de cette tradition ne se rencontrent pas avant 1353 ; mais quelle est donc cette Relique…

Page 39

…qui, ayant été vénérée avec grande solennité et constamment par les fidèles pendant l’espace susdit de cinq cents ans, aurait vu reconnaître à la fin sa fausseté ? A-t-on jamais jugé fausse la couronne d’épines de Notre Seigneur vénérée à Paris avant que Saint Louis en fît l’acquisition ? On voit bien dans les histoires ecclésiastiques que, depuis peu seulement, et pour un espace de temps fort court, celle-ci fut tenue pour authentique, sans qu’on sache qu’elle ait jamais été rappelée à l’examen de son authenticité par un sérieux débat ; on trouve encore que l’on a vénéré sous le nom d’un saint, comme Saint Denys l’Aréopagite, une relique appartenant à un autre saint du même nom ; mais je n’ai trouvé nulle part, ou du moins je ne l’ai pas trouvé dans les annales de l’Église de Baronio, ou de L’Orsi, ou de Fleury, ou de Noël Alexandre, ou de Bérulle-Bercastel, ou d’autres auteurs, une Relique de la nature de la nôtre, vénérée avec tant d’affection, dont on ait eu certitude jusqu’à nos jours pendant l’espace de cinq siècles, non par peu de personnes, mais par des nations entières, et dont on ait enfin reconnu la fausseté. N’aurait-on pas eu tant de temps pour découvrir l’erreur, surtout après qu’elle fut soumise à l’examen d’un Pape, d’un Tillemont, d’un Ruynart, d’un Launoy, et surtout d’un Lambertini, c’est-à-dire Benoît XIV, et de cent autres critiques destinés à discerner, en matière ecclésiastique, le vrai…

Page 40

…du faux. Il suffit souvent du témoignage unanime de peu de personnes dignes de foi pour qu’on tienne pour vraie une Relique de ce genre, ou celle de quelque autre Saint (1) ; et ne serait-ce pas davantage le cas lorsqu’il s’agit du sentiment constant de nombreux peuples, conduits toujours par des personnages d’un jugement très sûr, et bien éloignés de se laisser entraîner par de vaines opinions étrangères ? Je dis donc avec toute certitude que le culte rendu constamment par les peuples à notre très sainte Relique est une preuve convaincante de sa vérité.

 (1) À Mondovì, par exemple, on reconnaît comme appartenant à Saint Pie V un très ancien témoignage des seuls chanoines de la cathédrale. À Cagliari, en Sardaigne, on n’hésite pas, sur la tradition populaire, à admettre comme ancienne prison du saint martyr Éphèse une grotte située hors de la ville.

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COMMENTAIRE IV

Un quatrième argument de l’authenticité de la Sainte Sindone peut à juste titre être tiré des témoignages de non peu d’auteurs, bien qu’appartenant à ces derniers siècles.

I.
Si, en matière d’événements patrimoniaux, la déposition des auteurs étrangers a plus de valeur que celle des nationaux, attendu que ceux-ci sont en général réputés mieux instruits ; lorsqu’il s’agit toutefois de prouver l’authenticité d’une relique vénérée dans un pays, par crainte que la dévotion à son égard n’altère quelque peu les preuves de sa vérité, on préfère les étrangers, s’il s’en trouve, et on examine leur avis. C’est pour cette raison que nous trouvons chez Lambertini, cité par Cavalieri (1), que la sacrée Congrégation, par une réponse du 13 juillet 1709, n’a pas voulu reconnaître comme authentiques deux reliques, à savoir une mitre, qu’on disait appartenir à Saint Pie V, et un vêtement de Saint Félix de Cantalice, parce que les témoignages…

 (1) Commentaria in authentica S. R. C. decreta, tome I, chap. IV, De Reliquiis Sanctorum.

Page 42

…bien qu’assez religieux et exacts, étaient particulièrement dévots envers ces Saints, et que l’un d’eux était en outre étroitement apparenté au prélat Souverain Pontife : responsum fuit non constare de identitate, nec esse ad publicam venerationem exponendas. Laissons donc de côté l’autorité de Pingone, de Majolo, de Solaro, de Vigo, de Avondo, et de tant d’autres auteurs nationaux, chez lesquels on trouve la reconnaissance de l’authenticité de notre Relique ; passons aussi sous silence certains auteurs étrangers qui, bien que non sujets aux Ducs de Savoie, avaient néanmoins avec eux des relations particulières, comme Bonafamiglia, Paleotti, Adorno, et d’autres encore cités ; omettons enfin Baronio avec son continuateur Spondano, et ceux qui suivent littéralement ledit Pingone, dont l’autorité, par conséquent, ne vaut pas plus que celle de cet auteur ; et voyons ce qu’en pensent les autres, qui ne peuvent en aucune manière être soupçonnés de partialité, ou même simplement de répétition des opinions d’autrui.

II.
Monseigneur Solaro, en traitant cet argument (1), mentionne quatre auteurs de la Compagnie de Jésus, à savoir les Pères Alphonse Salmeron, Giacomo Gretsero, Matteo Radero, Gabriele Vasquez, écrivains de très grande autorité et extrêmement versés dans les matières théologiques. Parmi eux, Salmeron, bien qu’informé de l’intégrité de notre Sindone (1), et la supposant stablement vénérée à Nice maritime après avoir été transportée de Chambéry, ne doute pourtant pas de la reconnaître pour celle-là même qui fut achetée par Joseph d’Arimathie pour envelopper le corps du Seigneur : Sindon etiam munda, qua fuit sepelendus Dominus, et involvendus a Josepho ab Arimathia, quae etiam hodie Nicaeae ostenditur, reliquit integram Christi figuram etc.

 (1) Sindon. Evang., livre I, chap. XI, page 97.

Page 43

Gretsero, dans son savant traité de la Croix, après avoir réfuté certaines difficultés de Calvin contre le voile de Véronique, indique que par les mêmes raisons on prouvait la vérité de notre Relique ; il la reconnaît comme la Sindone pure achetée par Joseph d’Arimathie, et rapporte qu’elle est la même qui est vénérée et conservée dans l’Église de Turin : iisdem argumentis oppugnat Calvinus Sindonem, in qua corpus Domini in sepulcro fuit involutum, quamque in Ecclesia Taurinensi pie coli, et custodiri dicimus (2).

Radero, en expliquant ce qu’il avait rapporté au sujet d’une image du Sauveur non faite de main d’homme, vénérée chez les Grecs, et dont nous avons parlé au premier livre (3), mentionne trois de ces images, et parmi elles affirme être celle qui est vénérée dans notre cité ; et il avertit : adverte lector… imagines Christi tres fuisse, unam Veronicae, alteram Linteis Christi sepulchralibus impressam, quam Taurinensis Ecclesia servabat religiosissime colit, tertiam Edessae a Leocapeno Constantinopolim translatam.

Vasquez, pour sa part, reconnaît également la vérité de notre Sindone, et l’image du corps du Sauveur qu’elle a laissée imprimée sur elle : Taurini magna cum veneratione servatur, et nec cum minori religione colitur Sindon, qua Christus in sepulcro fuit involutus, cui impressam reliquit sui corporis figuram.

III.
Qu’on n’objecte pas que le but de ces auteurs n’était pas de traiter ex professo, comme on dit, de la vérité de notre Sindone, et qu’ils l’admettaient seulement incidemment…

 (2) Tome I, livre I, De cruce, chap. XXVII.
(3) Opus Sacrum, Viridarium sanctorum, page 267.

Page 44

…sepulcro involutum fuit, quamque in Ecclesia Taurinensi pie coli, et custodiri dicimus (1). Radero, en expliquant ce qu’il avait rapporté au sujet d’une image du Sauveur non faite de main d’homme, vénérée chez les Grecs, et dont nous avons parlé au premier livre (3), mentionne trois de ces images, et parmi elles affirme être celle qui est vénérée dans notre cité ; et il avertit : adverte lector… imagines Christi tres fuisse, unam Veronicae, alteram Linteis Christi sepulchralibus impressam, quam Taurinensis Ecclesia servabat religiosissime colit, tertiam Edessae a Leocapeno Constantinopolim translatam.

Vasquez, pour sa part, reconnaît également la vérité de notre Sindone, et l’image du corps du Sauveur qu’elle a laissée imprimée sur elle : Taurini magna cum veneratione servatur, et nec cum minori religione colitur Sindon, qua Christus in sepulcro fuit involutus, cui impressam reliquit sui corporis figuram.

III.
Qu’on n’objecte pas que le but de ces auteurs n’était pas de traiter expressément, comme on dit, de la vérité de notre Sindone, et que, l’admettant…

 (1) Tome I, livre I, De cruce, chap. XXVII.
(3) Tome II, livre I, commentaire IV, page 85.
(4) Tome I, dispute 103, chap. I, De imagine Christi.

Page 45

…des religieux de leur propre Ordre demeurant dans les États de la Royale Maison de Savoie, ceux-ci admettent eux aussi avoir examiné si le Saint Linceul était réellement celui acheté par Joseph d’Arimathie ; mais comme ces auteurs s’appliquaient pour la plupart à traiter des matières théologiques, dogmatiques et morales contre les erreurs de leur siècle, ils ne se souciaient pas tant de s’attarder sur des explications secondaires que de définir des points de doctrine dont dépendait la décision de ce qui relevait du dogme et de la morale chrétienne ; on voit cependant qu’ils n’étaient pas disposés à admettre sans examen les opinions d’autrui, comme certains voudraient le faire croire, même en des matières ne touchant ni la foi ni les mœurs. On en trouve, pour ainsi dire, d’innombrables exemples, et notamment chez les auteurs cités, tels que Fronton Duceo, Érberto Rosweido, Giacomo Sirmondo, Denis Petau, et chez cent autres lettrés jésuites.

IV.
Il est aussi certain que, pour préserver l’union et la concorde si nécessaires au bon succès de leur ministère, ils ne s’opposaient pas à l’avis de leurs confrères ; bien au contraire, ils le confirmaient souvent par de nouveaux arguments, si celui-ci était plus conforme à la vérité ; mais s’ils rencontraient le contraire, ils entreprenaient de le réfuter ; et pour le reste, lorsqu’il s’agissait de questions indifférentes, ils les laissaient dans le silence afin de ne pas les rendre davantage publiques par d’autres écrits, observant toujours comme règle le célèbre principe souvent répété : in necessariis unitas, in dubiis libertas, in omnibus charitas.

Page 46

Si donc, d’après les auteurs sages susmentionnés et d’après toute leur Société religieuse, on a toujours reconnu pour vraie notre Sainte Relique, ce n’est pas parce qu’on l’aurait reconnue comme telle à l’exclusion de toute autre ; manquent-ils peut-être d’autres écrivains de tout premier ordre, qui ne l’aient pas reconnue pour authentique et digne par conséquent de toute la vénération ? Mais ceux-ci sont en très grand nombre ; d’où il suit que seuls quelques-uns s’y sont trompés, et par exception.

V.
Le très érudit Francesco Collio, dans sa célèbre œuvre De sanguine Christi, s’exprime ainsi à ce sujet (1) :
« Méditer, dis-je, la Sainte Sindone, dans laquelle le corps de notre Sauveur demeura trois jours au sépulcre, laquelle se trouve maintenant chez le Duc de Savoie, et sur laquelle les parties du sang du Seigneur sont demeurées sur la même étoffe ; car le sang dépeint clairement sur elle l’effigie de tout le corps du Christ… »
Considère, par la grâce de la Sainte Sindone, que si tout le corps de notre Sauveur demeura au sépulcre durant les trois jours, et s’il est fort vraisemblable d’admettre que le sang y soit resté en partie, puisqu’il est clairement…

 (1) Livre V, dispute VIII, chap. II.

Page 47

…peint sur celle-ci, et que s’y manifeste l’image de tout le corps de Jésus-Christ.

De la même manière écrit le P. Tornelli dans son célèbre ouvrage intitulé Annales mundi, dont il fit une quatrième édition à Anvers en deux volumes in-folio (1) :
« La Sainte Sindone, que l’on conserve à Turin avec une grande piété, retient encore maintenant les vestiges du corps et les cicatrices du Christ imprimées sur elle » ;
« La Sainte Sindone, conservée à Turin avec une grande dévotion, garde encore aujourd’hui miraculeusement imprimés les signes du corps et des plaies de Jésus-Christ ».

L’auteur Cottensio, également pieux, admet lui aussi la vérité de notre Relique, en disant (2) :
« Le Christ a imprimé sa propre image sur trois linges : le premier à Véronique, le second sur les linges sépulcraux, qui se conservent à Turin, sur lesquels tout le corps du Christ, avec ses plaies, fut exprimé ; le troisième sur le suaire dans lequel il fut enveloppé durant le triduum de sa mort ».

Ainsi le Cavalieri susmentionné est très exact sur ces points.

 (1) Tome II, page 682.
(2) Theologia mentis et cordis, livre X, De Deo conversante, distinction I, chap. II.

Page 48

En matière de ce genre, après avoir dit (1) que certaines insignes Reliques, pour être réputées dignes d’un culte particulier, ne sont pas seulement vénérées en un lieu donné, mais dans toute une province ou dans tout un royaume, il donne pour exemple notre Sindone, laquelle, en raison de sa sainteté particulière, est honorée par la Messe et l’Office dans tous les États du Roi de Sardaigne : ista Reliquia reputatur digna peculiari cultu… hinc in tota ditione Regis Sardiniae agitur de Sacra Sindone, quae Taurini asservatur.

VI.
Mais que dire, objectera-t-on, des témoignages de ces auteurs et d’autres semblables concernant la vérité de la Sainte Sindone ? Ce sont des auteurs récents, écrivant mille, et même plus de mille ans après la Résurrection de Jésus-Christ ; ils ne s’appuient donc pas sur des témoins oculaires, ni sur des écrivains véridiques des premiers siècles de l’Église, quels que soient ceux auxquels on peut se fier. Et certes, ils le méritent, et nous devons les estimer à leur juste valeur ; et premièrement, on ne peut nier qu’ils n’étaient pas des hommes tout à fait ignorants, mais au contraire d’une probité reconnue, très éloignés de toute vanité, de toute partialité, et de tout jugement léger ; ils étaient donc intérieurement persuadés de la vérité des propositions qu’ils avançaient ; et s’ils l’étaient, il s’ensuit qu’ils ressentaient la force des…

Page 49

…arguments par lesquels on pouvait prouver cette authenticité, et qu’ils n’admettaient pas à la légère la vérité de notre Sainte Relique, laquelle a de solides raisons d’être reconnue bien éloignée de toute imposture et de toute doctrine suspecte. Le même motif a toujours eu tant de force, à toute époque, sur l’esprit de nombreuses personnes, qu’il les a portées à admettre sans opposition ce qu’on leur proposait de croire ; et pourquoi n’aurait-il pas aujourd’hui la même force pour nous amener à reconnaître l’authenticité de la Sainte Sindone, admise par un si grand nombre de savants lettrés, et plus encore ?

VII.
Cette raison, répondent nos adversaires, n’est pas valable dans le cas présent, car il s’agit ici d’auteurs récents, comme on l’a dit peu auparavant, qui ne confirment pas leur sentiment par l’autorité d’écrivains anciens, ni par des monuments originaux ; et par conséquent l’observation de Fleury (1), selon laquelle il soupçonne qu’on a trop facilement prêté foi aux rumeurs du peuple, doit être admise. Je le concède, quant au temps où la Chrétienté commença à posséder le Règne vénéré, sans même s’appuyer sur l’autorité de quelques écrivains des premiers siècles, ou sur d’autres monuments anciens ; mais pour cela il ne cesse pas d’accorder un grand poids à leur autorité, puisqu’en second lieu il est certain que, dans le vaste champ des antiquités ecclésiastiques, ils n’ont rien…

 (1) Préface à l’Histoire ecclésiastique, n° 3.

PAGE 50

…trouvé, qui pût les détourner de leur pieuse croyance, ou les rendre perplexes et dubitatifs ; autrement ils n’auraient pas reconnu avec tant de franchise la vérité de la Sainte Relique. Tardivement, ou plutôt trop tard, on trouve chez les lettrés quelque argument propre à réfuter les vaines opinions ; et cependant celles-ci ne furent donc réfutées qu’après un siècle de ce côté-là ?

VIII.
Les auteurs cités, et beaucoup d’autres que l’on pourrait citer, comme le Saldini (1), passèrent leur vie à étudier les matières théologiques et ecclésiastiques, et consultèrent tous les livres qu’ils purent relativement aux mêmes sujets ; ainsi le prélat Grester dit à propos d’Aubert Mire dans la Natalis Alexandri (2), que celui-ci s’était épuisé à lire les livres de toutes les bibliothèques : toutes les bibliothèques épuisées par la lecture.
Radero laissa écrit au sujet de son coreligionnaire Matteo del Rio, que, bien qu’il pût avec raison dire avoir lu un très grand nombre de livres, il en lut cependant bien davantage qu’il ne laissa connaître, au point qu’il en ignorait parfois le titre et l’impression (3) ; or tous ces auteurs, dans leurs recherches, ne trouvèrent aucun document où la Sainte Suaire fût mentionnée avec clarté, ni même n’en découvrirent aucun qui pût être de…

(1) Histoire de la Sainte Famille.
(2) Natalis Alexandri, Histoire ecclésiastique, supplément, discours IX sur les écrivains ecclésiastiques des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles.
(3) Radero, Préface au commentaire sur Marcello, cité par Solaro.

PAGE 51

…obstacle à la vérité ; au contraire, ils la virent indiquée par hasard de manière générale dans les œuvres de saint Jean Damascène, et dans d’autres monuments rapportés au premier livre de cet ouvrage, quel qu’il soit. On conclura donc qu’il y aurait abus de l’art critique si l’on refusait d’admettre le témoignage de ces écrivains parce qu’ils sont récents, et si l’on ne reconnaissait pas sur leur autorité l’authenticité de notre très saint Linceul.

Page 34

…ne fût pas suspendue l’exposition publique (1). Les contradictions introduites devaient certes rendre pour le moins douteuse l’authenticité et diminuer l’estime dans l’esprit des fidèles ; mais il se produisit tout le contraire : on tint toujours davantage pour vraie la Suaire de Notre Seigneur Jésus-Christ, et pour telle précisément qu’elle fut achetée par Joseph d’Arimathie pour envelopper le très saint corps, et c’est ainsi qu’on la vénéra de tous, bien qu’elle ne fût pas exposée publiquement.

IV.
Il est certes vrai, comme le rapporte Chifflet, que la vénération envers cette même relique diminua sensiblement à la suite des contradictions évoquées : his ita constitutis sensim minui coepit religio erga sacrum linteum (2) ; mais il ajoute aussitôt après que les habitants de Troyes la considéraient comme un linge peint : pro panno depicta habita (3), et que pour cette raison on lui refusa les honneurs dus : indigni erant Trecenses divino dono, cui fidem, cultumque omnem derogaverant (4) ; ce qui, pour concilier ces faits avec ce qui a été dit, s’explique par les efforts des chanoines de Lirey pour récupérer la Très Sainte-Suaire, et par l’amère affliction de tout le diocèse de Troyes causée par la privation…

 (1) Voir tome I, livre III, commentaire IX, page 286.
(2) De linteis, page 102.
(3) Ibid., page 119.
(4) Ibid., page 103.

Page 35

…de celle-ci ? Se seraient-ils jamais tant employés au rachat de la très sainte Relique, et les écrivains auraient-ils jamais déploré dans leurs écrits le sort malheureux de ladite Diocèse pour avoir perdu un si précieux monument de la Passion et de la mort du Sauveur, si, au temps où elle se trouvait dans la province de Champagne, c’est-à-dire durant l’espace de soixante-quatre ans, elle n’avait pas été regardée comme Relique authentique et vénérée par tous les fidèles de ces contrées ?

V.
La vénération qui lui fut rendue ensuite en Bourgogne pendant trente-quatre ans, jusqu’en 1462, c’est-à-dire cent seize ans encore avant la susdite Bulle de Pie V, fournit une preuve assez convaincante de la vérité de cette Relique et du culte même qui lui était rendu, puisque celui-ci était rendu à la même époque en Champagne. Si les précédentes altercations entre les Évêques de Troyes et la Collégiale de Lirey avaient porté non seulement sur le temps et le lieu de l’exposition publique de cette Relique, mais aussi sur son authenticité, les voisins bourguignons se seraient-ils jamais empressés avec tant de ferveur à la vénérer, comme ils le faisaient chaque fois qu’elle était exposée à l’adoration publique ? Ils ne pouvaient certes ignorer lesdites altercations, raison pour laquelle on suspendit à Lirey l’exposition solennelle ; et si beaucoup les avaient ignorées…

 (1) Voir tome I, livre IV, commentaire II, page 332.

Page 36

…elles devaient certainement être bien connues des ecclésiastiques, sous les yeux desquels accourait à Saint-Hippolyte toute cette vénération ; et ils auraient, hors de tout doute, réclamé, et empêché tout culte illégitime ; car si, en vérité, à ces temps-là et dans ces régions en particulier, on négligeait généralement l’étude des saints canons, il ne manquait cependant pas à Besançon, à Dole, à Dijon, à Chalon, et dans les autres localités voisines, de savants ecclésiastiques et de zélateurs de l’honneur de l’Église, et surtout dans la célèbre Abbaye de Clairvaux, lesquels, à l’occasion notamment du concile de Constance, étant parfaitement instruits des règles ecclésiastiques, auraient fait un devoir précis d’avertir les peuples de Bourgogne, ou plutôt leurs curés respectifs, que, faute de certitude sur l’authenticité de la Relique, et celle-ci n’étant donc pas en Champagne reconnue comme objet de culte public, ils ne devaient lui rendre aucune adoration avant que cela ne fût permis par ceux à qui appartenait le droit d’en décider. S’ils ne s’y opposèrent d’aucune manière, quel autre motif peut-il y avoir, sinon parce qu’elle avait déjà été publiquement vénérée en Champagne durant les années susdites, et qu’il n’existait alors aucun doute général sur la vérité de la Sainte Relique ?

VI.
Qu’on ne suppose donc pas que, dans ladite…

Page 37

…province de France, la vénération tant publique que privée ait été réellement interdite ou suspendue ; qu’on réfléchisse plutôt que les efforts des chanoines de Lirey pour récupérer la Sainte Relique allèrent jusqu’au point d’intimer l’excommunication à la Comtesse Marguerite de Charny pour l’avoir remise aux Ducs de Savoie : Lireyenses graviter commoti queruntur injuriam, ac in Margaretae caput anathematis fulmina evocant (1) ; on connaît aussi les plaintes des habitants de Troyes pour avoir été privés d’un tel trésor, et du dommage qui en résulta non seulement pour la Collégiale de Lirey, mais pour tout le diocèse de Troyes, comme l’exprime Nicolas Desquerrois dans son livre La Sainteté chrétienne ; et que faut-il donc en conclure ? Il n’est pas possible de ne pas en inférer que, si par aventure on avait douté en Champagne, dès les premiers temps, de la vérité de la Relique, une fois les preuves examinées par la suite, aucun doute n’en subsista, et que par conséquent persévérer dans ce doute serait se montrer dépourvu de tout critère sain.

VII.
Il conviendrait aussi de ne tenir aucun compte de la tradition des fidèles maintenue depuis ces premiers temps sans aucune altération sous les yeux mêmes des personnages les plus respectables de la religion, prêtres, évêques, souverains pontifes ; tradition…

 (1) De linteis, page 111.

Page 38

…qui n’a cessé de croître en passant de la Champagne à la Bourgogne, de la Bourgogne à la Savoie, de la Savoie au Piémont, et en général s’est répandue dans toute l’Italie, l’Allemagne, la France et l’Espagne, sans que les oppositions multiples des hérétiques, ou les doutes de plusieurs voyageurs, qui expriment dans leurs écrits au moins des soupçons quant à la vérité de la Sainte Relique, aient jamais pu affaiblir cette croyance, comme on l’a dit dans la préface de cet ouvrage.

VIII.
Il est certes vrai que, ne se trouvant pas dans la Chapelle Royale du Très Saint Suaire l’ancien nombre de célébrants et d’administrateurs des sacrements, on ne voit pas, comme dans les temps anciens, un concours aussi nombreux à l’adoration de la Sainte Relique ; mais on observe aussi que cela ne peut être en quelque manière une preuve de diminution de la foi, comme c’est le cas lorsqu’on l’expose publiquement les jours de fête, ou même lorsqu’on la montre en privé pour satisfaire à la dévotion de certaines personnes distinguées ; et cela ne serait-il pas un signe évident que la croyance en la vérité de la Sainte Relique se maintient aujourd’hui encore vive et constante chez tous ? Et comment aurait-elle pu s’introduire et se conserver intacte pendant le cours de cinq cents ans jusqu’à nous, sans aucune contradiction de la part des catholiques, si elle n’avait pas reposé sur de solides fondements ?

IX.
Je sais bien que les traces et indices de cette tradition ne se rencontrent pas avant 1353 ; mais quelle est donc cette Relique…

Page 39

…qui, ayant été vénérée avec grande solennité et constamment par les fidèles pendant l’espace susdit de cinq cents ans, aurait vu reconnaître à la fin sa fausseté ? A-t-on jamais jugé fausse la couronne d’épines de Notre Seigneur vénérée à Paris avant que Saint Louis en fît l’acquisition ? On voit bien dans les histoires ecclésiastiques que, depuis peu seulement, et pour un espace de temps fort court, celle-ci fut tenue pour authentique, sans qu’on sache qu’elle ait jamais été rappelée à l’examen de son authenticité par un sérieux débat ; on trouve encore que l’on a vénéré sous le nom d’un saint, comme Saint Denys l’Aréopagite, une relique appartenant à un autre saint du même nom ; mais je n’ai trouvé nulle part, ou du moins je ne l’ai pas trouvé dans les annales de l’Église de Baronio, ou de L’Orsi, ou de Fleury, ou de Noël Alexandre, ou de Bérulle-Bercastel, ou d’autres auteurs, une Relique de la nature de la nôtre, vénérée avec tant d’affection, dont on ait eu certitude jusqu’à nos jours pendant l’espace de cinq siècles, non par peu de personnes, mais par des nations entières, et dont on ait enfin reconnu la fausseté. N’aurait-on pas eu tant de temps pour découvrir l’erreur, surtout après qu’elle fut soumise à l’examen d’un Pape, d’un Tillemont, d’un Ruynart, d’un Launoy, et surtout d’un Lambertini, c’est-à-dire Benoît XIV, et de cent autres critiques destinés à discerner, en matière ecclésiastique, le vrai…

Page 40

…du faux. Il suffit souvent du témoignage unanime de peu de personnes dignes de foi pour qu’on tienne pour vraie une Relique de ce genre, ou celle de quelque autre Saint (1) ; et ne serait-ce pas davantage le cas lorsqu’il s’agit du sentiment constant de nombreux peuples, conduits toujours par des personnages d’un jugement très sûr, et bien éloignés de se laisser entraîner par de vaines opinions étrangères ? Je dis donc avec toute certitude que le culte rendu constamment par les peuples à notre très sainte Relique est une preuve convaincante de sa vérité.

 (1) À Mondovì, par exemple, on reconnaît comme appartenant à Saint Pie V un très ancien témoignage des seuls chanoines de la cathédrale. À Cagliari, en Sardaigne, on n’hésite pas, sur la tradition populaire, à admettre comme ancienne prison du saint martyr Éphèse une grotte située hors de la ville.

Page 41

COMMENTAIRE IV

Un quatrième argument de l’authenticité de la Sainte Sindone peut à juste titre être tiré des témoignages de non peu d’auteurs, bien qu’appartenant à ces derniers siècles.

I.
Si, en matière d’événements patrimoniaux, la déposition des auteurs étrangers a plus de valeur que celle des nationaux, attendu que ceux-ci sont en général réputés mieux instruits ; lorsqu’il s’agit toutefois de prouver l’authenticité d’une relique vénérée dans un pays, par crainte que la dévotion à son égard n’altère quelque peu les preuves de sa vérité, on préfère les étrangers, s’il s’en trouve, et on examine leur avis. C’est pour cette raison que nous trouvons chez Lambertini, cité par Cavalieri (1), que la sacrée Congrégation, par une réponse du 13 juillet 1709, n’a pas voulu reconnaître comme authentiques deux reliques, à savoir une mitre, qu’on disait appartenir à Saint Pie V, et un vêtement de Saint Félix de Cantalice, parce que les témoignages…

 (1) Commentaria in authentica S. R. C. decreta, tome I, chap. IV, De Reliquiis Sanctorum.

Page 42

…bien qu’assez religieux et exacts, étaient particulièrement dévots envers ces Saints, et que l’un d’eux était en outre étroitement apparenté au prélat Souverain Pontife : responsum fuit non constare de identitate, nec esse ad publicam venerationem exponendas. Laissons donc de côté l’autorité de Pingone, de Majolo, de Solaro, de Vigo, de Avondo, et de tant d’autres auteurs nationaux, chez lesquels on trouve la reconnaissance de l’authenticité de notre Relique ; passons aussi sous silence certains auteurs étrangers qui, bien que non sujets aux Ducs de Savoie, avaient néanmoins avec eux des relations particulières, comme Bonafamiglia, Paleotti, Adorno, et d’autres encore cités ; omettons enfin Baronio avec son continuateur Spondano, et ceux qui suivent littéralement ledit Pingone, dont l’autorité, par conséquent, ne vaut pas plus que celle de cet auteur ; et voyons ce qu’en pensent les autres, qui ne peuvent en aucune manière être soupçonnés de partialité, ou même simplement de répétition des opinions d’autrui.

II.
Monseigneur Solaro, en traitant cet argument (1), mentionne quatre auteurs de la Compagnie de Jésus, à savoir les Pères Alphonse Salmeron, Giacomo Gretsero, Matteo Radero, Gabriele Vasquez, écrivains de très grande autorité et extrêmement versés dans les matières théologiques. Parmi eux, Salmeron, bien qu’informé de l’intégrité de notre Sindone (1), et la supposant stablement vénérée à Nice maritime après avoir été transportée de Chambéry, ne doute pourtant pas de la reconnaître pour celle-là même qui fut achetée par Joseph d’Arimathie pour envelopper le corps du Seigneur : Sindon etiam munda, qua fuit sepelendus Dominus, et involvendus a Josepho ab Arimathia, quae etiam hodie Nicaeae ostenditur, reliquit integram Christi figuram etc.

 (1) Sindon. Evang., livre I, chap. XI, page 97.

Page 43

Gretsero, dans son savant traité de la Croix, après avoir réfuté certaines difficultés de Calvin contre le voile de Véronique, indique que par les mêmes raisons on prouvait la vérité de notre Relique ; il la reconnaît comme la Sindone pure achetée par Joseph d’Arimathie, et rapporte qu’elle est la même qui est vénérée et conservée dans l’Église de Turin : iisdem argumentis oppugnat Calvinus Sindonem, in qua corpus Domini in sepulcro fuit involutum, quamque in Ecclesia Taurinensi pie coli, et custodiri dicimus (2).

Radero, en expliquant ce qu’il avait rapporté au sujet d’une image du Sauveur non faite de main d’homme, vénérée chez les Grecs, et dont nous avons parlé au premier livre (3), mentionne trois de ces images, et parmi elles affirme être celle qui est vénérée dans notre cité ; et il avertit : adverte lector… imagines Christi tres fuisse, unam Veronicae, alteram Linteis Christi sepulchralibus impressam, quam Taurinensis Ecclesia servabat religiosissime colit, tertiam Edessae a Leocapeno Constantinopolim translatam.

Vasquez, pour sa part, reconnaît également la vérité de notre Sindone, et l’image du corps du Sauveur qu’elle a laissée imprimée sur elle : Taurini magna cum veneratione servatur, et nec cum minori religione colitur Sindon, qua Christus in sepulcro fuit involutus, cui impressam reliquit sui corporis figuram.

III.
Qu’on n’objecte pas que le but de ces auteurs n’était pas de traiter ex professo, comme on dit, de la vérité de notre Sindone, et qu’ils l’admettaient seulement incidemment…

 (2) Tome I, livre I, De cruce, chap. XXVII.
(3) Opus Sacrum, Viridarium sanctorum, page 267.

Page 44

…sepulcro involutum fuit, quamque in Ecclesia Taurinensi pie coli, et custodiri dicimus (1). Radero, en expliquant ce qu’il avait rapporté au sujet d’une image du Sauveur non faite de main d’homme, vénérée chez les Grecs, et dont nous avons parlé au premier livre (3), mentionne trois de ces images, et parmi elles affirme être celle qui est vénérée dans notre cité ; et il avertit : adverte lector… imagines Christi tres fuisse, unam Veronicae, alteram Linteis Christi sepulchralibus impressam, quam Taurinensis Ecclesia servabat religiosissime colit, tertiam Edessae a Leocapeno Constantinopolim translatam.

Vasquez, pour sa part, reconnaît également la vérité de notre Sindone, et l’image du corps du Sauveur qu’elle a laissée imprimée sur elle : Taurini magna cum veneratione servatur, et nec cum minori religione colitur Sindon, qua Christus in sepulcro fuit involutus, cui impressam reliquit sui corporis figuram.

III.
Qu’on n’objecte pas que le but de ces auteurs n’était pas de traiter expressément, comme on dit, de la vérité de notre Sindone, et que, l’admettant…

 (1) Tome I, livre I, De cruce, chap. XXVII.
(3) Tome II, livre I, commentaire IV, page 85.
(4) Tome I, dispute 103, chap. I, De imagine Christi.

Page 45

…des religieux de leur propre Ordre demeurant dans les États de la Royale Maison de Savoie, ceux-ci admettent eux aussi avoir examiné si le Saint Linceul était réellement celui acheté par Joseph d’Arimathie ; mais comme ces auteurs s’appliquaient pour la plupart à traiter des matières théologiques, dogmatiques et morales contre les erreurs de leur siècle, ils ne se souciaient pas tant de s’attarder sur des explications secondaires que de définir des points de doctrine dont dépendait la décision de ce qui relevait du dogme et de la morale chrétienne ; on voit cependant qu’ils n’étaient pas disposés à admettre sans examen les opinions d’autrui, comme certains voudraient le faire croire, même en des matières ne touchant ni la foi ni les mœurs. On en trouve, pour ainsi dire, d’innombrables exemples, et notamment chez les auteurs cités, tels que Fronton Duceo, Érberto Rosweido, Giacomo Sirmondo, Denis Petau, et chez cent autres lettrés jésuites.

IV.
Il est aussi certain que, pour préserver l’union et la concorde si nécessaires au bon succès de leur ministère, ils ne s’opposaient pas à l’avis de leurs confrères ; bien au contraire, ils le confirmaient souvent par de nouveaux arguments, si celui-ci était plus conforme à la vérité ; mais s’ils rencontraient le contraire, ils entreprenaient de le réfuter ; et pour le reste, lorsqu’il s’agissait de questions indifférentes, ils les laissaient dans le silence afin de ne pas les rendre davantage publiques par d’autres écrits, observant toujours comme règle le célèbre principe souvent répété : in necessariis unitas, in dubiis libertas, in omnibus charitas.

Page 46

Si donc, d’après les auteurs sages susmentionnés et d’après toute leur Société religieuse, on a toujours reconnu pour vraie notre Sainte Relique, ce n’est pas parce qu’on l’aurait reconnue comme telle à l’exclusion de toute autre ; manquent-ils peut-être d’autres écrivains de tout premier ordre, qui ne l’aient pas reconnue pour authentique et digne par conséquent de toute la vénération ? Mais ceux-ci sont en très grand nombre ; d’où il suit que seuls quelques-uns s’y sont trompés, et par exception.

V.
Le très érudit Francesco Collio, dans sa célèbre œuvre De sanguine Christi, s’exprime ainsi à ce sujet (1) :
« Méditer, dis-je, la Sainte Sindone, dans laquelle le corps de notre Sauveur demeura trois jours au sépulcre, laquelle se trouve maintenant chez le Duc de Savoie, et sur laquelle les parties du sang du Seigneur sont demeurées sur la même étoffe ; car le sang dépeint clairement sur elle l’effigie de tout le corps du Christ… »
Considère, par la grâce de la Sainte Sindone, que si tout le corps de notre Sauveur demeura au sépulcre durant les trois jours, et s’il est fort vraisemblable d’admettre que le sang y soit resté en partie, puisqu’il est clairement…

 (1) Livre V, dispute VIII, chap. II.

Page 47

…peint sur celle-ci, et que s’y manifeste l’image de tout le corps de Jésus-Christ.

De la même manière écrit le P. Tornelli dans son célèbre ouvrage intitulé Annales mundi, dont il fit une quatrième édition à Anvers en deux volumes in-folio (1) :
« La Sainte Sindone, que l’on conserve à Turin avec une grande piété, retient encore maintenant les vestiges du corps et les cicatrices du Christ imprimées sur elle » ;
« La Sainte Sindone, conservée à Turin avec une grande dévotion, garde encore aujourd’hui miraculeusement imprimés les signes du corps et des plaies de Jésus-Christ ».

L’auteur Cottensio, également pieux, admet lui aussi la vérité de notre Relique, en disant (2) :
« Le Christ a imprimé sa propre image sur trois linges : le premier à Véronique, le second sur les linges sépulcraux, qui se conservent à Turin, sur lesquels tout le corps du Christ, avec ses plaies, fut exprimé ; le troisième sur le suaire dans lequel il fut enveloppé durant le triduum de sa mort ».

Ainsi le Cavalieri susmentionné est très exact sur ces points.

 (1) Tome II, page 682.
(2) Theologia mentis et cordis, livre X, De Deo conversante, distinction I, chap. II.

Page 48

En matière de ce genre, après avoir dit (1) que certaines insignes Reliques, pour être réputées dignes d’un culte particulier, ne sont pas seulement vénérées en un lieu donné, mais dans toute une province ou dans tout un royaume, il donne pour exemple notre Sindone, laquelle, en raison de sa sainteté particulière, est honorée par la Messe et l’Office dans tous les États du Roi de Sardaigne : ista Reliquia reputatur digna peculiari cultu… hinc in tota ditione Regis Sardiniae agitur de Sacra Sindone, quae Taurini asservatur.

VI.
Mais que dire, objectera-t-on, des témoignages de ces auteurs et d’autres semblables concernant la vérité de la Sainte Sindone ? Ce sont des auteurs récents, écrivant mille, et même plus de mille ans après la Résurrection de Jésus-Christ ; ils ne s’appuient donc pas sur des témoins oculaires, ni sur des écrivains véridiques des premiers siècles de l’Église, quels que soient ceux auxquels on peut se fier. Et certes, ils le méritent, et nous devons les estimer à leur juste valeur ; et premièrement, on ne peut nier qu’ils n’étaient pas des hommes tout à fait ignorants, mais au contraire d’une probité reconnue, très éloignés de toute vanité, de toute partialité, et de tout jugement léger ; ils étaient donc intérieurement persuadés de la vérité des propositions qu’ils avançaient ; et s’ils l’étaient, il s’ensuit qu’ils ressentaient la force des…

Page 49

…arguments par lesquels on pouvait prouver cette authenticité, et qu’ils n’admettaient pas à la légère la vérité de notre Sainte Relique, laquelle a de solides raisons d’être reconnue bien éloignée de toute imposture et de toute doctrine suspecte. Le même motif a toujours eu tant de force, à toute époque, sur l’esprit de nombreuses personnes, qu’il les a portées à admettre sans opposition ce qu’on leur proposait de croire ; et pourquoi n’aurait-il pas aujourd’hui la même force pour nous amener à reconnaître l’authenticité de la Sainte Sindone, admise par un si grand nombre de savants lettrés, et plus encore ?

VII.
Cette raison, répondent nos adversaires, n’est pas valable dans le cas présent, car il s’agit ici d’auteurs récents, comme on l’a dit peu auparavant, qui ne confirment pas leur sentiment par l’autorité d’écrivains anciens, ni par des monuments originaux ; et par conséquent l’observation de Fleury (1), selon laquelle il soupçonne qu’on a trop facilement prêté foi aux rumeurs du peuple, doit être admise. Je le concède, quant au temps où la Chrétienté commença à posséder le Règne vénéré, sans même s’appuyer sur l’autorité de quelques écrivains des premiers siècles, ou sur d’autres monuments anciens ; mais pour cela il ne cesse pas d’accorder un grand poids à leur autorité, puisqu’en second lieu il est certain que, dans le vaste champ des antiquités ecclésiastiques, ils n’ont rien…

 (1) Préface à l’Histoire ecclésiastique, n° 3.

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…trouvé, qui pût les détourner de leur pieuse croyance, ou les rendre perplexes et dubitatifs ; autrement ils n’auraient pas reconnu avec tant de franchise la vérité de la Sainte Relique. Tardivement, ou plutôt trop tard, on trouve chez les lettrés quelque argument propre à réfuter les vaines opinions ; et cependant celles-ci ne furent donc réfutées qu’après un siècle de ce côté-là ?

VIII.
Les auteurs cités, et beaucoup d’autres que l’on pourrait citer, comme le Saldini (1), passèrent leur vie à étudier les matières théologiques et ecclésiastiques, et consultèrent tous les livres qu’ils purent relativement aux mêmes sujets ; ainsi le prélat Grester dit à propos d’Aubert Mire dans la Natalis Alexandri (2), que celui-ci s’était épuisé à lire les livres de toutes les bibliothèques : toutes les bibliothèques épuisées par la lecture.
Radero laissa écrit au sujet de son coreligionnaire Matteo del Rio, que, bien qu’il pût avec raison dire avoir lu un très grand nombre de livres, il en lut cependant bien davantage qu’il ne laissa connaître, au point qu’il en ignorait parfois le titre et l’impression (3) ; or tous ces auteurs, dans leurs recherches, ne trouvèrent aucun document où la Sainte Suaire fût mentionnée avec clarté, ni même n’en découvrirent aucun qui pût être de…

(1) Histoire de la Sainte Famille.
(2) Natalis Alexandri, Histoire ecclésiastique, supplément, discours IX sur les écrivains ecclésiastiques des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles.
(3) Radero, Préface au commentaire sur Marcello, cité par Solaro.

PAGE 51

…obstacle à la vérité ; au contraire, ils la virent indiquée par hasard de manière générale dans les œuvres de saint Jean Damascène, et dans d’autres monuments rapportés au premier livre de cet ouvrage, quel qu’il soit. On conclura donc qu’il y aurait abus de l’art critique si l’on refusait d’admettre le témoignage de ces écrivains parce qu’ils sont récents, et si l’on ne reconnaissait pas sur leur autorité l’authenticité de notre très saint Linceul.

Page 34

…ne fût pas suspendue l’exposition publique (1). Les contradictions introduites devaient certes rendre pour le moins douteuse l’authenticité et diminuer l’estime dans l’esprit des fidèles ; mais il se produisit tout le contraire : on tint toujours davantage pour vraie la Suaire de Notre Seigneur Jésus-Christ, et pour telle précisément qu’elle fut achetée par Joseph d’Arimathie pour envelopper le très saint corps, et c’est ainsi qu’on la vénéra de tous, bien qu’elle ne fût pas exposée publiquement.

IV.
Il est certes vrai, comme le rapporte Chifflet, que la vénération envers cette même relique diminua sensiblement à la suite des contradictions évoquées : his ita constitutis sensim minui coepit religio erga sacrum linteum (2) ; mais il ajoute aussitôt après que les habitants de Troyes la considéraient comme un linge peint : pro panno depicta habita (3), et que pour cette raison on lui refusa les honneurs dus : indigni erant Trecenses divino dono, cui fidem, cultumque omnem derogaverant (4) ; ce qui, pour concilier ces faits avec ce qui a été dit, s’explique par les efforts des chanoines de Lirey pour récupérer la Très Sainte-Suaire, et par l’amère affliction de tout le diocèse de Troyes causée par la privation…

 (1) Voir tome I, livre III, commentaire IX, page 286.
(2) De linteis, page 102.
(3) Ibid., page 119.
(4) Ibid., page 103.

Page 35

…de celle-ci ? Se seraient-ils jamais tant employés au rachat de la très sainte Relique, et les écrivains auraient-ils jamais déploré dans leurs écrits le sort malheureux de ladite Diocèse pour avoir perdu un si précieux monument de la Passion et de la mort du Sauveur, si, au temps où elle se trouvait dans la province de Champagne, c’est-à-dire durant l’espace de soixante-quatre ans, elle n’avait pas été regardée comme Relique authentique et vénérée par tous les fidèles de ces contrées ?

V.
La vénération qui lui fut rendue ensuite en Bourgogne pendant trente-quatre ans, jusqu’en 1462, c’est-à-dire cent seize ans encore avant la susdite Bulle de Pie V, fournit une preuve assez convaincante de la vérité de cette Relique et du culte même qui lui était rendu, puisque celui-ci était rendu à la même époque en Champagne. Si les précédentes altercations entre les Évêques de Troyes et la Collégiale de Lirey avaient porté non seulement sur le temps et le lieu de l’exposition publique de cette Relique, mais aussi sur son authenticité, les voisins bourguignons se seraient-ils jamais empressés avec tant de ferveur à la vénérer, comme ils le faisaient chaque fois qu’elle était exposée à l’adoration publique ? Ils ne pouvaient certes ignorer lesdites altercations, raison pour laquelle on suspendit à Lirey l’exposition solennelle ; et si beaucoup les avaient ignorées…

 (1) Voir tome I, livre IV, commentaire II, page 332.

Page 36

…elles devaient certainement être bien connues des ecclésiastiques, sous les yeux desquels accourait à Saint-Hippolyte toute cette vénération ; et ils auraient, hors de tout doute, réclamé, et empêché tout culte illégitime ; car si, en vérité, à ces temps-là et dans ces régions en particulier, on négligeait généralement l’étude des saints canons, il ne manquait cependant pas à Besançon, à Dole, à Dijon, à Chalon, et dans les autres localités voisines, de savants ecclésiastiques et de zélateurs de l’honneur de l’Église, et surtout dans la célèbre Abbaye de Clairvaux, lesquels, à l’occasion notamment du concile de Constance, étant parfaitement instruits des règles ecclésiastiques, auraient fait un devoir précis d’avertir les peuples de Bourgogne, ou plutôt leurs curés respectifs, que, faute de certitude sur l’authenticité de la Relique, et celle-ci n’étant donc pas en Champagne reconnue comme objet de culte public, ils ne devaient lui rendre aucune adoration avant que cela ne fût permis par ceux à qui appartenait le droit d’en décider. S’ils ne s’y opposèrent d’aucune manière, quel autre motif peut-il y avoir, sinon parce qu’elle avait déjà été publiquement vénérée en Champagne durant les années susdites, et qu’il n’existait alors aucun doute général sur la vérité de la Sainte Relique ?

VI.
Qu’on ne suppose donc pas que, dans ladite…

Page 37

…province de France, la vénération tant publique que privée ait été réellement interdite ou suspendue ; qu’on réfléchisse plutôt que les efforts des chanoines de Lirey pour récupérer la Sainte Relique allèrent jusqu’au point d’intimer l’excommunication à la Comtesse Marguerite de Charny pour l’avoir remise aux Ducs de Savoie : Lireyenses graviter commoti queruntur injuriam, ac in Margaretae caput anathematis fulmina evocant (1) ; on connaît aussi les plaintes des habitants de Troyes pour avoir été privés d’un tel trésor, et du dommage qui en résulta non seulement pour la Collégiale de Lirey, mais pour tout le diocèse de Troyes, comme l’exprime Nicolas Desquerrois dans son livre La Sainteté chrétienne ; et que faut-il donc en conclure ? Il n’est pas possible de ne pas en inférer que, si par aventure on avait douté en Champagne, dès les premiers temps, de la vérité de la Relique, une fois les preuves examinées par la suite, aucun doute n’en subsista, et que par conséquent persévérer dans ce doute serait se montrer dépourvu de tout critère sain.

VII.
Il conviendrait aussi de ne tenir aucun compte de la tradition des fidèles maintenue depuis ces premiers temps sans aucune altération sous les yeux mêmes des personnages les plus respectables de la religion, prêtres, évêques, souverains pontifes ; tradition…

 (1) De linteis, page 111.

Page 38

…qui n’a cessé de croître en passant de la Champagne à la Bourgogne, de la Bourgogne à la Savoie, de la Savoie au Piémont, et en général s’est répandue dans toute l’Italie, l’Allemagne, la France et l’Espagne, sans que les oppositions multiples des hérétiques, ou les doutes de plusieurs voyageurs, qui expriment dans leurs écrits au moins des soupçons quant à la vérité de la Sainte Relique, aient jamais pu affaiblir cette croyance, comme on l’a dit dans la préface de cet ouvrage.

VIII.
Il est certes vrai que, ne se trouvant pas dans la Chapelle Royale du Très Saint Suaire l’ancien nombre de célébrants et d’administrateurs des sacrements, on ne voit pas, comme dans les temps anciens, un concours aussi nombreux à l’adoration de la Sainte Relique ; mais on observe aussi que cela ne peut être en quelque manière une preuve de diminution de la foi, comme c’est le cas lorsqu’on l’expose publiquement les jours de fête, ou même lorsqu’on la montre en privé pour satisfaire à la dévotion de certaines personnes distinguées ; et cela ne serait-il pas un signe évident que la croyance en la vérité de la Sainte Relique se maintient aujourd’hui encore vive et constante chez tous ? Et comment aurait-elle pu s’introduire et se conserver intacte pendant le cours de cinq cents ans jusqu’à nous, sans aucune contradiction de la part des catholiques, si elle n’avait pas reposé sur de solides fondements ?

IX.
Je sais bien que les traces et indices de cette tradition ne se rencontrent pas avant 1353 ; mais quelle est donc cette Relique…

Page 39

…qui, ayant été vénérée avec grande solennité et constamment par les fidèles pendant l’espace susdit de cinq cents ans, aurait vu reconnaître à la fin sa fausseté ? A-t-on jamais jugé fausse la couronne d’épines de Notre Seigneur vénérée à Paris avant que Saint Louis en fît l’acquisition ? On voit bien dans les histoires ecclésiastiques que, depuis peu seulement, et pour un espace de temps fort court, celle-ci fut tenue pour authentique, sans qu’on sache qu’elle ait jamais été rappelée à l’examen de son authenticité par un sérieux débat ; on trouve encore que l’on a vénéré sous le nom d’un saint, comme Saint Denys l’Aréopagite, une relique appartenant à un autre saint du même nom ; mais je n’ai trouvé nulle part, ou du moins je ne l’ai pas trouvé dans les annales de l’Église de Baronio, ou de L’Orsi, ou de Fleury, ou de Noël Alexandre, ou de Bérulle-Bercastel, ou d’autres auteurs, une Relique de la nature de la nôtre, vénérée avec tant d’affection, dont on ait eu certitude jusqu’à nos jours pendant l’espace de cinq siècles, non par peu de personnes, mais par des nations entières, et dont on ait enfin reconnu la fausseté. N’aurait-on pas eu tant de temps pour découvrir l’erreur, surtout après qu’elle fut soumise à l’examen d’un Pape, d’un Tillemont, d’un Ruynart, d’un Launoy, et surtout d’un Lambertini, c’est-à-dire Benoît XIV, et de cent autres critiques destinés à discerner, en matière ecclésiastique, le vrai…

Page 40

…du faux. Il suffit souvent du témoignage unanime de peu de personnes dignes de foi pour qu’on tienne pour vraie une Relique de ce genre, ou celle de quelque autre Saint (1) ; et ne serait-ce pas davantage le cas lorsqu’il s’agit du sentiment constant de nombreux peuples, conduits toujours par des personnages d’un jugement très sûr, et bien éloignés de se laisser entraîner par de vaines opinions étrangères ? Je dis donc avec toute certitude que le culte rendu constamment par les peuples à notre très sainte Relique est une preuve convaincante de sa vérité.

 (1) À Mondovì, par exemple, on reconnaît comme appartenant à Saint Pie V un très ancien témoignage des seuls chanoines de la cathédrale. À Cagliari, en Sardaigne, on n’hésite pas, sur la tradition populaire, à admettre comme ancienne prison du saint martyr Éphèse une grotte située hors de la ville.

Page 41

COMMENTAIRE IV

Un quatrième argument de l’authenticité de la Sainte Sindone peut à juste titre être tiré des témoignages de non peu d’auteurs, bien qu’appartenant à ces derniers siècles.

I.
Si, en matière d’événements patrimoniaux, la déposition des auteurs étrangers a plus de valeur que celle des nationaux, attendu que ceux-ci sont en général réputés mieux instruits ; lorsqu’il s’agit toutefois de prouver l’authenticité d’une relique vénérée dans un pays, par crainte que la dévotion à son égard n’altère quelque peu les preuves de sa vérité, on préfère les étrangers, s’il s’en trouve, et on examine leur avis. C’est pour cette raison que nous trouvons chez Lambertini, cité par Cavalieri (1), que la sacrée Congrégation, par une réponse du 13 juillet 1709, n’a pas voulu reconnaître comme authentiques deux reliques, à savoir une mitre, qu’on disait appartenir à Saint Pie V, et un vêtement de Saint Félix de Cantalice, parce que les témoignages…

 (1) Commentaria in authentica S. R. C. decreta, tome I, chap. IV, De Reliquiis Sanctorum.

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…bien qu’assez religieux et exacts, étaient particulièrement dévots envers ces Saints, et que l’un d’eux était en outre étroitement apparenté au prélat Souverain Pontife : responsum fuit non constare de identitate, nec esse ad publicam venerationem exponendas. Laissons donc de côté l’autorité de Pingone, de Majolo, de Solaro, de Vigo, de Avondo, et de tant d’autres auteurs nationaux, chez lesquels on trouve la reconnaissance de l’authenticité de notre Relique ; passons aussi sous silence certains auteurs étrangers qui, bien que non sujets aux Ducs de Savoie, avaient néanmoins avec eux des relations particulières, comme Bonafamiglia, Paleotti, Adorno, et d’autres encore cités ; omettons enfin Baronio avec son continuateur Spondano, et ceux qui suivent littéralement ledit Pingone, dont l’autorité, par conséquent, ne vaut pas plus que celle de cet auteur ; et voyons ce qu’en pensent les autres, qui ne peuvent en aucune manière être soupçonnés de partialité, ou même simplement de répétition des opinions d’autrui.

II.
Monseigneur Solaro, en traitant cet argument (1), mentionne quatre auteurs de la Compagnie de Jésus, à savoir les Pères Alphonse Salmeron, Giacomo Gretsero, Matteo Radero, Gabriele Vasquez, écrivains de très grande autorité et extrêmement versés dans les matières théologiques. Parmi eux, Salmeron, bien qu’informé de l’intégrité de notre Sindone (1), et la supposant stablement vénérée à Nice maritime après avoir été transportée de Chambéry, ne doute pourtant pas de la reconnaître pour celle-là même qui fut achetée par Joseph d’Arimathie pour envelopper le corps du Seigneur : Sindon etiam munda, qua fuit sepelendus Dominus, et involvendus a Josepho ab Arimathia, quae etiam hodie Nicaeae ostenditur, reliquit integram Christi figuram etc.

 (1) Sindon. Evang., livre I, chap. XI, page 97.

Page 43

Gretsero, dans son savant traité de la Croix, après avoir réfuté certaines difficultés de Calvin contre le voile de Véronique, indique que par les mêmes raisons on prouvait la vérité de notre Relique ; il la reconnaît comme la Sindone pure achetée par Joseph d’Arimathie, et rapporte qu’elle est la même qui est vénérée et conservée dans l’Église de Turin : iisdem argumentis oppugnat Calvinus Sindonem, in qua corpus Domini in sepulcro fuit involutum, quamque in Ecclesia Taurinensi pie coli, et custodiri dicimus (2).

Radero, en expliquant ce qu’il avait rapporté au sujet d’une image du Sauveur non faite de main d’homme, vénérée chez les Grecs, et dont nous avons parlé au premier livre (3), mentionne trois de ces images, et parmi elles affirme être celle qui est vénérée dans notre cité ; et il avertit : adverte lector… imagines Christi tres fuisse, unam Veronicae, alteram Linteis Christi sepulchralibus impressam, quam Taurinensis Ecclesia servabat religiosissime colit, tertiam Edessae a Leocapeno Constantinopolim translatam.

Vasquez, pour sa part, reconnaît également la vérité de notre Sindone, et l’image du corps du Sauveur qu’elle a laissée imprimée sur elle : Taurini magna cum veneratione servatur, et nec cum minori religione colitur Sindon, qua Christus in sepulcro fuit involutus, cui impressam reliquit sui corporis figuram.

III.
Qu’on n’objecte pas que le but de ces auteurs n’était pas de traiter ex professo, comme on dit, de la vérité de notre Sindone, et qu’ils l’admettaient seulement incidemment…

 (2) Tome I, livre I, De cruce, chap. XXVII.
(3) Opus Sacrum, Viridarium sanctorum, page 267.

Page 44

…sepulcro involutum fuit, quamque in Ecclesia Taurinensi pie coli, et custodiri dicimus (1). Radero, en expliquant ce qu’il avait rapporté au sujet d’une image du Sauveur non faite de main d’homme, vénérée chez les Grecs, et dont nous avons parlé au premier livre (3), mentionne trois de ces images, et parmi elles affirme être celle qui est vénérée dans notre cité ; et il avertit : adverte lector… imagines Christi tres fuisse, unam Veronicae, alteram Linteis Christi sepulchralibus impressam, quam Taurinensis Ecclesia servabat religiosissime colit, tertiam Edessae a Leocapeno Constantinopolim translatam.

Vasquez, pour sa part, reconnaît également la vérité de notre Sindone, et l’image du corps du Sauveur qu’elle a laissée imprimée sur elle : Taurini magna cum veneratione servatur, et nec cum minori religione colitur Sindon, qua Christus in sepulcro fuit involutus, cui impressam reliquit sui corporis figuram.

III.
Qu’on n’objecte pas que le but de ces auteurs n’était pas de traiter expressément, comme on dit, de la vérité de notre Sindone, et que, l’admettant…

 (1) Tome I, livre I, De cruce, chap. XXVII.
(3) Tome II, livre I, commentaire IV, page 85.
(4) Tome I, dispute 103, chap. I, De imagine Christi.

Page 45

…des religieux de leur propre Ordre demeurant dans les États de la Royale Maison de Savoie, ceux-ci admettent eux aussi avoir examiné si le Saint Linceul était réellement celui acheté par Joseph d’Arimathie ; mais comme ces auteurs s’appliquaient pour la plupart à traiter des matières théologiques, dogmatiques et morales contre les erreurs de leur siècle, ils ne se souciaient pas tant de s’attarder sur des explications secondaires que de définir des points de doctrine dont dépendait la décision de ce qui relevait du dogme et de la morale chrétienne ; on voit cependant qu’ils n’étaient pas disposés à admettre sans examen les opinions d’autrui, comme certains voudraient le faire croire, même en des matières ne touchant ni la foi ni les mœurs. On en trouve, pour ainsi dire, d’innombrables exemples, et notamment chez les auteurs cités, tels que Fronton Duceo, Érberto Rosweido, Giacomo Sirmondo, Denis Petau, et chez cent autres lettrés jésuites.

IV.
Il est aussi certain que, pour préserver l’union et la concorde si nécessaires au bon succès de leur ministère, ils ne s’opposaient pas à l’avis de leurs confrères ; bien au contraire, ils le confirmaient souvent par de nouveaux arguments, si celui-ci était plus conforme à la vérité ; mais s’ils rencontraient le contraire, ils entreprenaient de le réfuter ; et pour le reste, lorsqu’il s’agissait de questions indifférentes, ils les laissaient dans le silence afin de ne pas les rendre davantage publiques par d’autres écrits, observant toujours comme règle le célèbre principe souvent répété : in necessariis unitas, in dubiis libertas, in omnibus charitas.

Page 46

Si donc, d’après les auteurs sages susmentionnés et d’après toute leur Société religieuse, on a toujours reconnu pour vraie notre Sainte Relique, ce n’est pas parce qu’on l’aurait reconnue comme telle à l’exclusion de toute autre ; manquent-ils peut-être d’autres écrivains de tout premier ordre, qui ne l’aient pas reconnue pour authentique et digne par conséquent de toute la vénération ? Mais ceux-ci sont en très grand nombre ; d’où il suit que seuls quelques-uns s’y sont trompés, et par exception.

V.
Le très érudit Francesco Collio, dans sa célèbre œuvre De sanguine Christi, s’exprime ainsi à ce sujet (1) :
« Méditer, dis-je, la Sainte Sindone, dans laquelle le corps de notre Sauveur demeura trois jours au sépulcre, laquelle se trouve maintenant chez le Duc de Savoie, et sur laquelle les parties du sang du Seigneur sont demeurées sur la même étoffe ; car le sang dépeint clairement sur elle l’effigie de tout le corps du Christ… »
Considère, par la grâce de la Sainte Sindone, que si tout le corps de notre Sauveur demeura au sépulcre durant les trois jours, et s’il est fort vraisemblable d’admettre que le sang y soit resté en partie, puisqu’il est clairement…

 (1) Livre V, dispute VIII, chap. II.

Page 47

…peint sur celle-ci, et que s’y manifeste l’image de tout le corps de Jésus-Christ.

De la même manière écrit le P. Tornelli dans son célèbre ouvrage intitulé Annales mundi, dont il fit une quatrième édition à Anvers en deux volumes in-folio (1) :
« La Sainte Sindone, que l’on conserve à Turin avec une grande piété, retient encore maintenant les vestiges du corps et les cicatrices du Christ imprimées sur elle » ;
« La Sainte Sindone, conservée à Turin avec une grande dévotion, garde encore aujourd’hui miraculeusement imprimés les signes du corps et des plaies de Jésus-Christ ».

L’auteur Cottensio, également pieux, admet lui aussi la vérité de notre Relique, en disant (2) :
« Le Christ a imprimé sa propre image sur trois linges : le premier à Véronique, le second sur les linges sépulcraux, qui se conservent à Turin, sur lesquels tout le corps du Christ, avec ses plaies, fut exprimé ; le troisième sur le suaire dans lequel il fut enveloppé durant le triduum de sa mort ».

Ainsi le Cavalieri susmentionné est très exact sur ces points.

 (1) Tome II, page 682.
(2) Theologia mentis et cordis, livre X, De Deo conversante, distinction I, chap. II.

Page 48

En matière de ce genre, après avoir dit (1) que certaines insignes Reliques, pour être réputées dignes d’un culte particulier, ne sont pas seulement vénérées en un lieu donné, mais dans toute une province ou dans tout un royaume, il donne pour exemple notre Sindone, laquelle, en raison de sa sainteté particulière, est honorée par la Messe et l’Office dans tous les États du Roi de Sardaigne : ista Reliquia reputatur digna peculiari cultu… hinc in tota ditione Regis Sardiniae agitur de Sacra Sindone, quae Taurini asservatur.

VI.
Mais que dire, objectera-t-on, des témoignages de ces auteurs et d’autres semblables concernant la vérité de la Sainte Sindone ? Ce sont des auteurs récents, écrivant mille, et même plus de mille ans après la Résurrection de Jésus-Christ ; ils ne s’appuient donc pas sur des témoins oculaires, ni sur des écrivains véridiques des premiers siècles de l’Église, quels que soient ceux auxquels on peut se fier. Et certes, ils le méritent, et nous devons les estimer à leur juste valeur ; et premièrement, on ne peut nier qu’ils n’étaient pas des hommes tout à fait ignorants, mais au contraire d’une probité reconnue, très éloignés de toute vanité, de toute partialité, et de tout jugement léger ; ils étaient donc intérieurement persuadés de la vérité des propositions qu’ils avançaient ; et s’ils l’étaient, il s’ensuit qu’ils ressentaient la force des…

Page 49

…arguments par lesquels on pouvait prouver cette authenticité, et qu’ils n’admettaient pas à la légère la vérité de notre Sainte Relique, laquelle a de solides raisons d’être reconnue bien éloignée de toute imposture et de toute doctrine suspecte. Le même motif a toujours eu tant de force, à toute époque, sur l’esprit de nombreuses personnes, qu’il les a portées à admettre sans opposition ce qu’on leur proposait de croire ; et pourquoi n’aurait-il pas aujourd’hui la même force pour nous amener à reconnaître l’authenticité de la Sainte Sindone, admise par un si grand nombre de savants lettrés, et plus encore ?

VII.
Cette raison, répondent nos adversaires, n’est pas valable dans le cas présent, car il s’agit ici d’auteurs récents, comme on l’a dit peu auparavant, qui ne confirment pas leur sentiment par l’autorité d’écrivains anciens, ni par des monuments originaux ; et par conséquent l’observation de Fleury (1), selon laquelle il soupçonne qu’on a trop facilement prêté foi aux rumeurs du peuple, doit être admise. Je le concède, quant au temps où la Chrétienté commença à posséder le Règne vénéré, sans même s’appuyer sur l’autorité de quelques écrivains des premiers siècles, ou sur d’autres monuments anciens ; mais pour cela il ne cesse pas d’accorder un grand poids à leur autorité, puisqu’en second lieu il est certain que, dans le vaste champ des antiquités ecclésiastiques, ils n’ont rien…

 (1) Préface à l’Histoire ecclésiastique, n° 3.

PAGE 50

…trouvé, qui pût les détourner de leur pieuse croyance, ou les rendre perplexes et dubitatifs ; autrement ils n’auraient pas reconnu avec tant de franchise la vérité de la Sainte Relique. Tardivement, ou plutôt trop tard, on trouve chez les lettrés quelque argument propre à réfuter les vaines opinions ; et cependant celles-ci ne furent donc réfutées qu’après un siècle de ce côté-là ?

VIII.
Les auteurs cités, et beaucoup d’autres que l’on pourrait citer, comme le Saldini (1), passèrent leur vie à étudier les matières théologiques et ecclésiastiques, et consultèrent tous les livres qu’ils purent relativement aux mêmes sujets ; ainsi le prélat Grester dit à propos d’Aubert Mire dans la Natalis Alexandri (2), que celui-ci s’était épuisé à lire les livres de toutes les bibliothèques : toutes les bibliothèques épuisées par la lecture.
Radero laissa écrit au sujet de son coreligionnaire Matteo del Rio, que, bien qu’il pût avec raison dire avoir lu un très grand nombre de livres, il en lut cependant bien davantage qu’il ne laissa connaître, au point qu’il en ignorait parfois le titre et l’impression (3) ; or tous ces auteurs, dans leurs recherches, ne trouvèrent aucun document où la Sainte Suaire fût mentionnée avec clarté, ni même n’en découvrirent aucun qui pût être de…

(1) Histoire de la Sainte Famille.
(2) Natalis Alexandri, Histoire ecclésiastique, supplément, discours IX sur les écrivains ecclésiastiques des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles.
(3) Radero, Préface au commentaire sur Marcello, cité par Solaro.

PAGE 51

…obstacle à la vérité ; au contraire, ils la virent indiquée par hasard de manière générale dans les œuvres de saint Jean Damascène, et dans d’autres monuments rapportés au premier livre de cet ouvrage, quel qu’il soit. On conclura donc qu’il y aurait abus de l’art critique si l’on refusait d’admettre le témoignage de ces écrivains parce qu’ils sont récents, et si l’on ne reconnaissait pas sur leur autorité l’authenticité de notre très saint Linceul.

Page 34

…ne fût pas suspendue l’exposition publique (1). Les contradictions introduites devaient certes rendre pour le moins douteuse l’authenticité et diminuer l’estime dans l’esprit des fidèles ; mais il se produisit tout le contraire : on tint toujours davantage pour vraie la Suaire de Notre Seigneur Jésus-Christ, et pour telle précisément qu’elle fut achetée par Joseph d’Arimathie pour envelopper le très saint corps, et c’est ainsi qu’on la vénéra de tous, bien qu’elle ne fût pas exposée publiquement.

IV.
Il est certes vrai, comme le rapporte Chifflet, que la vénération envers cette même relique diminua sensiblement à la suite des contradictions évoquées : his ita constitutis sensim minui coepit religio erga sacrum linteum (2) ; mais il ajoute aussitôt après que les habitants de Troyes la considéraient comme un linge peint : pro panno depicta habita (3), et que pour cette raison on lui refusa les honneurs dus : indigni erant Trecenses divino dono, cui fidem, cultumque omnem derogaverant (4) ; ce qui, pour concilier ces faits avec ce qui a été dit, s’explique par les efforts des chanoines de Lirey pour récupérer la Très Sainte-Suaire, et par l’amère affliction de tout le diocèse de Troyes causée par la privation…

 (1) Voir tome I, livre III, commentaire IX, page 286.
(2) De linteis, page 102.
(3) Ibid., page 119.
(4) Ibid., page 103.

Page 35

…de celle-ci ? Se seraient-ils jamais tant employés au rachat de la très sainte Relique, et les écrivains auraient-ils jamais déploré dans leurs écrits le sort malheureux de ladite Diocèse pour avoir perdu un si précieux monument de la Passion et de la mort du Sauveur, si, au temps où elle se trouvait dans la province de Champagne, c’est-à-dire durant l’espace de soixante-quatre ans, elle n’avait pas été regardée comme Relique authentique et vénérée par tous les fidèles de ces contrées ?

V.
La vénération qui lui fut rendue ensuite en Bourgogne pendant trente-quatre ans, jusqu’en 1462, c’est-à-dire cent seize ans encore avant la susdite Bulle de Pie V, fournit une preuve assez convaincante de la vérité de cette Relique et du culte même qui lui était rendu, puisque celui-ci était rendu à la même époque en Champagne. Si les précédentes altercations entre les Évêques de Troyes et la Collégiale de Lirey avaient porté non seulement sur le temps et le lieu de l’exposition publique de cette Relique, mais aussi sur son authenticité, les voisins bourguignons se seraient-ils jamais empressés avec tant de ferveur à la vénérer, comme ils le faisaient chaque fois qu’elle était exposée à l’adoration publique ? Ils ne pouvaient certes ignorer lesdites altercations, raison pour laquelle on suspendit à Lirey l’exposition solennelle ; et si beaucoup les avaient ignorées…

 (1) Voir tome I, livre IV, commentaire II, page 332.

Page 36

…elles devaient certainement être bien connues des ecclésiastiques, sous les yeux desquels accourait à Saint-Hippolyte toute cette vénération ; et ils auraient, hors de tout doute, réclamé, et empêché tout culte illégitime ; car si, en vérité, à ces temps-là et dans ces régions en particulier, on négligeait généralement l’étude des saints canons, il ne manquait cependant pas à Besançon, à Dole, à Dijon, à Chalon, et dans les autres localités voisines, de savants ecclésiastiques et de zélateurs de l’honneur de l’Église, et surtout dans la célèbre Abbaye de Clairvaux, lesquels, à l’occasion notamment du concile de Constance, étant parfaitement instruits des règles ecclésiastiques, auraient fait un devoir précis d’avertir les peuples de Bourgogne, ou plutôt leurs curés respectifs, que, faute de certitude sur l’authenticité de la Relique, et celle-ci n’étant donc pas en Champagne reconnue comme objet de culte public, ils ne devaient lui rendre aucune adoration avant que cela ne fût permis par ceux à qui appartenait le droit d’en décider. S’ils ne s’y opposèrent d’aucune manière, quel autre motif peut-il y avoir, sinon parce qu’elle avait déjà été publiquement vénérée en Champagne durant les années susdites, et qu’il n’existait alors aucun doute général sur la vérité de la Sainte Relique ?

VI.
Qu’on ne suppose donc pas que, dans ladite…

Page 37

…province de France, la vénération tant publique que privée ait été réellement interdite ou suspendue ; qu’on réfléchisse plutôt que les efforts des chanoines de Lirey pour récupérer la Sainte Relique allèrent jusqu’au point d’intimer l’excommunication à la Comtesse Marguerite de Charny pour l’avoir remise aux Ducs de Savoie : Lireyenses graviter commoti queruntur injuriam, ac in Margaretae caput anathematis fulmina evocant (1) ; on connaît aussi les plaintes des habitants de Troyes pour avoir été privés d’un tel trésor, et du dommage qui en résulta non seulement pour la Collégiale de Lirey, mais pour tout le diocèse de Troyes, comme l’exprime Nicolas Desquerrois dans son livre La Sainteté chrétienne ; et que faut-il donc en conclure ? Il n’est pas possible de ne pas en inférer que, si par aventure on avait douté en Champagne, dès les premiers temps, de la vérité de la Relique, une fois les preuves examinées par la suite, aucun doute n’en subsista, et que par conséquent persévérer dans ce doute serait se montrer dépourvu de tout critère sain.

VII.
Il conviendrait aussi de ne tenir aucun compte de la tradition des fidèles maintenue depuis ces premiers temps sans aucune altération sous les yeux mêmes des personnages les plus respectables de la religion, prêtres, évêques, souverains pontifes ; tradition…

 (1) De linteis, page 111.

Page 38

…qui n’a cessé de croître en passant de la Champagne à la Bourgogne, de la Bourgogne à la Savoie, de la Savoie au Piémont, et en général s’est répandue dans toute l’Italie, l’Allemagne, la France et l’Espagne, sans que les oppositions multiples des hérétiques, ou les doutes de plusieurs voyageurs, qui expriment dans leurs écrits au moins des soupçons quant à la vérité de la Sainte Relique, aient jamais pu affaiblir cette croyance, comme on l’a dit dans la préface de cet ouvrage.

VIII.
Il est certes vrai que, ne se trouvant pas dans la Chapelle Royale du Très Saint Suaire l’ancien nombre de célébrants et d’administrateurs des sacrements, on ne voit pas, comme dans les temps anciens, un concours aussi nombreux à l’adoration de la Sainte Relique ; mais on observe aussi que cela ne peut être en quelque manière une preuve de diminution de la foi, comme c’est le cas lorsqu’on l’expose publiquement les jours de fête, ou même lorsqu’on la montre en privé pour satisfaire à la dévotion de certaines personnes distinguées ; et cela ne serait-il pas un signe évident que la croyance en la vérité de la Sainte Relique se maintient aujourd’hui encore vive et constante chez tous ? Et comment aurait-elle pu s’introduire et se conserver intacte pendant le cours de cinq cents ans jusqu’à nous, sans aucune contradiction de la part des catholiques, si elle n’avait pas reposé sur de solides fondements ?

IX.
Je sais bien que les traces et indices de cette tradition ne se rencontrent pas avant 1353 ; mais quelle est donc cette Relique…

Page 39

…qui, ayant été vénérée avec grande solennité et constamment par les fidèles pendant l’espace susdit de cinq cents ans, aurait vu reconnaître à la fin sa fausseté ? A-t-on jamais jugé fausse la couronne d’épines de Notre Seigneur vénérée à Paris avant que Saint Louis en fît l’acquisition ? On voit bien dans les histoires ecclésiastiques que, depuis peu seulement, et pour un espace de temps fort court, celle-ci fut tenue pour authentique, sans qu’on sache qu’elle ait jamais été rappelée à l’examen de son authenticité par un sérieux débat ; on trouve encore que l’on a vénéré sous le nom d’un saint, comme Saint Denys l’Aréopagite, une relique appartenant à un autre saint du même nom ; mais je n’ai trouvé nulle part, ou du moins je ne l’ai pas trouvé dans les annales de l’Église de Baronio, ou de L’Orsi, ou de Fleury, ou de Noël Alexandre, ou de Bérulle-Bercastel, ou d’autres auteurs, une Relique de la nature de la nôtre, vénérée avec tant d’affection, dont on ait eu certitude jusqu’à nos jours pendant l’espace de cinq siècles, non par peu de personnes, mais par des nations entières, et dont on ait enfin reconnu la fausseté. N’aurait-on pas eu tant de temps pour découvrir l’erreur, surtout après qu’elle fut soumise à l’examen d’un Pape, d’un Tillemont, d’un Ruynart, d’un Launoy, et surtout d’un Lambertini, c’est-à-dire Benoît XIV, et de cent autres critiques destinés à discerner, en matière ecclésiastique, le vrai…

Page 40

…du faux. Il suffit souvent du témoignage unanime de peu de personnes dignes de foi pour qu’on tienne pour vraie une Relique de ce genre, ou celle de quelque autre Saint (1) ; et ne serait-ce pas davantage le cas lorsqu’il s’agit du sentiment constant de nombreux peuples, conduits toujours par des personnages d’un jugement très sûr, et bien éloignés de se laisser entraîner par de vaines opinions étrangères ? Je dis donc avec toute certitude que le culte rendu constamment par les peuples à notre très sainte Relique est une preuve convaincante de sa vérité.

 (1) À Mondovì, par exemple, on reconnaît comme appartenant à Saint Pie V un très ancien témoignage des seuls chanoines de la cathédrale. À Cagliari, en Sardaigne, on n’hésite pas, sur la tradition populaire, à admettre comme ancienne prison du saint martyr Éphèse une grotte située hors de la ville.

Page 41

COMMENTAIRE IV

Un quatrième argument de l’authenticité de la Sainte Sindone peut à juste titre être tiré des témoignages de non peu d’auteurs, bien qu’appartenant à ces derniers siècles.

I.
Si, en matière d’événements patrimoniaux, la déposition des auteurs étrangers a plus de valeur que celle des nationaux, attendu que ceux-ci sont en général réputés mieux instruits ; lorsqu’il s’agit toutefois de prouver l’authenticité d’une relique vénérée dans un pays, par crainte que la dévotion à son égard n’altère quelque peu les preuves de sa vérité, on préfère les étrangers, s’il s’en trouve, et on examine leur avis. C’est pour cette raison que nous trouvons chez Lambertini, cité par Cavalieri (1), que la sacrée Congrégation, par une réponse du 13 juillet 1709, n’a pas voulu reconnaître comme authentiques deux reliques, à savoir une mitre, qu’on disait appartenir à Saint Pie V, et un vêtement de Saint Félix de Cantalice, parce que les témoignages…

 (1) Commentaria in authentica S. R. C. decreta, tome I, chap. IV, De Reliquiis Sanctorum.

Page 42

…bien qu’assez religieux et exacts, étaient particulièrement dévots envers ces Saints, et que l’un d’eux était en outre étroitement apparenté au prélat Souverain Pontife : responsum fuit non constare de identitate, nec esse ad publicam venerationem exponendas. Laissons donc de côté l’autorité de Pingone, de Majolo, de Solaro, de Vigo, de Avondo, et de tant d’autres auteurs nationaux, chez lesquels on trouve la reconnaissance de l’authenticité de notre Relique ; passons aussi sous silence certains auteurs étrangers qui, bien que non sujets aux Ducs de Savoie, avaient néanmoins avec eux des relations particulières, comme Bonafamiglia, Paleotti, Adorno, et d’autres encore cités ; omettons enfin Baronio avec son continuateur Spondano, et ceux qui suivent littéralement ledit Pingone, dont l’autorité, par conséquent, ne vaut pas plus que celle de cet auteur ; et voyons ce qu’en pensent les autres, qui ne peuvent en aucune manière être soupçonnés de partialité, ou même simplement de répétition des opinions d’autrui.

II.
Monseigneur Solaro, en traitant cet argument (1), mentionne quatre auteurs de la Compagnie de Jésus, à savoir les Pères Alphonse Salmeron, Giacomo Gretsero, Matteo Radero, Gabriele Vasquez, écrivains de très grande autorité et extrêmement versés dans les matières théologiques. Parmi eux, Salmeron, bien qu’informé de l’intégrité de notre Sindone (1), et la supposant stablement vénérée à Nice maritime après avoir été transportée de Chambéry, ne doute pourtant pas de la reconnaître pour celle-là même qui fut achetée par Joseph d’Arimathie pour envelopper le corps du Seigneur : Sindon etiam munda, qua fuit sepelendus Dominus, et involvendus a Josepho ab Arimathia, quae etiam hodie Nicaeae ostenditur, reliquit integram Christi figuram etc.

 (1) Sindon. Evang., livre I, chap. XI, page 97.

Page 43

Gretsero, dans son savant traité de la Croix, après avoir réfuté certaines difficultés de Calvin contre le voile de Véronique, indique que par les mêmes raisons on prouvait la vérité de notre Relique ; il la reconnaît comme la Sindone pure achetée par Joseph d’Arimathie, et rapporte qu’elle est la même qui est vénérée et conservée dans l’Église de Turin : iisdem argumentis oppugnat Calvinus Sindonem, in qua corpus Domini in sepulcro fuit involutum, quamque in Ecclesia Taurinensi pie coli, et custodiri dicimus (2).

Radero, en expliquant ce qu’il avait rapporté au sujet d’une image du Sauveur non faite de main d’homme, vénérée chez les Grecs, et dont nous avons parlé au premier livre (3), mentionne trois de ces images, et parmi elles affirme être celle qui est vénérée dans notre cité ; et il avertit : adverte lector… imagines Christi tres fuisse, unam Veronicae, alteram Linteis Christi sepulchralibus impressam, quam Taurinensis Ecclesia servabat religiosissime colit, tertiam Edessae a Leocapeno Constantinopolim translatam.

Vasquez, pour sa part, reconnaît également la vérité de notre Sindone, et l’image du corps du Sauveur qu’elle a laissée imprimée sur elle : Taurini magna cum veneratione servatur, et nec cum minori religione colitur Sindon, qua Christus in sepulcro fuit involutus, cui impressam reliquit sui corporis figuram.

III.
Qu’on n’objecte pas que le but de ces auteurs n’était pas de traiter ex professo, comme on dit, de la vérité de notre Sindone, et qu’ils l’admettaient seulement incidemment…

 (2) Tome I, livre I, De cruce, chap. XXVII.
(3) Opus Sacrum, Viridarium sanctorum, page 267.

Page 44

…sepulcro involutum fuit, quamque in Ecclesia Taurinensi pie coli, et custodiri dicimus (1). Radero, en expliquant ce qu’il avait rapporté au sujet d’une image du Sauveur non faite de main d’homme, vénérée chez les Grecs, et dont nous avons parlé au premier livre (3), mentionne trois de ces images, et parmi elles affirme être celle qui est vénérée dans notre cité ; et il avertit : adverte lector… imagines Christi tres fuisse, unam Veronicae, alteram Linteis Christi sepulchralibus impressam, quam Taurinensis Ecclesia servabat religiosissime colit, tertiam Edessae a Leocapeno Constantinopolim translatam.

Vasquez, pour sa part, reconnaît également la vérité de notre Sindone, et l’image du corps du Sauveur qu’elle a laissée imprimée sur elle : Taurini magna cum veneratione servatur, et nec cum minori religione colitur Sindon, qua Christus in sepulcro fuit involutus, cui impressam reliquit sui corporis figuram.

III.
Qu’on n’objecte pas que le but de ces auteurs n’était pas de traiter expressément, comme on dit, de la vérité de notre Sindone, et que, l’admettant…

 (1) Tome I, livre I, De cruce, chap. XXVII.
(3) Tome II, livre I, commentaire IV, page 85.
(4) Tome I, dispute 103, chap. I, De imagine Christi.

Page 45

…des religieux de leur propre Ordre demeurant dans les États de la Royale Maison de Savoie, ceux-ci admettent eux aussi avoir examiné si le Saint Linceul était réellement celui acheté par Joseph d’Arimathie ; mais comme ces auteurs s’appliquaient pour la plupart à traiter des matières théologiques, dogmatiques et morales contre les erreurs de leur siècle, ils ne se souciaient pas tant de s’attarder sur des explications secondaires que de définir des points de doctrine dont dépendait la décision de ce qui relevait du dogme et de la morale chrétienne ; on voit cependant qu’ils n’étaient pas disposés à admettre sans examen les opinions d’autrui, comme certains voudraient le faire croire, même en des matières ne touchant ni la foi ni les mœurs. On en trouve, pour ainsi dire, d’innombrables exemples, et notamment chez les auteurs cités, tels que Fronton Duceo, Érberto Rosweido, Giacomo Sirmondo, Denis Petau, et chez cent autres lettrés jésuites.

IV.
Il est aussi certain que, pour préserver l’union et la concorde si nécessaires au bon succès de leur ministère, ils ne s’opposaient pas à l’avis de leurs confrères ; bien au contraire, ils le confirmaient souvent par de nouveaux arguments, si celui-ci était plus conforme à la vérité ; mais s’ils rencontraient le contraire, ils entreprenaient de le réfuter ; et pour le reste, lorsqu’il s’agissait de questions indifférentes, ils les laissaient dans le silence afin de ne pas les rendre davantage publiques par d’autres écrits, observant toujours comme règle le célèbre principe souvent répété : in necessariis unitas, in dubiis libertas, in omnibus charitas.

Page 46

Si donc, d’après les auteurs sages susmentionnés et d’après toute leur Société religieuse, on a toujours reconnu pour vraie notre Sainte Relique, ce n’est pas parce qu’on l’aurait reconnue comme telle à l’exclusion de toute autre ; manquent-ils peut-être d’autres écrivains de tout premier ordre, qui ne l’aient pas reconnue pour authentique et digne par conséquent de toute la vénération ? Mais ceux-ci sont en très grand nombre ; d’où il suit que seuls quelques-uns s’y sont trompés, et par exception.

V.
Le très érudit Francesco Collio, dans sa célèbre œuvre De sanguine Christi, s’exprime ainsi à ce sujet (1) :
« Méditer, dis-je, la Sainte Sindone, dans laquelle le corps de notre Sauveur demeura trois jours au sépulcre, laquelle se trouve maintenant chez le Duc de Savoie, et sur laquelle les parties du sang du Seigneur sont demeurées sur la même étoffe ; car le sang dépeint clairement sur elle l’effigie de tout le corps du Christ… »
Considère, par la grâce de la Sainte Sindone, que si tout le corps de notre Sauveur demeura au sépulcre durant les trois jours, et s’il est fort vraisemblable d’admettre que le sang y soit resté en partie, puisqu’il est clairement…

 (1) Livre V, dispute VIII, chap. II.

Page 47

…peint sur celle-ci, et que s’y manifeste l’image de tout le corps de Jésus-Christ.

De la même manière écrit le P. Tornelli dans son célèbre ouvrage intitulé Annales mundi, dont il fit une quatrième édition à Anvers en deux volumes in-folio (1) :
« La Sainte Sindone, que l’on conserve à Turin avec une grande piété, retient encore maintenant les vestiges du corps et les cicatrices du Christ imprimées sur elle » ;
« La Sainte Sindone, conservée à Turin avec une grande dévotion, garde encore aujourd’hui miraculeusement imprimés les signes du corps et des plaies de Jésus-Christ ».

L’auteur Cottensio, également pieux, admet lui aussi la vérité de notre Relique, en disant (2) :
« Le Christ a imprimé sa propre image sur trois linges : le premier à Véronique, le second sur les linges sépulcraux, qui se conservent à Turin, sur lesquels tout le corps du Christ, avec ses plaies, fut exprimé ; le troisième sur le suaire dans lequel il fut enveloppé durant le triduum de sa mort ».

Ainsi le Cavalieri susmentionné est très exact sur ces points.

 (1) Tome II, page 682.
(2) Theologia mentis et cordis, livre X, De Deo conversante, distinction I, chap. II.

Page 48

En matière de ce genre, après avoir dit (1) que certaines insignes Reliques, pour être réputées dignes d’un culte particulier, ne sont pas seulement vénérées en un lieu donné, mais dans toute une province ou dans tout un royaume, il donne pour exemple notre Sindone, laquelle, en raison de sa sainteté particulière, est honorée par la Messe et l’Office dans tous les États du Roi de Sardaigne : ista Reliquia reputatur digna peculiari cultu… hinc in tota ditione Regis Sardiniae agitur de Sacra Sindone, quae Taurini asservatur.

VI.
Mais que dire, objectera-t-on, des témoignages de ces auteurs et d’autres semblables concernant la vérité de la Sainte Sindone ? Ce sont des auteurs récents, écrivant mille, et même plus de mille ans après la Résurrection de Jésus-Christ ; ils ne s’appuient donc pas sur des témoins oculaires, ni sur des écrivains véridiques des premiers siècles de l’Église, quels que soient ceux auxquels on peut se fier. Et certes, ils le méritent, et nous devons les estimer à leur juste valeur ; et premièrement, on ne peut nier qu’ils n’étaient pas des hommes tout à fait ignorants, mais au contraire d’une probité reconnue, très éloignés de toute vanité, de toute partialité, et de tout jugement léger ; ils étaient donc intérieurement persuadés de la vérité des propositions qu’ils avançaient ; et s’ils l’étaient, il s’ensuit qu’ils ressentaient la force des…

Page 49

…arguments par lesquels on pouvait prouver cette authenticité, et qu’ils n’admettaient pas à la légère la vérité de notre Sainte Relique, laquelle a de solides raisons d’être reconnue bien éloignée de toute imposture et de toute doctrine suspecte. Le même motif a toujours eu tant de force, à toute époque, sur l’esprit de nombreuses personnes, qu’il les a portées à admettre sans opposition ce qu’on leur proposait de croire ; et pourquoi n’aurait-il pas aujourd’hui la même force pour nous amener à reconnaître l’authenticité de la Sainte Sindone, admise par un si grand nombre de savants lettrés, et plus encore ?

VII.
Cette raison, répondent nos adversaires, n’est pas valable dans le cas présent, car il s’agit ici d’auteurs récents, comme on l’a dit peu auparavant, qui ne confirment pas leur sentiment par l’autorité d’écrivains anciens, ni par des monuments originaux ; et par conséquent l’observation de Fleury (1), selon laquelle il soupçonne qu’on a trop facilement prêté foi aux rumeurs du peuple, doit être admise. Je le concède, quant au temps où la Chrétienté commença à posséder le Règne vénéré, sans même s’appuyer sur l’autorité de quelques écrivains des premiers siècles, ou sur d’autres monuments anciens ; mais pour cela il ne cesse pas d’accorder un grand poids à leur autorité, puisqu’en second lieu il est certain que, dans le vaste champ des antiquités ecclésiastiques, ils n’ont rien…

 (1) Préface à l’Histoire ecclésiastique, n° 3.

PAGE 50

…trouvé, qui pût les détourner de leur pieuse croyance, ou les rendre perplexes et dubitatifs ; autrement ils n’auraient pas reconnu avec tant de franchise la vérité de la Sainte Relique. Tardivement, ou plutôt trop tard, on trouve chez les lettrés quelque argument propre à réfuter les vaines opinions ; et cependant celles-ci ne furent donc réfutées qu’après un siècle de ce côté-là ?

VIII.
Les auteurs cités, et beaucoup d’autres que l’on pourrait citer, comme le Saldini (1), passèrent leur vie à étudier les matières théologiques et ecclésiastiques, et consultèrent tous les livres qu’ils purent relativement aux mêmes sujets ; ainsi le prélat Grester dit à propos d’Aubert Mire dans la Natalis Alexandri (2), que celui-ci s’était épuisé à lire les livres de toutes les bibliothèques : toutes les bibliothèques épuisées par la lecture.
Radero laissa écrit au sujet de son coreligionnaire Matteo del Rio, que, bien qu’il pût avec raison dire avoir lu un très grand nombre de livres, il en lut cependant bien davantage qu’il ne laissa connaître, au point qu’il en ignorait parfois le titre et l’impression (3) ; or tous ces auteurs, dans leurs recherches, ne trouvèrent aucun document où la Sainte Suaire fût mentionnée avec clarté, ni même n’en découvrirent aucun qui pût être de…

(1) Histoire de la Sainte Famille.
(2) Natalis Alexandri, Histoire ecclésiastique, supplément, discours IX sur les écrivains ecclésiastiques des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles.
(3) Radero, Préface au commentaire sur Marcello, cité par Solaro.

PAGE 51

…obstacle à la vérité ; au contraire, ils la virent indiquée par hasard de manière générale dans les œuvres de saint Jean Damascène, et dans d’autres monuments rapportés au premier livre de cet ouvrage, quel qu’il soit. On conclura donc qu’il y aurait abus de l’art critique si l’on refusait d’admettre le témoignage de ces écrivains parce qu’ils sont récents, et si l’on ne reconnaissait pas sur leur autorité l’authenticité de notre très saint Linceul.

Page 34

…ne fût pas suspendue l’exposition publique (1). Les contradictions introduites devaient certes rendre pour le moins douteuse l’authenticité et diminuer l’estime dans l’esprit des fidèles ; mais il se produisit tout le contraire : on tint toujours davantage pour vraie la Suaire de Notre Seigneur Jésus-Christ, et pour telle précisément qu’elle fut achetée par Joseph d’Arimathie pour envelopper le très saint corps, et c’est ainsi qu’on la vénéra de tous, bien qu’elle ne fût pas exposée publiquement.

IV.
Il est certes vrai, comme le rapporte Chifflet, que la vénération envers cette même relique diminua sensiblement à la suite des contradictions évoquées : his ita constitutis sensim minui coepit religio erga sacrum linteum (2) ; mais il ajoute aussitôt après que les habitants de Troyes la considéraient comme un linge peint : pro panno depicta habita (3), et que pour cette raison on lui refusa les honneurs dus : indigni erant Trecenses divino dono, cui fidem, cultumque omnem derogaverant (4) ; ce qui, pour concilier ces faits avec ce qui a été dit, s’explique par les efforts des chanoines de Lirey pour récupérer la Très Sainte-Suaire, et par l’amère affliction de tout le diocèse de Troyes causée par la privation…

 (1) Voir tome I, livre III, commentaire IX, page 286.
(2) De linteis, page 102.
(3) Ibid., page 119.
(4) Ibid., page 103.

Page 35

…de celle-ci ? Se seraient-ils jamais tant employés au rachat de la très sainte Relique, et les écrivains auraient-ils jamais déploré dans leurs écrits le sort malheureux de ladite Diocèse pour avoir perdu un si précieux monument de la Passion et de la mort du Sauveur, si, au temps où elle se trouvait dans la province de Champagne, c’est-à-dire durant l’espace de soixante-quatre ans, elle n’avait pas été regardée comme Relique authentique et vénérée par tous les fidèles de ces contrées ?

V.
La vénération qui lui fut rendue ensuite en Bourgogne pendant trente-quatre ans, jusqu’en 1462, c’est-à-dire cent seize ans encore avant la susdite Bulle de Pie V, fournit une preuve assez convaincante de la vérité de cette Relique et du culte même qui lui était rendu, puisque celui-ci était rendu à la même époque en Champagne. Si les précédentes altercations entre les Évêques de Troyes et la Collégiale de Lirey avaient porté non seulement sur le temps et le lieu de l’exposition publique de cette Relique, mais aussi sur son authenticité, les voisins bourguignons se seraient-ils jamais empressés avec tant de ferveur à la vénérer, comme ils le faisaient chaque fois qu’elle était exposée à l’adoration publique ? Ils ne pouvaient certes ignorer lesdites altercations, raison pour laquelle on suspendit à Lirey l’exposition solennelle ; et si beaucoup les avaient ignorées…

 (1) Voir tome I, livre IV, commentaire II, page 332.

Page 36

…elles devaient certainement être bien connues des ecclésiastiques, sous les yeux desquels accourait à Saint-Hippolyte toute cette vénération ; et ils auraient, hors de tout doute, réclamé, et empêché tout culte illégitime ; car si, en vérité, à ces temps-là et dans ces régions en particulier, on négligeait généralement l’étude des saints canons, il ne manquait cependant pas à Besançon, à Dole, à Dijon, à Chalon, et dans les autres localités voisines, de savants ecclésiastiques et de zélateurs de l’honneur de l’Église, et surtout dans la célèbre Abbaye de Clairvaux, lesquels, à l’occasion notamment du concile de Constance, étant parfaitement instruits des règles ecclésiastiques, auraient fait un devoir précis d’avertir les peuples de Bourgogne, ou plutôt leurs curés respectifs, que, faute de certitude sur l’authenticité de la Relique, et celle-ci n’étant donc pas en Champagne reconnue comme objet de culte public, ils ne devaient lui rendre aucune adoration avant que cela ne fût permis par ceux à qui appartenait le droit d’en décider. S’ils ne s’y opposèrent d’aucune manière, quel autre motif peut-il y avoir, sinon parce qu’elle avait déjà été publiquement vénérée en Champagne durant les années susdites, et qu’il n’existait alors aucun doute général sur la vérité de la Sainte Relique ?

VI.
Qu’on ne suppose donc pas que, dans ladite…

Page 37

…province de France, la vénération tant publique que privée ait été réellement interdite ou suspendue ; qu’on réfléchisse plutôt que les efforts des chanoines de Lirey pour récupérer la Sainte Relique allèrent jusqu’au point d’intimer l’excommunication à la Comtesse Marguerite de Charny pour l’avoir remise aux Ducs de Savoie : Lireyenses graviter commoti queruntur injuriam, ac in Margaretae caput anathematis fulmina evocant (1) ; on connaît aussi les plaintes des habitants de Troyes pour avoir été privés d’un tel trésor, et du dommage qui en résulta non seulement pour la Collégiale de Lirey, mais pour tout le diocèse de Troyes, comme l’exprime Nicolas Desquerrois dans son livre La Sainteté chrétienne ; et que faut-il donc en conclure ? Il n’est pas possible de ne pas en inférer que, si par aventure on avait douté en Champagne, dès les premiers temps, de la vérité de la Relique, une fois les preuves examinées par la suite, aucun doute n’en subsista, et que par conséquent persévérer dans ce doute serait se montrer dépourvu de tout critère sain.

VII.
Il conviendrait aussi de ne tenir aucun compte de la tradition des fidèles maintenue depuis ces premiers temps sans aucune altération sous les yeux mêmes des personnages les plus respectables de la religion, prêtres, évêques, souverains pontifes ; tradition…

 (1) De linteis, page 111.

Page 38

…qui n’a cessé de croître en passant de la Champagne à la Bourgogne, de la Bourgogne à la Savoie, de la Savoie au Piémont, et en général s’est répandue dans toute l’Italie, l’Allemagne, la France et l’Espagne, sans que les oppositions multiples des hérétiques, ou les doutes de plusieurs voyageurs, qui expriment dans leurs écrits au moins des soupçons quant à la vérité de la Sainte Relique, aient jamais pu affaiblir cette croyance, comme on l’a dit dans la préface de cet ouvrage.

VIII.
Il est certes vrai que, ne se trouvant pas dans la Chapelle Royale du Très Saint Suaire l’ancien nombre de célébrants et d’administrateurs des sacrements, on ne voit pas, comme dans les temps anciens, un concours aussi nombreux à l’adoration de la Sainte Relique ; mais on observe aussi que cela ne peut être en quelque manière une preuve de diminution de la foi, comme c’est le cas lorsqu’on l’expose publiquement les jours de fête, ou même lorsqu’on la montre en privé pour satisfaire à la dévotion de certaines personnes distinguées ; et cela ne serait-il pas un signe évident que la croyance en la vérité de la Sainte Relique se maintient aujourd’hui encore vive et constante chez tous ? Et comment aurait-elle pu s’introduire et se conserver intacte pendant le cours de cinq cents ans jusqu’à nous, sans aucune contradiction de la part des catholiques, si elle n’avait pas reposé sur de solides fondements ?

IX.
Je sais bien que les traces et indices de cette tradition ne se rencontrent pas avant 1353 ; mais quelle est donc cette Relique…

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…qui, ayant été vénérée avec grande solennité et constamment par les fidèles pendant l’espace susdit de cinq cents ans, aurait vu reconnaître à la fin sa fausseté ? A-t-on jamais jugé fausse la couronne d’épines de Notre Seigneur vénérée à Paris avant que Saint Louis en fît l’acquisition ? On voit bien dans les histoires ecclésiastiques que, depuis peu seulement, et pour un espace de temps fort court, celle-ci fut tenue pour authentique, sans qu’on sache qu’elle ait jamais été rappelée à l’examen de son authenticité par un sérieux débat ; on trouve encore que l’on a vénéré sous le nom d’un saint, comme Saint Denys l’Aréopagite, une relique appartenant à un autre saint du même nom ; mais je n’ai trouvé nulle part, ou du moins je ne l’ai pas trouvé dans les annales de l’Église de Baronio, ou de L’Orsi, ou de Fleury, ou de Noël Alexandre, ou de Bérulle-Bercastel, ou d’autres auteurs, une Relique de la nature de la nôtre, vénérée avec tant d’affection, dont on ait eu certitude jusqu’à nos jours pendant l’espace de cinq siècles, non par peu de personnes, mais par des nations entières, et dont on ait enfin reconnu la fausseté. N’aurait-on pas eu tant de temps pour découvrir l’erreur, surtout après qu’elle fut soumise à l’examen d’un Pape, d’un Tillemont, d’un Ruynart, d’un Launoy, et surtout d’un Lambertini, c’est-à-dire Benoît XIV, et de cent autres critiques destinés à discerner, en matière ecclésiastique, le vrai…

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…du faux. Il suffit souvent du témoignage unanime de peu de personnes dignes de foi pour qu’on tienne pour vraie une Relique de ce genre, ou celle de quelque autre Saint (1) ; et ne serait-ce pas davantage le cas lorsqu’il s’agit du sentiment constant de nombreux peuples, conduits toujours par des personnages d’un jugement très sûr, et bien éloignés de se laisser entraîner par de vaines opinions étrangères ? Je dis donc avec toute certitude que le culte rendu constamment par les peuples à notre très sainte Relique est une preuve convaincante de sa vérité.

 (1) À Mondovì, par exemple, on reconnaît comme appartenant à Saint Pie V un très ancien témoignage des seuls chanoines de la cathédrale. À Cagliari, en Sardaigne, on n’hésite pas, sur la tradition populaire, à admettre comme ancienne prison du saint martyr Éphèse une grotte située hors de la ville.

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COMMENTAIRE IV

Un quatrième argument de l’authenticité de la Sainte Sindone peut à juste titre être tiré des témoignages de non peu d’auteurs, bien qu’appartenant à ces derniers siècles.

I.
Si, en matière d’événements patrimoniaux, la déposition des auteurs étrangers a plus de valeur que celle des nationaux, attendu que ceux-ci sont en général réputés mieux instruits ; lorsqu’il s’agit toutefois de prouver l’authenticité d’une relique vénérée dans un pays, par crainte que la dévotion à son égard n’altère quelque peu les preuves de sa vérité, on préfère les étrangers, s’il s’en trouve, et on examine leur avis. C’est pour cette raison que nous trouvons chez Lambertini, cité par Cavalieri (1), que la sacrée Congrégation, par une réponse du 13 juillet 1709, n’a pas voulu reconnaître comme authentiques deux reliques, à savoir une mitre, qu’on disait appartenir à Saint Pie V, et un vêtement de Saint Félix de Cantalice, parce que les témoignages…

 (1) Commentaria in authentica S. R. C. decreta, tome I, chap. IV, De Reliquiis Sanctorum.

Page 42

…bien qu’assez religieux et exacts, étaient particulièrement dévots envers ces Saints, et que l’un d’eux était en outre étroitement apparenté au prélat Souverain Pontife : responsum fuit non constare de identitate, nec esse ad publicam venerationem exponendas. Laissons donc de côté l’autorité de Pingone, de Majolo, de Solaro, de Vigo, de Avondo, et de tant d’autres auteurs nationaux, chez lesquels on trouve la reconnaissance de l’authenticité de notre Relique ; passons aussi sous silence certains auteurs étrangers qui, bien que non sujets aux Ducs de Savoie, avaient néanmoins avec eux des relations particulières, comme Bonafamiglia, Paleotti, Adorno, et d’autres encore cités ; omettons enfin Baronio avec son continuateur Spondano, et ceux qui suivent littéralement ledit Pingone, dont l’autorité, par conséquent, ne vaut pas plus que celle de cet auteur ; et voyons ce qu’en pensent les autres, qui ne peuvent en aucune manière être soupçonnés de partialité, ou même simplement de répétition des opinions d’autrui.

II.
Monseigneur Solaro, en traitant cet argument (1), mentionne quatre auteurs de la Compagnie de Jésus, à savoir les Pères Alphonse Salmeron, Giacomo Gretsero, Matteo Radero, Gabriele Vasquez, écrivains de très grande autorité et extrêmement versés dans les matières théologiques. Parmi eux, Salmeron, bien qu’informé de l’intégrité de notre Sindone (1), et la supposant stablement vénérée à Nice maritime après avoir été transportée de Chambéry, ne doute pourtant pas de la reconnaître pour celle-là même qui fut achetée par Joseph d’Arimathie pour envelopper le corps du Seigneur : Sindon etiam munda, qua fuit sepelendus Dominus, et involvendus a Josepho ab Arimathia, quae etiam hodie Nicaeae ostenditur, reliquit integram Christi figuram etc.

 (1) Sindon. Evang., livre I, chap. XI, page 97.

Page 43

Gretsero, dans son savant traité de la Croix, après avoir réfuté certaines difficultés de Calvin contre le voile de Véronique, indique que par les mêmes raisons on prouvait la vérité de notre Relique ; il la reconnaît comme la Sindone pure achetée par Joseph d’Arimathie, et rapporte qu’elle est la même qui est vénérée et conservée dans l’Église de Turin : iisdem argumentis oppugnat Calvinus Sindonem, in qua corpus Domini in sepulcro fuit involutum, quamque in Ecclesia Taurinensi pie coli, et custodiri dicimus (2).

Radero, en expliquant ce qu’il avait rapporté au sujet d’une image du Sauveur non faite de main d’homme, vénérée chez les Grecs, et dont nous avons parlé au premier livre (3), mentionne trois de ces images, et parmi elles affirme être celle qui est vénérée dans notre cité ; et il avertit : adverte lector… imagines Christi tres fuisse, unam Veronicae, alteram Linteis Christi sepulchralibus impressam, quam Taurinensis Ecclesia servabat religiosissime colit, tertiam Edessae a Leocapeno Constantinopolim translatam.

Vasquez, pour sa part, reconnaît également la vérité de notre Sindone, et l’image du corps du Sauveur qu’elle a laissée imprimée sur elle : Taurini magna cum veneratione servatur, et nec cum minori religione colitur Sindon, qua Christus in sepulcro fuit involutus, cui impressam reliquit sui corporis figuram.

III.
Qu’on n’objecte pas que le but de ces auteurs n’était pas de traiter ex professo, comme on dit, de la vérité de notre Sindone, et qu’ils l’admettaient seulement incidemment…

 (2) Tome I, livre I, De cruce, chap. XXVII.
(3) Opus Sacrum, Viridarium sanctorum, page 267.

Page 44

…sepulcro involutum fuit, quamque in Ecclesia Taurinensi pie coli, et custodiri dicimus (1). Radero, en expliquant ce qu’il avait rapporté au sujet d’une image du Sauveur non faite de main d’homme, vénérée chez les Grecs, et dont nous avons parlé au premier livre (3), mentionne trois de ces images, et parmi elles affirme être celle qui est vénérée dans notre cité ; et il avertit : adverte lector… imagines Christi tres fuisse, unam Veronicae, alteram Linteis Christi sepulchralibus impressam, quam Taurinensis Ecclesia servabat religiosissime colit, tertiam Edessae a Leocapeno Constantinopolim translatam.

Vasquez, pour sa part, reconnaît également la vérité de notre Sindone, et l’image du corps du Sauveur qu’elle a laissée imprimée sur elle : Taurini magna cum veneratione servatur, et nec cum minori religione colitur Sindon, qua Christus in sepulcro fuit involutus, cui impressam reliquit sui corporis figuram.

III.
Qu’on n’objecte pas que le but de ces auteurs n’était pas de traiter expressément, comme on dit, de la vérité de notre Sindone, et que, l’admettant…

 (1) Tome I, livre I, De cruce, chap. XXVII.
(3) Tome II, livre I, commentaire IV, page 85.
(4) Tome I, dispute 103, chap. I, De imagine Christi.

Page 45

…des religieux de leur propre Ordre demeurant dans les États de la Royale Maison de Savoie, ceux-ci admettent eux aussi avoir examiné si le Saint Linceul était réellement celui acheté par Joseph d’Arimathie ; mais comme ces auteurs s’appliquaient pour la plupart à traiter des matières théologiques, dogmatiques et morales contre les erreurs de leur siècle, ils ne se souciaient pas tant de s’attarder sur des explications secondaires que de définir des points de doctrine dont dépendait la décision de ce qui relevait du dogme et de la morale chrétienne ; on voit cependant qu’ils n’étaient pas disposés à admettre sans examen les opinions d’autrui, comme certains voudraient le faire croire, même en des matières ne touchant ni la foi ni les mœurs. On en trouve, pour ainsi dire, d’innombrables exemples, et notamment chez les auteurs cités, tels que Fronton Duceo, Érberto Rosweido, Giacomo Sirmondo, Denis Petau, et chez cent autres lettrés jésuites.

IV.
Il est aussi certain que, pour préserver l’union et la concorde si nécessaires au bon succès de leur ministère, ils ne s’opposaient pas à l’avis de leurs confrères ; bien au contraire, ils le confirmaient souvent par de nouveaux arguments, si celui-ci était plus conforme à la vérité ; mais s’ils rencontraient le contraire, ils entreprenaient de le réfuter ; et pour le reste, lorsqu’il s’agissait de questions indifférentes, ils les laissaient dans le silence afin de ne pas les rendre davantage publiques par d’autres écrits, observant toujours comme règle le célèbre principe souvent répété : in necessariis unitas, in dubiis libertas, in omnibus charitas.

Page 46

Si donc, d’après les auteurs sages susmentionnés et d’après toute leur Société religieuse, on a toujours reconnu pour vraie notre Sainte Relique, ce n’est pas parce qu’on l’aurait reconnue comme telle à l’exclusion de toute autre ; manquent-ils peut-être d’autres écrivains de tout premier ordre, qui ne l’aient pas reconnue pour authentique et digne par conséquent de toute la vénération ? Mais ceux-ci sont en très grand nombre ; d’où il suit que seuls quelques-uns s’y sont trompés, et par exception.

V.
Le très érudit Francesco Collio, dans sa célèbre œuvre De sanguine Christi, s’exprime ainsi à ce sujet (1) :
« Méditer, dis-je, la Sainte Sindone, dans laquelle le corps de notre Sauveur demeura trois jours au sépulcre, laquelle se trouve maintenant chez le Duc de Savoie, et sur laquelle les parties du sang du Seigneur sont demeurées sur la même étoffe ; car le sang dépeint clairement sur elle l’effigie de tout le corps du Christ… »
Considère, par la grâce de la Sainte Sindone, que si tout le corps de notre Sauveur demeura au sépulcre durant les trois jours, et s’il est fort vraisemblable d’admettre que le sang y soit resté en partie, puisqu’il est clairement…

 (1) Livre V, dispute VIII, chap. II.

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…peint sur celle-ci, et que s’y manifeste l’image de tout le corps de Jésus-Christ.

De la même manière écrit le P. Tornelli dans son célèbre ouvrage intitulé Annales mundi, dont il fit une quatrième édition à Anvers en deux volumes in-folio (1) :
« La Sainte Sindone, que l’on conserve à Turin avec une grande piété, retient encore maintenant les vestiges du corps et les cicatrices du Christ imprimées sur elle » ;
« La Sainte Sindone, conservée à Turin avec une grande dévotion, garde encore aujourd’hui miraculeusement imprimés les signes du corps et des plaies de Jésus-Christ ».

L’auteur Cottensio, également pieux, admet lui aussi la vérité de notre Relique, en disant (2) :
« Le Christ a imprimé sa propre image sur trois linges : le premier à Véronique, le second sur les linges sépulcraux, qui se conservent à Turin, sur lesquels tout le corps du Christ, avec ses plaies, fut exprimé ; le troisième sur le suaire dans lequel il fut enveloppé durant le triduum de sa mort ».

Ainsi le Cavalieri susmentionné est très exact sur ces points.

 (1) Tome II, page 682.
(2) Theologia mentis et cordis, livre X, De Deo conversante, distinction I, chap. II.

Page 48

En matière de ce genre, après avoir dit (1) que certaines insignes Reliques, pour être réputées dignes d’un culte particulier, ne sont pas seulement vénérées en un lieu donné, mais dans toute une province ou dans tout un royaume, il donne pour exemple notre Sindone, laquelle, en raison de sa sainteté particulière, est honorée par la Messe et l’Office dans tous les États du Roi de Sardaigne : ista Reliquia reputatur digna peculiari cultu… hinc in tota ditione Regis Sardiniae agitur de Sacra Sindone, quae Taurini asservatur.

VI.
Mais que dire, objectera-t-on, des témoignages de ces auteurs et d’autres semblables concernant la vérité de la Sainte Sindone ? Ce sont des auteurs récents, écrivant mille, et même plus de mille ans après la Résurrection de Jésus-Christ ; ils ne s’appuient donc pas sur des témoins oculaires, ni sur des écrivains véridiques des premiers siècles de l’Église, quels que soient ceux auxquels on peut se fier. Et certes, ils le méritent, et nous devons les estimer à leur juste valeur ; et premièrement, on ne peut nier qu’ils n’étaient pas des hommes tout à fait ignorants, mais au contraire d’une probité reconnue, très éloignés de toute vanité, de toute partialité, et de tout jugement léger ; ils étaient donc intérieurement persuadés de la vérité des propositions qu’ils avançaient ; et s’ils l’étaient, il s’ensuit qu’ils ressentaient la force des…

Page 49

…arguments par lesquels on pouvait prouver cette authenticité, et qu’ils n’admettaient pas à la légère la vérité de notre Sainte Relique, laquelle a de solides raisons d’être reconnue bien éloignée de toute imposture et de toute doctrine suspecte. Le même motif a toujours eu tant de force, à toute époque, sur l’esprit de nombreuses personnes, qu’il les a portées à admettre sans opposition ce qu’on leur proposait de croire ; et pourquoi n’aurait-il pas aujourd’hui la même force pour nous amener à reconnaître l’authenticité de la Sainte Sindone, admise par un si grand nombre de savants lettrés, et plus encore ?

VII.
Cette raison, répondent nos adversaires, n’est pas valable dans le cas présent, car il s’agit ici d’auteurs récents, comme on l’a dit peu auparavant, qui ne confirment pas leur sentiment par l’autorité d’écrivains anciens, ni par des monuments originaux ; et par conséquent l’observation de Fleury (1), selon laquelle il soupçonne qu’on a trop facilement prêté foi aux rumeurs du peuple, doit être admise. Je le concède, quant au temps où la Chrétienté commença à posséder le Règne vénéré, sans même s’appuyer sur l’autorité de quelques écrivains des premiers siècles, ou sur d’autres monuments anciens ; mais pour cela il ne cesse pas d’accorder un grand poids à leur autorité, puisqu’en second lieu il est certain que, dans le vaste champ des antiquités ecclésiastiques, ils n’ont rien…

 (1) Préface à l’Histoire ecclésiastique, n° 3.

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…trouvé, qui pût les détourner de leur pieuse croyance, ou les rendre perplexes et dubitatifs ; autrement ils n’auraient pas reconnu avec tant de franchise la vérité de la Sainte Relique. Tardivement, ou plutôt trop tard, on trouve chez les lettrés quelque argument propre à réfuter les vaines opinions ; et cependant celles-ci ne furent donc réfutées qu’après un siècle de ce côté-là ?

VIII.
Les auteurs cités, et beaucoup d’autres que l’on pourrait citer, comme le Saldini (1), passèrent leur vie à étudier les matières théologiques et ecclésiastiques, et consultèrent tous les livres qu’ils purent relativement aux mêmes sujets ; ainsi le prélat Grester dit à propos d’Aubert Mire dans la Natalis Alexandri (2), que celui-ci s’était épuisé à lire les livres de toutes les bibliothèques : toutes les bibliothèques épuisées par la lecture.
Radero laissa écrit au sujet de son coreligionnaire Matteo del Rio, que, bien qu’il pût avec raison dire avoir lu un très grand nombre de livres, il en lut cependant bien davantage qu’il ne laissa connaître, au point qu’il en ignorait parfois le titre et l’impression (3) ; or tous ces auteurs, dans leurs recherches, ne trouvèrent aucun document où la Sainte Suaire fût mentionnée avec clarté, ni même n’en découvrirent aucun qui pût être de…

(1) Histoire de la Sainte Famille.
(2) Natalis Alexandri, Histoire ecclésiastique, supplément, discours IX sur les écrivains ecclésiastiques des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles.
(3) Radero, Préface au commentaire sur Marcello, cité par Solaro.

PAGE 51

…obstacle à la vérité ; au contraire, ils la virent indiquée par hasard de manière générale dans les œuvres de saint Jean Damascène, et dans d’autres monuments rapportés au premier livre de cet ouvrage, quel qu’il soit. On conclura donc qu’il y aurait abus de l’art critique si l’on refusait d’admettre le témoignage de ces écrivains parce qu’ils sont récents, et si l’on ne reconnaissait pas sur leur autorité l’authenticité de notre très saint Linceul.

Page 34

…ne fût pas suspendue l’exposition publique (1). Les contradictions introduites devaient certes rendre pour le moins douteuse l’authenticité et diminuer l’estime dans l’esprit des fidèles ; mais il se produisit tout le contraire : on tint toujours davantage pour vraie la Suaire de Notre Seigneur Jésus-Christ, et pour telle précisément qu’elle fut achetée par Joseph d’Arimathie pour envelopper le très saint corps, et c’est ainsi qu’on la vénéra de tous, bien qu’elle ne fût pas exposée publiquement.

IV.
Il est certes vrai, comme le rapporte Chifflet, que la vénération envers cette même relique diminua sensiblement à la suite des contradictions évoquées : his ita constitutis sensim minui coepit religio erga sacrum linteum (2) ; mais il ajoute aussitôt après que les habitants de Troyes la considéraient comme un linge peint : pro panno depicta habita (3), et que pour cette raison on lui refusa les honneurs dus : indigni erant Trecenses divino dono, cui fidem, cultumque omnem derogaverant (4) ; ce qui, pour concilier ces faits avec ce qui a été dit, s’explique par les efforts des chanoines de Lirey pour récupérer la Très Sainte-Suaire, et par l’amère affliction de tout le diocèse de Troyes causée par la privation…

 (1) Voir tome I, livre III, commentaire IX, page 286.
(2) De linteis, page 102.
(3) Ibid., page 119.
(4) Ibid., page 103.

Page 35

…de celle-ci ? Se seraient-ils jamais tant employés au rachat de la très sainte Relique, et les écrivains auraient-ils jamais déploré dans leurs écrits le sort malheureux de ladite Diocèse pour avoir perdu un si précieux monument de la Passion et de la mort du Sauveur, si, au temps où elle se trouvait dans la province de Champagne, c’est-à-dire durant l’espace de soixante-quatre ans, elle n’avait pas été regardée comme Relique authentique et vénérée par tous les fidèles de ces contrées ?

V.
La vénération qui lui fut rendue ensuite en Bourgogne pendant trente-quatre ans, jusqu’en 1462, c’est-à-dire cent seize ans encore avant la susdite Bulle de Pie V, fournit une preuve assez convaincante de la vérité de cette Relique et du culte même qui lui était rendu, puisque celui-ci était rendu à la même époque en Champagne. Si les précédentes altercations entre les Évêques de Troyes et la Collégiale de Lirey avaient porté non seulement sur le temps et le lieu de l’exposition publique de cette Relique, mais aussi sur son authenticité, les voisins bourguignons se seraient-ils jamais empressés avec tant de ferveur à la vénérer, comme ils le faisaient chaque fois qu’elle était exposée à l’adoration publique ? Ils ne pouvaient certes ignorer lesdites altercations, raison pour laquelle on suspendit à Lirey l’exposition solennelle ; et si beaucoup les avaient ignorées…

 (1) Voir tome I, livre IV, commentaire II, page 332.

Page 36

…elles devaient certainement être bien connues des ecclésiastiques, sous les yeux desquels accourait à Saint-Hippolyte toute cette vénération ; et ils auraient, hors de tout doute, réclamé, et empêché tout culte illégitime ; car si, en vérité, à ces temps-là et dans ces régions en particulier, on négligeait généralement l’étude des saints canons, il ne manquait cependant pas à Besançon, à Dole, à Dijon, à Chalon, et dans les autres localités voisines, de savants ecclésiastiques et de zélateurs de l’honneur de l’Église, et surtout dans la célèbre Abbaye de Clairvaux, lesquels, à l’occasion notamment du concile de Constance, étant parfaitement instruits des règles ecclésiastiques, auraient fait un devoir précis d’avertir les peuples de Bourgogne, ou plutôt leurs curés respectifs, que, faute de certitude sur l’authenticité de la Relique, et celle-ci n’étant donc pas en Champagne reconnue comme objet de culte public, ils ne devaient lui rendre aucune adoration avant que cela ne fût permis par ceux à qui appartenait le droit d’en décider. S’ils ne s’y opposèrent d’aucune manière, quel autre motif peut-il y avoir, sinon parce qu’elle avait déjà été publiquement vénérée en Champagne durant les années susdites, et qu’il n’existait alors aucun doute général sur la vérité de la Sainte Relique ?

VI.
Qu’on ne suppose donc pas que, dans ladite…

Page 37

…province de France, la vénération tant publique que privée ait été réellement interdite ou suspendue ; qu’on réfléchisse plutôt que les efforts des chanoines de Lirey pour récupérer la Sainte Relique allèrent jusqu’au point d’intimer l’excommunication à la Comtesse Marguerite de Charny pour l’avoir remise aux Ducs de Savoie : Lireyenses graviter commoti queruntur injuriam, ac in Margaretae caput anathematis fulmina evocant (1) ; on connaît aussi les plaintes des habitants de Troyes pour avoir été privés d’un tel trésor, et du dommage qui en résulta non seulement pour la Collégiale de Lirey, mais pour tout le diocèse de Troyes, comme l’exprime Nicolas Desquerrois dans son livre La Sainteté chrétienne ; et que faut-il donc en conclure ? Il n’est pas possible de ne pas en inférer que, si par aventure on avait douté en Champagne, dès les premiers temps, de la vérité de la Relique, une fois les preuves examinées par la suite, aucun doute n’en subsista, et que par conséquent persévérer dans ce doute serait se montrer dépourvu de tout critère sain.

VII.
Il conviendrait aussi de ne tenir aucun compte de la tradition des fidèles maintenue depuis ces premiers temps sans aucune altération sous les yeux mêmes des personnages les plus respectables de la religion, prêtres, évêques, souverains pontifes ; tradition…

 (1) De linteis, page 111.

Page 38

…qui n’a cessé de croître en passant de la Champagne à la Bourgogne, de la Bourgogne à la Savoie, de la Savoie au Piémont, et en général s’est répandue dans toute l’Italie, l’Allemagne, la France et l’Espagne, sans que les oppositions multiples des hérétiques, ou les doutes de plusieurs voyageurs, qui expriment dans leurs écrits au moins des soupçons quant à la vérité de la Sainte Relique, aient jamais pu affaiblir cette croyance, comme on l’a dit dans la préface de cet ouvrage.

VIII.
Il est certes vrai que, ne se trouvant pas dans la Chapelle Royale du Très Saint Suaire l’ancien nombre de célébrants et d’administrateurs des sacrements, on ne voit pas, comme dans les temps anciens, un concours aussi nombreux à l’adoration de la Sainte Relique ; mais on observe aussi que cela ne peut être en quelque manière une preuve de diminution de la foi, comme c’est le cas lorsqu’on l’expose publiquement les jours de fête, ou même lorsqu’on la montre en privé pour satisfaire à la dévotion de certaines personnes distinguées ; et cela ne serait-il pas un signe évident que la croyance en la vérité de la Sainte Relique se maintient aujourd’hui encore vive et constante chez tous ? Et comment aurait-elle pu s’introduire et se conserver intacte pendant le cours de cinq cents ans jusqu’à nous, sans aucune contradiction de la part des catholiques, si elle n’avait pas reposé sur de solides fondements ?

IX.
Je sais bien que les traces et indices de cette tradition ne se rencontrent pas avant 1353 ; mais quelle est donc cette Relique…

Page 39

…qui, ayant été vénérée avec grande solennité et constamment par les fidèles pendant l’espace susdit de cinq cents ans, aurait vu reconnaître à la fin sa fausseté ? A-t-on jamais jugé fausse la couronne d’épines de Notre Seigneur vénérée à Paris avant que Saint Louis en fît l’acquisition ? On voit bien dans les histoires ecclésiastiques que, depuis peu seulement, et pour un espace de temps fort court, celle-ci fut tenue pour authentique, sans qu’on sache qu’elle ait jamais été rappelée à l’examen de son authenticité par un sérieux débat ; on trouve encore que l’on a vénéré sous le nom d’un saint, comme Saint Denys l’Aréopagite, une relique appartenant à un autre saint du même nom ; mais je n’ai trouvé nulle part, ou du moins je ne l’ai pas trouvé dans les annales de l’Église de Baronio, ou de L’Orsi, ou de Fleury, ou de Noël Alexandre, ou de Bérulle-Bercastel, ou d’autres auteurs, une Relique de la nature de la nôtre, vénérée avec tant d’affection, dont on ait eu certitude jusqu’à nos jours pendant l’espace de cinq siècles, non par peu de personnes, mais par des nations entières, et dont on ait enfin reconnu la fausseté. N’aurait-on pas eu tant de temps pour découvrir l’erreur, surtout après qu’elle fut soumise à l’examen d’un Pape, d’un Tillemont, d’un Ruynart, d’un Launoy, et surtout d’un Lambertini, c’est-à-dire Benoît XIV, et de cent autres critiques destinés à discerner, en matière ecclésiastique, le vrai…

Page 40

…du faux. Il suffit souvent du témoignage unanime de peu de personnes dignes de foi pour qu’on tienne pour vraie une Relique de ce genre, ou celle de quelque autre Saint (1) ; et ne serait-ce pas davantage le cas lorsqu’il s’agit du sentiment constant de nombreux peuples, conduits toujours par des personnages d’un jugement très sûr, et bien éloignés de se laisser entraîner par de vaines opinions étrangères ? Je dis donc avec toute certitude que le culte rendu constamment par les peuples à notre très sainte Relique est une preuve convaincante de sa vérité.

 (1) À Mondovì, par exemple, on reconnaît comme appartenant à Saint Pie V un très ancien témoignage des seuls chanoines de la cathédrale. À Cagliari, en Sardaigne, on n’hésite pas, sur la tradition populaire, à admettre comme ancienne prison du saint martyr Éphèse une grotte située hors de la ville.

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COMMENTAIRE IV

Un quatrième argument de l’authenticité de la Sainte Sindone peut à juste titre être tiré des témoignages de non peu d’auteurs, bien qu’appartenant à ces derniers siècles.

I.
Si, en matière d’événements patrimoniaux, la déposition des auteurs étrangers a plus de valeur que celle des nationaux, attendu que ceux-ci sont en général réputés mieux instruits ; lorsqu’il s’agit toutefois de prouver l’authenticité d’une relique vénérée dans un pays, par crainte que la dévotion à son égard n’altère quelque peu les preuves de sa vérité, on préfère les étrangers, s’il s’en trouve, et on examine leur avis. C’est pour cette raison que nous trouvons chez Lambertini, cité par Cavalieri (1), que la sacrée Congrégation, par une réponse du 13 juillet 1709, n’a pas voulu reconnaître comme authentiques deux reliques, à savoir une mitre, qu’on disait appartenir à Saint Pie V, et un vêtement de Saint Félix de Cantalice, parce que les témoignages…

 (1) Commentaria in authentica S. R. C. decreta, tome I, chap. IV, De Reliquiis Sanctorum.

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…bien qu’assez religieux et exacts, étaient particulièrement dévots envers ces Saints, et que l’un d’eux était en outre étroitement apparenté au prélat Souverain Pontife : responsum fuit non constare de identitate, nec esse ad publicam venerationem exponendas. Laissons donc de côté l’autorité de Pingone, de Majolo, de Solaro, de Vigo, de Avondo, et de tant d’autres auteurs nationaux, chez lesquels on trouve la reconnaissance de l’authenticité de notre Relique ; passons aussi sous silence certains auteurs étrangers qui, bien que non sujets aux Ducs de Savoie, avaient néanmoins avec eux des relations particulières, comme Bonafamiglia, Paleotti, Adorno, et d’autres encore cités ; omettons enfin Baronio avec son continuateur Spondano, et ceux qui suivent littéralement ledit Pingone, dont l’autorité, par conséquent, ne vaut pas plus que celle de cet auteur ; et voyons ce qu’en pensent les autres, qui ne peuvent en aucune manière être soupçonnés de partialité, ou même simplement de répétition des opinions d’autrui.

II.
Monseigneur Solaro, en traitant cet argument (1), mentionne quatre auteurs de la Compagnie de Jésus, à savoir les Pères Alphonse Salmeron, Giacomo Gretsero, Matteo Radero, Gabriele Vasquez, écrivains de très grande autorité et extrêmement versés dans les matières théologiques. Parmi eux, Salmeron, bien qu’informé de l’intégrité de notre Sindone (1), et la supposant stablement vénérée à Nice maritime après avoir été transportée de Chambéry, ne doute pourtant pas de la reconnaître pour celle-là même qui fut achetée par Joseph d’Arimathie pour envelopper le corps du Seigneur : Sindon etiam munda, qua fuit sepelendus Dominus, et involvendus a Josepho ab Arimathia, quae etiam hodie Nicaeae ostenditur, reliquit integram Christi figuram etc.

 (1) Sindon. Evang., livre I, chap. XI, page 97.

Page 43

Gretsero, dans son savant traité de la Croix, après avoir réfuté certaines difficultés de Calvin contre le voile de Véronique, indique que par les mêmes raisons on prouvait la vérité de notre Relique ; il la reconnaît comme la Sindone pure achetée par Joseph d’Arimathie, et rapporte qu’elle est la même qui est vénérée et conservée dans l’Église de Turin : iisdem argumentis oppugnat Calvinus Sindonem, in qua corpus Domini in sepulcro fuit involutum, quamque in Ecclesia Taurinensi pie coli, et custodiri dicimus (2).

Radero, en expliquant ce qu’il avait rapporté au sujet d’une image du Sauveur non faite de main d’homme, vénérée chez les Grecs, et dont nous avons parlé au premier livre (3), mentionne trois de ces images, et parmi elles affirme être celle qui est vénérée dans notre cité ; et il avertit : adverte lector… imagines Christi tres fuisse, unam Veronicae, alteram Linteis Christi sepulchralibus impressam, quam Taurinensis Ecclesia servabat religiosissime colit, tertiam Edessae a Leocapeno Constantinopolim translatam.

Vasquez, pour sa part, reconnaît également la vérité de notre Sindone, et l’image du corps du Sauveur qu’elle a laissée imprimée sur elle : Taurini magna cum veneratione servatur, et nec cum minori religione colitur Sindon, qua Christus in sepulcro fuit involutus, cui impressam reliquit sui corporis figuram.

III.
Qu’on n’objecte pas que le but de ces auteurs n’était pas de traiter ex professo, comme on dit, de la vérité de notre Sindone, et qu’ils l’admettaient seulement incidemment…

 (2) Tome I, livre I, De cruce, chap. XXVII.
(3) Opus Sacrum, Viridarium sanctorum, page 267.

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…sepulcro involutum fuit, quamque in Ecclesia Taurinensi pie coli, et custodiri dicimus (1). Radero, en expliquant ce qu’il avait rapporté au sujet d’une image du Sauveur non faite de main d’homme, vénérée chez les Grecs, et dont nous avons parlé au premier livre (3), mentionne trois de ces images, et parmi elles affirme être celle qui est vénérée dans notre cité ; et il avertit : adverte lector… imagines Christi tres fuisse, unam Veronicae, alteram Linteis Christi sepulchralibus impressam, quam Taurinensis Ecclesia servabat religiosissime colit, tertiam Edessae a Leocapeno Constantinopolim translatam.

Vasquez, pour sa part, reconnaît également la vérité de notre Sindone, et l’image du corps du Sauveur qu’elle a laissée imprimée sur elle : Taurini magna cum veneratione servatur, et nec cum minori religione colitur Sindon, qua Christus in sepulcro fuit involutus, cui impressam reliquit sui corporis figuram.

III.
Qu’on n’objecte pas que le but de ces auteurs n’était pas de traiter expressément, comme on dit, de la vérité de notre Sindone, et que, l’admettant…

 (1) Tome I, livre I, De cruce, chap. XXVII.
(3) Tome II, livre I, commentaire IV, page 85.
(4) Tome I, dispute 103, chap. I, De imagine Christi.

Page 45

…des religieux de leur propre Ordre demeurant dans les États de la Royale Maison de Savoie, ceux-ci admettent eux aussi avoir examiné si le Saint Linceul était réellement celui acheté par Joseph d’Arimathie ; mais comme ces auteurs s’appliquaient pour la plupart à traiter des matières théologiques, dogmatiques et morales contre les erreurs de leur siècle, ils ne se souciaient pas tant de s’attarder sur des explications secondaires que de définir des points de doctrine dont dépendait la décision de ce qui relevait du dogme et de la morale chrétienne ; on voit cependant qu’ils n’étaient pas disposés à admettre sans examen les opinions d’autrui, comme certains voudraient le faire croire, même en des matières ne touchant ni la foi ni les mœurs. On en trouve, pour ainsi dire, d’innombrables exemples, et notamment chez les auteurs cités, tels que Fronton Duceo, Érberto Rosweido, Giacomo Sirmondo, Denis Petau, et chez cent autres lettrés jésuites.

IV.
Il est aussi certain que, pour préserver l’union et la concorde si nécessaires au bon succès de leur ministère, ils ne s’opposaient pas à l’avis de leurs confrères ; bien au contraire, ils le confirmaient souvent par de nouveaux arguments, si celui-ci était plus conforme à la vérité ; mais s’ils rencontraient le contraire, ils entreprenaient de le réfuter ; et pour le reste, lorsqu’il s’agissait de questions indifférentes, ils les laissaient dans le silence afin de ne pas les rendre davantage publiques par d’autres écrits, observant toujours comme règle le célèbre principe souvent répété : in necessariis unitas, in dubiis libertas, in omnibus charitas.

Page 46

Si donc, d’après les auteurs sages susmentionnés et d’après toute leur Société religieuse, on a toujours reconnu pour vraie notre Sainte Relique, ce n’est pas parce qu’on l’aurait reconnue comme telle à l’exclusion de toute autre ; manquent-ils peut-être d’autres écrivains de tout premier ordre, qui ne l’aient pas reconnue pour authentique et digne par conséquent de toute la vénération ? Mais ceux-ci sont en très grand nombre ; d’où il suit que seuls quelques-uns s’y sont trompés, et par exception.

V.
Le très érudit Francesco Collio, dans sa célèbre œuvre De sanguine Christi, s’exprime ainsi à ce sujet (1) :
« Méditer, dis-je, la Sainte Sindone, dans laquelle le corps de notre Sauveur demeura trois jours au sépulcre, laquelle se trouve maintenant chez le Duc de Savoie, et sur laquelle les parties du sang du Seigneur sont demeurées sur la même étoffe ; car le sang dépeint clairement sur elle l’effigie de tout le corps du Christ… »
Considère, par la grâce de la Sainte Sindone, que si tout le corps de notre Sauveur demeura au sépulcre durant les trois jours, et s’il est fort vraisemblable d’admettre que le sang y soit resté en partie, puisqu’il est clairement…

 (1) Livre V, dispute VIII, chap. II.

Page 47

…peint sur celle-ci, et que s’y manifeste l’image de tout le corps de Jésus-Christ.

De la même manière écrit le P. Tornelli dans son célèbre ouvrage intitulé Annales mundi, dont il fit une quatrième édition à Anvers en deux volumes in-folio (1) :
« La Sainte Sindone, que l’on conserve à Turin avec une grande piété, retient encore maintenant les vestiges du corps et les cicatrices du Christ imprimées sur elle » ;
« La Sainte Sindone, conservée à Turin avec une grande dévotion, garde encore aujourd’hui miraculeusement imprimés les signes du corps et des plaies de Jésus-Christ ».

L’auteur Cottensio, également pieux, admet lui aussi la vérité de notre Relique, en disant (2) :
« Le Christ a imprimé sa propre image sur trois linges : le premier à Véronique, le second sur les linges sépulcraux, qui se conservent à Turin, sur lesquels tout le corps du Christ, avec ses plaies, fut exprimé ; le troisième sur le suaire dans lequel il fut enveloppé durant le triduum de sa mort ».

Ainsi le Cavalieri susmentionné est très exact sur ces points.

 (1) Tome II, page 682.
(2) Theologia mentis et cordis, livre X, De Deo conversante, distinction I, chap. II.

Page 48

En matière de ce genre, après avoir dit (1) que certaines insignes Reliques, pour être réputées dignes d’un culte particulier, ne sont pas seulement vénérées en un lieu donné, mais dans toute une province ou dans tout un royaume, il donne pour exemple notre Sindone, laquelle, en raison de sa sainteté particulière, est honorée par la Messe et l’Office dans tous les États du Roi de Sardaigne : ista Reliquia reputatur digna peculiari cultu… hinc in tota ditione Regis Sardiniae agitur de Sacra Sindone, quae Taurini asservatur.

VI.
Mais que dire, objectera-t-on, des témoignages de ces auteurs et d’autres semblables concernant la vérité de la Sainte Sindone ? Ce sont des auteurs récents, écrivant mille, et même plus de mille ans après la Résurrection de Jésus-Christ ; ils ne s’appuient donc pas sur des témoins oculaires, ni sur des écrivains véridiques des premiers siècles de l’Église, quels que soient ceux auxquels on peut se fier. Et certes, ils le méritent, et nous devons les estimer à leur juste valeur ; et premièrement, on ne peut nier qu’ils n’étaient pas des hommes tout à fait ignorants, mais au contraire d’une probité reconnue, très éloignés de toute vanité, de toute partialité, et de tout jugement léger ; ils étaient donc intérieurement persuadés de la vérité des propositions qu’ils avançaient ; et s’ils l’étaient, il s’ensuit qu’ils ressentaient la force des…

Page 49

…arguments par lesquels on pouvait prouver cette authenticité, et qu’ils n’admettaient pas à la légère la vérité de notre Sainte Relique, laquelle a de solides raisons d’être reconnue bien éloignée de toute imposture et de toute doctrine suspecte. Le même motif a toujours eu tant de force, à toute époque, sur l’esprit de nombreuses personnes, qu’il les a portées à admettre sans opposition ce qu’on leur proposait de croire ; et pourquoi n’aurait-il pas aujourd’hui la même force pour nous amener à reconnaître l’authenticité de la Sainte Sindone, admise par un si grand nombre de savants lettrés, et plus encore ?

VII.
Cette raison, répondent nos adversaires, n’est pas valable dans le cas présent, car il s’agit ici d’auteurs récents, comme on l’a dit peu auparavant, qui ne confirment pas leur sentiment par l’autorité d’écrivains anciens, ni par des monuments originaux ; et par conséquent l’observation de Fleury (1), selon laquelle il soupçonne qu’on a trop facilement prêté foi aux rumeurs du peuple, doit être admise. Je le concède, quant au temps où la Chrétienté commença à posséder le Règne vénéré, sans même s’appuyer sur l’autorité de quelques écrivains des premiers siècles, ou sur d’autres monuments anciens ; mais pour cela il ne cesse pas d’accorder un grand poids à leur autorité, puisqu’en second lieu il est certain que, dans le vaste champ des antiquités ecclésiastiques, ils n’ont rien…

 (1) Préface à l’Histoire ecclésiastique, n° 3.

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…trouvé, qui pût les détourner de leur pieuse croyance, ou les rendre perplexes et dubitatifs ; autrement ils n’auraient pas reconnu avec tant de franchise la vérité de la Sainte Relique. Tardivement, ou plutôt trop tard, on trouve chez les lettrés quelque argument propre à réfuter les vaines opinions ; et cependant celles-ci ne furent donc réfutées qu’après un siècle de ce côté-là ?

VIII.
Les auteurs cités, et beaucoup d’autres que l’on pourrait citer, comme le Saldini (1), passèrent leur vie à étudier les matières théologiques et ecclésiastiques, et consultèrent tous les livres qu’ils purent relativement aux mêmes sujets ; ainsi le prélat Grester dit à propos d’Aubert Mire dans la Natalis Alexandri (2), que celui-ci s’était épuisé à lire les livres de toutes les bibliothèques : toutes les bibliothèques épuisées par la lecture.
Radero laissa écrit au sujet de son coreligionnaire Matteo del Rio, que, bien qu’il pût avec raison dire avoir lu un très grand nombre de livres, il en lut cependant bien davantage qu’il ne laissa connaître, au point qu’il en ignorait parfois le titre et l’impression (3) ; or tous ces auteurs, dans leurs recherches, ne trouvèrent aucun document où la Sainte Suaire fût mentionnée avec clarté, ni même n’en découvrirent aucun qui pût être de…

(1) Histoire de la Sainte Famille.
(2) Natalis Alexandri, Histoire ecclésiastique, supplément, discours IX sur les écrivains ecclésiastiques des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles.
(3) Radero, Préface au commentaire sur Marcello, cité par Solaro.

PAGE 51

…obstacle à la vérité ; au contraire, ils la virent indiquée par hasard de manière générale dans les œuvres de saint Jean Damascène, et dans d’autres monuments rapportés au premier livre de cet ouvrage, quel qu’il soit. On conclura donc qu’il y aurait abus de l’art critique si l’on refusait d’admettre le témoignage de ces écrivains parce qu’ils sont récents, et si l’on ne reconnaissait pas sur leur autorité l’authenticité de notre très saint Linceul.

Page 34

…ne fût pas suspendue l’exposition publique (1). Les contradictions introduites devaient certes rendre pour le moins douteuse l’authenticité et diminuer l’estime dans l’esprit des fidèles ; mais il se produisit tout le contraire : on tint toujours davantage pour vraie la Suaire de Notre Seigneur Jésus-Christ, et pour telle précisément qu’elle fut achetée par Joseph d’Arimathie pour envelopper le très saint corps, et c’est ainsi qu’on la vénéra de tous, bien qu’elle ne fût pas exposée publiquement.

IV.
Il est certes vrai, comme le rapporte Chifflet, que la vénération envers cette même relique diminua sensiblement à la suite des contradictions évoquées : his ita constitutis sensim minui coepit religio erga sacrum linteum (2) ; mais il ajoute aussitôt après que les habitants de Troyes la considéraient comme un linge peint : pro panno depicta habita (3), et que pour cette raison on lui refusa les honneurs dus : indigni erant Trecenses divino dono, cui fidem, cultumque omnem derogaverant (4) ; ce qui, pour concilier ces faits avec ce qui a été dit, s’explique par les efforts des chanoines de Lirey pour récupérer la Très Sainte-Suaire, et par l’amère affliction de tout le diocèse de Troyes causée par la privation…

 (1) Voir tome I, livre III, commentaire IX, page 286.
(2) De linteis, page 102.
(3) Ibid., page 119.
(4) Ibid., page 103.

Page 35

…de celle-ci ? Se seraient-ils jamais tant employés au rachat de la très sainte Relique, et les écrivains auraient-ils jamais déploré dans leurs écrits le sort malheureux de ladite Diocèse pour avoir perdu un si précieux monument de la Passion et de la mort du Sauveur, si, au temps où elle se trouvait dans la province de Champagne, c’est-à-dire durant l’espace de soixante-quatre ans, elle n’avait pas été regardée comme Relique authentique et vénérée par tous les fidèles de ces contrées ?

V.
La vénération qui lui fut rendue ensuite en Bourgogne pendant trente-quatre ans, jusqu’en 1462, c’est-à-dire cent seize ans encore avant la susdite Bulle de Pie V, fournit une preuve assez convaincante de la vérité de cette Relique et du culte même qui lui était rendu, puisque celui-ci était rendu à la même époque en Champagne. Si les précédentes altercations entre les Évêques de Troyes et la Collégiale de Lirey avaient porté non seulement sur le temps et le lieu de l’exposition publique de cette Relique, mais aussi sur son authenticité, les voisins bourguignons se seraient-ils jamais empressés avec tant de ferveur à la vénérer, comme ils le faisaient chaque fois qu’elle était exposée à l’adoration publique ? Ils ne pouvaient certes ignorer lesdites altercations, raison pour laquelle on suspendit à Lirey l’exposition solennelle ; et si beaucoup les avaient ignorées…

 (1) Voir tome I, livre IV, commentaire II, page 332.

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…elles devaient certainement être bien connues des ecclésiastiques, sous les yeux desquels accourait à Saint-Hippolyte toute cette vénération ; et ils auraient, hors de tout doute, réclamé, et empêché tout culte illégitime ; car si, en vérité, à ces temps-là et dans ces régions en particulier, on négligeait généralement l’étude des saints canons, il ne manquait cependant pas à Besançon, à Dole, à Dijon, à Chalon, et dans les autres localités voisines, de savants ecclésiastiques et de zélateurs de l’honneur de l’Église, et surtout dans la célèbre Abbaye de Clairvaux, lesquels, à l’occasion notamment du concile de Constance, étant parfaitement instruits des règles ecclésiastiques, auraient fait un devoir précis d’avertir les peuples de Bourgogne, ou plutôt leurs curés respectifs, que, faute de certitude sur l’authenticité de la Relique, et celle-ci n’étant donc pas en Champagne reconnue comme objet de culte public, ils ne devaient lui rendre aucune adoration avant que cela ne fût permis par ceux à qui appartenait le droit d’en décider. S’ils ne s’y opposèrent d’aucune manière, quel autre motif peut-il y avoir, sinon parce qu’elle avait déjà été publiquement vénérée en Champagne durant les années susdites, et qu’il n’existait alors aucun doute général sur la vérité de la Sainte Relique ?

VI.
Qu’on ne suppose donc pas que, dans ladite…

Page 37

…province de France, la vénération tant publique que privée ait été réellement interdite ou suspendue ; qu’on réfléchisse plutôt que les efforts des chanoines de Lirey pour récupérer la Sainte Relique allèrent jusqu’au point d’intimer l’excommunication à la Comtesse Marguerite de Charny pour l’avoir remise aux Ducs de Savoie : Lireyenses graviter commoti queruntur injuriam, ac in Margaretae caput anathematis fulmina evocant (1) ; on connaît aussi les plaintes des habitants de Troyes pour avoir été privés d’un tel trésor, et du dommage qui en résulta non seulement pour la Collégiale de Lirey, mais pour tout le diocèse de Troyes, comme l’exprime Nicolas Desquerrois dans son livre La Sainteté chrétienne ; et que faut-il donc en conclure ? Il n’est pas possible de ne pas en inférer que, si par aventure on avait douté en Champagne, dès les premiers temps, de la vérité de la Relique, une fois les preuves examinées par la suite, aucun doute n’en subsista, et que par conséquent persévérer dans ce doute serait se montrer dépourvu de tout critère sain.

VII.
Il conviendrait aussi de ne tenir aucun compte de la tradition des fidèles maintenue depuis ces premiers temps sans aucune altération sous les yeux mêmes des personnages les plus respectables de la religion, prêtres, évêques, souverains pontifes ; tradition…

 (1) De linteis, page 111.

Page 38

…qui n’a cessé de croître en passant de la Champagne à la Bourgogne, de la Bourgogne à la Savoie, de la Savoie au Piémont, et en général s’est répandue dans toute l’Italie, l’Allemagne, la France et l’Espagne, sans que les oppositions multiples des hérétiques, ou les doutes de plusieurs voyageurs, qui expriment dans leurs écrits au moins des soupçons quant à la vérité de la Sainte Relique, aient jamais pu affaiblir cette croyance, comme on l’a dit dans la préface de cet ouvrage.

VIII.
Il est certes vrai que, ne se trouvant pas dans la Chapelle Royale du Très Saint Suaire l’ancien nombre de célébrants et d’administrateurs des sacrements, on ne voit pas, comme dans les temps anciens, un concours aussi nombreux à l’adoration de la Sainte Relique ; mais on observe aussi que cela ne peut être en quelque manière une preuve de diminution de la foi, comme c’est le cas lorsqu’on l’expose publiquement les jours de fête, ou même lorsqu’on la montre en privé pour satisfaire à la dévotion de certaines personnes distinguées ; et cela ne serait-il pas un signe évident que la croyance en la vérité de la Sainte Relique se maintient aujourd’hui encore vive et constante chez tous ? Et comment aurait-elle pu s’introduire et se conserver intacte pendant le cours de cinq cents ans jusqu’à nous, sans aucune contradiction de la part des catholiques, si elle n’avait pas reposé sur de solides fondements ?

IX.
Je sais bien que les traces et indices de cette tradition ne se rencontrent pas avant 1353 ; mais quelle est donc cette Relique…

Page 39

…qui, ayant été vénérée avec grande solennité et constamment par les fidèles pendant l’espace susdit de cinq cents ans, aurait vu reconnaître à la fin sa fausseté ? A-t-on jamais jugé fausse la couronne d’épines de Notre Seigneur vénérée à Paris avant que Saint Louis en fît l’acquisition ? On voit bien dans les histoires ecclésiastiques que, depuis peu seulement, et pour un espace de temps fort court, celle-ci fut tenue pour authentique, sans qu’on sache qu’elle ait jamais été rappelée à l’examen de son authenticité par un sérieux débat ; on trouve encore que l’on a vénéré sous le nom d’un saint, comme Saint Denys l’Aréopagite, une relique appartenant à un autre saint du même nom ; mais je n’ai trouvé nulle part, ou du moins je ne l’ai pas trouvé dans les annales de l’Église de Baronio, ou de L’Orsi, ou de Fleury, ou de Noël Alexandre, ou de Bérulle-Bercastel, ou d’autres auteurs, une Relique de la nature de la nôtre, vénérée avec tant d’affection, dont on ait eu certitude jusqu’à nos jours pendant l’espace de cinq siècles, non par peu de personnes, mais par des nations entières, et dont on ait enfin reconnu la fausseté. N’aurait-on pas eu tant de temps pour découvrir l’erreur, surtout après qu’elle fut soumise à l’examen d’un Pape, d’un Tillemont, d’un Ruynart, d’un Launoy, et surtout d’un Lambertini, c’est-à-dire Benoît XIV, et de cent autres critiques destinés à discerner, en matière ecclésiastique, le vrai…

Page 40

…du faux. Il suffit souvent du témoignage unanime de peu de personnes dignes de foi pour qu’on tienne pour vraie une Relique de ce genre, ou celle de quelque autre Saint (1) ; et ne serait-ce pas davantage le cas lorsqu’il s’agit du sentiment constant de nombreux peuples, conduits toujours par des personnages d’un jugement très sûr, et bien éloignés de se laisser entraîner par de vaines opinions étrangères ? Je dis donc avec toute certitude que le culte rendu constamment par les peuples à notre très sainte Relique est une preuve convaincante de sa vérité.

 (1) À Mondovì, par exemple, on reconnaît comme appartenant à Saint Pie V un très ancien témoignage des seuls chanoines de la cathédrale. À Cagliari, en Sardaigne, on n’hésite pas, sur la tradition populaire, à admettre comme ancienne prison du saint martyr Éphèse une grotte située hors de la ville.

Page 41

COMMENTAIRE IV

Un quatrième argument de l’authenticité de la Sainte Sindone peut à juste titre être tiré des témoignages de non peu d’auteurs, bien qu’appartenant à ces derniers siècles.

I.
Si, en matière d’événements patrimoniaux, la déposition des auteurs étrangers a plus de valeur que celle des nationaux, attendu que ceux-ci sont en général réputés mieux instruits ; lorsqu’il s’agit toutefois de prouver l’authenticité d’une relique vénérée dans un pays, par crainte que la dévotion à son égard n’altère quelque peu les preuves de sa vérité, on préfère les étrangers, s’il s’en trouve, et on examine leur avis. C’est pour cette raison que nous trouvons chez Lambertini, cité par Cavalieri (1), que la sacrée Congrégation, par une réponse du 13 juillet 1709, n’a pas voulu reconnaître comme authentiques deux reliques, à savoir une mitre, qu’on disait appartenir à Saint Pie V, et un vêtement de Saint Félix de Cantalice, parce que les témoignages…

 (1) Commentaria in authentica S. R. C. decreta, tome I, chap. IV, De Reliquiis Sanctorum.

Page 42

…bien qu’assez religieux et exacts, étaient particulièrement dévots envers ces Saints, et que l’un d’eux était en outre étroitement apparenté au prélat Souverain Pontife : responsum fuit non constare de identitate, nec esse ad publicam venerationem exponendas. Laissons donc de côté l’autorité de Pingone, de Majolo, de Solaro, de Vigo, de Avondo, et de tant d’autres auteurs nationaux, chez lesquels on trouve la reconnaissance de l’authenticité de notre Relique ; passons aussi sous silence certains auteurs étrangers qui, bien que non sujets aux Ducs de Savoie, avaient néanmoins avec eux des relations particulières, comme Bonafamiglia, Paleotti, Adorno, et d’autres encore cités ; omettons enfin Baronio avec son continuateur Spondano, et ceux qui suivent littéralement ledit Pingone, dont l’autorité, par conséquent, ne vaut pas plus que celle de cet auteur ; et voyons ce qu’en pensent les autres, qui ne peuvent en aucune manière être soupçonnés de partialité, ou même simplement de répétition des opinions d’autrui.

II.
Monseigneur Solaro, en traitant cet argument (1), mentionne quatre auteurs de la Compagnie de Jésus, à savoir les Pères Alphonse Salmeron, Giacomo Gretsero, Matteo Radero, Gabriele Vasquez, écrivains de très grande autorité et extrêmement versés dans les matières théologiques. Parmi eux, Salmeron, bien qu’informé de l’intégrité de notre Sindone (1), et la supposant stablement vénérée à Nice maritime après avoir été transportée de Chambéry, ne doute pourtant pas de la reconnaître pour celle-là même qui fut achetée par Joseph d’Arimathie pour envelopper le corps du Seigneur : Sindon etiam munda, qua fuit sepelendus Dominus, et involvendus a Josepho ab Arimathia, quae etiam hodie Nicaeae ostenditur, reliquit integram Christi figuram etc.

 (1) Sindon. Evang., livre I, chap. XI, page 97.

Page 43

Gretsero, dans son savant traité de la Croix, après avoir réfuté certaines difficultés de Calvin contre le voile de Véronique, indique que par les mêmes raisons on prouvait la vérité de notre Relique ; il la reconnaît comme la Sindone pure achetée par Joseph d’Arimathie, et rapporte qu’elle est la même qui est vénérée et conservée dans l’Église de Turin : iisdem argumentis oppugnat Calvinus Sindonem, in qua corpus Domini in sepulcro fuit involutum, quamque in Ecclesia Taurinensi pie coli, et custodiri dicimus (2).

Radero, en expliquant ce qu’il avait rapporté au sujet d’une image du Sauveur non faite de main d’homme, vénérée chez les Grecs, et dont nous avons parlé au premier livre (3), mentionne trois de ces images, et parmi elles affirme être celle qui est vénérée dans notre cité ; et il avertit : adverte lector… imagines Christi tres fuisse, unam Veronicae, alteram Linteis Christi sepulchralibus impressam, quam Taurinensis Ecclesia servabat religiosissime colit, tertiam Edessae a Leocapeno Constantinopolim translatam.

Vasquez, pour sa part, reconnaît également la vérité de notre Sindone, et l’image du corps du Sauveur qu’elle a laissée imprimée sur elle : Taurini magna cum veneratione servatur, et nec cum minori religione colitur Sindon, qua Christus in sepulcro fuit involutus, cui impressam reliquit sui corporis figuram.

III.
Qu’on n’objecte pas que le but de ces auteurs n’était pas de traiter ex professo, comme on dit, de la vérité de notre Sindone, et qu’ils l’admettaient seulement incidemment…

 (2) Tome I, livre I, De cruce, chap. XXVII.
(3) Opus Sacrum, Viridarium sanctorum, page 267.

Page 44

…sepulcro involutum fuit, quamque in Ecclesia Taurinensi pie coli, et custodiri dicimus (1). Radero, en expliquant ce qu’il avait rapporté au sujet d’une image du Sauveur non faite de main d’homme, vénérée chez les Grecs, et dont nous avons parlé au premier livre (3), mentionne trois de ces images, et parmi elles affirme être celle qui est vénérée dans notre cité ; et il avertit : adverte lector… imagines Christi tres fuisse, unam Veronicae, alteram Linteis Christi sepulchralibus impressam, quam Taurinensis Ecclesia servabat religiosissime colit, tertiam Edessae a Leocapeno Constantinopolim translatam.

Vasquez, pour sa part, reconnaît également la vérité de notre Sindone, et l’image du corps du Sauveur qu’elle a laissée imprimée sur elle : Taurini magna cum veneratione servatur, et nec cum minori religione colitur Sindon, qua Christus in sepulcro fuit involutus, cui impressam reliquit sui corporis figuram.

III.
Qu’on n’objecte pas que le but de ces auteurs n’était pas de traiter expressément, comme on dit, de la vérité de notre Sindone, et que, l’admettant…

 (1) Tome I, livre I, De cruce, chap. XXVII.
(3) Tome II, livre I, commentaire IV, page 85.
(4) Tome I, dispute 103, chap. I, De imagine Christi.

Page 45

…des religieux de leur propre Ordre demeurant dans les États de la Royale Maison de Savoie, ceux-ci admettent eux aussi avoir examiné si le Saint Linceul était réellement celui acheté par Joseph d’Arimathie ; mais comme ces auteurs s’appliquaient pour la plupart à traiter des matières théologiques, dogmatiques et morales contre les erreurs de leur siècle, ils ne se souciaient pas tant de s’attarder sur des explications secondaires que de définir des points de doctrine dont dépendait la décision de ce qui relevait du dogme et de la morale chrétienne ; on voit cependant qu’ils n’étaient pas disposés à admettre sans examen les opinions d’autrui, comme certains voudraient le faire croire, même en des matières ne touchant ni la foi ni les mœurs. On en trouve, pour ainsi dire, d’innombrables exemples, et notamment chez les auteurs cités, tels que Fronton Duceo, Érberto Rosweido, Giacomo Sirmondo, Denis Petau, et chez cent autres lettrés jésuites.

IV.
Il est aussi certain que, pour préserver l’union et la concorde si nécessaires au bon succès de leur ministère, ils ne s’opposaient pas à l’avis de leurs confrères ; bien au contraire, ils le confirmaient souvent par de nouveaux arguments, si celui-ci était plus conforme à la vérité ; mais s’ils rencontraient le contraire, ils entreprenaient de le réfuter ; et pour le reste, lorsqu’il s’agissait de questions indifférentes, ils les laissaient dans le silence afin de ne pas les rendre davantage publiques par d’autres écrits, observant toujours comme règle le célèbre principe souvent répété : in necessariis unitas, in dubiis libertas, in omnibus charitas.

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Si donc, d’après les auteurs sages susmentionnés et d’après toute leur Société religieuse, on a toujours reconnu pour vraie notre Sainte Relique, ce n’est pas parce qu’on l’aurait reconnue comme telle à l’exclusion de toute autre ; manquent-ils peut-être d’autres écrivains de tout premier ordre, qui ne l’aient pas reconnue pour authentique et digne par conséquent de toute la vénération ? Mais ceux-ci sont en très grand nombre ; d’où il suit que seuls quelques-uns s’y sont trompés, et par exception.

V.
Le très érudit Francesco Collio, dans sa célèbre œuvre De sanguine Christi, s’exprime ainsi à ce sujet (1) :
« Méditer, dis-je, la Sainte Sindone, dans laquelle le corps de notre Sauveur demeura trois jours au sépulcre, laquelle se trouve maintenant chez le Duc de Savoie, et sur laquelle les parties du sang du Seigneur sont demeurées sur la même étoffe ; car le sang dépeint clairement sur elle l’effigie de tout le corps du Christ… »
Considère, par la grâce de la Sainte Sindone, que si tout le corps de notre Sauveur demeura au sépulcre durant les trois jours, et s’il est fort vraisemblable d’admettre que le sang y soit resté en partie, puisqu’il est clairement…

 (1) Livre V, dispute VIII, chap. II.

Page 47

…peint sur celle-ci, et que s’y manifeste l’image de tout le corps de Jésus-Christ.

De la même manière écrit le P. Tornelli dans son célèbre ouvrage intitulé Annales mundi, dont il fit une quatrième édition à Anvers en deux volumes in-folio (1) :
« La Sainte Sindone, que l’on conserve à Turin avec une grande piété, retient encore maintenant les vestiges du corps et les cicatrices du Christ imprimées sur elle » ;
« La Sainte Sindone, conservée à Turin avec une grande dévotion, garde encore aujourd’hui miraculeusement imprimés les signes du corps et des plaies de Jésus-Christ ».

L’auteur Cottensio, également pieux, admet lui aussi la vérité de notre Relique, en disant (2) :
« Le Christ a imprimé sa propre image sur trois linges : le premier à Véronique, le second sur les linges sépulcraux, qui se conservent à Turin, sur lesquels tout le corps du Christ, avec ses plaies, fut exprimé ; le troisième sur le suaire dans lequel il fut enveloppé durant le triduum de sa mort ».

Ainsi le Cavalieri susmentionné est très exact sur ces points.

 (1) Tome II, page 682.
(2) Theologia mentis et cordis, livre X, De Deo conversante, distinction I, chap. II.

Page 48

En matière de ce genre, après avoir dit (1) que certaines insignes Reliques, pour être réputées dignes d’un culte particulier, ne sont pas seulement vénérées en un lieu donné, mais dans toute une province ou dans tout un royaume, il donne pour exemple notre Sindone, laquelle, en raison de sa sainteté particulière, est honorée par la Messe et l’Office dans tous les États du Roi de Sardaigne : ista Reliquia reputatur digna peculiari cultu… hinc in tota ditione Regis Sardiniae agitur de Sacra Sindone, quae Taurini asservatur.

VI.
Mais que dire, objectera-t-on, des témoignages de ces auteurs et d’autres semblables concernant la vérité de la Sainte Sindone ? Ce sont des auteurs récents, écrivant mille, et même plus de mille ans après la Résurrection de Jésus-Christ ; ils ne s’appuient donc pas sur des témoins oculaires, ni sur des écrivains véridiques des premiers siècles de l’Église, quels que soient ceux auxquels on peut se fier. Et certes, ils le méritent, et nous devons les estimer à leur juste valeur ; et premièrement, on ne peut nier qu’ils n’étaient pas des hommes tout à fait ignorants, mais au contraire d’une probité reconnue, très éloignés de toute vanité, de toute partialité, et de tout jugement léger ; ils étaient donc intérieurement persuadés de la vérité des propositions qu’ils avançaient ; et s’ils l’étaient, il s’ensuit qu’ils ressentaient la force des…

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…arguments par lesquels on pouvait prouver cette authenticité, et qu’ils n’admettaient pas à la légère la vérité de notre Sainte Relique, laquelle a de solides raisons d’être reconnue bien éloignée de toute imposture et de toute doctrine suspecte. Le même motif a toujours eu tant de force, à toute époque, sur l’esprit de nombreuses personnes, qu’il les a portées à admettre sans opposition ce qu’on leur proposait de croire ; et pourquoi n’aurait-il pas aujourd’hui la même force pour nous amener à reconnaître l’authenticité de la Sainte Sindone, admise par un si grand nombre de savants lettrés, et plus encore ?

VII.
Cette raison, répondent nos adversaires, n’est pas valable dans le cas présent, car il s’agit ici d’auteurs récents, comme on l’a dit peu auparavant, qui ne confirment pas leur sentiment par l’autorité d’écrivains anciens, ni par des monuments originaux ; et par conséquent l’observation de Fleury (1), selon laquelle il soupçonne qu’on a trop facilement prêté foi aux rumeurs du peuple, doit être admise. Je le concède, quant au temps où la Chrétienté commença à posséder le Règne vénéré, sans même s’appuyer sur l’autorité de quelques écrivains des premiers siècles, ou sur d’autres monuments anciens ; mais pour cela il ne cesse pas d’accorder un grand poids à leur autorité, puisqu’en second lieu il est certain que, dans le vaste champ des antiquités ecclésiastiques, ils n’ont rien…

 (1) Préface à l’Histoire ecclésiastique, n° 3.

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…trouvé, qui pût les détourner de leur pieuse croyance, ou les rendre perplexes et dubitatifs ; autrement ils n’auraient pas reconnu avec tant de franchise la vérité de la Sainte Relique. Tardivement, ou plutôt trop tard, on trouve chez les lettrés quelque argument propre à réfuter les vaines opinions ; et cependant celles-ci ne furent donc réfutées qu’après un siècle de ce côté-là ?

VIII.
Les auteurs cités, et beaucoup d’autres que l’on pourrait citer, comme le Saldini (1), passèrent leur vie à étudier les matières théologiques et ecclésiastiques, et consultèrent tous les livres qu’ils purent relativement aux mêmes sujets ; ainsi le prélat Grester dit à propos d’Aubert Mire dans la Natalis Alexandri (2), que celui-ci s’était épuisé à lire les livres de toutes les bibliothèques : toutes les bibliothèques épuisées par la lecture.
Radero laissa écrit au sujet de son coreligionnaire Matteo del Rio, que, bien qu’il pût avec raison dire avoir lu un très grand nombre de livres, il en lut cependant bien davantage qu’il ne laissa connaître, au point qu’il en ignorait parfois le titre et l’impression (3) ; or tous ces auteurs, dans leurs recherches, ne trouvèrent aucun document où la Sainte Suaire fût mentionnée avec clarté, ni même n’en découvrirent aucun qui pût être de…

(1) Histoire de la Sainte Famille.
(2) Natalis Alexandri, Histoire ecclésiastique, supplément, discours IX sur les écrivains ecclésiastiques des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles.
(3) Radero, Préface au commentaire sur Marcello, cité par Solaro.

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…obstacle à la vérité ; au contraire, ils la virent indiquée par hasard de manière générale dans les œuvres de saint Jean Damascène, et dans d’autres monuments rapportés au premier livre de cet ouvrage, quel qu’il soit. On conclura donc qu’il y aurait abus de l’art critique si l’on refusait d’admettre le témoignage de ces écrivains parce qu’ils sont récents, et si l’on ne reconnaissait pas sur leur autorité l’authenticité de notre très saint Linceul.

Page 34

…ne fût pas suspendue l’exposition publique (1). Les contradictions introduites devaient certes rendre pour le moins douteuse l’authenticité et diminuer l’estime dans l’esprit des fidèles ; mais il se produisit tout le contraire : on tint toujours davantage pour vraie la Suaire de Notre Seigneur Jésus-Christ, et pour telle précisément qu’elle fut achetée par Joseph d’Arimathie pour envelopper le très saint corps, et c’est ainsi qu’on la vénéra de tous, bien qu’elle ne fût pas exposée publiquement.

IV.
Il est certes vrai, comme le rapporte Chifflet, que la vénération envers cette même relique diminua sensiblement à la suite des contradictions évoquées : his ita constitutis sensim minui coepit religio erga sacrum linteum (2) ; mais il ajoute aussitôt après que les habitants de Troyes la considéraient comme un linge peint : pro panno depicta habita (3), et que pour cette raison on lui refusa les honneurs dus : indigni erant Trecenses divino dono, cui fidem, cultumque omnem derogaverant (4) ; ce qui, pour concilier ces faits avec ce qui a été dit, s’explique par les efforts des chanoines de Lirey pour récupérer la Très Sainte-Suaire, et par l’amère affliction de tout le diocèse de Troyes causée par la privation…

 (1) Voir tome I, livre III, commentaire IX, page 286.
(2) De linteis, page 102.
(3) Ibid., page 119.
(4) Ibid., page 103.

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…de celle-ci ? Se seraient-ils jamais tant employés au rachat de la très sainte Relique, et les écrivains auraient-ils jamais déploré dans leurs écrits le sort malheureux de ladite Diocèse pour avoir perdu un si précieux monument de la Passion et de la mort du Sauveur, si, au temps où elle se trouvait dans la province de Champagne, c’est-à-dire durant l’espace de soixante-quatre ans, elle n’avait pas été regardée comme Relique authentique et vénérée par tous les fidèles de ces contrées ?

V.
La vénération qui lui fut rendue ensuite en Bourgogne pendant trente-quatre ans, jusqu’en 1462, c’est-à-dire cent seize ans encore avant la susdite Bulle de Pie V, fournit une preuve assez convaincante de la vérité de cette Relique et du culte même qui lui était rendu, puisque celui-ci était rendu à la même époque en Champagne. Si les précédentes altercations entre les Évêques de Troyes et la Collégiale de Lirey avaient porté non seulement sur le temps et le lieu de l’exposition publique de cette Relique, mais aussi sur son authenticité, les voisins bourguignons se seraient-ils jamais empressés avec tant de ferveur à la vénérer, comme ils le faisaient chaque fois qu’elle était exposée à l’adoration publique ? Ils ne pouvaient certes ignorer lesdites altercations, raison pour laquelle on suspendit à Lirey l’exposition solennelle ; et si beaucoup les avaient ignorées…

 (1) Voir tome I, livre IV, commentaire II, page 332.

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…elles devaient certainement être bien connues des ecclésiastiques, sous les yeux desquels accourait à Saint-Hippolyte toute cette vénération ; et ils auraient, hors de tout doute, réclamé, et empêché tout culte illégitime ; car si, en vérité, à ces temps-là et dans ces régions en particulier, on négligeait généralement l’étude des saints canons, il ne manquait cependant pas à Besançon, à Dole, à Dijon, à Chalon, et dans les autres localités voisines, de savants ecclésiastiques et de zélateurs de l’honneur de l’Église, et surtout dans la célèbre Abbaye de Clairvaux, lesquels, à l’occasion notamment du concile de Constance, étant parfaitement instruits des règles ecclésiastiques, auraient fait un devoir précis d’avertir les peuples de Bourgogne, ou plutôt leurs curés respectifs, que, faute de certitude sur l’authenticité de la Relique, et celle-ci n’étant donc pas en Champagne reconnue comme objet de culte public, ils ne devaient lui rendre aucune adoration avant que cela ne fût permis par ceux à qui appartenait le droit d’en décider. S’ils ne s’y opposèrent d’aucune manière, quel autre motif peut-il y avoir, sinon parce qu’elle avait déjà été publiquement vénérée en Champagne durant les années susdites, et qu’il n’existait alors aucun doute général sur la vérité de la Sainte Relique ?

VI.
Qu’on ne suppose donc pas que, dans ladite…

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…province de France, la vénération tant publique que privée ait été réellement interdite ou suspendue ; qu’on réfléchisse plutôt que les efforts des chanoines de Lirey pour récupérer la Sainte Relique allèrent jusqu’au point d’intimer l’excommunication à la Comtesse Marguerite de Charny pour l’avoir remise aux Ducs de Savoie : Lireyenses graviter commoti queruntur injuriam, ac in Margaretae caput anathematis fulmina evocant (1) ; on connaît aussi les plaintes des habitants de Troyes pour avoir été privés d’un tel trésor, et du dommage qui en résulta non seulement pour la Collégiale de Lirey, mais pour tout le diocèse de Troyes, comme l’exprime Nicolas Desquerrois dans son livre La Sainteté chrétienne ; et que faut-il donc en conclure ? Il n’est pas possible de ne pas en inférer que, si par aventure on avait douté en Champagne, dès les premiers temps, de la vérité de la Relique, une fois les preuves examinées par la suite, aucun doute n’en subsista, et que par conséquent persévérer dans ce doute serait se montrer dépourvu de tout critère sain.

VII.
Il conviendrait aussi de ne tenir aucun compte de la tradition des fidèles maintenue depuis ces premiers temps sans aucune altération sous les yeux mêmes des personnages les plus respectables de la religion, prêtres, évêques, souverains pontifes ; tradition…

 (1) De linteis, page 111.

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…qui n’a cessé de croître en passant de la Champagne à la Bourgogne, de la Bourgogne à la Savoie, de la Savoie au Piémont, et en général s’est répandue dans toute l’Italie, l’Allemagne, la France et l’Espagne, sans que les oppositions multiples des hérétiques, ou les doutes de plusieurs voyageurs, qui expriment dans leurs écrits au moins des soupçons quant à la vérité de la Sainte Relique, aient jamais pu affaiblir cette croyance, comme on l’a dit dans la préface de cet ouvrage.

VIII.
Il est certes vrai que, ne se trouvant pas dans la Chapelle Royale du Très Saint Suaire l’ancien nombre de célébrants et d’administrateurs des sacrements, on ne voit pas, comme dans les temps anciens, un concours aussi nombreux à l’adoration de la Sainte Relique ; mais on observe aussi que cela ne peut être en quelque manière une preuve de diminution de la foi, comme c’est le cas lorsqu’on l’expose publiquement les jours de fête, ou même lorsqu’on la montre en privé pour satisfaire à la dévotion de certaines personnes distinguées ; et cela ne serait-il pas un signe évident que la croyance en la vérité de la Sainte Relique se maintient aujourd’hui encore vive et constante chez tous ? Et comment aurait-elle pu s’introduire et se conserver intacte pendant le cours de cinq cents ans jusqu’à nous, sans aucune contradiction de la part des catholiques, si elle n’avait pas reposé sur de solides fondements ?

IX.
Je sais bien que les traces et indices de cette tradition ne se rencontrent pas avant 1353 ; mais quelle est donc cette Relique…

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…qui, ayant été vénérée avec grande solennité et constamment par les fidèles pendant l’espace susdit de cinq cents ans, aurait vu reconnaître à la fin sa fausseté ? A-t-on jamais jugé fausse la couronne d’épines de Notre Seigneur vénérée à Paris avant que Saint Louis en fît l’acquisition ? On voit bien dans les histoires ecclésiastiques que, depuis peu seulement, et pour un espace de temps fort court, celle-ci fut tenue pour authentique, sans qu’on sache qu’elle ait jamais été rappelée à l’examen de son authenticité par un sérieux débat ; on trouve encore que l’on a vénéré sous le nom d’un saint, comme Saint Denys l’Aréopagite, une relique appartenant à un autre saint du même nom ; mais je n’ai trouvé nulle part, ou du moins je ne l’ai pas trouvé dans les annales de l’Église de Baronio, ou de L’Orsi, ou de Fleury, ou de Noël Alexandre, ou de Bérulle-Bercastel, ou d’autres auteurs, une Relique de la nature de la nôtre, vénérée avec tant d’affection, dont on ait eu certitude jusqu’à nos jours pendant l’espace de cinq siècles, non par peu de personnes, mais par des nations entières, et dont on ait enfin reconnu la fausseté. N’aurait-on pas eu tant de temps pour découvrir l’erreur, surtout après qu’elle fut soumise à l’examen d’un Pape, d’un Tillemont, d’un Ruynart, d’un Launoy, et surtout d’un Lambertini, c’est-à-dire Benoît XIV, et de cent autres critiques destinés à discerner, en matière ecclésiastique, le vrai…

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…du faux. Il suffit souvent du témoignage unanime de peu de personnes dignes de foi pour qu’on tienne pour vraie une Relique de ce genre, ou celle de quelque autre Saint (1) ; et ne serait-ce pas davantage le cas lorsqu’il s’agit du sentiment constant de nombreux peuples, conduits toujours par des personnages d’un jugement très sûr, et bien éloignés de se laisser entraîner par de vaines opinions étrangères ? Je dis donc avec toute certitude que le culte rendu constamment par les peuples à notre très sainte Relique est une preuve convaincante de sa vérité.

 (1) À Mondovì, par exemple, on reconnaît comme appartenant à Saint Pie V un très ancien témoignage des seuls chanoines de la cathédrale. À Cagliari, en Sardaigne, on n’hésite pas, sur la tradition populaire, à admettre comme ancienne prison du saint martyr Éphèse une grotte située hors de la ville.

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COMMENTAIRE IV

Un quatrième argument de l’authenticité de la Sainte Sindone peut à juste titre être tiré des témoignages de non peu d’auteurs, bien qu’appartenant à ces derniers siècles.

I.
Si, en matière d’événements patrimoniaux, la déposition des auteurs étrangers a plus de valeur que celle des nationaux, attendu que ceux-ci sont en général réputés mieux instruits ; lorsqu’il s’agit toutefois de prouver l’authenticité d’une relique vénérée dans un pays, par crainte que la dévotion à son égard n’altère quelque peu les preuves de sa vérité, on préfère les étrangers, s’il s’en trouve, et on examine leur avis. C’est pour cette raison que nous trouvons chez Lambertini, cité par Cavalieri (1), que la sacrée Congrégation, par une réponse du 13 juillet 1709, n’a pas voulu reconnaître comme authentiques deux reliques, à savoir une mitre, qu’on disait appartenir à Saint Pie V, et un vêtement de Saint Félix de Cantalice, parce que les témoignages…

 (1) Commentaria in authentica S. R. C. decreta, tome I, chap. IV, De Reliquiis Sanctorum.

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…bien qu’assez religieux et exacts, étaient particulièrement dévots envers ces Saints, et que l’un d’eux était en outre étroitement apparenté au prélat Souverain Pontife : responsum fuit non constare de identitate, nec esse ad publicam venerationem exponendas. Laissons donc de côté l’autorité de Pingone, de Majolo, de Solaro, de Vigo, de Avondo, et de tant d’autres auteurs nationaux, chez lesquels on trouve la reconnaissance de l’authenticité de notre Relique ; passons aussi sous silence certains auteurs étrangers qui, bien que non sujets aux Ducs de Savoie, avaient néanmoins avec eux des relations particulières, comme Bonafamiglia, Paleotti, Adorno, et d’autres encore cités ; omettons enfin Baronio avec son continuateur Spondano, et ceux qui suivent littéralement ledit Pingone, dont l’autorité, par conséquent, ne vaut pas plus que celle de cet auteur ; et voyons ce qu’en pensent les autres, qui ne peuvent en aucune manière être soupçonnés de partialité, ou même simplement de répétition des opinions d’autrui.

II.
Monseigneur Solaro, en traitant cet argument (1), mentionne quatre auteurs de la Compagnie de Jésus, à savoir les Pères Alphonse Salmeron, Giacomo Gretsero, Matteo Radero, Gabriele Vasquez, écrivains de très grande autorité et extrêmement versés dans les matières théologiques. Parmi eux, Salmeron, bien qu’informé de l’intégrité de notre Sindone (1), et la supposant stablement vénérée à Nice maritime après avoir été transportée de Chambéry, ne doute pourtant pas de la reconnaître pour celle-là même qui fut achetée par Joseph d’Arimathie pour envelopper le corps du Seigneur : Sindon etiam munda, qua fuit sepelendus Dominus, et involvendus a Josepho ab Arimathia, quae etiam hodie Nicaeae ostenditur, reliquit integram Christi figuram etc.

 (1) Sindon. Evang., livre I, chap. XI, page 97.

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Gretsero, dans son savant traité de la Croix, après avoir réfuté certaines difficultés de Calvin contre le voile de Véronique, indique que par les mêmes raisons on prouvait la vérité de notre Relique ; il la reconnaît comme la Sindone pure achetée par Joseph d’Arimathie, et rapporte qu’elle est la même qui est vénérée et conservée dans l’Église de Turin : iisdem argumentis oppugnat Calvinus Sindonem, in qua corpus Domini in sepulcro fuit involutum, quamque in Ecclesia Taurinensi pie coli, et custodiri dicimus (2).

Radero, en expliquant ce qu’il avait rapporté au sujet d’une image du Sauveur non faite de main d’homme, vénérée chez les Grecs, et dont nous avons parlé au premier livre (3), mentionne trois de ces images, et parmi elles affirme être celle qui est vénérée dans notre cité ; et il avertit : adverte lector… imagines Christi tres fuisse, unam Veronicae, alteram Linteis Christi sepulchralibus impressam, quam Taurinensis Ecclesia servabat religiosissime colit, tertiam Edessae a Leocapeno Constantinopolim translatam.

Vasquez, pour sa part, reconnaît également la vérité de notre Sindone, et l’image du corps du Sauveur qu’elle a laissée imprimée sur elle : Taurini magna cum veneratione servatur, et nec cum minori religione colitur Sindon, qua Christus in sepulcro fuit involutus, cui impressam reliquit sui corporis figuram.

III.
Qu’on n’objecte pas que le but de ces auteurs n’était pas de traiter ex professo, comme on dit, de la vérité de notre Sindone, et qu’ils l’admettaient seulement incidemment…

 (2) Tome I, livre I, De cruce, chap. XXVII.
(3) Opus Sacrum, Viridarium sanctorum, page 267.

Page 44

…sepulcro involutum fuit, quamque in Ecclesia Taurinensi pie coli, et custodiri dicimus (1). Radero, en expliquant ce qu’il avait rapporté au sujet d’une image du Sauveur non faite de main d’homme, vénérée chez les Grecs, et dont nous avons parlé au premier livre (3), mentionne trois de ces images, et parmi elles affirme être celle qui est vénérée dans notre cité ; et il avertit : adverte lector… imagines Christi tres fuisse, unam Veronicae, alteram Linteis Christi sepulchralibus impressam, quam Taurinensis Ecclesia servabat religiosissime colit, tertiam Edessae a Leocapeno Constantinopolim translatam.

Vasquez, pour sa part, reconnaît également la vérité de notre Sindone, et l’image du corps du Sauveur qu’elle a laissée imprimée sur elle : Taurini magna cum veneratione servatur, et nec cum minori religione colitur Sindon, qua Christus in sepulcro fuit involutus, cui impressam reliquit sui corporis figuram.

III.
Qu’on n’objecte pas que le but de ces auteurs n’était pas de traiter expressément, comme on dit, de la vérité de notre Sindone, et que, l’admettant…

 (1) Tome I, livre I, De cruce, chap. XXVII.
(3) Tome II, livre I, commentaire IV, page 85.
(4) Tome I, dispute 103, chap. I, De imagine Christi.

Page 45

…des religieux de leur propre Ordre demeurant dans les États de la Royale Maison de Savoie, ceux-ci admettent eux aussi avoir examiné si le Saint Linceul était réellement celui acheté par Joseph d’Arimathie ; mais comme ces auteurs s’appliquaient pour la plupart à traiter des matières théologiques, dogmatiques et morales contre les erreurs de leur siècle, ils ne se souciaient pas tant de s’attarder sur des explications secondaires que de définir des points de doctrine dont dépendait la décision de ce qui relevait du dogme et de la morale chrétienne ; on voit cependant qu’ils n’étaient pas disposés à admettre sans examen les opinions d’autrui, comme certains voudraient le faire croire, même en des matières ne touchant ni la foi ni les mœurs. On en trouve, pour ainsi dire, d’innombrables exemples, et notamment chez les auteurs cités, tels que Fronton Duceo, Érberto Rosweido, Giacomo Sirmondo, Denis Petau, et chez cent autres lettrés jésuites.

IV.
Il est aussi certain que, pour préserver l’union et la concorde si nécessaires au bon succès de leur ministère, ils ne s’opposaient pas à l’avis de leurs confrères ; bien au contraire, ils le confirmaient souvent par de nouveaux arguments, si celui-ci était plus conforme à la vérité ; mais s’ils rencontraient le contraire, ils entreprenaient de le réfuter ; et pour le reste, lorsqu’il s’agissait de questions indifférentes, ils les laissaient dans le silence afin de ne pas les rendre davantage publiques par d’autres écrits, observant toujours comme règle le célèbre principe souvent répété : in necessariis unitas, in dubiis libertas, in omnibus charitas.

Page 46

Si donc, d’après les auteurs sages susmentionnés et d’après toute leur Société religieuse, on a toujours reconnu pour vraie notre Sainte Relique, ce n’est pas parce qu’on l’aurait reconnue comme telle à l’exclusion de toute autre ; manquent-ils peut-être d’autres écrivains de tout premier ordre, qui ne l’aient pas reconnue pour authentique et digne par conséquent de toute la vénération ? Mais ceux-ci sont en très grand nombre ; d’où il suit que seuls quelques-uns s’y sont trompés, et par exception.

V.
Le très érudit Francesco Collio, dans sa célèbre œuvre De sanguine Christi, s’exprime ainsi à ce sujet (1) :
« Méditer, dis-je, la Sainte Sindone, dans laquelle le corps de notre Sauveur demeura trois jours au sépulcre, laquelle se trouve maintenant chez le Duc de Savoie, et sur laquelle les parties du sang du Seigneur sont demeurées sur la même étoffe ; car le sang dépeint clairement sur elle l’effigie de tout le corps du Christ… »
Considère, par la grâce de la Sainte Sindone, que si tout le corps de notre Sauveur demeura au sépulcre durant les trois jours, et s’il est fort vraisemblable d’admettre que le sang y soit resté en partie, puisqu’il est clairement…

 (1) Livre V, dispute VIII, chap. II.

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…peint sur celle-ci, et que s’y manifeste l’image de tout le corps de Jésus-Christ.

De la même manière écrit le P. Tornelli dans son célèbre ouvrage intitulé Annales mundi, dont il fit une quatrième édition à Anvers en deux volumes in-folio (1) :
« La Sainte Sindone, que l’on conserve à Turin avec une grande piété, retient encore maintenant les vestiges du corps et les cicatrices du Christ imprimées sur elle » ;
« La Sainte Sindone, conservée à Turin avec une grande dévotion, garde encore aujourd’hui miraculeusement imprimés les signes du corps et des plaies de Jésus-Christ ».

L’auteur Cottensio, également pieux, admet lui aussi la vérité de notre Relique, en disant (2) :
« Le Christ a imprimé sa propre image sur trois linges : le premier à Véronique, le second sur les linges sépulcraux, qui se conservent à Turin, sur lesquels tout le corps du Christ, avec ses plaies, fut exprimé ; le troisième sur le suaire dans lequel il fut enveloppé durant le triduum de sa mort ».

Ainsi le Cavalieri susmentionné est très exact sur ces points.

 (1) Tome II, page 682.
(2) Theologia mentis et cordis, livre X, De Deo conversante, distinction I, chap. II.

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En matière de ce genre, après avoir dit (1) que certaines insignes Reliques, pour être réputées dignes d’un culte particulier, ne sont pas seulement vénérées en un lieu donné, mais dans toute une province ou dans tout un royaume, il donne pour exemple notre Sindone, laquelle, en raison de sa sainteté particulière, est honorée par la Messe et l’Office dans tous les États du Roi de Sardaigne : ista Reliquia reputatur digna peculiari cultu… hinc in tota ditione Regis Sardiniae agitur de Sacra Sindone, quae Taurini asservatur.

VI.
Mais que dire, objectera-t-on, des témoignages de ces auteurs et d’autres semblables concernant la vérité de la Sainte Sindone ? Ce sont des auteurs récents, écrivant mille, et même plus de mille ans après la Résurrection de Jésus-Christ ; ils ne s’appuient donc pas sur des témoins oculaires, ni sur des écrivains véridiques des premiers siècles de l’Église, quels que soient ceux auxquels on peut se fier. Et certes, ils le méritent, et nous devons les estimer à leur juste valeur ; et premièrement, on ne peut nier qu’ils n’étaient pas des hommes tout à fait ignorants, mais au contraire d’une probité reconnue, très éloignés de toute vanité, de toute partialité, et de tout jugement léger ; ils étaient donc intérieurement persuadés de la vérité des propositions qu’ils avançaient ; et s’ils l’étaient, il s’ensuit qu’ils ressentaient la force des…

Page 49

…arguments par lesquels on pouvait prouver cette authenticité, et qu’ils n’admettaient pas à la légère la vérité de notre Sainte Relique, laquelle a de solides raisons d’être reconnue bien éloignée de toute imposture et de toute doctrine suspecte. Le même motif a toujours eu tant de force, à toute époque, sur l’esprit de nombreuses personnes, qu’il les a portées à admettre sans opposition ce qu’on leur proposait de croire ; et pourquoi n’aurait-il pas aujourd’hui la même force pour nous amener à reconnaître l’authenticité de la Sainte Sindone, admise par un si grand nombre de savants lettrés, et plus encore ?

VII.
Cette raison, répondent nos adversaires, n’est pas valable dans le cas présent, car il s’agit ici d’auteurs récents, comme on l’a dit peu auparavant, qui ne confirment pas leur sentiment par l’autorité d’écrivains anciens, ni par des monuments originaux ; et par conséquent l’observation de Fleury (1), selon laquelle il soupçonne qu’on a trop facilement prêté foi aux rumeurs du peuple, doit être admise. Je le concède, quant au temps où la Chrétienté commença à posséder le Règne vénéré, sans même s’appuyer sur l’autorité de quelques écrivains des premiers siècles, ou sur d’autres monuments anciens ; mais pour cela il ne cesse pas d’accorder un grand poids à leur autorité, puisqu’en second lieu il est certain que, dans le vaste champ des antiquités ecclésiastiques, ils n’ont rien…

 (1) Préface à l’Histoire ecclésiastique, n° 3.

PAGE 50

…trouvé, qui pût les détourner de leur pieuse croyance, ou les rendre perplexes et dubitatifs ; autrement ils n’auraient pas reconnu avec tant de franchise la vérité de la Sainte Relique. Tardivement, ou plutôt trop tard, on trouve chez les lettrés quelque argument propre à réfuter les vaines opinions ; et cependant celles-ci ne furent donc réfutées qu’après un siècle de ce côté-là ?

VIII.
Les auteurs cités, et beaucoup d’autres que l’on pourrait citer, comme le Saldini (1), passèrent leur vie à étudier les matières théologiques et ecclésiastiques, et consultèrent tous les livres qu’ils purent relativement aux mêmes sujets ; ainsi le prélat Grester dit à propos d’Aubert Mire dans la Natalis Alexandri (2), que celui-ci s’était épuisé à lire les livres de toutes les bibliothèques : toutes les bibliothèques épuisées par la lecture.
Radero laissa écrit au sujet de son coreligionnaire Matteo del Rio, que, bien qu’il pût avec raison dire avoir lu un très grand nombre de livres, il en lut cependant bien davantage qu’il ne laissa connaître, au point qu’il en ignorait parfois le titre et l’impression (3) ; or tous ces auteurs, dans leurs recherches, ne trouvèrent aucun document où la Sainte Suaire fût mentionnée avec clarté, ni même n’en découvrirent aucun qui pût être de…

(1) Histoire de la Sainte Famille.
(2) Natalis Alexandri, Histoire ecclésiastique, supplément, discours IX sur les écrivains ecclésiastiques des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles.
(3) Radero, Préface au commentaire sur Marcello, cité par Solaro.

PAGE 51

…obstacle à la vérité ; au contraire, ils la virent indiquée par hasard de manière générale dans les œuvres de saint Jean Damascène, et dans d’autres monuments rapportés au premier livre de cet ouvrage, quel qu’il soit. On conclura donc qu’il y aurait abus de l’art critique si l’on refusait d’admettre le témoignage de ces écrivains parce qu’ils sont récents, et si l’on ne reconnaissait pas sur leur autorité l’authenticité de notre très saint Linceul.

Page 34

…ne fût pas suspendue l’exposition publique (1). Les contradictions introduites devaient certes rendre pour le moins douteuse l’authenticité et diminuer l’estime dans l’esprit des fidèles ; mais il se produisit tout le contraire : on tint toujours davantage pour vraie la Suaire de Notre Seigneur Jésus-Christ, et pour telle précisément qu’elle fut achetée par Joseph d’Arimathie pour envelopper le très saint corps, et c’est ainsi qu’on la vénéra de tous, bien qu’elle ne fût pas exposée publiquement.

IV.
Il est certes vrai, comme le rapporte Chifflet, que la vénération envers cette même relique diminua sensiblement à la suite des contradictions évoquées : his ita constitutis sensim minui coepit religio erga sacrum linteum (2) ; mais il ajoute aussitôt après que les habitants de Troyes la considéraient comme un linge peint : pro panno depicta habita (3), et que pour cette raison on lui refusa les honneurs dus : indigni erant Trecenses divino dono, cui fidem, cultumque omnem derogaverant (4) ; ce qui, pour concilier ces faits avec ce qui a été dit, s’explique par les efforts des chanoines de Lirey pour récupérer la Très Sainte-Suaire, et par l’amère affliction de tout le diocèse de Troyes causée par la privation…

 (1) Voir tome I, livre III, commentaire IX, page 286.
(2) De linteis, page 102.
(3) Ibid., page 119.
(4) Ibid., page 103.

Page 35

…de celle-ci ? Se seraient-ils jamais tant employés au rachat de la très sainte Relique, et les écrivains auraient-ils jamais déploré dans leurs écrits le sort malheureux de ladite Diocèse pour avoir perdu un si précieux monument de la Passion et de la mort du Sauveur, si, au temps où elle se trouvait dans la province de Champagne, c’est-à-dire durant l’espace de soixante-quatre ans, elle n’avait pas été regardée comme Relique authentique et vénérée par tous les fidèles de ces contrées ?

V.
La vénération qui lui fut rendue ensuite en Bourgogne pendant trente-quatre ans, jusqu’en 1462, c’est-à-dire cent seize ans encore avant la susdite Bulle de Pie V, fournit une preuve assez convaincante de la vérité de cette Relique et du culte même qui lui était rendu, puisque celui-ci était rendu à la même époque en Champagne. Si les précédentes altercations entre les Évêques de Troyes et la Collégiale de Lirey avaient porté non seulement sur le temps et le lieu de l’exposition publique de cette Relique, mais aussi sur son authenticité, les voisins bourguignons se seraient-ils jamais empressés avec tant de ferveur à la vénérer, comme ils le faisaient chaque fois qu’elle était exposée à l’adoration publique ? Ils ne pouvaient certes ignorer lesdites altercations, raison pour laquelle on suspendit à Lirey l’exposition solennelle ; et si beaucoup les avaient ignorées…

 (1) Voir tome I, livre IV, commentaire II, page 332.

Page 36

…elles devaient certainement être bien connues des ecclésiastiques, sous les yeux desquels accourait à Saint-Hippolyte toute cette vénération ; et ils auraient, hors de tout doute, réclamé, et empêché tout culte illégitime ; car si, en vérité, à ces temps-là et dans ces régions en particulier, on négligeait généralement l’étude des saints canons, il ne manquait cependant pas à Besançon, à Dole, à Dijon, à Chalon, et dans les autres localités voisines, de savants ecclésiastiques et de zélateurs de l’honneur de l’Église, et surtout dans la célèbre Abbaye de Clairvaux, lesquels, à l’occasion notamment du concile de Constance, étant parfaitement instruits des règles ecclésiastiques, auraient fait un devoir précis d’avertir les peuples de Bourgogne, ou plutôt leurs curés respectifs, que, faute de certitude sur l’authenticité de la Relique, et celle-ci n’étant donc pas en Champagne reconnue comme objet de culte public, ils ne devaient lui rendre aucune adoration avant que cela ne fût permis par ceux à qui appartenait le droit d’en décider. S’ils ne s’y opposèrent d’aucune manière, quel autre motif peut-il y avoir, sinon parce qu’elle avait déjà été publiquement vénérée en Champagne durant les années susdites, et qu’il n’existait alors aucun doute général sur la vérité de la Sainte Relique ?

VI.
Qu’on ne suppose donc pas que, dans ladite…

Page 37

…province de France, la vénération tant publique que privée ait été réellement interdite ou suspendue ; qu’on réfléchisse plutôt que les efforts des chanoines de Lirey pour récupérer la Sainte Relique allèrent jusqu’au point d’intimer l’excommunication à la Comtesse Marguerite de Charny pour l’avoir remise aux Ducs de Savoie : Lireyenses graviter commoti queruntur injuriam, ac in Margaretae caput anathematis fulmina evocant (1) ; on connaît aussi les plaintes des habitants de Troyes pour avoir été privés d’un tel trésor, et du dommage qui en résulta non seulement pour la Collégiale de Lirey, mais pour tout le diocèse de Troyes, comme l’exprime Nicolas Desquerrois dans son livre La Sainteté chrétienne ; et que faut-il donc en conclure ? Il n’est pas possible de ne pas en inférer que, si par aventure on avait douté en Champagne, dès les premiers temps, de la vérité de la Relique, une fois les preuves examinées par la suite, aucun doute n’en subsista, et que par conséquent persévérer dans ce doute serait se montrer dépourvu de tout critère sain.

VII.
Il conviendrait aussi de ne tenir aucun compte de la tradition des fidèles maintenue depuis ces premiers temps sans aucune altération sous les yeux mêmes des personnages les plus respectables de la religion, prêtres, évêques, souverains pontifes ; tradition…

 (1) De linteis, page 111.

Page 38

…qui n’a cessé de croître en passant de la Champagne à la Bourgogne, de la Bourgogne à la Savoie, de la Savoie au Piémont, et en général s’est répandue dans toute l’Italie, l’Allemagne, la France et l’Espagne, sans que les oppositions multiples des hérétiques, ou les doutes de plusieurs voyageurs, qui expriment dans leurs écrits au moins des soupçons quant à la vérité de la Sainte Relique, aient jamais pu affaiblir cette croyance, comme on l’a dit dans la préface de cet ouvrage.

VIII.
Il est certes vrai que, ne se trouvant pas dans la Chapelle Royale du Très Saint Suaire l’ancien nombre de célébrants et d’administrateurs des sacrements, on ne voit pas, comme dans les temps anciens, un concours aussi nombreux à l’adoration de la Sainte Relique ; mais on observe aussi que cela ne peut être en quelque manière une preuve de diminution de la foi, comme c’est le cas lorsqu’on l’expose publiquement les jours de fête, ou même lorsqu’on la montre en privé pour satisfaire à la dévotion de certaines personnes distinguées ; et cela ne serait-il pas un signe évident que la croyance en la vérité de la Sainte Relique se maintient aujourd’hui encore vive et constante chez tous ? Et comment aurait-elle pu s’introduire et se conserver intacte pendant le cours de cinq cents ans jusqu’à nous, sans aucune contradiction de la part des catholiques, si elle n’avait pas reposé sur de solides fondements ?

IX.
Je sais bien que les traces et indices de cette tradition ne se rencontrent pas avant 1353 ; mais quelle est donc cette Relique…

Page 39

…qui, ayant été vénérée avec grande solennité et constamment par les fidèles pendant l’espace susdit de cinq cents ans, aurait vu reconnaître à la fin sa fausseté ? A-t-on jamais jugé fausse la couronne d’épines de Notre Seigneur vénérée à Paris avant que Saint Louis en fît l’acquisition ? On voit bien dans les histoires ecclésiastiques que, depuis peu seulement, et pour un espace de temps fort court, celle-ci fut tenue pour authentique, sans qu’on sache qu’elle ait jamais été rappelée à l’examen de son authenticité par un sérieux débat ; on trouve encore que l’on a vénéré sous le nom d’un saint, comme Saint Denys l’Aréopagite, une relique appartenant à un autre saint du même nom ; mais je n’ai trouvé nulle part, ou du moins je ne l’ai pas trouvé dans les annales de l’Église de Baronio, ou de L’Orsi, ou de Fleury, ou de Noël Alexandre, ou de Bérulle-Bercastel, ou d’autres auteurs, une Relique de la nature de la nôtre, vénérée avec tant d’affection, dont on ait eu certitude jusqu’à nos jours pendant l’espace de cinq siècles, non par peu de personnes, mais par des nations entières, et dont on ait enfin reconnu la fausseté. N’aurait-on pas eu tant de temps pour découvrir l’erreur, surtout après qu’elle fut soumise à l’examen d’un Pape, d’un Tillemont, d’un Ruynart, d’un Launoy, et surtout d’un Lambertini, c’est-à-dire Benoît XIV, et de cent autres critiques destinés à discerner, en matière ecclésiastique, le vrai…

Page 40

…du faux. Il suffit souvent du témoignage unanime de peu de personnes dignes de foi pour qu’on tienne pour vraie une Relique de ce genre, ou celle de quelque autre Saint (1) ; et ne serait-ce pas davantage le cas lorsqu’il s’agit du sentiment constant de nombreux peuples, conduits toujours par des personnages d’un jugement très sûr, et bien éloignés de se laisser entraîner par de vaines opinions étrangères ? Je dis donc avec toute certitude que le culte rendu constamment par les peuples à notre très sainte Relique est une preuve convaincante de sa vérité.

 (1) À Mondovì, par exemple, on reconnaît comme appartenant à Saint Pie V un très ancien témoignage des seuls chanoines de la cathédrale. À Cagliari, en Sardaigne, on n’hésite pas, sur la tradition populaire, à admettre comme ancienne prison du saint martyr Éphèse une grotte située hors de la ville.

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COMMENTAIRE IV

Un quatrième argument de l’authenticité de la Sainte Sindone peut à juste titre être tiré des témoignages de non peu d’auteurs, bien qu’appartenant à ces derniers siècles.

I.
Si, en matière d’événements patrimoniaux, la déposition des auteurs étrangers a plus de valeur que celle des nationaux, attendu que ceux-ci sont en général réputés mieux instruits ; lorsqu’il s’agit toutefois de prouver l’authenticité d’une relique vénérée dans un pays, par crainte que la dévotion à son égard n’altère quelque peu les preuves de sa vérité, on préfère les étrangers, s’il s’en trouve, et on examine leur avis. C’est pour cette raison que nous trouvons chez Lambertini, cité par Cavalieri (1), que la sacrée Congrégation, par une réponse du 13 juillet 1709, n’a pas voulu reconnaître comme authentiques deux reliques, à savoir une mitre, qu’on disait appartenir à Saint Pie V, et un vêtement de Saint Félix de Cantalice, parce que les témoignages…

 (1) Commentaria in authentica S. R. C. decreta, tome I, chap. IV, De Reliquiis Sanctorum.

Page 42

…bien qu’assez religieux et exacts, étaient particulièrement dévots envers ces Saints, et que l’un d’eux était en outre étroitement apparenté au prélat Souverain Pontife : responsum fuit non constare de identitate, nec esse ad publicam venerationem exponendas. Laissons donc de côté l’autorité de Pingone, de Majolo, de Solaro, de Vigo, de Avondo, et de tant d’autres auteurs nationaux, chez lesquels on trouve la reconnaissance de l’authenticité de notre Relique ; passons aussi sous silence certains auteurs étrangers qui, bien que non sujets aux Ducs de Savoie, avaient néanmoins avec eux des relations particulières, comme Bonafamiglia, Paleotti, Adorno, et d’autres encore cités ; omettons enfin Baronio avec son continuateur Spondano, et ceux qui suivent littéralement ledit Pingone, dont l’autorité, par conséquent, ne vaut pas plus que celle de cet auteur ; et voyons ce qu’en pensent les autres, qui ne peuvent en aucune manière être soupçonnés de partialité, ou même simplement de répétition des opinions d’autrui.

II.
Monseigneur Solaro, en traitant cet argument (1), mentionne quatre auteurs de la Compagnie de Jésus, à savoir les Pères Alphonse Salmeron, Giacomo Gretsero, Matteo Radero, Gabriele Vasquez, écrivains de très grande autorité et extrêmement versés dans les matières théologiques. Parmi eux, Salmeron, bien qu’informé de l’intégrité de notre Sindone (1), et la supposant stablement vénérée à Nice maritime après avoir été transportée de Chambéry, ne doute pourtant pas de la reconnaître pour celle-là même qui fut achetée par Joseph d’Arimathie pour envelopper le corps du Seigneur : Sindon etiam munda, qua fuit sepelendus Dominus, et involvendus a Josepho ab Arimathia, quae etiam hodie Nicaeae ostenditur, reliquit integram Christi figuram etc.

 (1) Sindon. Evang., livre I, chap. XI, page 97.

Page 43

Gretsero, dans son savant traité de la Croix, après avoir réfuté certaines difficultés de Calvin contre le voile de Véronique, indique que par les mêmes raisons on prouvait la vérité de notre Relique ; il la reconnaît comme la Sindone pure achetée par Joseph d’Arimathie, et rapporte qu’elle est la même qui est vénérée et conservée dans l’Église de Turin : iisdem argumentis oppugnat Calvinus Sindonem, in qua corpus Domini in sepulcro fuit involutum, quamque in Ecclesia Taurinensi pie coli, et custodiri dicimus (2).

Radero, en expliquant ce qu’il avait rapporté au sujet d’une image du Sauveur non faite de main d’homme, vénérée chez les Grecs, et dont nous avons parlé au premier livre (3), mentionne trois de ces images, et parmi elles affirme être celle qui est vénérée dans notre cité ; et il avertit : adverte lector… imagines Christi tres fuisse, unam Veronicae, alteram Linteis Christi sepulchralibus impressam, quam Taurinensis Ecclesia servabat religiosissime colit, tertiam Edessae a Leocapeno Constantinopolim translatam.

Vasquez, pour sa part, reconnaît également la vérité de notre Sindone, et l’image du corps du Sauveur qu’elle a laissée imprimée sur elle : Taurini magna cum veneratione servatur, et nec cum minori religione colitur Sindon, qua Christus in sepulcro fuit involutus, cui impressam reliquit sui corporis figuram.

III.
Qu’on n’objecte pas que le but de ces auteurs n’était pas de traiter ex professo, comme on dit, de la vérité de notre Sindone, et qu’ils l’admettaient seulement incidemment…

 (2) Tome I, livre I, De cruce, chap. XXVII.
(3) Opus Sacrum, Viridarium sanctorum, page 267.

Page 44

…sepulcro involutum fuit, quamque in Ecclesia Taurinensi pie coli, et custodiri dicimus (1). Radero, en expliquant ce qu’il avait rapporté au sujet d’une image du Sauveur non faite de main d’homme, vénérée chez les Grecs, et dont nous avons parlé au premier livre (3), mentionne trois de ces images, et parmi elles affirme être celle qui est vénérée dans notre cité ; et il avertit : adverte lector… imagines Christi tres fuisse, unam Veronicae, alteram Linteis Christi sepulchralibus impressam, quam Taurinensis Ecclesia servabat religiosissime colit, tertiam Edessae a Leocapeno Constantinopolim translatam.

Vasquez, pour sa part, reconnaît également la vérité de notre Sindone, et l’image du corps du Sauveur qu’elle a laissée imprimée sur elle : Taurini magna cum veneratione servatur, et nec cum minori religione colitur Sindon, qua Christus in sepulcro fuit involutus, cui impressam reliquit sui corporis figuram.

III.
Qu’on n’objecte pas que le but de ces auteurs n’était pas de traiter expressément, comme on dit, de la vérité de notre Sindone, et que, l’admettant…

 (1) Tome I, livre I, De cruce, chap. XXVII.
(3) Tome II, livre I, commentaire IV, page 85.
(4) Tome I, dispute 103, chap. I, De imagine Christi.

Page 45

…des religieux de leur propre Ordre demeurant dans les États de la Royale Maison de Savoie, ceux-ci admettent eux aussi avoir examiné si le Saint Linceul était réellement celui acheté par Joseph d’Arimathie ; mais comme ces auteurs s’appliquaient pour la plupart à traiter des matières théologiques, dogmatiques et morales contre les erreurs de leur siècle, ils ne se souciaient pas tant de s’attarder sur des explications secondaires que de définir des points de doctrine dont dépendait la décision de ce qui relevait du dogme et de la morale chrétienne ; on voit cependant qu’ils n’étaient pas disposés à admettre sans examen les opinions d’autrui, comme certains voudraient le faire croire, même en des matières ne touchant ni la foi ni les mœurs. On en trouve, pour ainsi dire, d’innombrables exemples, et notamment chez les auteurs cités, tels que Fronton Duceo, Érberto Rosweido, Giacomo Sirmondo, Denis Petau, et chez cent autres lettrés jésuites.

IV.
Il est aussi certain que, pour préserver l’union et la concorde si nécessaires au bon succès de leur ministère, ils ne s’opposaient pas à l’avis de leurs confrères ; bien au contraire, ils le confirmaient souvent par de nouveaux arguments, si celui-ci était plus conforme à la vérité ; mais s’ils rencontraient le contraire, ils entreprenaient de le réfuter ; et pour le reste, lorsqu’il s’agissait de questions indifférentes, ils les laissaient dans le silence afin de ne pas les rendre davantage publiques par d’autres écrits, observant toujours comme règle le célèbre principe souvent répété : in necessariis unitas, in dubiis libertas, in omnibus charitas.

Page 46

Si donc, d’après les auteurs sages susmentionnés et d’après toute leur Société religieuse, on a toujours reconnu pour vraie notre Sainte Relique, ce n’est pas parce qu’on l’aurait reconnue comme telle à l’exclusion de toute autre ; manquent-ils peut-être d’autres écrivains de tout premier ordre, qui ne l’aient pas reconnue pour authentique et digne par conséquent de toute la vénération ? Mais ceux-ci sont en très grand nombre ; d’où il suit que seuls quelques-uns s’y sont trompés, et par exception.

V.
Le très érudit Francesco Collio, dans sa célèbre œuvre De sanguine Christi, s’exprime ainsi à ce sujet (1) :
« Méditer, dis-je, la Sainte Sindone, dans laquelle le corps de notre Sauveur demeura trois jours au sépulcre, laquelle se trouve maintenant chez le Duc de Savoie, et sur laquelle les parties du sang du Seigneur sont demeurées sur la même étoffe ; car le sang dépeint clairement sur elle l’effigie de tout le corps du Christ… »
Considère, par la grâce de la Sainte Sindone, que si tout le corps de notre Sauveur demeura au sépulcre durant les trois jours, et s’il est fort vraisemblable d’admettre que le sang y soit resté en partie, puisqu’il est clairement…

 (1) Livre V, dispute VIII, chap. II.

Page 47

…peint sur celle-ci, et que s’y manifeste l’image de tout le corps de Jésus-Christ.

De la même manière écrit le P. Tornelli dans son célèbre ouvrage intitulé Annales mundi, dont il fit une quatrième édition à Anvers en deux volumes in-folio (1) :
« La Sainte Sindone, que l’on conserve à Turin avec une grande piété, retient encore maintenant les vestiges du corps et les cicatrices du Christ imprimées sur elle » ;
« La Sainte Sindone, conservée à Turin avec une grande dévotion, garde encore aujourd’hui miraculeusement imprimés les signes du corps et des plaies de Jésus-Christ ».

L’auteur Cottensio, également pieux, admet lui aussi la vérité de notre Relique, en disant (2) :
« Le Christ a imprimé sa propre image sur trois linges : le premier à Véronique, le second sur les linges sépulcraux, qui se conservent à Turin, sur lesquels tout le corps du Christ, avec ses plaies, fut exprimé ; le troisième sur le suaire dans lequel il fut enveloppé durant le triduum de sa mort ».

Ainsi le Cavalieri susmentionné est très exact sur ces points.

 (1) Tome II, page 682.
(2) Theologia mentis et cordis, livre X, De Deo conversante, distinction I, chap. II.

Page 48

En matière de ce genre, après avoir dit (1) que certaines insignes Reliques, pour être réputées dignes d’un culte particulier, ne sont pas seulement vénérées en un lieu donné, mais dans toute une province ou dans tout un royaume, il donne pour exemple notre Sindone, laquelle, en raison de sa sainteté particulière, est honorée par la Messe et l’Office dans tous les États du Roi de Sardaigne : ista Reliquia reputatur digna peculiari cultu… hinc in tota ditione Regis Sardiniae agitur de Sacra Sindone, quae Taurini asservatur.

VI.
Mais que dire, objectera-t-on, des témoignages de ces auteurs et d’autres semblables concernant la vérité de la Sainte Sindone ? Ce sont des auteurs récents, écrivant mille, et même plus de mille ans après la Résurrection de Jésus-Christ ; ils ne s’appuient donc pas sur des témoins oculaires, ni sur des écrivains véridiques des premiers siècles de l’Église, quels que soient ceux auxquels on peut se fier. Et certes, ils le méritent, et nous devons les estimer à leur juste valeur ; et premièrement, on ne peut nier qu’ils n’étaient pas des hommes tout à fait ignorants, mais au contraire d’une probité reconnue, très éloignés de toute vanité, de toute partialité, et de tout jugement léger ; ils étaient donc intérieurement persuadés de la vérité des propositions qu’ils avançaient ; et s’ils l’étaient, il s’ensuit qu’ils ressentaient la force des…

Page 49

…arguments par lesquels on pouvait prouver cette authenticité, et qu’ils n’admettaient pas à la légère la vérité de notre Sainte Relique, laquelle a de solides raisons d’être reconnue bien éloignée de toute imposture et de toute doctrine suspecte. Le même motif a toujours eu tant de force, à toute époque, sur l’esprit de nombreuses personnes, qu’il les a portées à admettre sans opposition ce qu’on leur proposait de croire ; et pourquoi n’aurait-il pas aujourd’hui la même force pour nous amener à reconnaître l’authenticité de la Sainte Sindone, admise par un si grand nombre de savants lettrés, et plus encore ?

VII.
Cette raison, répondent nos adversaires, n’est pas valable dans le cas présent, car il s’agit ici d’auteurs récents, comme on l’a dit peu auparavant, qui ne confirment pas leur sentiment par l’autorité d’écrivains anciens, ni par des monuments originaux ; et par conséquent l’observation de Fleury (1), selon laquelle il soupçonne qu’on a trop facilement prêté foi aux rumeurs du peuple, doit être admise. Je le concède, quant au temps où la Chrétienté commença à posséder le Règne vénéré, sans même s’appuyer sur l’autorité de quelques écrivains des premiers siècles, ou sur d’autres monuments anciens ; mais pour cela il ne cesse pas d’accorder un grand poids à leur autorité, puisqu’en second lieu il est certain que, dans le vaste champ des antiquités ecclésiastiques, ils n’ont rien…

 (1) Préface à l’Histoire ecclésiastique, n° 3.

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…trouvé, qui pût les détourner de leur pieuse croyance, ou les rendre perplexes et dubitatifs ; autrement ils n’auraient pas reconnu avec tant de franchise la vérité de la Sainte Relique. Tardivement, ou plutôt trop tard, on trouve chez les lettrés quelque argument propre à réfuter les vaines opinions ; et cependant celles-ci ne furent donc réfutées qu’après un siècle de ce côté-là ?

VIII.
Les auteurs cités, et beaucoup d’autres que l’on pourrait citer, comme le Saldini (1), passèrent leur vie à étudier les matières théologiques et ecclésiastiques, et consultèrent tous les livres qu’ils purent relativement aux mêmes sujets ; ainsi le prélat Grester dit à propos d’Aubert Mire dans la Natalis Alexandri (2), que celui-ci s’était épuisé à lire les livres de toutes les bibliothèques : toutes les bibliothèques épuisées par la lecture.
Radero laissa écrit au sujet de son coreligionnaire Matteo del Rio, que, bien qu’il pût avec raison dire avoir lu un très grand nombre de livres, il en lut cependant bien davantage qu’il ne laissa connaître, au point qu’il en ignorait parfois le titre et l’impression (3) ; or tous ces auteurs, dans leurs recherches, ne trouvèrent aucun document où la Sainte Suaire fût mentionnée avec clarté, ni même n’en découvrirent aucun qui pût être de…

(1) Histoire de la Sainte Famille.
(2) Natalis Alexandri, Histoire ecclésiastique, supplément, discours IX sur les écrivains ecclésiastiques des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles.
(3) Radero, Préface au commentaire sur Marcello, cité par Solaro.

PAGE 51

…obstacle à la vérité ; au contraire, ils la virent indiquée par hasard de manière générale dans les œuvres de saint Jean Damascène, et dans d’autres monuments rapportés au premier livre de cet ouvrage, quel qu’il soit. On conclura donc qu’il y aurait abus de l’art critique si l’on refusait d’admettre le témoignage de ces écrivains parce qu’ils sont récents, et si l’on ne reconnaissait pas sur leur autorité l’authenticité de notre très saint Linceul.

Page 34

…ne fût pas suspendue l’exposition publique (1). Les contradictions introduites devaient certes rendre pour le moins douteuse l’authenticité et diminuer l’estime dans l’esprit des fidèles ; mais il se produisit tout le contraire : on tint toujours davantage pour vraie la Suaire de Notre Seigneur Jésus-Christ, et pour telle précisément qu’elle fut achetée par Joseph d’Arimathie pour envelopper le très saint corps, et c’est ainsi qu’on la vénéra de tous, bien qu’elle ne fût pas exposée publiquement.

IV.
Il est certes vrai, comme le rapporte Chifflet, que la vénération envers cette même relique diminua sensiblement à la suite des contradictions évoquées : his ita constitutis sensim minui coepit religio erga sacrum linteum (2) ; mais il ajoute aussitôt après que les habitants de Troyes la considéraient comme un linge peint : pro panno depicta habita (3), et que pour cette raison on lui refusa les honneurs dus : indigni erant Trecenses divino dono, cui fidem, cultumque omnem derogaverant (4) ; ce qui, pour concilier ces faits avec ce qui a été dit, s’explique par les efforts des chanoines de Lirey pour récupérer la Très Sainte-Suaire, et par l’amère affliction de tout le diocèse de Troyes causée par la privation…

 (1) Voir tome I, livre III, commentaire IX, page 286.
(2) De linteis, page 102.
(3) Ibid., page 119.
(4) Ibid., page 103.

Page 35

…de celle-ci ? Se seraient-ils jamais tant employés au rachat de la très sainte Relique, et les écrivains auraient-ils jamais déploré dans leurs écrits le sort malheureux de ladite Diocèse pour avoir perdu un si précieux monument de la Passion et de la mort du Sauveur, si, au temps où elle se trouvait dans la province de Champagne, c’est-à-dire durant l’espace de soixante-quatre ans, elle n’avait pas été regardée comme Relique authentique et vénérée par tous les fidèles de ces contrées ?

V.
La vénération qui lui fut rendue ensuite en Bourgogne pendant trente-quatre ans, jusqu’en 1462, c’est-à-dire cent seize ans encore avant la susdite Bulle de Pie V, fournit une preuve assez convaincante de la vérité de cette Relique et du culte même qui lui était rendu, puisque celui-ci était rendu à la même époque en Champagne. Si les précédentes altercations entre les Évêques de Troyes et la Collégiale de Lirey avaient porté non seulement sur le temps et le lieu de l’exposition publique de cette Relique, mais aussi sur son authenticité, les voisins bourguignons se seraient-ils jamais empressés avec tant de ferveur à la vénérer, comme ils le faisaient chaque fois qu’elle était exposée à l’adoration publique ? Ils ne pouvaient certes ignorer lesdites altercations, raison pour laquelle on suspendit à Lirey l’exposition solennelle ; et si beaucoup les avaient ignorées…

 (1) Voir tome I, livre IV, commentaire II, page 332.

Page 36

…elles devaient certainement être bien connues des ecclésiastiques, sous les yeux desquels accourait à Saint-Hippolyte toute cette vénération ; et ils auraient, hors de tout doute, réclamé, et empêché tout culte illégitime ; car si, en vérité, à ces temps-là et dans ces régions en particulier, on négligeait généralement l’étude des saints canons, il ne manquait cependant pas à Besançon, à Dole, à Dijon, à Chalon, et dans les autres localités voisines, de savants ecclésiastiques et de zélateurs de l’honneur de l’Église, et surtout dans la célèbre Abbaye de Clairvaux, lesquels, à l’occasion notamment du concile de Constance, étant parfaitement instruits des règles ecclésiastiques, auraient fait un devoir précis d’avertir les peuples de Bourgogne, ou plutôt leurs curés respectifs, que, faute de certitude sur l’authenticité de la Relique, et celle-ci n’étant donc pas en Champagne reconnue comme objet de culte public, ils ne devaient lui rendre aucune adoration avant que cela ne fût permis par ceux à qui appartenait le droit d’en décider. S’ils ne s’y opposèrent d’aucune manière, quel autre motif peut-il y avoir, sinon parce qu’elle avait déjà été publiquement vénérée en Champagne durant les années susdites, et qu’il n’existait alors aucun doute général sur la vérité de la Sainte Relique ?

VI.
Qu’on ne suppose donc pas que, dans ladite…

Page 37

…province de France, la vénération tant publique que privée ait été réellement interdite ou suspendue ; qu’on réfléchisse plutôt que les efforts des chanoines de Lirey pour récupérer la Sainte Relique allèrent jusqu’au point d’intimer l’excommunication à la Comtesse Marguerite de Charny pour l’avoir remise aux Ducs de Savoie : Lireyenses graviter commoti queruntur injuriam, ac in Margaretae caput anathematis fulmina evocant (1) ; on connaît aussi les plaintes des habitants de Troyes pour avoir été privés d’un tel trésor, et du dommage qui en résulta non seulement pour la Collégiale de Lirey, mais pour tout le diocèse de Troyes, comme l’exprime Nicolas Desquerrois dans son livre La Sainteté chrétienne ; et que faut-il donc en conclure ? Il n’est pas possible de ne pas en inférer que, si par aventure on avait douté en Champagne, dès les premiers temps, de la vérité de la Relique, une fois les preuves examinées par la suite, aucun doute n’en subsista, et que par conséquent persévérer dans ce doute serait se montrer dépourvu de tout critère sain.

VII.
Il conviendrait aussi de ne tenir aucun compte de la tradition des fidèles maintenue depuis ces premiers temps sans aucune altération sous les yeux mêmes des personnages les plus respectables de la religion, prêtres, évêques, souverains pontifes ; tradition…

 (1) De linteis, page 111.

Page 38

…qui n’a cessé de croître en passant de la Champagne à la Bourgogne, de la Bourgogne à la Savoie, de la Savoie au Piémont, et en général s’est répandue dans toute l’Italie, l’Allemagne, la France et l’Espagne, sans que les oppositions multiples des hérétiques, ou les doutes de plusieurs voyageurs, qui expriment dans leurs écrits au moins des soupçons quant à la vérité de la Sainte Relique, aient jamais pu affaiblir cette croyance, comme on l’a dit dans la préface de cet ouvrage.

VIII.
Il est certes vrai que, ne se trouvant pas dans la Chapelle Royale du Très Saint Suaire l’ancien nombre de célébrants et d’administrateurs des sacrements, on ne voit pas, comme dans les temps anciens, un concours aussi nombreux à l’adoration de la Sainte Relique ; mais on observe aussi que cela ne peut être en quelque manière une preuve de diminution de la foi, comme c’est le cas lorsqu’on l’expose publiquement les jours de fête, ou même lorsqu’on la montre en privé pour satisfaire à la dévotion de certaines personnes distinguées ; et cela ne serait-il pas un signe évident que la croyance en la vérité de la Sainte Relique se maintient aujourd’hui encore vive et constante chez tous ? Et comment aurait-elle pu s’introduire et se conserver intacte pendant le cours de cinq cents ans jusqu’à nous, sans aucune contradiction de la part des catholiques, si elle n’avait pas reposé sur de solides fondements ?

IX.
Je sais bien que les traces et indices de cette tradition ne se rencontrent pas avant 1353 ; mais quelle est donc cette Relique…

Page 39

…qui, ayant été vénérée avec grande solennité et constamment par les fidèles pendant l’espace susdit de cinq cents ans, aurait vu reconnaître à la fin sa fausseté ? A-t-on jamais jugé fausse la couronne d’épines de Notre Seigneur vénérée à Paris avant que Saint Louis en fît l’acquisition ? On voit bien dans les histoires ecclésiastiques que, depuis peu seulement, et pour un espace de temps fort court, celle-ci fut tenue pour authentique, sans qu’on sache qu’elle ait jamais été rappelée à l’examen de son authenticité par un sérieux débat ; on trouve encore que l’on a vénéré sous le nom d’un saint, comme Saint Denys l’Aréopagite, une relique appartenant à un autre saint du même nom ; mais je n’ai trouvé nulle part, ou du moins je ne l’ai pas trouvé dans les annales de l’Église de Baronio, ou de L’Orsi, ou de Fleury, ou de Noël Alexandre, ou de Bérulle-Bercastel, ou d’autres auteurs, une Relique de la nature de la nôtre, vénérée avec tant d’affection, dont on ait eu certitude jusqu’à nos jours pendant l’espace de cinq siècles, non par peu de personnes, mais par des nations entières, et dont on ait enfin reconnu la fausseté. N’aurait-on pas eu tant de temps pour découvrir l’erreur, surtout après qu’elle fut soumise à l’examen d’un Pape, d’un Tillemont, d’un Ruynart, d’un Launoy, et surtout d’un Lambertini, c’est-à-dire Benoît XIV, et de cent autres critiques destinés à discerner, en matière ecclésiastique, le vrai…

Page 40

…du faux. Il suffit souvent du témoignage unanime de peu de personnes dignes de foi pour qu’on tienne pour vraie une Relique de ce genre, ou celle de quelque autre Saint (1) ; et ne serait-ce pas davantage le cas lorsqu’il s’agit du sentiment constant de nombreux peuples, conduits toujours par des personnages d’un jugement très sûr, et bien éloignés de se laisser entraîner par de vaines opinions étrangères ? Je dis donc avec toute certitude que le culte rendu constamment par les peuples à notre très sainte Relique est une preuve convaincante de sa vérité.

 (1) À Mondovì, par exemple, on reconnaît comme appartenant à Saint Pie V un très ancien témoignage des seuls chanoines de la cathédrale. À Cagliari, en Sardaigne, on n’hésite pas, sur la tradition populaire, à admettre comme ancienne prison du saint martyr Éphèse une grotte située hors de la ville.

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COMMENTAIRE IV

Un quatrième argument de l’authenticité de la Sainte Sindone peut à juste titre être tiré des témoignages de non peu d’auteurs, bien qu’appartenant à ces derniers siècles.

I.
Si, en matière d’événements patrimoniaux, la déposition des auteurs étrangers a plus de valeur que celle des nationaux, attendu que ceux-ci sont en général réputés mieux instruits ; lorsqu’il s’agit toutefois de prouver l’authenticité d’une relique vénérée dans un pays, par crainte que la dévotion à son égard n’altère quelque peu les preuves de sa vérité, on préfère les étrangers, s’il s’en trouve, et on examine leur avis. C’est pour cette raison que nous trouvons chez Lambertini, cité par Cavalieri (1), que la sacrée Congrégation, par une réponse du 13 juillet 1709, n’a pas voulu reconnaître comme authentiques deux reliques, à savoir une mitre, qu’on disait appartenir à Saint Pie V, et un vêtement de Saint Félix de Cantalice, parce que les témoignages…

 (1) Commentaria in authentica S. R. C. decreta, tome I, chap. IV, De Reliquiis Sanctorum.

Page 42

…bien qu’assez religieux et exacts, étaient particulièrement dévots envers ces Saints, et que l’un d’eux était en outre étroitement apparenté au prélat Souverain Pontife : responsum fuit non constare de identitate, nec esse ad publicam venerationem exponendas. Laissons donc de côté l’autorité de Pingone, de Majolo, de Solaro, de Vigo, de Avondo, et de tant d’autres auteurs nationaux, chez lesquels on trouve la reconnaissance de l’authenticité de notre Relique ; passons aussi sous silence certains auteurs étrangers qui, bien que non sujets aux Ducs de Savoie, avaient néanmoins avec eux des relations particulières, comme Bonafamiglia, Paleotti, Adorno, et d’autres encore cités ; omettons enfin Baronio avec son continuateur Spondano, et ceux qui suivent littéralement ledit Pingone, dont l’autorité, par conséquent, ne vaut pas plus que celle de cet auteur ; et voyons ce qu’en pensent les autres, qui ne peuvent en aucune manière être soupçonnés de partialité, ou même simplement de répétition des opinions d’autrui.

II.
Monseigneur Solaro, en traitant cet argument (1), mentionne quatre auteurs de la Compagnie de Jésus, à savoir les Pères Alphonse Salmeron, Giacomo Gretsero, Matteo Radero, Gabriele Vasquez, écrivains de très grande autorité et extrêmement versés dans les matières théologiques. Parmi eux, Salmeron, bien qu’informé de l’intégrité de notre Sindone (1), et la supposant stablement vénérée à Nice maritime après avoir été transportée de Chambéry, ne doute pourtant pas de la reconnaître pour celle-là même qui fut achetée par Joseph d’Arimathie pour envelopper le corps du Seigneur : Sindon etiam munda, qua fuit sepelendus Dominus, et involvendus a Josepho ab Arimathia, quae etiam hodie Nicaeae ostenditur, reliquit integram Christi figuram etc.

 (1) Sindon. Evang., livre I, chap. XI, page 97.

Page 43

Gretsero, dans son savant traité de la Croix, après avoir réfuté certaines difficultés de Calvin contre le voile de Véronique, indique que par les mêmes raisons on prouvait la vérité de notre Relique ; il la reconnaît comme la Sindone pure achetée par Joseph d’Arimathie, et rapporte qu’elle est la même qui est vénérée et conservée dans l’Église de Turin : iisdem argumentis oppugnat Calvinus Sindonem, in qua corpus Domini in sepulcro fuit involutum, quamque in Ecclesia Taurinensi pie coli, et custodiri dicimus (2).

Radero, en expliquant ce qu’il avait rapporté au sujet d’une image du Sauveur non faite de main d’homme, vénérée chez les Grecs, et dont nous avons parlé au premier livre (3), mentionne trois de ces images, et parmi elles affirme être celle qui est vénérée dans notre cité ; et il avertit : adverte lector… imagines Christi tres fuisse, unam Veronicae, alteram Linteis Christi sepulchralibus impressam, quam Taurinensis Ecclesia servabat religiosissime colit, tertiam Edessae a Leocapeno Constantinopolim translatam.

Vasquez, pour sa part, reconnaît également la vérité de notre Sindone, et l’image du corps du Sauveur qu’elle a laissée imprimée sur elle : Taurini magna cum veneratione servatur, et nec cum minori religione colitur Sindon, qua Christus in sepulcro fuit involutus, cui impressam reliquit sui corporis figuram.

III.
Qu’on n’objecte pas que le but de ces auteurs n’était pas de traiter ex professo, comme on dit, de la vérité de notre Sindone, et qu’ils l’admettaient seulement incidemment…

 (2) Tome I, livre I, De cruce, chap. XXVII.
(3) Opus Sacrum, Viridarium sanctorum, page 267.

Page 44

…sepulcro involutum fuit, quamque in Ecclesia Taurinensi pie coli, et custodiri dicimus (1). Radero, en expliquant ce qu’il avait rapporté au sujet d’une image du Sauveur non faite de main d’homme, vénérée chez les Grecs, et dont nous avons parlé au premier livre (3), mentionne trois de ces images, et parmi elles affirme être celle qui est vénérée dans notre cité ; et il avertit : adverte lector… imagines Christi tres fuisse, unam Veronicae, alteram Linteis Christi sepulchralibus impressam, quam Taurinensis Ecclesia servabat religiosissime colit, tertiam Edessae a Leocapeno Constantinopolim translatam.

Vasquez, pour sa part, reconnaît également la vérité de notre Sindone, et l’image du corps du Sauveur qu’elle a laissée imprimée sur elle : Taurini magna cum veneratione servatur, et nec cum minori religione colitur Sindon, qua Christus in sepulcro fuit involutus, cui impressam reliquit sui corporis figuram.

III.
Qu’on n’objecte pas que le but de ces auteurs n’était pas de traiter expressément, comme on dit, de la vérité de notre Sindone, et que, l’admettant…

 (1) Tome I, livre I, De cruce, chap. XXVII.
(3) Tome II, livre I, commentaire IV, page 85.
(4) Tome I, dispute 103, chap. I, De imagine Christi.

Page 45

…des religieux de leur propre Ordre demeurant dans les États de la Royale Maison de Savoie, ceux-ci admettent eux aussi avoir examiné si le Saint Linceul était réellement celui acheté par Joseph d’Arimathie ; mais comme ces auteurs s’appliquaient pour la plupart à traiter des matières théologiques, dogmatiques et morales contre les erreurs de leur siècle, ils ne se souciaient pas tant de s’attarder sur des explications secondaires que de définir des points de doctrine dont dépendait la décision de ce qui relevait du dogme et de la morale chrétienne ; on voit cependant qu’ils n’étaient pas disposés à admettre sans examen les opinions d’autrui, comme certains voudraient le faire croire, même en des matières ne touchant ni la foi ni les mœurs. On en trouve, pour ainsi dire, d’innombrables exemples, et notamment chez les auteurs cités, tels que Fronton Duceo, Érberto Rosweido, Giacomo Sirmondo, Denis Petau, et chez cent autres lettrés jésuites.

IV.
Il est aussi certain que, pour préserver l’union et la concorde si nécessaires au bon succès de leur ministère, ils ne s’opposaient pas à l’avis de leurs confrères ; bien au contraire, ils le confirmaient souvent par de nouveaux arguments, si celui-ci était plus conforme à la vérité ; mais s’ils rencontraient le contraire, ils entreprenaient de le réfuter ; et pour le reste, lorsqu’il s’agissait de questions indifférentes, ils les laissaient dans le silence afin de ne pas les rendre davantage publiques par d’autres écrits, observant toujours comme règle le célèbre principe souvent répété : in necessariis unitas, in dubiis libertas, in omnibus charitas.

Page 46

Si donc, d’après les auteurs sages susmentionnés et d’après toute leur Société religieuse, on a toujours reconnu pour vraie notre Sainte Relique, ce n’est pas parce qu’on l’aurait reconnue comme telle à l’exclusion de toute autre ; manquent-ils peut-être d’autres écrivains de tout premier ordre, qui ne l’aient pas reconnue pour authentique et digne par conséquent de toute la vénération ? Mais ceux-ci sont en très grand nombre ; d’où il suit que seuls quelques-uns s’y sont trompés, et par exception.

V.
Le très érudit Francesco Collio, dans sa célèbre œuvre De sanguine Christi, s’exprime ainsi à ce sujet (1) :
« Méditer, dis-je, la Sainte Sindone, dans laquelle le corps de notre Sauveur demeura trois jours au sépulcre, laquelle se trouve maintenant chez le Duc de Savoie, et sur laquelle les parties du sang du Seigneur sont demeurées sur la même étoffe ; car le sang dépeint clairement sur elle l’effigie de tout le corps du Christ… »
Considère, par la grâce de la Sainte Sindone, que si tout le corps de notre Sauveur demeura au sépulcre durant les trois jours, et s’il est fort vraisemblable d’admettre que le sang y soit resté en partie, puisqu’il est clairement…

 (1) Livre V, dispute VIII, chap. II.

Page 47

…peint sur celle-ci, et que s’y manifeste l’image de tout le corps de Jésus-Christ.

De la même manière écrit le P. Tornelli dans son célèbre ouvrage intitulé Annales mundi, dont il fit une quatrième édition à Anvers en deux volumes in-folio (1) :
« La Sainte Sindone, que l’on conserve à Turin avec une grande piété, retient encore maintenant les vestiges du corps et les cicatrices du Christ imprimées sur elle » ;
« La Sainte Sindone, conservée à Turin avec une grande dévotion, garde encore aujourd’hui miraculeusement imprimés les signes du corps et des plaies de Jésus-Christ ».

L’auteur Cottensio, également pieux, admet lui aussi la vérité de notre Relique, en disant (2) :
« Le Christ a imprimé sa propre image sur trois linges : le premier à Véronique, le second sur les linges sépulcraux, qui se conservent à Turin, sur lesquels tout le corps du Christ, avec ses plaies, fut exprimé ; le troisième sur le suaire dans lequel il fut enveloppé durant le triduum de sa mort ».

Ainsi le Cavalieri susmentionné est très exact sur ces points.

 (1) Tome II, page 682.
(2) Theologia mentis et cordis, livre X, De Deo conversante, distinction I, chap. II.

Page 48

En matière de ce genre, après avoir dit (1) que certaines insignes Reliques, pour être réputées dignes d’un culte particulier, ne sont pas seulement vénérées en un lieu donné, mais dans toute une province ou dans tout un royaume, il donne pour exemple notre Sindone, laquelle, en raison de sa sainteté particulière, est honorée par la Messe et l’Office dans tous les États du Roi de Sardaigne : ista Reliquia reputatur digna peculiari cultu… hinc in tota ditione Regis Sardiniae agitur de Sacra Sindone, quae Taurini asservatur.

VI.
Mais que dire, objectera-t-on, des témoignages de ces auteurs et d’autres semblables concernant la vérité de la Sainte Sindone ? Ce sont des auteurs récents, écrivant mille, et même plus de mille ans après la Résurrection de Jésus-Christ ; ils ne s’appuient donc pas sur des témoins oculaires, ni sur des écrivains véridiques des premiers siècles de l’Église, quels que soient ceux auxquels on peut se fier. Et certes, ils le méritent, et nous devons les estimer à leur juste valeur ; et premièrement, on ne peut nier qu’ils n’étaient pas des hommes tout à fait ignorants, mais au contraire d’une probité reconnue, très éloignés de toute vanité, de toute partialité, et de tout jugement léger ; ils étaient donc intérieurement persuadés de la vérité des propositions qu’ils avançaient ; et s’ils l’étaient, il s’ensuit qu’ils ressentaient la force des…

Page 49

…arguments par lesquels on pouvait prouver cette authenticité, et qu’ils n’admettaient pas à la légère la vérité de notre Sainte Relique, laquelle a de solides raisons d’être reconnue bien éloignée de toute imposture et de toute doctrine suspecte. Le même motif a toujours eu tant de force, à toute époque, sur l’esprit de nombreuses personnes, qu’il les a portées à admettre sans opposition ce qu’on leur proposait de croire ; et pourquoi n’aurait-il pas aujourd’hui la même force pour nous amener à reconnaître l’authenticité de la Sainte Sindone, admise par un si grand nombre de savants lettrés, et plus encore ?

VII.
Cette raison, répondent nos adversaires, n’est pas valable dans le cas présent, car il s’agit ici d’auteurs récents, comme on l’a dit peu auparavant, qui ne confirment pas leur sentiment par l’autorité d’écrivains anciens, ni par des monuments originaux ; et par conséquent l’observation de Fleury (1), selon laquelle il soupçonne qu’on a trop facilement prêté foi aux rumeurs du peuple, doit être admise. Je le concède, quant au temps où la Chrétienté commença à posséder le Règne vénéré, sans même s’appuyer sur l’autorité de quelques écrivains des premiers siècles, ou sur d’autres monuments anciens ; mais pour cela il ne cesse pas d’accorder un grand poids à leur autorité, puisqu’en second lieu il est certain que, dans le vaste champ des antiquités ecclésiastiques, ils n’ont rien…

 (1) Préface à l’Histoire ecclésiastique, n° 3.

PAGE 50

…trouvé, qui pût les détourner de leur pieuse croyance, ou les rendre perplexes et dubitatifs ; autrement ils n’auraient pas reconnu avec tant de franchise la vérité de la Sainte Relique. Tardivement, ou plutôt trop tard, on trouve chez les lettrés quelque argument propre à réfuter les vaines opinions ; et cependant celles-ci ne furent donc réfutées qu’après un siècle de ce côté-là ?

VIII.
Les auteurs cités, et beaucoup d’autres que l’on pourrait citer, comme le Saldini (1), passèrent leur vie à étudier les matières théologiques et ecclésiastiques, et consultèrent tous les livres qu’ils purent relativement aux mêmes sujets ; ainsi le prélat Grester dit à propos d’Aubert Mire dans la Natalis Alexandri (2), que celui-ci s’était épuisé à lire les livres de toutes les bibliothèques : toutes les bibliothèques épuisées par la lecture.
Radero laissa écrit au sujet de son coreligionnaire Matteo del Rio, que, bien qu’il pût avec raison dire avoir lu un très grand nombre de livres, il en lut cependant bien davantage qu’il ne laissa connaître, au point qu’il en ignorait parfois le titre et l’impression (3) ; or tous ces auteurs, dans leurs recherches, ne trouvèrent aucun document où la Sainte Suaire fût mentionnée avec clarté, ni même n’en découvrirent aucun qui pût être de…

(1) Histoire de la Sainte Famille.
(2) Natalis Alexandri, Histoire ecclésiastique, supplément, discours IX sur les écrivains ecclésiastiques des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles.
(3) Radero, Préface au commentaire sur Marcello, cité par Solaro.

PAGE 51

…obstacle à la vérité ; au contraire, ils la virent indiquée par hasard de manière générale dans les œuvres de saint Jean Damascène, et dans d’autres monuments rapportés au premier livre de cet ouvrage, quel qu’il soit. On conclura donc qu’il y aurait abus de l’art critique si l’on refusait d’admettre le témoignage de ces écrivains parce qu’ils sont récents, et si l’on ne reconnaissait pas sur leur autorité l’authenticité de notre très saint Linceul.

Page 34

…ne fût pas suspendue l’exposition publique (1). Les contradictions introduites devaient certes rendre pour le moins douteuse l’authenticité et diminuer l’estime dans l’esprit des fidèles ; mais il se produisit tout le contraire : on tint toujours davantage pour vraie la Suaire de Notre Seigneur Jésus-Christ, et pour telle précisément qu’elle fut achetée par Joseph d’Arimathie pour envelopper le très saint corps, et c’est ainsi qu’on la vénéra de tous, bien qu’elle ne fût pas exposée publiquement.

IV.
Il est certes vrai, comme le rapporte Chifflet, que la vénération envers cette même relique diminua sensiblement à la suite des contradictions évoquées : his ita constitutis sensim minui coepit religio erga sacrum linteum (2) ; mais il ajoute aussitôt après que les habitants de Troyes la considéraient comme un linge peint : pro panno depicta habita (3), et que pour cette raison on lui refusa les honneurs dus : indigni erant Trecenses divino dono, cui fidem, cultumque omnem derogaverant (4) ; ce qui, pour concilier ces faits avec ce qui a été dit, s’explique par les efforts des chanoines de Lirey pour récupérer la Très Sainte-Suaire, et par l’amère affliction de tout le diocèse de Troyes causée par la privation…

 (1) Voir tome I, livre III, commentaire IX, page 286.
(2) De linteis, page 102.
(3) Ibid., page 119.
(4) Ibid., page 103.

Page 35

…de celle-ci ? Se seraient-ils jamais tant employés au rachat de la très sainte Relique, et les écrivains auraient-ils jamais déploré dans leurs écrits le sort malheureux de ladite Diocèse pour avoir perdu un si précieux monument de la Passion et de la mort du Sauveur, si, au temps où elle se trouvait dans la province de Champagne, c’est-à-dire durant l’espace de soixante-quatre ans, elle n’avait pas été regardée comme Relique authentique et vénérée par tous les fidèles de ces contrées ?

V.
La vénération qui lui fut rendue ensuite en Bourgogne pendant trente-quatre ans, jusqu’en 1462, c’est-à-dire cent seize ans encore avant la susdite Bulle de Pie V, fournit une preuve assez convaincante de la vérité de cette Relique et du culte même qui lui était rendu, puisque celui-ci était rendu à la même époque en Champagne. Si les précédentes altercations entre les Évêques de Troyes et la Collégiale de Lirey avaient porté non seulement sur le temps et le lieu de l’exposition publique de cette Relique, mais aussi sur son authenticité, les voisins bourguignons se seraient-ils jamais empressés avec tant de ferveur à la vénérer, comme ils le faisaient chaque fois qu’elle était exposée à l’adoration publique ? Ils ne pouvaient certes ignorer lesdites altercations, raison pour laquelle on suspendit à Lirey l’exposition solennelle ; et si beaucoup les avaient ignorées…

 (1) Voir tome I, livre IV, commentaire II, page 332.

Page 36

…elles devaient certainement être bien connues des ecclésiastiques, sous les yeux desquels accourait à Saint-Hippolyte toute cette vénération ; et ils auraient, hors de tout doute, réclamé, et empêché tout culte illégitime ; car si, en vérité, à ces temps-là et dans ces régions en particulier, on négligeait généralement l’étude des saints canons, il ne manquait cependant pas à Besançon, à Dole, à Dijon, à Chalon, et dans les autres localités voisines, de savants ecclésiastiques et de zélateurs de l’honneur de l’Église, et surtout dans la célèbre Abbaye de Clairvaux, lesquels, à l’occasion notamment du concile de Constance, étant parfaitement instruits des règles ecclésiastiques, auraient fait un devoir précis d’avertir les peuples de Bourgogne, ou plutôt leurs curés respectifs, que, faute de certitude sur l’authenticité de la Relique, et celle-ci n’étant donc pas en Champagne reconnue comme objet de culte public, ils ne devaient lui rendre aucune adoration avant que cela ne fût permis par ceux à qui appartenait le droit d’en décider. S’ils ne s’y opposèrent d’aucune manière, quel autre motif peut-il y avoir, sinon parce qu’elle avait déjà été publiquement vénérée en Champagne durant les années susdites, et qu’il n’existait alors aucun doute général sur la vérité de la Sainte Relique ?

VI.
Qu’on ne suppose donc pas que, dans ladite…

Page 37

…province de France, la vénération tant publique que privée ait été réellement interdite ou suspendue ; qu’on réfléchisse plutôt que les efforts des chanoines de Lirey pour récupérer la Sainte Relique allèrent jusqu’au point d’intimer l’excommunication à la Comtesse Marguerite de Charny pour l’avoir remise aux Ducs de Savoie : Lireyenses graviter commoti queruntur injuriam, ac in Margaretae caput anathematis fulmina evocant (1) ; on connaît aussi les plaintes des habitants de Troyes pour avoir été privés d’un tel trésor, et du dommage qui en résulta non seulement pour la Collégiale de Lirey, mais pour tout le diocèse de Troyes, comme l’exprime Nicolas Desquerrois dans son livre La Sainteté chrétienne ; et que faut-il donc en conclure ? Il n’est pas possible de ne pas en inférer que, si par aventure on avait douté en Champagne, dès les premiers temps, de la vérité de la Relique, une fois les preuves examinées par la suite, aucun doute n’en subsista, et que par conséquent persévérer dans ce doute serait se montrer dépourvu de tout critère sain.

VII.
Il conviendrait aussi de ne tenir aucun compte de la tradition des fidèles maintenue depuis ces premiers temps sans aucune altération sous les yeux mêmes des personnages les plus respectables de la religion, prêtres, évêques, souverains pontifes ; tradition…

 (1) De linteis, page 111.

Page 38

…qui n’a cessé de croître en passant de la Champagne à la Bourgogne, de la Bourgogne à la Savoie, de la Savoie au Piémont, et en général s’est répandue dans toute l’Italie, l’Allemagne, la France et l’Espagne, sans que les oppositions multiples des hérétiques, ou les doutes de plusieurs voyageurs, qui expriment dans leurs écrits au moins des soupçons quant à la vérité de la Sainte Relique, aient jamais pu affaiblir cette croyance, comme on l’a dit dans la préface de cet ouvrage.

VIII.
Il est certes vrai que, ne se trouvant pas dans la Chapelle Royale du Très Saint Suaire l’ancien nombre de célébrants et d’administrateurs des sacrements, on ne voit pas, comme dans les temps anciens, un concours aussi nombreux à l’adoration de la Sainte Relique ; mais on observe aussi que cela ne peut être en quelque manière une preuve de diminution de la foi, comme c’est le cas lorsqu’on l’expose publiquement les jours de fête, ou même lorsqu’on la montre en privé pour satisfaire à la dévotion de certaines personnes distinguées ; et cela ne serait-il pas un signe évident que la croyance en la vérité de la Sainte Relique se maintient aujourd’hui encore vive et constante chez tous ? Et comment aurait-elle pu s’introduire et se conserver intacte pendant le cours de cinq cents ans jusqu’à nous, sans aucune contradiction de la part des catholiques, si elle n’avait pas reposé sur de solides fondements ?

IX.
Je sais bien que les traces et indices de cette tradition ne se rencontrent pas avant 1353 ; mais quelle est donc cette Relique…

Page 39

…qui, ayant été vénérée avec grande solennité et constamment par les fidèles pendant l’espace susdit de cinq cents ans, aurait vu reconnaître à la fin sa fausseté ? A-t-on jamais jugé fausse la couronne d’épines de Notre Seigneur vénérée à Paris avant que Saint Louis en fît l’acquisition ? On voit bien dans les histoires ecclésiastiques que, depuis peu seulement, et pour un espace de temps fort court, celle-ci fut tenue pour authentique, sans qu’on sache qu’elle ait jamais été rappelée à l’examen de son authenticité par un sérieux débat ; on trouve encore que l’on a vénéré sous le nom d’un saint, comme Saint Denys l’Aréopagite, une relique appartenant à un autre saint du même nom ; mais je n’ai trouvé nulle part, ou du moins je ne l’ai pas trouvé dans les annales de l’Église de Baronio, ou de L’Orsi, ou de Fleury, ou de Noël Alexandre, ou de Bérulle-Bercastel, ou d’autres auteurs, une Relique de la nature de la nôtre, vénérée avec tant d’affection, dont on ait eu certitude jusqu’à nos jours pendant l’espace de cinq siècles, non par peu de personnes, mais par des nations entières, et dont on ait enfin reconnu la fausseté. N’aurait-on pas eu tant de temps pour découvrir l’erreur, surtout après qu’elle fut soumise à l’examen d’un Pape, d’un Tillemont, d’un Ruynart, d’un Launoy, et surtout d’un Lambertini, c’est-à-dire Benoît XIV, et de cent autres critiques destinés à discerner, en matière ecclésiastique, le vrai…

Page 40

…du faux. Il suffit souvent du témoignage unanime de peu de personnes dignes de foi pour qu’on tienne pour vraie une Relique de ce genre, ou celle de quelque autre Saint (1) ; et ne serait-ce pas davantage le cas lorsqu’il s’agit du sentiment constant de nombreux peuples, conduits toujours par des personnages d’un jugement très sûr, et bien éloignés de se laisser entraîner par de vaines opinions étrangères ? Je dis donc avec toute certitude que le culte rendu constamment par les peuples à notre très sainte Relique est une preuve convaincante de sa vérité.

 (1) À Mondovì, par exemple, on reconnaît comme appartenant à Saint Pie V un très ancien témoignage des seuls chanoines de la cathédrale. À Cagliari, en Sardaigne, on n’hésite pas, sur la tradition populaire, à admettre comme ancienne prison du saint martyr Éphèse une grotte située hors de la ville.

Page 41

COMMENTAIRE IV

Un quatrième argument de l’authenticité de la Sainte Sindone peut à juste titre être tiré des témoignages de non peu d’auteurs, bien qu’appartenant à ces derniers siècles.

I.
Si, en matière d’événements patrimoniaux, la déposition des auteurs étrangers a plus de valeur que celle des nationaux, attendu que ceux-ci sont en général réputés mieux instruits ; lorsqu’il s’agit toutefois de prouver l’authenticité d’une relique vénérée dans un pays, par crainte que la dévotion à son égard n’altère quelque peu les preuves de sa vérité, on préfère les étrangers, s’il s’en trouve, et on examine leur avis. C’est pour cette raison que nous trouvons chez Lambertini, cité par Cavalieri (1), que la sacrée Congrégation, par une réponse du 13 juillet 1709, n’a pas voulu reconnaître comme authentiques deux reliques, à savoir une mitre, qu’on disait appartenir à Saint Pie V, et un vêtement de Saint Félix de Cantalice, parce que les témoignages…

 (1) Commentaria in authentica S. R. C. decreta, tome I, chap. IV, De Reliquiis Sanctorum.

Page 42

…bien qu’assez religieux et exacts, étaient particulièrement dévots envers ces Saints, et que l’un d’eux était en outre étroitement apparenté au prélat Souverain Pontife : responsum fuit non constare de identitate, nec esse ad publicam venerationem exponendas. Laissons donc de côté l’autorité de Pingone, de Majolo, de Solaro, de Vigo, de Avondo, et de tant d’autres auteurs nationaux, chez lesquels on trouve la reconnaissance de l’authenticité de notre Relique ; passons aussi sous silence certains auteurs étrangers qui, bien que non sujets aux Ducs de Savoie, avaient néanmoins avec eux des relations particulières, comme Bonafamiglia, Paleotti, Adorno, et d’autres encore cités ; omettons enfin Baronio avec son continuateur Spondano, et ceux qui suivent littéralement ledit Pingone, dont l’autorité, par conséquent, ne vaut pas plus que celle de cet auteur ; et voyons ce qu’en pensent les autres, qui ne peuvent en aucune manière être soupçonnés de partialité, ou même simplement de répétition des opinions d’autrui.

II.
Monseigneur Solaro, en traitant cet argument (1), mentionne quatre auteurs de la Compagnie de Jésus, à savoir les Pères Alphonse Salmeron, Giacomo Gretsero, Matteo Radero, Gabriele Vasquez, écrivains de très grande autorité et extrêmement versés dans les matières théologiques. Parmi eux, Salmeron, bien qu’informé de l’intégrité de notre Sindone (1), et la supposant stablement vénérée à Nice maritime après avoir été transportée de Chambéry, ne doute pourtant pas de la reconnaître pour celle-là même qui fut achetée par Joseph d’Arimathie pour envelopper le corps du Seigneur : Sindon etiam munda, qua fuit sepelendus Dominus, et involvendus a Josepho ab Arimathia, quae etiam hodie Nicaeae ostenditur, reliquit integram Christi figuram etc.

 (1) Sindon. Evang., livre I, chap. XI, page 97.

Page 43

Gretsero, dans son savant traité de la Croix, après avoir réfuté certaines difficultés de Calvin contre le voile de Véronique, indique que par les mêmes raisons on prouvait la vérité de notre Relique ; il la reconnaît comme la Sindone pure achetée par Joseph d’Arimathie, et rapporte qu’elle est la même qui est vénérée et conservée dans l’Église de Turin : iisdem argumentis oppugnat Calvinus Sindonem, in qua corpus Domini in sepulcro fuit involutum, quamque in Ecclesia Taurinensi pie coli, et custodiri dicimus (2).

Radero, en expliquant ce qu’il avait rapporté au sujet d’une image du Sauveur non faite de main d’homme, vénérée chez les Grecs, et dont nous avons parlé au premier livre (3), mentionne trois de ces images, et parmi elles affirme être celle qui est vénérée dans notre cité ; et il avertit : adverte lector… imagines Christi tres fuisse, unam Veronicae, alteram Linteis Christi sepulchralibus impressam, quam Taurinensis Ecclesia servabat religiosissime colit, tertiam Edessae a Leocapeno Constantinopolim translatam.

Vasquez, pour sa part, reconnaît également la vérité de notre Sindone, et l’image du corps du Sauveur qu’elle a laissée imprimée sur elle : Taurini magna cum veneratione servatur, et nec cum minori religione colitur Sindon, qua Christus in sepulcro fuit involutus, cui impressam reliquit sui corporis figuram.

III.
Qu’on n’objecte pas que le but de ces auteurs n’était pas de traiter ex professo, comme on dit, de la vérité de notre Sindone, et qu’ils l’admettaient seulement incidemment…

 (2) Tome I, livre I, De cruce, chap. XXVII.
(3) Opus Sacrum, Viridarium sanctorum, page 267.

Page 44

…sepulcro involutum fuit, quamque in Ecclesia Taurinensi pie coli, et custodiri dicimus (1). Radero, en expliquant ce qu’il avait rapporté au sujet d’une image du Sauveur non faite de main d’homme, vénérée chez les Grecs, et dont nous avons parlé au premier livre (3), mentionne trois de ces images, et parmi elles affirme être celle qui est vénérée dans notre cité ; et il avertit : adverte lector… imagines Christi tres fuisse, unam Veronicae, alteram Linteis Christi sepulchralibus impressam, quam Taurinensis Ecclesia servabat religiosissime colit, tertiam Edessae a Leocapeno Constantinopolim translatam.

Vasquez, pour sa part, reconnaît également la vérité de notre Sindone, et l’image du corps du Sauveur qu’elle a laissée imprimée sur elle : Taurini magna cum veneratione servatur, et nec cum minori religione colitur Sindon, qua Christus in sepulcro fuit involutus, cui impressam reliquit sui corporis figuram.

III.
Qu’on n’objecte pas que le but de ces auteurs n’était pas de traiter expressément, comme on dit, de la vérité de notre Sindone, et que, l’admettant…

 (1) Tome I, livre I, De cruce, chap. XXVII.
(3) Tome II, livre I, commentaire IV, page 85.
(4) Tome I, dispute 103, chap. I, De imagine Christi.

Page 45

…des religieux de leur propre Ordre demeurant dans les États de la Royale Maison de Savoie, ceux-ci admettent eux aussi avoir examiné si le Saint Linceul était réellement celui acheté par Joseph d’Arimathie ; mais comme ces auteurs s’appliquaient pour la plupart à traiter des matières théologiques, dogmatiques et morales contre les erreurs de leur siècle, ils ne se souciaient pas tant de s’attarder sur des explications secondaires que de définir des points de doctrine dont dépendait la décision de ce qui relevait du dogme et de la morale chrétienne ; on voit cependant qu’ils n’étaient pas disposés à admettre sans examen les opinions d’autrui, comme certains voudraient le faire croire, même en des matières ne touchant ni la foi ni les mœurs. On en trouve, pour ainsi dire, d’innombrables exemples, et notamment chez les auteurs cités, tels que Fronton Duceo, Érberto Rosweido, Giacomo Sirmondo, Denis Petau, et chez cent autres lettrés jésuites.

IV.
Il est aussi certain que, pour préserver l’union et la concorde si nécessaires au bon succès de leur ministère, ils ne s’opposaient pas à l’avis de leurs confrères ; bien au contraire, ils le confirmaient souvent par de nouveaux arguments, si celui-ci était plus conforme à la vérité ; mais s’ils rencontraient le contraire, ils entreprenaient de le réfuter ; et pour le reste, lorsqu’il s’agissait de questions indifférentes, ils les laissaient dans le silence afin de ne pas les rendre davantage publiques par d’autres écrits, observant toujours comme règle le célèbre principe souvent répété : in necessariis unitas, in dubiis libertas, in omnibus charitas.

Page 46

Si donc, d’après les auteurs sages susmentionnés et d’après toute leur Société religieuse, on a toujours reconnu pour vraie notre Sainte Relique, ce n’est pas parce qu’on l’aurait reconnue comme telle à l’exclusion de toute autre ; manquent-ils peut-être d’autres écrivains de tout premier ordre, qui ne l’aient pas reconnue pour authentique et digne par conséquent de toute la vénération ? Mais ceux-ci sont en très grand nombre ; d’où il suit que seuls quelques-uns s’y sont trompés, et par exception.

V.
Le très érudit Francesco Collio, dans sa célèbre œuvre De sanguine Christi, s’exprime ainsi à ce sujet (1) :
« Méditer, dis-je, la Sainte Sindone, dans laquelle le corps de notre Sauveur demeura trois jours au sépulcre, laquelle se trouve maintenant chez le Duc de Savoie, et sur laquelle les parties du sang du Seigneur sont demeurées sur la même étoffe ; car le sang dépeint clairement sur elle l’effigie de tout le corps du Christ… »
Considère, par la grâce de la Sainte Sindone, que si tout le corps de notre Sauveur demeura au sépulcre durant les trois jours, et s’il est fort vraisemblable d’admettre que le sang y soit resté en partie, puisqu’il est clairement…

 (1) Livre V, dispute VIII, chap. II.

Page 47

…peint sur celle-ci, et que s’y manifeste l’image de tout le corps de Jésus-Christ.

De la même manière écrit le P. Tornelli dans son célèbre ouvrage intitulé Annales mundi, dont il fit une quatrième édition à Anvers en deux volumes in-folio (1) :
« La Sainte Sindone, que l’on conserve à Turin avec une grande piété, retient encore maintenant les vestiges du corps et les cicatrices du Christ imprimées sur elle » ;
« La Sainte Sindone, conservée à Turin avec une grande dévotion, garde encore aujourd’hui miraculeusement imprimés les signes du corps et des plaies de Jésus-Christ ».

L’auteur Cottensio, également pieux, admet lui aussi la vérité de notre Relique, en disant (2) :
« Le Christ a imprimé sa propre image sur trois linges : le premier à Véronique, le second sur les linges sépulcraux, qui se conservent à Turin, sur lesquels tout le corps du Christ, avec ses plaies, fut exprimé ; le troisième sur le suaire dans lequel il fut enveloppé durant le triduum de sa mort ».

Ainsi le Cavalieri susmentionné est très exact sur ces points.

 (1) Tome II, page 682.
(2) Theologia mentis et cordis, livre X, De Deo conversante, distinction I, chap. II.

Page 48

En matière de ce genre, après avoir dit (1) que certaines insignes Reliques, pour être réputées dignes d’un culte particulier, ne sont pas seulement vénérées en un lieu donné, mais dans toute une province ou dans tout un royaume, il donne pour exemple notre Sindone, laquelle, en raison de sa sainteté particulière, est honorée par la Messe et l’Office dans tous les États du Roi de Sardaigne : ista Reliquia reputatur digna peculiari cultu… hinc in tota ditione Regis Sardiniae agitur de Sacra Sindone, quae Taurini asservatur.

VI.
Mais que dire, objectera-t-on, des témoignages de ces auteurs et d’autres semblables concernant la vérité de la Sainte Sindone ? Ce sont des auteurs récents, écrivant mille, et même plus de mille ans après la Résurrection de Jésus-Christ ; ils ne s’appuient donc pas sur des témoins oculaires, ni sur des écrivains véridiques des premiers siècles de l’Église, quels que soient ceux auxquels on peut se fier. Et certes, ils le méritent, et nous devons les estimer à leur juste valeur ; et premièrement, on ne peut nier qu’ils n’étaient pas des hommes tout à fait ignorants, mais au contraire d’une probité reconnue, très éloignés de toute vanité, de toute partialité, et de tout jugement léger ; ils étaient donc intérieurement persuadés de la vérité des propositions qu’ils avançaient ; et s’ils l’étaient, il s’ensuit qu’ils ressentaient la force des…

Page 49

…arguments par lesquels on pouvait prouver cette authenticité, et qu’ils n’admettaient pas à la légère la vérité de notre Sainte Relique, laquelle a de solides raisons d’être reconnue bien éloignée de toute imposture et de toute doctrine suspecte. Le même motif a toujours eu tant de force, à toute époque, sur l’esprit de nombreuses personnes, qu’il les a portées à admettre sans opposition ce qu’on leur proposait de croire ; et pourquoi n’aurait-il pas aujourd’hui la même force pour nous amener à reconnaître l’authenticité de la Sainte Sindone, admise par un si grand nombre de savants lettrés, et plus encore ?

VII.
Cette raison, répondent nos adversaires, n’est pas valable dans le cas présent, car il s’agit ici d’auteurs récents, comme on l’a dit peu auparavant, qui ne confirment pas leur sentiment par l’autorité d’écrivains anciens, ni par des monuments originaux ; et par conséquent l’observation de Fleury (1), selon laquelle il soupçonne qu’on a trop facilement prêté foi aux rumeurs du peuple, doit être admise. Je le concède, quant au temps où la Chrétienté commença à posséder le Règne vénéré, sans même s’appuyer sur l’autorité de quelques écrivains des premiers siècles, ou sur d’autres monuments anciens ; mais pour cela il ne cesse pas d’accorder un grand poids à leur autorité, puisqu’en second lieu il est certain que, dans le vaste champ des antiquités ecclésiastiques, ils n’ont rien…

 (1) Préface à l’Histoire ecclésiastique, n° 3.

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…trouvé, qui pût les détourner de leur pieuse croyance, ou les rendre perplexes et dubitatifs ; autrement ils n’auraient pas reconnu avec tant de franchise la vérité de la Sainte Relique. Tardivement, ou plutôt trop tard, on trouve chez les lettrés quelque argument propre à réfuter les vaines opinions ; et cependant celles-ci ne furent donc réfutées qu’après un siècle de ce côté-là ?

VIII.
Les auteurs cités, et beaucoup d’autres que l’on pourrait citer, comme le Saldini (1), passèrent leur vie à étudier les matières théologiques et ecclésiastiques, et consultèrent tous les livres qu’ils purent relativement aux mêmes sujets ; ainsi le prélat Grester dit à propos d’Aubert Mire dans la Natalis Alexandri (2), que celui-ci s’était épuisé à lire les livres de toutes les bibliothèques : toutes les bibliothèques épuisées par la lecture.
Radero laissa écrit au sujet de son coreligionnaire Matteo del Rio, que, bien qu’il pût avec raison dire avoir lu un très grand nombre de livres, il en lut cependant bien davantage qu’il ne laissa connaître, au point qu’il en ignorait parfois le titre et l’impression (3) ; or tous ces auteurs, dans leurs recherches, ne trouvèrent aucun document où la Sainte Suaire fût mentionnée avec clarté, ni même n’en découvrirent aucun qui pût être de…

(1) Histoire de la Sainte Famille.
(2) Natalis Alexandri, Histoire ecclésiastique, supplément, discours IX sur les écrivains ecclésiastiques des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles.
(3) Radero, Préface au commentaire sur Marcello, cité par Solaro.

PAGE 51

…obstacle à la vérité ; au contraire, ils la virent indiquée par hasard de manière générale dans les œuvres de saint Jean Damascène, et dans d’autres monuments rapportés au premier livre de cet ouvrage, quel qu’il soit. On conclura donc qu’il y aurait abus de l’art critique si l’on refusait d’admettre le témoignage de ces écrivains parce qu’ils sont récents, et si l’on ne reconnaissait pas sur leur autorité l’authenticité de notre très saint Linceul.

Page 34

…ne fût pas suspendue l’exposition publique (1). Les contradictions introduites devaient certes rendre pour le moins douteuse l’authenticité et diminuer l’estime dans l’esprit des fidèles ; mais il se produisit tout le contraire : on tint toujours davantage pour vraie la Suaire de Notre Seigneur Jésus-Christ, et pour telle précisément qu’elle fut achetée par Joseph d’Arimathie pour envelopper le très saint corps, et c’est ainsi qu’on la vénéra de tous, bien qu’elle ne fût pas exposée publiquement.

IV.
Il est certes vrai, comme le rapporte Chifflet, que la vénération envers cette même relique diminua sensiblement à la suite des contradictions évoquées : his ita constitutis sensim minui coepit religio erga sacrum linteum (2) ; mais il ajoute aussitôt après que les habitants de Troyes la considéraient comme un linge peint : pro panno depicta habita (3), et que pour cette raison on lui refusa les honneurs dus : indigni erant Trecenses divino dono, cui fidem, cultumque omnem derogaverant (4) ; ce qui, pour concilier ces faits avec ce qui a été dit, s’explique par les efforts des chanoines de Lirey pour récupérer la Très Sainte-Suaire, et par l’amère affliction de tout le diocèse de Troyes causée par la privation…

 (1) Voir tome I, livre III, commentaire IX, page 286.
(2) De linteis, page 102.
(3) Ibid., page 119.
(4) Ibid., page 103.

Page 35

…de celle-ci ? Se seraient-ils jamais tant employés au rachat de la très sainte Relique, et les écrivains auraient-ils jamais déploré dans leurs écrits le sort malheureux de ladite Diocèse pour avoir perdu un si précieux monument de la Passion et de la mort du Sauveur, si, au temps où elle se trouvait dans la province de Champagne, c’est-à-dire durant l’espace de soixante-quatre ans, elle n’avait pas été regardée comme Relique authentique et vénérée par tous les fidèles de ces contrées ?

V.
La vénération qui lui fut rendue ensuite en Bourgogne pendant trente-quatre ans, jusqu’en 1462, c’est-à-dire cent seize ans encore avant la susdite Bulle de Pie V, fournit une preuve assez convaincante de la vérité de cette Relique et du culte même qui lui était rendu, puisque celui-ci était rendu à la même époque en Champagne. Si les précédentes altercations entre les Évêques de Troyes et la Collégiale de Lirey avaient porté non seulement sur le temps et le lieu de l’exposition publique de cette Relique, mais aussi sur son authenticité, les voisins bourguignons se seraient-ils jamais empressés avec tant de ferveur à la vénérer, comme ils le faisaient chaque fois qu’elle était exposée à l’adoration publique ? Ils ne pouvaient certes ignorer lesdites altercations, raison pour laquelle on suspendit à Lirey l’exposition solennelle ; et si beaucoup les avaient ignorées…

 (1) Voir tome I, livre IV, commentaire II, page 332.

Page 36

…elles devaient certainement être bien connues des ecclésiastiques, sous les yeux desquels accourait à Saint-Hippolyte toute cette vénération ; et ils auraient, hors de tout doute, réclamé, et empêché tout culte illégitime ; car si, en vérité, à ces temps-là et dans ces régions en particulier, on négligeait généralement l’étude des saints canons, il ne manquait cependant pas à Besançon, à Dole, à Dijon, à Chalon, et dans les autres localités voisines, de savants ecclésiastiques et de zélateurs de l’honneur de l’Église, et surtout dans la célèbre Abbaye de Clairvaux, lesquels, à l’occasion notamment du concile de Constance, étant parfaitement instruits des règles ecclésiastiques, auraient fait un devoir précis d’avertir les peuples de Bourgogne, ou plutôt leurs curés respectifs, que, faute de certitude sur l’authenticité de la Relique, et celle-ci n’étant donc pas en Champagne reconnue comme objet de culte public, ils ne devaient lui rendre aucune adoration avant que cela ne fût permis par ceux à qui appartenait le droit d’en décider. S’ils ne s’y opposèrent d’aucune manière, quel autre motif peut-il y avoir, sinon parce qu’elle avait déjà été publiquement vénérée en Champagne durant les années susdites, et qu’il n’existait alors aucun doute général sur la vérité de la Sainte Relique ?

VI.
Qu’on ne suppose donc pas que, dans ladite…

Page 37

…province de France, la vénération tant publique que privée ait été réellement interdite ou suspendue ; qu’on réfléchisse plutôt que les efforts des chanoines de Lirey pour récupérer la Sainte Relique allèrent jusqu’au point d’intimer l’excommunication à la Comtesse Marguerite de Charny pour l’avoir remise aux Ducs de Savoie : Lireyenses graviter commoti queruntur injuriam, ac in Margaretae caput anathematis fulmina evocant (1) ; on connaît aussi les plaintes des habitants de Troyes pour avoir été privés d’un tel trésor, et du dommage qui en résulta non seulement pour la Collégiale de Lirey, mais pour tout le diocèse de Troyes, comme l’exprime Nicolas Desquerrois dans son livre La Sainteté chrétienne ; et que faut-il donc en conclure ? Il n’est pas possible de ne pas en inférer que, si par aventure on avait douté en Champagne, dès les premiers temps, de la vérité de la Relique, une fois les preuves examinées par la suite, aucun doute n’en subsista, et que par conséquent persévérer dans ce doute serait se montrer dépourvu de tout critère sain.

VII.
Il conviendrait aussi de ne tenir aucun compte de la tradition des fidèles maintenue depuis ces premiers temps sans aucune altération sous les yeux mêmes des personnages les plus respectables de la religion, prêtres, évêques, souverains pontifes ; tradition…

 (1) De linteis, page 111.

Page 38

…qui n’a cessé de croître en passant de la Champagne à la Bourgogne, de la Bourgogne à la Savoie, de la Savoie au Piémont, et en général s’est répandue dans toute l’Italie, l’Allemagne, la France et l’Espagne, sans que les oppositions multiples des hérétiques, ou les doutes de plusieurs voyageurs, qui expriment dans leurs écrits au moins des soupçons quant à la vérité de la Sainte Relique, aient jamais pu affaiblir cette croyance, comme on l’a dit dans la préface de cet ouvrage.

VIII.
Il est certes vrai que, ne se trouvant pas dans la Chapelle Royale du Très Saint Suaire l’ancien nombre de célébrants et d’administrateurs des sacrements, on ne voit pas, comme dans les temps anciens, un concours aussi nombreux à l’adoration de la Sainte Relique ; mais on observe aussi que cela ne peut être en quelque manière une preuve de diminution de la foi, comme c’est le cas lorsqu’on l’expose publiquement les jours de fête, ou même lorsqu’on la montre en privé pour satisfaire à la dévotion de certaines personnes distinguées ; et cela ne serait-il pas un signe évident que la croyance en la vérité de la Sainte Relique se maintient aujourd’hui encore vive et constante chez tous ? Et comment aurait-elle pu s’introduire et se conserver intacte pendant le cours de cinq cents ans jusqu’à nous, sans aucune contradiction de la part des catholiques, si elle n’avait pas reposé sur de solides fondements ?

IX.
Je sais bien que les traces et indices de cette tradition ne se rencontrent pas avant 1353 ; mais quelle est donc cette Relique…

Page 39

…qui, ayant été vénérée avec grande solennité et constamment par les fidèles pendant l’espace susdit de cinq cents ans, aurait vu reconnaître à la fin sa fausseté ? A-t-on jamais jugé fausse la couronne d’épines de Notre Seigneur vénérée à Paris avant que Saint Louis en fît l’acquisition ? On voit bien dans les histoires ecclésiastiques que, depuis peu seulement, et pour un espace de temps fort court, celle-ci fut tenue pour authentique, sans qu’on sache qu’elle ait jamais été rappelée à l’examen de son authenticité par un sérieux débat ; on trouve encore que l’on a vénéré sous le nom d’un saint, comme Saint Denys l’Aréopagite, une relique appartenant à un autre saint du même nom ; mais je n’ai trouvé nulle part, ou du moins je ne l’ai pas trouvé dans les annales de l’Église de Baronio, ou de L’Orsi, ou de Fleury, ou de Noël Alexandre, ou de Bérulle-Bercastel, ou d’autres auteurs, une Relique de la nature de la nôtre, vénérée avec tant d’affection, dont on ait eu certitude jusqu’à nos jours pendant l’espace de cinq siècles, non par peu de personnes, mais par des nations entières, et dont on ait enfin reconnu la fausseté. N’aurait-on pas eu tant de temps pour découvrir l’erreur, surtout après qu’elle fut soumise à l’examen d’un Pape, d’un Tillemont, d’un Ruynart, d’un Launoy, et surtout d’un Lambertini, c’est-à-dire Benoît XIV, et de cent autres critiques destinés à discerner, en matière ecclésiastique, le vrai…

Page 40

…du faux. Il suffit souvent du témoignage unanime de peu de personnes dignes de foi pour qu’on tienne pour vraie une Relique de ce genre, ou celle de quelque autre Saint (1) ; et ne serait-ce pas davantage le cas lorsqu’il s’agit du sentiment constant de nombreux peuples, conduits toujours par des personnages d’un jugement très sûr, et bien éloignés de se laisser entraîner par de vaines opinions étrangères ? Je dis donc avec toute certitude que le culte rendu constamment par les peuples à notre très sainte Relique est une preuve convaincante de sa vérité.

 (1) À Mondovì, par exemple, on reconnaît comme appartenant à Saint Pie V un très ancien témoignage des seuls chanoines de la cathédrale. À Cagliari, en Sardaigne, on n’hésite pas, sur la tradition populaire, à admettre comme ancienne prison du saint martyr Éphèse une grotte située hors de la ville.

Page 41

COMMENTAIRE IV

Un quatrième argument de l’authenticité de la Sainte Sindone peut à juste titre être tiré des témoignages de non peu d’auteurs, bien qu’appartenant à ces derniers siècles.

I.
Si, en matière d’événements patrimoniaux, la déposition des auteurs étrangers a plus de valeur que celle des nationaux, attendu que ceux-ci sont en général réputés mieux instruits ; lorsqu’il s’agit toutefois de prouver l’authenticité d’une relique vénérée dans un pays, par crainte que la dévotion à son égard n’altère quelque peu les preuves de sa vérité, on préfère les étrangers, s’il s’en trouve, et on examine leur avis. C’est pour cette raison que nous trouvons chez Lambertini, cité par Cavalieri (1), que la sacrée Congrégation, par une réponse du 13 juillet 1709, n’a pas voulu reconnaître comme authentiques deux reliques, à savoir une mitre, qu’on disait appartenir à Saint Pie V, et un vêtement de Saint Félix de Cantalice, parce que les témoignages…

 (1) Commentaria in authentica S. R. C. decreta, tome I, chap. IV, De Reliquiis Sanctorum.

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…bien qu’assez religieux et exacts, étaient particulièrement dévots envers ces Saints, et que l’un d’eux était en outre étroitement apparenté au prélat Souverain Pontife : responsum fuit non constare de identitate, nec esse ad publicam venerationem exponendas. Laissons donc de côté l’autorité de Pingone, de Majolo, de Solaro, de Vigo, de Avondo, et de tant d’autres auteurs nationaux, chez lesquels on trouve la reconnaissance de l’authenticité de notre Relique ; passons aussi sous silence certains auteurs étrangers qui, bien que non sujets aux Ducs de Savoie, avaient néanmoins avec eux des relations particulières, comme Bonafamiglia, Paleotti, Adorno, et d’autres encore cités ; omettons enfin Baronio avec son continuateur Spondano, et ceux qui suivent littéralement ledit Pingone, dont l’autorité, par conséquent, ne vaut pas plus que celle de cet auteur ; et voyons ce qu’en pensent les autres, qui ne peuvent en aucune manière être soupçonnés de partialité, ou même simplement de répétition des opinions d’autrui.

II.
Monseigneur Solaro, en traitant cet argument (1), mentionne quatre auteurs de la Compagnie de Jésus, à savoir les Pères Alphonse Salmeron, Giacomo Gretsero, Matteo Radero, Gabriele Vasquez, écrivains de très grande autorité et extrêmement versés dans les matières théologiques. Parmi eux, Salmeron, bien qu’informé de l’intégrité de notre Sindone (1), et la supposant stablement vénérée à Nice maritime après avoir été transportée de Chambéry, ne doute pourtant pas de la reconnaître pour celle-là même qui fut achetée par Joseph d’Arimathie pour envelopper le corps du Seigneur : Sindon etiam munda, qua fuit sepelendus Dominus, et involvendus a Josepho ab Arimathia, quae etiam hodie Nicaeae ostenditur, reliquit integram Christi figuram etc.

 (1) Sindon. Evang., livre I, chap. XI, page 97.

Page 43

Gretsero, dans son savant traité de la Croix, après avoir réfuté certaines difficultés de Calvin contre le voile de Véronique, indique que par les mêmes raisons on prouvait la vérité de notre Relique ; il la reconnaît comme la Sindone pure achetée par Joseph d’Arimathie, et rapporte qu’elle est la même qui est vénérée et conservée dans l’Église de Turin : iisdem argumentis oppugnat Calvinus Sindonem, in qua corpus Domini in sepulcro fuit involutum, quamque in Ecclesia Taurinensi pie coli, et custodiri dicimus (2).

Radero, en expliquant ce qu’il avait rapporté au sujet d’une image du Sauveur non faite de main d’homme, vénérée chez les Grecs, et dont nous avons parlé au premier livre (3), mentionne trois de ces images, et parmi elles affirme être celle qui est vénérée dans notre cité ; et il avertit : adverte lector… imagines Christi tres fuisse, unam Veronicae, alteram Linteis Christi sepulchralibus impressam, quam Taurinensis Ecclesia servabat religiosissime colit, tertiam Edessae a Leocapeno Constantinopolim translatam.

Vasquez, pour sa part, reconnaît également la vérité de notre Sindone, et l’image du corps du Sauveur qu’elle a laissée imprimée sur elle : Taurini magna cum veneratione servatur, et nec cum minori religione colitur Sindon, qua Christus in sepulcro fuit involutus, cui impressam reliquit sui corporis figuram.

III.
Qu’on n’objecte pas que le but de ces auteurs n’était pas de traiter ex professo, comme on dit, de la vérité de notre Sindone, et qu’ils l’admettaient seulement incidemment…

 (2) Tome I, livre I, De cruce, chap. XXVII.
(3) Opus Sacrum, Viridarium sanctorum, page 267.

Page 44

…sepulcro involutum fuit, quamque in Ecclesia Taurinensi pie coli, et custodiri dicimus (1). Radero, en expliquant ce qu’il avait rapporté au sujet d’une image du Sauveur non faite de main d’homme, vénérée chez les Grecs, et dont nous avons parlé au premier livre (3), mentionne trois de ces images, et parmi elles affirme être celle qui est vénérée dans notre cité ; et il avertit : adverte lector… imagines Christi tres fuisse, unam Veronicae, alteram Linteis Christi sepulchralibus impressam, quam Taurinensis Ecclesia servabat religiosissime colit, tertiam Edessae a Leocapeno Constantinopolim translatam.

Vasquez, pour sa part, reconnaît également la vérité de notre Sindone, et l’image du corps du Sauveur qu’elle a laissée imprimée sur elle : Taurini magna cum veneratione servatur, et nec cum minori religione colitur Sindon, qua Christus in sepulcro fuit involutus, cui impressam reliquit sui corporis figuram.

III.
Qu’on n’objecte pas que le but de ces auteurs n’était pas de traiter expressément, comme on dit, de la vérité de notre Sindone, et que, l’admettant…

 (1) Tome I, livre I, De cruce, chap. XXVII.
(3) Tome II, livre I, commentaire IV, page 85.
(4) Tome I, dispute 103, chap. I, De imagine Christi.

Page 45

…des religieux de leur propre Ordre demeurant dans les États de la Royale Maison de Savoie, ceux-ci admettent eux aussi avoir examiné si le Saint Linceul était réellement celui acheté par Joseph d’Arimathie ; mais comme ces auteurs s’appliquaient pour la plupart à traiter des matières théologiques, dogmatiques et morales contre les erreurs de leur siècle, ils ne se souciaient pas tant de s’attarder sur des explications secondaires que de définir des points de doctrine dont dépendait la décision de ce qui relevait du dogme et de la morale chrétienne ; on voit cependant qu’ils n’étaient pas disposés à admettre sans examen les opinions d’autrui, comme certains voudraient le faire croire, même en des matières ne touchant ni la foi ni les mœurs. On en trouve, pour ainsi dire, d’innombrables exemples, et notamment chez les auteurs cités, tels que Fronton Duceo, Érberto Rosweido, Giacomo Sirmondo, Denis Petau, et chez cent autres lettrés jésuites.

IV.
Il est aussi certain que, pour préserver l’union et la concorde si nécessaires au bon succès de leur ministère, ils ne s’opposaient pas à l’avis de leurs confrères ; bien au contraire, ils le confirmaient souvent par de nouveaux arguments, si celui-ci était plus conforme à la vérité ; mais s’ils rencontraient le contraire, ils entreprenaient de le réfuter ; et pour le reste, lorsqu’il s’agissait de questions indifférentes, ils les laissaient dans le silence afin de ne pas les rendre davantage publiques par d’autres écrits, observant toujours comme règle le célèbre principe souvent répété : in necessariis unitas, in dubiis libertas, in omnibus charitas.

Page 46

Si donc, d’après les auteurs sages susmentionnés et d’après toute leur Société religieuse, on a toujours reconnu pour vraie notre Sainte Relique, ce n’est pas parce qu’on l’aurait reconnue comme telle à l’exclusion de toute autre ; manquent-ils peut-être d’autres écrivains de tout premier ordre, qui ne l’aient pas reconnue pour authentique et digne par conséquent de toute la vénération ? Mais ceux-ci sont en très grand nombre ; d’où il suit que seuls quelques-uns s’y sont trompés, et par exception.

V.
Le très érudit Francesco Collio, dans sa célèbre œuvre De sanguine Christi, s’exprime ainsi à ce sujet (1) :
« Méditer, dis-je, la Sainte Sindone, dans laquelle le corps de notre Sauveur demeura trois jours au sépulcre, laquelle se trouve maintenant chez le Duc de Savoie, et sur laquelle les parties du sang du Seigneur sont demeurées sur la même étoffe ; car le sang dépeint clairement sur elle l’effigie de tout le corps du Christ… »
Considère, par la grâce de la Sainte Sindone, que si tout le corps de notre Sauveur demeura au sépulcre durant les trois jours, et s’il est fort vraisemblable d’admettre que le sang y soit resté en partie, puisqu’il est clairement…

 (1) Livre V, dispute VIII, chap. II.

Page 47

…peint sur celle-ci, et que s’y manifeste l’image de tout le corps de Jésus-Christ.

De la même manière écrit le P. Tornelli dans son célèbre ouvrage intitulé Annales mundi, dont il fit une quatrième édition à Anvers en deux volumes in-folio (1) :
« La Sainte Sindone, que l’on conserve à Turin avec une grande piété, retient encore maintenant les vestiges du corps et les cicatrices du Christ imprimées sur elle » ;
« La Sainte Sindone, conservée à Turin avec une grande dévotion, garde encore aujourd’hui miraculeusement imprimés les signes du corps et des plaies de Jésus-Christ ».

L’auteur Cottensio, également pieux, admet lui aussi la vérité de notre Relique, en disant (2) :
« Le Christ a imprimé sa propre image sur trois linges : le premier à Véronique, le second sur les linges sépulcraux, qui se conservent à Turin, sur lesquels tout le corps du Christ, avec ses plaies, fut exprimé ; le troisième sur le suaire dans lequel il fut enveloppé durant le triduum de sa mort ».

Ainsi le Cavalieri susmentionné est très exact sur ces points.

 (1) Tome II, page 682.
(2) Theologia mentis et cordis, livre X, De Deo conversante, distinction I, chap. II.

Page 48

En matière de ce genre, après avoir dit (1) que certaines insignes Reliques, pour être réputées dignes d’un culte particulier, ne sont pas seulement vénérées en un lieu donné, mais dans toute une province ou dans tout un royaume, il donne pour exemple notre Sindone, laquelle, en raison de sa sainteté particulière, est honorée par la Messe et l’Office dans tous les États du Roi de Sardaigne : ista Reliquia reputatur digna peculiari cultu… hinc in tota ditione Regis Sardiniae agitur de Sacra Sindone, quae Taurini asservatur.

VI.
Mais que dire, objectera-t-on, des témoignages de ces auteurs et d’autres semblables concernant la vérité de la Sainte Sindone ? Ce sont des auteurs récents, écrivant mille, et même plus de mille ans après la Résurrection de Jésus-Christ ; ils ne s’appuient donc pas sur des témoins oculaires, ni sur des écrivains véridiques des premiers siècles de l’Église, quels que soient ceux auxquels on peut se fier. Et certes, ils le méritent, et nous devons les estimer à leur juste valeur ; et premièrement, on ne peut nier qu’ils n’étaient pas des hommes tout à fait ignorants, mais au contraire d’une probité reconnue, très éloignés de toute vanité, de toute partialité, et de tout jugement léger ; ils étaient donc intérieurement persuadés de la vérité des propositions qu’ils avançaient ; et s’ils l’étaient, il s’ensuit qu’ils ressentaient la force des…

Page 49

…arguments par lesquels on pouvait prouver cette authenticité, et qu’ils n’admettaient pas à la légère la vérité de notre Sainte Relique, laquelle a de solides raisons d’être reconnue bien éloignée de toute imposture et de toute doctrine suspecte. Le même motif a toujours eu tant de force, à toute époque, sur l’esprit de nombreuses personnes, qu’il les a portées à admettre sans opposition ce qu’on leur proposait de croire ; et pourquoi n’aurait-il pas aujourd’hui la même force pour nous amener à reconnaître l’authenticité de la Sainte Sindone, admise par un si grand nombre de savants lettrés, et plus encore ?

VII.
Cette raison, répondent nos adversaires, n’est pas valable dans le cas présent, car il s’agit ici d’auteurs récents, comme on l’a dit peu auparavant, qui ne confirment pas leur sentiment par l’autorité d’écrivains anciens, ni par des monuments originaux ; et par conséquent l’observation de Fleury (1), selon laquelle il soupçonne qu’on a trop facilement prêté foi aux rumeurs du peuple, doit être admise. Je le concède, quant au temps où la Chrétienté commença à posséder le Règne vénéré, sans même s’appuyer sur l’autorité de quelques écrivains des premiers siècles, ou sur d’autres monuments anciens ; mais pour cela il ne cesse pas d’accorder un grand poids à leur autorité, puisqu’en second lieu il est certain que, dans le vaste champ des antiquités ecclésiastiques, ils n’ont rien…

 (1) Préface à l’Histoire ecclésiastique, n° 3.

PAGE 50

…trouvé, qui pût les détourner de leur pieuse croyance, ou les rendre perplexes et dubitatifs ; autrement ils n’auraient pas reconnu avec tant de franchise la vérité de la Sainte Relique. Tardivement, ou plutôt trop tard, on trouve chez les lettrés quelque argument propre à réfuter les vaines opinions ; et cependant celles-ci ne furent donc réfutées qu’après un siècle de ce côté-là ?

VIII.
Les auteurs cités, et beaucoup d’autres que l’on pourrait citer, comme le Saldini (1), passèrent leur vie à étudier les matières théologiques et ecclésiastiques, et consultèrent tous les livres qu’ils purent relativement aux mêmes sujets ; ainsi le prélat Grester dit à propos d’Aubert Mire dans la Natalis Alexandri (2), que celui-ci s’était épuisé à lire les livres de toutes les bibliothèques : toutes les bibliothèques épuisées par la lecture.
Radero laissa écrit au sujet de son coreligionnaire Matteo del Rio, que, bien qu’il pût avec raison dire avoir lu un très grand nombre de livres, il en lut cependant bien davantage qu’il ne laissa connaître, au point qu’il en ignorait parfois le titre et l’impression (3) ; or tous ces auteurs, dans leurs recherches, ne trouvèrent aucun document où la Sainte Suaire fût mentionnée avec clarté, ni même n’en découvrirent aucun qui pût être de…

(1) Histoire de la Sainte Famille.
(2) Natalis Alexandri, Histoire ecclésiastique, supplément, discours IX sur les écrivains ecclésiastiques des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles.
(3) Radero, Préface au commentaire sur Marcello, cité par Solaro.

PAGE 51

…obstacle à la vérité ; au contraire, ils la virent indiquée par hasard de manière générale dans les œuvres de saint Jean Damascène, et dans d’autres monuments rapportés au premier livre de cet ouvrage, quel qu’il soit. On conclura donc qu’il y aurait abus de l’art critique si l’on refusait d’admettre le témoignage de ces écrivains parce qu’ils sont récents, et si l’on ne reconnaissait pas sur leur autorité l’authenticité de notre très saint Linceul.

Page 34

…ne fût pas suspendue l’exposition publique (1). Les contradictions introduites devaient certes rendre pour le moins douteuse l’authenticité et diminuer l’estime dans l’esprit des fidèles ; mais il se produisit tout le contraire : on tint toujours davantage pour vraie la Suaire de Notre Seigneur Jésus-Christ, et pour telle précisément qu’elle fut achetée par Joseph d’Arimathie pour envelopper le très saint corps, et c’est ainsi qu’on la vénéra de tous, bien qu’elle ne fût pas exposée publiquement.

IV.
Il est certes vrai, comme le rapporte Chifflet, que la vénération envers cette même relique diminua sensiblement à la suite des contradictions évoquées : his ita constitutis sensim minui coepit religio erga sacrum linteum (2) ; mais il ajoute aussitôt après que les habitants de Troyes la considéraient comme un linge peint : pro panno depicta habita (3), et que pour cette raison on lui refusa les honneurs dus : indigni erant Trecenses divino dono, cui fidem, cultumque omnem derogaverant (4) ; ce qui, pour concilier ces faits avec ce qui a été dit, s’explique par les efforts des chanoines de Lirey pour récupérer la Très Sainte-Suaire, et par l’amère affliction de tout le diocèse de Troyes causée par la privation…

 (1) Voir tome I, livre III, commentaire IX, page 286.
(2) De linteis, page 102.
(3) Ibid., page 119.
(4) Ibid., page 103.

Page 35

…de celle-ci ? Se seraient-ils jamais tant employés au rachat de la très sainte Relique, et les écrivains auraient-ils jamais déploré dans leurs écrits le sort malheureux de ladite Diocèse pour avoir perdu un si précieux monument de la Passion et de la mort du Sauveur, si, au temps où elle se trouvait dans la province de Champagne, c’est-à-dire durant l’espace de soixante-quatre ans, elle n’avait pas été regardée comme Relique authentique et vénérée par tous les fidèles de ces contrées ?

V.
La vénération qui lui fut rendue ensuite en Bourgogne pendant trente-quatre ans, jusqu’en 1462, c’est-à-dire cent seize ans encore avant la susdite Bulle de Pie V, fournit une preuve assez convaincante de la vérité de cette Relique et du culte même qui lui était rendu, puisque celui-ci était rendu à la même époque en Champagne. Si les précédentes altercations entre les Évêques de Troyes et la Collégiale de Lirey avaient porté non seulement sur le temps et le lieu de l’exposition publique de cette Relique, mais aussi sur son authenticité, les voisins bourguignons se seraient-ils jamais empressés avec tant de ferveur à la vénérer, comme ils le faisaient chaque fois qu’elle était exposée à l’adoration publique ? Ils ne pouvaient certes ignorer lesdites altercations, raison pour laquelle on suspendit à Lirey l’exposition solennelle ; et si beaucoup les avaient ignorées…

 (1) Voir tome I, livre IV, commentaire II, page 332.

Page 36

…elles devaient certainement être bien connues des ecclésiastiques, sous les yeux desquels accourait à Saint-Hippolyte toute cette vénération ; et ils auraient, hors de tout doute, réclamé, et empêché tout culte illégitime ; car si, en vérité, à ces temps-là et dans ces régions en particulier, on négligeait généralement l’étude des saints canons, il ne manquait cependant pas à Besançon, à Dole, à Dijon, à Chalon, et dans les autres localités voisines, de savants ecclésiastiques et de zélateurs de l’honneur de l’Église, et surtout dans la célèbre Abbaye de Clairvaux, lesquels, à l’occasion notamment du concile de Constance, étant parfaitement instruits des règles ecclésiastiques, auraient fait un devoir précis d’avertir les peuples de Bourgogne, ou plutôt leurs curés respectifs, que, faute de certitude sur l’authenticité de la Relique, et celle-ci n’étant donc pas en Champagne reconnue comme objet de culte public, ils ne devaient lui rendre aucune adoration avant que cela ne fût permis par ceux à qui appartenait le droit d’en décider. S’ils ne s’y opposèrent d’aucune manière, quel autre motif peut-il y avoir, sinon parce qu’elle avait déjà été publiquement vénérée en Champagne durant les années susdites, et qu’il n’existait alors aucun doute général sur la vérité de la Sainte Relique ?

VI.
Qu’on ne suppose donc pas que, dans ladite…

Page 37

…province de France, la vénération tant publique que privée ait été réellement interdite ou suspendue ; qu’on réfléchisse plutôt que les efforts des chanoines de Lirey pour récupérer la Sainte Relique allèrent jusqu’au point d’intimer l’excommunication à la Comtesse Marguerite de Charny pour l’avoir remise aux Ducs de Savoie : Lireyenses graviter commoti queruntur injuriam, ac in Margaretae caput anathematis fulmina evocant (1) ; on connaît aussi les plaintes des habitants de Troyes pour avoir été privés d’un tel trésor, et du dommage qui en résulta non seulement pour la Collégiale de Lirey, mais pour tout le diocèse de Troyes, comme l’exprime Nicolas Desquerrois dans son livre La Sainteté chrétienne ; et que faut-il donc en conclure ? Il n’est pas possible de ne pas en inférer que, si par aventure on avait douté en Champagne, dès les premiers temps, de la vérité de la Relique, une fois les preuves examinées par la suite, aucun doute n’en subsista, et que par conséquent persévérer dans ce doute serait se montrer dépourvu de tout critère sain.

VII.
Il conviendrait aussi de ne tenir aucun compte de la tradition des fidèles maintenue depuis ces premiers temps sans aucune altération sous les yeux mêmes des personnages les plus respectables de la religion, prêtres, évêques, souverains pontifes ; tradition…

 (1) De linteis, page 111.

Page 38

…qui n’a cessé de croître en passant de la Champagne à la Bourgogne, de la Bourgogne à la Savoie, de la Savoie au Piémont, et en général s’est répandue dans toute l’Italie, l’Allemagne, la France et l’Espagne, sans que les oppositions multiples des hérétiques, ou les doutes de plusieurs voyageurs, qui expriment dans leurs écrits au moins des soupçons quant à la vérité de la Sainte Relique, aient jamais pu affaiblir cette croyance, comme on l’a dit dans la préface de cet ouvrage.

VIII.
Il est certes vrai que, ne se trouvant pas dans la Chapelle Royale du Très Saint Suaire l’ancien nombre de célébrants et d’administrateurs des sacrements, on ne voit pas, comme dans les temps anciens, un concours aussi nombreux à l’adoration de la Sainte Relique ; mais on observe aussi que cela ne peut être en quelque manière une preuve de diminution de la foi, comme c’est le cas lorsqu’on l’expose publiquement les jours de fête, ou même lorsqu’on la montre en privé pour satisfaire à la dévotion de certaines personnes distinguées ; et cela ne serait-il pas un signe évident que la croyance en la vérité de la Sainte Relique se maintient aujourd’hui encore vive et constante chez tous ? Et comment aurait-elle pu s’introduire et se conserver intacte pendant le cours de cinq cents ans jusqu’à nous, sans aucune contradiction de la part des catholiques, si elle n’avait pas reposé sur de solides fondements ?

IX.
Je sais bien que les traces et indices de cette tradition ne se rencontrent pas avant 1353 ; mais quelle est donc cette Relique…

Page 39

…qui, ayant été vénérée avec grande solennité et constamment par les fidèles pendant l’espace susdit de cinq cents ans, aurait vu reconnaître à la fin sa fausseté ? A-t-on jamais jugé fausse la couronne d’épines de Notre Seigneur vénérée à Paris avant que Saint Louis en fît l’acquisition ? On voit bien dans les histoires ecclésiastiques que, depuis peu seulement, et pour un espace de temps fort court, celle-ci fut tenue pour authentique, sans qu’on sache qu’elle ait jamais été rappelée à l’examen de son authenticité par un sérieux débat ; on trouve encore que l’on a vénéré sous le nom d’un saint, comme Saint Denys l’Aréopagite, une relique appartenant à un autre saint du même nom ; mais je n’ai trouvé nulle part, ou du moins je ne l’ai pas trouvé dans les annales de l’Église de Baronio, ou de L’Orsi, ou de Fleury, ou de Noël Alexandre, ou de Bérulle-Bercastel, ou d’autres auteurs, une Relique de la nature de la nôtre, vénérée avec tant d’affection, dont on ait eu certitude jusqu’à nos jours pendant l’espace de cinq siècles, non par peu de personnes, mais par des nations entières, et dont on ait enfin reconnu la fausseté. N’aurait-on pas eu tant de temps pour découvrir l’erreur, surtout après qu’elle fut soumise à l’examen d’un Pape, d’un Tillemont, d’un Ruynart, d’un Launoy, et surtout d’un Lambertini, c’est-à-dire Benoît XIV, et de cent autres critiques destinés à discerner, en matière ecclésiastique, le vrai…

Page 40

…du faux. Il suffit souvent du témoignage unanime de peu de personnes dignes de foi pour qu’on tienne pour vraie une Relique de ce genre, ou celle de quelque autre Saint (1) ; et ne serait-ce pas davantage le cas lorsqu’il s’agit du sentiment constant de nombreux peuples, conduits toujours par des personnages d’un jugement très sûr, et bien éloignés de se laisser entraîner par de vaines opinions étrangères ? Je dis donc avec toute certitude que le culte rendu constamment par les peuples à notre très sainte Relique est une preuve convaincante de sa vérité.

 (1) À Mondovì, par exemple, on reconnaît comme appartenant à Saint Pie V un très ancien témoignage des seuls chanoines de la cathédrale. À Cagliari, en Sardaigne, on n’hésite pas, sur la tradition populaire, à admettre comme ancienne prison du saint martyr Éphèse une grotte située hors de la ville.

Page 41

COMMENTAIRE IV

Un quatrième argument de l’authenticité de la Sainte Sindone peut à juste titre être tiré des témoignages de non peu d’auteurs, bien qu’appartenant à ces derniers siècles.

I.
Si, en matière d’événements patrimoniaux, la déposition des auteurs étrangers a plus de valeur que celle des nationaux, attendu que ceux-ci sont en général réputés mieux instruits ; lorsqu’il s’agit toutefois de prouver l’authenticité d’une relique vénérée dans un pays, par crainte que la dévotion à son égard n’altère quelque peu les preuves de sa vérité, on préfère les étrangers, s’il s’en trouve, et on examine leur avis. C’est pour cette raison que nous trouvons chez Lambertini, cité par Cavalieri (1), que la sacrée Congrégation, par une réponse du 13 juillet 1709, n’a pas voulu reconnaître comme authentiques deux reliques, à savoir une mitre, qu’on disait appartenir à Saint Pie V, et un vêtement de Saint Félix de Cantalice, parce que les témoignages…

 (1) Commentaria in authentica S. R. C. decreta, tome I, chap. IV, De Reliquiis Sanctorum.

Page 42

…bien qu’assez religieux et exacts, étaient particulièrement dévots envers ces Saints, et que l’un d’eux était en outre étroitement apparenté au prélat Souverain Pontife : responsum fuit non constare de identitate, nec esse ad publicam venerationem exponendas. Laissons donc de côté l’autorité de Pingone, de Majolo, de Solaro, de Vigo, de Avondo, et de tant d’autres auteurs nationaux, chez lesquels on trouve la reconnaissance de l’authenticité de notre Relique ; passons aussi sous silence certains auteurs étrangers qui, bien que non sujets aux Ducs de Savoie, avaient néanmoins avec eux des relations particulières, comme Bonafamiglia, Paleotti, Adorno, et d’autres encore cités ; omettons enfin Baronio avec son continuateur Spondano, et ceux qui suivent littéralement ledit Pingone, dont l’autorité, par conséquent, ne vaut pas plus que celle de cet auteur ; et voyons ce qu’en pensent les autres, qui ne peuvent en aucune manière être soupçonnés de partialité, ou même simplement de répétition des opinions d’autrui.

II.
Monseigneur Solaro, en traitant cet argument (1), mentionne quatre auteurs de la Compagnie de Jésus, à savoir les Pères Alphonse Salmeron, Giacomo Gretsero, Matteo Radero, Gabriele Vasquez, écrivains de très grande autorité et extrêmement versés dans les matières théologiques. Parmi eux, Salmeron, bien qu’informé de l’intégrité de notre Sindone (1), et la supposant stablement vénérée à Nice maritime après avoir été transportée de Chambéry, ne doute pourtant pas de la reconnaître pour celle-là même qui fut achetée par Joseph d’Arimathie pour envelopper le corps du Seigneur : Sindon etiam munda, qua fuit sepelendus Dominus, et involvendus a Josepho ab Arimathia, quae etiam hodie Nicaeae ostenditur, reliquit integram Christi figuram etc.

 (1) Sindon. Evang., livre I, chap. XI, page 97.

Page 43

Gretsero, dans son savant traité de la Croix, après avoir réfuté certaines difficultés de Calvin contre le voile de Véronique, indique que par les mêmes raisons on prouvait la vérité de notre Relique ; il la reconnaît comme la Sindone pure achetée par Joseph d’Arimathie, et rapporte qu’elle est la même qui est vénérée et conservée dans l’Église de Turin : iisdem argumentis oppugnat Calvinus Sindonem, in qua corpus Domini in sepulcro fuit involutum, quamque in Ecclesia Taurinensi pie coli, et custodiri dicimus (2).

Radero, en expliquant ce qu’il avait rapporté au sujet d’une image du Sauveur non faite de main d’homme, vénérée chez les Grecs, et dont nous avons parlé au premier livre (3), mentionne trois de ces images, et parmi elles affirme être celle qui est vénérée dans notre cité ; et il avertit : adverte lector… imagines Christi tres fuisse, unam Veronicae, alteram Linteis Christi sepulchralibus impressam, quam Taurinensis Ecclesia servabat religiosissime colit, tertiam Edessae a Leocapeno Constantinopolim translatam.

Vasquez, pour sa part, reconnaît également la vérité de notre Sindone, et l’image du corps du Sauveur qu’elle a laissée imprimée sur elle : Taurini magna cum veneratione servatur, et nec cum minori religione colitur Sindon, qua Christus in sepulcro fuit involutus, cui impressam reliquit sui corporis figuram.

III.
Qu’on n’objecte pas que le but de ces auteurs n’était pas de traiter ex professo, comme on dit, de la vérité de notre Sindone, et qu’ils l’admettaient seulement incidemment…

 (2) Tome I, livre I, De cruce, chap. XXVII.
(3) Opus Sacrum, Viridarium sanctorum, page 267.

Page 44

…sepulcro involutum fuit, quamque in Ecclesia Taurinensi pie coli, et custodiri dicimus (1). Radero, en expliquant ce qu’il avait rapporté au sujet d’une image du Sauveur non faite de main d’homme, vénérée chez les Grecs, et dont nous avons parlé au premier livre (3), mentionne trois de ces images, et parmi elles affirme être celle qui est vénérée dans notre cité ; et il avertit : adverte lector… imagines Christi tres fuisse, unam Veronicae, alteram Linteis Christi sepulchralibus impressam, quam Taurinensis Ecclesia servabat religiosissime colit, tertiam Edessae a Leocapeno Constantinopolim translatam.

Vasquez, pour sa part, reconnaît également la vérité de notre Sindone, et l’image du corps du Sauveur qu’elle a laissée imprimée sur elle : Taurini magna cum veneratione servatur, et nec cum minori religione colitur Sindon, qua Christus in sepulcro fuit involutus, cui impressam reliquit sui corporis figuram.

III.
Qu’on n’objecte pas que le but de ces auteurs n’était pas de traiter expressément, comme on dit, de la vérité de notre Sindone, et que, l’admettant…

 (1) Tome I, livre I, De cruce, chap. XXVII.
(3) Tome II, livre I, commentaire IV, page 85.
(4) Tome I, dispute 103, chap. I, De imagine Christi.

Page 45

…des religieux de leur propre Ordre demeurant dans les États de la Royale Maison de Savoie, ceux-ci admettent eux aussi avoir examiné si le Saint Linceul était réellement celui acheté par Joseph d’Arimathie ; mais comme ces auteurs s’appliquaient pour la plupart à traiter des matières théologiques, dogmatiques et morales contre les erreurs de leur siècle, ils ne se souciaient pas tant de s’attarder sur des explications secondaires que de définir des points de doctrine dont dépendait la décision de ce qui relevait du dogme et de la morale chrétienne ; on voit cependant qu’ils n’étaient pas disposés à admettre sans examen les opinions d’autrui, comme certains voudraient le faire croire, même en des matières ne touchant ni la foi ni les mœurs. On en trouve, pour ainsi dire, d’innombrables exemples, et notamment chez les auteurs cités, tels que Fronton Duceo, Érberto Rosweido, Giacomo Sirmondo, Denis Petau, et chez cent autres lettrés jésuites.

IV.
Il est aussi certain que, pour préserver l’union et la concorde si nécessaires au bon succès de leur ministère, ils ne s’opposaient pas à l’avis de leurs confrères ; bien au contraire, ils le confirmaient souvent par de nouveaux arguments, si celui-ci était plus conforme à la vérité ; mais s’ils rencontraient le contraire, ils entreprenaient de le réfuter ; et pour le reste, lorsqu’il s’agissait de questions indifférentes, ils les laissaient dans le silence afin de ne pas les rendre davantage publiques par d’autres écrits, observant toujours comme règle le célèbre principe souvent répété : in necessariis unitas, in dubiis libertas, in omnibus charitas.

Page 46

Si donc, d’après les auteurs sages susmentionnés et d’après toute leur Société religieuse, on a toujours reconnu pour vraie notre Sainte Relique, ce n’est pas parce qu’on l’aurait reconnue comme telle à l’exclusion de toute autre ; manquent-ils peut-être d’autres écrivains de tout premier ordre, qui ne l’aient pas reconnue pour authentique et digne par conséquent de toute la vénération ? Mais ceux-ci sont en très grand nombre ; d’où il suit que seuls quelques-uns s’y sont trompés, et par exception.

V.
Le très érudit Francesco Collio, dans sa célèbre œuvre De sanguine Christi, s’exprime ainsi à ce sujet (1) :
« Méditer, dis-je, la Sainte Sindone, dans laquelle le corps de notre Sauveur demeura trois jours au sépulcre, laquelle se trouve maintenant chez le Duc de Savoie, et sur laquelle les parties du sang du Seigneur sont demeurées sur la même étoffe ; car le sang dépeint clairement sur elle l’effigie de tout le corps du Christ… »
Considère, par la grâce de la Sainte Sindone, que si tout le corps de notre Sauveur demeura au sépulcre durant les trois jours, et s’il est fort vraisemblable d’admettre que le sang y soit resté en partie, puisqu’il est clairement…

 (1) Livre V, dispute VIII, chap. II.

Page 47

…peint sur celle-ci, et que s’y manifeste l’image de tout le corps de Jésus-Christ.

De la même manière écrit le P. Tornelli dans son célèbre ouvrage intitulé Annales mundi, dont il fit une quatrième édition à Anvers en deux volumes in-folio (1) :
« La Sainte Sindone, que l’on conserve à Turin avec une grande piété, retient encore maintenant les vestiges du corps et les cicatrices du Christ imprimées sur elle » ;
« La Sainte Sindone, conservée à Turin avec une grande dévotion, garde encore aujourd’hui miraculeusement imprimés les signes du corps et des plaies de Jésus-Christ ».

L’auteur Cottensio, également pieux, admet lui aussi la vérité de notre Relique, en disant (2) :
« Le Christ a imprimé sa propre image sur trois linges : le premier à Véronique, le second sur les linges sépulcraux, qui se conservent à Turin, sur lesquels tout le corps du Christ, avec ses plaies, fut exprimé ; le troisième sur le suaire dans lequel il fut enveloppé durant le triduum de sa mort ».

Ainsi le Cavalieri susmentionné est très exact sur ces points.

 (1) Tome II, page 682.
(2) Theologia mentis et cordis, livre X, De Deo conversante, distinction I, chap. II.

Page 48

En matière de ce genre, après avoir dit (1) que certaines insignes Reliques, pour être réputées dignes d’un culte particulier, ne sont pas seulement vénérées en un lieu donné, mais dans toute une province ou dans tout un royaume, il donne pour exemple notre Sindone, laquelle, en raison de sa sainteté particulière, est honorée par la Messe et l’Office dans tous les États du Roi de Sardaigne : ista Reliquia reputatur digna peculiari cultu… hinc in tota ditione Regis Sardiniae agitur de Sacra Sindone, quae Taurini asservatur.

VI.
Mais que dire, objectera-t-on, des témoignages de ces auteurs et d’autres semblables concernant la vérité de la Sainte Sindone ? Ce sont des auteurs récents, écrivant mille, et même plus de mille ans après la Résurrection de Jésus-Christ ; ils ne s’appuient donc pas sur des témoins oculaires, ni sur des écrivains véridiques des premiers siècles de l’Église, quels que soient ceux auxquels on peut se fier. Et certes, ils le méritent, et nous devons les estimer à leur juste valeur ; et premièrement, on ne peut nier qu’ils n’étaient pas des hommes tout à fait ignorants, mais au contraire d’une probité reconnue, très éloignés de toute vanité, de toute partialité, et de tout jugement léger ; ils étaient donc intérieurement persuadés de la vérité des propositions qu’ils avançaient ; et s’ils l’étaient, il s’ensuit qu’ils ressentaient la force des…

Page 49

…arguments par lesquels on pouvait prouver cette authenticité, et qu’ils n’admettaient pas à la légère la vérité de notre Sainte Relique, laquelle a de solides raisons d’être reconnue bien éloignée de toute imposture et de toute doctrine suspecte. Le même motif a toujours eu tant de force, à toute époque, sur l’esprit de nombreuses personnes, qu’il les a portées à admettre sans opposition ce qu’on leur proposait de croire ; et pourquoi n’aurait-il pas aujourd’hui la même force pour nous amener à reconnaître l’authenticité de la Sainte Sindone, admise par un si grand nombre de savants lettrés, et plus encore ?

VII.
Cette raison, répondent nos adversaires, n’est pas valable dans le cas présent, car il s’agit ici d’auteurs récents, comme on l’a dit peu auparavant, qui ne confirment pas leur sentiment par l’autorité d’écrivains anciens, ni par des monuments originaux ; et par conséquent l’observation de Fleury (1), selon laquelle il soupçonne qu’on a trop facilement prêté foi aux rumeurs du peuple, doit être admise. Je le concède, quant au temps où la Chrétienté commença à posséder le Règne vénéré, sans même s’appuyer sur l’autorité de quelques écrivains des premiers siècles, ou sur d’autres monuments anciens ; mais pour cela il ne cesse pas d’accorder un grand poids à leur autorité, puisqu’en second lieu il est certain que, dans le vaste champ des antiquités ecclésiastiques, ils n’ont rien…

 (1) Préface à l’Histoire ecclésiastique, n° 3.

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…trouvé, qui pût les détourner de leur pieuse croyance, ou les rendre perplexes et dubitatifs ; autrement ils n’auraient pas reconnu avec tant de franchise la vérité de la Sainte Relique. Tardivement, ou plutôt trop tard, on trouve chez les lettrés quelque argument propre à réfuter les vaines opinions ; et cependant celles-ci ne furent donc réfutées qu’après un siècle de ce côté-là ?

VIII.
Les auteurs cités, et beaucoup d’autres que l’on pourrait citer, comme le Saldini (1), passèrent leur vie à étudier les matières théologiques et ecclésiastiques, et consultèrent tous les livres qu’ils purent relativement aux mêmes sujets ; ainsi le prélat Grester dit à propos d’Aubert Mire dans la Natalis Alexandri (2), que celui-ci s’était épuisé à lire les livres de toutes les bibliothèques : toutes les bibliothèques épuisées par la lecture.
Radero laissa écrit au sujet de son coreligionnaire Matteo del Rio, que, bien qu’il pût avec raison dire avoir lu un très grand nombre de livres, il en lut cependant bien davantage qu’il ne laissa connaître, au point qu’il en ignorait parfois le titre et l’impression (3) ; or tous ces auteurs, dans leurs recherches, ne trouvèrent aucun document où la Sainte Suaire fût mentionnée avec clarté, ni même n’en découvrirent aucun qui pût être de…

(1) Histoire de la Sainte Famille.
(2) Natalis Alexandri, Histoire ecclésiastique, supplément, discours IX sur les écrivains ecclésiastiques des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles.
(3) Radero, Préface au commentaire sur Marcello, cité par Solaro.

PAGE 51

…obstacle à la vérité ; au contraire, ils la virent indiquée par hasard de manière générale dans les œuvres de saint Jean Damascène, et dans d’autres monuments rapportés au premier livre de cet ouvrage, quel qu’il soit. On conclura donc qu’il y aurait abus de l’art critique si l’on refusait d’admettre le témoignage de ces écrivains parce qu’ils sont récents, et si l’on ne reconnaissait pas sur leur autorité l’authenticité de notre très saint Linceul.

Page 34

…ne fût pas suspendue l’exposition publique (1). Les contradictions introduites devaient certes rendre pour le moins douteuse l’authenticité et diminuer l’estime dans l’esprit des fidèles ; mais il se produisit tout le contraire : on tint toujours davantage pour vraie la Suaire de Notre Seigneur Jésus-Christ, et pour telle précisément qu’elle fut achetée par Joseph d’Arimathie pour envelopper le très saint corps, et c’est ainsi qu’on la vénéra de tous, bien qu’elle ne fût pas exposée publiquement.

IV.
Il est certes vrai, comme le rapporte Chifflet, que la vénération envers cette même relique diminua sensiblement à la suite des contradictions évoquées : his ita constitutis sensim minui coepit religio erga sacrum linteum (2) ; mais il ajoute aussitôt après que les habitants de Troyes la considéraient comme un linge peint : pro panno depicta habita (3), et que pour cette raison on lui refusa les honneurs dus : indigni erant Trecenses divino dono, cui fidem, cultumque omnem derogaverant (4) ; ce qui, pour concilier ces faits avec ce qui a été dit, s’explique par les efforts des chanoines de Lirey pour récupérer la Très Sainte-Suaire, et par l’amère affliction de tout le diocèse de Troyes causée par la privation…

 (1) Voir tome I, livre III, commentaire IX, page 286.
(2) De linteis, page 102.
(3) Ibid., page 119.
(4) Ibid., page 103.

Page 35

…de celle-ci ? Se seraient-ils jamais tant employés au rachat de la très sainte Relique, et les écrivains auraient-ils jamais déploré dans leurs écrits le sort malheureux de ladite Diocèse pour avoir perdu un si précieux monument de la Passion et de la mort du Sauveur, si, au temps où elle se trouvait dans la province de Champagne, c’est-à-dire durant l’espace de soixante-quatre ans, elle n’avait pas été regardée comme Relique authentique et vénérée par tous les fidèles de ces contrées ?

V.
La vénération qui lui fut rendue ensuite en Bourgogne pendant trente-quatre ans, jusqu’en 1462, c’est-à-dire cent seize ans encore avant la susdite Bulle de Pie V, fournit une preuve assez convaincante de la vérité de cette Relique et du culte même qui lui était rendu, puisque celui-ci était rendu à la même époque en Champagne. Si les précédentes altercations entre les Évêques de Troyes et la Collégiale de Lirey avaient porté non seulement sur le temps et le lieu de l’exposition publique de cette Relique, mais aussi sur son authenticité, les voisins bourguignons se seraient-ils jamais empressés avec tant de ferveur à la vénérer, comme ils le faisaient chaque fois qu’elle était exposée à l’adoration publique ? Ils ne pouvaient certes ignorer lesdites altercations, raison pour laquelle on suspendit à Lirey l’exposition solennelle ; et si beaucoup les avaient ignorées…

 (1) Voir tome I, livre IV, commentaire II, page 332.

Page 36

…elles devaient certainement être bien connues des ecclésiastiques, sous les yeux desquels accourait à Saint-Hippolyte toute cette vénération ; et ils auraient, hors de tout doute, réclamé, et empêché tout culte illégitime ; car si, en vérité, à ces temps-là et dans ces régions en particulier, on négligeait généralement l’étude des saints canons, il ne manquait cependant pas à Besançon, à Dole, à Dijon, à Chalon, et dans les autres localités voisines, de savants ecclésiastiques et de zélateurs de l’honneur de l’Église, et surtout dans la célèbre Abbaye de Clairvaux, lesquels, à l’occasion notamment du concile de Constance, étant parfaitement instruits des règles ecclésiastiques, auraient fait un devoir précis d’avertir les peuples de Bourgogne, ou plutôt leurs curés respectifs, que, faute de certitude sur l’authenticité de la Relique, et celle-ci n’étant donc pas en Champagne reconnue comme objet de culte public, ils ne devaient lui rendre aucune adoration avant que cela ne fût permis par ceux à qui appartenait le droit d’en décider. S’ils ne s’y opposèrent d’aucune manière, quel autre motif peut-il y avoir, sinon parce qu’elle avait déjà été publiquement vénérée en Champagne durant les années susdites, et qu’il n’existait alors aucun doute général sur la vérité de la Sainte Relique ?

VI.
Qu’on ne suppose donc pas que, dans ladite…

Page 37

…province de France, la vénération tant publique que privée ait été réellement interdite ou suspendue ; qu’on réfléchisse plutôt que les efforts des chanoines de Lirey pour récupérer la Sainte Relique allèrent jusqu’au point d’intimer l’excommunication à la Comtesse Marguerite de Charny pour l’avoir remise aux Ducs de Savoie : Lireyenses graviter commoti queruntur injuriam, ac in Margaretae caput anathematis fulmina evocant (1) ; on connaît aussi les plaintes des habitants de Troyes pour avoir été privés d’un tel trésor, et du dommage qui en résulta non seulement pour la Collégiale de Lirey, mais pour tout le diocèse de Troyes, comme l’exprime Nicolas Desquerrois dans son livre La Sainteté chrétienne ; et que faut-il donc en conclure ? Il n’est pas possible de ne pas en inférer que, si par aventure on avait douté en Champagne, dès les premiers temps, de la vérité de la Relique, une fois les preuves examinées par la suite, aucun doute n’en subsista, et que par conséquent persévérer dans ce doute serait se montrer dépourvu de tout critère sain.

VII.
Il conviendrait aussi de ne tenir aucun compte de la tradition des fidèles maintenue depuis ces premiers temps sans aucune altération sous les yeux mêmes des personnages les plus respectables de la religion, prêtres, évêques, souverains pontifes ; tradition…

 (1) De linteis, page 111.

Page 38

…qui n’a cessé de croître en passant de la Champagne à la Bourgogne, de la Bourgogne à la Savoie, de la Savoie au Piémont, et en général s’est répandue dans toute l’Italie, l’Allemagne, la France et l’Espagne, sans que les oppositions multiples des hérétiques, ou les doutes de plusieurs voyageurs, qui expriment dans leurs écrits au moins des soupçons quant à la vérité de la Sainte Relique, aient jamais pu affaiblir cette croyance, comme on l’a dit dans la préface de cet ouvrage.

VIII.
Il est certes vrai que, ne se trouvant pas dans la Chapelle Royale du Très Saint Suaire l’ancien nombre de célébrants et d’administrateurs des sacrements, on ne voit pas, comme dans les temps anciens, un concours aussi nombreux à l’adoration de la Sainte Relique ; mais on observe aussi que cela ne peut être en quelque manière une preuve de diminution de la foi, comme c’est le cas lorsqu’on l’expose publiquement les jours de fête, ou même lorsqu’on la montre en privé pour satisfaire à la dévotion de certaines personnes distinguées ; et cela ne serait-il pas un signe évident que la croyance en la vérité de la Sainte Relique se maintient aujourd’hui encore vive et constante chez tous ? Et comment aurait-elle pu s’introduire et se conserver intacte pendant le cours de cinq cents ans jusqu’à nous, sans aucune contradiction de la part des catholiques, si elle n’avait pas reposé sur de solides fondements ?

IX.
Je sais bien que les traces et indices de cette tradition ne se rencontrent pas avant 1353 ; mais quelle est donc cette Relique…

Page 39

…qui, ayant été vénérée avec grande solennité et constamment par les fidèles pendant l’espace susdit de cinq cents ans, aurait vu reconnaître à la fin sa fausseté ? A-t-on jamais jugé fausse la couronne d’épines de Notre Seigneur vénérée à Paris avant que Saint Louis en fît l’acquisition ? On voit bien dans les histoires ecclésiastiques que, depuis peu seulement, et pour un espace de temps fort court, celle-ci fut tenue pour authentique, sans qu’on sache qu’elle ait jamais été rappelée à l’examen de son authenticité par un sérieux débat ; on trouve encore que l’on a vénéré sous le nom d’un saint, comme Saint Denys l’Aréopagite, une relique appartenant à un autre saint du même nom ; mais je n’ai trouvé nulle part, ou du moins je ne l’ai pas trouvé dans les annales de l’Église de Baronio, ou de L’Orsi, ou de Fleury, ou de Noël Alexandre, ou de Bérulle-Bercastel, ou d’autres auteurs, une Relique de la nature de la nôtre, vénérée avec tant d’affection, dont on ait eu certitude jusqu’à nos jours pendant l’espace de cinq siècles, non par peu de personnes, mais par des nations entières, et dont on ait enfin reconnu la fausseté. N’aurait-on pas eu tant de temps pour découvrir l’erreur, surtout après qu’elle fut soumise à l’examen d’un Pape, d’un Tillemont, d’un Ruynart, d’un Launoy, et surtout d’un Lambertini, c’est-à-dire Benoît XIV, et de cent autres critiques destinés à discerner, en matière ecclésiastique, le vrai…

Page 40

…du faux. Il suffit souvent du témoignage unanime de peu de personnes dignes de foi pour qu’on tienne pour vraie une Relique de ce genre, ou celle de quelque autre Saint (1) ; et ne serait-ce pas davantage le cas lorsqu’il s’agit du sentiment constant de nombreux peuples, conduits toujours par des personnages d’un jugement très sûr, et bien éloignés de se laisser entraîner par de vaines opinions étrangères ? Je dis donc avec toute certitude que le culte rendu constamment par les peuples à notre très sainte Relique est une preuve convaincante de sa vérité.

 (1) À Mondovì, par exemple, on reconnaît comme appartenant à Saint Pie V un très ancien témoignage des seuls chanoines de la cathédrale. À Cagliari, en Sardaigne, on n’hésite pas, sur la tradition populaire, à admettre comme ancienne prison du saint martyr Éphèse une grotte située hors de la ville.

Page 41

COMMENTAIRE IV

Un quatrième argument de l’authenticité de la Sainte Sindone peut à juste titre être tiré des témoignages de non peu d’auteurs, bien qu’appartenant à ces derniers siècles.

I.
Si, en matière d’événements patrimoniaux, la déposition des auteurs étrangers a plus de valeur que celle des nationaux, attendu que ceux-ci sont en général réputés mieux instruits ; lorsqu’il s’agit toutefois de prouver l’authenticité d’une relique vénérée dans un pays, par crainte que la dévotion à son égard n’altère quelque peu les preuves de sa vérité, on préfère les étrangers, s’il s’en trouve, et on examine leur avis. C’est pour cette raison que nous trouvons chez Lambertini, cité par Cavalieri (1), que la sacrée Congrégation, par une réponse du 13 juillet 1709, n’a pas voulu reconnaître comme authentiques deux reliques, à savoir une mitre, qu’on disait appartenir à Saint Pie V, et un vêtement de Saint Félix de Cantalice, parce que les témoignages…

 (1) Commentaria in authentica S. R. C. decreta, tome I, chap. IV, De Reliquiis Sanctorum.

Page 42

…bien qu’assez religieux et exacts, étaient particulièrement dévots envers ces Saints, et que l’un d’eux était en outre étroitement apparenté au prélat Souverain Pontife : responsum fuit non constare de identitate, nec esse ad publicam venerationem exponendas. Laissons donc de côté l’autorité de Pingone, de Majolo, de Solaro, de Vigo, de Avondo, et de tant d’autres auteurs nationaux, chez lesquels on trouve la reconnaissance de l’authenticité de notre Relique ; passons aussi sous silence certains auteurs étrangers qui, bien que non sujets aux Ducs de Savoie, avaient néanmoins avec eux des relations particulières, comme Bonafamiglia, Paleotti, Adorno, et d’autres encore cités ; omettons enfin Baronio avec son continuateur Spondano, et ceux qui suivent littéralement ledit Pingone, dont l’autorité, par conséquent, ne vaut pas plus que celle de cet auteur ; et voyons ce qu’en pensent les autres, qui ne peuvent en aucune manière être soupçonnés de partialité, ou même simplement de répétition des opinions d’autrui.

II.
Monseigneur Solaro, en traitant cet argument (1), mentionne quatre auteurs de la Compagnie de Jésus, à savoir les Pères Alphonse Salmeron, Giacomo Gretsero, Matteo Radero, Gabriele Vasquez, écrivains de très grande autorité et extrêmement versés dans les matières théologiques. Parmi eux, Salmeron, bien qu’informé de l’intégrité de notre Sindone (1), et la supposant stablement vénérée à Nice maritime après avoir été transportée de Chambéry, ne doute pourtant pas de la reconnaître pour celle-là même qui fut achetée par Joseph d’Arimathie pour envelopper le corps du Seigneur : Sindon etiam munda, qua fuit sepelendus Dominus, et involvendus a Josepho ab Arimathia, quae etiam hodie Nicaeae ostenditur, reliquit integram Christi figuram etc.

 (1) Sindon. Evang., livre I, chap. XI, page 97.

Page 43

Gretsero, dans son savant traité de la Croix, après avoir réfuté certaines difficultés de Calvin contre le voile de Véronique, indique que par les mêmes raisons on prouvait la vérité de notre Relique ; il la reconnaît comme la Sindone pure achetée par Joseph d’Arimathie, et rapporte qu’elle est la même qui est vénérée et conservée dans l’Église de Turin : iisdem argumentis oppugnat Calvinus Sindonem, in qua corpus Domini in sepulcro fuit involutum, quamque in Ecclesia Taurinensi pie coli, et custodiri dicimus (2).

Radero, en expliquant ce qu’il avait rapporté au sujet d’une image du Sauveur non faite de main d’homme, vénérée chez les Grecs, et dont nous avons parlé au premier livre (3), mentionne trois de ces images, et parmi elles affirme être celle qui est vénérée dans notre cité ; et il avertit : adverte lector… imagines Christi tres fuisse, unam Veronicae, alteram Linteis Christi sepulchralibus impressam, quam Taurinensis Ecclesia servabat religiosissime colit, tertiam Edessae a Leocapeno Constantinopolim translatam.

Vasquez, pour sa part, reconnaît également la vérité de notre Sindone, et l’image du corps du Sauveur qu’elle a laissée imprimée sur elle : Taurini magna cum veneratione servatur, et nec cum minori religione colitur Sindon, qua Christus in sepulcro fuit involutus, cui impressam reliquit sui corporis figuram.

III.
Qu’on n’objecte pas que le but de ces auteurs n’était pas de traiter ex professo, comme on dit, de la vérité de notre Sindone, et qu’ils l’admettaient seulement incidemment…

 (2) Tome I, livre I, De cruce, chap. XXVII.
(3) Opus Sacrum, Viridarium sanctorum, page 267.

Page 44

…sepulcro involutum fuit, quamque in Ecclesia Taurinensi pie coli, et custodiri dicimus (1). Radero, en expliquant ce qu’il avait rapporté au sujet d’une image du Sauveur non faite de main d’homme, vénérée chez les Grecs, et dont nous avons parlé au premier livre (3), mentionne trois de ces images, et parmi elles affirme être celle qui est vénérée dans notre cité ; et il avertit : adverte lector… imagines Christi tres fuisse, unam Veronicae, alteram Linteis Christi sepulchralibus impressam, quam Taurinensis Ecclesia servabat religiosissime colit, tertiam Edessae a Leocapeno Constantinopolim translatam.

Vasquez, pour sa part, reconnaît également la vérité de notre Sindone, et l’image du corps du Sauveur qu’elle a laissée imprimée sur elle : Taurini magna cum veneratione servatur, et nec cum minori religione colitur Sindon, qua Christus in sepulcro fuit involutus, cui impressam reliquit sui corporis figuram.

III.
Qu’on n’objecte pas que le but de ces auteurs n’était pas de traiter expressément, comme on dit, de la vérité de notre Sindone, et que, l’admettant…

 (1) Tome I, livre I, De cruce, chap. XXVII.
(3) Tome II, livre I, commentaire IV, page 85.
(4) Tome I, dispute 103, chap. I, De imagine Christi.

Page 45

…des religieux de leur propre Ordre demeurant dans les États de la Royale Maison de Savoie, ceux-ci admettent eux aussi avoir examiné si le Saint Linceul était réellement celui acheté par Joseph d’Arimathie ; mais comme ces auteurs s’appliquaient pour la plupart à traiter des matières théologiques, dogmatiques et morales contre les erreurs de leur siècle, ils ne se souciaient pas tant de s’attarder sur des explications secondaires que de définir des points de doctrine dont dépendait la décision de ce qui relevait du dogme et de la morale chrétienne ; on voit cependant qu’ils n’étaient pas disposés à admettre sans examen les opinions d’autrui, comme certains voudraient le faire croire, même en des matières ne touchant ni la foi ni les mœurs. On en trouve, pour ainsi dire, d’innombrables exemples, et notamment chez les auteurs cités, tels que Fronton Duceo, Érberto Rosweido, Giacomo Sirmondo, Denis Petau, et chez cent autres lettrés jésuites.

IV.
Il est aussi certain que, pour préserver l’union et la concorde si nécessaires au bon succès de leur ministère, ils ne s’opposaient pas à l’avis de leurs confrères ; bien au contraire, ils le confirmaient souvent par de nouveaux arguments, si celui-ci était plus conforme à la vérité ; mais s’ils rencontraient le contraire, ils entreprenaient de le réfuter ; et pour le reste, lorsqu’il s’agissait de questions indifférentes, ils les laissaient dans le silence afin de ne pas les rendre davantage publiques par d’autres écrits, observant toujours comme règle le célèbre principe souvent répété : in necessariis unitas, in dubiis libertas, in omnibus charitas.

Page 46

Si donc, d’après les auteurs sages susmentionnés et d’après toute leur Société religieuse, on a toujours reconnu pour vraie notre Sainte Relique, ce n’est pas parce qu’on l’aurait reconnue comme telle à l’exclusion de toute autre ; manquent-ils peut-être d’autres écrivains de tout premier ordre, qui ne l’aient pas reconnue pour authentique et digne par conséquent de toute la vénération ? Mais ceux-ci sont en très grand nombre ; d’où il suit que seuls quelques-uns s’y sont trompés, et par exception.

V.
Le très érudit Francesco Collio, dans sa célèbre œuvre De sanguine Christi, s’exprime ainsi à ce sujet (1) :
« Méditer, dis-je, la Sainte Sindone, dans laquelle le corps de notre Sauveur demeura trois jours au sépulcre, laquelle se trouve maintenant chez le Duc de Savoie, et sur laquelle les parties du sang du Seigneur sont demeurées sur la même étoffe ; car le sang dépeint clairement sur elle l’effigie de tout le corps du Christ… »
Considère, par la grâce de la Sainte Sindone, que si tout le corps de notre Sauveur demeura au sépulcre durant les trois jours, et s’il est fort vraisemblable d’admettre que le sang y soit resté en partie, puisqu’il est clairement…

 (1) Livre V, dispute VIII, chap. II.

Page 47

…peint sur celle-ci, et que s’y manifeste l’image de tout le corps de Jésus-Christ.

De la même manière écrit le P. Tornelli dans son célèbre ouvrage intitulé Annales mundi, dont il fit une quatrième édition à Anvers en deux volumes in-folio (1) :
« La Sainte Sindone, que l’on conserve à Turin avec une grande piété, retient encore maintenant les vestiges du corps et les cicatrices du Christ imprimées sur elle » ;
« La Sainte Sindone, conservée à Turin avec une grande dévotion, garde encore aujourd’hui miraculeusement imprimés les signes du corps et des plaies de Jésus-Christ ».

L’auteur Cottensio, également pieux, admet lui aussi la vérité de notre Relique, en disant (2) :
« Le Christ a imprimé sa propre image sur trois linges : le premier à Véronique, le second sur les linges sépulcraux, qui se conservent à Turin, sur lesquels tout le corps du Christ, avec ses plaies, fut exprimé ; le troisième sur le suaire dans lequel il fut enveloppé durant le triduum de sa mort ».

Ainsi le Cavalieri susmentionné est très exact sur ces points.

 (1) Tome II, page 682.
(2) Theologia mentis et cordis, livre X, De Deo conversante, distinction I, chap. II.

Page 48

En matière de ce genre, après avoir dit (1) que certaines insignes Reliques, pour être réputées dignes d’un culte particulier, ne sont pas seulement vénérées en un lieu donné, mais dans toute une province ou dans tout un royaume, il donne pour exemple notre Sindone, laquelle, en raison de sa sainteté particulière, est honorée par la Messe et l’Office dans tous les États du Roi de Sardaigne : ista Reliquia reputatur digna peculiari cultu… hinc in tota ditione Regis Sardiniae agitur de Sacra Sindone, quae Taurini asservatur.

VI.
Mais que dire, objectera-t-on, des témoignages de ces auteurs et d’autres semblables concernant la vérité de la Sainte Sindone ? Ce sont des auteurs récents, écrivant mille, et même plus de mille ans après la Résurrection de Jésus-Christ ; ils ne s’appuient donc pas sur des témoins oculaires, ni sur des écrivains véridiques des premiers siècles de l’Église, quels que soient ceux auxquels on peut se fier. Et certes, ils le méritent, et nous devons les estimer à leur juste valeur ; et premièrement, on ne peut nier qu’ils n’étaient pas des hommes tout à fait ignorants, mais au contraire d’une probité reconnue, très éloignés de toute vanité, de toute partialité, et de tout jugement léger ; ils étaient donc intérieurement persuadés de la vérité des propositions qu’ils avançaient ; et s’ils l’étaient, il s’ensuit qu’ils ressentaient la force des…

Page 49

…arguments par lesquels on pouvait prouver cette authenticité, et qu’ils n’admettaient pas à la légère la vérité de notre Sainte Relique, laquelle a de solides raisons d’être reconnue bien éloignée de toute imposture et de toute doctrine suspecte. Le même motif a toujours eu tant de force, à toute époque, sur l’esprit de nombreuses personnes, qu’il les a portées à admettre sans opposition ce qu’on leur proposait de croire ; et pourquoi n’aurait-il pas aujourd’hui la même force pour nous amener à reconnaître l’authenticité de la Sainte Sindone, admise par un si grand nombre de savants lettrés, et plus encore ?

VII.
Cette raison, répondent nos adversaires, n’est pas valable dans le cas présent, car il s’agit ici d’auteurs récents, comme on l’a dit peu auparavant, qui ne confirment pas leur sentiment par l’autorité d’écrivains anciens, ni par des monuments originaux ; et par conséquent l’observation de Fleury (1), selon laquelle il soupçonne qu’on a trop facilement prêté foi aux rumeurs du peuple, doit être admise. Je le concède, quant au temps où la Chrétienté commença à posséder le Règne vénéré, sans même s’appuyer sur l’autorité de quelques écrivains des premiers siècles, ou sur d’autres monuments anciens ; mais pour cela il ne cesse pas d’accorder un grand poids à leur autorité, puisqu’en second lieu il est certain que, dans le vaste champ des antiquités ecclésiastiques, ils n’ont rien…

 (1) Préface à l’Histoire ecclésiastique, n° 3.

PAGE 50

…trouvé, qui pût les détourner de leur pieuse croyance, ou les rendre perplexes et dubitatifs ; autrement ils n’auraient pas reconnu avec tant de franchise la vérité de la Sainte Relique. Tardivement, ou plutôt trop tard, on trouve chez les lettrés quelque argument propre à réfuter les vaines opinions ; et cependant celles-ci ne furent donc réfutées qu’après un siècle de ce côté-là ?

VIII.
Les auteurs cités, et beaucoup d’autres que l’on pourrait citer, comme le Saldini (1), passèrent leur vie à étudier les matières théologiques et ecclésiastiques, et consultèrent tous les livres qu’ils purent relativement aux mêmes sujets ; ainsi le prélat Grester dit à propos d’Aubert Mire dans la Natalis Alexandri (2), que celui-ci s’était épuisé à lire les livres de toutes les bibliothèques : toutes les bibliothèques épuisées par la lecture.
Radero laissa écrit au sujet de son coreligionnaire Matteo del Rio, que, bien qu’il pût avec raison dire avoir lu un très grand nombre de livres, il en lut cependant bien davantage qu’il ne laissa connaître, au point qu’il en ignorait parfois le titre et l’impression (3) ; or tous ces auteurs, dans leurs recherches, ne trouvèrent aucun document où la Sainte Suaire fût mentionnée avec clarté, ni même n’en découvrirent aucun qui pût être de…

(1) Histoire de la Sainte Famille.
(2) Natalis Alexandri, Histoire ecclésiastique, supplément, discours IX sur les écrivains ecclésiastiques des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles.
(3) Radero, Préface au commentaire sur Marcello, cité par Solaro.

PAGE 51

…obstacle à la vérité ; au contraire, ils la virent indiquée par hasard de manière générale dans les œuvres de saint Jean Damascène, et dans d’autres monuments rapportés au premier livre de cet ouvrage, quel qu’il soit. On conclura donc qu’il y aurait abus de l’art critique si l’on refusait d’admettre le témoignage de ces écrivains parce qu’ils sont récents, et si l’on ne reconnaissait pas sur leur autorité l’authenticité de notre très saint Linceul.

VII.
Cette raison, répondent nos adversaires, n’est pas valable dans le cas présent, car il s’agit ici d’auteurs récents, comme on l’a dit peu auparavant, qui ne confirment pas leur sentiment par l’autorité d’écrivains anciens, ni par des monuments originaux ; et par conséquent l’observation de Fleury (1), selon laquelle il soupçonne qu’on a trop facilement prêté foi aux rumeurs du peuple, doit être admise. Je le concède, quant au temps où la Chrétienté commença à posséder le Règne vénéré, sans même s’appuyer sur l’autorité de quelques écrivains des premiers siècles, ou sur d’autres monuments anciens ; mais pour cela il ne cesse pas d’accorder un grand poids à leur autorité, puisqu’en second lieu il est certain que, dans le vaste champ des antiquités ecclésiastiques, ils n’ont rien…

 (1) Préface à l’Histoire ecclésiastique, n° 3.

PAGE 50

…trouvé, qui pût les détourner de leur pieuse croyance, ou les rendre perplexes et dubitatifs ; autrement ils n’auraient pas reconnu avec tant de franchise la vérité de la Sainte Relique. Tardivement, ou plutôt trop tard, on trouve chez les lettrés quelque argument propre à réfuter les vaines opinions ; et cependant celles-ci ne furent donc réfutées qu’après un siècle de ce côté-là ?

Page 34

…ne fût pas suspendue l’exposition publique (1). Les contradictions introduites devaient certes rendre pour le moins douteuse l’authenticité et diminuer l’estime dans l’esprit des fidèles ; mais il se produisit tout le contraire : on tint toujours davantage pour vraie la Suaire de Notre Seigneur Jésus-Christ, et pour telle précisément qu’elle fut achetée par Joseph d’Arimathie pour envelopper le très saint corps, et c’est ainsi qu’on la vénéra de tous, bien qu’elle ne fût pas exposée publiquement.

IV.
Il est certes vrai, comme le rapporte Chifflet, que la vénération envers cette même relique diminua sensiblement à la suite des contradictions évoquées : his ita constitutis sensim minui coepit religio erga sacrum linteum (2) ; mais il ajoute aussitôt après que les habitants de Troyes la considéraient comme un linge peint : pro panno depicta habita (3), et que pour cette raison on lui refusa les honneurs dus : indigni erant Trecenses divino dono, cui fidem, cultumque omnem derogaverant (4) ; ce qui, pour concilier ces faits avec ce qui a été dit, s’explique par les efforts des chanoines de Lirey pour récupérer la Très Sainte-Suaire, et par l’amère affliction de tout le diocèse de Troyes causée par la privation…

 (1) Voir tome I, livre III, commentaire IX, page 286.
(2) De linteis, page 102.
(3) Ibid., page 119.
(4) Ibid., page 103.

Page 35

…de celle-ci ? Se seraient-ils jamais tant employés au rachat de la très sainte Relique, et les écrivains auraient-ils jamais déploré dans leurs écrits le sort malheureux de ladite Diocèse pour avoir perdu un si précieux monument de la Passion et de la mort du Sauveur, si, au temps où elle se trouvait dans la province de Champagne, c’est-à-dire durant l’espace de soixante-quatre ans, elle n’avait pas été regardée comme Relique authentique et vénérée par tous les fidèles de ces contrées ?

V.
La vénération qui lui fut rendue ensuite en Bourgogne pendant trente-quatre ans, jusqu’en 1462, c’est-à-dire cent seize ans encore avant la susdite Bulle de Pie V, fournit une preuve assez convaincante de la vérité de cette Relique et du culte même qui lui était rendu, puisque celui-ci était rendu à la même époque en Champagne. Si les précédentes altercations entre les Évêques de Troyes et la Collégiale de Lirey avaient porté non seulement sur le temps et le lieu de l’exposition publique de cette Relique, mais aussi sur son authenticité, les voisins bourguignons se seraient-ils jamais empressés avec tant de ferveur à la vénérer, comme ils le faisaient chaque fois qu’elle était exposée à l’adoration publique ? Ils ne pouvaient certes ignorer lesdites altercations, raison pour laquelle on suspendit à Lirey l’exposition solennelle ; et si beaucoup les avaient ignorées…

 (1) Voir tome I, livre IV, commentaire II, page 332.

Page 36

…elles devaient certainement être bien connues des ecclésiastiques, sous les yeux desquels accourait à Saint-Hippolyte toute cette vénération ; et ils auraient, hors de tout doute, réclamé, et empêché tout culte illégitime ; car si, en vérité, à ces temps-là et dans ces régions en particulier, on négligeait généralement l’étude des saints canons, il ne manquait cependant pas à Besançon, à Dole, à Dijon, à Chalon, et dans les autres localités voisines, de savants ecclésiastiques et de zélateurs de l’honneur de l’Église, et surtout dans la célèbre Abbaye de Clairvaux, lesquels, à l’occasion notamment du concile de Constance, étant parfaitement instruits des règles ecclésiastiques, auraient fait un devoir précis d’avertir les peuples de Bourgogne, ou plutôt leurs curés respectifs, que, faute de certitude sur l’authenticité de la Relique, et celle-ci n’étant donc pas en Champagne reconnue comme objet de culte public, ils ne devaient lui rendre aucune adoration avant que cela ne fût permis par ceux à qui appartenait le droit d’en décider. S’ils ne s’y opposèrent d’aucune manière, quel autre motif peut-il y avoir, sinon parce qu’elle avait déjà été publiquement vénérée en Champagne durant les années susdites, et qu’il n’existait alors aucun doute général sur la vérité de la Sainte Relique ?

VI.
Qu’on ne suppose donc pas que, dans ladite…

Page 37

…province de France, la vénération tant publique que privée ait été réellement interdite ou suspendue ; qu’on réfléchisse plutôt que les efforts des chanoines de Lirey pour récupérer la Sainte Relique allèrent jusqu’au point d’intimer l’excommunication à la Comtesse Marguerite de Charny pour l’avoir remise aux Ducs de Savoie : Lireyenses graviter commoti queruntur injuriam, ac in Margaretae caput anathematis fulmina evocant (1) ; on connaît aussi les plaintes des habitants de Troyes pour avoir été privés d’un tel trésor, et du dommage qui en résulta non seulement pour la Collégiale de Lirey, mais pour tout le diocèse de Troyes, comme l’exprime Nicolas Desquerrois dans son livre La Sainteté chrétienne ; et que faut-il donc en conclure ? Il n’est pas possible de ne pas en inférer que, si par aventure on avait douté en Champagne, dès les premiers temps, de la vérité de la Relique, une fois les preuves examinées par la suite, aucun doute n’en subsista, et que par conséquent persévérer dans ce doute serait se montrer dépourvu de tout critère sain.

VII.
Il conviendrait aussi de ne tenir aucun compte de la tradition des fidèles maintenue depuis ces premiers temps sans aucune altération sous les yeux mêmes des personnages les plus respectables de la religion, prêtres, évêques, souverains pontifes ; tradition…

 (1) De linteis, page 111.

Page 38

…qui n’a cessé de croître en passant de la Champagne à la Bourgogne, de la Bourgogne à la Savoie, de la Savoie au Piémont, et en général s’est répandue dans toute l’Italie, l’Allemagne, la France et l’Espagne, sans que les oppositions multiples des hérétiques, ou les doutes de plusieurs voyageurs, qui expriment dans leurs écrits au moins des soupçons quant à la vérité de la Sainte Relique, aient jamais pu affaiblir cette croyance, comme on l’a dit dans la préface de cet ouvrage.

VIII.
Il est certes vrai que, ne se trouvant pas dans la Chapelle Royale du Très Saint Suaire l’ancien nombre de célébrants et d’administrateurs des sacrements, on ne voit pas, comme dans les temps anciens, un concours aussi nombreux à l’adoration de la Sainte Relique ; mais on observe aussi que cela ne peut être en quelque manière une preuve de diminution de la foi, comme c’est le cas lorsqu’on l’expose publiquement les jours de fête, ou même lorsqu’on la montre en privé pour satisfaire à la dévotion de certaines personnes distinguées ; et cela ne serait-il pas un signe évident que la croyance en la vérité de la Sainte Relique se maintient aujourd’hui encore vive et constante chez tous ? Et comment aurait-elle pu s’introduire et se conserver intacte pendant le cours de cinq cents ans jusqu’à nous, sans aucune contradiction de la part des catholiques, si elle n’avait pas reposé sur de solides fondements ?

IX.
Je sais bien que les traces et indices de cette tradition ne se rencontrent pas avant 1353 ; mais quelle est donc cette Relique…

Page 39

…qui, ayant été vénérée avec grande solennité et constamment par les fidèles pendant l’espace susdit de cinq cents ans, aurait vu reconnaître à la fin sa fausseté ? A-t-on jamais jugé fausse la couronne d’épines de Notre Seigneur vénérée à Paris avant que Saint Louis en fît l’acquisition ? On voit bien dans les histoires ecclésiastiques que, depuis peu seulement, et pour un espace de temps fort court, celle-ci fut tenue pour authentique, sans qu’on sache qu’elle ait jamais été rappelée à l’examen de son authenticité par un sérieux débat ; on trouve encore que l’on a vénéré sous le nom d’un saint, comme Saint Denys l’Aréopagite, une relique appartenant à un autre saint du même nom ; mais je n’ai trouvé nulle part, ou du moins je ne l’ai pas trouvé dans les annales de l’Église de Baronio, ou de L’Orsi, ou de Fleury, ou de Noël Alexandre, ou de Bérulle-Bercastel, ou d’autres auteurs, une Relique de la nature de la nôtre, vénérée avec tant d’affection, dont on ait eu certitude jusqu’à nos jours pendant l’espace de cinq siècles, non par peu de personnes, mais par des nations entières, et dont on ait enfin reconnu la fausseté. N’aurait-on pas eu tant de temps pour découvrir l’erreur, surtout après qu’elle fut soumise à l’examen d’un Pape, d’un Tillemont, d’un Ruynart, d’un Launoy, et surtout d’un Lambertini, c’est-à-dire Benoît XIV, et de cent autres critiques destinés à discerner, en matière ecclésiastique, le vrai…

Page 40

…du faux. Il suffit souvent du témoignage unanime de peu de personnes dignes de foi pour qu’on tienne pour vraie une Relique de ce genre, ou celle de quelque autre Saint (1) ; et ne serait-ce pas davantage le cas lorsqu’il s’agit du sentiment constant de nombreux peuples, conduits toujours par des personnages d’un jugement très sûr, et bien éloignés de se laisser entraîner par de vaines opinions étrangères ? Je dis donc avec toute certitude que le culte rendu constamment par les peuples à notre très sainte Relique est une preuve convaincante de sa vérité.

 (1) À Mondovì, par exemple, on reconnaît comme appartenant à Saint Pie V un très ancien témoignage des seuls chanoines de la cathédrale. À Cagliari, en Sardaigne, on n’hésite pas, sur la tradition populaire, à admettre comme ancienne prison du saint martyr Éphèse une grotte située hors de la ville.

Page 41

COMMENTAIRE IV

Un quatrième argument de l’authenticité de la Sainte Sindone peut à juste titre être tiré des témoignages de non peu d’auteurs, bien qu’appartenant à ces derniers siècles.

I.
Si, en matière d’événements patrimoniaux, la déposition des auteurs étrangers a plus de valeur que celle des nationaux, attendu que ceux-ci sont en général réputés mieux instruits ; lorsqu’il s’agit toutefois de prouver l’authenticité d’une relique vénérée dans un pays, par crainte que la dévotion à son égard n’altère quelque peu les preuves de sa vérité, on préfère les étrangers, s’il s’en trouve, et on examine leur avis. C’est pour cette raison que nous trouvons chez Lambertini, cité par Cavalieri (1), que la sacrée Congrégation, par une réponse du 13 juillet 1709, n’a pas voulu reconnaître comme authentiques deux reliques, à savoir une mitre, qu’on disait appartenir à Saint Pie V, et un vêtement de Saint Félix de Cantalice, parce que les témoignages…

 (1) Commentaria in authentica S. R. C. decreta, tome I, chap. IV, De Reliquiis Sanctorum.

Page 42

…bien qu’assez religieux et exacts, étaient particulièrement dévots envers ces Saints, et que l’un d’eux était en outre étroitement apparenté au prélat Souverain Pontife : responsum fuit non constare de identitate, nec esse ad publicam venerationem exponendas. Laissons donc de côté l’autorité de Pingone, de Majolo, de Solaro, de Vigo, de Avondo, et de tant d’autres auteurs nationaux, chez lesquels on trouve la reconnaissance de l’authenticité de notre Relique ; passons aussi sous silence certains auteurs étrangers qui, bien que non sujets aux Ducs de Savoie, avaient néanmoins avec eux des relations particulières, comme Bonafamiglia, Paleotti, Adorno, et d’autres encore cités ; omettons enfin Baronio avec son continuateur Spondano, et ceux qui suivent littéralement ledit Pingone, dont l’autorité, par conséquent, ne vaut pas plus que celle de cet auteur ; et voyons ce qu’en pensent les autres, qui ne peuvent en aucune manière être soupçonnés de partialité, ou même simplement de répétition des opinions d’autrui.

II.
Monseigneur Solaro, en traitant cet argument (1), mentionne quatre auteurs de la Compagnie de Jésus, à savoir les Pères Alphonse Salmeron, Giacomo Gretsero, Matteo Radero, Gabriele Vasquez, écrivains de très grande autorité et extrêmement versés dans les matières théologiques. Parmi eux, Salmeron, bien qu’informé de l’intégrité de notre Sindone (1), et la supposant stablement vénérée à Nice maritime après avoir été transportée de Chambéry, ne doute pourtant pas de la reconnaître pour celle-là même qui fut achetée par Joseph d’Arimathie pour envelopper le corps du Seigneur : Sindon etiam munda, qua fuit sepelendus Dominus, et involvendus a Josepho ab Arimathia, quae etiam hodie Nicaeae ostenditur, reliquit integram Christi figuram etc.

 (1) Sindon. Evang., livre I, chap. XI, page 97.

Page 43

Gretsero, dans son savant traité de la Croix, après avoir réfuté certaines difficultés de Calvin contre le voile de Véronique, indique que par les mêmes raisons on prouvait la vérité de notre Relique ; il la reconnaît comme la Sindone pure achetée par Joseph d’Arimathie, et rapporte qu’elle est la même qui est vénérée et conservée dans l’Église de Turin : iisdem argumentis oppugnat Calvinus Sindonem, in qua corpus Domini in sepulcro fuit involutum, quamque in Ecclesia Taurinensi pie coli, et custodiri dicimus (2).

Radero, en expliquant ce qu’il avait rapporté au sujet d’une image du Sauveur non faite de main d’homme, vénérée chez les Grecs, et dont nous avons parlé au premier livre (3), mentionne trois de ces images, et parmi elles affirme être celle qui est vénérée dans notre cité ; et il avertit : adverte lector… imagines Christi tres fuisse, unam Veronicae, alteram Linteis Christi sepulchralibus impressam, quam Taurinensis Ecclesia servabat religiosissime colit, tertiam Edessae a Leocapeno Constantinopolim translatam.

Vasquez, pour sa part, reconnaît également la vérité de notre Sindone, et l’image du corps du Sauveur qu’elle a laissée imprimée sur elle : Taurini magna cum veneratione servatur, et nec cum minori religione colitur Sindon, qua Christus in sepulcro fuit involutus, cui impressam reliquit sui corporis figuram.

III.
Qu’on n’objecte pas que le but de ces auteurs n’était pas de traiter ex professo, comme on dit, de la vérité de notre Sindone, et qu’ils l’admettaient seulement incidemment…

 (2) Tome I, livre I, De cruce, chap. XXVII.
(3) Opus Sacrum, Viridarium sanctorum, page 267.

Page 44

…sepulcro involutum fuit, quamque in Ecclesia Taurinensi pie coli, et custodiri dicimus (1). Radero, en expliquant ce qu’il avait rapporté au sujet d’une image du Sauveur non faite de main d’homme, vénérée chez les Grecs, et dont nous avons parlé au premier livre (3), mentionne trois de ces images, et parmi elles affirme être celle qui est vénérée dans notre cité ; et il avertit : adverte lector… imagines Christi tres fuisse, unam Veronicae, alteram Linteis Christi sepulchralibus impressam, quam Taurinensis Ecclesia servabat religiosissime colit, tertiam Edessae a Leocapeno Constantinopolim translatam.

Vasquez, pour sa part, reconnaît également la vérité de notre Sindone, et l’image du corps du Sauveur qu’elle a laissée imprimée sur elle : Taurini magna cum veneratione servatur, et nec cum minori religione colitur Sindon, qua Christus in sepulcro fuit involutus, cui impressam reliquit sui corporis figuram.

III.
Qu’on n’objecte pas que le but de ces auteurs n’était pas de traiter expressément, comme on dit, de la vérité de notre Sindone, et que, l’admettant…

 (1) Tome I, livre I, De cruce, chap. XXVII.
(3) Tome II, livre I, commentaire IV, page 85.
(4) Tome I, dispute 103, chap. I, De imagine Christi.

Page 45

…des religieux de leur propre Ordre demeurant dans les États de la Royale Maison de Savoie, ceux-ci admettent eux aussi avoir examiné si le Saint Linceul était réellement celui acheté par Joseph d’Arimathie ; mais comme ces auteurs s’appliquaient pour la plupart à traiter des matières théologiques, dogmatiques et morales contre les erreurs de leur siècle, ils ne se souciaient pas tant de s’attarder sur des explications secondaires que de définir des points de doctrine dont dépendait la décision de ce qui relevait du dogme et de la morale chrétienne ; on voit cependant qu’ils n’étaient pas disposés à admettre sans examen les opinions d’autrui, comme certains voudraient le faire croire, même en des matières ne touchant ni la foi ni les mœurs. On en trouve, pour ainsi dire, d’innombrables exemples, et notamment chez les auteurs cités, tels que Fronton Duceo, Érberto Rosweido, Giacomo Sirmondo, Denis Petau, et chez cent autres lettrés jésuites.

IV.
Il est aussi certain que, pour préserver l’union et la concorde si nécessaires au bon succès de leur ministère, ils ne s’opposaient pas à l’avis de leurs confrères ; bien au contraire, ils le confirmaient souvent par de nouveaux arguments, si celui-ci était plus conforme à la vérité ; mais s’ils rencontraient le contraire, ils entreprenaient de le réfuter ; et pour le reste, lorsqu’il s’agissait de questions indifférentes, ils les laissaient dans le silence afin de ne pas les rendre davantage publiques par d’autres écrits, observant toujours comme règle le célèbre principe souvent répété : in necessariis unitas, in dubiis libertas, in omnibus charitas.

Page 46

Si donc, d’après les auteurs sages susmentionnés et d’après toute leur Société religieuse, on a toujours reconnu pour vraie notre Sainte Relique, ce n’est pas parce qu’on l’aurait reconnue comme telle à l’exclusion de toute autre ; manquent-ils peut-être d’autres écrivains de tout premier ordre, qui ne l’aient pas reconnue pour authentique et digne par conséquent de toute la vénération ? Mais ceux-ci sont en très grand nombre ; d’où il suit que seuls quelques-uns s’y sont trompés, et par exception.

V.
Le très érudit Francesco Collio, dans sa célèbre œuvre De sanguine Christi, s’exprime ainsi à ce sujet (1) :
« Méditer, dis-je, la Sainte Sindone, dans laquelle le corps de notre Sauveur demeura trois jours au sépulcre, laquelle se trouve maintenant chez le Duc de Savoie, et sur laquelle les parties du sang du Seigneur sont demeurées sur la même étoffe ; car le sang dépeint clairement sur elle l’effigie de tout le corps du Christ… »
Considère, par la grâce de la Sainte Sindone, que si tout le corps de notre Sauveur demeura au sépulcre durant les trois jours, et s’il est fort vraisemblable d’admettre que le sang y soit resté en partie, puisqu’il est clairement…

 (1) Livre V, dispute VIII, chap. II.

Page 47

…peint sur celle-ci, et que s’y manifeste l’image de tout le corps de Jésus-Christ.

De la même manière écrit le P. Tornelli dans son célèbre ouvrage intitulé Annales mundi, dont il fit une quatrième édition à Anvers en deux volumes in-folio (1) :
« La Sainte Sindone, que l’on conserve à Turin avec une grande piété, retient encore maintenant les vestiges du corps et les cicatrices du Christ imprimées sur elle » ;
« La Sainte Sindone, conservée à Turin avec une grande dévotion, garde encore aujourd’hui miraculeusement imprimés les signes du corps et des plaies de Jésus-Christ ».

L’auteur Cottensio, également pieux, admet lui aussi la vérité de notre Relique, en disant (2) :
« Le Christ a imprimé sa propre image sur trois linges : le premier à Véronique, le second sur les linges sépulcraux, qui se conservent à Turin, sur lesquels tout le corps du Christ, avec ses plaies, fut exprimé ; le troisième sur le suaire dans lequel il fut enveloppé durant le triduum de sa mort ».

Ainsi le Cavalieri susmentionné est très exact sur ces points.

 (1) Tome II, page 682.
(2) Theologia mentis et cordis, livre X, De Deo conversante, distinction I, chap. II.

Page 48

En matière de ce genre, après avoir dit (1) que certaines insignes Reliques, pour être réputées dignes d’un culte particulier, ne sont pas seulement vénérées en un lieu donné, mais dans toute une province ou dans tout un royaume, il donne pour exemple notre Sindone, laquelle, en raison de sa sainteté particulière, est honorée par la Messe et l’Office dans tous les États du Roi de Sardaigne : ista Reliquia reputatur digna peculiari cultu… hinc in tota ditione Regis Sardiniae agitur de Sacra Sindone, quae Taurini asservatur.

VI.
Mais que dire, objectera-t-on, des témoignages de ces auteurs et d’autres semblables concernant la vérité de la Sainte Sindone ? Ce sont des auteurs récents, écrivant mille, et même plus de mille ans après la Résurrection de Jésus-Christ ; ils ne s’appuient donc pas sur des témoins oculaires, ni sur des écrivains véridiques des premiers siècles de l’Église, quels que soient ceux auxquels on peut se fier. Et certes, ils le méritent, et nous devons les estimer à leur juste valeur ; et premièrement, on ne peut nier qu’ils n’étaient pas des hommes tout à fait ignorants, mais au contraire d’une probité reconnue, très éloignés de toute vanité, de toute partialité, et de tout jugement léger ; ils étaient donc intérieurement persuadés de la vérité des propositions qu’ils avançaient ; et s’ils l’étaient, il s’ensuit qu’ils ressentaient la force des…

Page 49

…arguments par lesquels on pouvait prouver cette authenticité, et qu’ils n’admettaient pas à la légère la vérité de notre Sainte Relique, laquelle a de solides raisons d’être reconnue bien éloignée de toute imposture et de toute doctrine suspecte. Le même motif a toujours eu tant de force, à toute époque, sur l’esprit de nombreuses personnes, qu’il les a portées à admettre sans opposition ce qu’on leur proposait de croire ; et pourquoi n’aurait-il pas aujourd’hui la même force pour nous amener à reconnaître l’authenticité de la Sainte Sindone, admise par un si grand nombre de savants lettrés, et plus encore ?

VII.
Cette raison, répondent nos adversaires, n’est pas valable dans le cas présent, car il s’agit ici d’auteurs récents, comme on l’a dit peu auparavant, qui ne confirment pas leur sentiment par l’autorité d’écrivains anciens, ni par des monuments originaux ; et par conséquent l’observation de Fleury (1), selon laquelle il soupçonne qu’on a trop facilement prêté foi aux rumeurs du peuple, doit être admise. Je le concède, quant au temps où la Chrétienté commença à posséder le Règne vénéré, sans même s’appuyer sur l’autorité de quelques écrivains des premiers siècles, ou sur d’autres monuments anciens ; mais pour cela il ne cesse pas d’accorder un grand poids à leur autorité, puisqu’en second lieu il est certain que, dans le vaste champ des antiquités ecclésiastiques, ils n’ont rien…

 (1) Préface à l’Histoire ecclésiastique, n° 3.

PAGE 50

…trouvé, qui pût les détourner de leur pieuse croyance, ou les rendre perplexes et dubitatifs ; autrement ils n’auraient pas reconnu avec tant de franchise la vérité de la Sainte Relique. Tardivement, ou plutôt trop tard, on trouve chez les lettrés quelque argument propre à réfuter les vaines opinions ; et cependant celles-ci ne furent donc réfutées qu’après un siècle de ce côté-là ?

VIII.
Les auteurs cités, et beaucoup d’autres que l’on pourrait citer, comme le Saldini (1), passèrent leur vie à étudier les matières théologiques et ecclésiastiques, et consultèrent tous les livres qu’ils purent relativement aux mêmes sujets ; ainsi le prélat Grester dit à propos d’Aubert Mire dans la Natalis Alexandri (2), que celui-ci s’était épuisé à lire les livres de toutes les bibliothèques : toutes les bibliothèques épuisées par la lecture.
Radero laissa écrit au sujet de son coreligionnaire Matteo del Rio, que, bien qu’il pût avec raison dire avoir lu un très grand nombre de livres, il en lut cependant bien davantage qu’il ne laissa connaître, au point qu’il en ignorait parfois le titre et l’impression (3) ; or tous ces auteurs, dans leurs recherches, ne trouvèrent aucun document où la Sainte Suaire fût mentionnée avec clarté, ni même n’en découvrirent aucun qui pût être de…

(1) Histoire de la Sainte Famille.
(2) Natalis Alexandri, Histoire ecclésiastique, supplément, discours IX sur les écrivains ecclésiastiques des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles.
(3) Radero, Préface au commentaire sur Marcello, cité par Solaro.

PAGE 51

…obstacle à la vérité ; au contraire, ils la virent indiquée par hasard de manière générale dans les œuvres de saint Jean Damascène, et dans d’autres monuments rapportés au premier livre de cet ouvrage, quel qu’il soit. On conclura donc qu’il y aurait abus de l’art critique si l’on refusait d’admettre le témoignage de ces écrivains parce qu’ils sont récents, et si l’on ne reconnaissait pas sur leur autorité l’authenticité de notre très saint Linceul.

Page 34

…ne fût pas suspendue l’exposition publique (1). Les contradictions introduites devaient certes rendre pour le moins douteuse l’authenticité et diminuer l’estime dans l’esprit des fidèles ; mais il se produisit tout le contraire : on tint toujours davantage pour vraie la Suaire de Notre Seigneur Jésus-Christ, et pour telle précisément qu’elle fut achetée par Joseph d’Arimathie pour envelopper le très saint corps, et c’est ainsi qu’on la vénéra de tous, bien qu’elle ne fût pas exposée publiquement.

IV.
Il est certes vrai, comme le rapporte Chifflet, que la vénération envers cette même relique diminua sensiblement à la suite des contradictions évoquées : his ita constitutis sensim minui coepit religio erga sacrum linteum (2) ; mais il ajoute aussitôt après que les habitants de Troyes la considéraient comme un linge peint : pro panno depicta habita (3), et que pour cette raison on lui refusa les honneurs dus : indigni erant Trecenses divino dono, cui fidem, cultumque omnem derogaverant (4) ; ce qui, pour concilier ces faits avec ce qui a été dit, s’explique par les efforts des chanoines de Lirey pour récupérer la Très Sainte-Suaire, et par l’amère affliction de tout le diocèse de Troyes causée par la privation…

 (1) Voir tome I, livre III, commentaire IX, page 286.
(2) De linteis, page 102.
(3) Ibid., page 119.
(4) Ibid., page 103.

Page 35

…de celle-ci ? Se seraient-ils jamais tant employés au rachat de la très sainte Relique, et les écrivains auraient-ils jamais déploré dans leurs écrits le sort malheureux de ladite Diocèse pour avoir perdu un si précieux monument de la Passion et de la mort du Sauveur, si, au temps où elle se trouvait dans la province de Champagne, c’est-à-dire durant l’espace de soixante-quatre ans, elle n’avait pas été regardée comme Relique authentique et vénérée par tous les fidèles de ces contrées ?

V.
La vénération qui lui fut rendue ensuite en Bourgogne pendant trente-quatre ans, jusqu’en 1462, c’est-à-dire cent seize ans encore avant la susdite Bulle de Pie V, fournit une preuve assez convaincante de la vérité de cette Relique et du culte même qui lui était rendu, puisque celui-ci était rendu à la même époque en Champagne. Si les précédentes altercations entre les Évêques de Troyes et la Collégiale de Lirey avaient porté non seulement sur le temps et le lieu de l’exposition publique de cette Relique, mais aussi sur son authenticité, les voisins bourguignons se seraient-ils jamais empressés avec tant de ferveur à la vénérer, comme ils le faisaient chaque fois qu’elle était exposée à l’adoration publique ? Ils ne pouvaient certes ignorer lesdites altercations, raison pour laquelle on suspendit à Lirey l’exposition solennelle ; et si beaucoup les avaient ignorées…

 (1) Voir tome I, livre IV, commentaire II, page 332.

Page 36

…elles devaient certainement être bien connues des ecclésiastiques, sous les yeux desquels accourait à Saint-Hippolyte toute cette vénération ; et ils auraient, hors de tout doute, réclamé, et empêché tout culte illégitime ; car si, en vérité, à ces temps-là et dans ces régions en particulier, on négligeait généralement l’étude des saints canons, il ne manquait cependant pas à Besançon, à Dole, à Dijon, à Chalon, et dans les autres localités voisines, de savants ecclésiastiques et de zélateurs de l’honneur de l’Église, et surtout dans la célèbre Abbaye de Clairvaux, lesquels, à l’occasion notamment du concile de Constance, étant parfaitement instruits des règles ecclésiastiques, auraient fait un devoir précis d’avertir les peuples de Bourgogne, ou plutôt leurs curés respectifs, que, faute de certitude sur l’authenticité de la Relique, et celle-ci n’étant donc pas en Champagne reconnue comme objet de culte public, ils ne devaient lui rendre aucune adoration avant que cela ne fût permis par ceux à qui appartenait le droit d’en décider. S’ils ne s’y opposèrent d’aucune manière, quel autre motif peut-il y avoir, sinon parce qu’elle avait déjà été publiquement vénérée en Champagne durant les années susdites, et qu’il n’existait alors aucun doute général sur la vérité de la Sainte Relique ?

VI.
Qu’on ne suppose donc pas que, dans ladite…

Page 37

…province de France, la vénération tant publique que privée ait été réellement interdite ou suspendue ; qu’on réfléchisse plutôt que les efforts des chanoines de Lirey pour récupérer la Sainte Relique allèrent jusqu’au point d’intimer l’excommunication à la Comtesse Marguerite de Charny pour l’avoir remise aux Ducs de Savoie : Lireyenses graviter commoti queruntur injuriam, ac in Margaretae caput anathematis fulmina evocant (1) ; on connaît aussi les plaintes des habitants de Troyes pour avoir été privés d’un tel trésor, et du dommage qui en résulta non seulement pour la Collégiale de Lirey, mais pour tout le diocèse de Troyes, comme l’exprime Nicolas Desquerrois dans son livre La Sainteté chrétienne ; et que faut-il donc en conclure ? Il n’est pas possible de ne pas en inférer que, si par aventure on avait douté en Champagne, dès les premiers temps, de la vérité de la Relique, une fois les preuves examinées par la suite, aucun doute n’en subsista, et que par conséquent persévérer dans ce doute serait se montrer dépourvu de tout critère sain.

VII.
Il conviendrait aussi de ne tenir aucun compte de la tradition des fidèles maintenue depuis ces premiers temps sans aucune altération sous les yeux mêmes des personnages les plus respectables de la religion, prêtres, évêques, souverains pontifes ; tradition…

 (1) De linteis, page 111.

Page 38

…qui n’a cessé de croître en passant de la Champagne à la Bourgogne, de la Bourgogne à la Savoie, de la Savoie au Piémont, et en général s’est répandue dans toute l’Italie, l’Allemagne, la France et l’Espagne, sans que les oppositions multiples des hérétiques, ou les doutes de plusieurs voyageurs, qui expriment dans leurs écrits au moins des soupçons quant à la vérité de la Sainte Relique, aient jamais pu affaiblir cette croyance, comme on l’a dit dans la préface de cet ouvrage.

VIII.
Il est certes vrai que, ne se trouvant pas dans la Chapelle Royale du Très Saint Suaire l’ancien nombre de célébrants et d’administrateurs des sacrements, on ne voit pas, comme dans les temps anciens, un concours aussi nombreux à l’adoration de la Sainte Relique ; mais on observe aussi que cela ne peut être en quelque manière une preuve de diminution de la foi, comme c’est le cas lorsqu’on l’expose publiquement les jours de fête, ou même lorsqu’on la montre en privé pour satisfaire à la dévotion de certaines personnes distinguées ; et cela ne serait-il pas un signe évident que la croyance en la vérité de la Sainte Relique se maintient aujourd’hui encore vive et constante chez tous ? Et comment aurait-elle pu s’introduire et se conserver intacte pendant le cours de cinq cents ans jusqu’à nous, sans aucune contradiction de la part des catholiques, si elle n’avait pas reposé sur de solides fondements ?

IX.
Je sais bien que les traces et indices de cette tradition ne se rencontrent pas avant 1353 ; mais quelle est donc cette Relique…

Page 39

…qui, ayant été vénérée avec grande solennité et constamment par les fidèles pendant l’espace susdit de cinq cents ans, aurait vu reconnaître à la fin sa fausseté ? A-t-on jamais jugé fausse la couronne d’épines de Notre Seigneur vénérée à Paris avant que Saint Louis en fît l’acquisition ? On voit bien dans les histoires ecclésiastiques que, depuis peu seulement, et pour un espace de temps fort court, celle-ci fut tenue pour authentique, sans qu’on sache qu’elle ait jamais été rappelée à l’examen de son authenticité par un sérieux débat ; on trouve encore que l’on a vénéré sous le nom d’un saint, comme Saint Denys l’Aréopagite, une relique appartenant à un autre saint du même nom ; mais je n’ai trouvé nulle part, ou du moins je ne l’ai pas trouvé dans les annales de l’Église de Baronio, ou de L’Orsi, ou de Fleury, ou de Noël Alexandre, ou de Bérulle-Bercastel, ou d’autres auteurs, une Relique de la nature de la nôtre, vénérée avec tant d’affection, dont on ait eu certitude jusqu’à nos jours pendant l’espace de cinq siècles, non par peu de personnes, mais par des nations entières, et dont on ait enfin reconnu la fausseté. N’aurait-on pas eu tant de temps pour découvrir l’erreur, surtout après qu’elle fut soumise à l’examen d’un Pape, d’un Tillemont, d’un Ruynart, d’un Launoy, et surtout d’un Lambertini, c’est-à-dire Benoît XIV, et de cent autres critiques destinés à discerner, en matière ecclésiastique, le vrai…

Page 40

…du faux. Il suffit souvent du témoignage unanime de peu de personnes dignes de foi pour qu’on tienne pour vraie une Relique de ce genre, ou celle de quelque autre Saint (1) ; et ne serait-ce pas davantage le cas lorsqu’il s’agit du sentiment constant de nombreux peuples, conduits toujours par des personnages d’un jugement très sûr, et bien éloignés de se laisser entraîner par de vaines opinions étrangères ? Je dis donc avec toute certitude que le culte rendu constamment par les peuples à notre très sainte Relique est une preuve convaincante de sa vérité.

 (1) À Mondovì, par exemple, on reconnaît comme appartenant à Saint Pie V un très ancien témoignage des seuls chanoines de la cathédrale. À Cagliari, en Sardaigne, on n’hésite pas, sur la tradition populaire, à admettre comme ancienne prison du saint martyr Éphèse une grotte située hors de la ville.

Page 41

COMMENTAIRE IV

Un quatrième argument de l’authenticité de la Sainte Sindone peut à juste titre être tiré des témoignages de non peu d’auteurs, bien qu’appartenant à ces derniers siècles.

I.
Si, en matière d’événements patrimoniaux, la déposition des auteurs étrangers a plus de valeur que celle des nationaux, attendu que ceux-ci sont en général réputés mieux instruits ; lorsqu’il s’agit toutefois de prouver l’authenticité d’une relique vénérée dans un pays, par crainte que la dévotion à son égard n’altère quelque peu les preuves de sa vérité, on préfère les étrangers, s’il s’en trouve, et on examine leur avis. C’est pour cette raison que nous trouvons chez Lambertini, cité par Cavalieri (1), que la sacrée Congrégation, par une réponse du 13 juillet 1709, n’a pas voulu reconnaître comme authentiques deux reliques, à savoir une mitre, qu’on disait appartenir à Saint Pie V, et un vêtement de Saint Félix de Cantalice, parce que les témoignages…

 (1) Commentaria in authentica S. R. C. decreta, tome I, chap. IV, De Reliquiis Sanctorum.

Page 42

…bien qu’assez religieux et exacts, étaient particulièrement dévots envers ces Saints, et que l’un d’eux était en outre étroitement apparenté au prélat Souverain Pontife : responsum fuit non constare de identitate, nec esse ad publicam venerationem exponendas. Laissons donc de côté l’autorité de Pingone, de Majolo, de Solaro, de Vigo, de Avondo, et de tant d’autres auteurs nationaux, chez lesquels on trouve la reconnaissance de l’authenticité de notre Relique ; passons aussi sous silence certains auteurs étrangers qui, bien que non sujets aux Ducs de Savoie, avaient néanmoins avec eux des relations particulières, comme Bonafamiglia, Paleotti, Adorno, et d’autres encore cités ; omettons enfin Baronio avec son continuateur Spondano, et ceux qui suivent littéralement ledit Pingone, dont l’autorité, par conséquent, ne vaut pas plus que celle de cet auteur ; et voyons ce qu’en pensent les autres, qui ne peuvent en aucune manière être soupçonnés de partialité, ou même simplement de répétition des opinions d’autrui.

II.
Monseigneur Solaro, en traitant cet argument (1), mentionne quatre auteurs de la Compagnie de Jésus, à savoir les Pères Alphonse Salmeron, Giacomo Gretsero, Matteo Radero, Gabriele Vasquez, écrivains de très grande autorité et extrêmement versés dans les matières théologiques. Parmi eux, Salmeron, bien qu’informé de l’intégrité de notre Sindone (1), et la supposant stablement vénérée à Nice maritime après avoir été transportée de Chambéry, ne doute pourtant pas de la reconnaître pour celle-là même qui fut achetée par Joseph d’Arimathie pour envelopper le corps du Seigneur : Sindon etiam munda, qua fuit sepelendus Dominus, et involvendus a Josepho ab Arimathia, quae etiam hodie Nicaeae ostenditur, reliquit integram Christi figuram etc.

 (1) Sindon. Evang., livre I, chap. XI, page 97.

Page 43

Gretsero, dans son savant traité de la Croix, après avoir réfuté certaines difficultés de Calvin contre le voile de Véronique, indique que par les mêmes raisons on prouvait la vérité de notre Relique ; il la reconnaît comme la Sindone pure achetée par Joseph d’Arimathie, et rapporte qu’elle est la même qui est vénérée et conservée dans l’Église de Turin : iisdem argumentis oppugnat Calvinus Sindonem, in qua corpus Domini in sepulcro fuit involutum, quamque in Ecclesia Taurinensi pie coli, et custodiri dicimus (2).

Radero, en expliquant ce qu’il avait rapporté au sujet d’une image du Sauveur non faite de main d’homme, vénérée chez les Grecs, et dont nous avons parlé au premier livre (3), mentionne trois de ces images, et parmi elles affirme être celle qui est vénérée dans notre cité ; et il avertit : adverte lector… imagines Christi tres fuisse, unam Veronicae, alteram Linteis Christi sepulchralibus impressam, quam Taurinensis Ecclesia servabat religiosissime colit, tertiam Edessae a Leocapeno Constantinopolim translatam.

Vasquez, pour sa part, reconnaît également la vérité de notre Sindone, et l’image du corps du Sauveur qu’elle a laissée imprimée sur elle : Taurini magna cum veneratione servatur, et nec cum minori religione colitur Sindon, qua Christus in sepulcro fuit involutus, cui impressam reliquit sui corporis figuram.

III.
Qu’on n’objecte pas que le but de ces auteurs n’était pas de traiter ex professo, comme on dit, de la vérité de notre Sindone, et qu’ils l’admettaient seulement incidemment…

 (2) Tome I, livre I, De cruce, chap. XXVII.
(3) Opus Sacrum, Viridarium sanctorum, page 267.

Page 44

…sepulcro involutum fuit, quamque in Ecclesia Taurinensi pie coli, et custodiri dicimus (1). Radero, en expliquant ce qu’il avait rapporté au sujet d’une image du Sauveur non faite de main d’homme, vénérée chez les Grecs, et dont nous avons parlé au premier livre (3), mentionne trois de ces images, et parmi elles affirme être celle qui est vénérée dans notre cité ; et il avertit : adverte lector… imagines Christi tres fuisse, unam Veronicae, alteram Linteis Christi sepulchralibus impressam, quam Taurinensis Ecclesia servabat religiosissime colit, tertiam Edessae a Leocapeno Constantinopolim translatam.

Vasquez, pour sa part, reconnaît également la vérité de notre Sindone, et l’image du corps du Sauveur qu’elle a laissée imprimée sur elle : Taurini magna cum veneratione servatur, et nec cum minori religione colitur Sindon, qua Christus in sepulcro fuit involutus, cui impressam reliquit sui corporis figuram.

III.
Qu’on n’objecte pas que le but de ces auteurs n’était pas de traiter expressément, comme on dit, de la vérité de notre Sindone, et que, l’admettant…

 (1) Tome I, livre I, De cruce, chap. XXVII.
(3) Tome II, livre I, commentaire IV, page 85.
(4) Tome I, dispute 103, chap. I, De imagine Christi.

Page 45

…des religieux de leur propre Ordre demeurant dans les États de la Royale Maison de Savoie, ceux-ci admettent eux aussi avoir examiné si le Saint Linceul était réellement celui acheté par Joseph d’Arimathie ; mais comme ces auteurs s’appliquaient pour la plupart à traiter des matières théologiques, dogmatiques et morales contre les erreurs de leur siècle, ils ne se souciaient pas tant de s’attarder sur des explications secondaires que de définir des points de doctrine dont dépendait la décision de ce qui relevait du dogme et de la morale chrétienne ; on voit cependant qu’ils n’étaient pas disposés à admettre sans examen les opinions d’autrui, comme certains voudraient le faire croire, même en des matières ne touchant ni la foi ni les mœurs. On en trouve, pour ainsi dire, d’innombrables exemples, et notamment chez les auteurs cités, tels que Fronton Duceo, Érberto Rosweido, Giacomo Sirmondo, Denis Petau, et chez cent autres lettrés jésuites.

IV.
Il est aussi certain que, pour préserver l’union et la concorde si nécessaires au bon succès de leur ministère, ils ne s’opposaient pas à l’avis de leurs confrères ; bien au contraire, ils le confirmaient souvent par de nouveaux arguments, si celui-ci était plus conforme à la vérité ; mais s’ils rencontraient le contraire, ils entreprenaient de le réfuter ; et pour le reste, lorsqu’il s’agissait de questions indifférentes, ils les laissaient dans le silence afin de ne pas les rendre davantage publiques par d’autres écrits, observant toujours comme règle le célèbre principe souvent répété : in necessariis unitas, in dubiis libertas, in omnibus charitas.

Page 46

Si donc, d’après les auteurs sages susmentionnés et d’après toute leur Société religieuse, on a toujours reconnu pour vraie notre Sainte Relique, ce n’est pas parce qu’on l’aurait reconnue comme telle à l’exclusion de toute autre ; manquent-ils peut-être d’autres écrivains de tout premier ordre, qui ne l’aient pas reconnue pour authentique et digne par conséquent de toute la vénération ? Mais ceux-ci sont en très grand nombre ; d’où il suit que seuls quelques-uns s’y sont trompés, et par exception.

V.
Le très érudit Francesco Collio, dans sa célèbre œuvre De sanguine Christi, s’exprime ainsi à ce sujet (1) :
« Méditer, dis-je, la Sainte Sindone, dans laquelle le corps de notre Sauveur demeura trois jours au sépulcre, laquelle se trouve maintenant chez le Duc de Savoie, et sur laquelle les parties du sang du Seigneur sont demeurées sur la même étoffe ; car le sang dépeint clairement sur elle l’effigie de tout le corps du Christ… »
Considère, par la grâce de la Sainte Sindone, que si tout le corps de notre Sauveur demeura au sépulcre durant les trois jours, et s’il est fort vraisemblable d’admettre que le sang y soit resté en partie, puisqu’il est clairement…

 (1) Livre V, dispute VIII, chap. II.

Page 47

…peint sur celle-ci, et que s’y manifeste l’image de tout le corps de Jésus-Christ.

De la même manière écrit le P. Tornelli dans son célèbre ouvrage intitulé Annales mundi, dont il fit une quatrième édition à Anvers en deux volumes in-folio (1) :
« La Sainte Sindone, que l’on conserve à Turin avec une grande piété, retient encore maintenant les vestiges du corps et les cicatrices du Christ imprimées sur elle » ;
« La Sainte Sindone, conservée à Turin avec une grande dévotion, garde encore aujourd’hui miraculeusement imprimés les signes du corps et des plaies de Jésus-Christ ».

L’auteur Cottensio, également pieux, admet lui aussi la vérité de notre Relique, en disant (2) :
« Le Christ a imprimé sa propre image sur trois linges : le premier à Véronique, le second sur les linges sépulcraux, qui se conservent à Turin, sur lesquels tout le corps du Christ, avec ses plaies, fut exprimé ; le troisième sur le suaire dans lequel il fut enveloppé durant le triduum de sa mort ».

Ainsi le Cavalieri susmentionné est très exact sur ces points.

 (1) Tome II, page 682.
(2) Theologia mentis et cordis, livre X, De Deo conversante, distinction I, chap. II.

Page 48

En matière de ce genre, après avoir dit (1) que certaines insignes Reliques, pour être réputées dignes d’un culte particulier, ne sont pas seulement vénérées en un lieu donné, mais dans toute une province ou dans tout un royaume, il donne pour exemple notre Sindone, laquelle, en raison de sa sainteté particulière, est honorée par la Messe et l’Office dans tous les États du Roi de Sardaigne : ista Reliquia reputatur digna peculiari cultu… hinc in tota ditione Regis Sardiniae agitur de Sacra Sindone, quae Taurini asservatur.

VI.
Mais que dire, objectera-t-on, des témoignages de ces auteurs et d’autres semblables concernant la vérité de la Sainte Sindone ? Ce sont des auteurs récents, écrivant mille, et même plus de mille ans après la Résurrection de Jésus-Christ ; ils ne s’appuient donc pas sur des témoins oculaires, ni sur des écrivains véridiques des premiers siècles de l’Église, quels que soient ceux auxquels on peut se fier. Et certes, ils le méritent, et nous devons les estimer à leur juste valeur ; et premièrement, on ne peut nier qu’ils n’étaient pas des hommes tout à fait ignorants, mais au contraire d’une probité reconnue, très éloignés de toute vanité, de toute partialité, et de tout jugement léger ; ils étaient donc intérieurement persuadés de la vérité des propositions qu’ils avançaient ; et s’ils l’étaient, il s’ensuit qu’ils ressentaient la force des…

Page 49

…arguments par lesquels on pouvait prouver cette authenticité, et qu’ils n’admettaient pas à la légère la vérité de notre Sainte Relique, laquelle a de solides raisons d’être reconnue bien éloignée de toute imposture et de toute doctrine suspecte. Le même motif a toujours eu tant de force, à toute époque, sur l’esprit de nombreuses personnes, qu’il les a portées à admettre sans opposition ce qu’on leur proposait de croire ; et pourquoi n’aurait-il pas aujourd’hui la même force pour nous amener à reconnaître l’authenticité de la Sainte Sindone, admise par un si grand nombre de savants lettrés, et plus encore ?

VII.
Cette raison, répondent nos adversaires, n’est pas valable dans le cas présent, car il s’agit ici d’auteurs récents, comme on l’a dit peu auparavant, qui ne confirment pas leur sentiment par l’autorité d’écrivains anciens, ni par des monuments originaux ; et par conséquent l’observation de Fleury (1), selon laquelle il soupçonne qu’on a trop facilement prêté foi aux rumeurs du peuple, doit être admise. Je le concède, quant au temps où la Chrétienté commença à posséder le Règne vénéré, sans même s’appuyer sur l’autorité de quelques écrivains des premiers siècles, ou sur d’autres monuments anciens ; mais pour cela il ne cesse pas d’accorder un grand poids à leur autorité, puisqu’en second lieu il est certain que, dans le vaste champ des antiquités ecclésiastiques, ils n’ont rien…

 (1) Préface à l’Histoire ecclésiastique, n° 3.

PAGE 50

…trouvé, qui pût les détourner de leur pieuse croyance, ou les rendre perplexes et dubitatifs ; autrement ils n’auraient pas reconnu avec tant de franchise la vérité de la Sainte Relique. Tardivement, ou plutôt trop tard, on trouve chez les lettrés quelque argument propre à réfuter les vaines opinions ; et cependant celles-ci ne furent donc réfutées qu’après un siècle de ce côté-là ?

VIII.
Les auteurs cités, et beaucoup d’autres que l’on pourrait citer, comme le Saldini (1), passèrent leur vie à étudier les matières théologiques et ecclésiastiques, et consultèrent tous les livres qu’ils purent relativement aux mêmes sujets ; ainsi le prélat Grester dit à propos d’Aubert Mire dans la Natalis Alexandri (2), que celui-ci s’était épuisé à lire les livres de toutes les bibliothèques : toutes les bibliothèques épuisées par la lecture.
Radero laissa écrit au sujet de son coreligionnaire Matteo del Rio, que, bien qu’il pût avec raison dire avoir lu un très grand nombre de livres, il en lut cependant bien davantage qu’il ne laissa connaître, au point qu’il en ignorait parfois le titre et l’impression (3) ; or tous ces auteurs, dans leurs recherches, ne trouvèrent aucun document où la Sainte Suaire fût mentionnée avec clarté, ni même n’en découvrirent aucun qui pût être de…

(1) Histoire de la Sainte Famille.
(2) Natalis Alexandri, Histoire ecclésiastique, supplément, discours IX sur les écrivains ecclésiastiques des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles.
(3) Radero, Préface au commentaire sur Marcello, cité par Solaro.

PAGE 51

…obstacle à la vérité ; au contraire, ils la virent indiquée par hasard de manière générale dans les œuvres de saint Jean Damascène, et dans d’autres monuments rapportés au premier livre de cet ouvrage, quel qu’il soit. On conclura donc qu’il y aurait abus de l’art critique si l’on refusait d’admettre le témoignage de ces écrivains parce qu’ils sont récents, et si l’on ne reconnaissait pas sur leur autorité l’authenticité de notre très saint Linceul.

Page 34

…ne fût pas suspendue l’exposition publique (1). Les contradictions introduites devaient certes rendre pour le moins douteuse l’authenticité et diminuer l’estime dans l’esprit des fidèles ; mais il se produisit tout le contraire : on tint toujours davantage pour vraie la Suaire de Notre Seigneur Jésus-Christ, et pour telle précisément qu’elle fut achetée par Joseph d’Arimathie pour envelopper le très saint corps, et c’est ainsi qu’on la vénéra de tous, bien qu’elle ne fût pas exposée publiquement.

IV.
Il est certes vrai, comme le rapporte Chifflet, que la vénération envers cette même relique diminua sensiblement à la suite des contradictions évoquées : his ita constitutis sensim minui coepit religio erga sacrum linteum (2) ; mais il ajoute aussitôt après que les habitants de Troyes la considéraient comme un linge peint : pro panno depicta habita (3), et que pour cette raison on lui refusa les honneurs dus : indigni erant Trecenses divino dono, cui fidem, cultumque omnem derogaverant (4) ; ce qui, pour concilier ces faits avec ce qui a été dit, s’explique par les efforts des chanoines de Lirey pour récupérer la Très Sainte-Suaire, et par l’amère affliction de tout le diocèse de Troyes causée par la privation…

 (1) Voir tome I, livre III, commentaire IX, page 286.
(2) De linteis, page 102.
(3) Ibid., page 119.
(4) Ibid., page 103.

Page 35

…de celle-ci ? Se seraient-ils jamais tant employés au rachat de la très sainte Relique, et les écrivains auraient-ils jamais déploré dans leurs écrits le sort malheureux de ladite Diocèse pour avoir perdu un si précieux monument de la Passion et de la mort du Sauveur, si, au temps où elle se trouvait dans la province de Champagne, c’est-à-dire durant l’espace de soixante-quatre ans, elle n’avait pas été regardée comme Relique authentique et vénérée par tous les fidèles de ces contrées ?

V.
La vénération qui lui fut rendue ensuite en Bourgogne pendant trente-quatre ans, jusqu’en 1462, c’est-à-dire cent seize ans encore avant la susdite Bulle de Pie V, fournit une preuve assez convaincante de la vérité de cette Relique et du culte même qui lui était rendu, puisque celui-ci était rendu à la même époque en Champagne. Si les précédentes altercations entre les Évêques de Troyes et la Collégiale de Lirey avaient porté non seulement sur le temps et le lieu de l’exposition publique de cette Relique, mais aussi sur son authenticité, les voisins bourguignons se seraient-ils jamais empressés avec tant de ferveur à la vénérer, comme ils le faisaient chaque fois qu’elle était exposée à l’adoration publique ? Ils ne pouvaient certes ignorer lesdites altercations, raison pour laquelle on suspendit à Lirey l’exposition solennelle ; et si beaucoup les avaient ignorées…

 (1) Voir tome I, livre IV, commentaire II, page 332.

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…elles devaient certainement être bien connues des ecclésiastiques, sous les yeux desquels accourait à Saint-Hippolyte toute cette vénération ; et ils auraient, hors de tout doute, réclamé, et empêché tout culte illégitime ; car si, en vérité, à ces temps-là et dans ces régions en particulier, on négligeait généralement l’étude des saints canons, il ne manquait cependant pas à Besançon, à Dole, à Dijon, à Chalon, et dans les autres localités voisines, de savants ecclésiastiques et de zélateurs de l’honneur de l’Église, et surtout dans la célèbre Abbaye de Clairvaux, lesquels, à l’occasion notamment du concile de Constance, étant parfaitement instruits des règles ecclésiastiques, auraient fait un devoir précis d’avertir les peuples de Bourgogne, ou plutôt leurs curés respectifs, que, faute de certitude sur l’authenticité de la Relique, et celle-ci n’étant donc pas en Champagne reconnue comme objet de culte public, ils ne devaient lui rendre aucune adoration avant que cela ne fût permis par ceux à qui appartenait le droit d’en décider. S’ils ne s’y opposèrent d’aucune manière, quel autre motif peut-il y avoir, sinon parce qu’elle avait déjà été publiquement vénérée en Champagne durant les années susdites, et qu’il n’existait alors aucun doute général sur la vérité de la Sainte Relique ?

VI.
Qu’on ne suppose donc pas que, dans ladite…

Page 37

…province de France, la vénération tant publique que privée ait été réellement interdite ou suspendue ; qu’on réfléchisse plutôt que les efforts des chanoines de Lirey pour récupérer la Sainte Relique allèrent jusqu’au point d’intimer l’excommunication à la Comtesse Marguerite de Charny pour l’avoir remise aux Ducs de Savoie : Lireyenses graviter commoti queruntur injuriam, ac in Margaretae caput anathematis fulmina evocant (1) ; on connaît aussi les plaintes des habitants de Troyes pour avoir été privés d’un tel trésor, et du dommage qui en résulta non seulement pour la Collégiale de Lirey, mais pour tout le diocèse de Troyes, comme l’exprime Nicolas Desquerrois dans son livre La Sainteté chrétienne ; et que faut-il donc en conclure ? Il n’est pas possible de ne pas en inférer que, si par aventure on avait douté en Champagne, dès les premiers temps, de la vérité de la Relique, une fois les preuves examinées par la suite, aucun doute n’en subsista, et que par conséquent persévérer dans ce doute serait se montrer dépourvu de tout critère sain.

VII.
Il conviendrait aussi de ne tenir aucun compte de la tradition des fidèles maintenue depuis ces premiers temps sans aucune altération sous les yeux mêmes des personnages les plus respectables de la religion, prêtres, évêques, souverains pontifes ; tradition…

 (1) De linteis, page 111.

Page 38

…qui n’a cessé de croître en passant de la Champagne à la Bourgogne, de la Bourgogne à la Savoie, de la Savoie au Piémont, et en général s’est répandue dans toute l’Italie, l’Allemagne, la France et l’Espagne, sans que les oppositions multiples des hérétiques, ou les doutes de plusieurs voyageurs, qui expriment dans leurs écrits au moins des soupçons quant à la vérité de la Sainte Relique, aient jamais pu affaiblir cette croyance, comme on l’a dit dans la préface de cet ouvrage.

VIII.
Il est certes vrai que, ne se trouvant pas dans la Chapelle Royale du Très Saint Suaire l’ancien nombre de célébrants et d’administrateurs des sacrements, on ne voit pas, comme dans les temps anciens, un concours aussi nombreux à l’adoration de la Sainte Relique ; mais on observe aussi que cela ne peut être en quelque manière une preuve de diminution de la foi, comme c’est le cas lorsqu’on l’expose publiquement les jours de fête, ou même lorsqu’on la montre en privé pour satisfaire à la dévotion de certaines personnes distinguées ; et cela ne serait-il pas un signe évident que la croyance en la vérité de la Sainte Relique se maintient aujourd’hui encore vive et constante chez tous ? Et comment aurait-elle pu s’introduire et se conserver intacte pendant le cours de cinq cents ans jusqu’à nous, sans aucune contradiction de la part des catholiques, si elle n’avait pas reposé sur de solides fondements ?

IX.
Je sais bien que les traces et indices de cette tradition ne se rencontrent pas avant 1353 ; mais quelle est donc cette Relique…

Page 39

…qui, ayant été vénérée avec grande solennité et constamment par les fidèles pendant l’espace susdit de cinq cents ans, aurait vu reconnaître à la fin sa fausseté ? A-t-on jamais jugé fausse la couronne d’épines de Notre Seigneur vénérée à Paris avant que Saint Louis en fît l’acquisition ? On voit bien dans les histoires ecclésiastiques que, depuis peu seulement, et pour un espace de temps fort court, celle-ci fut tenue pour authentique, sans qu’on sache qu’elle ait jamais été rappelée à l’examen de son authenticité par un sérieux débat ; on trouve encore que l’on a vénéré sous le nom d’un saint, comme Saint Denys l’Aréopagite, une relique appartenant à un autre saint du même nom ; mais je n’ai trouvé nulle part, ou du moins je ne l’ai pas trouvé dans les annales de l’Église de Baronio, ou de L’Orsi, ou de Fleury, ou de Noël Alexandre, ou de Bérulle-Bercastel, ou d’autres auteurs, une Relique de la nature de la nôtre, vénérée avec tant d’affection, dont on ait eu certitude jusqu’à nos jours pendant l’espace de cinq siècles, non par peu de personnes, mais par des nations entières, et dont on ait enfin reconnu la fausseté. N’aurait-on pas eu tant de temps pour découvrir l’erreur, surtout après qu’elle fut soumise à l’examen d’un Pape, d’un Tillemont, d’un Ruynart, d’un Launoy, et surtout d’un Lambertini, c’est-à-dire Benoît XIV, et de cent autres critiques destinés à discerner, en matière ecclésiastique, le vrai…

Page 40

…du faux. Il suffit souvent du témoignage unanime de peu de personnes dignes de foi pour qu’on tienne pour vraie une Relique de ce genre, ou celle de quelque autre Saint (1) ; et ne serait-ce pas davantage le cas lorsqu’il s’agit du sentiment constant de nombreux peuples, conduits toujours par des personnages d’un jugement très sûr, et bien éloignés de se laisser entraîner par de vaines opinions étrangères ? Je dis donc avec toute certitude que le culte rendu constamment par les peuples à notre très sainte Relique est une preuve convaincante de sa vérité.

 (1) À Mondovì, par exemple, on reconnaît comme appartenant à Saint Pie V un très ancien témoignage des seuls chanoines de la cathédrale. À Cagliari, en Sardaigne, on n’hésite pas, sur la tradition populaire, à admettre comme ancienne prison du saint martyr Éphèse une grotte située hors de la ville.

Page 41

COMMENTAIRE IV

Un quatrième argument de l’authenticité de la Sainte Sindone peut à juste titre être tiré des témoignages de non peu d’auteurs, bien qu’appartenant à ces derniers siècles.

I.
Si, en matière d’événements patrimoniaux, la déposition des auteurs étrangers a plus de valeur que celle des nationaux, attendu que ceux-ci sont en général réputés mieux instruits ; lorsqu’il s’agit toutefois de prouver l’authenticité d’une relique vénérée dans un pays, par crainte que la dévotion à son égard n’altère quelque peu les preuves de sa vérité, on préfère les étrangers, s’il s’en trouve, et on examine leur avis. C’est pour cette raison que nous trouvons chez Lambertini, cité par Cavalieri (1), que la sacrée Congrégation, par une réponse du 13 juillet 1709, n’a pas voulu reconnaître comme authentiques deux reliques, à savoir une mitre, qu’on disait appartenir à Saint Pie V, et un vêtement de Saint Félix de Cantalice, parce que les témoignages…

 (1) Commentaria in authentica S. R. C. decreta, tome I, chap. IV, De Reliquiis Sanctorum.

Page 42

…bien qu’assez religieux et exacts, étaient particulièrement dévots envers ces Saints, et que l’un d’eux était en outre étroitement apparenté au prélat Souverain Pontife : responsum fuit non constare de identitate, nec esse ad publicam venerationem exponendas. Laissons donc de côté l’autorité de Pingone, de Majolo, de Solaro, de Vigo, de Avondo, et de tant d’autres auteurs nationaux, chez lesquels on trouve la reconnaissance de l’authenticité de notre Relique ; passons aussi sous silence certains auteurs étrangers qui, bien que non sujets aux Ducs de Savoie, avaient néanmoins avec eux des relations particulières, comme Bonafamiglia, Paleotti, Adorno, et d’autres encore cités ; omettons enfin Baronio avec son continuateur Spondano, et ceux qui suivent littéralement ledit Pingone, dont l’autorité, par conséquent, ne vaut pas plus que celle de cet auteur ; et voyons ce qu’en pensent les autres, qui ne peuvent en aucune manière être soupçonnés de partialité, ou même simplement de répétition des opinions d’autrui.

II.
Monseigneur Solaro, en traitant cet argument (1), mentionne quatre auteurs de la Compagnie de Jésus, à savoir les Pères Alphonse Salmeron, Giacomo Gretsero, Matteo Radero, Gabriele Vasquez, écrivains de très grande autorité et extrêmement versés dans les matières théologiques. Parmi eux, Salmeron, bien qu’informé de l’intégrité de notre Sindone (1), et la supposant stablement vénérée à Nice maritime après avoir été transportée de Chambéry, ne doute pourtant pas de la reconnaître pour celle-là même qui fut achetée par Joseph d’Arimathie pour envelopper le corps du Seigneur : Sindon etiam munda, qua fuit sepelendus Dominus, et involvendus a Josepho ab Arimathia, quae etiam hodie Nicaeae ostenditur, reliquit integram Christi figuram etc.

 (1) Sindon. Evang., livre I, chap. XI, page 97.

Page 43

Gretsero, dans son savant traité de la Croix, après avoir réfuté certaines difficultés de Calvin contre le voile de Véronique, indique que par les mêmes raisons on prouvait la vérité de notre Relique ; il la reconnaît comme la Sindone pure achetée par Joseph d’Arimathie, et rapporte qu’elle est la même qui est vénérée et conservée dans l’Église de Turin : iisdem argumentis oppugnat Calvinus Sindonem, in qua corpus Domini in sepulcro fuit involutum, quamque in Ecclesia Taurinensi pie coli, et custodiri dicimus (2).

Radero, en expliquant ce qu’il avait rapporté au sujet d’une image du Sauveur non faite de main d’homme, vénérée chez les Grecs, et dont nous avons parlé au premier livre (3), mentionne trois de ces images, et parmi elles affirme être celle qui est vénérée dans notre cité ; et il avertit : adverte lector… imagines Christi tres fuisse, unam Veronicae, alteram Linteis Christi sepulchralibus impressam, quam Taurinensis Ecclesia servabat religiosissime colit, tertiam Edessae a Leocapeno Constantinopolim translatam.

Vasquez, pour sa part, reconnaît également la vérité de notre Sindone, et l’image du corps du Sauveur qu’elle a laissée imprimée sur elle : Taurini magna cum veneratione servatur, et nec cum minori religione colitur Sindon, qua Christus in sepulcro fuit involutus, cui impressam reliquit sui corporis figuram.

III.
Qu’on n’objecte pas que le but de ces auteurs n’était pas de traiter ex professo, comme on dit, de la vérité de notre Sindone, et qu’ils l’admettaient seulement incidemment…

 (2) Tome I, livre I, De cruce, chap. XXVII.
(3) Opus Sacrum, Viridarium sanctorum, page 267.

Page 44

…sepulcro involutum fuit, quamque in Ecclesia Taurinensi pie coli, et custodiri dicimus (1). Radero, en expliquant ce qu’il avait rapporté au sujet d’une image du Sauveur non faite de main d’homme, vénérée chez les Grecs, et dont nous avons parlé au premier livre (3), mentionne trois de ces images, et parmi elles affirme être celle qui est vénérée dans notre cité ; et il avertit : adverte lector… imagines Christi tres fuisse, unam Veronicae, alteram Linteis Christi sepulchralibus impressam, quam Taurinensis Ecclesia servabat religiosissime colit, tertiam Edessae a Leocapeno Constantinopolim translatam.

Vasquez, pour sa part, reconnaît également la vérité de notre Sindone, et l’image du corps du Sauveur qu’elle a laissée imprimée sur elle : Taurini magna cum veneratione servatur, et nec cum minori religione colitur Sindon, qua Christus in sepulcro fuit involutus, cui impressam reliquit sui corporis figuram.

III.
Qu’on n’objecte pas que le but de ces auteurs n’était pas de traiter expressément, comme on dit, de la vérité de notre Sindone, et que, l’admettant…

 (1) Tome I, livre I, De cruce, chap. XXVII.
(3) Tome II, livre I, commentaire IV, page 85.
(4) Tome I, dispute 103, chap. I, De imagine Christi.

Page 45

…des religieux de leur propre Ordre demeurant dans les États de la Royale Maison de Savoie, ceux-ci admettent eux aussi avoir examiné si le Saint Linceul était réellement celui acheté par Joseph d’Arimathie ; mais comme ces auteurs s’appliquaient pour la plupart à traiter des matières théologiques, dogmatiques et morales contre les erreurs de leur siècle, ils ne se souciaient pas tant de s’attarder sur des explications secondaires que de définir des points de doctrine dont dépendait la décision de ce qui relevait du dogme et de la morale chrétienne ; on voit cependant qu’ils n’étaient pas disposés à admettre sans examen les opinions d’autrui, comme certains voudraient le faire croire, même en des matières ne touchant ni la foi ni les mœurs. On en trouve, pour ainsi dire, d’innombrables exemples, et notamment chez les auteurs cités, tels que Fronton Duceo, Érberto Rosweido, Giacomo Sirmondo, Denis Petau, et chez cent autres lettrés jésuites.

IV.
Il est aussi certain que, pour préserver l’union et la concorde si nécessaires au bon succès de leur ministère, ils ne s’opposaient pas à l’avis de leurs confrères ; bien au contraire, ils le confirmaient souvent par de nouveaux arguments, si celui-ci était plus conforme à la vérité ; mais s’ils rencontraient le contraire, ils entreprenaient de le réfuter ; et pour le reste, lorsqu’il s’agissait de questions indifférentes, ils les laissaient dans le silence afin de ne pas les rendre davantage publiques par d’autres écrits, observant toujours comme règle le célèbre principe souvent répété : in necessariis unitas, in dubiis libertas, in omnibus charitas.

Page 46

Si donc, d’après les auteurs sages susmentionnés et d’après toute leur Société religieuse, on a toujours reconnu pour vraie notre Sainte Relique, ce n’est pas parce qu’on l’aurait reconnue comme telle à l’exclusion de toute autre ; manquent-ils peut-être d’autres écrivains de tout premier ordre, qui ne l’aient pas reconnue pour authentique et digne par conséquent de toute la vénération ? Mais ceux-ci sont en très grand nombre ; d’où il suit que seuls quelques-uns s’y sont trompés, et par exception.

V.
Le très érudit Francesco Collio, dans sa célèbre œuvre De sanguine Christi, s’exprime ainsi à ce sujet (1) :
« Méditer, dis-je, la Sainte Sindone, dans laquelle le corps de notre Sauveur demeura trois jours au sépulcre, laquelle se trouve maintenant chez le Duc de Savoie, et sur laquelle les parties du sang du Seigneur sont demeurées sur la même étoffe ; car le sang dépeint clairement sur elle l’effigie de tout le corps du Christ… »
Considère, par la grâce de la Sainte Sindone, que si tout le corps de notre Sauveur demeura au sépulcre durant les trois jours, et s’il est fort vraisemblable d’admettre que le sang y soit resté en partie, puisqu’il est clairement…

 (1) Livre V, dispute VIII, chap. II.

Page 47

…peint sur celle-ci, et que s’y manifeste l’image de tout le corps de Jésus-Christ.

De la même manière écrit le P. Tornelli dans son célèbre ouvrage intitulé Annales mundi, dont il fit une quatrième édition à Anvers en deux volumes in-folio (1) :
« La Sainte Sindone, que l’on conserve à Turin avec une grande piété, retient encore maintenant les vestiges du corps et les cicatrices du Christ imprimées sur elle » ;
« La Sainte Sindone, conservée à Turin avec une grande dévotion, garde encore aujourd’hui miraculeusement imprimés les signes du corps et des plaies de Jésus-Christ ».

L’auteur Cottensio, également pieux, admet lui aussi la vérité de notre Relique, en disant (2) :
« Le Christ a imprimé sa propre image sur trois linges : le premier à Véronique, le second sur les linges sépulcraux, qui se conservent à Turin, sur lesquels tout le corps du Christ, avec ses plaies, fut exprimé ; le troisième sur le suaire dans lequel il fut enveloppé durant le triduum de sa mort ».

Ainsi le Cavalieri susmentionné est très exact sur ces points.

 (1) Tome II, page 682.
(2) Theologia mentis et cordis, livre X, De Deo conversante, distinction I, chap. II.

Page 48

En matière de ce genre, après avoir dit (1) que certaines insignes Reliques, pour être réputées dignes d’un culte particulier, ne sont pas seulement vénérées en un lieu donné, mais dans toute une province ou dans tout un royaume, il donne pour exemple notre Sindone, laquelle, en raison de sa sainteté particulière, est honorée par la Messe et l’Office dans tous les États du Roi de Sardaigne : ista Reliquia reputatur digna peculiari cultu… hinc in tota ditione Regis Sardiniae agitur de Sacra Sindone, quae Taurini asservatur.

VI.
Mais que dire, objectera-t-on, des témoignages de ces auteurs et d’autres semblables concernant la vérité de la Sainte Sindone ? Ce sont des auteurs récents, écrivant mille, et même plus de mille ans après la Résurrection de Jésus-Christ ; ils ne s’appuient donc pas sur des témoins oculaires, ni sur des écrivains véridiques des premiers siècles de l’Église, quels que soient ceux auxquels on peut se fier. Et certes, ils le méritent, et nous devons les estimer à leur juste valeur ; et premièrement, on ne peut nier qu’ils n’étaient pas des hommes tout à fait ignorants, mais au contraire d’une probité reconnue, très éloignés de toute vanité, de toute partialité, et de tout jugement léger ; ils étaient donc intérieurement persuadés de la vérité des propositions qu’ils avançaient ; et s’ils l’étaient, il s’ensuit qu’ils ressentaient la force des…

Page 49

…arguments par lesquels on pouvait prouver cette authenticité, et qu’ils n’admettaient pas à la légère la vérité de notre Sainte Relique, laquelle a de solides raisons d’être reconnue bien éloignée de toute imposture et de toute doctrine suspecte. Le même motif a toujours eu tant de force, à toute époque, sur l’esprit de nombreuses personnes, qu’il les a portées à admettre sans opposition ce qu’on leur proposait de croire ; et pourquoi n’aurait-il pas aujourd’hui la même force pour nous amener à reconnaître l’authenticité de la Sainte Sindone, admise par un si grand nombre de savants lettrés, et plus encore ?

VII.
Cette raison, répondent nos adversaires, n’est pas valable dans le cas présent, car il s’agit ici d’auteurs récents, comme on l’a dit peu auparavant, qui ne confirment pas leur sentiment par l’autorité d’écrivains anciens, ni par des monuments originaux ; et par conséquent l’observation de Fleury (1), selon laquelle il soupçonne qu’on a trop facilement prêté foi aux rumeurs du peuple, doit être admise. Je le concède, quant au temps où la Chrétienté commença à posséder le Règne vénéré, sans même s’appuyer sur l’autorité de quelques écrivains des premiers siècles, ou sur d’autres monuments anciens ; mais pour cela il ne cesse pas d’accorder un grand poids à leur autorité, puisqu’en second lieu il est certain que, dans le vaste champ des antiquités ecclésiastiques, ils n’ont rien…

 (1) Préface à l’Histoire ecclésiastique, n° 3.

PAGE 50

…trouvé, qui pût les détourner de leur pieuse croyance, ou les rendre perplexes et dubitatifs ; autrement ils n’auraient pas reconnu avec tant de franchise la vérité de la Sainte Relique. Tardivement, ou plutôt trop tard, on trouve chez les lettrés quelque argument propre à réfuter les vaines opinions ; et cependant celles-ci ne furent donc réfutées qu’après un siècle de ce côté-là ?

VIII.
Les auteurs cités, et beaucoup d’autres que l’on pourrait citer, comme le Saldini (1), passèrent leur vie à étudier les matières théologiques et ecclésiastiques, et consultèrent tous les livres qu’ils purent relativement aux mêmes sujets ; ainsi le prélat Grester dit à propos d’Aubert Mire dans la Natalis Alexandri (2), que celui-ci s’était épuisé à lire les livres de toutes les bibliothèques : toutes les bibliothèques épuisées par la lecture.
Radero laissa écrit au sujet de son coreligionnaire Matteo del Rio, que, bien qu’il pût avec raison dire avoir lu un très grand nombre de livres, il en lut cependant bien davantage qu’il ne laissa connaître, au point qu’il en ignorait parfois le titre et l’impression (3) ; or tous ces auteurs, dans leurs recherches, ne trouvèrent aucun document où la Sainte Suaire fût mentionnée avec clarté, ni même n’en découvrirent aucun qui pût être de…

(1) Histoire de la Sainte Famille.
(2) Natalis Alexandri, Histoire ecclésiastique, supplément, discours IX sur les écrivains ecclésiastiques des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles.
(3) Radero, Préface au commentaire sur Marcello, cité par Solaro.

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…obstacle à la vérité ; au contraire, ils la virent indiquée par hasard de manière générale dans les œuvres de saint Jean Damascène, et dans d’autres monuments rapportés au premier livre de cet ouvrage, quel qu’il soit. On conclura donc qu’il y aurait abus de l’art critique si l’on refusait d’admettre le témoignage de ces écrivains parce qu’ils sont récents, et si l’on ne reconnaissait pas sur leur autorité l’authenticité de notre très saint Linceul.

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COMMENTAIRE V

Une preuve d’autant plus convaincante de la vérité de la Sainte Relique résulte du témoignage tacite, et explicite, des Évêques, qui, par tous les moyens et de toutes les manières, en ont promu le culte.

I. Le très saint Concile de Trente, après avoir recommandé en particulier aux Évêques d’instruire avec diligence les fidèles sur l’honneur dû aux Reliques, et d’ôter tout abus et toute superstition concernant celles-ci, leur enjoint, lorsqu’il s’agit d’approuver quelque nouvelle relique, de consulter des Théologiens et d’autres personnes savantes et pieuses, et de faire en sorte qu’ils jugent ce qui sera plus conforme à la vérité et à la piété chrétienne : adhibitis in consilium Theologis, aliisque piis viris, ea faciant Episcopi, quae veritati, et pietati consentanea judicaverint (1). Il établit en même temps que nul n’ose recevoir, ni vénérer publiquement de nouvelles reliques sans reconnaissance et approbation de l’Évêque.

(1) Sess. XXV, De invocatione, veneratione, et reliquiis sanctorum, et sacris imaginibus.

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…de l’Évêque : statuit Sancta Synodus, novas reliquias recipiendas non esse nisi eodem recognoscente, et approbante Episcopo. Ces ordonnances furent ensuite faites par d’autres Conciles anciens et récents, et par de nombreux Pontifes romains ; de sorte que, depuis longtemps, les Évêques ont exercé toute leur sollicitude afin que de fausses reliques ne soient pas proposées à l’adoration publique ; et cependant, malgré ces décrets, on voit constamment les Évêques reconnaître expressément ou tacitement l’authenticité de notre Sainte Sindone depuis le temps où elle fut apportée de l’Orient dans ces contrées jusqu’à aujourd’hui ; ne serait-ce donc pas pour cette raison une témérité intolérable que d’en douter seulement ?

II. Qu’on se rappelle maintenant ce qui a été dit dans le commentaire IX du livre précédent sur la vénération professée par les Évêques envers notre Suaire, et l’on s’apercevra facilement :
1° qu’ils n’ont jamais, sans aucune opposition permise, exposé celui-ci à l’adoration publique ;
2° que d’autres l’ont exposé dignement eux-mêmes ;
3° que d’autres encore ont promu avec un très grand zèle son culte dans leurs propres diocèses ;
4° que d’autres ont exhorté les fidèles confiés à leurs soins à s’y rendre pour le vénérer lors de l’occasion des solennelles ostensions ;
5° que d’autres enfin l’ont exalté par leurs écrits, ou en ont pris la défense en réfutant les hérésies identitaires.
Et quant au premier point, il ne fut pas conservé en un seul lieu, mais bien dans…

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…ce qui a été dit (1), elle fut transportée dans divers pays appartenant à différents diocèses ; il est possible que leurs Évêques respectifs aient permis, comme il était légitime et propre à leur charge, que celle-ci fût vénérée sans qu’aucun d’eux ne contestât en quelque manière que ce soit la vérité de la Relique. En effet, vénérée en Champagne, puis en Bourgogne, et ensuite en Savoie de 1353 jusqu’à 1535, combien d’Évêques déjà mentionnés (2) se trouvent dans ces lieux et dans les provinces voisines, très zélés pour l’honneur de l’Église, parmi lesquels furent André d’Épinay, Évêque de Lyon, Antonio della Chambre, Évêque de Belley, Antonio da Vercelli, et à Nice maritime nous trouvons que, ayant été quelque temps transportée dans cette cité, elle y fut vénérée sous le primat de l’Évêque Francesco Ferrero, et ensuite de Guido Ferrero, créés tous deux Cardinaux ; et sous l’autre, le siège épiscopal de Gerolamo de Anzago, noble milanais, et enfin de Dalembert Savoia, personnages tous de mérite très distingué.
Quels Évêques ne sont pas comptés dans le diocèse de Turin et dans les environs, d’une piété, d’une doctrine et d’une vigilance extrêmes, afin que les fidèles confiés à leurs soins ne fussent pas trompés ? Tels furent Cesare Cibo, Filiberto Mileto, Antonio Provena, Michele Vibò, Giacinto Trucchio, Camillo Dadeo, Antonio Castruccio ; et ne ferait-on pas injure à leur caractère si l’on supposait qu’ils aient permis la vénération publique d’une Relique d’un tel relief, bien qu’elle fût privée de preuves de sa vérité ?

(1) V. supra tom. I, lib. IV, com. V, pag. 319.
(2) Ivi, com. IX, pag. 396.

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Combien de controverses ne lit-on pas dans les histoires ecclésiastiques pour des causes de bien moindre importance relatives à la Liturgie, au culte des Saints et à celui des reliques ? En sont une preuve les nombreux décrets et réponses de la Sacrée Congrégation des Rites, qui peuvent en partie être consultés dans le Spiccato Cavallieri ; y a-t-il eu quelquefois quelques Évêques cités qui aient protesté contre le culte de la Sainte Sindone ?

III. En vérité, Chifflet raconte — comme on l’a déjà observé — que de très graves contestations furent suscitées entre l’Évêque de Troyes, Henri de Poitiers, et la Collégiale de Lirey au sujet de cette Sainte Relique : Henricus de Pictavia Trecensis Episcopus ratus non esse illam veram Christi Sindonem. Ces contestations se renouvelèrent sous l’Évêque successeur Pierre d’Arcis ; mais il sera démontré en leur lieu que celles-ci concernaient bien plus le temps, le mode et le lieu de la solennelle exposition, que la vérité même de cette Sindone. Et si, dans l’agitation de ces questions, il se trouva quelqu’un qui semblât douter, ou qui en doutât réellement, on dira avec toute raison que ce doute nous fournit un argument inverse…

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…de la vérité dont il est question. Et assurément, si, sur la simple relation de ceux qui portèrent la Sainte Relique de l’Orient en Occident, celle-ci avait été immédiatement reconnue pour vraie sans aucun contraste ni autre examen, quel motif y aurait-il de douter de sa vérité et d’accuser nos prédécesseurs de crédulité mal réglée ? Ne voyons-nous pas que, dans les histoires ecclésiastiques, les Grecs sont censurés pour ce motif (mais non toujours à juste titre), et que l’on met en doute nombre de leurs reliques ?

IV. Sous cette conduite, que Dieu permit, afin que les dogmes les plus sacrés et les plus incontestables de la religion fussent éprouvés par les uns ou contestés par les autres, pour que leur vérité fût mise en plus grande lumière et que leur prix fût mieux connu ; autrement, je pense qu’Il aurait permis que, de la part de quelques Évêques de Troyes, il y eût des oppositions au culte de la Sainte Relique, afin que, non seulement par nous, mais par les successeurs de ces Évêques, et par tous les autres qui l’ont constamment vénérée, il ne subsistât à l’avenir aucun doute sur sa vérité, et qu’ils fussent en même temps plus reconnaissants du partage qui leur a été signalé.

V. Il est certain qu’ils furent tous d’accord pour la vénérer, et ils la vénérèrent de telle manière qu’ils ne se contentèrent pas de permettre qu’elle fût vénérée par les peuples, mais qu’eux-mêmes, en second…

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Ils accoururent en très grand nombre et de très bon gré pour l’exposer à la vénération publique. Ils quittaient avec joie leurs diocèses respectifs afin de se rendre à cette fin soit à Chambéry, soit à Turin, soit dans cet autre lieu où il avait été décidé d’en faire la solennelle exposition ; et cela, nonobstant que celle-ci se fît le plus souvent chaque année, et que la résidence des Évêques dans leurs diocèses soit d’une importance capitale, et qu’elle soit pour cette raison spécialement recommandée tant par les Conciles généraux que particuliers, et en particulier par le Très Saint Concile de Trente. Ils accouraient depuis les dernières limites de l’État, bien que parfois avancés en âge et souffreteux, sans se soucier d’aucune incommodité. S’ils n’avaient pas été plus que convaincus de la sainteté de la Relique, se seraient-ils donné tant de peine pour se rendre à une cérémonie qui n’aurait servi à rien d’autre qu’à confirmer le peuple dans l’erreur ? Je sais qu’ils y étaient invités par le Souverain respectif ; mais celui-ci aurait accueilli avec bienveillance leurs excuses, et même, prêtant attention à leurs sages réflexions, il aurait cessé de faire exposer la Très Sainte Sindone à l’adoration publique et solennelle.

VI. Et combien d’exemples n’avons-nous pas dans les Évêques de Pavie, de Savone, de Vintimille, de Milan,

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 et enfin combien d’Évêques et de Cardinaux, avec le Souverain Pontife Pie VII, ne s’est-on pas vu, précisément pour cet objet, venir à Turin, et s’y arrêter plusieurs jours de plus qu’ils ne l’avaient prévu ? Ils étaient donc tous profondément convaincus de la vérité de la Sainte Relique, et convaincus à tel point que, en troisième lieu, tant eux-mêmes que les Évêques des États du Roi de Sardaigne en promurent avec un zèle extrême le culte dans leurs diocèses.

VII. Dans la promotion de ce culte, ils traitèrent avec une attention particulière l’institution d’une nouvelle fête, la célébration d’une Messe propre, comme aussi la récitation d’un Office propre en l’honneur de la Sainte Sindone, et les exhortations adressées aux diocésains, afin que, selon les circonstances, un bon nombre se rendît à l’adoration ; mais que de difficultés ne surgirent-elles pas, bien que cela fût fait pour lever les oppositions, s’il s’était agi de vénérer une relique inauthentique et moins sacrée que celle-ci ? Principalement les fêtes, lors desquelles le travail était interdit, étaient déjà trop nombreuses dans ces pays, motif pour lequel on dut, dans ces derniers temps, en retrancher plusieurs du calendrier par l’autorité ecclésiastique au cours de l’année, comme la troisième et la quatrième fête de Noël, la troisième de Pâques, celle de la Pentecôte, et presque toutes celles des Apôtres ;

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d’où il n’aurait pas semblé convenable d’établir une nouvelle fête, telle que celle de la Sainte Sindone, d’autant plus qu’elle suivait immédiatement celle de l’Invention de la Sainte Croix, et que, deux jours auparavant, on célébrait celle des Saints Apôtres Philippe et Jacques. En outre, la fête était fixée à une époque de grands travaux agricoles, et lorsque, en général, manquaient les moyens de subsistance pour la pauvre population épuisée pendant l’hiver (1).

VIII. D’autres difficultés survenaient pour la célébration de la Messe de la Sainte Sindone et la récitation de l’Office propre ; car, sans parler de la nouvelle dépense que représentait l’impression des livres liturgiques, toujours incommode pour la plus grande partie du clergé, tant pour leur approvisionnement que pour la difficulté d’y introduire de nouvelles antiennes et répons à chanter ; qui ne voit…

(1) Parmi les documents retrouvés dans l’archive de la Cathédrale de Savone, et aimablement communiqués par le très laborieux Signor Canonico et Vicaire général Donadi, mentionné ailleurs, il y en a quelques-uns, desquels il ressort que tant l’Évêque Lepro, que le Métropolitain vers 1623 ordonnèrent dans leurs livres de publier que la fête de la Sainte Sindone était fête de précepte ; qu’on procédait sommairement contre les délinquants sur la foi du dénonciateur ; et que la peine ordinaire était de deux écus d’or, si les circonstances du lieu, du temps et la gravité du délit n’en exigeaient pas une plus grande.

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…que depuis les temps les plus reculés, la fête d’autres Saints avait été assignée au 4 mai, et qu’en devant pour cela transporter à d’autres jours l’Office de ceux-ci pour faire place à celui de la Sainte Sindone, il en serait résulté, dans les divers pays, de nombreux contrastes, qui auraient causé de non légères querelles entre les Évêques ? Un exemple très récent se rattache à notre Sainte Relique. En célébrant, dans le Principat d’Oneglia, diocèse d’Albenga, la fête de la Sainte Sindone, comme chez nous, ledit 4 mai sous le rite de double de première classe avec octave, mais dans le calendrier diocésain de 1828, ce même jour étant un dimanche, la fête de Sainte Catherine de Gênes, avec le rite de double de première classe, fut préférée à celle de la Sainte Sindone, crue seulement de rite de double majeur ; combien de rumeurs ne s’élevèrent-elles pas dans toute la population ? On écrivit au Ministre d’État des affaires intérieures ; on écrivit à l’Archevêque de Turin ; on adressa de vives remontrances au Vicaire capitulaire du diocèse susmentionné ; et moi-même je demandai par lettre, en date du 26 juillet 1828, à rechercher le décret de la Sacrée Congrégation des Rites, par lequel on accorde la célébration de la fête de la Sainte Sindone avec le rite de double de première classe (1). De très graves conflits seraient survenus si aussi…

(1) Ce décret n’ayant pu être retrouvé à Turin, le… R. P. Pongileoni, Mineur Conventuel, Consulteur de la Sainte Congrégation des Rites, fut, sur ma commission, requis par le R. P. Gondolo della Riva d’en rechercher la trace à Rome, dans la secrétairerie de ladite Congrégation ; mais il ne fut pas possible de le retrouver ; il faut donc dire qu’il s’est égaré, puisque, dans les appendices du Bréviaire réimprimé en 1790, au temps de Monseigneur Costa d’Arignano, Archevêque de Turin, on trouve, au IV mai, in festo SS. Sindonis, Duplex classis cum octava, ex decreto S. R. C. die 11 août 1713 ; et l’on ne doit pas supposer qu’une telle mention ait été imprimée sans fondement.

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…destinés alors, lorsqu’il fallut fixer la fête de notre Sainte Relique au 4 mai, à devoir transporter à d’autres jours les fêtes qui se célébraient ce même jour dans les divers diocèses ; mais non seulement on n’opposa aucun refus sur ce point particulier, autant que l’on sache, mais tous les Évêques, au contraire, s’empressèrent de seconder les vues du Souverain, conformément aux permissions obtenues de la Sacrée Congrégation des Rites ; et y adhérèrent également de très bon gré ceux-là mêmes de France, du Milanais et du Génois, qui exerçaient quelque juridiction spirituelle sur certains territoires de nos États.

IX. Les Évêques ne se contentèrent pas de cela ; ils ne négligèrent pas non plus, comme on l’a dit ailleurs, d’inviter par lettres pastorales les fidèles confiés à leurs soins à se rendre à la vénération de la Sainte Relique ; et de telles lettres de leurs Pasteurs se trouvaient en très grand nombre, au point qu’un témoignage oculaire digne de foi m’assura…

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…que lors de l’une de ces occasions, s’étant lui-même rendu, bien que d’un âge avancé, à une distance de douze ou quinze milles de Turin, les routes principales étaient à ce point encombrées de monde qu’on y voyait à peine les voitures avancer leur marche. Les Évêques savaient fort bien quels désordres très graves pouvaient survenir dans leurs diocèses respectifs du fait de leur absence, comme aussi ceux de nombreux chefs de famille ; et l’expérience des temps passés les avait rendus assurément convaincus que, généralement parlant, les pèlerinages sont plus sujets à dissipation qu’à sanctification, unde ait divus Thomas de Kempis, che molti peregrinantur, sed raro sanctificantur. Et les Évêques auraient-ils jamais, par l’exemple et par la parole, encouragé les peuples à de tels voyages, s’il ne s’était pas agi d’un véritable pèlerinage spirituel, fondé sur la sincère et dévote vénération d’une Relique véritable et, pour beaucoup de raisons, insigne ?

X. Enfin, combien d’Évêques ne se trouvent-ils pas comptés parmi ceux qui en prirent la défense lorsqu’ils virent les Protestants en attaquer l’identité ou en en ridiculiser la gloire ? Parmi ceux-ci nous avons Simone Majoli, Évêque de Volterra ; nous avons Agostino Solaro, Évêque de Saluzzo ; nous avons Paleotto, Évêque de Bologne ; nous avons tous ces Évêques qui, à l’occasion du pèlerinage de Saint Charles, prêchèrent dans l’Église métropolitaine en l’honneur de la Sainte Sindone ; nous en avons enfin tant d’autres…

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…qui, de temps à autre, l’encomièrent, et l’illustrèrent par des écrits sacrés, dont les discours peuvent être lus dans les diverses collections d’oraisons sacrées. Et si l’on considère l’estime portée à notre Saint Linceul, ainsi professée, et la constante unanimité de vénération, ensemble propagée auprès de toute condition de personnes, par ces Évêques — dis-je — à qui appartient de droit de statuer sur l’authenticité des Reliques, ne sera-t-elle pas une preuve suffisante que la Sacrosainte Relique est véritablement ce linceul pur acheté par Joseph d’Arimathie, dont il est parlé dans l’Évangile ?

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COMMENTAIRE VI

La conduite des Souverains Pontifes à l’égard de la Très Sainte Sindone est un argument très solide de sa vérité.

I. Puisque le jugement sur la vérité des saintes Reliques appartient à l’Évêque diocésain, on n’a pas coutume, pour cette raison, de recourir au Saint-Siège, sinon lorsque surviennent des motifs particuliers, comme lorsque l’affaire est très embrouillée, ou lorsqu’on juge opportun de faire confirmer par l’autorité apostolique la sentence épiscopale, en raison de certains doutes nés dans le clergé ou dans le peuple, lesquels, bien que mal fondés, pourraient rendre suspecte à beaucoup la vérité de la Relique et en affaiblir le culte. Il semble en vérité que de tels motifs existèrent aux temps de Geoffroi de Charny et de ses successeurs, en ce qui concerne notre Sainte Sindone ; mais ils furent peut-être dissipés par l’agitation des esprits et par les guerres fréquentes qui désolaient alors la France et la Bourgogne, ou par l’autorité douteuse des Pontifes durant le schisme d’Occident, ou bien parce qu’on ne disposait pas alors d’une série de preuves pouvant porter la vérité de la Relique au plus haut degré de certitude morale ; on connaissait en outre la valeur de la témoignage apostolique, étant…

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…d’un poids supérieur à celui de l’Évêque ; sans lesdites preuves, le Saint-Siège ne prend pas connaissance de l’authenticité d’une Relique. Le susnommé Cavallieri en apporte un exemple tiré de la délibération de la Sacrée Congrégation des Rites des 1er juillet et 8 août 1643, à propos du chef de saint Bruno, ancien Évêque de Segni. Bien que les preuves produites n’eussent pas peu de poids, cependant, parce qu’elles n’étaient pas de nature à pouvoir mériter l’approbation apostolique, on dit (1) qu’il fut suggéré à l’Évêque de cette cité de procéder à l’examen de l’identité de cette Relique selon la norme du décret du Concile de Trente, et de déterminer, pour l’édification des fidèles, ce qui serait jugé plus conforme à la vérité.

II. Quoi qu’il en soit, depuis que la Sainte Sindone est passée aux mains de nos Souverains, de nombreux événements ont porté son authenticité à un très haut degré de certitude morale ; cependant, on ne jugea pas nécessaire, pour cette raison, d’interposer à ce sujet l’autorité pontificale, mais on demanda seulement des confirmations d’Offices et des concessions d’Indulgences, selon ce qui paraissait requis pour le bien spirituel du clergé ou du peuple, pour la plus grande gloire et l’honneur de la Sacrosainte Relique. Ainsi, dans toutes les Bulles des Souverains Pontifes, on ne définit pas précisément que notre Sainte…

(1) Com. in authent. decreta S. R. C., cap. IV, De Reliquiis Sanctorum.

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…Relique soit précisément le linceul acheté par Joseph d’Arimathie pour envelopper le corps de Jésus-Christ détaché de la croix ; mais, se bornant à ce qui venait d’être exposé dans les simples requêtes qui leur étaient adressées par les Orateurs au nom de nos Princes ou des Évêques, ils s’exprimèrent en ces termes : ut dicitur, ut praefertur, ut fama est, sicut accepimus ; ou d’une manière semblable. Ils se trompent donc grandement nos écrivains, qui, avec Monseigneur Solaro, vont disant que les Souverains Pontifes Paul II, Sixte IV, Jules II, Clément VII et VIII ont, par leurs Bulles propres et particulières, honoré notre Sindone en attestant qu’elle est la vraie et évangélique de Christ (1).

III. Qu’on ne me dise pas que les Papes, en concédant la faculté de célébrer la Messe et l’Office en l’honneur de quelque Relique, et en même temps n’entendant pas en approuver la vérité, ont coutume d’ajouter dans leurs Bulles et Rescrits ces paroles : pro gratia, citra tamen approbationem Reliquiae ; car cette clause ne se trouvant pas dans les Bulles mentionnées en faveur de la Sainte Sindone, qui ne dira pas qu’elle a été directement approuvée ?

IV. Je concède que des concessions pontificales on peut raisonnablement inférer l’authenticité de notre Sindone ;

(1) Sindone, lib. I, cap. XI.

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…et j’en donnerai sous peu les preuves ; mais non directement, puisque dans celles-ci manque la clause susdite. Cet usage est d’introduction assez récente, et il fut adopté pour faire savoir que, dans les concessions pontificales relatives au culte des Reliques, on n’avait aucun égard à l’idée de supplication, ni l’intention de fournir quelque certitude concernant la vérité et l’identité de la Relique, lesquelles, selon les canons, sont supposées reconnues par l’Évêque diocésain. On remarque en outre que cet usage n’est pas toujours observé, même dans les concessions récentes, et qu’on ne s’en sert que lorsqu’on voit que, avec le temps, pourrait naître quelque doute au sujet de ladite vérité et identité ; d’où l’on peut dire avec toute raison que, sans l’examen de cette vérité et identité, les demandes de grâces n’auraient pas été accordées.

V. Chez les anciens Pontifes, on ne trouve pas l’usage de ladite clause, et en particulier dans les Bulles en faveur du culte de notre Sainte Sindone ; mais peut-être est-ce pour cette raison qu’en celles-ci la vérité de la Relique est directement confirmée ? Sentant cela, les Lambertins, parlant de la Sainte Lance vénérée à Prague, en l’honneur de laquelle Innocent VI accorda la faculté de célébrer la fête le vendredi après l’octave de Pâques avec l’Indulgence, sous la même forme que celle concédée à ces États à l’égard de la Sainte Sindone, disent : sed hic argumentum inferri non posse dicimus ad Apostolicum judicium super identitate Lanceae, quae Pragae asservatur.

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« Lorsqu’Adam vit cela, dit saint Augustin, le flanc du Christ s’ouvrit, selon le témoignage de Raynald à l’année 1354, n° 18, où, en parlant de la Lance par laquelle le flanc du Christ fut transpercé sur la croix, Innocent rapporta ce fait d’après la relation de l’Empereur Charles répétée (1) ; “Nous disons que l’on ne peut déduire un argument du jugement apostolique au sujet de l’identité de la lance conservée à Prague, c’est-à-dire de celle-là même qui ouvrit le flanc du Christ, comme l’affirme Raynald à l’année 1354, n° 18, disant que, pour ce qui concerne ce que le Pontife Innocent dit de cette lance, ce n’était autre chose qu’une répétition du rapport de l’Empereur Charles, selon l’usage constant de l’épiloquer sur le principe des Bulles et des motifs, pour lesquels on demandait au Saint-Siège les grâces sollicitées.”

VI. Que, par lesdites Bulles, on n’ait pas entendu approuver la vérité d’une Relique, le très souvent cité Cavallieri le prouve par l’exemple d’une Relique vénérée dans l’Église métropolitaine de Sienne : habebat Metropolitana Senensis Ecclesia ex concessione Apostolica indulgentiam plenariam pro visitantibus in die festo Sancti Sergii martyris, cujus corpus in illa requiescit, et tamen ex hoc minime approbata censetur identitas dicti corporis, ut manifestum est ex Decreto S. R. C. die 26 novembre 1678. Elle jouissait de cette indulgence, l’Église métropolitaine de Sienne.

(1) De can. SS., cap. XXIV, n. 55.

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« …par indult apostolique de l’Indulgence plénière en faveur de tous ceux qui la visiteraient dévotement le jour de saint Serge martyr, dont le corps y reposait ; et pour autant la Relique n’en fut pas reconnue comme telle, ainsi qu’il ressort du décret de la Sacrée Congrégation des Rites en date du 26 novembre 1678 (1). »

VII. Rien donc ne pourra être conclu quant à l’authenticité de la Sainte Relique à partir des indulgences pontificales. Bien plus : si les Papes n’avaient pas accordé les grâces demandées et favorisé de manière plus ample le culte, ils auraient manqué à leur devoir, s’ils avaient eu le moindre doute sur la vérité supposée de la Relique. Une confirmation évidente s’en trouve dans l’exemple très récent suivant. Monseigneur Nicola, Évêque d’Alba, se trouvant à Rome au moment de la vacance du siège épiscopal, supplia le Saint-Siège d’obtenir certaines grâces pour accroître le culte de saint Théobald, dont une insigne Relique est vénérée dans l’Église métropolitaine de ladite cité ; et comme il n’avait pas été apporté de preuves suffisantes de l’ancienneté du culte de ce Saint, ni de son inscription dans le Martyrologe romain, ni de l’authenticité…

(1) Decret. aut. S. R. C., cap. IV, de reliquiis.

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…de la Relique, bien loin d’obtenir les grâces demandées, le culte en fut interdit, si notre illustre antiquaire le Baron Vernazza n’avait produit des documents opportuns prouvant que, de temps immémorial, ce Saint était vénéré comme tel dans le diocèse d’Alba, et qu’il n’y avait place pour aucun doute quant à la vérité de la Relique. Les Bulles et Rescrits des Souverains Pontifes tendant à promouvoir le culte de la Sainte Sindone sont donc une preuve très solide, bien que tacite, de la vérité et de l’identité.

VIII. Si les Souverains Pontifes n’avaient pas été pleinement persuadés de cette vérité et de cette identité de la Sainte Relique, auraient-ils jamais daigné témoigner à son égard une affection si particulière et favoriser par des grâces spéciales ceux qui se montraient zélés à promouvoir son culte ? Auraient-ils jamais montré une si grande sollicitude à la vénérer en personne, à la baiser avec dévotion, à prier devant elle, et à recommander à l’Église catholique, dans les temps de ses plus grandes afflictions ? Plus encore, auraient-ils jamais consenti, non sans un grave inconvénient, à la présenter au public et à une adoration solennelle ? Or, en parcourant l’histoire, on trouve cela non pas une fois, mais plusieurs fois encore. Il est raconté dans la vie de la vénérable servante de Dieu Maria Francesca di Savoia, susmentionnée, que, se trouvant à Rome à l’occasion de l’Année Sainte (ce qui ne peut être…

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…autre chose que celle célébrée en 1650 par Innocent X), elle offrit au Souverain Pontife un magnifique portrait de grande dimension de la Sainte Sindone ; celui-ci le reçut avec bienveillance et dévotion ; il offrit en retour, par grâce singulière, un petit reliquaire contenant quelques fils de ladite Sainte Relique, qu’il lui remit à Rome, le 25 juin ; certes parce qu’il reconnaissait combien il lui était cher de posséder auprès de lui une parcelle au moins d’un monument si sacrosaint de la mort et de la Résurrection du Sauveur.

IX. Les Souverains Pontifes promurent également la publication de certaines estampes représentant la solennelle exposition de la Sainte Sindone, comme il est rapporté ailleurs, et comme l’attestent plusieurs auteurs très dignes d’éloge, qui publièrent certains écrits tendant à promouvoir la dévotion et le culte ; ainsi Clément VIII accepta de bon gré la dédicace du livre le plus cité ci-dessus sur la Sainte Sindone, offerte par Monseigneur Paleotto, Archevêque de Bologne, dans laquelle dédicace l’auteur s’exprime en ces termes :
« Je retrouve, ô très saint Père, avec les très illustres Cardinaux de bonne mémoire Charles Borromée et Gabriele Paleotto (1), lorsque ceux-ci se rendirent à Turin pour visiter la Sainte Sindone… »

(1) Chez Pingonio, on ne voit pas les Paleotti comptés parmi les compagnons de Saint Charles lorsqu’il se rendit à Turin pour vénérer la Très Sainte Sindone ; on observe toutefois que plusieurs autres, non choisis par lui, le suivirent ou le précédèrent, mais non en qualité de pèlerins : ils étaient nombreux ceux qui étaient animés par le désir de ce pèlerinage ; quatorze, qu’il choisit pour les emmener avec lui, il les désigna ; ainsi s’exprime Adorno. D’autre part, nous avons dit en son lieu (tome I, livre IV, chapitre X) que le Borromée vint à plusieurs reprises à Turin pour visiter la Très Sainte Sindone, et de cette venue les auteurs ne parlent pas communément.

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…Relique si principale par l’effigie
et par la forme de tout le corps que Notre-Seigneur y a laissée imprimée par son propre sang, etc. « 

Le Pontife, en accordant ensuite le privilège habituel de l’impression, s’exprima d’une manière à ne laisser aucun doute quant à son avis concernant la Sainte Relique ; et voici ses paroles :

comme, ainsi que nous l’avons appris, toi, à propos de la Très Sainte Sindone,
dans laquelle Notre-Seigneur Jésus-Christ fut déposé dans le tombeau,
et enveloppé, laissant son image véritable, marquée du nombre remarquable de ses très cruelles plaies, imprimée par son propre sang, à l’Église catholique pour être contemplée en mémoire de sa Passion,
tu as récemment rédigé, sous l’effet d’un attachement particulier de dévotion envers ladite Sindone, une explication non moins savante que pieuse et dévote,
nous, voulant favoriser cette œuvre que nous recommandons dans le Seigneur, etc.

Le Pontife aurait-il jamais dit vouloir favoriser l’impression du livre ainsi loué, qu’il recommandait dans le Seigneur, s’il n’avait pas été fortement persuadé de la vérité de la Très Sainte Relique ?

X. De cette même persuasion, le Pontife donna un argument très convaincant en deux occasions : ils étaient nombreux ceux qui étaient animés du désir de ce pèlerinage ; quatorze, qu’il choisit pour les emmener avec lui ; ainsi parle Adorno. D’autre part, nous avons dit en son lieu (tome I, livre IV, chapitre X) que le Borromée vint à plusieurs reprises à Turin pour visiter la Très Sainte Sindone, et de cette venue les auteurs ne parlent pas communément.

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Pie VII. L’une [de ces occasions] eut lieu lorsque, se rendant à Paris en 1804, s’étant arrêté quelques jours à Turin, il ne voulut pas partir de cette ville sans auparavant adorer la Très Sainte Sindone, et, devant elle, se recommander lui-même ainsi que toute l’Église catholique, alors violemment combattue par les prétendus philosophes ; et afin que chacun comprît ensuite quelle estime il en faisait, une personne qui se trouvait présente au fait me raconta que le Pontife avait ordonné que l’on fît retirer de la chambre les femmes, de quelque condition qu’elles fussent, autrement on n’aurait pas retiré de la châsse ni déployé le Linceul très saint, de la même manière que les saints canons prescrivent auxdites de se tenir quelque peu éloignées des saints autels, par respect pour le corps et le sang de Jésus-Christ qui y sont offerts pour notre salut à l’éternel Père.

XI. L’autre occasion eut lieu lorsque, les affaires publiques ayant été apaisées en 1814, et notre roi Victor-Emmanuel étant heureusement rentré dans ses États, le même Pontife, faisant retour de Paris à son Siège romain, s’écarta de son chemin pour venir à Turin, et honorer et consoler en même temps, avec le roi, la nation piémontaise ; et comme, à cette fin, il fut aussitôt résolu de montrer au public la Très Sacrée Sindone, ce fut le Souverain Pontife lui-même qui, après l’avoir adorée conjointement avec les évêques et tout le clergé, la présenta le 21 mai 1815 à l’adoration publique depuis les deux balcons.

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en face du Château Royal, sur les vastes places duquel était rassemblé un très grand nombre de peuple. Quel argument plus solide peut-on jamais avoir de la persuasion des Souverains Pontifes quant à l’authenticité de la Très Sainte Relique, bien qu’ils ne l’aient pas confirmée par un décret positif ?

FIN DU LIVRE CINQUIÈME.

[Page 75]

LIVRE VI

Autres preuves de la vérité de la Sainte Relique, tirées de sa conformité avec les anciens linceuls, et des circonstances du corps sanglant du Divin Sauveur.

I.

S’il est admis par un consentement unanime, constamment, la vérité et l’identité de la Très Sainte Sindone dans un peuple aussi nombreux, aussi instruit, et aussi mûr dans les choses de l’État que de l’Église, il convient de dire que l’on en possédait les preuves, et des preuves telles qu’elles excluaient tout doute, même le moindre. Et si l’on devait avoir ces preuves, ne pouvant exister un consentement constant et universel en matière de fait, surtout de fait d’une importance non légère, et souvent rappelé à l’examen, sans qu’il ait à son origine un solide fondement.

II.
Or, en recherchant quelles pouvaient être ces preuves, et en les considérant sérieusement, non pas peu nombreuses, et revêtant une très grande force dans l’ordre même de la nature, il convient de

[Page 76]

dire : dans la matière, dans la forme, dans la texture du Saint Linceul, dans la Très Sainte image du Sauveur, dans la longueur de son corps, dans la proportion bien dessinée des membres, et choses semblables. Examinons-les en particulier dans les commentaires suivants.

[Page 77]

COMMENTAIRE I

On discourt sur la qualité matérielle de la Très Sainte Sindone, et l’on vient à prouver qu’elle est de lin, comme l’étaient les toiles utilisées par les Hébreux au temps du Sauveur.

I.

Qui jamais dirait qu’une toile vue, touchée, examinée non pas une seule fois, mais des milliers de fois, puisse encore être un sujet de controverse quant à ses qualités matérielles ? Et pourtant notre précieuse Relique en est là ; car, si certains ne réfléchissant pas suffisamment aux conséquences de leurs assertions, fournissent à nos adversaires de faibles arguments pour mettre en doute son identité. Et si l’on examine la vérité, les Saints Pères s’accordent à dire que le lin, pris en son sens propre, était la matière des toiles employées pour ensevelir Jésus-Christ, et deux choses d’une importance capitale en découlent : l’une, que le lin provenant de la terre, et difficilement réduit à la blancheur, symbolisait le Rédempteur né de la Très Sainte Vierge, descendu elle aussi d’Adam, et parvenu à la blancheur de l’immortalité au moyen d’âpres souffrances ; ainsi Saint Rémi, ou un autre Père de l’Église, auprès de Saint Thomas (1) : Sindon lineus pannus est.

 (1) Commentaire sur Matthieu.

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Le linceul est un tissu de lin ; or le lin, extrait de la terre, et conduit à la blancheur par un grand travail, est désigné ainsi parce que le corps du Christ, qui vient de la terre, c’est-à-dire de la Vierge, et est pourtant exempt de souillure, est parvenu à la blancheur de l’immortalité par le travail de la Passion.

L’autre conséquence, que l’on tirait du fait que les toiles mentionnées étaient de lin, est que l’usage se transmit dans l’Église de célébrer le Saint Sacrifice de la Messe non sur un autre tissu que le lin, comme l’affirme le vénérable Bède (1) : hinc Ecclesiae mos invaluit ut sacrificium altaris non in serico, neque in panno tincto, sed in lino terreno celebretur, sicut est corpus Domini in Sindone mundo sepultum.

Et précisément en ces dernières années, parce que dans diverses Églises s’était introduit, par souci d’économie, l’abus de se servir sur l’autel de toiles de coton, sans considération pour le fait que cela enlevait la signification mystique, la Sacrée Congrégation des Rites renouvela les prescriptions anciennes, interdisant d’employer sous quelque prétexte que ce soit des nappes, linges ou autres tissus de coton, ou de toute autre matière différente du lin ou du chanvre ; puisque celui-ci présente une très grande analogie avec le lin, non seulement par la forme, la culture et l’usage, mais encore par la difficulté qu’il y a à le réduire à la blancheur souhaitée : ad hanc corruptelam radicitus convellendam… ut quod ab Ecclesia primordiis… ob reales et mysticas…

 (1) Commentaire sur Matthieu.

[Page 79]

…significations introduites, soit supprimées, soit restaurées, et que les impostures soient absolument écartées, etc.

II.
Cela posé, cherchons quelle est la matière de la toile de notre Très Sainte Sindone : si elle est véritablement de lin, ou bien de coton, ou de laine, ou encore d’amiante, comme l’ont supposé les hérétiques ; abandonnant le raisonnement sur ce dernier point au commentaire suivant, je dis maintenant que Papyrus Massonus, dans un autre texte cité (1), affirme qu’elle est de coton, appelé chez les anciens, selon le terme alors en usage : materia xylina, ou linum xylinum : videlicet Sancta Sindon vultum, et faciem Christi, coeterasque corporis partes in xylina materia exhibens.

Du même avis est Giovanni Botero, dans la vie du duc Lodovico, ce qu’il mentionne incidemment, lorsqu’il parle de l’incendie survenu dans la chapelle de Chambéry : si spiegata la S.S. Sindone, e il fuoco avendo sì dannata della tela, che è di cotone, arso, invi rimasero lasciò l’immagine di Cristo intatta.

De même le théologien Ayomodo, dans une note de sa dissertation sur la Sindone, approuve tacitement cette opinion, en disant : Si vuole tessuta con lino d’Egitto detto dai Sacri scrittori bissus Aegyptiaca, proveniente dal frutto di un albero (2).

 (1) Voir vol. I, liv. III, chap. X, page 302.
(2) Ce n’est pas un arbre, mais un arbuste, ou arbrisseau, comme  l’appelle Pline (livre XIX, chapitre I) ; la partie supérieure de l’Égypte produit un arbuste, que certains appellent gossypium, que plusieurs appellent xylon, et c’est pourquoi les toiles qui en sont faites sont dites xylines.

Selon Busching (Géographie, tome I), on ne peut nier que l’on trouve aussi des arbres de bombage, mais on n’en fait aucun usage, parce que, bien que la fibre soit très fine, elle est cependant trop courte. »

[Page 80]

appelé xylon, qui donne un lin très blanc, vulgairement bombace, coton.

III.

Je n’hésite pas à affirmer en toute franchise que la toile de notre Sindone est bien proprement de lin, telle qu’on la suppose d’après les Pères de l’Église, le linceul acheté par Joseph d’Arimathie ; mais pour ne rien omettre de ce qui peut servir à illustrer notre très sacré Gage, j’observe d’abord que le sentiment des Pères concernant la qualité des toiles utilisées pour ensevelir Jésus-Christ ne doit pas être pris en un sens rigoureux et étroit, mais large et général ; car en réalité, selon Saint Augustin, le lin au sens propre est le suaire de la tête, et les bandelettes (1), et n’ayant aucun motif de supposer que celles-ci aient été de lin, les autres Sindones, par rapport à l’objet pour lequel elles furent employées, doivent toujours être jugées exactes.

 (1) Pline (liv. XIX, chap. I) appelle xylon la partie supérieure du fruit égyptien, que d’autres nomment gossypium, xilon, et linum inde facta, xylina. Selon Busching (Geog. tom. I), on ne peut nier que l’on trouve aussi des arbres de bombace, mais ils ne servent guère à cet usage, parce que, bien qu’ils soient très fins, ils sont trop courts.

(2) Proprie Sudarium, ce qui signifie enveloppant, et insiste sur le fait que toutes les linges ne sont pas des Sindones ; bien que cependant on puisse dire très justement qu’ils enveloppaient d’autres linges. Livre II du consensus évangélique, n. 69.

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…leurs expressions, quand bien même notre Sindone ne serait pas de lin véritable. Parler ainsi n’est nullement contredire le sentiment desdits Pères, dès lors que les textes qu’ils ont allégués regardent principalement la Sindone en question, c’est-à-dire celle de Joseph d’Arimathie, et en celle-ci ils disent que Jésus-Christ fut enseveli : Sindon lineus pannus est, sicut est corpus Domini in Sindone mundo sepultum.

IV.
J’observe en second lieu qu’il serait inutile de rechercher si les toiles sépulcrales étaient de chanvre ; car, bien que cette plante fût confondue avec le lin dans l’Antiquité, au point que les procuratores linifici mentionnés par les écrivains latins soient pris par les érudits tantôt pour des pourvoyeurs de lin, tantôt de chanvre (1), il semble cependant très certain que l’on ne s’en servait pas pour tisser des toiles, mais seulement pour composer des remèdes contre diverses maladies ; et en effet le naturaliste Pline, lorsqu’il exalte les vertus de sa racine, de sa tige et de ses feuilles, ne dit pas un mot qui puisse faire conjecturer que l’on filât cette plante et que l’on en tissât des toiles (2).

V.
Quant au lin proprement dit, sans rechercher s’il fut plus ou moins utilisé par les autres peuples, j’observe en troisième lieu qu’il fut d’un usage très répandu chez les Hébreux.

 (1) Voir Chambers, Dictionnaire des Arts et des Sciences, art. Chanvre.
(2) Livre XX, chap. XIII.

[Page 82]

Et il en était ainsi, parce que presque toutes leurs toiles étaient de lin proprement dit ; de sorte que la diversité des vêtements consistait surtout dans une plus ou moins grande finesse, ou dans la couleur, laquelle, tant chez les Israélites que chez les Grecs et les Romains, était le blanc.

Nous lisons pour cela dans l’Ecclésiastique : occupatio magna creata est omnibus hominibus… ab eo qui utitur hyacintho, et portat coronam, usque ad eum, qui operitur lino crudo : « Une grande misère est destinée à tous les hommes, depuis celui qui porte l’hyacinthe et la couronne, jusqu’à celui qui est couvert de toile de lin grossière » (1).

Dans l’Ecclésiaste, Salomon ordonne qu’en tout temps on ait des vêtements blancs : omni tempore sint vestimenta tua candida (2), ce qui, pris au sens littéral, fait clairement entendre que les vêtements de toile, et de toile de lin, étaient d’un usage commun, cette sorte de toile étant très répandue chez les Hébreux.

VI.
Il convient encore d’observer en quatrième lieu que ceux-ci faisaient aussi commerce de toiles de lin avec les étrangers, ce qui est indiqué par le même Salomon, parlant de la femme forte : Sindonem fecit, et vendidit, et cingulum tradidit Chananaeo ; et comme l’a traduit Monseigneur Martini : « Elle fabrique des vêtements de lin, et les vend, et elle livre des ceintures aux Cananéens ».

 (1) Ecclésiastique, chap. XL, v. 1–4.
(2) Ecclésiaste, chap. IX, v. 8.

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…aux marchands Cananéens de ceintures (1). Il existait en outre la coutume de faire des dons de vêtements, comme l’observe Fleury (2), et parce qu’ils étaient de lin, et selon la diversité des saisons on pouvait en porter un plus ou moins grand nombre, ils devaient donc être divers, afin de pouvoir en porter les unes pendant que l’on lavait les autres.

La loi citée plus haut en fait foi : non timebit domui suae a frigoribus nivis; omnes enim domestici ejus vestiti sunt duplicibus : « Elle ne craint point pour sa maison le froid ni la neige, parce que tous ses domestiques ont des vêtements doubles » (3).

VII.
Il n’est pas moins certain que l’usage des toiles de lin était commun, puisque Dieu interdit aux prêtres de porter des vêtements de laine lorsqu’ils exerçaient leur ministère sacré, comme nous le lisons chez Ézéchiel (4) : non ascendet super eos quidquam laneum, quando ministrant in portis atrii interioris, et intrinsecus ; « Ils ne porteront sur eux aucun vêtement de laine lorsqu’ils serviront aux portes de l’atrium intérieur, et au-dedans ». Une telle interdiction est manifestement la suite du commandement donné par Dieu par l’intermédiaire de Moïse, et rappelé par Ézéchiel, qui précise que les tuniques de lin devaient être portées par les prêtres, et celles-là seules, dans l’exercice de leurs fonctions sacrées.

 (1) Proverbes, chap. XXXI, v. 24.
(2) Les mœurs des Israélites, part. II, chap. VI.
(3) Proverbes, chap. XXXI, v. 21.
(4) Ézéchiel, chap. XLIV.

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…des vêtements de lin fussent faits pour les prêtres, et que ceux-ci seuls les portassent dans l’exercice de leurs fonctions sacrées : filios Aaron tunicas lineas praebis ; « Tu fourniras aux fils d’Aaron des tuniques de lin » ; et encore : cumque ingrediuntur portas atrii interioris vestibus lineis induentur ; « Lorsqu’ils entreront par les portes de l’atrium intérieur, ils se revêtiront de vêtements de lin » (1).

VIII.
On concède qu’il existait aussi l’usage de vêtements de laine, et la loi de la femme forte l’indique : quaesivit lanam, et linum, et operata est consilio manuum suarum ; « Elle se procure de la laine et du lin, et les travaille avec l’habileté de ses mains » (2) ; mais ce que nous disons, c’est que cet usage était beaucoup plus restreint, et sans comparaison moins commun que celui des toiles de lin, que celles de laine ou de coton ; si bien que l’on peut dire que les vêtements ordinaires étaient de toile de lin, surtout au temps du Sauveur, où les Hébreux se faisaient gloire d’être des observateurs rigoureux de la loi divine et des traditions des anciens ; or, selon la loi, ils devaient se garder de toute impureté légale, et la laine était réputée impure chez eux uniquement parce qu’elle était ôtée à un animal.

 (1) Exode, chap. XXVIII.
(2) Ézéchiel, chap. XLIV, v. 17.
(3) Proverbes, chap. XXXI, v. 13.

[Page 85]

…pécheresse, ou défectueuse, ou morte (1) ; ce qui pouvant aisément arriver, les personnes les plus religieuses s’abstenaient en effet de faire usage de la laine.

IX.
Quant aux toiles de coton, il faut dire qu’aux temps dont il est question, le coton ne se cultivait ni en Palestine, ni dans aucun autre pays, mais seulement dans la Haute-Égypte, et qu’il était utilisé par les prêtres égyptiens, qui en faisaient une espèce très particulière de tunique, ou de vêtement long, qu’ils portaient seuls. Il ne doit pas étonner que cette sorte de toile ne se soit pas répandue plus communément jusqu’à nos jours ; car elle est beaucoup moins résistante que le lin, et appliquée sur la peau, surtout en Orient, elle provoque des inflammations.

X.
Puisque donc l’usage des toiles de lin était très commun, et qu’il est prouvé que la Très Sainte Sindone est bien de lin véritable, on reconnaîtra par cette conformité avec le siècle auquel elle se rapporte ; mais qui pourrait raisonnablement mettre en doute que cette toile ne soit pas de lin véritable, sinon tous ceux qui, par leur propre initiative, ont examiné avec attention cette relique ? Ainsi Balliani, qui pendant de nombreuses années la vit exposée à la vénération publique, parle en ces termes dans l’un de ses discours à son sujet :
« Nous savons déjà, et cela a été dit à plusieurs reprises, que la toile de cette Sainte Sindone est faite d’une certaine sorte de lin… »

 (1) V. Martini, note sur Ézéchiel, chap. XLIV, cit., vol. II.

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…très fin et très résistant (1).
On appelait aussi ainsi le lin par les anciens poètes, lesquels, en célébrant par des chants et des louanges, employaient les termes carbasea materia, comme Francesco Ferrero d’Ancisia (2), et chez Cicéron, Varron, et d’autres auteurs latins, carbasea materia signifie proprement le lin (3).

En outre, sans que je me réfère ici à l’avis de nombreuses personnes consultées par moi en particulier, telles que celui du savant théologien Don Francesco Regis Cappellano de S. R. M., et très versé dans l’histoire naturelle, je rappellerai seulement que, lorsque fut reconnu au Palais Royal le Dépôt très sacré du Souverain Pontife Pie VII, à l’occasion de son voyage malheureux de Rome à Paris, le 13 novembre 1804, plusieurs antiquaires la comparèrent avec des toiles de lin véritable et proprement dit, extraites de cadavres des anciens Égyptiens, dont les usages funéraires, pour l’ensevelissement des morts, étaient en grande partie passés chez les Hébreux, et ils n’y découvrirent aucune différence.

XI.
Bien que sa finesse, sa solidité et sa blancheur ne puissent à elles seules confirmer cette opinion, il est cependant certain — ce que j’observe ici — que le lin oriental est, par sa nature, plus fin et plus résistant que le nôtre.

 (1) Voir V. Discorsi, p. 249.
(2) V. Pingone, Sindon, p. 42.
(3) V. Dictionnaire latin.

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On vérifie ainsi l’expression employée peu auparavant par Balliani : lin finissimo e fortissimo.
Car avant que la culture ne soit perfectionnée dans les pays septentrionaux, comme en Livonie, en Courlande, en Lituanie, dans le Brabant, et enfin avant que la semence ne fût apportée chez nous, affirme l’érudit Chambers (1), celui qui désirait obtenir du lin d’excellente qualité préparait la terre de la manière requise et y semait la graine levantine, laquelle, bien que coûteuse, compensait toute dépense.

J’observe de plus que, malgré la finesse du lin employé dans la texture de la Très Sainte toile, celle-ci n’en demeure pas moins très consistante ; et de ce peu qu’elle n’est ni verdie ni roussâtre ni enfumée, il convient de dire que sa blancheur est extrême ; tandis que, contrairement aux toiles de coton, elle conserve encore aujourd’hui une certaine solidité, unie par endroits à la lucidité propre aux anciennes toiles orientales, malgré les larmes répandues sur les fidèles, les baisers imprimés, la longueur du temps et les innombrables vicissitudes auxquelles elle fut exposée.

XII.
Qu’est-ce donc qui pourrait empêcher de reconnaître comme lin véritable la toile de notre Sindone ? Peut-être le témoignage de Massonio et de Botero, qui la disaient de coton ? Mais affirmaient-ils cela comme une certitude, ou seulement en passant ?

 (1) Dictionnaire des arts, etc., art. Lin.

[Page 88]

…sans entrer dans l’examen de la question, et d’autre part nous pouvons opposer le sentiment d’auteurs bien plus nombreux, parmi lesquels Paleotti (1), et beaucoup d’autres, qui l’examinèrent avec la plus grande diligence, et la déclarèrent de lin pur.

Peut-être la raison pour laquelle certains la dirent de coton provient-elle plutôt de l’effet de son antiquité, ou bien du fait qu’elle a été tant de fois manipulée pour satisfaire à la dévotion commune, ce qui a entraîné son usure. Peut-être parce que la toile de coton tissée, à l’égal de celle de la Sindone, était plus propre à faire en sorte que s’imprègne l’onguent des aromates, comme l’a dit Ayomodo (2) ; mais on n’observe pas que ce fut à cette fin que Joseph d’Arimathie acheta le linceul, mais seulement pour envelopper le corps de Jésus-Christ détaché de la croix ; et dans ce cas, ce seraient plutôt les bandelettes de coton et le suaire de la tête qui auraient dû envelopper immédiatement le Saint Corps ; et pour quelle autre raison supposer que, pour ne pas affaiblir la toile, les fils n’aient pas été moins torsadés (3) ? Et ne pourrait-on pas aussi supposer…

 (1) Explication du Saint Linceul, etc.
(2) Dissertation sur la Sainte Sindone, p. 15.
(3) L’expérience démontre que des fils de lin ou de chanvre, lorsqu’ils ne sont pas torsadés ensemble, ne supportent pas une charge donnée en un point déterminé ; mais s’ils sont torsadés, ils la supportent d’autant mieux que la torsion est plus grande, parce que…

[Page 89]

…que, par de tels petits poils disposés à la manière de manteaux, on pratiquât une certaine sorte de cardage, selon l’usage auquel ils devaient servir ?

XIII.
Il serait donc vain aussi de dire que notre Sindone serait une toile de laine, comme certains l’ont supposé ; attendu que, parlant Martial (1) d’un vêtement propre aux Spartiates, appelé Endromide, vêtement assurément de laine, il le compare à la Sindone de Tyr, dans le distique cité ailleurs (2) :

Ridebis ventos hoc munere tectus, et imbres,
Non sic in Tyria Sindone tutus eris.

« Tu te riras des vents et des pluies, couvert de ce vêtement ;
Tu ne serais pas ainsi en sûreté dans une Sindone tyrienne. »

Le célèbre P. Sopranis (3) concède volontiers que le vêtement mentionné était de laine ; car le poète l’appelle pinguem Endromidam ; hanc tibi Sequanicae pinguior textilis alumnam, quae Lacedemoniorum barbaro nomen habet ; deuxièmement, parce qu’autrement elle n’aurait pas été propre à préserver une personne des rigueurs du froid : gelido non aspernenda decembri dono ; mais le commentateur susdit observe avec raison que la ressemblance avec la Sindone de Tyr, et avec l’Endromide, consiste seulement en ce que l’une comme l’autre servaient à envelopper le corps ; similitudo non in hoc consistit quod contra frigus tutelam praestaret, sed quod involveret corpus ; celui qui est initié aux sciences sait que, chez les rhéteurs, la similitude se définit comme une comparaison de deux choses qui, bien que différentes sous divers aspects, s’accordent cependant en quelque point ; d’où il suit que les similitudes ne doivent jamais être prises dans toute leur rigueur, si l’on ne veut tomber dans des absurdités intolérables ; ainsi, à titre d’exemple, un homme juste, qui médite la Sainte Loi de Dieu, dit le Roi Psalmiste, est semblable à un arbre planté le long des cours d’eau : erit tamquam lignum, quod plantatum est secus decursus aquarum (1).

 (1) Livre IV, épigramme XII.
(2) Voir liv. I, p. 55.
(3) Commentaria postrema in Davidem, etc.

[Page 90]

…consiste uniquement en ceci, que l’une comme l’autre servaient à envelopper le corps ; la similitude ne consiste pas en ce qu’elles procuraient une protection contre le froid, mais en ce qu’elles enveloppaient le corps. Celui qui est initié aux sciences sait que, chez les rhéteurs, la similitude se définit comme une comparaison de deux choses qui, bien que différentes sous divers aspects, s’accordent néanmoins en quelque point ; d’où il suit que les similitudes ne doivent jamais être prises avec toute rigueur, si l’on ne veut tomber dans des absurdités intolérables ; ainsi, par exemple, l’homme juste, qui médite la Sainte Loi de Dieu, dit le Roi Psalmiste, est semblable à un arbre planté le long des cours d’eau :
erit tamquam lignum, quod plantatum est secus decursus aquarum (1).

 (1) Psaume I, v. 3.

[Page 91]

COMMENTAIRE II

Il est absolument faux l’avis de certains, selon lequel la toile de notre Très Sainte Sindone serait d’amiante.

I.
Ayant, dans le commentaire précédent, démontré que la toile dont il est question est de lin proprement dit, l’opinion de ceux qui la veulent d’amiante tomberait d’elle-même ; néanmoins il convient de la réfuter par des arguments particuliers, afin d’établir avec une certitude morale entière la vérité de la Sainte Relique, et de prévenir les difficultés que l’on soulève contre elle.

Il faut donc savoir que certains, pour faire entendre qu’il ne fallait pas s’étonner si elle s’était conservée intacte à travers des incendies survenus à plusieurs reprises, ont dit, en s’appuyant sur le témoignage de l’évêque Simone Majolo d’Asti (1), qu’elle était d’asbeste, c’est-à-dire d’amiante, substance minérale qui résiste, comme chacun le sait, à un feu intense (2). Je ne trouve cependant pas…

 (1) Tome I, col. 2, De imaginibus.
(2) Je pense toutefois qu’elle ne pourrait pas résister à un feu rendu extrêmement intense au moyen de courants de gaz oxygéné. Dans certains de mes propres essais, je trouvai que, placée dans un feu ardent, elle perd toujours quelques grains de poids ; et qui le voudrait davantage, pourrait le vérifier à l’aide d’un grand miroir ardent concave.

[Page 92]

…précisément quelles soient les raisons de cette assertion ; je pense toutefois qu’elles peuvent être de deux sortes : la première, qui est aussi supposée par Chifflet (1), serait que notre Sindone ait été immédiatement apportée de l’île de Chypre, ou bien conservée dans les trésors de l’illustre Maison de Lusignan ; la seconde, qu’elle ne serait pas déjà à la manière d’un linceul commun, mais d’une longue nappe, et de proportion étroite, et d’un tissu particulier et fort ingénieux.

II.
Mais quelle que soit la cause qui ait pu donner lieu à cette supposition de certains, selon laquelle la Sindone serait d’amiante, j’observe d’abord que, dans les mines de cette île, on trouvait, et peut-être plus qu’ailleurs, la lapis asbestos, qui, réduite en fil, formait le lin dit linum Cyprium, et par conséquent une toile asbestine, ou d’amiante incombustible. Cette toile, d’après ce que rapportent les écrivains, et en particulier le naturaliste Pline, devait être surtout façonnée à la manière des nappes, et non comme la Sindone ; car autrement elle n’aurait pas eu la consistance et la fermeté nécessaires, ni n’aurait servi à l’usage pour lequel on la travaillait : l’un pour quelque luxe régnant sur la table des princes ; l’autre, selon le même auteur…

 (1) Videri cuipiam potuit Sindonem e lino Cyprio, sive amianta textam, quod ea e Cypro allata crederetur. De linteis, chap. XII.

[Page 93]

…Pline ajoute, pour envelopper les cadavres des défunts, en les brûlant, et pour ne pas confondre les cendres avec celles du bois dont le bûcher était composé (1).

III.
Rien n’est plus facile que de confuter cette opinion, dont la fausseté fut bien reconnue lorsqu’on alluma le feu dans la Sainte Chapelle du château de Chambéry, où l’on conservait alors la Sainte Relique, laquelle resta quelque peu brûlée vers les angles et en certains endroits ; au point que le cardinal Lodovico Gorrevod, évêque de Saint-Jean-de-Maurienne, la fit raccommoder par les religieuses du monastère de Sainte-Claire, comme on le voit encore dans les raccommodages.

Je n’entre pas ici dans l’examen particulier de ce fait, où l’on voit la main de Dieu toute-puissante dans la sauvegarde de la Très Sainte Toile ; chose qui, de ce temps-là, n’était pas plus ignorée que maintenant, puisque les orateurs sacrés qualifiaient la toile d’incombustible pour magnifier la divine puissance qui la préserva des incendies et d’autres désastres humains.

IV.
Cependant, ceux qui supposèrent que notre Sindone fût d’amiante ne furent pas très profonds dans l’étude de l’Antiquité ; ils furent peut-être, par aventure, certains mécréants, ou des hérétiques de la proche Genève ; car s’ils avaient étudié la question avec diligence, ils ne seraient jamais venus à concevoir une telle matière…

 (1) Pline, Histoire naturelle, livre XIX, chap. V ; Philippe de Lyon, part. III, Physica specialis, diss. 3.

[Page 94]

…il ne leur serait jamais venu à l’esprit de l’attribuer à une telle matière ; car il est certain que, du temps de Pline, l’amiante, à son époque — c’est-à-dire peu après la mort du Sauveur — était extrêmement rare, et d’un tissage très difficile, textu difficillimum, comme on le reconnaît encore aujourd’hui, bien qu’on la retrouve non seulement à Chypre, mais dans bien d’autres pays, comme en Norvège, en Suède, en Écosse, en Hongrie, en Corse, au Canada, dans certains cantons suisses, et en de nombreux lieux de l’Italie, et en particulier à Pouzzoles ; et malgré les innombrables tentatives faites pour en faciliter le tissage, elle n’a été portée que récemment à une certaine perfection par Mahudel (1), et plus encore par Giovanni Battista Verdini, Piémontais d’Asti (2). Il en résultait donc que la toile, à l’époque considérée, était estimée à l’égal de celle des princes…

 (1) Dictionnaire universel d’histoire naturelle, éd. III, tome I.
(2) On peut lire la dissertation sur le fil qui résiste au feu, insérée dans le Magasin d’Hambourg, part. I, p. 651, citée par Busching, tome I. Les anciens tissaient l’amiante avec des fils de lin, puis jetaient la toile au feu, et en brûlant le lin, il restait l’amiante pure. Verdini la tissait sans autre fil que celui-ci, ou bien de lin, de chanvre ou de coton, comme il le déclara lors de la présentation publique de cette toile, le 30 juillet 1828. Longtemps avant cela, dit-on dans le Dictionnaire de Chambers, qu’un certain Castagnata, surintendant des mines en Italie, avait porté la manufacture à la perfection, de sorte que la toile d’amiante présentait une blancheur et une finesse remarquables.

[Page 95]

…plus précieuses que des gemmes, et se paient encore extrêmement cher de nos jours.
Une nappe chinoise d’amiante d’environ un pied et demi de large se vend 36 livres sterling, ce qui fait 720 lires piémontaises à peu près ; et c’est à ce prix que Verdini, déjà mentionné, me demanda un morceau de grandeur égale.
Qui donc pourrait croire que l’on en eût fabriqué des pièces aussi amples que notre Sindone, et qu’elles se vendissent comme des marchandises publiques et communes ?

V.
Nous trouvons bien que, outre de petites mèches ou tampons pour les lampes sépulcrales, on faisait aussi, de cette matière réduite en fil, des nappes, comme le rapporte Dion Cassius, que l’Empereur Néron en usa dans ses banquets ; mais celles-ci étaient petites, et destinées seulement à empêcher que les convives ne se salissent les vêtements sur la poitrine, selon l’usage antique à table ; et lorsqu’elles étaient tachées, on les jetait au feu, et on les retirait entièrement propres.

VI.
Quant aux toiles dans lesquelles on brûlait les cadavres des Princes, elles devaient également être d’une dimension très restreinte, en raison des motifs déjà exposés de rareté et de cherté ; et parce qu’elles étaient plutôt en forme de tuniques, appelées pour cela tuniques funéraires.
Et quand même les corps eussent été enveloppés dans une simple pièce de toile d’amiante, il aurait suffi d’une toile longue d’environ un tiers seulement de notre Sindone…

[Page 96]

…d’environ huit pieds liprands, et large de deux, comme on le dira dans le commentaire suivant.
Certes, ce n’est pas en grandes, mais en petites pièces de toile d’amiante qu’encore de nos jours, selon ce que rapportent les relations philosophiques, divers princes tartares brûlent les corps de leurs défunts.

Il est donc certain que la Très Sainte Sindone n’est ni d’amiante, comme nous venons de le voir, ni de chanvre, ni de coton, ni de laine, mais bien de lin véritable et proprement dit ; et que, de ce lin, les anciens Hébreux, en particulier au temps de Jésus-Christ, formaient les toiles destinées spécialement à envelopper et couvrir le corps humain, comme sont précisément les vêtements et les linceuls.

Je dois donc conclure que notre Sindone est entièrement conforme, quant à sa matière, aux toiles en usage au temps du Sauveur.

(97)

COMMENTAIRE III

L’étendue et la forme de notre très saint Suaire correspondent parfaitement à celles des anciens linceuls.

I. Notre très sainte Relique a la forme d’un parallélogramme long de plus de douze pieds, de douze onces et six lignes, et large de deux mêmes pieds et neuf lignes.
Dans cette mesure, abstraction faite de quelque fraction, s’accordent en général tous les auteurs qui en ont parlé. En effet, les uns lui attribuent environ douze pieds parisiens, ou géométriques, de longueur, et trois de largeur (1) ; d’autres disent qu’elle est longue de treize pieds et large d’environ quatre (2) ; ceux enfin qui, en ces derniers temps, font usage des mesures décimales, affirment qu’elle a une longueur de quatre mètres et dix centimètres, et une largeur d’un mètre et quarante centimètres (3) ; puisque le mètre correspond à trois pieds parisiens, onze lignes et deux cent quatre-vingt-seize millièmes de ligne, et que le pied parisien dit du Châtelet est égal à sept onces et huit lignes de notre pied liprandin (1).
On voit donc bien que les mesures indiquées de notre Saint Suaire sont en général toutes identiques. S’il apparaît quelque divergence, cela dépend soit de l’emploi ou non des fractions, soit du fait d’avoir mesuré la Sainte Toile lorsqu’elle était plus ou moins sèche, ou sous une température plus ou moins élevée, une humidité atmosphérique plus ou moins grande, qui l’allongent ou la raccourcissent.
À ce propos, il faut blâmer sévèrement Avondo, lequel, dans la plus grande des distractions, lui attribua dix pieds de longueur et un peu plus de trois de largeur, puisqu’un tel nombre ne s’accorde ni avec celui indiqué par Pingone (3), qu’il prétend pourtant suivre, ni avec nos pieds liprandins, dont il ne parle pas.

 (1) Chifflet, De linteis, p. 187.
(2) Ibid.
(3) V. anonyme, Della vita, del sig. Parolis, la passione, la morte, la risurrezione ecc. del nostro Signore. Turin, 1820.

(98)

… millièmes de ligne ; et le pied parisien dit du Châtelet est égal à sept onces et huit lignes de notre pied liprandin (1).
On comprend donc que les mesures indiquées du Saint Suaire soient en général les mêmes. Si l’on remarque quelque divergence, cela dépend soit de l’usage ou non des fractions, soit du fait d’avoir mesuré la Sainte Toile lorsqu’elle était plus ou moins sèche, ou sous une température plus ou moins élevée, une humidité atmosphérique plus ou moins grande, qui l’allongent ou la raccourcissent.
Il faut donc blâmer sévèrement Avondo, lequel, dans la plus grande des distractions, lui attribua dix pieds de longueur et un peu plus de trois de largeur, puisqu’un tel nombre ne s’accorde ni avec celui indiqué par Pingone (3), qu’il prétend suivre, ni avec nos pieds liprandins, dont il ne parle pas.

II. De plus, notre Sainte Sindone est d’un seul tenant, sans aucune couture ni à l’intérieur, ni sur son périmètre.

Si l’on voit actuellement qu’il est bordé d’un ruban de soie de couleur céleste, celui-ci n’y a été cousu qu’au temps de Victor-Amédée II, afin d’empêcher l’effilochage.

(1) Selon S. E. le comte Balbo, le mètre correspond au pied liprandin comme trois à la puissance cinq et cinq à la puissance trois : M. p. 33, 35.
(2) p. 18.
(3) Sindon. Ev., p. 12.

(99)

Après quoi, par dévotion, et à mon jugement mal comprise, on en aurait retiré quelques fils pour en faire des reliques (1).
Rien n’est plus admirable, ni mieux unie que la texture, à tel point que Pingone (2) affirme qu’elle ne peut être comparée à aucune de nos toiles, sinon par aventure à celles dites damassées : elegantem Sindonis texturam nulli telarum comparabilem.
Elle aurait donc été très bien adaptée pour servir de double linceul à un petit lit d’un personnage distingué, en étant repliée des pieds jusqu’à la tête.
Ces choses posées, examinons si un linceul de semblable étendue et de semblable forme doit être dit entièrement conforme aux linceuls utilisés particulièrement au temps du Sauveur.

III. Premièrement, on ne peut nier que les linceuls des anciens n’étaient pas beaucoup plus longs que larges.
Je ne recherche pas ici, pour confirmer cela, certaines figures dessinées dans des ornements ou miniatures de quelques manuscrits existant à la Bibliothèque Laurentienne-Médicéenne de Florence, que j’ai observés, parce que l’antiquité de ces manuscrits ne remonte pas aux premiers siècles de l’Église, et qu’ils ne concernent pas les coutumes des peuples orientaux ; néanmoins, il est aisé de les voir, et l’on peut avec raison se persuader, à partir de la forme des lits longs et étroits utilisés aussi à ces époques, de ce dont il est ici question.

 (1) V. supra lib. V, com. VI, p. 71.
(2) Sindon., p. 18.

(100)

IV. Il est certain que les chambres destinées au repos étaient très étroites, comme semble l’indiquer le nom même de cubiculum ; et telles sont en réalité celles que l’on trouve encore de nos jours, et que l’on observe particulièrement en explorant le Royaume de Naples (1).
Elles sont généralement petites, et l’on y plaçait la lumière dans une petite niche creusée dans le mur ; elles avaient un petit orifice débouchant à l’extérieur, afin que la petitesse de la chambre et la fumée n’offensent pas la vue.
Il semble en outre que, puisqu’on n’y voit ni gonds ni autres signes de portes, ni aucun seuil, ni portier, chacun s’y installait selon son bon vouloir ; les lits devaient donc avoir la forme d’une bande étroite placée le long du mur, comme c’était précisément le lit du roi Ézéchias, dont il est rapporté que, malade au lit, et ayant entendu par le prophète Isaïe l’annonce de sa mort imminente, il se tourna vers le mur pour prier avec plus de recueillement et donner libre cours à ses larmes : convertit faciem suam ad parietem, et oravit Dominum… flevit fletu magno (2).

V. Que les lits aient été de cette forme, cela se confirme par le fait que, dans certaines petites chambres quelque peu plus nobles…


(1) V. Le antichità di Ercolano, ainsi que les antiquités expliquées par figures par le P. Bernard de Montfaucon.
(2) Lib. IV Reg., cap. XX, v. 2.

(101)

Découvertes dans ledit Royaume de Naples, et en d’autres lieux encore, [ces chambres] avaient une sorte de gradin de marbre construit contre le mur, destiné précisément à être surélevé au-dessus d’une litière ; et il semble que de tels gradins fussent alors traités comme des colonnes ou des lits ornés d’ivoire, d’or ou d’argent.
Jusqu’au temps du Prophète Amos, on n’en avait pas encore vu chez les Hébreux les plus riches ; mais à partir de ce moment-là, ils furent repris pour leur mollesse et leur luxe : qui dormitis in lectis eburneis, et lascivitis in stratis vestris : « Malheur à vous qui dormez sur des lits d’ivoire, et qui vous étendez sur vos lits somptueux » (1).
L’abbé Couture rapporte, dans sa très savante dissertation sur la vie privée des anciens Romains (2), qu’à ce degré de luxe, certains possédaient des lits en argent massif, recouverts de pourpre brodée d’or, et surélevés, sur lesquels on montait par une sorte de gradins.

VI. Il convient encore d’observer que les Anciens donnaient le nom de lits à divers autres meubles, lesquels, hors de tout doute, avaient la ressemblance de litières étroites ; d’où vient qu’on trouve souvent mentionnés les lits cubiculaires pour le repos nocturne, ainsi que les discubitoires pour les repas.

 (1) Amos, chap. VI, v. 4.
(2) Cette dissertation se trouve insérée dans les Mémoires de l’Académie Française des Inscriptions, ainsi que dans les tomes LXXV, LXXVI, LXXVII du Journal ecclésiastique de Dinouart.

(102)

… à la table, parce qu’ils mangeaient couchés, se plaçant ordinairement à trois par lit.
Ils avaient encore des lits appelés lucubratoires pour le travail ou pour l’étude, et des lits funèbres, ou mortuaires, sur lesquels les défunts étaient portés à la sépulture ou au bûcher (1).

VII. Ce n’est pas seulement l’usage de dormir sur des litières étroites qui sert à prouver la correspondance de notre Sindone avec les anciens linceuls plus longs que larges ; l’ancienne coutume de fuir les coutures dans les linceuls, et même dans les vêtements, le prouve encore davantage, puisque dans ce Saint Suaire il n’existe aucune couture.
Que ces coutures aient été regardées comme des imperfections du travail, ou comme des signes de mauvaise fortune ; ou bien qu’elles aient été jugées légèrement incommodes pour les personnes délicates ; ou enfin que leur réalisation exigeât plus de temps et fatiguât davantage la vue — fait est qu’on les évitait avec soin, et fort peu les anciens.

VIII. Et en effet, en parlant des travaux féminins, les écrivains anciens ne mentionnent pas ordinairement la quenouille, le fuseau et le métier à tisser, mais diverses espèces de toiles…


(1) Si l’on lit légèrement Nepos, De vit. vet. Roman., et le Fleury, Les mœurs des Israélites, part. I, chap. VII.
On observera aussi la rame frappante d’Énée, telle qu’elle apparaît dans la très belle édition de Virgile en trois volumes in-folio, avec la traduction du P. Antonio Ambrogi, jésuite.

(103)

… de toiles formaient des vêtements à manches faits d’une seule pièce, appelés par les Romains tunicae rectae ; soit parce que les fils se tendaient de haut en bas, soit parce qu’ils n’étaient pas interrompus au milieu (1).
À propos du vêtement de Jésus-Christ, on remarque dans l’Évangile (2) qu’il était tissé sans couture depuis le haut jusqu’en bas : erat autem tunica inconsutilis desuper contexta per totum, ce qui est communément tenu pour l’œuvre de la Bienheureuse Vierge Marie.
L’ouvrage cité par Monseigneur Martini semble établir que les vêtements sacerdotaux des Hébreux étaient tous d’une seule pièce sans couture (3).

IX. Il est vrai que les aiguilles étaient déjà en usage chez la plupart des peuples, et que beaucoup de celles que l’on a retrouvées dans les ruines de la ville d’Industria, et que l’on retrouve encore en divers autres lieux conservés dans les Musées, ne sont pas seulement pointues à une extrémité, mais aussi percées à l’autre, comme l’indique l’Évangile lui-même par ces paroles : facilius est camelum per foramen acus transire, quam divitem intrare in Regnum Coelorum :
« Il est plus facile à un chameau de passer par le chas d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume des Cieux » (4).
Mais ces aiguilles sont du double, du triple…

 (1) V. Nieuport, De re vestiaria.
(2) Jean, chap. XIX, v. 23.
(3) Traduction de la Bible par Eustache, note sur l’Exode, chap. XXVIII, v. 32.
(4) Matthieu, chap. XIX, v. 24. Un commentateur cité par Saint Thomas.

(104)

… et même les aiguilles plus longues que les nôtres, lesquelles, en général, ne servaient pas à piquer, à réparer, à fixer les voiles sur la tête, à séparer et arranger les cheveux, et à choses semblables ; ainsi Isaïe, parlant du luxe féminin, dit : auferet Dominus… et mutatoria, et pallia, et linteamina, et acus :
« En ce jour-là, le Seigneur enlèvera… les parures, les voiles, les étoffes de lin et les aiguilles » (1).
Chez Cicéron, Virgile, Ovide et d’autres auteurs, on trouve souvent le terme acus employé, aiguille, mais toujours dans ces sens accessoires, jamais dans celui de coudre, autant que j’ai pu le constater.

X. On ne peut nier que, dès les temps les plus reculés, on n’ait introduit l’usage de broder les bords de divers vêtements ; et les brodeurs étaient appelés Phrygiones, du fait que les Phrygiens furent les inventeurs de cet art ; d’où ils portaient aussi le nom de limbulaires, parce que leur art consistait à orner les lisières des vêtements avec des fils d’or, d’argent ou d’autres matières.

On dit que chez les Géraséniens existait une porte appelée foramen acus en latin, par laquelle ne pouvaient entrer que des chameaux chargés ; d’où, chez les Hébreux, on utilisait ce proverbe pour démontrer l’impossibilité d’une chose. Ainsi Maldonat, Notes sur l’Évangile de Saint Matthieu.
(1) Isaïe, chap. III, v. 22.

(105)

… des couvertures, et des toiles destinées aux personnes de haut rang ; mais il ne s’ensuit pas que l’art de coudre fût commun, parce qu’au vu de la longueur des aiguilles, il est plus probable que ce travail se faisait sur le métier, ou que l’on faisait passer les fils à travers des trous percés par de grosses aiguilles ; d’où l’expression latine acu pingere, pour indiquer l’art de la broderie (1).

XI. De tout cela, je n’entends pas dire que l’on ne pratiquât pas aussi la couture, et nous en avons une preuve dans le Suaire de Jésus-Christ, dit de Besançon, lequel, selon Chifflet (2), était cousu au milieu : sic enim confectum cernitur Vesontione Sudarium sutura per medium excurrente.
Je dis seulement que l’usage de coudre était assez rare, ou bien qu’on faisait des coutures différentes des nôtres, et semblables à celles des cordonniers.
Et véritablement, du verbe suo, suere (coudre), est dérivé le nom sutor, ou inversement, qui chez les auteurs latins signifie cordonnier.

XII. Enfin, si les Anciens n’employaient pas fréquemment les coutures, c’est parce qu’il n’était pas encore introduit chez eux, et surtout chez les Hébreux, le funeste usage moderne de changer essentiellement les modes ; mais ils s’efforçaient de perfectionner ce qui avait été inventé auparavant.

 (1) Lib. VI, Métamorphoses.
(2) De linteis, chap. VI, p. 33.

(106)

Ils portaient donc leurs manufactures à un très haut degré de perfection, et en particulier les toiles.
Cela ressort de divers textes de la Sainte Écriture, dans lesquels il est question de tisserands de byssus, c’est-à-dire de lin très fin ; et l’on peut dire, en résumé, qu’ils travaillaient avec une grande habileté et excellence, tandis que le Saint-Esprit jugeait digne de transmettre à la postérité la mémoire de leurs œuvres :
Her pater Lecha, et Laada pater Maresa, et cognitiones domorum operantium byssum in domo juramenti ;
« Her, père de Lecha, et Laada, père de Maresa, et les familles de ceux qui travaillaient le byssus dans la maison du serment, c’est-à-dire à Beth-Asbéa » (1).

De la description des vêtements féminins faite par le susdit Prophète Isaïe (2), il ressort que la texture des toiles devait être d’une extrême finesse ; et évoquant encore ce Prophète les industries de l’Égypte, il parle en ces termes : confundentur qui operabantur linum, pectentes, et texentes subtilia ;
« Seront confondus ceux qui travaillaient le lin, qui le peignaient et qui tissaient des étoffes délicates » (3).
De même, une expression employée par Philopon chez Athénée (4), lorsqu’il ordonne aux serviteurs d’apporter les serviettes pour s’essuyer les mains, permet de conclure que les sindons devaient être faites d’une texture particulière et admirable : mantilia praebuerunt splendida e sindone textilia.

 (1) Paralip. I, chap. IV, v. 21.
(2) Isaïe, chap. III, v. 22–23.
(3) Ibid., chap. XIX, v. 9.
(4) Lib. IX.

(107)

Il résulte de là que les sindons devaient être faites d’une texture particulière et merveilleuse ; d’où il est permis de dire que notre très sainte Sindone ne correspond pas seulement parfaitement, par l’étendue et par la forme, aux anciens linceuls, mais encore par la matière même ; et qu’elle ne fut pas tissée simplement pour servir à un lit ordinaire, mais qu’elle était digne d’être achetée par un homme riche et bien disposé envers Jésus-Christ, tel que fut le certain Joseph d’Arimathie.

(108)

COMMENTAIRE IV

Les caractères d’antiquité reconnus dans la matière, dans l’étendue et dans la forme du Saint Suaire constituent une preuve très forte de son authenticité.

I. Si notre Sainte Relique ne correspondait pas, quant à ses qualités matérielles et formelles, aux toiles utilisées au temps du Sauveur, on aurait quelque raison d’en nier la vérité, à moins que l’on ne prouvât l’une ou l’autre de ces deux choses :
la première, que le Saint Linceul appartînt à des temps plus anciens, mais qu’il fût conservé à Jérusalem comme monument d’antiquité ;
la seconde, que les artisans syriens, très attachés à leurs usages, ne s’écartassent en rien de ceux-ci, même pour l’attrait de la nouveauté, comme il arrive à notre époque, où les modes changent, pour ainsi dire, chaque jour.

II. Quant à la première hypothèse, on ne nie pas que, chez les Hébreux aussi, il n’existât pas l’usage de conserver des monuments d’antiquité, selon la coutume de toutes les autres nations ; et nous en avons la preuve dans le Deutéronome (1).

 (1) Deutéronome, chap. III, v. 11.

(109)

… dans les livres des Rois (2), des Paralipomènes (3) et des Macchabées (4).
Je dis cependant que la Sindone, étant antérieure aux temps de Jésus-Christ, et conservée à Jérusalem comme monument d’antiquité, outre que cette assertion serait entièrement gratuite, ne s’accorderait nullement avec l’esprit avare des Hébreux, lesquels, bien qu’ils se glorifiassent de monuments d’or, d’argent et d’autres matières précieuses, n’auraient nullement pris soin de conserver un linceul, fût-il d’une texture rare et admirable.
D’autre part, on voit par l’Évangile que Joseph acheta la Sindone comme toile ordinaire chez des marchands pour envelopper le corps de Jésus-Christ, et non chez des antiquaires pour en conserver, en tant que telle, la rareté. Il l’acheta donc toute neuve, c’est-à-dire absolument immaculée, et qui n’avait encore servi à aucun autre usage ; ainsi le disposait la providence de Dieu, comme l’observe un auteur célèbre (5), afin que ce linceul correspondît à la pureté d’un corps jamais souillé par le péché, et fût semblable au sépulcre, qui ne servit qu’au divin Sauveur.
Certes, Joseph était riche et, étant Sénateur, avait demeure stable à Jérusalem.

 (2) I Rois, chap. XXXI, v. 10 ; IV Rois, chap. XI, v. 10 ; chap. XXV, v. 13.
(3) II Paralipomènes, chap. XXXV, v. 18.
(4) I Macchabées, chap. IV, v. 57.
(5) Duguet, Le tombeau de Jésus-Christ, chap. VIII, § 2.

(110)

On ne peut supposer que Jérusalem ne fût pas pourvue de nombreuses espèces de toiles, plus précieuses les unes que les autres, qu’on pouvait utiliser pour ensevelir Jésus-Christ ; et néanmoins il voulut acheter un linceul entièrement neuf, ce qui montre clairement qu’il était particulièrement guidé par le Seigneur pour les fins susdites.

III. Pour ce qui concerne la seconde hypothèse, il a déjà été dit dans le commentaire précédent que les Hébreux tissaient des toiles de diverses espèces, plus ou moins fines, plus ou moins travaillées selon l’usage, selon ce qu’ils avaient à faire, ou selon la condition des personnes pour lesquelles ils tissaient ; et quel fondement y aurait-il pour penser qu’ils se seraient parfois écartés de leurs usages communs pour fabriquer quelque toile d’une texture particulière et inusitée ?
Cette proposition aussi serait arbitraire et non conforme à l’esprit absolument avare des Hébreux, lesquels n’auraient jamais recherché un gain incertain.
Si donc l’on prouvait que notre Sainte Sindone ne correspond pas, par son étendue et par sa forme, aux temps de Jésus-Christ, on aurait raison de la considérer comme supposée ; or il paraît suffisant d’avoir prouvé sa conformité avec les toiles utilisées dans les temps mentionnés ; de sorte qu’il ne peut y avoir aucun motif d’en croire l’hypothèse tardive, et l’on en reconnaîtra tôt ou tard l’erreur, comme on reconnaît tôt ou tard celle de certains livres récents attribués à des auteurs anciens.

(111)

Quelque ingénieux que l’on soit à dissimuler la fausseté, il subsiste toujours quelque chose qui ne s’accorde pas avec les temps auxquels on veut se référer.
Nous en avons, pour ainsi dire, d’innombrables exemples dans les œuvres attribuées à Saint Denys l’Aréopagite, à Clément d’Alexandrie, à Tertullien, à Saint Justin, à Saint Cyprien, et à de très nombreux autres Pères de l’Église.
Il en serait de même pour notre Sindone. Après tant d’examens sur les qualités de ce Saint Linceul, et après tant d’études d’archéologie entreprises et poursuivies par les érudits, et qui sont particulièrement entreprises et poursuivies de nos jours, on aurait enfin découvert quelque monument très certain en contradiction avec lesdites qualités ; or il ne s’en est jamais trouvé aucun qui puisse fournir un véritable indice de contradiction.
Nier donc la vérité de notre Sainte Sindone, en ce qui concerne ses qualités matérielles et formelles, ne pourrait procéder que d’un esprit de contradiction, vice détestable et ennemi déclaré de la société civile et domestique.

IV. Supposons donc que cette toile ait été tissée dans des siècles postérieurs pour peindre sur elle une double image de Jésus-Christ, et tromper les fidèles en leur faisant croire que la Sindone fut achetée par Joseph d’Arimathie ; cette fraude aurait eu lieu soit dans les premiers siècles de l’Église, soit dans ceux qui précédèrent immédiatement l’acquisition faite par les Européens de la Sainte…

(112)

… Relique, comme cela est évident.
Si cela avait eu lieu dans les premiers siècles de l’Église, on devrait donc l’attribuer soit aux Catholiques, soit aux Hérétiques, car il n’est pas besoin de parler des Gentils, dont les intentions n’étaient pas dirigées à soutenir les erreurs et les sectes de Jésus-Christ ; mais supposer que les fidèles des premiers Chrétiens aient été capables d’une telle fraude serait une atteinte très grave à la sainteté de leurs mœurs, reconnue par le même Pline dans sa lettre à l’Empereur Trajan ; sainteté, en général, si éminente, que nous n’en trouvons que peu d’exemples semblables, lesquels, à l’instar de Saint Anthime, furent plutôt disposés à mourir que de mentir légèrement ou de consentir à ce que quelqu’un mentît pour leur avantage.
La vigilance des Pasteurs aurait-elle permis la moindre fausseté principalement en matière de religion ?
Ne fut-ce pas pour une faute de moindre importance que fut déposé de son rang un malheureux Sacerdote, lequel, poussé par un amour excessif pour l’Apôtre Saint Paul, osa narrer en sa louange des choses non conformes à la vérité du fait, comme le rapporte Saint Jérôme (1) ?
Voudrait-on donc supposer que la Très Sainte Sindone ait été falsifiée par les premiers fidèles ?

V. On ne pourrait pas davantage attribuer cette falsification aux premiers Hérétiques, dont les uns judaïsaient, et les autres voulaient concilier les fables des Gentils avec les dogmes sacrés de la Religion catholique.

 (1) De scriptoribus ecclesiasticis.

(113)

Les judaïsants niaient le culte des images et des reliques, et pour cette raison étaient bien éloignés de chercher à tromper la postérité par celles-ci ; les autres, pour leur part, ne s’occupaient que des interminables généalogies de leurs Éons, et de l’origine de toutes les choses créées.
Ceux qui vénéraient idolâtriquement certaines images de Jésus-Christ, ou, à dire vrai, certaines images selon Saint Irénée, Épiphane et Saint Augustin, n’en faisaient pas des peintures sur toile, mais des statues ou des peintures sur table de bois, selon l’usage de ces temps-là ; ce qui n’apporte aucun argument ayant quelque poids pour l’hypothèse dont il s’agit.

VI. Si cette chose avait eu lieu dans les siècles plus bas, il serait tout aussi surprenant, et avec raison, que l’on ait apprécié les Saintes Reliques, et que chacun allât jusqu’à de grandes dépenses et fatigues pour les acquérir ; puisque l’on n’étudiait pas l’antiquité, comme il ressort des œuvres mêmes des Docteurs les plus renommés.
Il serait encore surprenant que quelqu’un ait recherché avec quel fil, et de quelle matière, on tissait les anciens linceuls, afin d’en fabriquer un de telle sorte qu’il pût être cru un suaire sépulcral de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
En confirmation de ce que je dis, il n’est pas besoin de…

 (1) On peut lire les témoignages chez Natalis Alexander, Hist. eccl., diss. VI in Hist. eccl., saec. VIII.

(114)

… observer les peintures et les sculptures des temps anciens pour reconnaître combien l’ignorance en ces matières régnait encore alors.
On voit que les peintres les plus célèbres représentaient les personnages des premiers siècles vêtus selon les usages de leur propre époque, comme aussi les palais, les tours, les églises, les ustensiles domestiques ; et s’il était venu à l’esprit de quelqu’un de vouloir tromper ses contemporains et la postérité en faisant croire qu’une toile proposée comme appartenant aux temps de Jésus-Christ était une Sindone sépulcrale, la tromperie aurait été aussitôt découverte, dès que l’on aurait commencé à faire quelque étude de l’antiquité.

VII. On lit trop souvent dans les histoires de l’Église (1) que certains, dans ces siècles plus bas, tentèrent d’introduire de fausses reliques, et en firent un objet de commerce, ce qui obligea le Concile du Latran IV, en 1215, à défendre d’exposer hors de leurs églises les antiques reliques et de les mettre en vente, et à ordonner de ne leur rendre aucun culte public si elles n’étaient auparavant approuvées par l’autorité du Pape ; mais les prétendues reliques dont il est question n’avaient pas la nature de notre Sindone, et n’étaient autre chose que des os, ou d’autres parcelles du corps humain, que l’on supposait appartenir à quelque Saint ancien célèbre.
On reconnut alors la fraude, et les auteurs en furent sévèrement punis.

 (1) V. Baronius, Annales, an. 1215.

(115)

Il en aurait été de même, si quelqu’un avait tenté d’introduire comme vraie Sindone sépulcrale de Jésus-Christ une toile qui ne l’eût pas été.
Cependant, notre Saint Suaire correspond en toutes ses qualités au temps auquel il se rapporte, et non à aucune supposition formée dans les siècles postérieurs ; ainsi, pour cette part, considérer quelle relique est authentique, et en nier la vérité, ne pourrait procéder, comme il a été dit, que du plus détestable esprit de contradiction.

(116)

COMMENTAIRE V

Il est démontré combien sont vaines les opinions de certains, qui se donnent à croire non observée dans la Très Sainte Sindone la véritable image du corps de Jésus-Christ.

I.
Si je devais prêter attention aux dires de plusieurs de nos critiques, je devrais m’abstenir de ce commentaire, dans lequel, pour ouvrir la voie à démontrer l’uniformité des portraits de Jésus-Christ existants dans la Sainte Relique, je tiens pour certain ce que l’on a jusqu’ici supposé, à savoir qu’ils existent réellement.
Je concède qu’ayant été éloigné depuis longtemps, et n’ayant jamais été dans une position critique, puisque je n’ai pu observer ces images, je conclus franchement qu’elles n’ont pas d’autre fondement qu’une vaine tradition populaire soutenue, comme je le dis, par les fables de nos anciens écrivains.
Cependant, je rends mille louanges à nos religieux Souverains, lesquels, chaque fois qu’ils donnent de somptueuses ostensions, font expliquer par les ministres sacrés la précieuse Toile avant qu’elle ne soit exposée à l’adoration publique, permettent et encouragent même qu’on l’examine à loisir par les personnes circonspectes,

(117)

qui n’en sont pas timides, prenant la lumière la plus opportune ; bien plus, pour ôter en cela tout obstacle, ils ont voulu que dans le cérémonial des expositions soient insérées ces paroles :
« Avant de replacer la Sainte Sindone dans la châsse, on la laissera quelque temps exposée, afin que les personnes Royales, les Évêques, et les personnages de première distinction puissent l’observer, la baiser et l’adorer. »

II.
Cette faveur signalée fut accordée par S. S. R. M. Charles-Félix en 1822, les 4 et 5 janvier, lorsqu’en voulant satisfaire non moins à sa dévotion particulière qu’à celle de l’Auguste Consort, la Reine Marie-Christine de Bourbon, il fit appeler d’autres S. Ém. le Cardinal Paolo Giuseppe Solaro, et les R. R. Chapelains, ainsi que l’Archevêque Métropolitain Colombano Chiaverotti, l’Évêque de Pignerol Francesco Bigex, et Mgr Vincenzo Mossi, alors Évêque d’Alexandrie, et tous les grands de la Cour ; après avoir reconnu une dernière fois les sceaux apposés sur le Très Saint Dépôt, qui étaient ceux de S. S. Pie VII, et de S. S. R. M. Victor-Emmanuel, il fit étendre la Sacrée Relique à l’endroit le plus convenable, du côté droit de l’autel de la Chapelle du Palais Royal dite du Saint Crucifix.
Ici, tandis que, devant elle, les Rois répandaient leur cœur en tendres et saints affects, ils laissèrent pendant un long espace de temps à chacun la liberté de la vénérer à genoux, et de l’examiner de près.

(118)

Ce fut une occasion d’autant plus heureuse et opportune. En cette circonstance, j’eus moi aussi le sort heureux de l’observer de nouveau, et donc de mieux m’assurer de la nature et des qualités de la toile, et si en réalité s’y discernent les images du corps de Jésus-Christ.
Ce qui est d’autant plus digne d’intérêt à rappeler, en ce que Calvin, en diffamant les Catholiques, écrivit avec toute sa franchise :
« Qu’ils ne laissent pas voir de près les Saints Suaires, afin que ne se manifeste leur fraude et imposture, qui trop facilement se rendraient claires et évidentes : cominus, et luce palam non solent passitate efficacia linteamina ostendere, ne fraus, et impostura deprehendantur » (1).

III.
Ce que l’on voit donc dans la Très Sainte Sindone ? On y voit, dis-je, et ce que témoignent la vue et l’examen, un double portrait très distinct d’une couleur brun-roussâtre représentant la partie antérieure et postérieure du corps entier de Jésus-Christ, avec toutes ces particularités qui le caractérisent, dans l’état où le réduisirent sa passion et sa mort.
Et l’on ne pourrait jamais sérieusement douter de l’existence de ces images, quand bien même elles présenteraient quelque défaut par endroits, ni si elles n’étaient pas partout également visibles,

(119)

comme elles l’étaient autrefois. Contester la vérité de nombreux monuments anciens qui représentent notre Relique, il faudrait dire supposées de nombreuses chartes anciennes qui en parlent ; il faudrait enfin donner un solennel démenti à un très grand nombre d’écrivains ennemis de toute fausseté, qui en informèrent les étrangers et en transmirent la mémoire à la postérité.

IV.
Il est vrai que, si l’on aperçoit ces images dans les médailles frappées par Ludovic, par Charles III, par Emmanuel-Philibert, et par d’autres Souverains de Savoie (1), comme cela est rapporté ailleurs, et si, dans le Guichenon (2), on observe que sur la monnaie de Ludovic mentionnée, dans laquelle le Saint Suaire ne montre que la partie antérieure du corps de Jésus-Christ assez relevée, on les frappa non pour nier l’existence des deux images, mais pour concilier une plus grande dévotion envers le Rédempteur en rendant plus visible son portrait, et cependant ne pas offenser la vue en représentant de nouveau la Sindone d’une manière contraire à sa nature, c’est-à-dire étendue…


(1) Divers Princes de Savoie firent frapper, outre celles rapportées à leur sujet, d’autres médailles avec la Sindone d’un côté, et de l’autre l’image du Bienheureux Amédée, enrichies de nombreuses indulgences. Voy. Solaro, Sind., pag. 94.
(2) Voy. tome I, Généalogie, préf. V, supra, tome I, pag. 370.

(120)

Ce fut une occasion d’autant plus heureuse et opportune. En cette circonstance, j’eus moi aussi le sort heureux de l’observer de nouveau, et donc de mieux m’assurer de la nature et des qualités de la toile, et si en réalité s’y discernent les images du corps de Jésus-Christ.
Ce qui est d’autant plus digne d’intérêt à rappeler, en ce que Calvin, en diffamant les Catholiques, écrivit avec toute sa franchise :
« Qu’ils ne laissent pas voir de près les Saints Suaires, afin que ne se manifeste leur fraude et imposture, qui trop facilement se rendraient claires et évidentes : cominus, et luce palam non solent passitate efficacia linteamina ostendere, ne fraus, et impostura deprehendantur » (1).

III.
Ce que l’on voit donc dans la Très Sainte Sindone ? On y voit, dis-je, et ce que témoignent la vue et l’examen, un double portrait très distinct d’une couleur brun-roussâtre représentant la partie antérieure et postérieure du corps entier de Jésus-Christ, avec toutes ces particularités qui le caractérisent, dans l’état où le réduisirent sa passion et sa mort.
Et l’on ne pourrait jamais sérieusement douter de l’existence de ces images, quand bien même elles présenteraient quelque défaut par endroits, ni si elles n’étaient pas partout également visibles,

 (1) Institut. adversus articulos facultatis Sorbonicae, tom. VIII, édit. Amstel., an. 1663.

(121)

comme elles l’étaient autrefois. Contester la vérité de nombreux monuments anciens qui représentent notre Relique, il faudrait dire supposées de nombreuses chartes anciennes qui en parlent ; il faudrait enfin donner un solennel démenti à un très grand nombre d’écrivains ennemis de toute fausseté, qui en informèrent les étrangers et en transmirent la mémoire à la postérité.

IV.
Il est vrai que, si l’on aperçoit ces images dans les médailles frappées par Ludovic, par Charles III, par Emmanuel-Philibert, et par d’autres Souverains de Savoie (1), comme cela est rapporté ailleurs, et si, dans le Guichenon (2), on observe que sur la monnaie de Ludovic mentionnée, dans laquelle le Saint Suaire ne montre que la partie antérieure du corps de Jésus-Christ assez relevée, on les frappa non pour nier l’existence des deux images, mais pour concilier une plus grande dévotion envers le Rédempteur en rendant plus visible son portrait, et cependant ne pas offenser la vue en représentant de nouveau la Sindone d’une manière contraire à sa nature, c’est-à-dire étendue…

 (1) Divers Princes de Savoie firent frapper, outre celles rapportées à leur sujet, d’autres médailles avec la Sindone d’un côté, et de l’autre l’image du Bienheureux Amédée, enrichies de nombreuses indulgences. Voy. Solaro, Sind., pag. 94.
(2) Voy. tome I, Généalogie, préf. V, supra, tome I, pag. 370.

(122)

… à l’honneur dans l’Église de Turin. Et l’on dira peut-être que tous nous avons écrit sans examiner la vérité du fait, que tous avons aveuglément suivi la tradition populaire, et que tous avons voulu donner à entendre, ou bien que nous avons pris un très faible prétexte, bien qu’il se soit répété avec une plus grande fréquence, puisque tous les ans, le 4 mai, on montrait en public la Très Sainte Relique ?

VIII.
Mais s’il y a ces images, objecte ici Calvin, que veut dire que les Évangélistes n’en parlent nullement, bien qu’ils racontent bien d’autres choses de moindre importance ?
Qui fit, ut Evangelistae res leves, nec magni momenti referentes, tacerent vero effigiem corporis Domini linteo, quo fuit sepultus, impressam ?
Faut-il aller chercher des raisons pour répondre à cette difficulté, alors qu’il ne s’agit pas d’un argument négatif contredit par les positifs déjà exposés, et qu’on observe ailleurs que les auteurs sacrés ne racontent pas mille détails de la vie de Jésus-Christ ; selon leur caractère surnaturel et divin, ils ne disent rien qui ne donne lieu à de très nombreuses réflexions, et ce qui semble parfois de moindre importance renferme les instructions les plus utiles et profondes, comme l’ont montré les Pères de l’Église à partir de ces paroles simples.

(123)

De Saint Matthieu, invoqué ici à propos de la Sindone, on peut rappeler la suivante exhortation de Saint Grégoire de Nysse (1) :
« Imitons ce que fit Joseph, et prenons garde, lorsque nous recevrons le précieux don du corps du Seigneur enveloppé dans un linceul, de le déposer dans un cœur semblable à un sépulcre plein d’ossements de morts » ;
Quod a Josepho gestum est nobis sit tanquam lex, ut id, quod a nobis suscipimus cum illo corporis munus suscipimus, nec in sordido conscientiae linteo involvamus, neque in cordis monumento mortuorum ossibus pleno reponamus.

IX.
On pourrait encore objecter que, dans l’oraison de l’Office récent de la Très Sainte Sindone, on ne reconnaît en elle aucune image de Jésus-Christ, mais seulement des traces, des marques, des signes de sa passion.
Mais certes, dans l’ancien Office, on admet clairement, en disant :
« Dieu tout-puissant et éternel, qui, en mémoire de la passion de ton Fils unique, as laissé sur la terre, pour notre adoration, la Sainte Sindone avec l’effigie manifeste de Celui-ci, accorde que, par la vertu de cette même Sainte Sindone, nous méritions de contempler sa face au Ciel » ;
Omnipotens sempiterne Deus, qui in memoriam passionis Unigeniti Filii tui Sanctam ejus Sindonem cum expressa ipsius effigie…

 (1) Saint Grégoire de Nysse, Orat. in Resur.

(124)

« … vénérable relique sur la terre, nous te rendons hommage, nous te prions, afin qu’en vertu de cette même Sainte Sindone nous méritions de contempler dans le Ciel » ; au contraire, dans l’oraison du nouvel Office :
« Ô Dieu, qui, dans la Sainte Sindone, dans laquelle le Corps très saint, déposé de la croix, fut enveloppé par Joseph, as laissé les vestiges de ta passion, par pitié accorde que, par la vertu de ta mort et de ta sépulture, nous soyons conduits à la gloire de la résurrection » ;
Deus, qui nobis in Sancta Sindone, qua Corpus tuum Sacratissimum e cruce depositum a Joseph involutum fuit, passionis tuae vestigia reliquisti, concede propitius, ut per mortem, et sepulturam tuam ad resurrectionis gloriam perducamur.

Il semble que le même Avondo, dans la plus souvent citée de ses dissertations, ait eu quelque difficulté à admettre de véritables images de Jésus-Christ dans la Sindone ; puisqu’après avoir affirmé que le corps de Jésus-Christ était tout imprégné de sang, il conclut :
« Comment ne devrait-il pas rester d’un tel corps une empreinte quelconque, bien qu’obscure ? »

X.
En répondant d’abord à la difficulté tirée des expressions du récent Office de la Très Sainte Sindone, j’observe que, puisque ces images ne sont pas visibles par tous et en toute circonstance, les auteurs des corrections de l’Office de la Très Sainte Sindone, afin de ne pas donner motif aux incrédules et aux libertins de nier la…

(125)

… doctrine de l’Église, et que ses pieux fidèles ont jugé bien plus convenable d’user des expressions : vestigia reliquisti, au lieu de l’ancienne Sanctam Christi Sindonem cum expressa ipsius effigie venerandam in terris reliquisti ; mais pour cela, avons-nous peut-être nié les images ?
Certainement non ; bien plus, toutes ces expressions ne sauraient être précisées autrement que comme se rapportant aux taches les plus évidentes de la Très Sainte Toile, c’est-à-dire qu’elles soient ou non des signes de la passion.

En outre, si dans la Sindone n’existaient pas les véritables images du Sauveur, pourquoi dans l’hymne des Vêpres dit-on :
Ferro latus, atque palmas, et pedes clavis, lacerata flagris membra, et infixam capitis coronam monstrat imago ?
« L’image montre le flanc percé par la lance, les mains et les pieds transpercés par les clous, le corps déchiré par les fouets, et la couronne fixée sur la tête ».

XI.
Quant à Avondo, il est certes fort étonnant qu’un homme aussi versé dans les études et tout dévoué à la gloire du Sacré Dépôt, n’ait pas réfléchi qu’il est absolument impossible que le Sauveur soit resté, par vertu naturelle, imprimé dans la Sindone, et qu’il ait adopté, contre l’avis de tous, l’expression vestigia reliquisti pour exclure une véritable image du très saint corps divin.

D’autant plus qu’un peu plus loin il tombe dans une contradiction manifeste, en disant que :
« Des traces imprimées dans la Sindone vient l’avantage de reconnaître… »

(126)

… la vérité de ces anciens écrivains, qui en firent le portrait » ; et il rapporte ensuite le texte de Nicéphore Calliste (1), qui dit pouvoir confronter avec la Sindone :
« le visage était beau et vif ; la stature du corps était de sept palmes ; la chevelure était blonde, non très dense, mais plutôt ondulée ; des yeux étincelants émanait une grâce admirable ».

 (1) Hist. Eccles., liv. I, ch. XL. Cet auteur grec fleurit au XIIIᵉ siècle sous les empereurs Paléologues, ainsi qu’il le dit lui-même dans son histoire, comme il apparaît dès le début et la fin de l’ouvrage.
Au cours de ces commentaires, il sera souvent nécessaire de faire usage de ses paroles ; il ne sera donc pas inutile de rappeler ici le texte entier selon l’interprète latin Jean Lange :
Effigies formae Domini nostri Jesu Christi, sicut a veteribus accepimus, talis prorsus, quatenus eam crassius comprehendere licet. Egregio fuit, corpore statura ad palmos prope septem, caesariem habuit subflavam, ac non admodum densam, leniter agitatam, atque crinis descendentibus supercilia usque prolixe fluxit. Ex oculis sublimes emicabant gratia ; nasus longior ; barba capillisque aequabat, neque multum hominis, praeterquam matris, in tenera duntaxat aetate ejus. Collum fuit sensim declive ita ut non arduo, et extenso nimium corporis statu esset. Porro tritici referens colorem, non rotundam, aut acutam habuit faciem, sed quasi matris ejus paulum decursum vergentem, et modice rubicundam ; gravitatem, atque prudentiam cum lenitate conjunctam, placabilitatem iracundiae expertem ; per similia denique per omnia fuit divinae, et immaculatae suae genetrici.

(127)

« … admirable, et ils étaient très vifs ; le nez un peu long ; blonde la barbe et les cheveux ; longs les cheveux de la tête, mais jamais ils ne passaient au-delà de lui ; le cou plutôt long ; et généralement la stature de tout le corps ni haute ni basse ; le visage ni rond ni pointu, tout plein de gravité et de prudence, unies à une souveraine bonté et douceur, exemptes des mouvements de l’irascibilité ».

Si les images de la Sindone servent à confirmer la vérité de cette description, comme l’observe donc Avondo, reste-t-il dans le Saint Suaire quelque chose, bien qu’obscur, de l’effigie du corps de Jésus-Christ ?
Une effigie obscure et informe aurait-elle peut-être quelque ressemblance avec le portrait rapporté ?
Tant il est vrai que parfois bonus dormitat Homerus.

 (1) Horace, De arte poetica, vers la fin.

Page 128

COMMENTAIRE VI

La stature de Jésus-Christ, exprimée dans la Très Sainte Suaire, convient à la vraie hauteur qu’il avait.

I. Ayant démontré l’existence des images du divin Sauveur dans la Très Sainte Suaire, nous avons un autre argument intrinsèque de la vérité de la Sainte Relique, en faisant observer l’uniformité des anciens monuments relatifs à la taille du corps de Jésus-Christ avec celle qui est relevée par lesdites images. Toutefois, on rencontre bien vite de très graves difficultés, et il sera louable pour celui qui traite cette matière de manière à ôter de là tout doute. Il faut donc observer que la longueur du corps de Jésus-Christ, telle qu’elle est exprimée dans la Suaire, est jugée par beaucoup comme tout à fait contraire au sentiment des premiers fidèles et à celui de plusieurs érudits de notre temps. Et certainement, bien que les mesures du très sacré corps prises sur la Sainte Relique ne s’accordent pas précisément entre elles, cependant elles donnent une longueur plus grande de cinq pouces environ. Certains disent : qu’on lise le livre VI d’Origène contre Celse, et l’on trouvera que ceux-ci avaient Jésus-Christ pour témoin des Écritures mêmes.

Page 129

Les chrétiens reconnaissaient un corps non moins petit, privé de tout autre éclat, bien loin d’être contredit par le Père, mais plutôt approuvé par lui dans ses sentiments, et confirmé en comparant le Sauveur, selon le prophète Isaïe, à un petit enfant, ou bien à un arbrisseau dans une terre aride : quia non erat species neque decor. Celse disait : omnium oportuit illum antecedere ceteris aut magnitudine, aut pulchritudine… hic autem nihil ab alio discrepat; imo, ut ajunt, statura exigua, vultu deformi, et abjecto erat. Origène lui répond : constat quidem e scripturis Jesu corpus fuisse aspectu deforme… haec autem sunt Isaiae verba… sicut infantulus, sicut radix in terra sitis squallida… species ejus deficiens supra filios hominum.

II. Que la mesure rapportée de la longueur du corps de Jésus-Christ dans la Suaire ne soit pas conforme à l’opinion de plusieurs érudits ne convient pas à Clément d’Alexandrie († vers 215), et à ceux-ci, parce qu’il semble que du même avis qu’Origène étaient Clément d’Alexandrie, Tertullien († après 220), et saint Augustin (354–430), pour certains termes.

 (1) In hist. Eccles., saec. II, diss. VIII, De doctrina Clementis Alexandrini etc.

(2) V. lib. III, Paedag., III, et VI, Stromatum.

(3) De carne Christi.

(4) Enarrat. in psal. 44, et exposit. in psal. item 44, et 118.

Page 130

… deficiens prae hominibus… et il voulut être humble de forme, et autres expressions semblables usitées par eux en parlant du corps de Jésus-Christ. Sur quel fondement donc prétend-on que les images de la Suaire représentent le vrai corps de Jésus-Christ ? Tout le fondement concernant la taille consiste dans les paroles rapportées de Nicéphore, lesquelles indiquent sept palmes de plus ou de moins : corpus statura ad palmos porrectos septem ; mais sans rappeler ni examiner l’autorité de Nicéphore, lequel écrivait six siècles après la mort de Jésus-Christ, et ne précisa jamais la hauteur sans citer, ni pouvoir citer, comme le dit Berri († 1744), aucun auteur qui ait jamais donné la taille des sept palmes chez les Grecs anciens. Nous savons qu’il existait deux sortes de palmes : l’une de quatre doigts, l’autre de neuf doigts. Puisque la première constituait la quatrième partie du pied, et que le pied comprenait sept de nos pouces et quatre lignes, sept palmes de la première espèce feraient seulement douze pouces et sept lignes ; et sept de la seconde feraient vingt-huit pouces et dix lignes et demie, hauteur certainement toujours très éloignée de celle exprimée par la Suaire, et plus conforme à l’avis des anciens chrétiens et des érudits récents.

 (1) Exercit. de Christo, ejusque Virgine Matre, exerc. 48 de humana oris, corporeaque forma Christi Domini. Valliso nomine appellatus Nicephorus, ne appellare vere possit, cum nullam unquam tam accurati Christi delineatores tota retro antiquitate inventi sint.

(2) V. Chambers, Dictionnaire des arts, sciences, art. Mesura.

(3) Dans le tome I de la Science de la nature du P. Giovanni Maria della Torre, chap. V, se trouvent comparées, selon le Ricard, et d’autres auteurs célèbres, les principales mesures antiques avec le pied parisien supposé.

Page 131

III. Conviennent aussi avec nos critiques que, grande étant la stature de Jésus-Christ dans le Saint Suaire, il n’est nullement nécessaire d’admettre davantage de ce qui peut servir à illustrer le divin Mystère. Il me soit permis d’ajouter que, dans l’image de la partie antérieure, la longueur est de quarante et une à quarante-deux onces, prise depuis le sommet de la tête jusqu’au talon ; mais celle de la partie postérieure est d’environ deux onces moindre, soit à cause de la sueur abondante avec laquelle Jésus-Christ fut porté au sépulcre, soit parce que le linceul ne touchait pas entièrement la partie verticale de la tête, mais plutôt parce que la tête, sous le poids très sacré, se comprima, et, une fois ce poids ôté, se rétablit dans son état premier par sa naturelle élasticité.

IV. La mesure de la partie antérieure du corps se trouve fidèlement marquée sur certaines bandes de soie, dont l’une me fut courtoisement communiquée par ailleurs.

Ce pied est divisé en 144 parties égales ; le pied grec dit ercolano en contient 139 3/4 ; le romain 134 1/2.

 (1) V. Lib. I, chap. II, p. 62.

Page 132

… théologien renommé Riva. Il n’est pas vrai que l’on puisse être induit en erreur en la représentant ; au contraire, je trouve que cette dimension correspond à celle des copies de cette Suaire exécutées avec diligence, et aussi aux récits des écrivains de ces patries. Monseigneur Paleotti, par exemple, dit qu’elle est de cinq pieds de Bologne, comme le rapporte Malnoni, et le pied bolonais faisant approximativement huit onces et huit lignes de notre pied de Liprando, on voit que l’écrivain mentionné convient sans hésitation avec la hauteur indiquée (1).

V. J’accorde encore qu’il y ait quelque diversité dans les mesures prises récemment sur la Suaire, comme celles tirées par les auteurs des siècles passés. Il s’agit d’une petite variété, et cela n’est pas sans cause : car les écrivains, pour la plupart, omettent les fractions afin de s’en tenir à un nombre rond et de faciliter la mémoire. J’ajoute que ladite petite variété doit nécessairement exister en raison de la plus ou moins grande tension de la toile au moment de mesurer les images, ou bien, comme on l’a dit (2), en raison de la diversité de température, d’humidité ou de sécheresse de l’air atmosphérique, qui rend les corps, et en particulier les linges, plus ou moins étendus.

 (1) Supposant le pied de Liprando divisé en 3000 parties égales, le bolonais n’en contient que 239 11/36.
(2) Voir ci-dessus, chap. III, p. 98.

Page 133

Si la diversité des mesures trouvées ci-dessus paraît quelque peu notable, la raison en est qu’elles ne vont pas seulement jusqu’au talon, comme elles auraient dû, mais jusqu’à l’extrémité des doigts des pieds. Cela relève de la différence même des longueurs retrouvées, laquelle est toujours de trois à quatre onces de Liprando, selon la distance du tarse, c’est-à-dire de la partie la plus haute du pied, jusqu’à l’extrémité des doigts.

VI. Il est digne d’observation que Chifflet, mesurant avec soin l’image du Sauveur dans le suaire de Besançon, trouva qu’elle convenait parfaitement avec celle de notre Suaire, puisqu’il dit l’avoir trouvée longue de cinq pieds géométriques, plus trois quarts (1) : staturam corporis Christi a vertice ad calcem usque in Sudario Vesontino reperi sex pedum geometricorum tribus digitis minus, seu, quod eodem recidit, quinque pedum, et triumquartorum unius pedis. Il n’indique pas la longueur précise de ce pied géométrique, lequel est communément pris pour le pied antique romain ; mais puisqu’il est ensuite établi qu’il est un sixième plus petit que le pied de Bologne, sa longueur serait donc de sept onces de Liprando, deux lignes et huit atomes environ.

(1) De Linteis, cap. XX.


Page 134

La multiplication par cinq et trois quarts donne pour produit quarante et une onces de Liprando, six lignes et quatre atomes.

VII. En venant maintenant à la solution des difficultés proposées, j’affirme en premier lieu qu’il n’est pas vrai que les premiers chrétiens aient supposé Jésus-Christ de petite stature au détriment de sa vérité ; ni ne pouvaient-ils le supposer, puisqu’en lisant continuellement le Saint Évangile, ils comprenaient bien que les Juifs n’auraient pas laissé passer ni se seraient abstenus de lui reprocher un tel défaut corporel, s’il avait réellement existé. Ils savaient en outre que, avant sa passion, beaucoup l’avaient pris, entre autres, pour saint Jean-Baptiste, lequel, selon Origène cité plus haut, avait la même stature que Jésus-Christ : ob formam communem Joannes credebatur esse Christus (1) ; et ceux-ci auraient supposé une figure basse et méprisable chez le saint Précurseur, étant donné que les Hébreux charnels le tenaient déjà pour si indigne à cause de l’attente du Messie (2) ?

 (1) In Joannem.
(2) En 1787, me rendant en Espagne pour des affaires de l’Ordre, et passant par la ville de Perpignan, il me fut rapporté par un digne chanoine que, dans la cathédrale, on vénère un bras authentique de saint Jean-Baptiste. À partir de la longueur de ce bras, il serait très facile de retrouver la hauteur du corps de ce saint, et l’on prouverait ainsi encore mieux la vérité de ce que soutient ce commentaire au sujet de la hauteur du corps de Jésus-Christ.

Page 135

VIII. Je pense en vérité que Celse, et que les chrétiens de son époque, c’est-à-dire des IIe et IIIe siècles, rapportaient Jésus-Christ comme étant de petite stature, et pourquoi ? Parce qu’ils croyaient qu’il fallait absolument comprendre au sens matériel et absolu les prédictions du prophète Isaïe lues par eux dans leur contexte, comme si déjà de nombreuses années auparavant les mystères du Sauveur avaient été clairement prédits par ce prophète ; ils admettaient cependant, selon leurs propres pasteurs, dans ces paroles : et ascendet sicut virgultum coram eo, et sicut radix de terra sitienti, que la naissance du Messie d’une Vierge était clairement prédite, puisqu’il devait surgir par la seule vertu divine comme un rejeton, ou comme une tige issue de sa racine dans une terre aride ; les paroles suivantes : non est species ei, neque decor, ils les entendaient principalement non pas du corps, comparé à l’âme, mais bien davantage à la divinité, c’est-à-dire de l’état auquel sa passion l’aurait réduit ; ou bien de sa vie humble, pauvre, mortifiée, dépourvue de tout attrait terrestre, que les personnes vaines, ambitieuses, avides de plaisirs, auraient jugée difforme et méprisable.

IX. C’est pourquoi Origène, sans même faire mention de l’opinion des chrétiens sur la petitesse du corps de Jésus-Christ, répond à Celse, qui disait cela, que le prophète a clairement dit : constat quidem ex scripturis Jesu corpus fuisse aspectu deforme, et s’il n’avait pas…

Page 136

… au visage abject, comme Celse l’exposa ; et il n’est nullement clairement indiqué que sa stature fût petite. En continuant ensuite à raisonner sur les qualités corporelles du Sauveur, il se plaint que ledit philosophe n’allègue que des témoignages exprimant en apparence quelque difformité corporelle, et qu’il laisse de côté ceux qui montrent la beauté : haec audivit Celsus, quia sibi ad calumniandum Jesum utilia esse videbantur; nequaquam autem attendit ad ista psalmi 44 verba tuae pulchritudine tua. Du reste, Origène, dans ses commentaires sur saint Matthieu, fait clairement connaître qu’il n’admet aucune véritable difformité dans le corps de Jésus-Christ, mais seulement dans le sens indiqué à la fin du paragraphe précédent. L’antiquissime auteur des paraphrases chaldaïques, quel qu’il soit (1), ne l’admet pas davantage, car il explique ainsi les paroles : speciosus forma prae filiis hominum : « Tu es beau d’âme et de corps, ô Roi Messie, au-dessus de tous les autres hommes », selon la tradition de Monseigneur l’Archevêque Martini, dans ses notes sur ledit psaume 44.

X. Il faut donc observer avec le théologien Gaspare Juvenin (2) que les Pères de l’Église n’avaient pas coutume de s’attarder à réfuter les arguments des Gentils ; ils n’attaquaient point la foi, et particulièrement à propos de Jésus-Christ, ils se bornaient à démontrer, par toute sorte de raisonnements, sa divine mission, l’immensité de ses œuvres et la sainteté de ses vertus ; mais la figure corporelle leur importait fort peu.

 (1) Il existe de nombreuses paraphrases chaldaïques, comme celles d’Onkelos, de Jonathan, et d’autres auteurs inconnus.
(2) De Deo incarnato, diss. V, cap. VII.

Page 137

XI. Natale Alessandri affirme avec raison que certains érudits sont d’avis contraire à notre critique sur la hauteur du corps de Jésus-Christ ; ceux-ci, toutefois, ne citent aucun auteur, et ceux que je trouve n’accordent que peu ou rien, parce qu’ils touchent légèrement la question, ou bien, s’ils la traitent à fond, comme Serri, outre qu’ils se montrent quelque peu vagues par désir de se singulariser dans leurs opinions, ou plutôt — pour le dire plus exactement — par un zèle trop ardent pour la vérité, ils tombent dans divers errements qui rendent leur œuvre indigne de la science ecclésiastique ; ils sont ainsi réfutés à juste titre par Antonio Sandini (1), par Martino Grandin (2), et par cent autres écrivains doctes et modérés. J’épargnerai la patience de mes lecteurs en exposant tous les arguments, que l’on peut trouver sur les traces de saint Jean…

 (1) Lib. cit. Hist. Familiae Sacrae.
(2) De Incarnatione, q. XIV, De defectibus corporis assumpti a Filio Dei.

Page 138

Chrysostome (1), Grégoire de Nazianze (2), Athanase (3), Jérôme (4), Isidore Pélusiote (5), Grégoire le Grand (6) et Bernard (7) démontrent la beauté du corps de Jésus-Christ, et dans quel sens doivent être entendus Clément d’Alexandrie, Tertullien, saint Augustin, et les autres, qui paraissent admettre une difformité. Il faut seulement observer que les termes employés par lesdits Pères, puisqu’ils peuvent s’entendre tantôt par rapport à la stature corporelle, tantôt par rapport à la vie humble et abjecte, ne prouvent ainsi rien quant à la réelle petitesse du corps de Jésus-Christ.

XII. En revanche, il prouve entre autres la hauteur, telle qu’elle est indiquée sur la Suaire, Nicéphore, en disant que le divin Rédempteur était précisément haut de sept palmes ; et, bien que l’on puisse reprocher à nos critiques d’avoir parlé en général sicut a veteribus accepimus, sans nommer aucun auteur précis, ils n’ont toutefois aucune raison de mettre en doute son autorité à cet égard.

 (1) Hom. 18 in Matt.
(2) Orat. de Resurr.
(3) Orat. de Incarnatione Christi.
(4) In cap. IX Matt., et ep. 140 ad Principiam.
(5) Lib. III, ep. 130.
(6) In cap. I, lib. I Reg.
(7) De passione Domini.

Page 139

La présente controverse, puisque dès les premiers siècles de l’Église furent formées des statues et des images, et d’autres monuments (1), à partir desquels on pouvait avec certitude inférer la véritable hauteur de Jésus-Christ, surtout à partir des statues, que l’on avait coutume de faire égales en hauteur à l’original lorsqu’elles étaient destinées à conserver la mémoire de personnages illustres ; et qu’est-ce qui nous empêche de supposer qu’il en existait encore au temps de Nicéphore, ou bien qu’il ait eu entre les mains des auteurs qui en parlaient ?

Dire avec Serri qu’il ne pouvait nommer aucun auteur en confirmation de ses dires, serait lui attribuer une science de l’antiquité ecclésiastique tout à fait extraordinaire, comme s’il avait connaissance de tous les monuments publiés ou non, particuliers ou non, concernant le sujet ; ce qui est plutôt un non-sens fort audacieux dans ses conjectures, puisque tous connaissaient, à titre d’exemple, l’image de Bédesène, ou celle dite de Véronique, et l’on n’ignorait nullement le monument toujours intact des pieds de Jésus-Christ sur le mont Olivier, dont parlent saint Paulin (2), saint Optat de Milève (3), saint Gélase (4).

 (1) Saint Irénée, Adversus Haereses, lib. I, cap. XXV ; Eusèbe de Césarée, Hist. Eccl., lib. VII, cap. XVIII ; Épiphane, Haer., 27 ; saint Augustin, De consensu Evangelistarum, cap. X.
(2) Ep. XI ad Severum Suppl.
(3) Lib. VI, cap. XVII.
(4) De vocis Hebraicis.

Page 140

Saint Augustin (1), le vénérable Bède (2), et de nombreux autres Pères de l’Église, est-il possible qu’il ne leur soit jamais venu à l’esprit d’examiner les dimensions, et d’en déduire l’inférence de la hauteur du corps de Jésus-Christ ?

XIII. On m’objectera peut-être que, si l’on avait prêté foi aux monuments mentionnés, et si les proportions des membres du Sauveur avaient été exactes, il aurait été haut d’environ quarante onces de Liprando, tandis que sept palmes de Nicéphore donnent une stature fort petite. Nous verrons dans le commentaire suivant ce qu’il faut dire des dimensions des monuments cités, et des conséquences qu’on peut en tirer en faveur de la stature de Jésus-Christ ; pour l’instant, afin de satisfaire pleinement — autant que possible — nos adversaires, et de démontrer l’uniformité de la longueur du corps de Jésus-Christ indiquée dans la Très Sainte Suaire avec celle qui peut être retrouvée chez les anciens monuments, je dirai que cette once de Liprando est celle que Nicéphore lui attribuait.

XIV. Il est vrai que, dans un sens restreint, il n’existait chez les Grecs que deux espèces de palmes, à savoir selon la longueur et la largeur de la main ; et il est vrai aussi que ces palmes donneraient une mesure fort petite ; mais deux autres espèces de palmes existaient chez cette nation, et se trouvent nommées par les auteurs : l’une dite orthodòron, et l’autre spithame. La première est, selon la plus grande distance entre l’extrémité du pouce et celle de l’index ; la seconde entre celle du pouce et celle du petit doigt.

 (1) Tract. in Joann. 47.
(2) De locis Sanctis, cap. VII.

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Or, faute dans la langue latine d’un vocabulaire correspondant, l’interprète emploie le terme général palmos ; dans le texte grec, en revanche, on lit précisément hepta spithamas, sept spithames ; et nous pouvons donc en déduire que la hauteur de Jésus-Christ n’était ni trop grande ni trop petite, comme l’écrivit ledit auteur : non ardua, et extensa nimium corporis statura ; considérant que cette espèce de palme, équivalant aux trois quarts du pied grec, contiendrait par conséquent cinq onces de Liprando et six lignes, lesquelles, multipliées par sept, donnent trente-cinq onces et six lignes.

XV. À cela répondaient nos adversaires que, puisque cette longueur est inférieure d’environ trois onces de Liprando à celle contenue dans la Suaire, ils concluent que les mesures attribuées par les auteurs à la stature de Jésus-Christ ne sont pas conformes. Nicéphore convient cependant pleinement avec nous, pourvu que l’on fasse réflexion sur trois points : le premier, que la toile de la Très Sainte Suaire, ayant été pendant de nombreux siècles très maniée, et ayant par nature tendance à s’allonger, même si elle s’est restaurée quelque peu, les images qu’elle contient se sont néanmoins allongées. En effet, l’expérience enseigne qu’une toile de lin neuve longue de vingt rasi, soit deux cent quatre-vingts onces de Liprando, usée même seulement pendant quelques mois, se trouve allongée d’environ dix de ces onces. Il n’est donc pas étonnant que la Très Sainte Suaire, dont la longueur était autrefois de quatre-vingt-dix-huit brasses, ait subi un allongement de trois onces ou davantage, et que, par conséquent, on trouve les images allongées de quelques onces.

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XVI. La seconde chose à observer est que le corps humain se trouve un peu plus long lorsqu’il est placé horizontalement que lorsqu’il est dressé ; car dans le premier cas les parties supérieures ne pressent pas les inférieures comme dans le second. Cela se vérifie davantage encore s’il s’agit du corps d’un homme sain, torturé avec grande violence dans sa vigueur, et cela doit s’appliquer bien plus encore à Jésus-Christ, puisque de très savants interprètes des divines Écritures expliquent ainsi ces paroles du Psaume 21 : dinumeraverunt omnia ossa mea ; à savoir que les chairs furent étirées, déchirées et violemment tirées, de sorte que toutes les parties de son très saint corps se séparèrent, au point que l’on aurait pu compter les os ; et ils donnent cette interprétation auxdites paroles : dinumerabilia fecerunt omnia ossa mea, reddidero numerabilia tibi ossa mea (1). Dans les révélations de sainte Brigitte, c’est la Sainte Vierge qui parle ainsi : « Les bourreaux, avec tant de force, étendirent sur la croix les membres glorieux de mon Fils, qu’ils rompirent presque toutes les veines et les nerfs en les étendant avec violence ; quod quasi omnes venae, et nervi ejus rumpantur (1). »

 (1) Saint Thomas, in hunc locum, quantum ad distensionem dicit : Dinumeraverunt omnia ossa mea.

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XVII. La troisième chose à observer est que toutes les mesures linéaires, comme l’a noté l’érudit Comte Prospero Balbo (2), ont tendance, avec le cours des années, à changer dans leur usage, de la même manière que les monnaies perdent de leur poids. C’est pourquoi, en comparant entre elles les mesures linéaires des divers peuples, ou les plus récentes avec les plus anciennes d’une même nation, on s’apercevra que celles-ci sont quelque peu plus longues que celles-là, et que les nations qui les ont reçues plus tard les ont plus courtes. Nous en avons de nombreux exemples chez les Romains, dont les mesures sont plus courtes que celles des Grecs, dont ils les tirèrent. Supposant donc que Nicéphore, à partir d’anciens monuments, ait formé le portrait rapporté de Jésus-Christ, et que les sept palmes grecques, dans les premiers siècles de l’Église, fussent plus longues que celles des siècles suivants ; considérant de plus que le corps mort du Sauveur soit resté quelque peu plus long — ce que rien ne contredit — il s’ensuit que ladite mesure de sept palmes forme environ de trente-neuf à quarante onces de Liprando.

 (1) Lib. VII, cap. XV.
(2) Parere della R. Accademia delle Scienze di Torino intorno alle misure ed ai pesi, tom. XXV, pag. 430.

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… pour la hauteur de Jésus-Christ durant sa vie. Et si telle était sa hauteur, il est certain qu’elle correspond, pour les motifs déjà exposés, à la longueur de son corps exprimée dans la Très Sainte Suaire, compte tenu aussi de l’allongement de la toile. Ainsi en venons-nous à la confirmer par de nouveaux arguments, en parlant, dans le commentaire suivant, des proportions de cet adorable corps.

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COMMENTAIRE VII

Les proportions des membres de Jésus-Christ marquées dans le Saint Suaire sont précisément telles qu’elles doivent être.

I. Ceux qui, à la suite des objections de Celse philosophe et des réponses des Pères de l’Église, en vinrent à croire que Jésus-Christ fût de petite stature, purent aussi, comme on l’a indiqué, supposer qu’il fût mal proportionné de corps, et donc privé de la juste proportion des membres. Si l’on devait admettre cette opinion, nos critiques rejetteraient à juste titre l’un des plus rares privilèges de notre insigne Relique, et ils auraient raison de ne pas écouter les orateurs sacrés lorsqu’ils exaltent, depuis les chaires, la beauté du corps de Jésus-Christ dans cette même effigie. Avant donc de montrer que, dans la Sainte Suaire, les membres du divin Sauveur sont dessinés avec la juste proportion, il convient d’examiner si, en réalité, ils avaient une proportion convenable.

II. Quant à l’ensemble de sa hauteur, de trente-neuf à quarante onces de Liprando, établie dans le commentaire précédent, il n’y a aucun doute qu’elle n’était pas hors de la taille commune, et proportionnée à ce qui est bas : vir erat altus statura proportionata, selon ce que l’on lit dans une lettre adressée au Sénat romain et attribuée à un certain Publius Lentulus, administrateur de la Judée, lettre digne d’éloge pour son antiquité (1). Il serait cependant une erreur de penser avec certitude que les hommes de l’Antiquité, sous prétexte qu’ils vivaient plus selon la nature dans la nourriture et le vêtement, fussent plus grands que les hommes de notre temps. Quoi qu’il en soit, les témoignages des écrivains sacrés et profanes rendent incontestable l’existence, à toute époque, de quelques personnes d’une taille monstrueuse, appelées géants ; n’affirme donc pas Vavassor (2), Marcus Terentius Varro, écrivain très savant de l’ancienne Rome, que la taille extrême du corps humain est de sept pieds, le pied romain mesurant six onces de Liprando, onze lignes et huit atomes (3), de sorte que, selon cet auteur, elle ne dépasserait pas quarante-huit ou quarante-neuf onces de Liprando sans un caractère de monstruosité.

 (1) Trouvée chez Fabricius dans les Evangelia Apocrypha. Cette lettre, bien qu’attribuée à Tibère empereur et à Lentulus, sénateur romain, n’a pas été reconnue authentique ; elle ne peut donc être tenue pour appartenant aux premiers siècles de l’Église.
(2) De forma Christi, chap. III : Marcus Terentius Varro y dit : summum adolescentis humani corporis septem pedes.
(3) Voir ci-dessus, p. 130.

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III. Si l’on désire une preuve plus convaincante, si l’on mesure les anciens sarcophages, les momies, les casques, les cuirasses, les chaussures et autres monuments relatifs à la stature humaine conservés dans nos musées d’antiquités, il ne serait pas dénué de bon sens d’en inférer que, généralement, la taille des hommes, il y a deux mille ou trois mille ans, était égale à la nôtre ; donc, en général, à trente-neuf ou quarante onces de Liprando. Ainsi notre divin Rédempteur égalait les autres hommes, et dans la Suaire, pour les raisons déjà exposées, il convient de dire que, quant à sa figure exprimée dans cette même, elle est entièrement conforme à la proportion requise.

IV. Que ses membres aient été proportionnés à l’ensemble du corps, l’affirme saint Thomas, lequel reconnaît parmi les beautés de ce corps divin précisément celle qui dépend de cette proportion : pulchritudinem, quae consistit in proportione membrorum, Christus, secundum quod competebat ad statum, et reverentiam suae conditionis habuit (1) ; il n’est donc pas douteux de lui appliquer ces paroles du Cantique : bello sei tu veramente, o mio diletto : ecce tu pulcher es, dilecte mi (2). Il est bien vrai que, Jésus-Christ étant venu à…

 (1) Comm. in psal. 44.
(2) Cant., cap. I.

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… condamner par la doctrine et prendre exemple de la vanité des hommes, je n’aurais pas de difficulté à admettre que, si cette convenance corporelle n’avait pas été faite pour attirer naturellement les regards d’autrui, elle aurait néanmoins offensé par l’irrégularité des membres, ne dépendant ni d’une action, ni d’une véritable passion ; et aurait-elle servi en quoi que ce soit au mérite de la grande œuvre de la Rédemption humaine ? Aurait-elle servi à autre chose qu’à détourner les esprits de croire en lui, et serait-ce une injure à l’Esprit-Saint que d’attribuer à sa toute-puissante vertu un corps imparfait et difforme ?

V. Ces choses étant ainsi, examinons notre Suaire, et comparons les proportions des membres qui y sont exprimées à celles d’un corps humain bien formé ; nous les trouverons précisément telles qu’elles doivent être. J’avoue que, dans cette opération, j’ai dû me rapporter aux images dessinées dans les diverses copies de la Très Sainte Toile, en mesurant la partie antérieure du divin corps. J’ai suivi l’opinion des peintres et des sculpteurs sur les proportions des membres d’un corps adulte et parfaitement organisé ; et qui ne s’en remettrait pas à l’autorité d’un artiste, surtout lorsqu’en plus de ne pas douter de leur fidélité, on trouve dans les copies, faites à des époques différentes et par diverses personnes, le meilleur accord possible ?

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Cela pourrait-il être autrement ? Qui hésiterait à adhérer au sentiment des peintres et des sculpteurs sur ce point, eux qui parlent des proportions du corps humain, matière qui constitue pour eux un point principal, et qui se vérifie à chaque instant, et qui est admise sans contradiction par tous ? Il convient seulement d’observer qu’il ne faut pas introduire dans le calcul certaines petites différences dans les proportions de la longueur et de la largeur du corps très sacré représenté, ces différences devant avoir lieu en raison des circonstances de la toile susmentionnées (1), et des tortures et étirements auxquels le Rédempteur fut soumis dans sa très atroce Passion.

VI. Or, si la longueur du corps humain est à sa largeur, prise de face et mesurée d’une épaule à l’autre, comme six est à un, ou comme dix est à deux, ou deux tiers, telle est la proportion de la longueur à la largeur du Sauveur représenté. Si l’extension des bras, de l’extrémité du doigt médian d’une main à l’extrémité du doigt médian de l’autre, est égale à toute la hauteur du corps, en mesurant la longueur des bras déployés, et en y ajoutant la largeur de la poitrine, on obtiendra également une mesure égale à toute la longueur du divin corps. Si huit fois le pied, ou huit têtes,

 (1) Voir ci-dessus, p. 98.

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… ou dix visages doivent former cette longueur, de la même manière que le pied, la tête et le visage de la Sainte Image prennent ce nombre de fois. Le même s’observe dans tant d’autres proportions plus minutieuses, comme lorsque la longueur de la main est égale à la longueur du visage, et que celle-ci est triple de la longueur du nez ; ou lorsque la longueur du nez est égale à celle de l’autre doigt, et du gros orteil ; et lorsque l’intervalle entre un œil et l’autre ne dépasse pas la largeur d’un œil. Toutes ces proportions se retrouvent dans les images du corps de Jésus-Christ imprimées sur la Suaire.

VII. Mais ce qui doit être surtout admiré, et qui sert aussi à démontrer la vérité de cette précieuse Relique, c’est le rapport entre les mains et le visage de la Sainte effigie : rapport non seulement conforme à ce que disent les maîtres du dessin, mais aussi à ce que les anciens ont écrit au sujet du corps de Jésus-Christ ; car l’on voit de longues mains sur la Suaire, et Nicéphore attribue au Sauveur de longues mains. En effet, il termine ainsi son portrait : « Il fut semblable en tout à la divine et immaculée Génitrice ; et, comme elle fut divine et immaculée Génitrice, et comme il forma celui de la Très Sainte Vierge » (1), il laissa écrit qu’elle avait de longues mains et des doigts longs ; semblables donc étaient ceux de Jésus-Christ.

 (1) Hist. Eccl., liv. II, chap. XXXIII.

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Parlant ensuite de son divin visage, il dit qu’il n’était ni rond, ni pointu, mais semblable à celui de sa très sainte Mère ; il n’était pas rond, aut autem habitum faciem, selon ce que rapporte le même auteur : non rotundam, aut acutam habuit faciem, sed qualis matris ejus erat ; et le visage de cette très sainte Mère, selon ce même auteur, était quelque peu long : facies ejus non rotunda, et acuta, sed aliquanto longior ; long donc devait être aussi le visage du Rédempteur ; et lorsque les mains sont longues, la proportion veut que le visage soit aussi long.

VIII. Que pourra-t-on opposer à cela ? Opposera-t-on peut-être, comme certains le soupçonnent (1), que Nicéphore forma ces portraits en décrivant non pas tels qu’étaient en réalité Jésus-Christ et la Très Sainte Marie, mais tels qu’ils les voyaient représentés dans certaines statues et peintures très estimées des Grecs ? Une telle objection ne prouverait certainement pas qu’elles ne fussent pas conformes à la vérité des descriptions faites ; car, si ces statues et peintures étaient si appréciées, c’est précisément parce qu’on avait motif de supposer qu’elles représentaient parfaitement les originaux. Tel est le cas de la statue, ou image, de la Très Sainte Vierge envoyée par l’Impératrice Eudoxie après son retour à…

 (1) Voir Simon, Le grand Dictionnaire de la Bible, art. Marie.

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Jérusalem, et à Sainte Pulchérie, sœur de l’empereur Théodose le Jeune (1). Il est certainement à croire que saint Luc, par qui elle aurait été peinte, ait représenté la Vierge telle qu’elle était, et qu’elle soit devenue de ce fait particulièrement connue (2) ; et d’ailleurs Nicéphore aurait-il décrit le Sauveur et sa très sainte Mère comme on les voit exprimés dans certaines images célèbres, s’il s’était limité à décrire seulement des traits extérieurs soumis aux sens, avec quelle audace aurait-il osé se présenter devant le monde entier, en décrivant Jésus-Christ comme il l’avait entendu décrire par les anciens : sicut a veteribus accepimus ; lui qui représentait la Vierge selon les mémoires laissées par Épiphane, lequel la faisait de stature médiocre, tandis que d’autres la faisaient plus grande que petite (3).

 (1) Voir Fleury, Histoire ecclésiastique, liv. XXVIII, n° 47.
(2) Sixte Sénensis, Biblioth. Sanctae, liv. I : Dicitur etiam Lucas, post scriptam a se Salvatoris vitam, etiam imaginem ipsius, ac matris ejusdem pinxisse, et colonibus passisse, et usque ad iconas Antiochenae Ecclesiae reliquisse.
(3) Puisque nous avons ci-dessus rapporté le portrait de Jésus-Christ donné par Nicéphore, il ne sera pas hors de propos de dire ici brièvement celui de la Très Sainte Vierge, afin de mieux entendre ce qui a été indiqué. « Elle ne dépassait pas, dit-il dans le livre cité, ni n’était inférieure à la stature des personnes de son sexe, bien que certains affirmassent avoir Quelque peu au-dessus de la stature médiocre. Ni rond, ni pointu avait-il le visage ; il avait une barbe plutôt longue et rousse, et vermeille dans sa couleur ; la bouche riante et très douce dans la parole ; le regard simple et grave ; les cheveux et les sourcils plutôt noirs ; le nez long ; les mains et les doigts pareillement longs ; il était honnête en toutes choses, grave dans les mœurs, modeste, humble, simple sans affectation. »
Statura mediocris, paulum tamen mediocrem longitudinem excedens ; facies non rotunda, nec acuta, sed aliquanto longior ; colore rufescens ; labia florida, et verborum suavitate plena, paucis admodum, aeque necessaria loquens ; capilli flavi, oculi acies gravis ; supercilia decenter nigra ; nasus longior ; manus simul et digiti longiores ; erat in rebus omnibus honesta, et gravis, factis morum expertus, simplex, minimeque vultum fingens, sed humilitatem praecellentem colens.

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IX. Mais nous voyons, ajoutent les adversaires, nous voyons que, dans certaines images, ou médailles très anciennes, bien loin que Jésus-Christ soit représenté avec les proportions requises, comme dans la Suaire, on y trouve au contraire exprimée une tête manifestement difforme. Et quelles sont ces médailles et ces images ? Ce sont, disent-ils, des médailles très anciennes de Nicéphore ; or celles-ci ne peuvent l’être, puisque les médailles sont telles que, par la qualité des caractères alphabétiques, elles ne semblent pas dépasser trois cents ou quatre cents ans d’ancienneté, et sont communes en Italie et en Espagne.

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Dans certaines d’entre elles, on voit sur l’avers la tête du Sauveur, et au revers une inscription hébraïque disant : Messiach Melech Ba Bechabom Team Me Adam Hasu Hai, c’est-à-dire : Le Christ Roi, venu apporter la paix, fut maudit par les hommes, ressuscita. Dans d’autres, plus grandes, on voit sur l’avers la même tête, et des faits semblables, avec l’inscription latine : ego sum via veritas, et vita ; et au revers est représentée la crucifixion de Jésus-Christ et des deux larrons. Bien que ces médailles aient été frappées par des artisans peu habiles, la tête du Sauveur n’y est pourtant nullement difforme, mais bien formée selon le portrait laissé par Nicéphore, comme je l’ai vu moi-même.

X. Je ne nie pas qu’au temps de Constantin le Grand on n’ait frappé certaines représentations ayant d’un côté une tête difforme, et que, d’un autre temps, certains aient supposé que cette tête fût celle de Jésus-Christ, lequel, en ressuscitant, aurait restauré le temps de son corps ; mais cela n’est qu’une simple supposition, et il était plus conforme de représenter Jésus-Christ ressuscité très beau et resplendissant ; et je ne nie pas non plus qu’un certain Athanase de Nisène fasse mention d’une image de Jésus-Christ existant de son temps à Antioche (1), où toutefois, comme l’ont lu les adversaires, il est dit que…

 (1) Voir Martino Grandini, Tractatus de Incarnatione, question XIV.

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… l’appelle difforme ? Il la dit très terrible, parce que, selon ce que je pense, elle était effrayante pour les ennemis, de la même manière que l’était pour les Perses l’image d’Édesse.

XI. Qu’on ne m’objecte pas enfin que, si les empreintes des pieds de Jésus-Christ, laissées par lui imprimées hors de Rome dans les Apennins, lorsque apparaissait saint Pierre, qui s’y réfugiait pour fuir la persécution de Néron, ne s’ensuivrait pas que sa taille fût gigantesque, c’est-à-dire de plus de quarante-huit onces liprandes, ou bien qu’il n’y eût pas proportion dans ses membres. J’ai véritablement retrouvé la longueur de ces empreintes, que l’on daigne attribuer à l’effigie du saint visage, conservées dans ladite cité par le très zélé Vicaire général de mon ordre, le R. P. Ignazio Bianchi ; mais, tout en ne mettant pas en doute ladite apparition de Jésus-Christ, dont parlent des auteurs dignes de foi (1), je ne trouve cependant aucun écrivain des premiers siècles qui parle de telles empreintes, comme beaucoup ont transmis la mémoire des autres sur le mont Olivier (2) ; néanmoins, sans supprimer la vérité, je tiens pour très vraisemblable qu’après avoir été concédées, elles aient été quelque peu élargies et allongées par la dévotion des fidèles, qui y imprimèrent de nombreux baisers, et en emportèrent…

 (1) Voir Fleury, Histoire ecclésiastique, liv. II, n. 25.
(2) Voir t. I, liv. I, chap. IV, p. 90, etc.

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… des parcelles de la pierre sur laquelle on les voyait imprimées, sans que celle-ci fût remise dans son état premier, comme elle l’était sur le mont Olivier dans les premiers siècles de l’Église.

XII. Je dis dans les premiers siècles, parce que, si l’on considère la forme récente des traces laissées par Jésus-Christ sur ce mont, et exprimées dans les derniers temps dans l’église de l’Assomption de la Bienheureuse Vierge sur le Sacro Monte de Varallo, il est certain qu’elles ne sont plus dans l’état premier. Car, outre le fait qu’elles sont devenues quelque peu informes, elles sont aussi d’une longueur de onze onces liprandes et demie, soigneusement relevée par le très distingué prévôt de la collégiale de Varallo, don Alessandro Jacchetti, qui daigna transmettre fidèlement la figure accompagnée d’une très savante lettre. Cette longueur ne correspond pas à celle de la tête exprimée dans la susdite image du saint visage, de cinq onces liprandes, ni à la mesure de diverses autres parties particulièrement vénérées dans l’Église, que j’ai moi-même mesurées avec toute l’attention et la diligence requises. La proportion donc des membres, qui a été donnée au corps de Jésus-Christ, se voit exprimée dans ses images dessinées sur la Très Sainte Suaire, et, par conséquent, même sous ce rapport, la Sainte Relique concorde avec la vérité du fait.

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COMMENTAIRE VIII

Les plaies de Jésus-Christ, représentées dans les saintes images de la Suaire, sont exprimées selon les anciens et les véritables documents.

I. Pour en donner la preuve, examinons attentivement, et séparément, l’état de ces images. En premier lieu, on voit toute la tête du Jésus-Christ couverte de plaies, c’est-à-dire non seulement le front, les tempes et l’occiput, mais tout le sommet ; ce qui indique que la couronne d’épines n’entourait pas seulement la tête, mais la couvrait aussi, de sorte qu’elle put gravement blesser le sommet ; ou bien que, généralement, les couronnes portées par les Juifs n’étaient pas seulement des cercles, des bandeaux ou des guirlandes destinés à l’ornement de la tête, comme on le voit représenté sur les têtes les plus anciennes des Juifs, des Ptolémées et des Séleucides ; on trouve néanmoins que, bien souvent, elles étaient faites à la manière d’une coiffe, et nous en avons peu d’exemples sur les médailles des empereurs romains, et en particulier sur celles de Justinien.

II. Que la couronne d’épines du Sauveur fût formée de cette manière, sans citer l’autorité de saint Vincenzo Ferreri (1), lequel dit : erat ad modum pilei, ita quod…

 (1) Sermon de la Passion.

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… caput undique tegeret, et tangeret ; et, sans observer que cela donne clairement à entendre l’expression employée par l’évangéliste saint Matthieu : posuerunt super caput ejus ; « ils la posèrent sur sa tête » (1), on le comprend assez par le récit de la translation de cette insigne Relique de Constantinople à Paris au temps de saint Louis, roi de France, qui la reçut en don de l’empereur Baudouin II. Dans ce récit existent, rapportés par Fleury (2), entre autres choses, ces paroles : « Elle fut rencontrée près de Sens, accompagnée par les grands de l’État ; on ouvrit la caisse de bois, et l’on vérifia les sceaux des seigneurs français et du doge de Venise apposés à la caisse d’argent, dans laquelle se trouvait un vase d’or contenant la Sainte Couronne. » Si elle était conservée dans un vase, c’est donc que sa forme l’exigeait, c’est-à-dire qu’on en eût auparavant retiré de nombreuses épines, et d’autres ensuite, lors de la dévotion de nombreuses Églises, et afin d’éviter le danger de perdre entière une si précieuse Relique, si elle était demeurée en un seul lieu. Formée donc à la manière d’une coiffe, la couronne devait en tous sens blesser le très saint chef du Rédempteur, comme on voit couler les plaies de tous côtés sur la Très Sainte Suaire.

 (1) Matth., XXVII, v. 29.
(2) Fleury, Histoire ecclésiastique, liv. LXXXI, n. 27.

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III. Mais s’il en est ainsi, dira quelqu’un, pourquoi donc permettre que les sculpteurs et les peintres représentent le Sauveur en croix avec une couronne qui n’entoure que la tête ? — À l’argument dont il s’agit, je ne dirai pas avec Horace (1) : Pictoribus atque poetis quidlibet audendi semper fuit aequa potestas ; « Aux peintres et aux poètes toute audace a toujours été également permise » ; ni avec les peintres les plus hardis (2) ; car la vigilance des prélats ecclésiastiques ne permettrait pas que fussent exposées à la vénération publique des images saintes non conformes à la vérité. En représentant Jésus-Christ crucifié, ils veulent bien qu’on lui mette sur la tête la couronne d’épines ; mais puisque, quant à sa forme, rien de clair ni de précis ne se lit chez les évangélistes ni chez les autres anciens, et pas davantage chez les écrivains de l’Église, ils laissent donc aux peintres et aux sculpteurs la liberté de la représenter à leur gré, pourvu qu’elle serve de stimulant à la piété.

IV. En venant à la plaie du côté, dans les très savants annales citées ailleurs par le P. Agostino Tornelli (3), on prouve par de nombreux arguments contre Francisco Suárez de la Compagnie de Jésus que ce ne fut pas le côté gauche, mais bien…

 (1) De arte poetica.
(2) Traduction de Borgianelli.
(3) Voir t. II, p. 682-83-84.

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… le côté droit du Sauveur qui fut transpercé par la lance, et cela se lit encore dans l’Évangile, dit des Éthiopiens, remarquable par son antiquité : lancea latus ejus dexterum aperuit (1). À l’inverse, saint Grégoire de Nazianze, dans sa tragédie intitulée Christus patiens, dit : adegìt ille lanceam in dextrum latus.
Quoi qu’il en soit, celui qui mania la lance n’était pas maladroit. De plus, il est certain que cette blessure fut très ample, puisque saint Thomas dit à Jésus-Christ : « Approche ta main et mets-la dans mon côté » : affer manum tuam, et mitte in latus meum (2), et non pas seulement le doigt, comme lorsqu’il parle des plaies des mains et des pieds : mitte digitum tuum in locum clavorum ; « Mets ton doigt à la place des clous ». Et ce que l’on a dit, et bien d’autres choses que, par brièveté, nous omettons, ainsi que les paroles citées de l’Évangile, ne concorderaient-elles pas avec notre Saint Suaire ? Assurément oui (3), et d’abord parce que ladite plaie se trouve sur celui-ci du côté gauche. En effet, dans notre Suaire, il apparaît…

 (1) Chez Fabrizio, Evang. Apocryph.
(2) Jean, XX, v. 27.
(3) Le célèbre peintre Lucca Grannacchio, repris pour avoir peint un crucifix sans la blessure du côté, s’il avait eu une connaissance exacte de notre Suaire, n’aurait pas répondu : ditemi prima se gli fu fatta alla destra, od alla sinistra.

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… du côté gauche ce qui, chez Jésus-Christ, était à droite, comme cela arrive dans une image transmise par le moyen d’un miroir, ou dans une effigie imprimée d’une plaque de cuivre sur le papier, ou d’un sceau sur la cire. En effet, ce qui est à gauche dans le miroir, dans le cuivre ou dans le sceau, doit être à droite dans la cire, le papier et la personne qui se regarde dans le miroir ; ainsi, appliquée la Très Sainte Suaire sur le corps de Jésus-Christ, la plaie de son côté, existant sur son côté droit, devait être représentée au côté gauche de l’image dessinée.

V. Elle s’étend véritablement entre la cinquième et la sixième des vraies côtes, près du sternum, la blessure du côté ; mais, bien que dans notre Saint Suaire elle paraisse aujourd’hui assez grande, sans aucun doute elle était plus petite à l’origine. Au temps de saint Charles Borromée, mesurée par Paleotti, et par d’autres personnes distinguées venues selon lui vénérer la Sainte Relique, on trouva qu’elle était d’environ deux onces liprandes de largeur, observée sur certains fers de lances antiques conservées dans nos musées, et correspondant à trois pouces, chiffre noté par Chifflet (1) : dicitur lata tres digitos. Il est vrai que ce même auteur affirme qu’elle était plus large que la plaie mesurée par lui sur le Suaire de Besançon, disant cependant que, sur celui-ci, elle couvrait presque trois côtes, la cinquième…

(1) De linteis, chap. XXXI.

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… la sixième, la septième ; et sachant, quant à nous, que par la divine sagesse il a été dirigé de telle sorte que la lance passa par une côte et l’autre sans en rompre aucune, afin que s’accomplît la prophétie : os non comminuetis ex eo, cette plus grande ampleur ne fait aucune preuve contre notre Suaire. On pourrait dire que la plaie s’élargit quelque peu lors du lavage et de l’embaumement du corps divin, et que le Seigneur, par sa bonté, a laissé aussi son effigie dans l’état où elle se trouva après ladite opération ; c’est ce que montre l’image du Suaire de Besançon, formée, selon l’écrivain cité, non tant par le sang divin que par le mélange de myrrhe et d’aloès.

VI. Les plaies aussi des mains et des pieds se trouvent au lieu même qui leur est propre, et non comme elles sont le plus souvent mal exprimées dans les peintures et sculptures récentes. Dans celles-ci, les plaies des mains sont au milieu de la paume, ou vers celle-ci, et celles des pieds vers leur milieu ; mais, sur la Suaire, les plaies des mains sont très proches du carpe, c’est-à-dire de l’articulation de la main avec le bras ; et celles des pieds se trouvent au tarse, ou, si l’on veut, au cou-de-pied. Certains prétendent pourtant que le lieu des plaies des mains doit en réalité se trouver au milieu de la paume, selon la prophétie de Zacharie : « Quelles sont ces plaies au milieu de tes mains ? »

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« Quelles sont ces plaies au milieu de tes mains (1) ?
Mais ces paroles, prises littéralement, veut Martini (2) qu’elles fassent allusion à un ancien usage consistant à faire aux faux prophètes un sceau ou une marque dans la paume de la main pour les reconnaître ; et elles signifieraient en outre que, dans l’Église, doit brûler un ardent zèle du peuple fidèle pour la conservation de la saine doctrine, au point que les parents eux-mêmes devraient s’en prendre à leurs propres enfants, si ceux-ci venaient à propager des maximes perverses : his plagatus sum in domo eorum, qui diligebant me.

Supposons néanmoins que, selon l’interprétation de beaucoup, cela se rapporte au futur Messie ; nous ne nous éloignerons pas pour autant du vrai sens, en disant que les Juifs, pour tourmenter plus cruellement Jésus-Christ, et pour maintenir plus fermement ses mains sur le bois, les ont fait traverser obliquement, de sorte que, depuis le milieu de la paume, les clous sortaient à proximité du corps.

Certains peintres anciens, plus instruits que d’autres, l’ont donc mieux montré en représentant le Sauveur crucifié avec les mains percées de cette manière.

VII. Que les plaies des pieds doivent être représentées à l’endroit exprimé par notre Sainte Sindone, on le déduit du Nonnos susmentionné, qui, appelant le tarse περικνημίδιον pedis, comme l’appelle aussi dans une expression Juste Lipsius… »

(1) Zacharie, chap. XIII, v. 6.
(2) Ancien Testament, selon la Vulgate, traduit en langue italienne ; Prophétie de Zacharie.

Page 164

« … il parle de cette manière : illi interfectores ad lignum quadrilaterum sublime super terram erectum extendunt Christum, astringentes vi explicitas utrinque manus ferro vinclo, et immenso, ac singulari clavo pedis utriusque pectusculum uno impetu transfigerunt ;
c’est-à-dire :
“Les bourreaux élevèrent le Christ sur le bois quadrangulaire dressé en hauteur au-dessus de la terre, attachant avec force ses mains étendues de part et d’autre par un lien de fer, et, par un clou immense et unique, ils transpercèrent d’un seul coup la poitrine des deux pieds.”

VIII. Il y aurait encore une preuve que les plaies se trouvaient au milieu des pieds, puisque c’est ainsi que les représentent les peintres et les sculpteurs. Nous avons observé plus haut que l’Église tolère les images et les sculptures, bien qu’elles ne contiennent rien d’essentiellement contraire à la vérité, et qu’elles favorisent la dévotion ; et qu’importe ici que les plaies des pieds soient exprimées vers leur milieu, ou vers le cou-de-pied ? L’essentiel est que les pieds de notre Sauveur apparaissent cloués à la croix, et cela suffit.

Sachant en outre que l’Église, en ce qui concerne les deux larrons, se contente qu’ils soient représentés sur la croix, l’un à la droite, l’autre à la gauche de Jésus-Christ, elle ne s’oppose donc pas à ce qu’on les voie exprimés comme par un principe d’humanité envers eux. »

(1) In Ioann., chap. XIX, v. 18.

Page 165

« … qu’ils eussent été seulement liés avec des cordes ou des chaînes, bien que cela soit faux (1) ; car lorsque furent trouvées les trois croix par Sainte Hélène, aux marques des clous dans le bois il aurait été très facile de distinguer la croix du Rédempteur de celles des larrons, sans recourir aux miracles, comme on y eut recours faute d’autres preuves.

IX. Que l’on traite ici de la flagellation de Jésus-Christ, en observant attentivement la Sainte Sindone, on voit qu’il fut flagellé non selon l’usage des Juifs, lesquels, dans la flagellation, ne dépassaient pas quarante coups moins un, selon la norme de la loi (2), mais selon la coutume des Romains, qui n’observaient aucune mesure ; et il devait certainement en être ainsi, puisque cette flagellation fut très atroce, bien que les Évangélistes, inspirés par l’Esprit Saint, ne l’aient que légèrement évoquée, afin que la vérité de leur récit apparût d’autant mieux, puisqu’ils n’étaient pas animés par des affects débridés.

Ils font néanmoins tant d’expressions des anciens Prophètes communément entendues par les saints Interprètes à propos de cette flagellation : congregatae sunt super me flagella, a planta pedis usque ad verticem non est in eo sanitas… supra dorsum meum fabricaverunt peccatores, etc. Cela est aussi affirmé par Saint Jérôme, lequel… »

(1) Voir la planche XXXII, et la p. 194 du tome de l’index des manuscrits de la Bibliothèque Laurentienne-Médicéenne de Florence.
(2) Deutéronome, chap. XXV.

Page 166

« … emploie cette expression (1) : illud Sacratissimum corpus, pectusque flagellis scissum ; “ce très sacré corps, et cette poitrine très sainte lacérée par les fouets” ; et cela est attesté par Saint Bernard, Saint Bonaventure, Sainte Gertrude, et principalement par Sainte Brigitte, laquelle, dans ses révélations (2), affirme que la Bienheureuse Vierge, à qui il fut permis d’entrer dans le Prétoire après la flagellation de son divin Fils, vit son sang répandu sur le sol, ses flancs arrosés, et les empreintes de ses pieds formées aussi de sang vivant : locum ubi stabant pedes Filii mei totum repletum vidi sanguine, et ex vestigiis Filii mei cognoscebam incessum ejus; quo enim procedebat, apparebat terra infusa sanguine.

Nous savons en outre que les Scribes et les Pharisiens cherchaient par tous les moyens à faire mourir Jésus-Christ au plus vite, de sorte que, selon la prophétie de Jérémie (3), certains avaient résolu de l’empoisonner en mettant dans le pain une sorte de bois mortifère, appelé par Saint Thomas d’Aquin (4) : mittamus lignum in panem ejus, et eradamus eum de terra viventium, etc. »

(1) In caput XXVII Matth., et dans l’épître de Paul.
(2) Livre I des Révélations, chap. X.
(3) Chap. XI, v. 19.
(4) En ce lieu : Mettons du bois dans sa nourriture, afin qu’il meure ainsi.

Page 167

« … nomen ejus non memorentur amplius ; il n’est donc pas surprenant que, les Romains n’ayant aucun scrupule à cet égard, ils le fissent mourir sous les fouets, ce qui serait arrivé, si Jésus-Christ n’avait été conservé en vie pour souffrir davantage. Il est certain que Pilate, l’ayant vu réduit à l’état le plus pitoyable, crut qu’en le montrant au peuple, il n’exigerait plus sa mort.

X. Il convient encore d’observer que les représentations de Jésus-Christ dans notre Sainte Sindone paraissent porter aux flancs une sorte de bande. Puisque celle-ci n’est pas très visible, certains, comme Salmeron (1), l’admettent, et d’autres, comme Paleotto (2), la nient ; mais selon cette opinion, Jésus-Christ aurait été crucifié selon la coutume des Romains, lesquels crucifiaient absolument nus les condamnés. Si nous parlons des copies de la Sainte Relique, il ne fait aucun doute qu’elles soient toutes représentées avec cette bande, ou ce pagne, mais cela est fait par décence, non pour exprimer exactement l’original. Je dis que les deux motifs ont leur place. En observant attentivement la Sindone prototype, on verra que les linéaments d’une grande tache en forme de C vers les lombes sont plus réguliers et moins interrompus, et dépassent ceux du… »

(1) Voir tome IV, traité 36.
(2) Explication du Saint Linceul, etc., chap. III, p. 17.

Page 168

« … corps. Et la couleur de cette tache n’est pas semblable à celle des autres, ce qui ne fait pas obstacle à notre opinion, si l’on considère qu’un tel voile devait demeurer entièrement imprégné de sang.

Dans l’Évangile cité plus haut de Nicodème, apocryphe certes, mais, comme je l’ai dit, respectable par son antiquité, il est raconté que le Sauveur, sur le Golgotha, fut dépouillé de ses vêtements, à l’exception d’un pagne : et cum pervenisset ad locum, exspoliaverunt vestimentis suis, et praecinxerunt eum linteo (1).

XI. On dira peut-être que cet autre n’était pas un voile, mais un linge, comme l’affirment certains (2), dont on couvrit la tête aux rois, comme on lit qu’on le fit à Aman (3), afin qu’ils ne vissent pas l’exécution de la sentence cruelle. Dans ce cas, l’auteur de cet Évangile n’aurait pas écrit : “Ils le ceignirent d’un pagne”, praecinxerunt eum linteo, mais plutôt : “Ils lui couvrirent la tête”, operuerunt linteo caput ejus ; et je n’ai pas d’auteur ancien, pour autant que je sache, d’où l’on puisse conclure qu’une telle humanité ait été pratiquée envers Jésus-Christ.

XII. On concède que les Romains avaient coutume de crucifier entièrement nus les rois ; mais on concède aussi… »

(1) Chez Fabricius, Évangiles apocryphes.
(2) Gretscher, liv. I, De cruce, chap. XII.
(3) Esther, chap. VII : et statim operuerunt faciem ejus ; « et aussitôt ils lui couvrirent le visage ».

Page 169

« … que ceux-ci, pour se concilier l’âme des nations vaincues, s’adaptaient à leurs usages dans les choses indifférentes, et qu’il ne faut donc pas supposer que les Juifs, bien plus honnêtes que les Gentils, eussent coutume de faire mourir de la même manière les condamnés. Je dis généralement, parce qu’il existe des auteurs (1) qui admettent aussi cet usage, et il se peut qu’il ait été pratiqué en particulier lors de la lapidation.

Quoi qu’il en soit, il semble que l’incomparable modestie de notre divin Sauveur n’aurait pas permis une telle nudité, surtout en présence de tant de personnes de condition diverse qui le regardaient. Dans les révélations de Sainte Brigitte, la Très Sainte Vierge parle de la crucifixion de son divin Fils d’une manière qui exclut absolument, en ce cas, une telle nudité (2).

XIII. Il y a en vérité certains Pères de l’Église, et parmi les autres Saint Athanase (3), Saint Ambroise (4) et Saint Augustin (5), qui disent que Jésus-Christ fut représenté en croix… »

(1) Fleury, Mœurs des Israélites.
(2) Livre I, chap. X : Unus accurrens apportavit sibi velamen, quo ipse intime erubescens velabat verenda sua. On rapporte la même chose de manière différente au livre IV, chap. LXX.
(3) Livre De passione et cruce, attribué à Saint Athanase. Voir Cellier, tome V, Histoire des auteurs ecclésiastiques, p. 277.
(4) In Lucam, chap. X.
(5) De Civitate Dei, livre XVII.

Page 170

« … depuis Adam, nu dans le paradis terrestre, et Noé, nu lui aussi dans sa tente ; mais leurs expressions, selon le constant usage des divines Écritures par lesquelles elles sont transmises, ne doivent pas toujours être prises avec une rigueur extrême ; autrement, il s’ensuivrait, comme on l’a dit plus haut, des absurdités légères ; et qui ne sait pas que les similitudes et les figures ne sont jamais si exactes qu’en tout et pour tout elles puissent convenir aux choses comparées ou figurées ?

Pour l’accomplissement des prophéties concernant la nudité de Jésus-Christ en croix, il suffit amplement qu’il ait été dépouillé de ses vêtements ordinaires, et qu’il ait été laissé sur celle-ci presque nu.

XIV. De tout cela donc, et des commentaires précédents, il ressort clairement que, puisque notre Sainte Sindone a été retrouvée dans son ampleur, dans sa matière, dans sa forme, entièrement correspondante à l’époque à laquelle elle se rapporte, c’est-à-dire tout à fait semblable aux linceuls en usage au temps du Sauveur, et surtout à ceux qui servaient à envelopper les personnes de distinction ; ainsi, dans ses images, elle représente parfaitement la stature, les proportions des membres et les plaies du corps ensanglanté de Jésus-Christ : qui donc n’en reconnaîtra pas l’authenticité ?

Non seulement pour conférer à celle-ci un plus haut degré de certitude morale, mais on ajoute encore le commentaire suivant. »

[p. 172] –

COMMENTAIRE IX

La conformité des images de Jésus-Christ dans la Très Sainte Sindone avec le sacratissime de son corps offre un argument encore convaincant de la vérité de notre très précieux monument.

I.
J’établis ici comme principe très certain – c’est-à-dire que le cas est très rare, voire, dirai-je, n’arrive jamais – qu’un peintre, voulant représenter sur une toile ou sur une autre surface une personne quelconque dans les circonstances où elle se trouvait à un moment donné, l’ait peinte entièrement et en tout selon la vérité du fait. Si l’on observe les tableaux des peintres les plus renommés, comme ceux de Raphaël, de Titien, du Corrège, de Paolo da Verona, de Léonard de Vinci, des Bronzino, et de tant d’autres, on verra que, bien qu’ils représentent des personnages antiques célèbres, ils étudient parfois même la même combinaison d’actions diverses et de passions contraires sur le visage, sur les muscles, sur les nerfs des personnes figurées ; toutefois, dès qu’il s’agit d’exprimer les circonstances relatives à la taille, à la stature, aux vêtements et à d’autres qualités moins essentielles, il serait possible de recenser de nombreuses choses peintes contre la vérité. Ainsi, pour confirmer mon propos par quelques exemples,

[p. 173]

ainsi Paolo da Verona, dans son célèbre tableau de la Madeleine aux pieds du Christ, existant à Gênes, voulant représenter une famille se représentant elle-même, n’hésita pas, outre le fait d’introduire aussi des personnes vivantes, à leur donner des têtes excessivement petites. Titien, le Corrège, Raphaël, donnèrent une architecture grecque aux maisons de Jérusalem, et des choses semblables, comme on l’observe ailleurs, et plus précisément dans la lettre de l’abbé Gazzera au comte Giuseppe Franchi di Pont, publiée à l’occasion du centenaire de la Royale Université de Turin (1).

II.
Si donc un portrait représentant de nombreuses circonstances d’une personne antique quelconque n’est nullement conforme à la vérité, on peut à bon droit considérer que cela est dû soit au fait qu’il est contemporain de la personne représentée et, pour ainsi dire, formé par elle-même ou sous ses propres yeux, soit – selon ce qui a été dit – au fait que les images existantes sur la Sindone concordent avec la vérité du fait dans la longueur du corps de Jésus-Christ, dans la proportion de ses membres, dans le nombre et l’emplacement de ses plaies. Ses cheveux mêmes apparaissent dans ces images non coupés, mais longs à la manière des Nazaréens, bien que quelque peu épars ; et comme justement, selon les rabbins cités par Baronio (2), on ne coupait pas [les cheveux] chez les condamnés,

(1) Sur les œuvres de peinture et de sculpture exposées dans le palais de la Royale Université en l’année 1820.
(2) Annales, à l’an 34, Rabbi Jacob, dans Thuriniana dogma, chap. 352.

[p. 174]

parce qu’ils étaient soumis à la malédiction de la loi. Quel peintre aurait jamais pu supposer être aussi bien instruit de toutes ces particularités, et ne pas se tromper dans la représentation ? Qui aurait jamais pensé peindre le corps mort de Jésus-Christ quelque peu plus long que son corps vivant ? Qui aurait jamais réfléchi au fait que l’image représentant la partie postérieure de ce très sacré corps devait être peinte un peu plus courte pour les raisons exposées ci-dessus (1) ?

III.
Le seul fait d’observer que, sur une toile antique, le Sauveur est représenté selon la manière exprimée dans la Sindone, donne un indice non léger qu’il ne s’agit pas là d’un ouvrage d’un peintre humain. Les Anciens n’avaient pas l’usage de peindre sur toile, mais sur les murailles, sur le marbre, et plus ordinairement sur des tables de bois, et du bois de mélèze, que l’on enduisait d’abord de craie. Nous en avons une preuve dans les paroles suivantes de saint Grégoire le Grand, dans une de ses lettres à l’évêque Sérénus :
« Il y a longtemps que j’ai appris que, voyant certaines personnes vénérer des images dans l’Église, vous les avez brisées et jetées dehors : dum ad nos pervenit, quod fraternitas vestra quosdam imaginum adoratores aspiciens easdem in Ecclesiis imagines confregit, atque projecit. »

(1) Voir ci-dessus, p. 131.

[p. 175]

…des Empereurs, et des Dieux des Gentils ; mais avec tout cela, ne vient-il pas peut-être par conséquence que l’on peignît aussi sur toile, comme nous peignons aujourd’hui ? En lisant attentivement les écrits antiques, on conclura que ces images, ou portraits, se formaient pendant que l’on tissait la toile, ou bien qu’elles étaient obtenues par broderie. Et pour confirmer mon propos par quelque exemple, Plutarque, dans la Vie de Démétrios, rapporte que les Athéniens avaient donné ordre que, conjointement aux images de Jupiter et de Pallas, on tissât sur un voile celles d’Antigone et de Démétrios ; c’est pourquoi il écrit : ut Antigonus, et Demetrius in Peplo una cum Jove, et Pallade intertexerentur. Ovide aussi, dans le livre VI des Métamorphoses, faisant allusion à l’usage de la broderie, dans laquelle on se sert de l’aiguille, parle ainsi d’Arachné, très habile dans tous les travaux féminins :

Sive levi teretem versabat pollice fusum,
Seu pingebat acu, scires a Pallade doctam ;

C’est-à-dire :
« Soit qu’elle fît légèrement tourner le fuseau avec son pouce long et arrondi, soit qu’elle peignît avec l’aiguille, tu aurais reconnu qu’elle avait été instruite par Pallas. »

VI.
Et quand bien même on voudrait concéder que, par le moyen des couleurs, quelque image ait été parfois réalisée sur toile, le peintre n’aurait-il pas, en premier lieu, usé de toute son attention, et n’aurait-on pas pris la peine de peindre de telle sorte que l’image réussît parfaitement, selon la vérité du fait, en comprenant la légèreté propre à une simple toile, sujette à être pressée, et qui, par le maniement continuel, ne devait pas durer longtemps ?

[p. 176]

En second lieu, aux temps dont il est question, l’art de préparer, avec des colles et des terres colorées, la toile – art que l’on attribue au XIVe et au XVe siècle de l’Église – n’étant pas encore inventé, ni même celui de former sur elle, par le moyen de types, les images désirées, jamais le peintre n’aurait fait choix d’une toile aussi grossière par sa texture que celle sur laquelle est réalisée notre Très Sainte Sindone, pour y peindre les images de Jésus-Christ. N’aurait-il pas plutôt utilisé une toile très lisse, semblable ou peu différente de celle dont se servent nos peintres pour former les copies de notre Sainte Relique ?

VII.
Si ces réflexions ne suffisent pas, qu’on observe en troisième lieu que, eu égard à la petitesse des chambres antiques, il n’est pas à supposer que le peintre ait voulu faire usage d’une toile aussi ample que l’est le Saint Suaire, qu’il n’aurait pas été aisé de tenir étendue ; d’autant plus que, s’agissant de représenter en peinture quelque personnage illustre,

[p. 177]

on ne peignait que le buste, c’est-à-dire la tête et la poitrine, selon ce qui se pratique encore aujourd’hui, réflexion fondée sur ce principe d’Aristote dans ses Problèmes : cur vultus, et oris imagines sunt ? Quod vultus sit index animi, unde inde cognoscimur ; « Pourquoi fait-on des images de la face et du visage ? Parce que le visage est l’indice de l’âme, et c’est par lui que nous sommes reconnus » (1).

VIII.
Réfléchissons en quatrième lieu que les portraits de la Très Sainte Sindone ne sont pas formés avec des couleurs proprement dites, mais avec une substance sanguine, et en petite part aromatique ; et la Chimie, par toutes ses analyses, démontrera le contraire, sans devoir admettre qu’il y ait une diversité sensible entre la couleur des antiques taches de sang existant sur certaines toiles trouvées autour des corps de quelques premiers martyrs, et la couleur des images mentionnées ; et celui qui a jamais lu que, parmi les quatre couleurs utilisées par les Anciens pour peindre (2), on employât le sang ? De plus, on notera en cinquième lieu que la Très Sainte Sindone transmet une odeur très forte d’aromates,

(1) Voir Il Cujaccio, tome III, livre XII, chap. IV, ad leg. XLIV de relig., et de sepult. fun. ; tome V, livre III, quaest. Pauli juris-consulti.
(2) Voir Tarquinio Galluzio, tome II, ouvrage III.

[p. 178]

et en particulier de myrrhe ; qui pourrait supposer sans motif que, contre toute coutume, le peintre ait voulu communiquer cette odeur à la toile, sur laquelle il voulait dessiner le corps de Jésus-Christ ? S’il l’avait fait, à quoi servirait mieux la Très Sainte Sindone ? La tromperie aurait été tôt ou tard découverte, s’agissant de choses relevant éminemment de la religion, sur lesquelles veillent ordinairement avec grand soin les Pasteurs de l’Église ; et même dans les choses plus indifférentes, on voit toujours ce que dit Cicéron, que, avec le cours du temps, se dissipent les fictions et les vaines opinions des autres esprits : opinionum commenta delet dies… et enim videmus coeteras opiniones fictas, atque vanas diuturnitate aboleri (1).

On doit enfin observer que, qu’un peintre avec du sang fluide, lequel, en s’étalant sur la toile, n’aurait jamais pu communiquer au visage de Jésus-Christ l’air de majesté, en même temps que de douceur, qui s’admire dans la Sindone, et que Moncalvo lui-même, et d’autres de nos peintres célèbres, ne purent jamais parfaitement représenter. Et après tout cela, nous aurions difficulté à conclure que la conformité des images mentionnées avec le très sacré corps de Jésus-Christ, et toutes les circonstances qui les accompagnent, ne soient…

(1) De natura Deorum.

[p. 179]

…une autre preuve de l’authenticité de cette notre Très Sainte Relique ? Jusqu’ici, nous avons traité des arguments d’ordre naturel, extrinsèques et intrinsèques, en faveur de la vérité de la précieuse et mémorable Relique ; passons maintenant à raisonner sur d’autres arguments, semblablement intrinsèques et extrinsèques, mais d’ordre surnaturel.

FIN DU LIVRE SIXIÈME.

[p. 185]

LIVRE VII

Preuves de la vérité de la Très Sainte Sindone tirées des miracles opérés par le Seigneur, et des grâces fréquentes, en tout temps, largement accordées par lui à ses dévots.

I.
Si l’on pouvait prouver que Dieu a opéré de véritables miracles précisément pour confirmer la vérité de notre précieuse Relique, comme il l’a fait lors de l’invention de la Sainte Croix, attendu qu’il n’existait alors aucun autre moyen de la distinguer de celles des deux larrons, on en aurait alors une certitude absolue et infaillible ; mais comme cette nécessité n’existe pas à l’égard de notre Très Sainte Sindone, sa vérité pouvant être démontrée par bien d’autres manières, il ne se trouve même pas que Dieu ait accompli un véritable miracle à cette fin, c’est-à-dire pour déclarer que cette Sindone est bien celle-là même dont parle l’Évangile, achetée par Joseph d’Arimathie pour l’utiliser, comme de fait il l’utilisa, afin d’ensevelir notre divin Sauveur.

[p. 186]

II.
Nous rapporterons toutefois plusieurs effets surnaturels, et des faveurs particulières accordées par Dieu pour l’honneur et la gloire de la Sainte Relique, et pour le bénéfice de ses dévots fidèles ; et ce d’une manière telle que, depuis ses propres temps, Pincio a laissé ceci par écrit : non dictu est facile quot nuncupata vota feliciter succederint, quot miraculis illustratus sit locus, comprobata, conservataque loco sincera fide, et majorum pura religio. Hic mutos loqui, audire surdos, videre caecos, claudos ambulare, lepra affectos mundari, cacodaemone vexatos liberari, mortuos denique reviviscere quoties visum est ?
« Il n’est pas facile de dire combien de vœux invoqués ont été exaucés avec bonheur, combien de miracles ont illustré ce lieu, tandis qu’y étaient éprouvées et conservées une foi sincère et la pure religion des anciens. Ici, on a vu les muets parler, les sourds entendre, les aveugles voir, les boiteux marcher, les lépreux être purifiés, les possédés délivrés, et même, enfin, les morts revenir à la vie autant de fois qu’on l’a vu » (1).

III.
Ces miracles et ces grâces doivent être d’une nature telle qu’ils placent la vérité de la Sainte Relique même au plus haut degré de certitude morale. Cependant, pour traiter avec toute la clarté nécessaire cet argument, laissons de côté les miracles opérés par Dieu alors que…

(1) Sindon, p. 19.

[p. 187]

…la noble matrone Marguerite de Charny fit don de ce très saint Monument à la Royale Maison de Savoie, faits qui ont été suffisamment examinés en leur lieu (1). Je parlerai d’abord de sa conservation admirable ; je raconterai ensuite en particulier l’incendie de la Sainte Chapelle de Chambéry, dans lequel la Relique fut préservée du feu ; je passerai ensuite à rapporter les faveurs spirituelles et temporelles accordées par Dieu en vertu de la Très Sainte Sindone ; et je démontrerai enfin quelle force ont les miracles susmentionnés et les faveurs particulières pour prouver la vérité.

(1) Tome I, livre III, chap. XI, p. 303.

[p. 188]

…lors de la dernière restauration de cette Église, ils furent retrouvés comme s’ils étaient entièrement neufs, précisément parce qu’ils n’avaient pas été soumis aux injures du temps, auxquelles sont toujours exposés les corps les plus durs. N’en est-il pas de même de notre Très Sainte Sindone, conservée exposée pendant de longues périodes, tant en été qu’en hiver, souvent manipulée par des Évêques, par des Prêtres, et par mille autres personnes, et néanmoins toujours dans le même état ?

V.
Il a été dit à plusieurs reprises qu’elle était montrée publiquement chaque année, et aussi de temps à autre en privé, afin de satisfaire la piété de quelque personnage distingué. Dans ces circonstances, on donnait la liberté de l’examiner, de la baiser, surtout dans les endroits où les signes des plaies du Sauveur étaient plus visibles, comme le fit le Souverain Pontife Pie VII, qui la vénéra en novembre 1804 (1), et de surcroît on y appliquait des images imprimées sur cette Sindone, des crucifix, et même des couronnes pour toucher le Sacré Linceul (2). Et qui ne voit combien tout cela devait contribuer à l’user, à l’abîmer, à la réduire en pièces ?

(1) Dans la relation de son passage pour la 27e division militaire, on lit : « Le Saint-Père s’arrêta quelques instants, ému des sentiments de la plus profonde vénération, en contemplant la précieuse Relique, après l’exposition du Saint Linceul, et fixa avec la plus grande attention son regard sur tous les signes du sang et sur la figure de notre Seigneur Jésus-Christ, qui y sont imprimés ».
(2) Voir tome I, livre IV, chap. III, p. 148.

[p. 189]

…anéantir la toile ? Car, comme je l’ai moi-même observé à l’occasion où le vénérable Pontife montra publiquement à Turin la Sainte Relique, le 21 mai 1815, j’ai vu d’autres fois, des centaines de fois, que beaucoup, poussés par leur piété, la baignaient de larmes, et que, de part et d’autre, ils cherchaient à avoir chacun la consolation de la baiser. Parfois aussi on approchait des cierges allumés, et il arrivait involontairement que des gouttes de cire tombassent dessus. Et il n’est pas rare non plus que se produisît ce qui arriva à saint François de Sales en 1613, lequel, tenant la Sainte Relique étendue de ses deux mains, et à cause de la chaleur du jour transpirant abondamment, ne put empêcher que quelques gouttes de sueur de son front ne tombassent dessus, comme il le raconta lui-même dans une lettre écrite après une Visitation, où il en donna la raison au Saint, disant qu’il s’en était trouvé ailleurs. Trouve-t-on une autre toile semblable qui aurait pu, naturellement, demeurer intacte pendant tant de siècles, bien qu’ainsi manipulée ?

VI.
On admire d’autant plus la vertu divine dans la conservation de la Très Sainte Sindone, lorsqu’on considère les nombreux périls d’incendie auxquels elle fut exposée, et les autres manières par lesquelles elle aurait pu être détruite, au cours des innombrables vicissitudes qu’elle a traversées dans tous les siècles…

(1) Voir tome I, p. 402.

[p. 190]

…dans les provinces et les royaumes, où elle était vénérée tantôt publiquement, tantôt en privé. Je ne dirai rien de la désolation de la Judée aux temps de Titus et de Vespasien, car je veux que les Chrétiens, se retirant à Pella, aient pu créer combien de monuments de la Passion et d’objets sacrés ; je rappellerai seulement que, en 129 après Jésus-Christ, sous l’Empereur Hadrien, les généraux romains Tinnius Rufus et Julius Severus, pour réprimer la rébellion universelle des Juifs, détruisirent cinquante forteresses considérables et neuf cent quatre-vingt-cinq bourgs des plus importants, réduisant ainsi la Judée à un désert presque total.

Combien de maux n’affligèrent-ils pas la Syrie et les Sépulcres des Rois de Perse ? Bien plus grands encore furent ceux causés sous les empereurs Justinien et Phocas, sous lesquels on sait que les monuments du Sauveur furent gravement endommagés, et néanmoins notre Sacré Dépôt demeura intact.

VII.
Et quand bien même on voudrait supposer qu’il eût été mis à l’abri, malgré la désolation des provinces orientales, parce qu’il aurait été conservé par aventure par des particuliers, combien de dangers n’aurait-il pas dû affronter lorsque les empereurs grecs et les califes sarrasins déclenchèrent contre les saintes images des persécutions très cruelles ? Il suffit de rappeler les sévères édits promulgués contre ces images par le calife Yazid, par Léon l’Isaurien, et…

[p. 191]

…par Constantin Copronyme, par Léon l’Arménien, et par d’autres empereurs iconoclastes, sous lesquels non seulement de nombreuses images furent abolies, mais leurs adorateurs eux-mêmes furent cruellement tourmentés ; et pourtant la Sindone échappa aux persécutions et demeura intacte.

VIII.
Et peut-être ne trouvons-nous pas dans mille autres périls de quoi expliquer qu’elle n’ait pas été anéantie avec le temps, depuis qu’elle fut portée en Europe jusqu’à nos jours ? Et pourquoi jamais la comtesse Marguerite de Charny, l’ayant eue en mains, ne voulut-elle plus la remettre aux chanoines de Lirey, ni la conserver auprès d’elle dans son château ? Pourquoi la donna-t-elle à la Royale Maison de Savoie ? Pourquoi fut-elle transportée à Chambéry, depuis l’église des Franciscains, jusqu’à la Sainte Chapelle du château, comme en un lieu plus sûr et plus fort ? Pourquoi fut-elle déplacée de temps à autre d’un pays à l’autre, de la Champagne en Bourgogne, de la Bourgogne en Savoie, de la Savoie en Piémont, et en divers autres lieux, selon ce qui a été largement rapporté ci-dessus ?

Le motif en fut de la sauver des mains de ceux qui voulaient soit la voler, soit la brûler, soit la baiser d’une manière inconvenante, soit la détruire autrement, comme le firent les hérétiques calvinistes à l’égard de tant d’autres insignes Reliques. Et en la transportant d’un pays à l’autre, à combien de périls ne fut-elle pas exposée ? Lors de son transfert de Chambéry à Turin, par des chemins escarpés, elle courut le risque de tomber dans quelque lac ou torrent impétueux, comme il semble…

[p. 192]

Je veux indiquer ce point par le vers déjà mentionné de Francesco Ferrero :

Nec quisse aut flammis aboleri, aut aequore mergi.

Et s’il n’y a aucun motif de ne pas admettre l’opinion selon laquelle, lors de la prise de Jérusalem, le comte Amédée III, lorsqu’il revenait dans son État, fut violemment attaqué par des corsaires grecs, quel autre bien que celui-ci fut l’objet de cette agression ? Mais la Providence spéciale de Dieu voulut que la nef qui la transportait ne fût pas plusieurs fois engloutie par la mer, de sorte qu’elle put aborder à l’île de Chypre.

IX.
De même, Dieu montra sa Providence dans la conservation de la Sainte Relique lorsque le général français Charles Cossé de Brissac entra en Vercelli après la mort du duc Charles III, en 1553, et donna l’autorisation de piller la ville à ses soldats. La première chose qu’on alla dérober fut au palais ducal, où se conservait alors la Très Sainte Sindone ; et l’eût-on cru ? Tandis qu’on emportait avec avidité les objets les plus précieux, et que l’on fracassait les autres, immobiles ou moins riches, aucun n’eut l’audace de porter la main sur le très sacré Linceul, bien qu’avant même d’entrer dans la ville, on eût eu l’intention de l’emporter en France. Ainsi, une terreur d’en haut s’empara des cœurs des soldats, qui furent contraints de s’arrêter et de rebrousser chemin. Il ne serait pas…

[p. 193]

…facile de croire que cela dérivât de leur respect pour les choses saintes, à une époque où beaucoup étaient infectés des erreurs de Calvin. Fra Antonio Riva rapporte (1) que, commandant à Turin pour les Français de 1536 à 1560, sous prétexte de rendre la ville plus forte, ils n’eurent aucune difficulté à démolir treize, voire davantage, des plus belles églises, dont la plupart n’auraient nullement empêché la construction de nouvelles fortifications.

X.
Il conviendra enfin de rappeler ce que je rapportai quelques mois avant ma mort de Son Éminence le comte Salamone, ailleurs mentionné : à savoir que, les Français étant encore récemment dans ces États, ledit comte reçut l’ordre d’envoyer à Paris la Très Sainte Sindone ; mais alors qu’il était sur le point d’exécuter cet ordre, malgré tout, par un trait particulier de la Providence, les circonstances changèrent en un instant ; et comme cela a été raconté en son lieu, la chapelle impériale du Saint Suaire fut déclarée, et la Sainte Relique fut préservée de tout désastre.

(1) Pingone, Augusta Taurinorum, p. 77.

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COMMENTAIRE II

On rappelle à l’examen l’incendie de la Sainte Chapelle de Chambéry, dans lequel resta essentiellement intacte la Sainte Sindone.

I. Autrefois, lorsque l’on ne disposait pas de preuves suffisantes de la vérité de quelque relique, principalement lorsqu’il s’agissait de reliques insignifiantes, on avait l’usage, en venant dans une église particulière, de les présenter au respect de l’Évêque, afin qu’il en fît l’épreuve par le feu. Nous voyons cette chose établie, par exemple, dans le second Concile de Saragosse l’an 592 :
« La sainte Synode décréta que les reliques, qui auraient été inventées dans les lieux de l’hérésie arienne et propagées par les prêtres, dans les Églises desquels elles se trouveraient, seraient présentées aux Pontifes afin qu’elles fussent éprouvées par le feu (1). »
Cette épreuve du…

(1) Dans un ancien missel de l’Église de Reims, on trouve le rite relatif à un tel objet pratiqué, et il est rapporté intégralement dans l’appendice aux œuvres de saint Grégoire de Tours, page 136, édition de Paris, 1699.
On y récitait d’abord une sorte d’office ecclésiastique, au terme duquel l’Évêque (sacerdos) disait certains psaumes avec antiennes ; ensuite le symbole Quicumque, etc., l’Évangile de saint Jean In principio, etc., la litanie des Saints, et ensuite cette très fervente prière : Oremus. Domine Jesu Christe,  Toi qui es Roi des rois et Seigneur des seigneurs, et qui aimes tous ceux qui mettent en toi leur espérance, toi qui es juge des juges, prêtre des prêtres, qui as donné aux tribus tes saints Mystères révélés, et qui as donné à tes fidèles familles de saints, accorde-nous aussi à nous, tes serviteurs, que ce feu, auquel tu as voulu soumettre les corps des saints, ne consume pas ces corps sacrés, et que, si une quelconque iniquité devait se trouver en eux, elle soit soumise à la vérité falsifiée, afin que ta vérité soit rendue manifeste, et que nous tous, en croyant en toi, nous te reconnaissions, toi qui es Dieu béni dans les siècles des siècles. Amen.

Cette prière terminée, on récitait trois fois les litanies Igne me examinasti, etc., avec le psaume 16 Exaudi, Domine, justitiam meam, etc., en laissant pendant tout ce temps les reliques dans le feu.
Et ce qui demeurait intact du feu était reconnu comme de véritables reliques.

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…  feu, qui par hasard pouvait avoir lieu en des temps où Dieu, par sa bonté, opérait de nombreux prodiges au moyen des saintes Reliques, en faveur de peuples peu disposés à être convertis par la voie des raisonnements, tomba ensuite justement en désuétude, n’étant plus jugé convenable de demander sans nécessité des miracles au Seigneur.
Il ne faut pas non plus, pour confondre les Huguenots et les Calvinistes, qui cherchaient par tous les moyens à détruire les saintes Reliques, et en particulier celle de notre Sainte Sindone, bien que, par des arguments non douteux, ils fussent convaincus de dire la vérité, que Dieu ait voulu confirmer celle-ci en sauvant la sainte Relique des ardeurs de flammes extrêmement voraces.

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II. Contre le mur circulaire de la Sainte Chapelle de Chambéry, à droite et à gauche du seul grand autel de marbre, se trouvaient les stalles de bois des Chanoines, outre divers autres bancs pour les chantres, lesquels, d’un côté, étaient proches de la porte de la sacristie, à l’intérieur de laquelle était conservée, dans une précieuse Caisse sous quatre clefs différentes, la Sainte Sindone, justement déposée là, la sacristie servant en quelque sorte de solide forteresse, pouvant difficilement permettre l’entrée, et étant plus sûre que le reste de la Chapelle.
Or, soit qu’un Hérétique ait secrètement placé des charbons ardents, ou que certaines substances chimiques aient été disposées sur des matières très combustibles, comme le soupçonnèrent certains, soit encore que, par inadvertance, quelqu’un ait laissé le thurible allumé, ou qu’une torche n’ait pas été bien éteinte contre la table, comme cela arrive trop souvent, il advint le fait que, vers la mi-nuit du 4 décembre, commençant la fête de sainte Barbe, la Sainte Chapelle s’embrasa d’un très grand feu.

III. L’année de cet incendie est communément fixée par les auteurs à 1531, ou à 1532, ou encore à 1533.
Bien que cette diversité de dates ne nuise en rien à la réalité de l’événement, puisque ce qui est essentiel est admis par tous d’un commun accord, néanmoins, afin d’ôter tout doute, réfléchissant, je cite Pingone, témoin oculaire, comme lui-même l’atteste : istud quidem palam omnes vidimus « car en effet j’y étais alors »

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et situe l’événement à l’année 1532, et il est suivi par les auteurs plus anciens, et en particulier par Chifflet, lequel, en relevant certaines erreurs du Métropolitain auteur, n’aurait pas manqué d’en signaler également d’autres, si, à la suite des informations communiquées par son frère François, demeurant à Chambéry, il avait eu connaissance du fait sous une autre forme.
L’ensemble du récit de l’événement rend plus clair l’erreur de ceux qui le placent à 1531 ou à 1533.

IV. Le feu s’étant donc attaché aux stalles et aux bancs des Chanoines et des chantres, et s’étant communiqué à la sacristie, il augmenta tellement avant de se manifester au-dehors que déjà les marbres mêmes étaient crevassés et altérés, et que la Sainte Chapelle se trouvait grandement endommagée.
On s’aperçut bientôt du feu ; les habitants du château et de la ville accoururent alors de toutes parts pour y porter secours et pour sauver au moins la Sainte Sindone.
Des religieux de Saint-François, avec un certain Lambert, Conseiller du Duc, et quelques maîtres serruriers, rompirent à grand effort les serrures de la grille qui séparait le presbytère du reste de la Chapelle, pénétrèrent au milieu du feu dans la sacristie, et retirèrent de l’armoire, presque entièrement brûlée, la caisse en partie déjà fondue de la Sainte Sindone.
Tous, dans leur affliction, tenaient la sainte Relique pour consumée par le feu ; mais quelle fut leur consolation et leur émerveillement lorsque, celle-ci déployée en présence de tous, elle fut trouvée sauve et entière, l’image du Sauveur n’étant atteinte que…

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… la toile, et enfumée aux endroits correspondant au coffret, qui la tenait enveloppée ?
On serait stupéfait d’entendre dire par les personnes mentionnées que, au milieu du feu, elles n’en sentirent nullement les ardeurs, et qu’elles ne virent même pas leurs vêtements en être atteints.

V. Il se répandit donc le bruit que la Sainte Sindone avait été brûlée, et qu’elle avait été récemment ou nouvellement proposée à l’adoration publique, et peinte par œuvre d’homme.
Une telle chose fut particulièrement divulguée par les Hérétiques, et l’on crut que l’auteur principal en était Calvin, qui vivait à cette époque, ayant ainsi écrit : si quo forsitan incendio linteum conflagravit; mox pictoris opera factum, et ipsum pro pictilio vanissime vendunt (1).
Observant que le duc Charles III, que de tels propos tiédissaient la dévotion des fidèles envers la Sainte Relique, supplia le pontife Clément VII que, ayant délégué quelque Évêque pour la reconnaissance solennelle de celle-ci, son identité fût authentifiée selon les preuves à produire.
Le Souverain Pontife y consentit de bon gré, et chargea de la visite le cardinal Ludovico de Gorrevod, évêque de Saint-Jean-de-Maurienne, légat a latere du Siège apostolique, par un bref en date du 28 avril 1533 (2) ; l’incendie était donc déjà survenu,

 (1) Opera, tome VIII, page 203.

(2) Dans les Archives se conserve le Bref du Pape suivant.

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…il n’est pas croyable que, depuis le mois de décembre 1531, le Duc ait différé jusqu’à 1533 pour demander la reconnaissance de la Sainte Relique ; et c’est pourquoi, à juste titre, tout l’événement dont il est ici question se rapporte à l’année 1532.

VI. Le Cardinal, très circonspect dans une affaire d’une telle importance, différa quelque peu l’accomplissement du bref, selon la teneur suivante :

Ludovico, titulaire de Saint-Césaire, Prêtre Cardinal de la Sainte Église Romaine, et Légat a latere du Siège apostolique.

Nous avons appris que, dans la chapelle appelée autrement Sainte Chapelle du Château de Chambéry, du diocèse métropolitain de Tarentaise, dans laquelle est conservé le linceul appelé la Sindone, dit du Sauveur notre Seigneur Jésus-Christ, comme on le croit, ce linceul, lors d’un incendie survenu, fut préservé par un miracle, étant retiré du feu sans qu’il eût subi aucune combustion, la grâce divine coopérant ; mais qu’il aurait cependant souffert quelque lésion par le feu, bien que l’on affirme que ledit linceul, bien qu’exposé à l’incendie, n’ait pas été entièrement consumé, et que même, selon ce qui est rapporté, aucune lésion n’y serait apparue.
Afin donc que la dévotion des fidèles du Christ ne soit pas troublée, nous te chargeons par les présentes, et nous t’ordonnons d’examiner avec diligence, et de faire rapport, si ledit linceul a été préservé par le feu ou a subi quelque lésion, et qu’il soit conservé dans un lieu convenable et honnête, et tenu avec la vénération qui lui est due ; et si ledit linceul a souffert quelque atteinte du feu, nous te permettons d’en faire réparer la lésion par des religieuses, selon ton jugement.

Donné à Rome, le 28 avril 1533, la dixième année de notre Pontificat.

Chez Baronius, on lit le 23 avril, peut-être par erreur d’impression, et il se trouve aussi une méprise lorsque, sous l’année 1533, racontant ce fait, il dit que Gorrevod eut la charge de la reconnaissance en 1534.

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… obligations, peut-être afin de recueillir d’abord des informations secrètes et bien assurées sur le fait ; et ainsi, en avril 1534, il se rendit à Chambéry avec les évêques d’Embrun, de Belley et de Brutium susnommés, à savoir Claude de Stagnac, Pierre Meynard et Pierre Farfey, et avec eux il se rendit à la tour, ou grotte, où, après l’incendie, la Sainte Relique avait été mise en sûreté.
Cette grotte paraît être celle qui se trouvait sous la voûte de la sacristie de la Sainte Chapelle, et qui formait la partie inférieure de la tour. La précaution visait à empêcher que ce précieux Monument ne fût endommagé.

VII. On déploya la Sainte toile en présence de nombreuses personnes, on en reconnut l’état, et lesdits évêques, ainsi que nombre d’autres témoins, jurèrent qu’il s’agissait réellement du même Saint Suaire qu’auparavant ; le Cardinal le porta ensuite processionnellement au monastère de Sainte-Claire, et, dans un oratoire, il fit réparer par certaines religieuses quelques parties endommagées par le feu.
Chifflet a conservé le nom de ces religieuses, qui paraissent avoir été les réparatrices, à savoir Lodovica de Vergin, prieure du monastère, Bertranda Vicaria, Peronetta Rossetta Sagrestana (où il semble y avoir une erreur d’impression, puisqu’il faudrait dire plutôt Peronetta et Rossetta Sagrestana), Maria di Berre et Colletta Bochetto.
Ces religieuses avaient, dans leur style simple, rapporté ce qui avait été accompli en cette occasion en l’honneur de la Sainte Sindone ; mais leur rapport

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s’est perdue ; mais on a conservé en revanche l’acte de visite, et les informations recueillies par le Cardinal, dans lesquelles figurent les paroles suivantes attestant la violence du feu et la préservation de la Relique :

guidem pannum Sanctae Sindonis esse quod ante dictum incendium.
Quod quidem incendium (proh dolor!) ipsius Sanctae Capellae ruinam, et lapidum aedificiorum eiusdem combustionem, sive concremationem docet, et demonstrant.

C’est-à-dire :

« Il est manifeste que ce linge de la Sainte Sindone est bien celui qui existait avant ledit incendie ; lequel incendie (hélas !) démontre et atteste clairement l’écroulement de la Sainte Chapelle, et la combustion, voire la calcination, de ses pierres mêmes. »

Puis, en parlant du dommage causé à la Sainte Sindone, il dit :

licet in duobus plicis a dextris, et a sinistris appareat in duodecim locis ex dicto incendio certa nigredo, et in aliquo dictorum locorum ex dicto incendio aliquales debilitatis, et in ipsa nigredine fractura, extra tamen effigiem, et impressionem sudoris, et sanguinis corporis Christi;

C’est-à-dire :
« Bien qu’il apparaisse, dans deux plis, à droite et à gauche, en douze endroits, une certaine noirceur provenant dudit incendie, et que, dans quelques-uns de ces endroits, il y ait eu de ladite action du feu une certaine faiblesse, et même une fracture dans cette noirceur, toutefois en dehors de l’effigie, et de l’empreinte de la sueur et du sang du Corps du Christ ; »

« quantumque per questo incendio ne appaja nelle due piegature alla destra, ed alla sinistra in dodici luoghi una certa negrezza, ed in alcuni di questi luoghi vi sia la tela rimasta alquanto indebolita, e manco, non ne ebbe a soffrire l’immagine, e l’impressione del sudore, e del sangue di G. C.« 

Cet acte de visite est daté du 15 avril 1534.

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VIII. En examinant maintenant cet événement, qui ne reconnaîtra pas un véritable miracle dans la conservation de la Sainte Sindone ?
Il convient de dire que, si grande a été la violence du feu, qu’il a essentiellement endommagé non seulement les marbres de l’autel, mais toute la Chapelle elle-même, bien que longue de 35 pas ordinaires, large de 22, et élevée en proportion ; à plus forte raison aurait-il donc consumé la Sainte Sindone.
Les flammes ont même brûlé tous les objets sacrés, de sorte qu’aucun ne fut sauvé, et la sainte toile, de sa nature très combustible, n’aurait pas pu ne pas être entièrement brûlée.
Il n’est pas non plus vrai qu’elle se trouvait placée au-dessus de l’autel, comme on le croit communément ; mais bien, selon ce qui a été rapporté, dans la sacristie, où le feu n’ayant pas encore commencé, il semble que le dommage n’y devait pas encore être grand lorsque les habitants s’aperçurent de l’incendie.
Certainement, avant même que le feu ne pénétrât dans la sacristie, on devait s’en apercevoir, attendu que l’autel étant placé contre le mur, et s’élevant immédiatement sous des fenêtres étroites et hautes, les vitres de celles-ci formaient une sorte de vitrail représentant les principaux mystères du Sauveur ; les flammes devaient donc se manifester au-dehors par ces fenêtres.

IX. Pour répondre à la difficulté, il n’y a rien de plus à considérer que deux choses : la première, tirée de la parole du Vêque de Grenoble à l’occasion de la translation de la…

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La Sainte Relique, provenant de l’église de Saint-François, fut déposée dans la Sainte Chapelle ; on dit qu’elle fut placée en lieu sûr, enfermée dans une armoire munie de portes de fer et fermée par quatre clefs :

« Sudarium repositum in dicto armario, prius valvulis ferreis, et quatuor serris, quatuor clavibus munitis clauso.« 

traduction :

« Le suaire fut déposé dans ladite armoire, auparavant fermée par des battants de fer, et munie de quatre serrures, pourvues de quatre clefs ».

La seconde chose à observer est que, dans le bref susmentionné adressé à Gorrevod, il est dit qu’on mit la Sindone en sûreté par une action rapide :

«  »celeri quadam excursione facta « ;
c’est-à-dire :

« après une course rapide accomplie ».

Or comment pouvait-on transporter aussi rapidement la Sindone si le feu n’avait pas consumé l’armoire dans laquelle elle était conservée, et si les ferrures n’étaient pas tombées à terre enflammées ?
Il n’est pas croyable que tant de personnages raisonnables aient été en possession des différentes clefs du même coffre, conservées par diverses personnes, lesquelles ne surent pas aussitôt qu’elles avaient été envahies par l’incendie ; et si les personnes susmentionnées avaient dû s’arrêter pour ouvrir l’armoire, elles n’auraient pu emporter la Relique aussi promptement, comme le dit le Bref.

X. Ainsi donc, si le feu brûla le coffre, il devait chauffer au point de faire fondre la caisse contenant la Sindone et de réduire en cendres la Relique.
Que l’on place un linge enveloppé dans quelque récipient de fer posé sur le feu, et l’on constatera bien vite qu’il sera entièrement brûlé ; et à plus forte raison devait-il en aller ainsi pour la Sainte Sindone, tandis que des auteurs dignes de foi, tels que le Vêque Solaro, …

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… ajoutant que la caisse d’argent était presque entièrement détruite et liquéfiée.
Qui donc ne reconnaîtra pas un véritable miracle du Seigneur dans la conservation de la Sainte Relique au milieu d’un feu si ardent ?

XI. Et ce qui rend le prodige encore plus digne d’admiration, c’est, selon l’observation du Vêque Simon Majolo, que, puisque certains allaient disant que la Sindone était, par sa nature, incombustible, comme l’amiante, et que les deux images du Sauveur étaient l’œuvre de l’homme, Dieu a voulu, par un trait de sa providence particulière, que la Sainte toile demeurât bien un peu atteinte par le feu, mais que fût respecté ce précieux sang divin, et qu’il restât intact.

Ceci étant accompli et demeurant ainsi, il fut clair et manifeste que le linge porteur de l’image n’avait nullement été atteint ; et en effet, il n’avait pas été lésé, bien qu’il fût entouré par le feu. Mais la couleur de l’image, et la très admirable teinte du sang du Christ, furent conservées, afin que ne subsistât aucun privilège du lin de Chypre, ni de l’Inde, qui ne serait pas éteint ; car si cela avait été œuvre de l’art humain, soit peint, soit dessiné, soit tracé sur un lin chypriote très résistant, il aurait été nécessaire que, dans un tel événement, toutes les couleurs fussent effacées, étant donné que le lin ne fut pas consumé ; cependant, en cette occurrence, certaines parties du lin furent brûlées, tandis que le sang demeura intact, afin qu’apparût non le privilège du lin de Chypre, ni de la nature, mais bien la puissance divine dans l’image.

(p. 205)

COMMENTAIRE III

Usage des sens, et des membres accordé, ou restitué à plusieurs, par l’invocation de la Sainte Sindone.

I. D’après les supplications faites adresser par nos Princes à divers Papes, par les Bulles, et Rescrits des mêmes Souverains Pontifes, comme aussi par de nombreux monuments historiques clairement conservés, il apparaît en général que Dieu opéra de nombreux miracles au bénéfice de personnes atteintes de maladies du corps, et dévotes de la Sainte Sindone ; comme Jules II, dans la Bulle du 25 avril 1506, qui commence par Romanus Pontifex, en exposant le contenu d’une supplique du Duc Charles II, dit : oh combien de dévotion religieuse, et d’admirable miracle, que, certains jours très saints, les fidèles se trouvent délivrés par la Sindone. Mais ces faits sont rapportés avec brièveté, soit parce que les contemporains ne transmirent pas à la postérité les noms et les circonstances des personnes bénéficiaires, soit parce que leurs écrits se sont perdus, contents de mentionner en général les grâces obtenues ; très peu d’événements particuliers nous sont racontés avec confirmation de leurs dires, et c’est le seul Pingone qui ait conservé un souvenir distinct de certains faits observés par lui-même, et confirmés par le témoignage de Chifflet, lequel, informé par son frère François, ajouta quelques circonstances de cet écrivain omises. (1) Voici donc ce que l’on trouve chez ces auteurs.

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II. En l’année 1533, vivait en Savoie une jeune fille nommée Fusina, fille d’un certain Guillaume, qui, semblable à un tronc, ne pouvait plus se mouvoir, et était contrainte de rester étendue sur un misérable grabat. Après avoir été en vain recommandée à divers Saints, elle fut portée par ses parents à la Sainte Chapelle, où était conservé le Saint Suaire, et là, priant avec ferveur Dieu de la délivrer de ses maux en vertu de la Sainte Relique, elle commença bientôt à mouvoir les mains, puis à se tenir debout, et par elle-même à marcher rapidement. Ce miracle fut représenté, par aventure, sur une petite tablette figurant une jeune fille couchée sur un lit, et cette tablette se voyait encore dans la Sainte Chapelle vers l’an 1624.

III. Quelques années auparavant, lorsque la Sainte Sindone fut portée de Chambéry à Turin, une jeune fille muette, Borgognona, d’une famille assez noble, dont le nom ne se trouve indiqué nulle part, ayant aussi inutilement sollicité l’aide de sa patrie pour obtenir l’usage de la parole, fut conduite de son pays à vénérer la Sainte Relique ; au moment où elle la dévotement contemplait et demandait instamment au Seigneur dans son cœur la grâce désirée, les nœuds de sa langue se délièrent, et elle parla aussitôt. Ce miracle, parmi beaucoup d’autres semblables, est rapporté à propos d’un pauvre jeune homme qui, depuis de nombreuses années, étant conformé en boule, ne pouvait proférer une parole distincte.

(p. 207)

IV. Il allait de porte en porte, mendiant son pain, que seuls quelques morceaux bien mâchés pouvaient être introduits dans ses mâchoires. Émue de compassion, une certaine Filiberta, épouse d’un intendant de Pingone, fit souvent mention de lui auprès de son mari, qui l’avait accueilli comme serviteur domestique, le voyant laborieux, fidèle, doué d’une bonne mémoire, et enclin à la piété. Or, le Duc Emmanuel ayant fait publier par son de trompe que tous, par des prières, des jeûnes, des aumônes, et par le Sacrement de la Pénitence, se préparassent à voir dévotement et avec fruit la Sainte Sindone, ledit Pingone, et sa bien-aimée épouse, chefs de maison, prirent soin de leur côté que, pour cet acte de religion, leurs dépendants fussent disposés, et en particulier les membres de la famille ; et pour les encourager, ils leur racontaient les privilèges de la Sainte Relique, et les prodiges opérés par le Seigneur en vertu d’elle.

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V. Le prélat entendait avec attention le récit de ce bon serviteur, et fit en lui-même vœu de jeûner chaque fois que, au cours de l’année, il obtiendrait cette guérison, afin d’être conduit à voir la Sainte Sindone, et que, pendant cinq années consécutives, il y revînt sans grand inconvénient, ayant commencé le jeûne promis. De retour à la maison, et après s’être reposé, il s’éveilla d’un profond sommeil, et se sentit la langue entièrement déliée. Après six années de mutisme, ses premières paroles furent : Ô Jésus-Christ, ô Sainte Sindone. Il était alors âgé de 8 ans, son nom était Jean-Baptiste, et celui de son père Michel, lequel était natif de Cairo, village des Langhe.

VI. Au temps de Chifflet, on conservait dans la Sainte Chapelle une petite tablette représentant un jeune homme devenu aveugle par maladie. Il avait entrepris une neuvaine dévote en l’honneur de la Sainte Sindone, et le troisième jour de celle-ci il obtint miraculeusement la vue. D’une autre tablette semblable existant aussi dans la Sainte Chapelle, il sembla permis de déduire avec toute raison un autre miracle en faveur d’une pauvre femme qui, ne pouvant marcher, était soutenue par des béquilles ; ayant fait vœu à la Sainte Sindone, elle rentra chez elle parfaitement guérie.

VII. Lorsqu’on exposait publiquement la Sainte Relique, venaient de diverses régions des malades atteints de différentes affections sur la…

 (1) « Ces monuments se trouvent dans mon archive ; le Père François Chifflet, prêtre de la Compagnie de Jésus, mon excellent frère, qui, dans cet ouvrage (où il mourut à Chambéry), fournit une œuvre fraternelle à son troupeau. De Linteis, p. 122. »

(p. 209)

… ferme confiance d’obtenir, au jour de la vue espérée, la guérison désirée, comme de fait il arriva le plus souvent.
Or, en l’année 1535, il advint que, parmi ces faits, certains possédés furent violemment déchirés par les esprits infernaux, lesquels remplissaient l’air de cris horribles ; mais aussitôt qu’au déploiement du Saint Linceul ils virent le divin Sang du Sauveur, ils s’écrièrent à haute voix : Deus in adest, abimus [Dieu est présent, nous partons]. Cela dit, les malins sortirent en jetant fumée et feu des corps de ces malheureux, et la foule environnante fut saisie de terreur.

VIII. D’autres événements prodigieux semblables, comme j’ai dit, ne se trouvent pas rapportés avec leurs circonstances particulières par les écrivains de la Sainte Sindone ; mais il est certain qu’ils ne furent pas uniques, car dans une ode latine, il est fait mention, à titre d’exemple, d’un certain Filiberto Loysia de Chambéry, lequel — certains furent guéris de la phtisie, d’autres de la goutte, d’autres encore furent délivrés de toute autre espèce d’infirmité, et arrachés ainsi aux mâchoires de la mort.

À toi se tournent les yeux suppliants, ô terrible
Fléau de la goutte, fièvres pernicieuses,
Ils implorent ton œuvre secourable,
Et les erreurs de la mer horrible.

Entends, ne refuse pas, rends aux morts la vie,
Aux malades la patrie rendue par la prière,
Repousse les fléaux pestilentiels, et la faim vorace,
Écarte les arcs, donne la pluie suffisante.

(p. 210)
Brise les actions infernales, repousse les fureurs,
Les os des membres arrachés, les blessures inconnues,
Les maladies nouvelles, la lèpre au corps hérissé,
Chaque jour délivre du péril. (1)

IX. Le P. Camillo Balliani, Dominicain, dans l’un de ses raisonnements sur la Sainte Sindone (2), parla de telle sorte à la Cour Royale, et à ses autres auditeurs :
« Si le Christ illumina les aveugles, la Sindone rendit la lumière aux aveugles ;
si le Christ donna l’ouïe aux sourds, la Sindone fit entendre les sourds ;
si le Christ donna la force aux estropiés, la Sindone redressa les estropiés ;
si le Christ guérit les lépreux, la Sindone purifia beaucoup de lèpre ;
si le Christ ressuscita les morts, la Sindone rendit la vie aux morts.
Tous ces miracles sont racontés par les histoires, montrés par les peintures, conservés par les tablettes, attestés par les écrits des vœux accomplis, et rendus par ceux qui reçurent les grâces, les dons, les bienfaits de la santé, ou de la vie elle-même.
Il n’y a donc aucun doute que, par l’invocation de la Sainte Sindone, de très nombreux prodigieux guérisons aient été opérées. »

 (1) Ode latine citée chez Pingone, Sindone, p. 45.
(2) Discours VII, p. 254.

(p. 211)

COMMENTAIRE IV

Par la vertu de la Sainte Relique, beaucoup de personnes furent préservées de graves dangers, et spécialement nos Souverains Royaux, la cité de Turin, et tout l’État.

I. Des strophes récemment rapportées de l’ode latine du susnommé Filiberto Loysia, on peut à juste titre inférer que, par la vertu de la Sainte Sindone, beaucoup furent préservés de disgrâces non légères, comme du danger de faire naufrage, ou de perdre autrement misérablement la vie. Et ces paroles signifient autre chose encore : Errantesque mari horrido audis, nec renuis, mortis ab atrio accitos patriae restituis ac simul eripis omni da periculo (?). Mais voyons quelques cas.

(1) À ce propos me furent rapportées, par des personnes d’une probité de sang reconnue, d’une rare intelligence, et d’une sincérité éprouvée, des faits dignes de foi, comme celui advenu non loin de Nice, port maritime, et à Villefranche, où, au temps du Roi Victor-Amédée II, nos galères, surprises par la violence des vents, furent transportées jusqu’aux embouchures du Nil, et se trouvant en grave péril de naufrage, elles s’abîmèrent en mer à l’instant même où l’on invoqua la Sainte Sindone ; et l’on vit un reliquaire la contenant, offert par une Reine nourricière à l’un des marins pour sa protection.

(p. 212)

Parmi les faits plus particuliers, le père d’un certain Pietro Borgondo, ayant vu son fils, à l’acte même, précipiter du haut d’un très élevé pont près de Rumelli, s’écria : Ô Sainte Sindone, sauve-moi mon fils, et le fils, bien qu’ayant chuté violemment dans le torrent plein de grosses pierres, et étant resté pour mort sous l’amas des vêtements sur lesquels il montait, n’eut à souffrir aucun dommage. Informé par Chifflet de cet événement, on conserve quelques particularités relatives à ce fait : à savoir que le cheval de Borgondo entra en collision avec un autre, et qu’il ne fut pas possible de retenir le frein ; que le pont était construit au-dessus du torrent appelé Cherant, ou Seran, et unissait les sommets de deux collines ; qu’il avait une longueur de 40 pas, et une hauteur majeure de 65 pieds géométriques, soit 44 pieds liprands, c’est-à-dire 37 pieds et 2 pouces : le jeune homme ne devait donc pas seulement rester mort, mais être mis en pièces.

II. À l’encontre de ce prodige, on pourrait opposer ce que certains écrivains rapportent, contrairement à ce qui est représenté sur une tablette votive suspendue aux murs de la Sainte Chapelle, où l’on voit figurée la mère au bord du pont, et non le père, en acte de supplier le Seigneur pour le salut de son fils. Mais cette contradiction ne suffit pas, dis-je, à mettre en doute la vérité du fait, puisque Pingone, par qui l’événement nous est transmis, en fut témoin contemporain, et put facilement connaître toutes les circonstances. D’ailleurs, rien n’empêche que la mère, devenue bientôt consciente de l’accident, se soit fait représenter elle-même dans ladite tablette, non plus en suppliante, mais en rendant grâce au Seigneur du bienfait obtenu. Et il restera toujours vrai qu’un fait ne cesse pas d’être certain et sûr lorsque les témoins conviennent de sa substance, et ne diffèrent que sur des circonstances de moindre importance.

(p. 213)

III. Un événement encore plus admirable suivit, rapporté également par le même auteur. François Ier, Roi de France, étant descendu en Italie pour la conquête du Duché de Milan, trouva cette cité défendue par quarante mille valeureux Suisses, qui, sortis de leurs cantonnements, attaquèrent à l’improviste tous les points près de Marignano, le 13 septembre 1515, au moment où on les attendait le moins. La bataille dura du matin jusqu’au soir, et comme les ténèbres de la nuit la suspendirent, elle reprit avec plus d’ardeur le matin suivant. La victoire fut déclarée en faveur des Suisses, lorsque le Roi de France, ayant fait vœu de se rendre visiter la Sainte Sindone à Chambéry, obtint à l’opposé ce jour-là la perte de vingt-cinq mille ennemis : morare precanti diffusa numen, extinguisse Helvetiorum impetum, in suas partes inclinasse victoriam, ainsi Pingone. Ayant ainsi remporté le pays conquis, il s’en retourna glorieux en France, et pour l’accomplissement de son vœu, partit à pied de Lyon en habit de pèlerin, et vint à la capitale de la Savoie vénérer la Sainte Sindone (1).

(p. 214)

IV. Que l’on parle des périls dont furent préservés la Maison Royale de Savoie, la cité de Turin, et tout l’État par la protection de la Sainte Sindone, on retrouve non peu d’événements dignes d’être rappelés. Sans parler du Bienheureux Amédée, qui, par sa dévotion à la Sainte Relique, termina en paix ses jours, nonobstant la nature de ses infirmités le mettant en continuel danger de perdre à chaque instant la vie ; il est certain que Madame Yolande de France, son épouse, en diverses occasions, et particulièrement durant le temps de sa Régence, fut spécialement protégée par la vertu de la Sainte Sindone, comme elle-même en témoigna, disant dans un instrument de 1476, par lequel elle assignait 1 500 florins pour l’entretien de divers sujets destinés au service de la Sainte Chapelle de Chambéry, qu’elle avait été délivrée de nombreuses disgrâces par une sorte de miracle (2).

 (1) L’histoire de ce pèlerinage se lit dans les mémoires laissés écrits de sa propre main par Louise de Savoie, mère de François Ier, très méritante de mon Ordre.
(2) Ceci se lit dans un manuscrit de l’archive de ladite Sainte Chapelle, contenant la description de son état.

(p. 215)

V. Le Duc Charles III raconte que, lors d’une très grave peste, s’étant recommandé avec ferveur au Seigneur, par le sang précieux dont est imprégnée la Très Sainte Relique, non seulement il fut lui-même préservé, mais son peuple bien-aimé n’eut pas non plus beaucoup à souffrir. C’est pourquoi, en l’année 1522, ayant choisi douze chevaliers, parmi lesquels se trouvait un certain Lelio Rovero (1), il partit avec eux de Turin, et à pied, par des chemins alpestres, se rendit à Chambéry à la fin du mois de mars, afin de rendre grâce devant la Très Sainte Sindone du bienfait obtenu de Dieu.

VI. Le souvenir de semblables grâces obtenues faisait que l’on recourait toujours avec un nouvel élan chaque fois que le pays se trouvait menacé par quelque calamité publique, et particulièrement par la sécheresse, la disette, ou les maladies épidémiques, selon ce qui est indiqué dans la susmentionnée ode : aestus pestiferos, et rabidam famem arces, das pluviam satis. Dans un grand bouclier d’argent suspendu aux murs de la récente Chapelle du Saint Suaire, on lisait une inscription indiquant un vœu fait pour la libération de la peste de toute la cité de Turin, laquelle, en mémoire du bienfait, entretenait ensuite allumé devant la Sainte Relique un très grand lampadaire d’argent. Telle était cette inscription :

(p. 216)

Anno Domini 1650 omnibus
Calamitatibus insigni dira
Pestilentiae flagello vexata civitas
Taurinorum, Sacrae Sindonis
Patrocinio ne funditus interiret
Tandem erecta votum solvit.
Anno 1652.

Traduction littérale :
En l’an du Seigneur 1650, alors que la cité des Turinois, frappée par toutes sortes de calamités, était cruellement éprouvée par le fléau redoutable de la peste, elle ne périt pas entièrement grâce au patronage de la Sainte Sindone, et finalement, ayant été relevée, elle s’acquitta de son vœu.
Année 1652.

De même, dans le cérémonial de l’exposition publique de la Sainte Relique de l’année 1722, il est dit que Sa Majesté Royale était déterminée à la proposer à l’adoration solennelle précisément pour obtenir de Dieu l’éloignement de la peste, qui faisait tournoyer la faux de la mort dans les contrées voisines, et cela au moyen des honneurs rendus à la Très Sainte Sindone, éloignée depuis sept années du féroce mal ; ce qui advint très heureusement cette année-là à l’occasion des fastes noces du Roi Charles-Emmanuel III avec la Princesse Royale Anne-Christine de Neubourg-Soulbach.

VII. Le très souvent nommé et vénérable Père Sébastien Valfré, à qui toute la Cour Royale professait une affection et une confiance particulières, n’hésitait pas à affirmer (1) que le Duc Charles-Emmanuel I, en raison de sa dévotion spéciale envers la Très Sainte Sindone, fut particulièrement…

(p. 217)

… protégé par Dieu dans les nombreux événements de guerre qui mirent ces États en agitation. Et parmi tant de périls, le Roi Victor-Amédée II ne fut-il pas aussi préservé par cette même tendre dévotion ? On disait qu’il portait au cou, dans une croix d’or, un fil de la Très Sainte Toile, retiré par lui-même en la vénérant, et que le même prêtre lui ôta en l’année 1699, lorsqu’on lui changea le vêtement d’été ; et plein de confiance dans la Sainte Relique, il s’exposa pour le bien de l’État aux plus graves périls, et en sortit toujours sauf, et extrêmement glorieux.

VIII. Si la Maison Royale de Savoie, par la vertu de la Sainte Relique, fut constamment défendue contre de légers périls, et prospéra de jour en jour dans l’accroissement et l’agrandissement de ses États, il en fut tout particulièrement ainsi dans ces derniers temps. Bien le prévoyait notre vénérable Reine Marie-Adélaïde Clotilde Xavéria, qui se demandait ce qui serait advenu lorsque son auguste époux Charles-Emmanuel IV, sur le point de quitter Turin à la fin de l’année 1798, aurait laissé dans cette cité la Très Sainte Relique, laquelle devait servir de consolation commune et de défense efficace, afin que la ville et tout l’État ne subissent pas l’horrible catastrophe des maux auxquels tant d’autres pays furent soumis durant la très funeste Révolution française. Ce ne fut pas un conseil vain, car, comme le put dire à juste titre le célèbre Professeur de…

(p. 218)

(Texte italien – discours de Biomonti)
« Garde, ô cité, pour moi, par ta foi, tandis que d’autres cités furent cruellement opprimées ou détruites, et inondées de sang, toi, dans tant de confusion et de bouleversements de toutes choses, sauf les autres sacrifices, tu fus préservée ; tu te couvris, et tu fus protégée par le bras justement indigné du Tout-Puissant, pourvu que jamais ne fût touchée la moindre partie ; et maintenant, tandis que d’autres États sont si défigurés qu’on ne les reconnaît plus, tu reviens à ton Roi, à tes lois, et aux autres biens accoutumés » (1).

IX. La Très Sainte Sindone protégea aussi la cité de Turin, et tout l’État en l’année 1821, lorsque, par la félonie de nombreux rebelles, nous nous trouvions en grand danger de voir entièrement ruiné l’ordre social. Plusieurs personnes pieuses, animées par un zélé prêtre de l’Oratoire, le Révérend Père Fontana, firent célébrer un triduum solennel en l’honneur du Très Saint Suaire dans la Chapelle Royale, pour le rétablissement de la tranquillité publique. Le premier jour du triduum, qui était le 8 avril, l’armée allemande s’unit aux bataillons fidèles de notre Roi ; le second jour, les rebelles furent complètement défaits ; et le troisième, Sa Majesté le Roi, et le Gouverneur de Novare, le Baron de La Tour…

(p. 219)

… entrèrent victorieux à Turin sous les acclamations publiques, et l’on vit bientôt rétablis l’ordre et les affaires publiques.

X. Il convient d’observer davantage qu’une rumeur circula parmi nous, selon laquelle, dans cette cité, personne n’aurait été tué par la foudre, parce qu’elle possède la Sainte Relique, et que l’on y respecte le divin Sang, selon ce qui est écrit : video sanguinem, et transibo (1). Si la chose est réellement ainsi, je ne pourrais l’affirmer avec certitude ; mais je puis dire qu’un tel événement ne s’est plus produit depuis 1080, date à laquelle elle fut abandonnée par ceux qui l’abandonnèrent à cause des guerres intestines et des pestilences ; car, selon la fréquence des foudres, comme on le lit dans l’histoire de Turin (2) :
civitas Taurinensis, tum bellis, dissidiisque intestinis, tum peste, tempestatibus, et fulminibus icta, deserta diu et inhabitata fuit.
De plus, ayant interrogé de nombreuses personnes dignes de foi, qui avaient vu de leurs propres yeux les terribles et fréquents effets de la foudre dans cette cité ou dans d’autres parties, toutes m’ont affirmé unanimement que, si de temps à autre on en fut effleuré ou légèrement atteint, personne cependant ne fut tué, selon ce qui leur était parvenu à connaissance.

 (1) Exode, chap. XII, v. 13.
(2) Pingone, Augusta Taurinorum, ad ann. 1080.
(3) Discours pour l’anniversaire de la naissance du Roi, 24 juillet 1815.

(p. 220)

COMMENTAIRE V

Grâces spirituelles accordées en grande abondance aux dévots de la Très Sainte Sindone.

I.
Si ici pouvaient parler les Maîtres de l’Esprit, qui, de 1453 jusqu’à nos jours, s’employèrent à promouvoir chez leurs disciples la dévotion envers la Très Sainte Relique, étant bien conscients des secrètes opérations du Seigneur dans le cœur de ceux-ci, ils ne manqueraient pas de dire qu’ils eurent la douce consolation d’en voir certains fortifiés dans la foi, particulièrement combattue par les Luthériens et les Calvinistes ; d’autres rendus courageux à souffrir pour Jésus-Christ des peines, des travaux, des tribulations toujours plus grandes ; d’autres enflammés d’un amour plus grand pour Lui ; d’autres encore conduits à se réjouir dans la méditation de ses actions, de ses souffrances, choses dont ils ne pouvaient éprouver aucun délice dans les objets même les plus séduisants de cette vie ; ils diraient en somme que, grâce à la dévotion envers la Très Sainte Sindone, beaucoup durent leur conversion, l’amélioration de leurs mœurs, ou l’acquisition de la perfection évangélique.

II.
Que cette chose doive être ainsi découle d’abord de certaines expressions générales utilisées par les auteurs lorsqu’ils parlent des bienfaits spirituels reçus par les fidèles dans la pratique de cette dévotion. Le Père Camillo Balliani, dominicain très célèbre, dans l’un de ses sermons sur la Très Sainte Sindone, parle ainsi :
« Prévoyant le démon que, par l’entrée de la Sainte Relique dans ces contrées, il serait contraint de perdre le domaine qu’il avait sur un grand nombre d’âmes… et prévoyant que le grand profit… que devait obtenir le Christ lui causerait honte, il fit tout pour priver le monde d’un si grand bien. »
Dans un autre passage, il s’exprime ainsi :
« Aujourd’hui, tandis que se montre cette stupéfiante Relique, les mains se lèvent vers le Ciel, les genoux se plient sur la terre… des larmes sont versées, on demande pardon à Dieu, Père de miséricorde… et l’on rend grâce pour le pouvoir, si commode et bénéfique spirituellement, de voir et de contempler cette très précieuse Relique. »

(p. 221)

III.
Pingone (1), et avec lui Chifflet (2), affirment que c’est surtout à Chambéry que se maintint la pureté de la foi, et la vraie religion fut l’effet de la protection de la Très Sainte Sindone :
comprobata, conservataque loco sincera fides, et morum pura religio.
D’où il est que le vénérable Père Valfrè, selon ce que l’on lit dans sa vie (3), fut toujours très zélé, jusqu’à la fin de son existence, à promouvoir la dévotion et le culte ; il ne cessa jamais de recommander au peuple d’aller souvent la visiter, comme lui-même et ses pénitents le faisaient, spécialement le vendredi.
Quand ensuite survenait la fête, ou qu’il fallait proposer l’adoration publique, persuadé des bienfaits qui, en ce temps, étaient abondamment accordés par le Seigneur à ceux qui étaient dévots, il avait coutume de faire distribuer aux pauvres de larges aumônes, et exhortait chacun à s’approcher des Saints Sacrements, afin que tous participassent en grande abondance aux grâces alors accordées.

IV.
Et pour venir à des cas particuliers confirmant la vérité de ce qui vient d’être affirmé, sans s’arrêter à considérer la pensée de la Comtesse Marguerite de Charny, à savoir que, par l’efficacité de la protection de la Très Sainte Sindone, elle avait placé dans cette Très Sainte Relique le soulagement de son âme et l’espérance de réussir dans ses affaires, mais surtout dans la plus importante, qui est celle du salut éternel ; il suffit d’observer que se montrèrent particulièrement attachés à la religion et à Dieu :
Ludovico, et son fils Amedeo IX, Filiberto I, Carlo I, Filippo II, Filiberto II, Carlo III, ainsi que la Duchesse Anne de Chypre, Yolande de France, Bianca Maria Sforza, Claude de Bretagne, et Marguerite d’Autriche ; tous furent très dévots envers la Très Sainte Sindone, comme on le lit dans la bulle de Jules II, de 1506 :
Ipsi (idest Carolus Dux, Claudia, et Margarita Ducissae…)

(p. 222)

V.
Il n’y a aucun doute que, grâce au passage de la Très Sainte Sindone en Savoie, les mœurs du peuple ne se soient améliorées par sa vertu, et que l’on n’ait eu indications fréquentes d’admirer chez des personnes particulières des exemples de vertus chrétiennes.
Et cela devait advenir à la vue des nombreux miracles qui s’opéraient, et sous le reflet de la prédilection spéciale du Seigneur à l’égard de ce peuple favorisé par la possession d’un si précieux don.
Ainsi, avec une pompe dévote et un esprit de componction, tous les ordres de l’État rivalisaient pour honorer la Sainte Relique, et pour donner des signes d’une dévotion singulière ; et tandis que toute l’Europe catholique se trouvait en ces temps-là dans une extrême consternation, par crainte de perdre la foi ou de devoir succomber à quelque autre désastre extraordinaire, la Savoie n’en était point effrayée, et vivait tranquille sous la protection de la Très Sainte Sindone.

VI.
Pour une meilleure intelligence de ce point, il faut savoir qu’en 1466 apparut une comète extraordinaire, à longue chevelure rougeoyante (1), et que l’on croyait dans celle-ci un présage funeste (1)

(p. 223)

Cette comète, selon Halley, fait sa révolution tous les 75 ans, et, passant tantôt par Vénus et Mercure, elle fut vue réapparaître en 1531, 1607, 1682, 1759, et l’on disait qu’elle devait se montrer de nouveau en 1834, ou plutôt au commencement de 1835

 (1) Sindon, p. 19.
(2) De Linteis, p. 13.
(3) Livre II, chap. XII, p. 217.

(p. 224)

…que ces astres fussent porteurs de grands malheurs ; à plus forte raison craignit-on telle et telle comète flamboyante, étant apparue en un temps où les Turcs, sous Mahomet II, ayant conquis douze royaumes et deux grandes villes, avaient planté leurs étendards sur les ruines de l’Empire de Constantinople, et tentaient d’envahir toute l’Italie, et particulièrement le royaume de Naples, ainsi que les États du Souverain Pontife.
De telles circonstances, unies à l’apparition de ladite comète enflammée, répandirent la terreur dans toute l’Europe ; de laquelle terreur profitant, le pape Calliste III ordonna des prières et des processions publiques pour implorer le Ciel d’abattre les Turcs, et de protéger la cause du Christ (1) ; or, dans ce trouble général, on persuada les…

 (1) Le comte de La Place, dans son Essai philosophique sur les probabilités, dit que le pape Calliste ordonna des prières publiques, lesquelles s’exerçaient également contre la comète et contre les Turcs.
Dans un sens semblable s’exprime L’Appiano dans son premier livre de Physique, chap. II :
« Toute l’Europe, entre autres, était alors dans une telle anxiété qu’elle se mettait à conjurer de la même manière les Turcs et la comète. »
Mais ceci n’est pas entendu de la nature, car il faut réfléchir, comme l’observe le seigneur Paolo Ruffini (Réflexions critiques sur la méthode historique moderne, n° 1), que dans l’Église, lorsque se trouva menacée la venue d’une comète, d’une éclipse, d’un tremblement de terre ou d’une autre calamité, punition ou indice de punition, on ne trouve jamais que l’Église, ou que les livres divins, aient prescrit des prières pour empêcher l’apparition, ou l’influence.
Si la comète de 1456 fut considérée particulièrement non seulement par le vulgaire, mais aussi par les Astronomes, comme un signe de grande calamité, il est pourtant faux que le pape Calliste ait ordonné des prières par lesquelles on exorcisait non moins les Turcs que la comète.
Il fit au contraire tout pour persuader les Souverains catholiques contre les Turcs, et engagea des prières pour obtenir la victoire sur eux ; mais quant à la comète, il en profita, comme on l’a dit, pour induire le peuple effrayé à se livrer plus facilement à la prière, à l’exercice des bonnes œuvres, etc.
Il disait en effet que, s’il y avait quelque désordre à craindre, ceux-ci seraient préservés.
Les prières particulièrement ordonnées étaient trois Pater, et au son de la cloche, par l’application de certaines indulgences à ceux qui les récitaient ; et en récitant celles-ci, lorsque la comète n’apparaissait pas, on voyait bien qu’on ne les disait pas pour exorciser celle-ci, comme si elle avait été un esprit malin.


V. Platina, Vie de Calliste.

(p. 225)

…les habitants de nos contrées, que Dieu avait fait à la Très Sainte Sindone un don à la Royale Maison de Savoie, de la précieuse image de son Fils bien-aimé en signe de protection, et que, par les mérites du précieux sang de Celui-ci, Il accorderait non moins à cette maison qu’à tous ses États, faisaient en eux-mêmes, et cela plus vivement encore, confiance que rien de mauvais ne leur adviendrait ; et ce d’autant plus qu’ils s’enflammaient dans la dévotion dont il s’agit, et de toutes parts se portaient à vénérer la Sainte Relique avec allégresse, et avec les sentiments de la plus tendre piété (1).

(1) Oraisons sur la Très Sainte Sindone de Pier Antonio del Borghetto, vol. II, p. 29.

(p. 226)

VII.
En se rendant à la vénération de la Très Sainte Sindone, les dévots rapportaient que, tandis qu’ils s’arrêtaient dans la méditation de ses prérogatives, ils éprouvaient en eux une joie et une consolation telles que, durant cette même expérience, ils ne sentaient pas le poids du voyage, bien qu’il se prolongeât plusieurs jours.
Nous en avons un exemple dans l’histoire du pèlerinage de saint Charles, écrite par le Père Adorno, son confesseur, lequel nous assure que, tandis que les pèlerins s’arrêtaient quelques heures chaque jour de leur voyage dévot à méditer sur les vérités évangéliques relatives à la Sainte Relique, ils n’éprouvaient aucune lassitude, mais semblaient plutôt que, par l’ardeur de la piété dont leur cœur s’embrasait, ils acquéraient de nouvelles forces :
etsi vehementer appropinquatum est, tamen hoc tibi perspectum esse velim, nos cum iis in contemplationibus animis versaremur, omni lassitudinis sensu caruimus; non solum enim laborem pietas levabat, sed novas vires parabatur.

VIII.
Parmi les effets spirituels dérivant de la dévotion à la Très Sainte Sindone, je trouve, dans la vie de la vénérable servante de Dieu Sœur Maria degli Angeli, que, invoquant avec larmes le Seigneur tandis qu’elle fixait son regard sur la Sainte Relique exposée à la vénération publique en 1676, elle obtint alors la grâce demandée à ce point : se faire religieuse au monastère des Carmélites déchaussées de cette ville (1).

  • On appelait le monastère de Sainte Christine, du nom de l’église, qui existe encore près de celle de Saint Charles.

(p. 227)

On lit en effet dans ladite vie (1) que, attendant sur une loggia le moment de pouvoir recevoir le très saint Linge, une religieuse carmélite du nom de Père Francesco Antonio de Saint André, homme de très grande vertu, par accident la vit de près, et, s’étant mis à raisonner de la vie admirable de cette religieuse mentionnée, il demeura tellement frappé par tant de dévotion ardente, que, chaque jour avec un plus grand fervent, il suppliait Jésus-Christ, représenté dans le Saint Suaire, afin que la Très Sainte Vierge Marie fût exaucée comme fille dans le monastère déjà mentionné.
La prière ayant été faite, elle se trouva exaucée, et donc surmontées, bien qu’avec grande difficulté, toutes les oppositions de la mère, laquelle, bien que très religieuse, croyait ne pas devoir facilement adhérer aux ardents désirs de sa fille ; et le 19 novembre de cette même année, avec une indicible allégresse du cœur, elle entra dans le saint cloître, et revêtit bientôt l’habit carmélitain.

IX.
Il me plaît encore d’observer combien ladite dévotion à la Très Sainte Sindone rendait le cœur des dévots doux et tendre envers toutes les œuvres de la piété chrétienne.
En parcourant certaines inscriptions des siècles passés existant à Rome, recueillies par le Père Luigi Galletti, bénédictin (2), je vois telle chose vérifiée chez les comtes…

 (1) Vie imprimée à Venise en 1735, p. 26.
(2) Inscript. pedem. infimi aevi Romae extantes. Opera, et cura D. Petri Aloysii Galletti Romani, Ord. S. Benedicti. Rome, 1764.

(p. 228)

Filiberto Bocco et Francesco Tassoni, morts dans ladite ville, le premier en 1606, le second en 1763, comme aussi beaucoup d’autres, dont l’âme, combien inclinée aux exercices de la religion, se déduit des inscriptions mentionnées.
De Madame Royale, c’est-à-dire de la Duchesse Christine, veuve de Vittorio Amedeo I, et régente des États durant la minorité de Francesco Giacinto et de Carlo Emanuele II, le Père Monod (1) rapporte également que, après avoir eu la Très Sainte Sindone, elle se sentit si fortement portée aux œuvres religieuses, qu’elle ne laissa pas de fruits manifestes dans le reste de sa vie, et surtout par la fondation de divers couvents, monastères, églises et chapelles.

X.
On distingua aussi dans la dévotion chrétienne les autres Princesse de Savoie, autrement nommées Caterina et Maria Francesca, filles de Carlo Emanuele I et de Caterina d’Autriche.
Il suffit de lire leurs vies pour comprendre que, si elles s’élevèrent à un si haut degré de sainteté, elles le durent aux longues et ferventes prières qu’elles faisaient devant le Sacrosaint Dépôt si tendrement vénéré.
Durant tout le temps de leur demeure à Turin, elles ne savaient en effet comment se rassasier de la Royale Chapelle, dans laquelle il était conservé.
Le vénérable Père Valfrè nous conserva le trait suivant de l’une d’elles, Caterina (2) :

 (1) Alliage.
(2) Dans la Préface de son manuscrit sur la Très Sainte Sindone, dont il est parlé dans la vie dudit P. Valfrè, livre II, chap. IX, p. 196.

(p. 229)

« Elle demeurait presque toujours dans la niche de la Chapelle du Très Saint Suaire pour y assister à un bon nombre de messes… et elle était si désireuse d’assister au très redoutable sacrifice, qu’elle s’asseyait déjà à la messe, qu’elle prêtait l’oreille au signal, et que, si elle devait encore entendre quelque messe, elle trouvait aussitôt des forces pour se rendre à jouir de ce nouveau réconfort de l’âme ; et interrogée un jour par le Père Général des Capucins sur le nombre de messes qu’elle avait entendues, elle répondit : seulement neuf. »

XI.
De l’exemple de cette vénérable servante de Dieu, se servait particulièrement le renommé ecclésiastique pour animer à la dévotion envers le Saint Suaire deux autres Princesse de Savoie, très pénitentes, à savoir Maria Adelaide et Maria Luisa, filles de Vittorio Amedeo II.
À cette fin, il écrivit pour leur usage le traité évoqué plus haut, et, persuadé du grand bien qui devait dériver à leurs âmes de ladite dévotion, il les exhortait à :
« Se placer comme des abeilles industrieuses sur les Sacrées Plaies pour en extraire le miel d’une piété solide et constante ; tantôt sur les épines qui couronnèrent la tête de Jésus-Christ, tantôt sur son Sacré côté, tantôt sur les plaies des mains et des pieds, afin de retirer de chaque plaie un vif désir et de fermes résolutions pour vivre toujours, à l’état de saintes princesses dans lequel Dieu les avait appelées à l’accomplissement de sa sainte volonté ; et de cette manière, par leur exemple, elles pourraient… »

(p. 230)

…encore conduire les peuples à la dévotion et à l’observance entière des Saints Commandements.
Épousée d’abord par le Duc de Bourgogne, puis Dauphin de France, et ensuite par Philippe V, monarque des Espagnes, il est bien établi que sa conduite bénéficia grandement des avis de leur saint confesseur, grâce à la dévote vénération de la Sainte Relique.
En confirmation de ce que je dis, on peut lire quelques lettres de celle-ci, écrites de Versailles et de Madrid, enregistrées dans sa vie (1) ; et si, par humilité, il n’avait pas aboli les mémoires redondantes en son honneur, j’aurais certainement pu ajouter à ce commentaire bien d’autres faits tendant à prouver les grâces spéciales de sincère et tendre dévotion accordées aux dévots de la Très Sainte Sindone.

 (1) Livre II, chap. XII, p. 63.

(p. 231)

COMMENTAIRE VI

Les miracles accomplis par Dieu, et les grâces corporelles et spirituelles obtenues par le moyen de la Très Sainte Sindone, sont une preuve très convaincante de sa vérité.

I.
Lorsqu’il s’agit des antiques Reliques, pour en démontrer la vérité on n’apporte le plus souvent, chez les auteurs, que des arguments tirés de faits extraordinaires et surnaturels, provenant d’opérations miraculeuses, ou des grâces accordées par le Seigneur en l’honneur de ses Saints.
C’est ainsi que l’on trouve que, par le moyen des miracles, saint Ambroise prouva la vérité des Reliques de saints Gervais et Protais (1) ; par leur moyen également saint Augustin démontra la vérité de celles de saint Étienne Protomartyr (2).
Dans le même esprit, saint Paulin rapporta les miracles opérés au tombeau de saint Félix pour démontrer la vérité de son corps (3) ; et saint Grégoire le Grand, écrivant à saint Augustin, apôtre de l’Angleterre, fit mention d’un corps tenu pour celui de saint Sixte, martyr, et lui enjoignit d’examiner si, auprès de son sépulcre, de véritables miracles s’opéraient (1).

 (1) Livre X, épître 85, et sermon sur l’invention de saints Gervais et Protais.
(2) Livre Confessions, et Épîtres, 137.
(3) Natal., 3, saint Félix, et Natal., 6 et 9, ibid.

 (p. 232)

II.
Si ces miracles étaient accompagnés de la conversion et de l’amendement des mœurs des personnes en faveur desquelles ils s’opéraient, ils constituaient ainsi un signe presque assuré de la vérité des Reliques ; et nous en avons une preuve dans le livre de saint Jean Chrysostome contre les Gentils, où ce Père de l’Église parle du corps de saint Babylas (2), et où, cité par Chifflet (3), il dit que les rites et les coutumes de l’Église, les traditions, ne s’appuient pas tant sur la force des raisonnements humains que sur la vertu divine, et que leur stabilité, malgré la longueur du temps, s’obtient :
Ritus Ecclesiae, mores, et traditiones non tam humanis ingeniis, quam vi divina, et temporis firmitate vigorem obtinent.
Et avec raison : car, étant pour la plupart démunis de documents humains, comment pourrait-on autrement en prouver la vérité ?
À l’opposé, nier que Dieu, qui est la vérité par essence, ne confirme pas par des miracles les dévotions, comme le disait l’évêque d’Alexandrie Arborio dans une lettre au Roi au sujet de notre Très Sainte Sindone, s’il opérait de véritables prodiges…

 (1) Tome V, livre II, épître 31.
(2) Livre contre les Gentils, sur saint Babylas.
(3) De Linteis, p. 51.

(p. 233)

…spirituels ou corporels, en l’honneur de quelque Relique, ce serait refuser la vérité, ce serait contredire Dieu lui-même, ce serait nier sa particulière providence dans l’institution des Reliques et dans leur vénération ; ce serait s’en faire l’auteur et le fauteur de la fausseté ; ce serait en somme s’exposer à de très sévères châtiments.

III.
Or n’avons-nous pas vu dans les commentaires précédents combien de miracles Dieu a accomplis en l’honneur de notre Sainte Relique ?
Quand bien même, à l’invocation de celle-ci, un seul aurait été sauvé par la mort ce jeune homme nommé Burgondo, dont il a été parlé plus haut, n’aurait-ce pas suffi comme preuve de l’identité de ce prodige ?
Le père invoqua l’aide de la Sainte Sindone au moment de la chute de son fils, et cette chute fut telle que, toutes les circonstances pesées, Burgondo devait rester brisé.
La hauteur était en effet considérable, d’environ 44 pieds selon nos mesures, sur une pente raide ; il ne tomba pas sur des matières molles et légères, mais sur des pierres informes, peu ou nullement couvertes par l’eau du torrent ; il ne pouvait descendre lentement, retenu par les aspérités des rochers ou par les vêtements agités par le vent, ni tomber en roulant le corps de manière que seules quelques parties des pieds heurtassent les pierres, puisqu’il avait été précipité soudainement de cheval, et ne pouvait en aucun cas régler sa chute.
Ajoutons qu’il n’était pas un enfant…

 (p. 234)

…léger, mais un jeune homme d’environ 24 ans ; en effet, selon Chifflet (1), mort presque centenaire quelques années avant 1624, année où cet auteur publia son De Linteis, et dans une note de Pingone, il est fait référence au miracle en l’année 1534 (vidi, anno 1534 Aprilis) ; en supposant donc qu’il soit mort vers 1610, et en retranchant 1534, comme il restait 76 ans, le fils devait donc compter environ 24 ans, âge à peu près atteint dans la plénitude de la stature.
Que le père ait été chirurgien de profession, comme cela paraît assez probable, on pourrait encore raisonnablement supposer que, se trouvant souvent auprès de malades, il n’était pas d’une santé très robuste, de sorte qu’il ne pouvait supporter une chute aussi grave.

IV.
Que dire encore ? Parmi tant d’autres, les auteurs rapportent des chutes de cette hauteur, ou d’une autre, sans qu’il en soit résulté aucun décès ; et que, dans les circonstances de Burgondo, il ne soit pas resté mort ou gravement blessé.
Je veux pour exemples ceux que rapportent Hippocrate, Giorgio, Abramo Merklino, Samuele Ledel, Giorgio Volgano, Guglielmo Fabrizio Hildano, cités par Lambertini (2) : presque tous des jeunes gens tombés de hauteurs notables, et néanmoins restés en vie, ou du moins non mortellement blessés.

 (1) De Linteis, p. 138.
(2) De servorum Dei beatificatione et canonizatione, livre IV, partie I, chap. XII.

 (p. 235)

V.
Ce que je désire cependant noter tout particulièrement, c’est que, suite à ce miracle, Burgondo se montra constamment fidèle et reconnaissant envers Dieu, comme on le lit chez le cité Chifflet (1) :
et Petrus Burgundus Cambérii iter solutus, ubiquæ se servatori Christo clementem sistere, centenario pene per paucis annis exactus fuisse.
Et cette circonstance encore, selon Gaspare Rejes (2), cité par ledit Lambertini (3), est comptée parmi les signes que Dieu a opéré miraculeusement soit par Lui-même, soit par le ministère de ses Anges, en faveur de quelqu’un.
Qui donc pourrait raisonnablement douter que Dieu, à l’invocation de la Très Sainte Sindone, ait accompli un véritable miracle en la personne de Burgondo ?
Et s’Il l’a fait, Il a donc confirmé par cela l’opinion commune de la vérité de la Sainte Relique, et en a confirmé le désir de la vénération, autrement Il aurait confirmé l’erreur, ce qu’Il répudie absolument.

VI.
Non seulement ce prodige confirme cela, mais encore les autres rapportés ci-dessus, lesquels portent en eux le caractère d’un vrai miracle.
Dans les guérisons d’infirmes, par exemple, on reconnaît que leurs maladies étaient graves, difficiles à guérir, ou…

 (1) De Linteis, p. 138.
(2) Quaest., 24, n. 1.
(3) Lieu cité, chap. VIII.

(p. 236)

…absolument incurables ; on n’y avait appliqué aucun remède, ou bien ceux-ci s’étaient révélés inutiles ; la guérison fut parfaite et constante, non pas progressive, ni seulement après quelques jours ; elle fut instantanée ; il n’y eut aucune crise préalable ; et l’on observa, chez plusieurs personnes guéries, l’effet intérieur de la grâce de Dieu, observé chez Burgondo, c’est-à-dire l’amendement et l’amélioration des mœurs.

VII.
Ces prodiges survenaient devant un large public, en présence de beaucoup de personnes ; ils étaient examinés selon toutes les règles de l’art critique, comme on le constate pour la guérison du muet mentionnée plus haut ; et bien que l’on demandât parfois aux Souverains Pontifes quelque grâce en l’honneur de la Très Sainte Sindone, ces prodiges étaient consignés dans les suppliques.
Il est bien vrai que ces mêmes Souverains Pontifes n’entraient pas eux-mêmes dans l’examen des faits, supposant que celui-ci avait été suffisamment réalisé ; mais nonobstant, ayant à Rome leurs légats, et de nombreuses autres personnes religieuses savantes dans les usages de l’Église, ils n’auraient pas manqué de faire parvenir à la Sacrée Congrégation des Rites leurs doutes éventuels.
Cependant, chacun de ces prodiges donnait occasion de vénérer avec plus de ferveur la Sainte Relique, en y accourant de toutes parts avec promptitude d’âme et saintes dispositions.
« Et qui croirait, disait Ferrand (1), et qui croirait que des fidèles, emportés par une ardeur de piété, se rendraient fréquemment visiter quelque lieu et y vénérer une Relique, de laquelle ils ne sauraient rien de certain sur la vérité ? »

 (1) Joannis Ferrandi, de la Compagnie de Jésus, Disquisitiones reliquiariae.

 (p. 237)

« Quis credat fideles tam caeco, et praeproprio pietatis aestu ad Reliquias alicubi visendas, et percolendas frequenter confluisse, de quarum veritate compertum, exploratumque habuissent nihil ? »

« Qui croirait que des fidèles, sous l’effet d’un élan de piété si aveugle et si inconsidéré, se soient rendus fréquemment pour voir et vénérer des Reliques en quelque lieu que ce soit, alors qu’ils n’auraient absolument rien eu de reconnu ni de vérifié quant à leur vérité ? »

VIII.
Ces choses étant ainsi, ne pourrait-on pas dire, d’une certaine manière, et avec la juste proportion, de notre Sainte Sindone ce que l’on dit à bon droit de notre sainte religion ?
Celle-ci est confirmée par toute sorte de miracles, par les conversions et la sainteté d’innombrables personnes, par l’invincible constance d’innombrables martyrs de tout âge, sexe et condition, et par le consentement d’un très grand nombre de personnages nullement faciles à tromper, tels qu’un Justin, un Cyprien, un Jérôme, un Ambroise, un Augustin, et tant d’autres, dont la doctrine fut admirée même par les ennemis du christianisme.
Par de tels signes, et tant d’autres, la vérité de la religion chrétienne fut confirmée ; et la nier reviendrait à nier que Dieu exerce sa providence sur les choses humaines, selon le reflet du très souvent nommé vénérable Père Valfrè (1).

 (1) Nel citato manoscritto, chap. XIII.

 (p. 238)

Admettrait-on cette divine providence, si l’on pouvait supposer que Dieu ait permis que des personnages aussi éminents ne fussent pas éclairés, malgré les multiples et puissants arguments de la vérité de la religion auxquels ils prêtèrent une attention réfléchie ?

IX.
Mais il est encore hors de tout doute que Dieu a, dans l’Église, une providence particulière à l’égard des Reliques et de leur vénération, soit en révélant le lieu où elles demeuraient ensevelies et inconnues, soit en les faisant transporter dans des pays catholiques, soit en les préservant des incendies et d’autres malheurs humains.
Or cette providence subirait un grave préjudice, ou plutôt serait justement niée, si l’on devait nier avec fondement une Relique insigne telle que la nôtre, constamment vénérée comme vraie, et sans contradiction, non seulement par le peuple, mais par les personnes les plus éminentes ; et non par les habitants d’une seule cité, mais par des peuples très nombreux, voire par tout l’orbe catholique, et en particulier par un très grand nombre d’Évêques, de Souverains Pontifes ; et tout cela à la suite de miracles de toute espèce, spirituels et corporels, accomplis à l’invocation de cette Relique.
Si, malgré tout cela, tous étaient restés trompés quant à la vérité de celle-ci, il ne resterait certainement plus de foi à accorder à ce qui concerne les saintes Reliques, surtout les plus antiques ; et l’on abandonnerait à juste titre leur culte, malgré…

 (p. 239)

…le fait que les amis du Seigneur doivent être souverainement honorés :
« Nimis honorati sunt amici tui, Deus » ;
« Les amis que Tu as sont grandement honorés, ô Dieu » (1).

X.
Réfléchissons encore au fait que Jésus-Christ, par les Apôtres et par d’autres hommes apostoliques, a opéré d’innombrables miracles précisément pour confirmer la vérité de notre sainte foi.
Celle-ci repose en outre sur la révélation faite par Dieu aux Prophètes, et transmise par les Apôtres, contenue dans les livres de l’Ancien et du Nouveau Testament, et dans la tradition des Saints Pères, reconnue par l’Église et proposée aux fidèles.
Il n’en va pas de même de la croyance en la vérité de notre Sainte Relique : bien qu’à son sujet Dieu ait opéré des miracles précisément pour en confirmer la vérité, ceux-ci reposent néanmoins sur la foi humaine, comme les autres faits où l’on dit que le Seigneur agit à l’invocation des Reliques ; et jamais l’Église universelle, réunie en Conciles, n’a proposé comme articles de foi ni défini la vérité de celle-ci, ou de telle ou telle autre Relique, pour autant que je sache (2).

 (1) Psaume CXXXVIII, v. 16.
(2) Dans un discours prononcé à Saint-Jean, un certain orateur affirma que la vérité de notre Sainte Sindone fut reconnue au Concile de Trente. J’ai fait consulter à Rome les documents authentiques dudit Concile, et il ne s’en est trouvé aucun où il soit fait mention de cette Relique ; je juge donc fort probable que l’on n’en ait pas parlé lors dudit Concile. Pères du Concile : l’orateur d’Emmanuel-Philibert, duc de Savoie, à savoir Monseigneur Bobba, évêque d’Aoste, puis cardinal

(p. 240)

XI.
Je soutiens toutefois que la foi humaine est amplement suffisante pour prouver cette vérité ; autrement, il conviendrait de mettre en doute de très nombreux faits historiques très certains, ou bien de dire que Dieu a opéré de manière à faire croire vraies certaines reliques, bien qu’elles fussent fausses, en accomplissant des miracles en faveur des dévots qui les invoquaient en vertu de celles-ci. Supposer cela serait porter atteinte à l’infinie sagesse et à la véracité du Seigneur ; ce serait donc admettre un pyrrhonisme historique, lequel ruinerait non seulement tous les fondements de la société civile, mais encore ceux de toute religion.

XII.
On me dira peut-être que Dieu, ayant égard à la foi des dévots, a opéré parfois certains miracles en leur faveur, bien qu’ils invoquassent en vertu de fausses reliques ; et je répondrai que la bonté du Seigneur est véritablement infinie, et qu’il arrive bien souvent qu’il fasse concourir toute chose au bien de ceux qui l’aiment : diligentibus Deum omnia cooperantur in bonum ; mais d’abord, en parcourant attentivement les histoires ecclésiastiques, on ne trouve pas que Dieu ait opéré des miracles en faveur de personnes dévotes lorsqu’elles le suppliaient en vertu de reliques réputées communément fausses ; ce qui a toujours éveillé la vigilance de l’esprit des Souverains Pontifes, des Évêques,

(p. 241)

…et des autres Prélats de l’Église, avec un zèle très ardent contre les propagateurs de fausses reliques, comme il ressort des témoignages des Pères et des décrets de divers Conciles bien connus des érudits en matières ecclésiastiques.

XIII.
En second lieu, on ne peut nier que certains, invoquant l’aide de quelque Saint devant une relique tenue de bonne foi pour vraie, bien qu’elle fût fausse, aient obtenu des grâces particulières du Seigneur. Mais on ignore toutefois les expressions qu’ils ont employées dans leurs prières adressées audit Saint ; et je suis persuadé que ces prières n’auraient eu aucune valeur, et que les grâces demandées n’auraient pas été accordées, si l’on devait en inférer la vérité de ladite relique, parce qu’il est absolument impossible que Dieu favorise l’erreur.

XIV.
En troisième lieu, je demande à nos adversaires quels sont enfin les exemples qu’ils peuvent apporter pour confirmer leur opinion. Chez les auteurs qui traitent diffusément de cette matière, je n’en trouve aucun d’une crédibilité comparable à celui de saint Thomas, archevêque de Cantorbéry.
On raconte dans les annales cisterciennes du Manrique, cité par ledit Ferrand (1), qu’un soldat, croyant avoir acquis une véritable relique d’un saint martyr, et par le moyen de celle-ci ayant obtenu divers miracles, fit construire une église,

 (1) Disquis. Reliq., liv. I, chap. X, art. 1 et 2.

 (p. 242)

…où il la déposa afin qu’elle fût publiquement vénérée.
Mais de qui tire-t-on ce récit chez Manrique ? D’un certain Césaire l’Anglais, écrivain obscur, ayant vécu en un temps de grande ignorance ; le récit ne spécifie aucun miracle examiné selon les règles d’une saine critique ; et aucun examen sérieux n’y est rapporté, bien que la vénération publique ait commencé à s’y établir par erreur.
Et c’est sur un fait de cette nature que l’on voudrait mettre en doute la vérité de notre Sainte Sindone, glorifiée par le Seigneur par de nombreux miracles véritables et bien attestés, accomplis non seulement en privé, mais aussi en public, et dont la renommée s’est répandue en Europe jusqu’à nos jours ?

XV.
J’avoue que, lorsque la même était vénérée dans la Sainte Chapelle de Chambéry, les miracles survenaient avec plus de fréquence ; et ceci est l’une des raisons alléguées, selon Chifflet, par les Savoyards et par les ducs Emmanuel-Philibert, Charles-Emmanuel et Victor-Amédée Iᵉʳ, pour la faire transporter de nouveau à Turin :
adducta Sabaudi Sindonem divinitus iudicatam… quod multo pluribus, atque illustrius apud se miraculis claruerit, quam ex quo trans Alpes devecta est (1) ;
mais tous les prodiges qu’Dieu a opérés ou opère en l’honneur de la Très Sainte Sindone ne sont pas également publics, ce qui…

 (1) De linteis, p. 136.

 (p. 243)

…ne les empêche pas d’être connus par la renommée, ni les écrivains de les transmettre à la postérité.

XVI.
Je dis donc que, si l’on en opérait en plus grand nombre dans les temps anciens que dans les temps récents, ainsi que le soutiennent les hérétiques protestants, en invoquant les anciens hérésiarques, et en cherchant à abolir totalement le culte des Reliques, et en particulier celui de la Très Sainte Sindone, afin de déshonorer le Seigneur et de susciter dans les âmes des catholiques un plus grand respect et une plus grande dévotion envers celle-ci, Dieu opéra alors de nombreux prodiges à son invocation ; de même qu’aux premiers siècles de l’Église, les Apôtres accomplirent de fréquents miracles, et que d’autres hommes apostoliques en accomplirent aussi pour confirmer la vérité de leur prédication ; tandis qu’à présent, cette vérité étant suffisamment confirmée, il s’en opère fort peu.

XVII.
Je désire enfin que l’on réfléchisse au fait que le Seigneur dispense ses grâces spéciales selon la mesure d’une foi plus grande ou plus petite chez celui qui l’invoque humblement ; or, la foi était beaucoup plus vive chez les catholiques des siècles passés que dans le temps présent, où domine un esprit d’incrédulité et d’indifférence à l’égard des pratiques de la dévotion, lesquelles surgissent trop souvent de nos jours et font verser tant de larmes aux personnes de bien.
Quelle surprise donc que, dans ces derniers temps, les miracles opérés en vertu de la Très Sainte Sindone soient moins fréquents ? Du reste, qu’ils soient peu nombreux ou nombreux, si l’on examine ceux qu’Dieu a opérés à son invocation, on pourra toujours en tirer un argument convaincant de sa vérité,

(p. 244)

…comme les miracles accomplis sur le sépulcre des martyrs servaient à saint Jean Chrysostome pour affirmer l’identité de leurs reliques :
sententiae nostrae abunde faciunt, quae quotidiana a martyribus eduntur miracula (1).

 (1) Contra Gentiles.

FIN DU LIVRE SEPTIÈME

Page 145

LIVRE VIII

On répond aux objections contre la vérité et l’identité de la Sainte Relique.

I.

Bien que, au cours de cet ouvrage, on ait répondu, selon l’occasion, à plusieurs difficultés non seulement de la part des Hérétiques, mais aussi des Catholiques contre la vérité et l’identité de notre très sainte Sainte-Suaire, il en reste néanmoins encore à résoudre, lesquelles sont certes d’un poids plus grand, et ce sont précisément celles qui mettent en question le champ même pour combattre la pieuse croyance des fidèles, surtout lorsqu’elle est exposée à l’adoration publique. Il ne faut pas s’en étonner, que d’un côté ou de l’autre la même chose soit combattue ; puisque cela est presque certain et mieux éprouvé que les vérités de la foi. Et pourtant, des peuples entiers se sont soumis aux sophismes d’Arius, d’un Nestorius, d’un Luther, d’un Calvin, non seulement…

Vol. II.

Page 246

…mis en doute, mais niées ouvertement ; et nous nous étonnerons que, s’agissant d’un point qui n’est pas proposé comme article de foi, mais seulement comme une pieuse croyance, bien que fondée sur des arguments convaincants, on y trouve toujours quelqu’un qui la contredise ? Indocile est au plus haut point l’esprit humain, et si grand est l’amour de la liberté de penser, accompagné d’un orgueil subtil, qu’il trouve toujours matière à s’opposer aux opinions d’autrui, quand bien même elles seraient très fondées et sages ; au point que, si Dieu n’avait pas donné les Saintes Écritures, il régnerait dans le monde littéraire une contradiction perpétuelle d’avis, comme on le voyait parmi les philosophes de l’ancienne Grèce, lesquels se divisaient toujours en de nouvelles sectes opposées les unes aux autres.

II.

Nous devons encore moins nous étonner que cette manie de contredire ait eu lieu au sujet de l’identité des antiques reliques, puisqu’on ne peut nier que, même dans les premiers siècles de l’Église, on ait tenté d’introduire de fausses reliques, et qu’en réalité certaines furent introduites, soit de bonne foi, soit de mauvaise foi, lesquelles cependant ne furent pas généralement reconnues pour vraies, ne permettant pas Dieu que, dans les choses de religion, on introduise dans le peuple catholique une erreur publique et constante. Le très pénétrant Ferrando a recensé (1) les diverses causes de la…

 (1) Disquis. Reliq., lib. I.

Traduction :
(1) Disquisition sur les Reliques, livre I.

Page 247

…introduction de fausses reliques ; de celles-ci je ne parle pas ici. Mais, avec pleine raison, je soutiens que les arguments de nos adversaires contre la vérité de notre Sainte Relique sont privés de toute force, et bien loin de pouvoir susciter dans l’esprit le moindre doute ; et nous le verrons dans les commentaires suivants.

Page 248

COMMENTAIRE I

Sur la première difficulté soulevée par les adversaires à partir de l’absence de documents anciens qui qualifient notre Suaire comme étant celui-là même qui fut acheté par Joseph d’Arimathie.

I.

Une pratique fort prudente dans la recherche de l’identité des Reliques est assurément celle — disent nos très érudits Fleury (1) — de remonter jusqu’à leur origine, de reconnaître les mains par lesquelles elles sont passées, où elles se sont trouvées, quels documents prouvent leur présence, ou les Églises qui, depuis le temps de la Résurrection de Jésus-Christ, jusqu’à l’an 1500, conservèrent la Sainte-Suaire, et la vénérèrent comme celle-là même dont parle l’Évangile, achetée par Joseph d’Arimathie pour envelopper le corps de ce divin Sauveur.
Parle-t-on des saints linges sépulcraux, on ne peut nier que saint Jean Damascène et le vénérable Bède, et, dans certains diplômes des siècles inférieurs, selon les témoignages rapportés ci-dessus, en parlent, particulièrement dans le second livre ; mais que lisent-ils en lien avec le Suaire en question ? Rien du tout ; ou bien on n’y accorde aucun caractère distinctif, ou bien on lui attribue des marques inconciliables avec celles de notre Suaire, ou bien on parle de Suaire(s) sans aucune image.
De plus, dans toutes les histoires ecclésiastiques, on ne trouve jamais aucune Église ancienne qui se soit glorifiée d’avoir possédé ce monument, le disait Samuel Basnage (1) ; et ne sera-t-il donc pas un abus de la simplicité des fidèles que de proposer ce Suaire à leur vénération comme le véritable Suaire sépulcral de Jésus-Christ, et comme celui-là même que porta au Calvaire Joseph d’Arimathie ?

(1) Discours sur l’histoire ecclésiastique, depuis l’an 600 jusqu’à l’an 1100.

Page 249

II.

Nous concédons que c’est une pratique très prudente, dans la recherche de l’identité des Reliques, que de remonter à leur origine ; elle est même, lorsque cela est possible, nécessaire pour dissiper tout doute raisonnable ; mais, s’agissant avant tout de Reliques anciennes, retrouver les monuments nécessaires n’est pas possible, lesquels il faudrait de siècle en siècle pour remonter jusqu’au principe.
En parlant de la nôtre, il conviendrait, à raison d’exemple, de trouver des témoignages anciens dignes de foi, à partir desquels on pourrait inférer de quelle qualité et de quelle ampleur était le Suaire acheté par Joseph, que ce même Suaire, après la Résurrection de Jésus-Christ, fut porté ici ou là. Il serait nécessaire d’avoir, de main en main, des documents pour prouver qu’il s’est conservé intact auprès de certaines personnes qui le possédaient d’abord, et qu’il passa sans altération à d’autres ; ou bien qu’il fut déposé dans telle Église, ou en tel lieu précis, puis transporté en Occident, etc.
Et en remontant ainsi en arrière, il serait facile de remonter de siècle en siècle jusqu’à l’origine de notre Sainte Relique.

(1) Annales, ad an. 33, n. 13.

Page 250

III.

Mais quand bien même on voudrait supposer que les Chrétiens des premiers siècles n’auraient guère maintenu la tradition orale concernant les monuments de la vie, de la passion, de la mort et de la résurrection du Sauveur, selon saint Paul (1), et qu’ils auraient eu le temps de les authentifier par des écrits publics, comment ces écrits auraient-ils pu parvenir jusqu’à nous au milieu des désastreuses catastrophes des provinces et des royaumes ?
S’agirait-il de livres ou de mémoires, lesquels, ayant une relation intime avec les Saintes Écritures et avec notre Sainte Foi, devraient, selon toute vraisemblance, être multipliés à l’infini en copies, de sorte qu’il en serait resté partout dans le monde, sans altération essentielle, par une providence spéciale de Dieu ?
Il est donc vain de se flatter de pouvoir trouver, de siècle en siècle, cette chaîne de monuments qui serait nécessaire pour parvenir jusqu’aux commencements de notre très saint monument.

(1) Épître 3 à Sévère Sulpice.

Page 251

IV.

Concédons encore à nos critiques qu’on n’a pas retrouvé, malgré les plus diligentes recherches, aucun document antérieur au XIIIᵉ siècle dans lequel notre Suaire soit indiqué avec clarté ; et je l’ai montré dans les commentaires troisième, quatrième et cinquième du second livre, où se sont lourdement trompés pour la plupart ceux qui ont cru que le vénérable Bède parlait de l’image miraculeuse de Béryte, ou de celle-là même que les Empereurs grecs faisaient porter à la tête des armées ; pourrions-nous donc, pour cette raison, mettre en doute la vérité de notre Relique, et serait-ce un abus de la simplicité des fidèles que de la proposer à leur vénération ?
Ferrando, s’appuyant sur l’autorité d’Alfonso del Baldo, de Tusco, très doctes canonistes, soutient (1) qu’il n’est pas nécessaire de prouver l’identité des Reliques anciennes, lorsqu’elles ont été longtemps vénérées comme appartenant à Jésus-Christ, à la Sainte Vierge, ou à d’autres Saints des premiers siècles, surtout lorsque peu de circonstances s’opposent à cette identité, et qu’alors rien ne peut raisonnablement être opposé en contraire.
Et supposerons-nous sans motif, et contre toutes les règles, un défaut ou un crime chez les premiers qui commencèrent à les vénérer ? Dirons-nous que personne n’a jamais perçu la tromperie, si facile à découvrir avec le temps ?

  • Disquisitions sur les Reliques, livre I, chap. XIII, art. I, sect. I.

Page 252

…du temps ? Et, par un génie de contradiction, condamnerions-nous la tradition des Églises, qui, durant plusieurs siècles, les ont possédées comme véritables ?

VI.

Si ces réflexions ont lieu à propos des antiques Reliques, elles ont bien davantage de force pour la nôtre, dont la cimentation et la forme correspondent aux anciens linges (1), comme correspondent les images du Sauveur qui y sont imprimées au Très-Saint, et le sang du corps (2).
Elle a en outre en sa faveur une tradition constante, qui tire son origine de personnes d’une très grande honnêteté, et par leur vertu dignes de toute foi (3), non d’une rumeur légère et vulgaire, telle que la décrit Virgile (4) :

Exemple : La renommée, fléau immense, croît dans les cités ;
Le mal est rapide, et nul autre n’avance plus vite ;
Elle se renforce en marchant, acquiert des forces en allant ;
Petite d’abord, timide, elle ose bientôt s’élever dans les airs,
Et, s’avançant, elle couvre la terre,
Jusqu’à ce que sa tête se cache parmi les nuées.

Et comme le traduit Annibal Caro :

« … Et bientôt
Par les terres de Libye la renommée alla. »

(1) Volume V, tome II, livre VI, commentaire I, n. III.
(2) Ibid., commentaire VI, VII, VIII.
(3) Volume I, tome I, livre V, commentaire I, n. II.
(4) Énéide, livre IV.

Page 153

« C’est une rumeur, et de rien d’autre elle ne naît ;
Plus elle va vite, plus elle croît ;
Et plus elle acquiert de force.
Petite et faible d’abord, elle n’ose s’élever ;
Puis, de main en main,
Elle se découvre, s’avance et couvre la terre ;
Sans jamais s’arrêter, elle s’élève jusqu’aux airs,
À tel point que sa tête se cache dans les nuées. »

Ces raisons, en matière de fait, sont de nature à être beaucoup plus fortes que les arguments négatifs adoptés par Basnage et par ses disciples, particulièrement sur le point dont il s’agit, point qui ne fut jamais débattu dans les siècles anciens, c’est-à-dire avant que la Sainte Relique fût portée en Europe, ou que l’on eût à y agiter d’importantes questions.

VII.

Je ne veux cependant pas ne pas concéder que, pour combattre l’incrédulité dominante, on ait bien fait de tenter aussi des preuves par des arguments positifs concernant l’identité des antiques Reliques, telles que les Théologiens, les Canonistes, les Jurisconsultes eux-mêmes, qui, dans la présente affaire, recherchent une certitude métaphysique, c’est-à-dire absolue.
Ils savent bien que le culte des Reliques, se rapportant à son prototype, ne serait pas de nature à offenser essentiellement la religion, et c’est pourquoi Suarez (1)…

(1) In tertia parte de Thomas d’Aquin, disputation 55, section 2.

Page 254

…avec Ambrogio Morales (1), avec Sanchez (2), avec Papebroch (3), avec Cavalieri (4), et particulièrement avec Lamberti, c’est-à-dire Benoît XIV (5), s’accordent tous pour dire qu’il suffit de disposer d’une certitude morale, laquelle, bien qu’elle n’exclue pas tout danger d’erreur, rassure néanmoins suffisamment l’esprit et, dans l’ordre ordinaire d’agir, est suivie par toute personne prudente.

VIII.

Il est juste de rapporter les paroles mêmes de Papebroch, lequel, dans le passage cité, parle ainsi :

« En matière de Reliques, il vaut mieux procéder en suivant l’affection de la croyance, cherchant à obtenir une connaissance certaine des personnes par lesquelles elles sont passées (chose qui n’est pas toujours facile à obtenir), et des Évêques qui les ont reconnues comme reliques ; et, pour ce qui concerne leur exposition à l’adoration publique, selon la prudence indiquée par le Concile de Trente, il convient de demeurer sobres tant que, soit par des écrits authentiques, soit par des témoins oculaires, il n’est pas prouvé qu’une relique a été tenue en bonne foi pour telle depuis longtemps, ou qu’elle a été honorée, ou trouvée en quelque lieu avec des indices vraisemblables d’un culte ancien rendu à ce Saint ; même si cette preuve peut parfois faire défaut, car il est bien raisonnable que, là où s’arrêtent les diligences des recherches humaines, toute peine ultérieure soit superflue, et que la religion soit délivrée du danger de superstition, puisque le culte des reliques tend à son objet premier, c’est-à-dire à l’honneur des Saints. »

(1) In tertia parte historiae generalis Hispaniae, livre XVII, chap. V.
(2) Libri de summa, chap. XIII, n. 15.
(3) Responsiones ad errores, ad err. 19, n. 12.
(4) In authenticis Sacrorum Rituum Congregationis decretis, tome I, chap. IV.
(5) De canonizatione Sanctorum, livre IV, part. II, chap. XIII.

Page 255

…où elle était honorée, ou retrouvée en quelque lieu avec des indices vraisemblables d’un culte ancien rendu à tel ou tel Saint ; même si cette preuve peut parfois faire défaut, parce qu’il est bien raisonnable que, là où s’arrêtent les diligences des recherches humaines, toute peine ultérieure soit superflue, et que la religion soit délivrée du danger de superstition dans le culte des reliques, puisque celui-ci tend à son objet premier, c’est-à-dire à l’honneur des Saints.

IX.

Cette certitude morale a ses degrés, et, si l’on en recherche un degré plus ou moins élevé selon les circonstances, ainsi lorsqu’il s’agit de vénérer en privé une…

(la phrase se poursuit à la page suivante)

Page 256

Il suffirait, selon ce que dit Monseigneur Solaro (1), du témoignage privé d’hommes dignes de foi, ou de quelque autre raison, ou conjecture, sur laquelle fonder un jugement prudent et sage sur la vérité de la Relique.
S’il s’agit de l’exposer à la vénération publique, on voudra alors une recherche plus rigoureuse, faite par l’Évêque, lequel doit exiger des preuves plus convaincantes, et ne pas permettre que cette Relique soit exposée à l’honneur des autels sans sa connaissance.
Mais si, enfin, pour trancher définitivement les contestations, il était facile de s’en tenir à la confirmation du jugement de l’Évêque par la Sacrée Congrégation des Rites, puisque l’approbation pontificale est d’un poids beaucoup plus grand que celle de l’Évêque, on voudrait pour cela des preuves plus fortes encore, afin qu’il ne puisse subsister aucun doute sur la vérité et l’identité de la Relique.

X.

Or, bien que, concernant notre très sainte Suaire, nous ne possédions pas de monuments décisifs antérieurs au XIIIᵉ siècle, qui ne voit que, même avec de tels arguments sur sa vérité et son identité, le Souverain Pontife n’aurait aucune difficulté à en faire reconnaître l’authenticité par un décret formel et positif, s’il en était requis ?
D’ailleurs, notre Suaire ne contient rien…

(1) Sindone. Ev. storica, e Teol., chap. X, p. 85.

Page 257

auquel Il fut réduit par sa passion et sa mort ; outre la probité des personnages qui l’ont proposée à la vénération publique des fidèles ; outre la tradition constante auprès de la Maison de Savoie, dont l’esprit de vénération sincère et de dévotion n’a jamais été mis en doute par les ennemis les plus déclarés ; outre le culte rendu constamment à cette Relique par la Maison Royale, par tous ses sujets, par tous les Catholiques, avec l’approbation d’innombrables Évêques, et le consentement tacite de très nombreux Souverains Pontifes, sans qu’il ne s’y soit jamais opéré de miracles véritables et proprement dits, miraculeux en faveur de la Religion, et au bénéfice spirituel et temporel de ceux qui l’invoquent ?
Mais demander, avec un décret positif de confirmation de la part des Souverains Pontifes, ne ferait-il pas, d’une certaine manière, un grave tort aux Princes de Savoie, et à tous leurs fidèles sujets, comme si certains mécréants, libertins ou autres doutaient de la vérité et de l’identité de la Relique, ou la niaient absolument, ou même en doutaient, alors qu’ils sont fort éloignés de cela ?

XI.

Il serait ensuite totalement inutile de demander ledit décret de confirmation par rapport aux Hérétiques et aux libertins mentionnés ; car les Hérétiques, ne reconnaissant pas l’autorité de l’Église catholique romaine, ne reconnaissent pas davantage celle des Souverains Pontifes.

Vol. II.

Page 258

Et les libertins, et les mécréants, ne cherchant qu’à donner libre cours à leurs inclinations désordonnées, ne se soucient nullement ni des Reliques, ni des Saints, ni de quoi que ce soit qui concerne la religion ; et puisqu’il s’agit de choses humaines, ils sont ceux qui admettent le plus facilement des faits historiques rapportés par peu d’auteurs, bien que peu dignes de foi et non contemporains des faits eux-mêmes (dont nous avons d’innombrables exemples dans l’histoire romaine et grecque).
Comment peuvent-ils donc refuser d’admettre ce qui est raconté comme vérité, et comme identité de notre Sainte Relique, par un bon nombre de personnages d’une très grande probité, ennemis déclarés du mensonge, simplement parce qu’il ne se trouve pas de documents permettant de remonter jusqu’à l’origine de ce très précieux trésor ?

XII.

En parlant aux Catholiques, je puis dire franchement avec Monseigneur Solaro (1) que ce serait un grave péché, et donnerait soupçon d’hérésie sans aucun motif raisonnable, que de douter ou de nier l’adoration de l’hostie consacrée par un Prêtre proposé par l’Église et par ses Pasteurs, alors même que la foi divine, en particulier, ne descend pas à décider si tel ou tel est un véritable prêtre, et s’il a réellement consacré, de même que l’on ne voudrait pas exiger une certitude absolument métaphysique concernant la vérité et l’identité de notre Relique.

 (1) Dans le lieu cité ci-dessus.

Page 259

Quiconque donc la mettrait en doute, ou refuserait de la vénérer, alors que les Pasteurs de l’Église, s’appuyant sur de multiples arguments moraux de ladite vérité et identité, la proposent à la vénération publique, mériterait pour le moins le reproche d’une très grave témérité.

Page 260

COMMENTAIRE II

Objections, auxquelles soumirent le culte du Suaire les Évêques de Troyes, en Champagne.

I.

De nouveau nos adversaires objectent, et disent que, s’il manque les documents appropriés pour remonter à l’origine d’une Relique demeurée cachée pendant plusieurs siècles, on doit du moins observer ce qu’on n’aurait pas manqué de faire lorsqu’elle commença à être connue.
Selon ce principe, ils avancent, en recherchant le temps, qu’en Occident on commença à avoir connaissance de notre très sainte Suaire, et, d’après Chifflet, qu’elle fut déposée en 1353, comme il le dit (1), dans la Collégiale de la Bienheureuse Vierge de Lirey, par le chevalier Godefroy de Charny, et que l’Évêque de Troyes, Henri de Poitiers, doutant fortement de sa vérité, en prohiba le culte ; de sorte que la Relique fut transportée ailleurs, et ne fut plus exposée à l’adoration publique pendant trente-quatre ans : tunc ergo,

(1) Volume I, livre III, commentaire V et VII.

Page 261

dit l’auteur cité (1), alia translata est Sindon, etiam, ut ferretur, extra dioecesim, nec unquam publice proposita per annos fere quatuor et triginta.
Si les chanoines de Lirey avaient eu quelque preuve de sa vérité, ils n’auraient jamais laissé faire qu’elle fût transportée ailleurs, ni souffert qu’on la privât pendant si longtemps de l’honneur qui lui était dû.
Et en produire des preuves, ils en avaient certainement tout le moyen ; car, abstraction faite même des motifs religieux, qui doivent toujours avoir plus de force sur l’esprit, en ne vénérant pas la Sainte Relique, il leur manquait entièrement le concours des fidèles dans leur Église, et avec lui les aumônes, dont ils avaient besoin pour le service divin, dans un village très petit et par nature pauvre.

II.

Cette difficulté semble à certains très forte ; d’où ils disent :
« Il serait mieux de ne pas indaguer avec une curiosité imprudente des notions jusqu’alors ignorées » — ce que cependant suggère la lecture de Chifflet (2), d’où dérivent de telles connaissances.
Pour ma part, il me semble ne pas aller à faux en affirmant qu’au contraire la conduite de l’Évêque de Troyes nous fournit un argument…

(1) De vera…, chap. XVII, p. 100.
(2) Mémoire lu à la Royale Académie des Sciences de Turin, 4 février 1821.

Page 262

…fort convaincant en faveur de la vérité de la Sainte Relique.
Et certes, supposons que, sur la simple relation de celui qui la porta de l’Orient en Occident, elle eût été tenue sans autre examen pour vraie par tous, sans contradiction ni discussion ; pour quel motif n’aurait-on pas douté de sa vérité, et accusé de crédulité nos prédécesseurs ?
Ne voyons-nous pas que, même dans les histoires ecclésiastiques, sont conservées pour cette raison des Reliques grecques (bien que non toujours à juste titre), et que plusieurs autres sont mises en doute ?

III.

De cette manière, Dieu permit que les dogmes les plus sacrés de la Religion fussent, par les uns ou par les autres, attaqués, afin que la vérité en fût mise en plus grande lumière et que leur prix fût mieux reconnu ; autrement, je pense qu’Il n’aurait pas permis que, de la part de l’Évêque de Troyes, on élevât des oppositions contre la Sainte Relique, afin que, tout en la voyant constamment vénérée par nous, il ne subsistât aucun doute sur sa vérité, et que nous fussions en même temps plus reconnaissants du don qui nous est accordé.

IV.

Je suis par ailleurs d’avis que les oppositions de l’Évêque de Troyes ne regardaient pas tant la vérité et l’identité de la Relique, que le temps, le mode et les autres circonstances de son exposition solennelle et publique, laquelle attirait à Lirey une foule immense de peuple et procurait à la Collégiale de très riches revenus.
Que la chose ait été ainsi semble indiqué par le célèbre P. Monod, en ces termes :

Page 263

« Godefroy de Charny bâtit l’église de Notre-Dame de Lirey, où il plaça le Suaire,
où il y eut tant de vénération, et un concours de peuples,
et des donations, qui se faisaient chaque jour,
que l’Évêque et les chanoines de Troyes entrèrent en une très grande jalousie,
et crurent qu’on faisait trop grand préjudice à la Cathédrale
si l’on continuait ce concours extraordinaire ;
et comme l’intérêt se découvre souvent sous l’apparence du zèle,
ils excitèrent un litige contre les chanoines de Lirey,
et contre la maison de Charny,
et ne laissèrent pas les seigneurs de Charny demeurer
en l’ancien et paisible possession de leur très précieux trésor. »

Qui ne conclurait de ces paroles que la question ne portait pas directement sur la vérité et l’identité du Suaire, mais plutôt sur les droits de la maison de Charny, et sur les circonstances de l’exposition publique et solennelle de la Sainte Relique ?

V.

Qu’on observe encore, pour plus ample confirmation, certains événements de ces temps et de ces lieux.
Cinq ans après la fondation de l’Église Collégiale de Lirey, c’est-à-dire en 1358, sous le règne de Jean de Valois, la Champagne fut mise à sac par les Anglais, et au signe…

(1) Mémoire communiqué par le P. Monod aux héritiers de Monseigneur Agostino Solaro, et inséré dans l’ouvrage cité, livre de la Sindone Evangelica.

[Page 264]

…ce que mentionnait l’évêque Enrico, lequel fut lui-même contraint de rassembler des gens pour les repousser, ce qu’il réussit heureusement, mais non sans perte d’une partie de ses revenus, puisqu’il est rapporté dans la Gallia Christiana (1) que les ennemis avaient ruiné un de ses châteaux.
D’autre part, Lirey était un petit village ouvert et exposé aux incursions ennemies, de sorte qu’il ne convenait pas qu’une Relique d’une importance si insigne courût le risque d’être volée, brûlée, ou bien traitée de manière profanatrice.
La comtesse Marguerite de Charny comprit bien cela, elle qui, bien que la Relique se trouvât dans sa maison, protesta qu’elle ne l’aurait pas déposée à Lirey si l’on n’y avait pas auparavant fait construire une forteresse pour la conserver à l’abri de tout danger.
À plus forte raison voyait-elle cet inconvénient, l’évêque Enrico, et il se peut que la Relique elle-même ait été sauvée, ou ait contribué grandement à être sauvée des hostilités ; et il est possible que, en ces temps de troubles et de désordres, pensant peut-être avoir acquis un certain droit sur cette Sainte Sindone, et pouvoir, par son intermédiaire, réparer les dommages de la Cathédrale et de son Évêché, il ait cru pouvoir licitement tenter, une fois, auprès des Chanoines de Lirey, et de la maison de Charny, de faire en sorte que la Sainte Relique fût portée à Troyes, ou qu’elle y fût exposée…

(1) Tome XI, page 511.

[Page 265]

…à l’adoration publique, comme, quand et où il l’aurait jugé plus opportun.

VI.
J’accorde que, parmi les agitateurs, il y en ait eu quelques-uns qui aient feint de douter, ou qui aient réellement douté de la vérité et de l’identité de la Relique, mais cela seulement lorsqu’on la portait ailleurs, et qu’ils voyaient n’y rien pouvoir obtenir.
Et il se trouve certainement (1) que certains théologiens, conseillers de l’Évêque, allaient disant que, selon eux, il s’agissait d’hérétiques, c’est-à-dire que les Évangélistes auraient fait mention des images laissées par Jésus-Christ, et qu’il y aurait là un motif bien fondé de douter de la vérité alléguée, puisque, en avançant, toutes les prétendues preuves s’évanouissent.

VII.
Mais ils n’ont pas raison, ces adversaires, et ne valent rien toutes leurs objections, parce que, dix-huit ans après, en 1376, la Sainte Sindone ayant été restituée à Lirey au chevalier Godefroy, fils du fondateur de la Collégiale, on l’exposa de nouveau à la vénération publique, comme aux temps anciens ; et à cette occasion s’y opposa un autre Évêque de Troyes, nommé Pierre d’Arcis, bien qu’il eût obtenu, soit du Roi de France Charles VI, soit du Cardinal Pierre de Troyes, Légat Pontifical, la faculté de l’exposer publiquement, mais seulement sans le consentement du diocésain Évêque.

(1) De l’Institution, chap. XVI, page 100.

 [Page 266]

La cause de ce nouveau conflit dérivait du doute, ou de la persuasion, quant à la fausseté de la Relique ; et cela ressort de la raison alléguée par l’Évêque pour amener le Roi à révoquer sa permission, comme il la révoqua en 1389, à savoir qu’en l’exposant solennellement on insinuait l’idolâtrie dans les esprits crédules :

agente tamen Enrico Episcopo, et Regio exponente, quod ex illa solemni exhibitione idolatriae scelus in credulas mentes irrepseret, novo edicto Rex concessionem suam irritam fecit, sancitumque, dato instrumento Lutetiae Parisiorum quarta augusti anno Christi MCCCLXXXIX, ut Sudarium extra Lirensem Ecclesiam privatim asservaretur, donec aliud super ea re fuisset constitutum (1).

VIII.
Quelles raisons aient été alléguées au Roi Charles VI par l’Évêque de Troyes pour l’amener à révoquer sa permission, je ne le sais pas, puisqu’il n’a pas été possible de retrouver ni les originaux, ni les copies authentiques des écrits, qui sont supposés avoir été publiés de part et d’autre à cette occasion.
Je dis seulement qu’il n’est pas croyable que le Roi ait voulu émettre un décret contraire à celui obtenu de l’illustre maison de Charny, si méritante envers la Couronne, et que les motifs allégués par l’Évêque regardaient le danger d’idolâtrie ; car il pouvait bien être persuadé, tant le Roi que le Légat…

 (1) De l’Institution, page 101.

 [Page 267]

…Pontifical, qu’ayant donné la permission d’exposer solennellement la Relique, ils ne l’auraient pas accordée s’ils n’avaient été convaincus par les arguments de sa vérité, et s’ils n’avaient soupçonné que ce fût seulement par une politique humaine, et par le soupçon d’une opinion publique, que l’on faisait opposition.
En outre, deux écrivains de Troyes, désireux par là de se mettre sous les yeux des Évêques de Troyes, et parlant de notre Sindone, l’un, à savoir Nicolas Camusat, ne mentionne pas les très grandes sollicitudes des Chanoines de Lirey pour recouvrer la Sainte Relique (1), remise au comte Humbert en 1418, comme il est rapporté en son lieu (2) ; l’autre, à savoir Nicolas Desguerrois, pareillement cité avec l’auteur précédent (3), après avoir narré (4) que, par la suite, la Sindone fut transportée ailleurs, ajoute :
« Ce qui est une grande perte non seulement pour ladite Église, mais encore pour toute notre Diocèse » :
ce qui est une grande perte non seulement pour ladite Église, mais encore pour toute notre Diocèse.

IX.
Si les proches successeurs de ces deux Évêques, qui voulaient s’opposer à notre Sainte Relique, avaient cru que les questions survenues s’aggravaient non pas à propos de son exposition publique et solennelle, mais plutôt au sujet de sa vérité et de son identité, ils auraient ressenti qu’ils dépouillaient seulement la Collégiale de Lirey, et tout le Diocèse de Troyes, d’un si précieux monument.

 (1) Promptuarium antiquitatum Tricassinae Dioecesis.
(2) V. tom. I, lib. III, cap. IX.
(3) V. tom. I, lib. III, cap. V.
(4) La sainteté chrétienne.

 [Page 268]

Ils n’auraient pas, par hasard, omis d’ajouter quelque observation sur les sollicitudes — ce qui serait fort mal à propos — des Chanoines de cette Collégiale pour recouvrer une Relique fausse ou douteuse ?
Ils n’ont rien fait de tout cela ; au contraire, un récent successeur de ces Évêques, le célèbre Monseigneur Antonio de Bologne, accordant toute créance aux écrivains susmentionnés, comme il l’a bien mérité, et allant peut-être jusqu’à croire que, pour l’ancienneté et la rareté de leurs écrits aujourd’hui inconnus de nous, il eut la bonté d’en faire transcrire authentiquement les textes concernant la Sindone, et de les envoyer en 1820 au très érudit Abbé Giuseppe Cacherano di Bricherasio, Chanoine de la Métropolitaine de Turin, Chevalier Grand-Croix, premier Aumônier de S. S. R. M. etc.
Néanmoins, une fois terminés les conflits entre les Évêques de Troyes et les Chanoines de Lirey, la Sindone fut transportée en Bourgogne, conjointement avec la Champagne, avec une si grande dévotion et honneur que, de toutes parts, on accourait pour la vénérer pieusement, sans la moindre opposition, tant de la part de l’Archevêque de Besançon que de celle de ses suffragants.
Et qui ne voit combien ils se seraient opposés à son culte s’ils l’avaient réellement été…

[Page 269]

Il était donc interdit aux Évêques de Troyes, qui n’étaient pas fort éloignés, et, en même temps, on n’avait pas apporté de preuves convaincantes de la vérité et de l’identité de la Relique par le comte Humbert, et par sa pieuse épouse Marguerite de Charny, chez lesquels se conservaient peut-être les mémoires opportunes.
Il y avait en outre lieu de craindre que la vénération de notre Sindone, dans ces contrées, ne portât préjudice au culte du Suaire du chef, qui, de nouveau, était vénéré avec une très grande solennité dans l’église de Saint-Étienne de Besançon.
Je dis de nouveau était vénéré, parce que, si en 1349 cette insigne Relique était restée ensevelie sous les ruines de ladite église, presque en grande partie, pourtant, en 1377, à la vue d’un éclat extraordinaire, elle se retrouva intacte, et sa vénération s’en trouva accrue (1).

 (1) Cette date est tirée de l’année où un certain Ricardo Pica, natif de Besançon, fut fait Évêque de Reims ; car, dans les mémoires de sa vie, on lit qu’il fut élu à ce siège 28 ans après cet événement funeste, et précisément vers le temps de son élection, en 1377, la Sainte Relique fut retrouvée.
Comme certains tenaient pour supposé ce Suaire, les Chanoines de Saint-Étienne n’avaient pas peu travaillé à prouver son identité par le témoignage de personnes très dignes de foi, qui l’examinèrent attentivement ; et afin d’ôter ensemble tout doute sur la vérité de la Relique — dont plusieurs doutaient encore — ils touchèrent même avec elle le cadavre d’un homme récemment porté au sépulcre, et à l’instant même celui-ci revint à la vie.
Ce prodige est confirmé, selon Chifflet (De Linteis, page 699). Si, en s’envenimant, le litige s’était fondé sur des témoignages oculaires et sur des documents conservés dans les archives de la Cathédrale de Besançon, il aurait dû suffire au docte Piano Teologo de se dispenser d’aller chercher des arguments, ou de s’efforcer d’attaquer l’authenticité dudit Saint Suaire.
Qu’on voie la note à la page 93 du tome I.

[Page 270]

Or le culte de notre Sindone en Bourgogne aurait certes pu porter préjudice à celui du susdit Suaire du chef, soit par la diminution des offrandes, soit par la moindre affluence des fidèles, soit par les questions — légères en elles-mêmes — que l’on pouvait soulever quant à sa vérité ; nonobstant cela, non seulement les Évêques de ces contrées permirent la solennelle exposition de notre Sindone, mais encore, en raison de la préciosité de la Relique et des grands mérites des illustres maisons de La Roche et de Charny, j’ai toute raison de croire qu’ils se présentèrent eux-mêmes aux fidèles assemblés, comme cela se pratique encore chez nous.
On peut donc conclure légitimement que toute la querelle entre les Évêques de Troyes et les Chanoines de Lirey s’aggravait directement à propos de la solennelle exposition de notre Sainte Sindone, laquelle, dans un petit pays ouvert, était sujette à des inconvénients non légers et nuisait à la Cathédrale de Troyes et à toute la cité, sur laquelle lesdits Évêques exerçaient en ces temps une très grande autorité, non seulement spirituelle, mais aussi temporelle.

[Page 271]

…comme donnant l’apparence de douter de la vérité de la Relique, ces doutes, étant particuliers, et n’ayant pas empêché que l’on vénérât le très saint Dépôt avec une dévotion toujours plus grande, ne servent qu’à confirmer davantage sa vérité, laquelle devait donc être regardée comme suffisamment prouvée.

[Page 272]

COMMENTAIRE III

Que faut-il dire d’une Bulle de Clément VII, que l’on suppose obtenue contre la Sainte Relique par le susdit Pierre d’Arcis, Évêque de Troyes.

I.
Cet Évêque, tout entier appliqué à empêcher l’exposition solennelle de la Très Sainte Sindone à Lirey, non seulement s’adressa pour cela auprès du Roi de France Charles VI, mais encore auprès du Souverain Pontife Clément VII, alors résidant à Avignon, afin qu’il révoquât lui aussi un Bref par lequel, à la requête du chevalier Godefroy, il avait confirmé la permission accordée par le Cardinal de Sainte-Suzanne, Légat pontifical, d’exposer la Très Sainte Sindone sans le consentement de l’Ordinaire, et qu’il imposât à l’Évêque de Troyes un silence perpétuel.
Quel fut l’issue de ces nouveaux conflits, disent nos adversaires ? L’issue fut que le susdit Évêque Pierre d’Arcis obtint du Pontife la publication d’une Bulle datée du 6 janvier 1390, par laquelle, annulant son Bref antérieur accordé à Godefroy au préjudice de l’autorité épiscopale, il permit aux Chanoines de Lirey d’exposer la Sindone, mais seulement comme simple représentation de Jésus-Christ…

 [Page 273]

…mort, à la ressemblance de toute autre image sacrée, et afin que les fidèles fussent expressément avertis, dans cette Bulle pontificale, de l’exposer sans cierges ni ornements, et qu’à haute voix, lorsqu’on la montrait, surtout en cas de grand concours, on déclarât que ce linge n’était pas le véritable Suaire de Jésus-Christ, mais une peinture faite de main d’homme représentant l’original.

II.
Que firent alors, dans cette circonstance, lesdits Chanoines ? Démontrèrent-ils par là que la Bulle était obtenue par surprise, et par conséquent sans valeur ? Nullement. Ils ne firent autre chose que de tenir de nouveau enfermée pendant quelques années la Sainte Relique, laquelle fut finalement regardée par eux comme un voile peint, destiné à conserver la mémoire de Jésus-Christ enseveli ; et en effet, en 1418, lors de la guerre atroce des Bourguignons et des Anglais contre les Français, voulant assurer les trésors de leur Église, ils les confièrent avec la Sindone au comte Humbert de La Roche, seigneur de Saint-Hippolyte, d’Orbe, et mari de la comtesse Marguerite de Charny ; et dans l’acte contenant l’inventaire des objets sacrés, ils employèrent ces termes : pannum, in quo est figura, ac repraesentatio Sudarii Domini nostri Jesu Christi (1).
Que peut-on voir de plus évident, concluent nos adversaires…

 (1) Voir tome I, livre III, chap. IX.

 [Page 274]

…que les Évêques de Troyes interdirent l’ostension solennelle de la Sindone précisément parce qu’ils la jugeaient fausse, et que finalement les Chanoines de Lirey se conformèrent eux-mêmes à ce jugement ?

III.
Beaucoup de réponses peuvent être données à cette difficulté ; et premièrement, je n’accorde pas que les Évêques de Troyes aient cru dès l’origine la Relique fausse, ni qu’ils aient pour ce motif interdit l’exposition solennelle ; l’aveu ultérieur de la vérité en est un signe manifeste, puisqu’ils en eurent des preuves, et nous en sommes aujourd’hui d’autant plus assurés.
De même que, voyant les disciples de Jésus-Christ ne pas admettre facilement sa résurrection, on conclut qu’ils la prêchèrent ensuite au prix de leur sang, parce qu’ils en eurent les preuves les plus indubitables ; ainsi le même raisonnement doit s’appliquer aux Évêques de Troyes à propos de la Sindone.
Et en vérité, on lit dans une ancienne dissertation manuscrite sur cette Relique, conservée dans les Archives Royales, que les Chanoines de Lirey en prouvaient la vérité auxdits Évêques, et que ceux-ci en furent satisfaits (1).

IV.
Il est faux que les Chanoines de Lirey aient regardé la Sindone comme un linge peint, car ils montrèrent au contraire combien ils tenaient à la recouvrer…

 (1) Dissertation sur le Saint Suaire de Turin, année 1722.

 [Page 275]

…tant était grande leur sollicitude, ainsi que le rapporte Chifflet, pour la retirer des mains de la comtesse Marguerite de Charny.
En effet, voyant que, après restitution des trésors à l’Église, elle retenait néanmoins la Très Sainte Sindone comme appartenant à sa maison, ils ne cessèrent pas de dépenser en voyages, en procès et en supplications pour la recouvrer ; et ils avouaient en outre, par le témoignage du même auteur, que de grands revenus provenaient de cette Relique à leur Collégiale, et que, n’en étant plus en possession, ils manquaient des aumônes et des moyens nécessaires pour continuer dignement le service divin.
Et comment concilier cela avec ce qu’il dit, à savoir que la Sindone aurait été regardée par les Chanoines de Lirey comme une simple image ou représentation du Suaire de Jésus-Christ ? (1)

V.
Si cette Sindone n’avait été en réalité qu’une simple représentation du Suaire de Jésus-Christ, des peuples de toutes parts se seraient-ils constamment rendus pour l’admirer et la vénérer, alors même que beaucoup l’avaient déjà vue et savaient ce qu’elle était ?
Les images du Christ n’y étant pas très visibles, et les supposant formées non miraculeusement par la main divine, mais par la main de l’homme comme les autres peintures, quel attrait particulier aurait-elle pu avoir pour attirer…

 (1) De Linteis, page 119.

Page 276]

…un grand concours de gens pour la voir ?
Faudrait-il supposer que tout ce peuple ait été abusé par une supposition très injurieuse envers les Chanoines de Lirey, auxquels seuls on pourrait attribuer la cause de cet abus, et c’est assurément ce que disent nos adversaires, en ajoutant une expression de la prétendue Bulle : omnis fraus cessante ; ou bien encore ce que l’on lit chez le continuateur de l’histoire ecclésiastique de Fleury, à l’année 1453, lequel rapporte que l’Évêque susdit Pierre d’Arcis, par un écrit adressé au Pontife, fit voir l’artifice dont se servaient les Chanoines pour tromper le peuple.

VI.
Mais supposée — dis-je — l’existence de ladite Bulle, comme supposé l’artifice que l’on aurait voulu attribuer aux prélats Chanoines, et tout cela pour plusieurs raisons.
Premièrement, parce que ledit Clément VII regardait à ne pas déplaire au Roi de France Charles VI, principal — et je dirais unique — soutien de son parti, lequel, pour ce motif surtout, avait des mérites éminents de Godefroy.
Il tenait sous sa protection la Collégiale de Lirey.
La condescendance de Clément VII alla jusqu’à ce point, disent les écrivains ecclésiastiques (1), de réduire le clergé à une telle dépendance des princes et des magistrats, dont chacun de ceux-ci était plus pontife que…

 (1) Compendio di storia ecclesiastica, tome II, page 97, Turin, 1793.

[Page 277]

…lui-même ; sur quel fondement supposerons-nous donc que ledit monarque, protégeant la Collégiale de Lirey, et ayant de plus obtenu pour les Chanoines la permission du Cardinal Légat d’exposer la Sindone à la vénération publique, ne se serait pas opposé audit Pontife ?

VII.
En second lieu, quiconque examinera sans prévention les paroles de la Bulle pontificale n’y trouvera rien d’autre que la supposition rapportée ici, laquelle m’a été aimablement communiquée, et dont il est fait mention comme provenant d’une lettre du comte de Vernon au marquis de Borgo, en date du 11 janvier 1723.

CLÉMENT, ÉVÊQUE
Serviteur des serviteurs de Dieu, pour mémoire perpétuelle.

La prévoyance du Siège Apostolique, circonspecte en toutes choses, concède ou modifie ce qui a été concédé, selon les circonstances des lieux, des temps et des personnes, et ce qu’il apparaît salutaire d’établir dans le Seigneur.
Ainsi, ayant été exposé de la part de notre cher fils, noble homme Godefroy, seigneur de Lirey, du diocèse de Troyes, et de la part de Pierre, titulaire de Sainte-Suzanne, cardinal-prêtre, que ledit Godefroy, mû par un zèle de dévotion envers nous, quand il a offert libéralement à l’Église de la Bienheureuse Marie…

[Page 278]

…de Lirey, dudit diocèse, lequel fondateur avait fait placer et vénérer ladite figure ; et parce qu’ensuite, le Seigneur permettant que ces régions fussent ravagées par les guerres et durement frappées par les calamités mortelles, ladite figure, ou représentation, fut, sur ordre de l’Ordinaire des lieux et pour d’autres causes justes, transportée de ladite Église de la Bienheureuse Marie en un autre lieu plus sûr, et y demeura conservée ; et parce que ledit Godefroy et l’Église susdite désiraient que la dévotion du peuple et l’accroissement du culte divin fussent favorisés, ils demandaient que ladite figure, ou représentation, fût replacée dans l’Église susdite.
Le même Cardinal, qui alors se rendait auprès de notre très cher fils en Christ, le très illustre Roi de France, pour certaines affaires de la dite Église romaine, et qui, dans l’exercice de sa légation, avait pouvoir d’agir dans les cités et diocèses, par lesquels il devait passer, et parmi lesquels se trouvait le diocèse de Troyes, permit audit Godefroy, durant la poursuite de ces affaires, de replacer ladite figure, ou représentation, dans la susdite Église de Sainte-Marie, de manière convenable, honorable et décente…

[Page 279]

…à condition toutefois que, sans licence obtenue par lettres expresses, ladite figure, ou représentation, ne fût placée en aucun lieu du diocèse, ni exposée autrement ; et que ladite figure, ou représentation, demeurât décemment déposée dans ladite Église de la Bienheureuse Marie ; et qu’ensuite notre vénérable frère Pierre, Évêque de Troyes, ému par ce qui s’était passé dans son dernier synode célébré avec les recteurs des églises paroissiales, et par les paroles qui y furent prononcées concernant la figure ou représentation du Suaire de Jésus-Christ, a interdit au doyen de ladite Église de Sainte-Marie, sous peine d’excommunication, de faire quelque mention, bonne ou mauvaise, de ladite figure ou représentation, et lui a interdit d’exposer ladite figure ou représentation à quiconque, jusqu’à ce que ladite interdiction fût portée en appel devant le Siège Apostolique ;
et attendu que ladite figure ou représentation, avant que l’appel eût été interjeté, avait été exposée publiquement au peuple, et montrée, nous, après mûre délibération, avons confirmé l’indult susdit par science certaine et autorité apostolique ; et en outre, à ce même doyen et aux chers fils du Chapitre de ladite Église de Sainte-Marie, nous concédons que, nonobstant ladite interdiction, ils puissent exposer et montrer ladite figure ou représentation au peuple, chaque fois que cela leur semblera opportun ; en imposant toutefois audit Évêque, sur cette interdiction, un silence perpétuel, ainsi qu’il est plus pleinement contenu dans nos lettres à ce sujet.

[Page 280]

C’est pourquoi, afin d’éviter toute erreur et toute matière d’idolâtrie pouvant naître de la manière d’exposer ladite figure ou représentation, et pour y apporter un remède opportun, nous voulons et, par la présente, de notre autorité apostolique, statuons et ordonnons que, chaque fois que ladite figure ou représentation sera montrée au peuple par ledit doyen et le Chapitre susdit, ou par d’autres personnes ecclésiastiques, et lors de ladite ostension, aucune solennité ne soit observée de celles qui ont coutume d’accompagner l’ostension des reliques ; et qu’en conséquence aucune torche, flambeau ou chandelle ne soit allumée, ni aucun luminaire n’y soit porté ; et que, chaque fois que ladite figure ou représentation sera montrée, surtout lorsqu’une grande multitude du peuple se rassemblera, on dise publiquement et à haute voix, dans une langue intelligible pour le peuple, que toute fraude cessant, ladite figure ou représentation n’est pas le véritable Suaire de Notre-Seigneur Jésus-Christ, mais une figure ou représentation dudit Suaire de Notre-Seigneur Jésus-Christ ;
et que ceux à qui les présentes lettres sont adressées, et chacun d’eux, observent inviolablement ce qui est ainsi statué et ordonné par nous.

(1) « Pace, che così leggere si debba, altrimenti mancherebbe il senso. »

[Page 281]

Il n’est permis à personne d’enfreindre ou de contredire témérairement ces statuts, ordonnances et constitutions.
Si quelqu’un osait tenter le contraire, qu’il sache qu’il encourra l’indignation de Dieu Tout-Puissant, et des bienheureux Apôtres Pierre et Paul.

Donné à Avignon, le VIII des ides de janvier, l’an douzième de notre pontificat (1).

VIII.
Le commencement et la fin de cet écrit sont véritablement tout à fait conformes au style des Bulles pontificales, et l’on peut dire qu’ils en sont copiés ; mais le reste contient tant de faussetés et d’absurdités qu’elles ne sauraient venir à l’esprit d’un Évêque, et bien moins encore de celui d’un Souverain Pontife.
En effet, il y est d’abord rapporté que la prétendue Bulle aurait confirmé des permissions, à savoir que le chevalier Godefroy I, et le Cardinal de Sainte-Suzanne, avaient exposé au Pape que Godefroy I, fondateur de l’Église de Lirey, y avait fait placer une figure ou représentation du Suaire de Jésus-Christ qu’il avait librement offerte.
C’est faux : ni Godefroy père, ni Godefroy fils, ni le Cardinal, ni les Chanoines de Lirey n’ont jamais pensé que la Très Sainte Sindone fût une figure ou une représentation du Suaire de Jésus-Christ, ni n’auraient pu le penser ; car, pour supposer cela, il aurait fallu avoir quelque connaissance du prototype, c’est-à-dire de quelle forme et figure il était…

 (1) Étant donné que Clément VII fut élu Pontife en 1378, il s’ensuit que l’an douzième de son pontificat correspond à 1390.

[Page 282]

…fût, et de quelle manière Jésus-Christ y serait venu dans cette même représentation, et comment connaître tout cela, si cela n’existait pas ailleurs ?
Si les prélats susdits avaient cru que la Collégiale de Lirey possédait une simple représentation du Suaire de Jésus-Christ, jamais ils n’auraient montré tant de sollicitude pour qu’elle fût vénérée avec le plus grand honneur, et exposée à l’adoration publique.
Dans les discours donc, il ne fut jamais exposé avec certitude qu’il s’agissait d’une figure ou d’une représentation du Suaire de Jésus-Christ.

IX.
Il est manifestement faux que la Sindone ait été librement offerte par Godefroy.
Les seigneurs de Charny, mieux informés que quiconque de toute chose, tinrent toujours que ledit chevalier Godefroy ne l’avait pas acquise en combattant en Orient contre les infidèles, ennemis desquels étaient les Grecs, lesquels, selon les conjectures très probables rapportées au commentaire du livre troisième, n’en étaient pas en possession ; de cela les Chanoines de Lirey étaient informés et il est à croire qu’ils auraient communiqué une telle nouvelle à quiconque la leur aurait demandée.
Le continuateur de l’histoire ecclésiastique de Fleury dit que Godefroy fit entendre à ses Chanoines que la Sindone déposée chez eux était une conquête qu’il avait faite contre les infidèles (1). Supposant authentique…

 (1) À l’année 1453.

[Page 283]

…la Bulle, par conséquent le résumé de la question formé sur les mémoires présentés au Pontife par l’Évêque de Troyes, n’aurait pas omis de mentionner ce qui était rapporté de l’acquisition de la Sindone faite par Godefroy.

X.
Si de plus on voulait que l’Évêque de Troyes supposât la Sindone être une représentation du Suaire de Jésus-Christ, contre l’opinion des Chanoines de Lirey, dans son recours au Pontife il n’aurait pas manqué d’apporter les raisons propres à l’induire à annuler la permission d’exposer solennellement la Relique comme le vrai Suaire de Jésus-Christ, nonobstant les interdictions épiscopales ; et ces raisons auraient été mentionnées dans la Bulle, tandis qu’au contraire il n’en est rien dit.
Il n’est pas utile de dire qu’elles auraient été omises par hasard dans l’original de la Bulle, et par brièveté omises dans la copie de celle-ci ; puisque ladite lettre du comte de Vernon dit que la copie ici reproduite fut tirée du même original des notaires apostoliques de Troyes.

XI.
Il y a une autre fausseté manifeste dans la Bulle, à savoir qu’il y est dit que la Sindone aurait été transportée en un lieu plus sûr pour cause de guerres et de mortalité, et vénérablement gardée par ordre de l’Évêque.
Une telle chose ne pouvait se rapporter à Pierre d’Arcis, selon la supposition de nos adversaires, c’est-à-dire qu’il aurait renouvelé les prohibitions d’Henri de Poitiers.
Il aurait au contraire raconté que cet Évêque, avant lui, n’avait même pas…

[Page 284]

…interdit au public, et seulement rendu le culte par persuasion ou par doute que la Relique ne fût pas le vrai Suaire de Jésus-Christ, mais une simple représentation de celui-ci.

XII.
On passe ensuite à indiquer, avec les expressions habituelles, l’autorité conférée par le Pontife à son légat le Cardinal de Sainte-Suzanne ; et comment celui-ci permit l’ostension publique de la très sainte Relique sans que cela dépendît de l’Évêque diocésain ; et l’on suppose de nouveau que ce Cardinal aurait appelé la Sindone une représentation du Suaire de Jésus-Christ, chose absolument fausse.
Bien plus contraire encore à la vérité est ce que l’on rapporte dans la Bulle, à savoir que l’Évêque aurait interdit à tous les prédicateurs de parler, non seulement de la prétendue représentation du Suaire de Jésus-Christ, mais encore que ledit Évêque catholique aurait interdit d’expliquer au peuple les chapitres des Saints Évangiles dans lesquels il est parlé de la très sainte Sindone, et d’instruire sur la manière dont fut enseveli notre divin Sauveur.

XIII.
Il est dit dans la prétendue Bulle que les Chanoines de Lirey s’adressèrent au Saint-Siège, et obtinrent la confirmation de la permission susdite, accordée par le Cardinal légat avec interdiction faite à l’Évêque de ne plus leur créer de nouvelles vexations ; mais cependant il n’est rien dit de la justification du Cardinal, ni mentionné aucun motif…

[Page 285]

…de la nécessité de modifier la permission accordée, tout au plus est-il dit en passant que, par conséquent, on ordonna aux Chanoines de Lirey de montrer la Sindone de la manière indiquée dans l’objection de nos adversaires : nos igitur circa modum ostensionis hujusmodi etc.
L’antécédent de cet argument est donc resté dans la plume de celui qui composa la Bulle, et il n’y a pas lieu de s’en étonner, puisqu’il n’y voit même pas les très graves inconvénients de trouble et de tumulte pour l’Église, que le Pontife aurait certainement prévus, si avait été mise en pratique ce qui est contenu dans la Bulle, à savoir : volumus, et auctoritate Apostolica statuimus… quod ostendens dictam figuram… aliquoties saltem dum sermone ibidem fieri contingit publice praedicet, et dicat alta, et intelligibili voce, quod figuram praedictam non ostendit ut verum Sudarium Domini nostri Jesu Christi.
Ainsi le Souverain Pontife et l’Évêque auraient atteint leur intention, et il aurait même été plus convenable d’y parvenir, si l’on avait omis ce cartel indiquant que cette figure représentait le Suaire de Jésus-Christ.
Le continuateur de l’histoire ecclésiastique de Fleury le vit bien, et de quelle manière cela devait être prescrit, et c’est pourquoi, changeant les paroles de la Bulle, il rapporta : « Ayant écouté le Saint-Père les raisons du prélat, et par un Bref du même jour de janvier 1390, il permit que l’on exposât le Suaire, mais sans ornements et sans cierges, avec un cartel qui… »

[Page 286]

…déclarer qu’il ne s’agissait pas du vrai Suaire, mais d’une simple représentation, comme le sont les autres tableaux.

XIV.
Dans les écrits publics, ajoutent par ailleurs les adversaires, on observe qu’après ladite Bulle, en évitant de nommer la très sainte Sindone, on la nomma représentation du Suaire de J.-C. ; et ainsi le même comte Humbert de La Roche attesta avoir reçu en dépôt des Chanoines de Lirey les ornements de leur Église : nos Humbertus Comes a Rupo… accepimus in fidem nostram… imprimis pannum, in quo est figura, ac representatio Sudarii Domini nostri Jesu Christi.

XV.
Pour répondre à la difficulté, on notera que cet écrit fut bien, selon l’usage, scellé par ledit Comte, comme il est dit à la fin de celui-ci : praesentem litteras sigillo nostro obsigavimus ; mais le nom de celui-ci fut apposé soit par quelque notaire, soit par son secrétaire ; or, dans la confusion de choses particulièrement sacrées qui régnait aux temps du schisme, les agents publics furent trompés par une autre prétendue Bulle, par laquelle on les trompait en leur faisant observer que ce qui avait été prescrit auparavant, à savoir de considérer la Sindone comme une représentation du Suaire de J.-C., était réitéré dans celle-ci : Clemens Episcopus servus servorum Dei dilectis filiis Lingonensibus, Eduensibus, et Cathalaunensibus…

[Page 287]

…Officium salutem, et Apostolicam Benedictionem ; et en commençant par les paroles : dudum pro parte dilecti filii nostri viri Gaufredi etc., elle n’était pas différente, jusqu’aux mots : carere viribus decernentes ; « que les violateurs du décret émané encourent la privation de toute autorité, et soient déclarés incapables d’en acquérir » ; on pouvait conclure sans aucune connexion avec les choses précédentes : nos itaque cupientes, ut voluntas, ac statutum, et ordinatio praedicta inviolabiliter observentur discretioni vestrae per Apostolica scripta mandamus quatenus vos, ad alium, sive alios voluntatem, statutum, et ordinationem nostram ubi aliquando expedire videritis auctoritate nostra solenniter publicantes faciatis illa per censuram Ecclesiasticam firmiter observari.

XVI.
Cet écrit, publié par ceux qui voyaient d’un mauvais œil la très sainte Sindone auprès de la Collégiale de Lirey, produisit cet effet que, d’une part, il induisit les Chanoines à ne plus l’exposer publiquement, par crainte de quelque violence ou profanation ; mais aussi que, lorsqu’il fallait parler de la Sainte Relique dans quelque écrit public, les notaires, pour éviter les querelles, l’appelèrent Représentation du Suaire de Jésus-Christ.
Du reste, ces deux Bulles, pour les raisons alléguées, ne peuvent être attribuées au Pontife, comme s’il avait été amené à les publier par l’Évêque Pierre d’Arcis ; mais bien plutôt faut-il croire que les ennemis de la Collégiale de Lirey en furent…

[Page 288]

…les auteurs, et que, profitant de la faiblesse de Clément, devenu esclave des princes et des magistrats, comme on l’a dit, ils les aient divulguées, lorsqu’ils voyaient ne pas pouvoir obtenir leur dessein, qui était certainement de transporter la Sindone à Troyes, et de pouvoir l’exposer à la vénération publique comme et quand il leur plairait.

[p. 289]

COMMENTAIRE IV

On rappelle à l’examen une difficulté de Calvin, tirée de la multiplicité des Suaire, et renouvelée par les Encyclopédistes.

I.
Calvin objecte (1) : « Il faut qu’il y ait au moins six villes qui se vantent de posséder le Suaire entier de Notre Seigneur Jésus-Christ, et quiconque doit croire que le vrai se trouve en un lieu déterminé doit accuser de mensonge ceux qui prétendent ailleurs le posséder. »
Il dit : Sex ad minimum sunt urbes, quae iactant se integrum sepulturae Domini Sudarium habere ; quisquis autem Sudarium certo quodam in loco esse putat, caeteros qui se habere iactant, accusat falsi.

Cette opinion est suivie par les Encyclopédistes, lesquels, semblablement, sans examiner si la contestation est fondée, de quoi il s’agit, et si elle concerne le même Suaire déterminé, ou bien d’autres linges employés dans la sépulture de Jésus-Christ, concèdent franchement que diverses Églises ne se disputent pas l’honneur, et qu’ainsi, que doit-on en conclure ? Ils auraient pu en tirer quelque raison pour conclure que ces Églises n’ont pas la preuve de leur relique, puisque la question se termine sans nouvelle réponse ; mais ils concluent que cette dispute doit au moins faire soupçonner qu’aucune de ces Églises n’a possédé le Saint Suaire.

plusieurs Églises se disputent l’honneur d’avoir ce Suaire, ce qui doit au moins faire soupçonner qu’aucune ne le possède (1).

  • Calvin, Opera, t. VII, Amsterdam, 1663, vol. II.

[p. 290]

II.
Excellente conséquence, semblable à celle-ci : si ce sont les villes qui se disputent l’honneur d’avoir donné naissance à Homère, comprises dans ce vers :

Smyrne, Rhodes, Colophon, Salamine, Chios, Argos, Athènes ;

on doit donc au moins soupçonner qu’en aucune d’elles il ne soit né. Il pourrait bien en être ainsi ; mais ce n’est pas pour le motif de la controverse mentionnée, mais bien pour le doute, si la personne d’Homère a été réelle ou supposée, comme celle d’Orphée (2).
Disons la même chose du Saint Suaire dans la supposition que réellement diverses Églises ou villes prétendent, comme objet de Calvin, posséder le même.

 (1) Encyclopédie, art. Suaire, Neufchastel, 1765.
(2) Cicéron, De Nat. Deor., lib. I ; Élien, Var. Hist., lib. III ; Gérard Vossius, De Arte Poetica.
Giovanni Battista Vico, dans ses Principes de Science nouvelle, veut qu’Homère ait été une idée, ou plutôt un caractère des hommes grecs, en tant qu’ils chantaient en racontant leurs histoires.

[p. 291]

Si l’on croyait bien au contraire que certaines insignes reliques, et qu’aucune d’elles ne pût apporter quelque preuve convaincante de sa vérité, parce que la providence de Dieu, s’étendant aussi à faire en sorte que ces reliques, tant qu’elles sont dans les mains des fidèles, soient particulièrement honorées, il s’ensuit que les vraies ont toujours quelque argument de leur propre vérité, surtout en vertu de ce que le Seigneur s’y est rendu présent, et que des grâces et faveurs spéciales y sont accordées aux dévots.
Si donc diverses villes prétendaient posséder ce Suaire déterminé de Notre Seigneur, et qu’aucune ne pût en quelque manière en prouver la vérité, on pourrait alors avec toute raison soupçonner, et même conclure, qu’elles se trompent, et que les évêques auraient dû interdire le culte.

III.
Il est donc très faux que diverses Églises se disputent entre elles l’honneur de posséder ce Suaire déterminé. Beaucoup certainement furent les linges employés dans la sépulture de Jésus-Christ, et nous l’avons prouvé dans le premier livre de cet ouvrage, quels qu’ils aient été ; mais parce que les termes sudario et sindone sont pris indistinctement (1),

(1) L’auteur du Plano Teologico précédemment cité prétend que chez les écrivains anciens, le terme sudario signifie toujours autre chose que sindone. Nous sommes d’accord que, de manière générale, on les distingue et le même mot a des significations diverses : le premier signifie une petite étoffe, le second un grand morceau de toile ; quand cependant celui-ci servait à envelopper quelque chose, il prenait aussi le nom de sindone, comme nous l’avons observé ailleurs (t. I, p. 43), ce qui nous permet de juger combien il faut porter attention à la signification des mots pour éviter toute falsification, comme le montre même la traduction syriaque de l’Évangile de saint Luc, où sindone est dit du suaire adopté par le serviteur avide et infidèle pour cacher l’argent à son maître : alius autem venit, et ait : domine mi, ecce mina tua illa, quam penes me fuit posita in sindone (S. Luc, chap. XIX).

[p. 292]

Comme on l’a dit au commencement, les hérétiques et les incrédules soutiennent que dans diverses villes on vénère le Suaire ou la Sindone de Jésus-Christ, sans examiner quelle différence existe entre ces espèces de reliques antiques appelées du même nom ; ils en viennent vite à croire qu’elles sont toutes identiques, comme si en divers lieux on vénérait la même relique, mais ils se trompent grandement.

IV.
Il existe certainement une très grande diversité entre un Saint Suaire et l’autre, soit en raison du lieu : les uns sont grands, d’autres petits ; chacun a une forme différente. Il y en a certains avec l’image du Sauveur, d’autres qui en sont totalement dépourvus ; cette image ne représente chez certains que le visage, chez d’autres tout le corps ; enfin, tous n’ont pas servi à la sépulture de Jésus-Christ. Tels sont celui d’Édesse, celui de la Véronique,

[p. 293]

… dire du sens rapporté par Ferrand (1), et par d’autres écrivains, selon lesquels le Seigneur s’en servit pour essuyer la sueur sanglante dans le jardin de Gethsémani.

V.
On admettra encore, diront certains, on admettra cette diversité ; mais il ne s’ensuit pas de là que, parmi les très nombreuses Églises qui vénèrent soit celui-ci, soit tel autre Saint Suaire de forme et de dimension différentes, il n’y en ait aucune qui vénère le vrai, et qui soit absolument semblable à celui de Turin.
Dans le premier livre cité de ce faible travail, on a fourni abondamment matière pour répondre à cette difficulté, et l’on y a observé principalement :
1°. qu’en aucune autre Église, ou cité, on ne vénère une Sindone entièrement réputée pour telle par le fait même que, selon l’office notoire, elle fut achetée par Joseph d’Arimathie ;
2°. que, quand bien même dans l’orbe catholique il existerait des suaires semblables, pour ce qui concerne le portrait de Notre Seigneur Jésus-Christ, on ne peut rien conclure contre notre Sindone, parce qu’elle est de beaucoup plus grande ampleur, et qu’elle contient non seulement l’image de la tête, mais celle de tout le corps ;
3°. que si, sur ces suaires semblables, c’est par une vertu divine que le visage du Sauveur s’est imprimé dans l’acte même de son application au prototype, néanmoins, malgré les recherches les plus exactes, on n’a jusqu’à présent rien trouvé sur quoi on puisse, avec quelque fondement, inférer qu’il s’agisse du même [linge].

(1) Ferrand, Disquis. Relig., liv. I, chap. I, sect. 2. Vol. II, p. 38.

[p. 294]

…venu à quelque voile appliqué sur la Sindone, de laquelle il est question ici ; et il est réellement vrai que beaucoup de copies ont été faites de notre Sindone, et que nos Souverains l’ont fait montrer à Rome, à Florence, à Milan, à Madrid, et dans divers autres pays pour seconder le désir et les demandes de personnages distingués qui la sollicitaient.
Encore aujourd’hui, de ces copies, on en expose plusieurs à la vénération publique dans diverses Églises ; mais tous conviennent qu’elles ne sont vénérées que parce qu’elles contiennent l’image de Jésus-Christ, et qu’elles sont dignes d’un culte spécial pour avoir été sanctifiées par le contact de l’original, ou pour avoir servi à Dieu lui-même comme moyen d’accorder aux dévots des grâces et des faveurs particulières.

VI.
Mais trop souvent ces copies ont donné occasion à certains de dire qu’on vénère dans telle ou telle Église la Sindone de Jésus-Christ, comme si elle était l’une des vraies Sindones sépulcrales ; et Ferrand (1) a noté aussi ce danger, disant (2) :
hujusmodi Sacra pignora ex imitatione aucta, et ex prototypo saepe expressa, occasionem dederunt posteris, ut sibi persuaderent se ipsum exemplar possidere, cum non nisi imaginem ex primo Sudario, vel Sindone effigiatam haberent, quod error omni culpa caret, cum et in primis illis, et in his, quae ad imitationem eorum adumbrata sunt, unus Deus Redemptor noster honoretur.

(1) Disquis. Relig., liv. I, chap. I, art. 2, sect. 1.
(2) Lib. I de cruce, chap. XXVII.

 [p. 295]

« Ces saints gages, multipliés par imitation, et souvent tirés du prototype, ont donné occasion à la postérité de se persuader qu’elle possédait l’exemplaire même, tandis qu’elle ne possédait qu’une image figurée à partir du premier Suaire ou de la Sindone ; erreur qui est sans faute, puisqu’on honore tant dans les premiers que dans ceux qui sont formés à leur imitation, un seul et même Dieu, notre Rédempteur. »

VII.
Ces paroles de Crétser tendent à restreindre le nombre des vraies Sindones sépulcrales de Notre Seigneur Jésus-Christ dans l’orbe catholique ; mais on ne doit pas les entendre comme s’il n’avait pas existé de très nombreuses Sindones employées à la sépulture de Jésus-Christ ; en réfléchissant au passage cité, où l’Évangéliste saint Jean emploie le pluriel linteamina, il conclut : quamobrem non mirum si pluribus in locis plura inveniantur, cum revera plura fuerint.
Pour cette raison, il n’y a rien d’étonnant s’il se trouve plusieurs de ces Sindones, puisqu’en réalité il y en eut plusieurs.
Le but de l’auteur était de répondre aux Protestants, qui, pour calomnier plus gravement l’Église catholique, multipliaient outre mesure les Sindones de Notre Seigneur Jésus-Christ, et se moquaient de la dévotion des Catholiques, comme s’ils honoraient de fausses reliques.

VIII.
Il faut cependant observer que, dans les siècles passés, on a honoré, comme prototype, quelque Suaire de Jésus-Christ, bien qu’il n’en fût qu’une copie ; cela arriva lorsque l’on ne possédait plus la Sindone prototype, ou que l’on ignorait où elle existait ; mais quant aux Sindones représentant la Turinoise, on ne reconnaissait jamais de prototype, sauf peut-être quelque personne simple et grossière, laquelle, entendant dire par les ornements de quelque Église que ce jour-là on exposait la Sainte Sindone, la tenait pour vraie, sans penser davantage, et sans en être pour cela témoin.

 [p. 296]

On montre cependant assez par la Logique et par l’art critique des hérétiques, et non de peu de nos docteurs érudits philosophes, lesquels, parlant avec précision de notre Sindone, disaient avec la plus grande franchise qu’elle était vénérée en soi, et en sept lieux.
S’ils avaient examiné avec diligence ce qu’ils disaient, et sans précipitation, ils auraient pu reconnaître avec toute facilité que la Sindone prototype était vénérée en un seul lieu, et que les autres n’étaient pas vénérées comme de véritables reliques, mais seulement comme de simples représentations de notre véritable Sindone de Turin.

Page 297

COMMENTAIRE V

On réfute une autre difficulté tirée de la coutume des anciens de représenter aussi, sur des linceuls, notre Divin Sauveur crucifié et mort.

I.
Certains prétendent que notre très sainte Sainte Sindone ne serait autre chose qu’une toile ancienne, sur laquelle a été peint Jésus-Christ, tel qu’il se trouvait au moment où, descendu du Calvaire, il fut porté au sépulcre. Ils fondent leur opinion sur un texte de Léonce, évêque de Naples en Chypre, texte lu à la requête des légats apostoliques au septième Concile œcuménique, Nicée II, et tiré de son livre Apologia dei Cristiani contro gli Ebrei : per Christum, quae sunt Christi, passionem.

 (1) Cette ville n’existe plus, ou bien elle a changé de nom, n’étant plus mentionnée parmi les pays de cette île ni par Cluvier, ni par Busching, ni par aucun autre géographe également célèbre. Il y a lieu de croire qu’il s’agit de Lapitho, au nord de l’île, parce que dans la Régence de Tripoli il existait une ancienne cité, parfois appelée Napoli, ensuite dite Leptis, puis Lepide, et aujourd’hui Lebda.
Le P. Cellier (Auteurs ecclésiastiques), parlant de Léonce, suppose qu’il était originaire de Lemissa, vers le milieu du siècle.

 (2) Actes IV.

Page 298

« Sunt Christi, passionem (altri leggono, eiusque passiones), in Ecclesiis, et domibus, et plateis, et in imaginibus, et in Sindonibus, et in penetrabilibus, et in vestimentis, et in omni loco formamus, ut incessanter aspicientes haec commoneantur, et non obliviscamur Domini » :
Par amour pour le Christ, nous le représentons dans les églises, dans les maisons, sur les places publiques, dans les images, dans les linceuls, dans les chambres, dans les vêtements, en un mot, en tout lieu, et sur toute chose qui concerne notre Sauveur, et surtout sa passion, afin qu’en les regardant continuellement, nous soyons avertis de nos devoirs, et que jamais nous n’oubliions le Seigneur.

II.
Or, il est certain que dans l’île de Chypre, plus qu’ailleurs, on cultivait l’art de la peinture, laquelle fut inventée par les Égyptiens, passa ensuite à Chypre, puis aux Grecs, comme le rapporte Eusèbe de Césarée, ainsi que divers autres auteurs, dont on peut lire les témoignages dans la très érudite dissertation du P. Ansaldi sur le culte des images chez les Gentils (1). Tous les érudits s’accordent également à dire que, bien que les anciens n’employassent que très peu de couleurs, ils rendaient néanmoins leurs œuvres indélébiles ; d’où vient que Tarquinius Galluzzi rapporte que…

De sacro et publico apud Ethnicos picturarum tabularum cultu adversus recentes Graecos dissertatio.

Page 299

… parlant ainsi de certaines peintures antiques :
« Colores fortasse non addimus varios, et meliores… »
Nous n’ajoutons peut-être pas des couleurs plus variées et meilleures, mais en cela nous n’avons rien fait d’autre que d’embellir une apparence. Les anciens artistes, en revanche, employaient des couleurs légères et sobres, et non plus de quatre, sur des murs et des panneaux, et rendaient néanmoins leurs œuvres immortelles, œuvres qui ne pouvaient être offensées par la longueur des siècles.

III.
Ces notions posées, nos adversaires raisonnent ainsi : il est hors de doute, premièrement, que la Sainte Sindone faisait partie, soit des trésors de la maison Lusignane, régnant en Chypre, soit qu’au moins elle y était vénérée dans quelque église de cette île. En second lieu, ils affirment que l’image du Sauveur existant sur cette Sindone était assurément indélébile, de manière à être encore aujourd’hui suffisamment visible après tant d’années.

 (1) Tom. II, Orat. III.
(2) Chez Pingone, Sindon., p. 66.

Page 300

Quand bien même ces toiles auraient été lavées dans l’eau, trempées par les sueurs et les larmes des dévots, et mille fois manipulées, on ne pourra pourtant jamais conclure avec raison que cette toile soit l’une de ces Sindones dont parlait l’évêque Léonce, sur lesquelles les chrétiens orientaux faisaient peindre Jésus-Christ crucifié et mort, et que pour cette raison elles étaient honorées par les fidèles.

IV.
Ce raisonnement serait d’autant plus vain qu’il est opposé à la très respectable tradition de nos ancêtres, lesquels, appuyés sur des fondements très solides, vénéraient la Sainte Relique comme la véritable Sindone sépulcrale de Notre Seigneur Jésus-Christ. De plus, la conséquence qu’on en voudrait tirer démontrerait que l’on peignait en Chypre sur des toiles semblables à notre Sindone, et que les images existantes dans cette île sont véritablement des œuvres humaines, tracées avec des couleurs connues ; ce qui se faisait pour les bannières militaires, sur lesquelles on voyait, peintes ou tissées, ou brodées, les images des empereurs ou de leurs divinités ; mais les anciens, tant à Chypre que dans toute autre nation, ne peignaient pas sur des toiles, mais plutôt sur des murs, ou plus particulièrement sur des panneaux, comme on l’a indiqué dans le texte récemment cité de Galluzzi : pigmenta parietibus, ac tabulis inducebant levissima.

Page 301

… ailleurs (1) ; et quand bien même on voudrait concéder que parfois on peignît aussi sur la toile, ni du texte de Léonce, ni de celui d’autres écrivains pourtant communément réputés doctes, on ne peut inférer que Jésus-Christ ait été représenté sur des linceuls de grandes dimensions, à l’égal de celui de Turin, en double effigie. D’ailleurs, en raison de l’exiguïté des anciennes églises et des chambres, il n’aurait pas été commode de les conserver elles-mêmes en de semblables linceuls ; et il est notoire que, lorsqu’il s’agissait de représenter non pas déjà sous forme de statue, mais en peinture, quelque personnage illustre, on n’en représentait que le buste, c’est-à-dire la tête et la poitrine, pour les raisons exposées ailleurs (2).

V.
Quant aux paroles citées de Léonce, puisque au lieu de la traduction omni loco formamus, on trouve dans d’autres éditions : hanc Christi patientis figuram ponimus — « Nous plaçons cette figure du Christ souffrant » — il semble qu’une seule image du Sauveur ait été représentée, et de la manière qui exprimait seulement quelque trait de sa douloureuse Passion. Il est en outre manifeste, d’après le même texte de Léonce, que Jésus-Christ n’était pas peint sur les Sindones, comme le dit cet auteur, parce que les expressions qu’il emploie selon la version hanc Christi patientis figuram…

 (1) Voyez ci-dessus, liv. VI, com. IX, p. 173.
(2) Voyez ci-dessus, p. 177.

Page 302

… omni loco formamus, omni loco ponimus, n’indiquent pas que l’on peignît le Sauveur sur la toile, mais bien que l’on tissait avec elle son image, ou qu’elle était véritablement formée au moyen de la broderie.

VI.
Quand bien même on voudrait concéder que, dans l’île de Chypre, à l’époque du susdit évêque, on usait de peindre avec diverses couleurs sur la toile les mystères du Sauveur souffrant, qu’aurait de commun cette pratique avec les images de notre Sainte Sindone ? Si l’on examine ce qu’elle montre, aucune analyse chimique ne pourra démontrer qu’elle ait été formée avec des couleurs antiques connues ; bien au contraire, en la confrontant avec de vieilles taches de sang visibles sur certaines toiles ayant servi à envelopper les corps de quelques martyrs, on y distinguera des contours dessinés par le sang, et une certaine odeur de myrrhe et d’aloès, qui se transmet encore actuellement, ce qui démontre clairement que ces substances ont aussi joué quelque rôle dans sa formation.

VII.
Mais ces images ne peuvent être des œuvres humaines, puisque dans les représentations picturales d’événements anciens, il est presque moralement impossible d’exprimer les choses telles qu’elles se sont exactement produites. Ne pouvant en connaître les plus infimes circonstances, il s’y glisse toujours quelque défaut, comme nous l’avons démontré par l’exemple de peintres ignorants (1) ; au contraire, Jésus-Christ apparaît dans la…

 (1) Voyez ci-dessus, liv. V, com. IX.

Page 303

… stature, dans la proportion des membres, dans le nombre et la situation des plaies sur la Sindone, représenté selon la vérité du fait ; parce que lui-même a voulu y laisser une marque particulière de son amour infini ; et cet amour même, qui l’a conduit à s’y attacher de cette manière, nous porte encore aujourd’hui à conserver visiblement ses images.

VIII.
Si l’on observe attentivement ces images, disent certains, dont l’auteur du Piano Teologico plusieurs fois mentionné, on ne pourra s’empêcher de conclure qu’il s’agit d’une œuvre humaine exécutée sur quelque toile particulière aux siècles des Croisades, époque où les beaux-arts étaient presque entièrement perdus. Et principalement dans ces portraits on représente le corps de Jésus-Christ avec les épaules formant des angles droits, comme dans le Suaire de Besançon, et avec des lignes droites délimitant les divers membres à la ressemblance des peintures gothiques, encore visibles de nos jours dans les anciennes sacristies, sur les vitres et sur les façades des antiques églises. Au second lieu, on ajoute que dès le commencement du onzième siècle, s’introduisit graduellement dans la messe de Pâques la séquence Victimae Paschali Laudes, attribuée au roi de France Robert (1), et qu’elle s’introduisit aussi dans…

 (1) V. Cavallieri, Commentaria in authentica S.R.C. decreta, t. V, p. 22.

Page 304

… diverses églises la forme de représentation sacrée mentionnée ci-dessus (1). Les Croisés, afin d’animer à la patience dans les fatigues de la guerre, auraient fait circuler de tels tableaux, ou plutôt, c’est par eux qu’ils auraient pris naissance, et qu’au retour d’Orient ils les auraient introduits dans les églises de France.

IX.
Cela posé, puisque dans cette représentation destinée à signifier le Saint Suaire on exposait à la vue du peuple, parmi d’autres objets, un grand morceau de toile sur lequel était peint, selon le style grossier du siècle, le corps exsangue du Sauveur, n’y aurait-il pas là tout le motif de soupçonner que notre Sainte Sindone ne soit pas l’une de celles mentionnées par le susdit Léonce, mais bien une de ces toiles un peu plus récentes, estimée ensuite telle, qui servit à ensevelir Jésus-Christ ? Certes, en ces temps d’ignorance, on pouvait facilement amener des personnes crédules à croire que le Suaire rapporté d’Orient était le véritable Suaire dont parle l’Évangile ; et cette croyance devait tirer avantage dans le pays même de certains bénéfices, tant pour les pratiques de piété qui accompagnaient l’exposition publique, que pour les richesses qu’y apportaient les fidèles accourus. Cette croyance devait donc se rendre toujours plus ferme et plus stable…

 (1) Voyez t. I, liv. I, com. IV, p. 93, note.

Page 305

Alors même que, devant ledit Suaire, s’opéraient des guérisons miraculeuses ; si cependant Dieu, pour honorer ses amis, en a opéré beaucoup, en faveur de ceux qui invoquent quelque saint devant son image, ou son simulacre ; quel étonnement y a-t-il à ce qu’il en ait opéré en vertu des images de son divin Fils existantes dans la Sainte Sindone, sans que pour cette raison celle-ci soit la véritable Sindone en question ?

X.
Ces difficultés proposées par Monsieur l’abbé Bergier (s’il est, comme il le disait, l’auteur de la dissertation contre l’authenticité du Saint Suaire de Besançon) sont précisément celles sur lesquelles certains s’appuient pour nier également la vérité de notre Très Sainte Sindone ; difficultés qui, par ailleurs, servent plutôt à la confirmer. En effet, pourquoi, au lieu de vouloir faire une sorte de représentation sacrée, lors du chant du Victimae Paschali, au lieu de déployer, par exemple, un manteau blanc, ou quelque autre simple drap pour exprimer le Saint Suaire, aurait-on exposé le corps exsangue de Jésus-Christ sur un morceau de toile d’une grandeur considérable, selon l’avis de nos adversaires ? Cela aurait été fait parce qu’il était notoire que le Sauveur avait laissé son image imprimée sur la Sainte Sindone comme gage de son amour pour nous ; et si la représentation susdite eut lieu avant même les Croisades (1), il en résulterait par conséquence…

 (1) Voyez la note p. 93 du t. I ; et Grancolas, Comment. hist. in Breviar. Rom., liv. II, chap. XXXII, de Officio S. Diei Paschatis.

Page 306

… qu’avant celles-ci encore, on devait déjà avoir quelque connaissance de notre Très Sainte Sindone, ou de celle de Besançon ; mais il faut cependant observer que l’auteur de la dissertation mentionnée n’apporte aucune preuve que les Croisés, dans les pays conquis de Syrie, aient fait usage de ladite représentation, ni même que sur un suaire on ait peint Jésus-Christ flagellé et mort. Il me semble avoir lu non peu d’écrivains de leurs actions, et je n’ai trouvé aucun indice de ce qu’il affirme si catégoriquement.

XI.
Je ne répéterai donc pas ici ce que j’ai dit en son lieu sur la conformité de notre très saint Linceul avec ceux des premiers siècles de l’Église, lesquels, dans les peintures gothiques des siècles suivants, apparaissent plus larges (2). Je ne rappellerai pas non plus les raisons pour lesquelles, dans les images de la Sindone, il semble qu’il y ait certaines irrégularités (3) ; mais j’observerai seulement que ces images, tant dans notre Saint Suaire que dans celui de Besançon, sont absolument égales en longueur et en largeur, et représentent le même corps étendu sur le même lit funéraire.

 (1) Voyez ci-dessus, liv. VI, com. I.
(2) Dans les portraits, par exemple, des anciens missels gothiques représentant la Nativité de la Bienheureuse Vierge, et celle de Saint Jean-Baptiste, on voit les lits de Sainte Anne et de Sainte Élisabeth tout à fait semblables aux nôtres.
(3) Voyez t. I, liv. I, p. 93.

Page 307

Si les plaies de Jésus-Christ (1) étaient une œuvre humaine, et non formées par celui qui est la vérité par essence, quelle pourrait jamais être la cause de leur parfaite uniformité ? Il conviendrait alors de faire mille hypothèses chimiques ; d’autant plus que celui de Besançon fut apporté en Europe environ deux cents ans avant le nôtre.

XII.
Il est en outre donné, et non concédé, que ces Suaires n’avaient pas d’autre valeur que celle qui leur venait de l’effigie de Jésus-Christ, et du fait qu’ils avaient servi de représentations sacrées ; puisque de telles représentations se faisaient dans de nombreuses églises, et que pour de simples événements de ladite effigie, ils furent tenus pour de véritables Suaires employés à la sépulture du Rédempteur. Les motifs allégués par les adversaires pour justifier que, dans divers pays, à la suite des Croisades, au retour d’Orient, on proposât diverses effigies comme de véritables Sindones de Jésus-Christ, surtout s’ils avaient su que, lors de l’ensevelissement, on en utilisa en réalité plusieurs ; alors, si quelqu’un avait tenté d’abuser les peuples par de telles fausses reliques, les évêques, et les autres personnes ecclésiastiques zélées pour l’honneur et la sainteté de l’Église, s’y seraient opposés avec toute la vigueur nécessaire.

 (1) Chifflet, De linteis, p. 187.

Page 308

Le peuple, principalement attentif aux lettres humaines, était exposé au défaut ou à la rareté des moyens appropriés pour s’instruire ; comme aussi, en raison de l’amour excessif pour les arts chevaleresques, dominants dans les âges gothiques ; cela n’empêchait pourtant pas les saints pasteurs de concevoir les règles nécessaires à suivre pour le bon gouvernement du troupeau chrétien confié à leurs soins. Ils avaient les Saintes Écritures, les traditions des Pères et les canons ecclésiastiques ; et sur ces documents très sûrs, se réglant avec vigilance, ils veillaient à ce qu’aucune fausse opinion ne s’introduisît en matière de foi et de discipline. Les papes surtout étaient en cela très vigilants ; et il y eut nombre de conciles, non peu nombreux, qui célébraient chaque année cet objet. Ainsi, rien qu’en France, et seulement aux quatorzième et quinzième siècles, qui sont précisément ceux où l’on commença à vénérer en Europe notre Sainte Relique, on compte plus de soixante-dix conciles, nationaux et provinciaux, célébrés à cette fin. Parmi les canons de ces conciles, mentionnés par Natalis Alexander dans son Histoire ecclésiastique, on en trouve beaucoup relatifs à l’authenticité des reliques et à leur culte ; et de leur lecture il ressort qu’il était, pour ainsi dire, moralement impossible que les fidèles aient reconnu comme vraie une relique fausse, surtout d’une si grande importance, telle que celle que nous vénérons avec un culte très solennel.

Page 309

XIV.
Enfin, en ce qui concerne les miracles, outre ceux que l’on dit avoir été opérés devant les images des Saints, et ceux encore qui se sont accomplis en touchant, en voyant, ou en invoquant la Très Sainte Sindone, les personnes en faveur desquelles les premiers se produisirent n’en inféraient pas pour autant qu’il y eût quelque chose de particulier dans ces images, mais seulement qu’elles étaient une simple représentation des Saints invoqués ; au contraire, tous tenaient généralement que notre Très Sainte Sindone était la véritable Sindone achetée par Joseph d’Arimathie, employée pour la sépulture de Jésus-Christ, touchée et invoquée sous ce rapport par les fidèles ; opérant le Seigneur, non pas peu de miracles en leur faveur, ne confirmait pas dans leurs esprits cette croyance, puisqu’il aurait confirmé l’erreur, ce qu’il répugne absolument de penser. Que l’on lise ce qui a été dit ci-dessus sur cet argument (1).

  • Voyez liv. VII, com. VI.

Page 310

COMMENTAIRE VI

Si l’image de Jésus-Christ imprimée sur la Très Sainte Sindone doit être dite miraculeuse, et en quel sens. On répond que, si sa formation exclut un miracle véritable.

I.
Une image peut être dite miraculeuse en deux sens, ainsi que le remarque avec justesse Monseigneur Solaro (1), soit à cause de ses effets surnaturels, soit en raison de son origine, de l’artifice et du mode selon lesquels elle a été produite, c’est-à-dire immédiatement par Dieu, et non selon l’ordre établi par la nature. Dans le premier sens, on doit certainement dire miraculeuses les images contenues dans la Sainte Sindone, en raison des nombreux miracles et des faveurs particulières accordées en vertu d’elle à un nombre non négligeable de personnes, puisque la Sainte Relique est honorée par les fidèles. Un tel privilège est commun à de nombreuses images, bien qu’en elles-mêmes elles soient ordinaires et vulgaires, sur lesquelles le Seigneur opère des miracles, à la gloire de Dieu et de ses serviteurs, afin que s’accomplisse aussi en cela la parole de l’Apôtre (2) : ignobilia mundi, et contemptibilia.

 (1) Sindon Ev., liv. II, chap. IV.
(2) Épître I aux Corinthiens, chap. I.

Page 311

« Elegit Deus, et ea quae non sunt, ut ea quae sunt destrueret » :
Dieu a choisi les choses faibles du monde, et celles qui sont méprisables, et celles qui ne sont pas, pour détruire celles qui sont.

II.
Dans l’autre sens, nous disons miraculeuses les images de notre Très Sainte Sindone, et avec raison ; soit qu’elles soient l’œuvre d’un peintre humain exécutée en hâte, afin peut-être qu’au fil des siècles on ne vînt pas à confondre ce Très Saint gage avec d’autres linges ; soit que ces images se soient formées naturellement lorsque le corps de Jésus-Christ fut porté de la croix au sépulcre, et y demeura trois jours enveloppé dans la Sindone ; soit enfin que, par un trait très singulier de sa bonté infinie, il les ait formées lui-même au moyen d’un véritable miracle. Or, la première hypothèse ne peut avoir lieu, puisqu’il est démontré comme moralement impossible qu’un peintre humain, si habile fût-il, ait pu représenter après quelques siècles Jésus-Christ, de la manière dont on le voit sur la Sindone, avec les circonstances les plus minutieuses qui la caractérisent.

III.
On ne peut pas davantage dire que les images se soient formées naturellement lorsque le divin corps fut porté dans cette Sindone depuis la croix jusqu’au sépulcre. En effet, en y réfléchissant légèrement, on comprendra qu’il n’est pas possible qu’un cadavre blessé, entièrement imbibé de sang, et transporté d’un lieu à un autre…

Page 312

… puis étendu sur une toile, laquelle était celle qui allait du sommet du Calvaire jusqu’au sépulcre, selon Nazianze (2) ; venere in stratum plurimis sacris solum ; et reposant dans cette toile avec une régularité de contours ; l’empreinte ne pourrait que présenter des irrégularités dans les signes des plaies ; et après avoir étendu ce linceul, il apparaîtrait sur celui-ci une figure absolument informe, parfois plus large que le corps, comme un corps lui-même plus long que sa propre toile. Pour en faire l’essai, il suffirait de teindre légèrement de couleur, à titre d’exemple, le visage d’une statue, d’y appliquer un linge blanc, et après l’avoir quelque peu comprimé avec les mains, l’enlever ensuite et l’étendre : on y verrait une image confuse, beaucoup plus large que le visage lui-même.

IV.
Cette considération suffirait encore à exclure que les images du corps de Jésus-Christ se soient formées naturellement dans le sépulcre ; mais il y a davantage : c’est que dans ce sépulcre la Sindone enveloppait le Très Saint corps (3), sans toutefois le toucher immédiatement, puisque, selon le rite des Hébreux…

 (1) De la cime du Calvaire au sépulcre, selon les mesures prises par des voyageurs anciens et récents dans l’église de Jérusalem, dite du Saint-Sépulcre, on ne compte pas plus de cinquante ou cinquante-cinq pas.
(2) Grégoire de Nazianze, t. II, In tragoedia : Christus patiens.
(3) Voyez liv. I, com. V.

Page 313

… observé par Joseph d’Arimathie et par Nicodème lors de la sépulture de Jésus-Christ, celui-ci fut d’abord recouvert la tête d’un suaire, puis depuis le cou jusqu’aux pieds serré avec de longues bandes imprégnées d’un mélange de myrrhe et d’aloès ; et enfin enveloppé de nouveau dans la Sindone, puis placé sur la table creusée du sépulcre proprement dit (1) ; ou bien la Sindone fut étendue sur cette table, la moitié inférieure posée à l’endroit destiné à recevoir le corps, et l’autre moitié rabattue par-dessus, de sorte qu’elle se trouvait au-dessus…

 (1) Dans la dissertation maintes fois citée contre l’authenticité du Saint Suaire de Besançon (Plan de la Théologie, p. 233), l’auteur suppose comme très vraisemblable que Joseph et Nicodème aient partagé en deux parties égales la Sindone achetée pour transporter le corps du Sauveur depuis le sommet du Calvaire jusqu’au sépulcre, et que de la partie la plus petite ils aient enveloppé la tête, et de la plus grande ils aient serré le reste du corps. Si tel avait été le cas, l’auteur ne confirme sa supposition par aucune raison valable ; il ne réfléchit pas non plus aux richesses et à la dignité des personnages qui ensevelirent Jésus-Christ, faisant préparer le sépulcre avec tout ce qu’il fallait à cet effet ; ni à l’imminence du sabbat, qui interdisait tout travail ; quel aurait été alors l’intérêt de réduire en bandes très longues et étroites la plus grande partie de la Sindone ? Il paraît donc que la supposition du susdit auteur est plus faible que les témoignages contraires des Pères de l’Église et des Pontifes suprêmes, rappelés principalement dans les commentaires du premier livre de cet ouvrage. À grand tort donc notre auteur se trompe.

Page 314

… aux autres linges, il est vain de supposer que, sur ceux-ci, les images du corps de Jésus-Christ aient pu rester imprimées par un ordre naturel. Il faut donc attribuer ce fait à un trait tout particulier de la Puissance divine, c’est-à-dire reconnaître qu’elles ont été formées par la voie d’un véritable miracle.

V.
Mais ce prodige, disent les adversaires, n’est reconnu ni par la Sainte Congrégation des Rites, ni par les écrivains récents en matière de patrie. Il n’est pas reconnu par la Sainte Congrégation des Rites, puisque celle-ci, au nom du Souverain Pontife, a approuvé le changement de l’ancienne oraison de la Très Sainte Sindone dans la récente, où il n’est plus question d’images, mais seulement d’empreintes, traces, signes de la Passion : passionis tuae vestigia reliquisti, selon ce qui est observé ailleurs (1) ; ni même les écrivains récents de la patrie ne tiennent ces images pour miraculeuses ; et nous en avons une preuve dans Avondo, qui, tout pénétré du plus profond respect pour le très saint gage, s’exprime cependant ainsi :
« Supposé que, lorsque le corps du Sauveur fut enveloppé dans la Sindone, tout était imbibé de sang, et que la sueur froide de la mort y ruisselait… qui ne voit que, sans recourir à un miracle, il devait rester dans la Sindone quelque empreinte du corps, bien que confuse ? »

 (1) Voyez liv. VI, com. V.
(2) Dissertation sur la Sindone, p. 16.

Page 315

VI.
Cependant, il n’y a pas peu de personnes qui éprouvent une grande difficulté à admettre un véritable miracle dans la formation des images en question. Il serait certes préférable, si l’on voulait examiner ce point avec exactitude et en discourir, d’user de la modération employée par l’auteur de la nouvelle oraison dite de la Sindone ; mais ce ne serait pas là fomenter de vains doutes, ni faire à la vérité une injure très grave ? Il est vrai qu’il convient d’être extrêmement circonspect lorsqu’on se prononce sur les opérations surnaturelles, de peur de rendre un faux témoignage contre Dieu lui-même, selon le sentiment de l’Apôtre (1) : invenimur et falsi testes Dei… si mortui non resurgunt ; et il serait préférable de répondre avec Saint Augustin, que s’engager dans des discussions de cette nature est une entreprise longue et disproportionnée à notre très faible capacité : malem fateri res illas esse altiores, quam ut a me attingi possint ; et qu’il est temps de se taire lorsque nous avons suffisamment de preuves, et de parler pour célébrer la bonté et la puissance infinie du Seigneur.

VII.
Il est raconté ailleurs (2) que, tant dans l’Église d’Orient que dans celle d’Occident, on a toujours vénéré, en tout temps, et l’on vénère encore avec une dévotion particulière, certaines images du Sauveur, qui…

 (1) I Cor., chap. XV, v. 15.
(2) Voyez liv. I, com. III, IV.

Page 316

… selon une tradition constante appuyée sur le témoignage d’écrivains dignes de foi, affirment ne pas avoir été faites par la main de l’homme. Quelle difficulté aurions-nous donc à admettre que, par un trait tout singulier de sa tendresse infinie, voulant honorer et consoler son Église, Jésus-Christ ait reproduit lui-même sur la Sindone tout son corps, teint de son propre sang ? Dès lors que nous avons été enrichis de ce précieux trésor, cru de tout temps par nos ancêtres, et que cette opinion n’a pas pris naissance parmi eux, mais a été reçue des Églises, auprès desquelles la Sindone était déposée, et des personnes qui l’y ont reçue en ces contrées. Mille circonstances ont ensuite contribué à confirmer cette pieuse croyance ; d’où vient que le pré appelé du Seigneur, situé près de Saint-Hippolyte en Bourgogne, où l’on montrait la Sindone, semblait inviter chacun à adorer Jésus-Christ lui-même, en voyant les images tracées par son sang (1). Et sans même rappeler à l’esprit l’existence de la Sainte Relique sortie du corps de certains possédés, les démons proférant ces paroles : Deus en adest, abimus (2). Il a encore été observé (3), comme lors de l’incendie de la Sainte-Chapelle de Chambéry, que, malgré le feu, lesdites images ne subirent aucune lésion.

 (1) Voyez ci-dessus, liv. V, com. II.
(2) Voyez ci-dessus, liv. VII, com. III.
(3) Ibid., com. II.

Page 317

VIII.
D’où vient que, lorsque certains auteurs récents parlent de ces images, ils y ajoutent les termes d’ordinaire, de répétées et singulières, d’admirables, d’étonnantes, et autres semblables, et cela parce qu’ils les tiennent non pour une œuvre naturelle et humaine, mais formée par la vertu divine de Jésus-Christ lui-même. Ce serait donc faire une très grave injure à la piété de nos ancêtres, si, sans motif véritable, on contestait la susdite pieuse croyance ; et ce serait en outre pécher contre l’avertissement de l’Esprit-Saint, lequel, dans l’Ecclésiastique, nous exhorte à ne jamais mettre en oubli les traditions de nos pères : non te praetereat narratio seniorum ; ipsi enim didicerunt a patribus eorum (1).

IX.
L’Église, en vérité, en niant ce prodige, devrait par la même raison mettre en doute ou nier ce qu’elle a décidé concernant l’image d’Édesse, et également ce qui concerne la soi-disant Véronique, ou encore les empreintes laissées par Jésus-Christ sur le Mont des Oliviers lors de son Ascension au ciel ; on devrait donc nier ou mettre en doute toutes ces choses, et beaucoup d’autres monuments sacrés…

 (1) Chap. VIII, v. 7.

Page 318

… une saine critique démontre être très certains (1). L’Église, dépositaire de la divine révélation, ne définit rien selon les occurrences, si ce n’est ce qui a son fondement dans les Saintes Écritures et dans la tradition constante des Pères. Lorsque la Sainte Congrégation des Rites, au nom du Souverain Pontife, approuve les offices à réciter, elle entend seulement user de son autorité, déclarant en même temps qu’il n’y a rien de contraire à la foi, aux bonnes mœurs, ni à toute autre chose que la chrétienté doive tenir pour sacrée. C’est pourquoi il est hors de propos d’observer que, dans l’oraison du nouvel Office de la Très Sainte Sindone, on a introduit vestigia reliquisti (2), sans qu’y soit nié, dans le même temps, l’existence des saintes images, existence d’ailleurs clairement admise. Quant à Avondo, il est également mis en lumière la contradiction dans laquelle se trouve cet auteur, et c’est pourquoi sa parole : sans recourir à…

 (1) Le prodige des empreintes laissées par Jésus-Christ imprimées sur une pierre du Mont des Oliviers est tellement certain, qu’il est admis par Casaubon (Exercit. XVI adversus Baronium, § 54) :
miraculum de Sanctis Domini vestigiis pristinum statum continuo recipientibus, quicquid homines molirentur propter consensum tot scriptorum, et in his Magni Hieronymi, qui fuit oculatus testis, fide mihi quidem videtur dignissimum.
(2) Voyez liv. VI, com. V.

Page 319

… aucun miracle, n’a aucune force véritable. En revenant donc aux observations faites dans le commentaire cité, terminons le présent en disant quelques mots sur le temps auquel il semble plus probable que le Seigneur ait formé son image sur notre Sainte Sindone.

X.
On cherche si elle fut imprimée pendant que le corps exsangue du Sauveur était porté au sépulcre, ou durant les trois jours de sa demeure en celui-ci, ou enfin dans l’acte même de sa glorieuse Résurrection. Il me semble pouvoir dire avec la plus grande probabilité que l’impression prodigieuse fut réalisée en cet instant même où le Sauveur sortait de l’état d’humiliation pour entrer dans celui de gloire, voulant laisser sur cette terre son image pour la consolation de sa sainte Église, et lui donner ainsi un nouveau témoignage très spécial de son amour infini. Je fonde mon opinion sur les paroles de la Genèse répétées en plusieurs lieux de la Sainte Écriture (1) : requievit die septimo ab omnibus operibus suis ; « et Dieu se reposa le septième jour de toutes ses œuvres ». Selon certains interprètes sacrés (2), ces paroles doivent être entendues plus sûrement dans un sens futur que dans un sens passé, ou encore se rapportent davantage à la Sagesse incarnée, Rédemptrice du monde, qu’à la Sagesse éternelle créatrice du même monde.

 (1) Gen. II, v. 2 ; Exod. XX, v. 11 ; Deut. V, v. 14 ; Hebr. IV, v. 4.
(2) Duguet, Le Tombeau de Jésus-Christ, part. I, chap. I.

Page 320

Les paroles citées, en ce sens, deviennent un parallélisme très naturel avec ce que dit Saint Paul au sujet des justes dans cette vie et dans l’autre : « Ceux-ci sont entrés dans le repos de Dieu, comme Dieu lui-même s’est reposé de ses œuvres » ; qui ingressus est in requiem Dei, etiam ipse requievit ab operibus ejus, sicut a suis Deus. Il semble donc conforme aux Saintes Écritures de supposer que Jésus-Christ, depuis l’instant de sa mort jusqu’à sa Résurrection, ait voulu cesser toute opération et se réduire entièrement à la condition de celui qui est mort et enseveli. Or, puisqu’il ne pouvait naturellement former les images dont il s’agit (2), pour quelle raison supposer qu’elles auraient été imprimées dans la Sindone durant le temps où son corps demeura dans le sépulcre ? Et si elles furent formées dans l’acte même où il était porté à la sépulture, ces instants n’auraient-ils pas été trop courts pour reconnaître le prodige, surtout par la Très Sainte Vierge, qui recueillit avec tant de diligence le sang tombé à terre ou resté coagulé dans les plaies pour le conserver pieusement (3), de sorte que…

 (1) Hebr., chap. IV, v. 10.
(2) Voyez ci-dessus, § IX.
(3) Dans la vie de Sainte Brigitte, la Vierge Sainte parle ainsi :
Cum tempus vocationis meae instaret de hoc mundo, ego ipsam praeputii sacri membranam commendavi Sancto Joanni custodiendam.

Page 321

… ils auraient été transportés par la Sindone avec respect, sans plus toucher le corps sacré, contrairement aux preuves rapportées (1). Disons donc que les saintes images furent formées par le Sauveur dans l’acte même de sa Résurrection.

Cum sanguine illo benedicto, qui remansit in vulneribus ejus, quando eum deposuimus de cruce.

 (1) Voyez t. I, com. V.

(p. 322)

COMMENTAIRE VII

On cherche à savoir si, en ressuscitant, Jésus-Christ a repris tout le sang répandu durant sa Passion, de sorte qu’il n’en soit rien resté sur notre très sainte Sainte-Suaire.

I. Nos adversaires n’ont pas manqué d’attaquer, bien qu’avec un succès malheureux, non seulement l’existence même des prodigieuses images du Rédempteur sur notre Saint Suaire (1), que les Sacramentaires de son corps (2) avaient confirmé, mais ils ont aussi cherché à persuader, même à des gens prudents, que ces images n’étaient pas réellement faites de sang divin, mais plutôt de myrrhe mêlée d’aloès, et à retirer ainsi l’un des plus illustres titres de vénération de la Relique.
La raison principale sur laquelle ils s’appuient est que Jésus-Christ, en ressuscitant, aurait repris tout son sang, de sorte qu’il n’en serait plus resté sur la terre. Cette opinion est confirmée par le vénérable Guibert, abbé de Nogent, qui, dans son…

 (1) Lib. V, cap. V.
(2) Ibid., com. VI, VII, VIII.

 (p. 323)

…traité sur les reliques des Saints (1), écrit vers l’an 1100, après avoir dit en général qu’il ne peut y avoir d’autres reliques du Sauveur que la Sainte Eucharistie (2), s’efforce de prouver, par un dilemme, qu’il est contraire à la foi de la Résurrection.
« Je voudrais savoir (voici comment il parle aux moines de Saint-Médard de Soissons, qui croyaient posséder une dent de Jésus-Christ), je voudrais savoir ce que vous pensez de sa résurrection. Dites-moi, je vous en prie, a-t-il ressuscité en partie ou totalement ressuscité ? Si vous affirmez qu’il est entièrement ressuscité, où seront donc les particules de son corps que vous prétendez posséder ? »
Velim a vobis agnoscere quatenam de resurrectione sentitis: si resurrexit, particulariter, an totus? Si totum resurrexisse testamini, ubi, quas vobis assumitis, partes erunt ? (3).

Tant de raisonnements ne sont pas très dignes des sentiments de Guibert, dit Fleury (4), en tant que, dans toutes ses œuvres, et dans celle-ci en particulier, il semble très prompt à admettre des miracles.

II. J’estime moi aussi beaucoup l’autorité de Guibert dans la présente question, non pas parce qu’il paraît à Fleury…

 (1) De pignoribus Sanctorum.
(2) Lib. II, cap. I et II.
(3) Lib. III de pignor. Sanct., cap. II.
(4) Histoire ecclésiastique, liv. LXVII, n. 36.

 (p. 324)

…d’autant plus crédule quant aux prodiges que nous savons que Dieu, par sa bonté, a opérés en nombre extraordinaire dans les temps obscurs pour convertir des peuples grossiers et peu instruits ; mais parce que l’on voit qu’il possédait bien les règles d’une saine critique, et celles principalement qui concernent la vérité et l’identité des reliques ; il ne convient donc nullement d’admettre qu’il se soit laissé emporter par l’ardeur de la dispute, comme cela arrive ordinairement en de tels cas, et par la crainte d’offenser la foi de la résurrection, qu’il ait voulu trop prouver, c’est-à-dire ne rien prouver, selon l’axiome philosophique : qui nimis probat, nihil probat ; « Celui qui prouve trop ne prouve rien ».

III. Et quel est cet excès de preuve ? Il y a deux conséquences : la première, que Jésus-Christ, en ressuscitant, n’ait rien laissé de son corps sur la terre ; la seconde, que cela soit un article de foi ; toutes deux sont certainement fausses.
Fausse est la première, parce que si Jésus-Christ, en ressuscitant, avait repris aussi le sang répandu lors de la circoncision, les dents de lait, les parties les plus subtiles du sang, dissoutes et consommées au cours de sa vie par la vertu de la chaleur naturelle, son corps serait resté difforme, ou du moins beaucoup plus grand que la taille ordinaire.
Fausse est la seconde, et Guibert lui-même aurait admis la fausseté s’il avait vécu en 1408, lorsque la Faculté de théologie de Paris, consultée sur la question soulevée dans le diocèse de Saintes, s’il était resté quelque partie…

 (p. 325)

…du sang de Jésus-Christ sur la terre, répondit par le témoignage de Dupin (1), que cette opinion n’était pas contraire à la piété.
Bien plus, pour son rejet, l’intervention auprès du Saint-Siège aurait changé d’avis, lorsqu’en 1462, en présence du Souverain Pontife Pie II, cette même question fut agitée, discutant âprement si le sang séparé du corps du Sauveur dans le sépulcre était aussi séparé de la Divinité.
Puisque tous adhérèrent de bon gré à la constitution émanée de ce Pontife l’année précédente, à l’instance de l’abbé de Sainte-Marie, où l’on reconnaissait certaines vérités et quelques doutes quant à une parcelle du sang répandu par Jésus-Christ sur la croix, et depuis longtemps vénérée comme relique dans son monastère.
Dans cette contestation rapportée par Sylvestre (2), le Souverain Pontife affirme précisément ne rien enseigner de contraire à la foi :
« Que Jésus-Christ, en mémoire de sa Passion, ait laissé sur la terre quelque partie de son sang » ;
veritati fidei nullatenus repugnat Redemptorem nostrum de sanguine praefato ob ipsius passionis memoriam aliquam partem in terris reliquisse.

IV. Dire ainsi ne porte aucun préjudice à la foi dans la…

 (1) Bibliothèque des auteurs ecclésiastiques, t. XIII.
(2) In Rosa aurea, tract. III, quaest. 31 ; voir Spondano à l’an 1462.

(p. 326)

Dans la présente controverse, si nos critiques répliquent, nous leur accorderons sans résistance, et nous accorderons encore que Jésus-Christ n’ait pas repris toutes les parcelles de son corps, passible comme le nôtre, qui se seraient séparées par transpiration ou d’une autre manière ; mais ceci n’est pas le point essentiel de la question, à savoir s’il a réellement repris tout le sang répandu depuis l’agonie au jardin jusqu’à la blessure du côté ; et à cela répond affirmativement non seulement Guibert, mais encore saint Thomas, lequel, dans la claire notion qu’il donne du sang : totus sanguis, qui de corpore Christi fluxit, in corpore Christi resurrexit (1).
Il conclut donc que le sang vénéré dans certaines Églises n’est pas ce sang miraculeusement sorti d’images saintes, ou autrement, comme de hosties consacrées violées, ou de blessures d’impies ; sanguis Christi, qui in quibusdam Ecclesiis ostenditur, dicitur ex quadam imagine Christi percussa miraculose fluxisse, vel alias ex corpore Christi ; reconnaître donc une partie du vrai sang de Jésus-Christ dans la Très Sainte Sainte-Suaire est une opinion directement conforme à la doctrine de ce Docteur, digne de toute notre vénération.

V. Avant d’expliquer dans quel sens doivent être comprises les paroles de l’Angélique, il convient de réfléchir que, s’il est certain qu’il faille tenir pour miraculeux presque tout le sang de…

 (1) Somme théologique, IIIe partie, q. 54, art. 2 et 3.

 (p. 327)

…Jésus-Christ conservé dans certaines Églises, selon ce que l’on lit dans le Martyrologe romain au 9 novembre :
À Béryte en Syrie, commémoration de l’image du Sauveur, qui, crucifiée par les Juifs, répandit tant de sang que les Églises d’Orient et d’Occident en furent enrichies ;
il n’est pas moins certain que de très nombreux écrivains soutiennent que l’on doit vénérer aussi le vrai sang sorti du corps divin suspendu à la croix, et aussitôt recueilli, comme il a été dit plus haut, afin qu’il ne fût pas foulé aux pieds ; ainsi lisons-nous chez Nicéphore (1), chez Baronius (2), chez Crespel lui-même, chez saint Thomas le Catenois (3), chez Cajetan (4), et chez cent autres.
De plus, dans les panégyriques que l’on trouve dans les recueils d’oraisons sacrées imprimés en ces derniers temps, les orateurs supposent toujours ce fait comme certain, ou n’en mentionnent la vérité qu’en l’appuyant sur de solides arguments.
Et oserions-nous accuser de vaine crédulité un si grand nombre de personnes environnées de vénération, qui, pour leurs rapports avec la piété chrétienne, sont rappelées si souvent à une rigoureuse exactitude ?
Les Souverains Pontifes eux-mêmes, bien qu’ils aient été prudents en tout cela,…

 (1) Histoire ecclésiastique, liv. I, chap. XXX.
(2) Annales, an 804, n. 1.
(3) De Incarnatione, liv. IX, disp. III, chap. II.
(4) IIIe partie, q. 54, art. 2.

 (p. 328)

…comme il convient à la religion, et pleins de respect pour la doctrine du Saint Docteur, et pour de justes motifs n’ont pas voulu définir positivement dans les cas particuliers que ce sang soit sorti des plaies du Rédempteur ; cependant cela ne les a nullement empêchés de permettre l’Office à diverses Églises, et en particulier à celles de Venise et de Mantoue, qui se glorifient de posséder du sang issu du Sacrement même consacré.
Les mêmes usages sont observés à l’égard de notre Sainte-Suaire, et en se référant aux preuves avancées par les orateurs, nos souverains n’ont pas hésité à accorder la Messe, l’Office, les indulgences, ni à employer ces expressions :
« Il semble certainement digne et raisonnable que l’on adore et vénère cette Très Sainte Sainte-Suaire, dans laquelle, comme on le dit, se voient manifestement les reliques de l’humanité du Christ, à laquelle la divinité était unie, c’est-à-dire le vrai sang de celui-ci » ;
Dignum profecto videtur, et debitum ipsam Sindonem, in qua Reliquiae humanitatis Christi, quam divinitas sibi copulaverat, videlicet veri ipsius sanguinis, ut praefertur, manifeste conspiciuntur, venerari et adorari debere (1).
Ils parleraient de cette manière, s’ils n’admettaient pas en général qu’il soit resté sur la terre quelque partie de ce sang adorable ?

VI. On ne s’éloignera donc pas de la vérité en supposant…

 (1) Dans la bulle de Jules II, an 1506, souvent citée.

(p. 329)

…que ce sang a été repris, ou qu’il faille entendre le terme totus, employé par saint Thomas, non dans le sens de totalité métaphysique selon le langage des écoles, mais seulement de totalité morale ; en ce sens que le prennent Cajetan et Sylvestre susmentionnés ; c’est-à-dire que, excepté une petite quantité de sang restée pour confirmer la vérité de ses peines, et pour notre consolation dans notre Sainte-Suaire, ou attachée aux instruments de la Passion, ou adhérente au verre de quelque ampoule, il a indubitablement été repris par le Sauveur dans sa glorieuse et ineffable Résurrection.

VII. Telle étant la pensée du Saint Docteur, il ressort de là qu’il ne parle pas du sang rapporté à la vérité et à l’intégrité de la nature humaine :
totus sanguis, qui de corpore Christi fluxit, cum ad veritatem et integritatem humanae naturae pertineat, in corpore Christi resurrexit (1) ;
et dans les questions où il traite plus longuement ce sujet (2), il dit que les opinions sont diverses quant aux choses nécessaires à la nature humaine :
cerca ea quae sunt de veritate humanae naturae, diversa est diversorum opinio ;
comment donc pourrait-on supposer qu’il ait pensé que, pour conserver intacte la nature humaine, il fût nécessaire que…

 (1) IIIe partie, question 54, art. 2 et 3.
(2) Quodlibet V, question 3, art. 5.

(p. 330)

…en ressuscitant, Jésus-Christ aurait-il repris tout son sang ? Un homme moins sanguin qu’un autre serait-il pour cela moins homme ?

VIII. Saint Thomas savait en outre que les plaies des mains, des pieds et du très saint côté, conservées par Jésus-Christ dans sa Résurrection, n’étaient pas seulement des signes, mais de véritables cavités manquant de chair, et ensanglantées, ornées toutefois d’une beauté céleste incompréhensible ; comment donc le Saint Docteur pouvait-il affirmer que, parlant rigoureusement, il ait repris tout le sang répandu durant le temps de sa Passion ?
Je dis donc que le raisonnement de l’Angélique servait seulement à prévenir l’erreur selon laquelle le sang prodigieux vénéré dans diverses Églises serait le vrai sang de Jésus-Christ, et non pas à nier la vérité de ce dont il s’agit.

(p. 331)

COMMENTAIRE VIII

Sur la dernière difficulté tirée du culte de latrie dû à la Très Sainte Sainte-Suaire.

I. D’un principe vrai ne peut dériver une conséquence fausse, disent nos adversaires ; mais si les images de Jésus-Christ existant sur la Très Sainte Sainte-Suaire sont formées de son sang répandu par ses plaies, quelle conséquence en découle-t-elle ?
Puisqu’il est un axiome théologique que ce que le Verbe a une fois assumé, il ne l’abandonne plus (quod semel Verbum assumpsit numquam dimisit), il faut dire que la divinité reste unie audit sang, et à tout le reste que l’on vénère comme sang répandu du Sauveur dans sa Passion ; donc chaque fois qu’il serait nécessaire d’exposer la Très Sainte Sainte-Suaire à la vénération publique, on manquerait de respect à celle-ci en permettant à des personnes séculières de la baiser et de rebaiser, et même ses taches visibles supposées de sang.
Pour éviter cette conséquence, aucun catholique n’admet qu’il faille conclure que les images de Jésus-Christ…

(p. 332)

…existantes sur la Sainte-Suaire doivent être regardées comme si elles étaient formées de son sang.

II. Que si l’on suppose au contraire qu’elles soient en réalité tracées avec ce sang désormais non uni à la divinité, alors, ne vénérant que certaines parties du corps de Jésus-Christ, la Sainte-Suaire ne devrait pas être honorée par un culte de latrie, mais d’hyperdulie pour les immenses dons, puisque l’humanité sainte de Jésus-Christ est honorée en vertu de l’union hypostatique avec le Verbe divin ; ce culte d’hyperdulie concernant Jésus-Christ ne pouvant se produire, il faut donc absolument nier qu’il soit resté dans la Très Sainte Sainte-Suaire quelque partie du sang de Jésus-Christ.
Bien que, quelle qu’ait été l’image, quel qu’ait été le sang de ce divin Sauveur qui pouvait se trouver sur la Sainte-Suaire, lorsque saint Pierre entra au sépulcre, loin de la vénérer, il n’en tint aucun compte, comme l’observe Basnage (1).

III. Pour ne pas interrompre ce qui sera dit sur le culte de latrie dû à la Sainte-Suaire, je réponds, en premier lieu, à Basnage : ou bien il n’a pas tenu compte d’une chose, ou bien il n’aurait pas dû s’étonner que, lorsque saint Pierre entra avec saint Jean dans le sépulcre, il n’ait donné aucun signe d’estime envers la Très Sainte Relique ; car avant la descente du Saint-Esprit, il n’avait pas encore entièrement déposé la maxime des Juifs concernant les images et l’impureté légale, qui s’attachait au seul contact des dépouilles d’un cadavre (1), et toute sa sollicitude allait à savoir ce qu’était devenu le corps de son divin Maître ; et il ne dit pourtant pas que, voyant les linges restés à terre, saint Pierre n’ait rien fait ; mais l’ardent amour qu’il portait à Jésus-Christ ôtait tout motif de supposer qu’il eût tenu pour vil ce qui lui appartenait.

 (1) Annales, an 33, n. 132.

 (p. 333)

IV. Bien plus, lorsque le Saint-Esprit fut descendu sur les Apôtres, bien que saint Pierre sût qu’il devait être le modèle de ses successeurs dans le Pontificat, ne s’est-il pas accru de sa part une plus grande sollicitude afin qu’ils conservassent avec diligence les monuments de la Passion et de la mort du Sauveur ?
Et si les Souverains Pontifes de tous les siècles ont montré un zèle toujours croissant pour que les Saintes Reliques fussent recherchées et gardées avec dévotion, et si les fidèles eux-mêmes en ont fait autant, selon ce que l’on observe ailleurs (2), la sollicitude de saint Pierre, Prince des Apôtres, Chef visible de toute l’Église, aurait-elle donc été moindre ?
C’est à juste titre, par conséquent, que Pingonio écrit dans sa Sindone Evangelica :
Cum igitur Petrus Ecclesiae caput, et Princeps a Christo designatus monumentum vacuum introire non extimuit, viditque Sindonem, et linteamina, quis dubitet haec non negligisse, quin sollicite secum exportasse ? Joannem item viae comitem tantarum ex variarum partium exquisivisse, et impertasse ? Aut certe Josephum sanctum sepulchri Dominum, et Nicodemum bene meritos Christi discipulos omnia, uti decebat, consignata fuisse ? (1).

 (1) Sindon., p. 16.
(2) Voir ci-dessus, liv. I, ch. I.

 (p. 334)

V. Quant à la difficulté tirée de l’axiome théologique quod semel Verbum assumpsit numquam dimisit, il n’est pas nécessaire d’aller chercher des raisons pour y répondre, puisque j’y ai presque déjà répondu ; tous les théologiens reconnaissent en effet que cet axiome doit être entendu des réalités assumées par le Verbe pour constituer la nature humaine parfaite, et non des choses extérieures et accidentelles.

 (1) Sindon., p. 16. On se souvient que l’auteur avait exclu la Sainte-Suaire du sépulcre lorsqu’il répondait à l’objection de Calvin contre la Sainte Relique tirée du rite des Juifs dans la sépulture des morts. Voir ci-dessus, liv. I, ch. V.

(p. 335)

…qui traitent de l’Incarnation du Fils de Dieu (1).
Sur leur fondement, je dis donc brièvement que cet axiome doit s’entendre en général de la nature humaine composée d’âme et de corps, laquelle, ayant été assumée hypostatiquement par le Verbe divin, n’est plus abandonnée par lui, ni ne peut l’être à l’avenir.
Cela s’étend aussi à toutes les parties du corps humain appartenant à la vérité et à l’intégrité de celui-ci, et non à toutes celles qui devaient rester unies à l’humanité.
Et quel est le véritable motif pour lequel le Verbe s’est uni au corps humain ?
Répond l’Angélique susmentionné : à cause de la relation de celui-ci avec l’âme raisonnable ; et pourquoi s’est-il uni à cette âme, et à ce corps ?
Me répond le même Saint Docteur : parce que de l’union de l’âme avec le corps résulte la parfaite humanité :
si enim assumpsit corpus propter ordinem, quem habet ad animam rationalem, ita assumpsit corpus, et animam propter ordinem, quem habet ad naturam humanam (2).
Que s’ensuit-il de là ? Il s’ensuit que toutes les parties…

 (1) V. Nicolao l’Herminier, Traité de l’Incarnation. – An Verbum Dei sanguinem immediate assumpserit. – Martino Grandi, Quaestiones, q. 5, art. 5. – Contensoni, De Incarnatione, liv. IX, disp. III, chap. II. – Mgr Solaro fait le sujet de toute la moitié de son ouvrage sur la Sainte-Suaire.
(2) IIIe partie, question 54, art. 5.

 (p. 336)

…non essentielles du sang de Jésus-Christ, lesquelles ne servent plus à l’humanité assumée, sont de même nature que ces particules qui, en vertu de la chaleur naturelle, se séparaient de son corps ; c’est-à-dire que, une fois non unies à la divinité, elles ne le sont plus désormais.

VI. Mais il ne s’ensuit pas pour autant que l’on ne doive pas vénérer la Très Sainte Sainte-Suaire du culte de latrie dû à Dieu seul.
Ce culte rendu à notre précieuse Relique ne se fonde pas sur la supposition que le sang y soit uni à la divinité, mais parce qu’elle représente Jésus-Christ lui-même, vrai Dieu et vrai homme ; et parce qu’elle est sanctifiée par le contact même du Très Saint Sacrement, il semble que la tenir pour l’adorable sang signifie tenir pour adorables les mêmes choses pour lesquelles, selon saint Thomas, on doit vénérer et adorer la Sainte Croix, parce qu’elle l’a touché, et qu’elle a été teintée de son très précieux sang, et parce qu’elle le représente crucifié :
mur de ipsa cruce… ipsa est veneranda cultu Latriae, in quantum repraesentat nobis figuram Christi extensi in ea… ex contactu ad membra Christi, et ex hoc, quod ejus sanguine est perfusa (1).
Si donc on vénère la Très Sainte Sainte-Suaire comme image de Jésus-Christ, et comme relique…

 (1) IIIe partie, question 25, art. 4.

 (p. 337)

…on l’honore par le culte de latrie.
Comme image, pour ses traits existants en elle, tant qu’ils sont visibles et entiers, parce qu’ils mettent sous les yeux Jésus-Christ crucifié et enseveli.
Aussi longtemps qu’ils sont visibles et entiers, autrement ils ne le représenteraient plus de la même manière, comme les croix ordinaires, lorsqu’elles sont détruites, ou essentiellement rompues, ne sont plus des images de Jésus-Christ crucifié, et par conséquent ne sont plus adorées.

VII. On vénère en second lieu la Très Sainte Sainte-Suaire comme relique de Jésus-Christ, et cela pour deux titres :
le premier, parce qu’elle l’a touché lorsqu’elle fut portée du sommet du Calvaire au sépulcre, et durant tout le temps de sa demeure dans ce sépulcre, comme faisant partie des linges dans lesquels il fut enveloppé ;
le second, en raison du sang qui y est resté attaché, lequel appartient au Très Saint Corps de Jésus-Christ, et fut hypostatiquement uni au Verbe divin.
Par ces deux titres, la raison de relique se maintiendrait, même si la Très Sainte Sainte-Suaire se divisait en quelque nombre de parties ; et dans ce cas, chacune d’elles devrait aussi recevoir la même adoration de latrie ; toutes, comme le disait Mgr Solaro dans son livre plusieurs fois cité, étant fondées sur le sang et sur le contact avec Jésus-Christ, d’où leur proviennent une telle prééminence et une telle dignité dans leur existence.
C’est précisément ce qui se pratique à l’égard de la Très Sainte Croix, dont chaque fragment est vénéré et adoré, attendu qu’il est toujours…

 (p. 338)

…une relique de Jésus-Christ, qu’il a touchée, et que le sang y est resté attaché, ce qui la rend digne de respect et d’adoration.

VIII. De là se manifeste combien injustement les hérétiques de ces derniers temps nous accusent d’idolâtrie, comme si nous adorions et vénérions tant la Très Sainte Sainte-Suaire que les autres très saints monuments de Jésus-Christ, et les Saints, d’un culte absolu, c’est-à-dire non ordonné à autre chose que la chose même qui est vénérée et adorée.
Notre culte, comme il a été dit ailleurs (1), n’est qu’un culte respectif, selon le langage des écoles, lequel regarde la chose distincte de celle qui est vénérée immédiatement ; et adore comme terme ultime et principal de la vénération ce à quoi l’on rend hommage.
Par le premier type de culte, nous vénérons et adorons Jésus-Christ, Marie Très Sainte, et les Saints, chez lesquels réside la dignité et l’excellence qui nous portent à nous abaisser et à nous humilier devant eux ;
par le second, nous vénérons et adorons les choses qui, par leur nature non intellectuelle, ne possédant ni dignité ni excellence, ne peuvent être vénérées ni adorées par elles-mêmes, mais seulement en raison de leur relation à une autre, à laquelle elles sont ordonnées, conjointes ou dépendantes.
Telle est la doctrine de l’Église catholique fondée sur la tradition constante des Pères, et expliquée par les paroles suivantes de saint Jean…

 (1) Voir liv. I, ch. I de ce livre.

(p. 339)

Saint Jean Damascène, très grand défenseur des saintes images contre les iconoclastes, s’exprime ainsi :
De même que la pourpre, la soie et l’habit, et ce qui est fabriqué à partir de ces vêtements, ne sont rien d’autre que ce qu’ils étaient auparavant, mais cependant, si le roi les revêt, ils participent à l’honneur rendu au roi ; de même, les choses matérielles ne sont pas adorables en elles-mêmes, mais si elles sont remplies de grâce, comme celles qui se rapportent à Dieu, elles participent à l’honneur, selon la proportion de leur participation (1).

« De la même manière, la pourpre, la soie et l’habit, si de ces choses on ne forme rien d’autre qu’un vêtement subtil, dont le roi fait usage, participent néanmoins de l’honneur dont le roi est honoré ; les choses matérielles ne doivent certes pas être honorées en elles-mêmes, mais si elles sont pleines de grâce, celles auxquelles elles se rapportent sont aussi, pour cette raison, honorées à la mesure de la foi de celui qui les honore ».

IX. Les titres ayant été expliqués de cette manière, pour lesquels on doit adorer la Très Sainte Sainte-Suaire du culte de latrie, il ne reste plus qu’à examiner l’adoration elle-même, laquelle doit être considérée non comme rendue à l’image ou à la relique du Sauveur, Dieu et homme, mais comme appartenant à son humanité seule, considérée comme nature créée à la ressemblance de la nôtre ; car alors, assurément, il ne faudrait pas adorer la Sainte-Suaire du culte de latrie, mais…

 (1) De imaginibus.

 (p. 340)

…du culte d’hyperdulie, en raison de l’excellence et de la dignité de cette nature, à la manière dont on honore les saints ordinaires ; puisque l’humanité de Jésus-Christ est hypostatiquement unie au Verbe divin, on a dit dans la difficulté exposée que ce culte, en ce qui concerne ses images et ses reliques, ne se pratique pas, ni ne doit se pratiquer en usage, selon l’opinion de la plus grande partie des théologiens (1).

 (1) V. Vasquez, In III partem, t. I, disp. 96, chap. IV et suiv. – Voir aussi la dissertation de Camillo Blasi, De festo SS. Cordis Jesu.

FIN DU LIVRE HUITIÈME

[p. 341]

LIVRE II

En quoi la pieuse considération de la Très Sainte Sindone tend à éveiller,
et à nourrir chez les fidèles le véritable esprit du Christianisme.

I.

La sainte Épouse des Cantiques, faisant allusion à la coutume des femmes de Palestine de porter sur la poitrine, enveloppées dans de petits linges, certaines gouttes odoriférantes de myrrhe, et par une affectueuse inclination appelant Bien-aimé celui qui auparavant avait déjà reçu le nom de Beau, protestait que celui-ci était pour elle un sachet de myrrhe, et qu’elle l’aurait toujours porté sur son sein : fasciculus myrrhae dilectus meus mihi, inter ubera mea commorabitur (1). Et il est vrai, selon les saints Interprètes, et en particulier saint Thomas (2), que les peines et les humiliations de sa mort et de sa sépulture devraient être toujours présentes à l’esprit, et qu’il pourrait ainsi…

 (1) Cant., chap. I, v. 12.
(2) In Cant., chap. I, hoc loco passio Christi, et sepultura etc.

[p. 342]

…à tout moment les avoir imprimées dans son cœur ; parce que, comme le commente saint Bernard, « dans l’affectueuse considération de celles-ci se retrouvent la vraie sagesse, la perfection de la justice, les richesses du salut, et les trésors des mérites. Celles-ci consolent dans les adversités, reprennent dans les consolations, et, tant dans les prospérités que dans les adversités de la vie présente, nous servent de guide sûr sur la voie du Ciel, en tenant éloignés les maux qui peuvent dériver aussi bien de l’une que de l’autre : Haec meditari dixi sapientiam, in his justitiae perfectionem constitui, in his plenitudinem scientiae, in his divitias salutis, in his copias meritorum… haec erigunt in adversis, in prosperis reprimunt, et inter laeta, tristiaque vitae praesentis via Regia tutum praebent utriusque ducatum, hinc inde mala imminentia propulsando (1). »

II.
Or, si dans cette sainte Épouse des Cantiques sont figurées les âmes des vrais Chrétiens unies par le lien de la foi, de l’espérance et de la charité à leur divin Sauveur, ne sera-ce pas un devoir sacré pour tout vrai Chrétien de rappeler souvent à sa pensée les peines et les humiliations de celui-ci ? Certes que si, comme le rappelle souvent l’Apôtre, surtout en ces paroles : recogitate eum, qui talem sustinuit a peccatoribus contradictionem, ut non fatigemini animis vestris deficientes ;

 (1) Ser. 43 in Cant.

[p. 343]

« Pensez attentivement à celui qui a supporté une telle contradiction contre sa propre personne de la part des pécheurs, afin que vous ne vous lassiez pas, perdant courage » (1). Puisque telle est la nature de l’homme, d’avoir besoin d’objets matériels pour s’élever plus facilement à la considération des vérités spéculatives et pratiques de la foi ; c’est pourquoi, parmi ces guides que le divin Sauveur a institués dans son Église, des signes sensibles, lesquels, au-delà de leur signification, et en conférant sa grâce, nous représentent encore ses mystères, et nous rappellent ses enseignements ; c’est ainsi qu’il propose à notre adoration la Très Sainte Sindone, laquelle, par son moyen, nous élève à la réflexion sur ce qu’il a opéré et souffert pour nous, et nous préparons ainsi l’élan pour vivre en vrais et sincères Chrétiens.

III.
Et pourquoi Dieu, qui n’agit jamais en vain, nous aurait-il peut-être enrichis d’un si précieux monument, afin qu’il servît de matière à de vaines stériles disputes entre les nations, et non plutôt qu’il fût un moyen puissant pour nous détacher d’elles par une vie plus modérée et sainte ? Et il n’y a aucun doute que, parmi tous les monuments de la passion, de la mort et de la sépulture de Notre-Seigneur Jésus-Christ, vénérés dans la Sainte Église, aucun n’est plus propre que le Saint Suaire à se renouveler en nous…

 (1) Ep. ad Heb., chap. XII, v. 3.

[p. 344]

…la mémoire, et à éveiller par conséquent dans nos âmes dévotes et saintes des affections correspondantes à ce souvenir. Je m’applique donc à donner dans ce nouveau livre, et afin de le comprendre sous un point de vue principal des maximes de la morale chrétienne, à démontrer combien peut servir notre très précieux monument à éveiller et à nourrir chez les fidèles le véritable esprit du Christianisme. À cette fin, j’observe que cet esprit est un esprit d’opposition au monde, et de conformité avec Jésus-Christ ; et puisque la pieuse considération de la Très Sainte Sindone nous enseigne à haïr le monde, et à nous conformer à Jésus-Christ, nous le verrons dans les commentaires suivants.

[p. 345]

COMMENTAIRE I

L’opposition à l’égard du monde mauvais en général, que nous devons détester, abominer la faute, et abhorrer, et détester, est invitée par la pieuse pensée de la Très Sainte Sindone.

I.
Quand je dis que le caractère du Chrétien est un caractère d’opposition au monde, je n’entends pas parler de ce monde matériel, si riche et si beau, dans lequel on ne peut manquer de reconnaître l’infinie sagesse et la puissance de ce Dieu qui l’a créé. Bien loin que notre caractère de Chrétiens se mette en opposition avec ce monde, nous devons apprendre du monde même à vivre soumis à Dieu dans l’état où il a placé sa divine providence, en observant ses saintes lois ; car toutes les choses qui le composent demeurent dans l’ordre assigné par le Créateur, et obéissent à ses commandements : praeceptum posuit et non praeteribit (1).
Le monde dont je parle est ce monde invisible aux yeux du corps, mais visible à ceux de la foi, ce monde, duquel, raisonnant saint Augustin (1), dit que tout consiste dans cet immense nombre de pécheurs, qui, étant possédés par l’amour déréglé des biens de cette terre, sont appelés monde, ou mondains : qui amando hunc mundum dicti sunt mundus.
C’est ce monde qui dédaigna de reconnaître le divin Sauveur, et mundus eum non cognovit (2), qui n’a pas cessé de le haïr, l’a persécuté au cours de sa vie mortelle, le hait encore, et le persécute dans la personne de ses disciples : si vos odit mundus, scitote quia me priorem vobis odio habuit (3) ; c’est ce monde qui met en opposition notre caractère de Chrétiens ; et bien que, quant à nos prochains, nous devions aussi aimer les mondains, notre premier devoir est de haïr et d’abominer leurs mœurs, haïssant et abominant le péché.

 (1) Ps. 148.
(2) Ev. S. Joann., chap. I.
(3) Joan., chap. XV, v. 18.

[p. 346

II.
Pour nous conduire à mettre en pratique ce devoir, saint Paul nous rappelle la mort et la sépulture de Jésus-Christ figurées dans notre saint Baptême : an ignoratis, quia quicumque baptizati sumus in morte ipsius baptizati sumus? … Hoc scientes, quod vetus homo noster simul crucifixus est, ut destruatur corpus peccati, et ultra non serviamus peccato ;
« Ignorez-vous, par hasard, que tous ceux d’entre nous qui ont été baptisés en Jésus-Christ, ont été baptisés dans sa mort ? … Sachant cela, que notre vieil homme a été crucifié avec lui, afin que le corps du péché soit détruit, et que nous ne servions plus le péché ».
Et telle était, selon l’explication des Pères de l’Église (1), la signification que le Baptême a spirituellement à l’égard d’un Chrétien, comme il eut matériellement à l’égard de Jésus-Christ sa croix et son sépulcre ; c’est-à-dire que, de même que sur la croix il mourut à la vie, le Chrétien dans le Baptême meurt à la faute ; et que, de même que dans le sépulcre Jésus-Christ demeura séparé de ce qu’il aimait, et cherché par les mondains, le Chrétien, par le moyen du Baptême, enseveli avec Jésus-Christ, n’a plus rien de commun avec le monde, de sorte que, s’il est encore tenu à certaines relations avec lui, il doit toutefois toujours en maintenir son cœur détaché, et le garder de l’embrasser par quelque péché.

 (1) Saint Jean Chrysostome, Hom. 10 in Ep. ad Rom.

[p. 347]

III.
Cela étant posé, que l’on explique devant nos yeux la Très Sainte Sindone. Ah ! Qui pourrait jamais soutenir une telle vue sans ressentir bien vite des sentiments de contrition pour ses propres fautes, et une ferme résolution de ne plus vouloir offenser Dieu ?
Certes, ce n’est pas la même chose d’entendre parler d’une chose, et de méditer à son sujet, et c’en est une autre de la voir de ses propres yeux, et de l’examiner attentivement : segnius irritant animos demissa per aurem, quam quae sunt oculis subjecta fidelibus (1).
L’ouïe, faite à l’âme, imprime moins fortement que ce qui se rend visible aux yeux (1).
Méditer fréquemment et dévotement les plaies très saintes de Jésus-Christ (hors de tout doute, disait saint Bernard) est un moyen très efficace pour guérir les plaies de la conscience, et rétablir l’âme en santé : quid tam efficax ad curandam conscientiae vulnera, nec non ad purgandam mentis aciem, quam Christi vulnerum sedula meditatio (2).
Mais quelle force bien plus grande donne à cet objet une vue dévote et distincte de ces mêmes plaies !
Lorsque les Croisés, en 1099, ayant conquis Jérusalem, virent dans cette ville le Calvaire, le Sépulcre, et d’autres monuments de la passion et de la mort du Sauveur, racontent les historiens (3), ils en recevaient une impression ineffaçable…

 (1) Horace, De arte poetica.
(2) Saint Bernard, Serm. 62 in Cant.
(3) Guillaume de Tyr, liv. IV, Gesta Dei per Francos ; V. Fleury, Hist. Eccl., an 1099.

[p. 348

…dans leurs cœurs, laquelle les animait à mépriser le monde, à haïr le péché, et à s’attacher avec plus de ferveur à la pratique de la vertu chrétienne.

[p. 349

…par une dévotion, et en pleurant amèrement, ils détestaient leur faute, avec une ferme résolution de ne plus offenser Dieu à l’avenir ; ce qu’ils auraient dit, et ce qu’ils auraient fait, si, dans son image, ils avaient vu et contemplé ses très saintes plaies, imprimées partie par partie avec son propre sang, comme il nous arrive à nous, quand parfois la fortune nous accorde de les voir et de les contempler dans la Très Sainte Sindone ?

IV.
Je dis partie par partie, parce que cette très sainte Relique met toutes distinctement sous nos yeux, et nous fait voir en particulier ce que, de façon générale, nous raconte l’Évangile. Il dit en effet que Jésus-Christ fut flagellé ; mais il ne raconte pas comment toutes ses membres furent lacérées. On y lit qu’il fut couronné d’épines ; mais on ne peut en déduire de là toute la multitude des blessures. Il rapporte dans l’Évangile qu’il fut cloué sur la croix, et qu’étant mort, son côté fut ouvert d’un coup de lance ; mais il ne montre pas quelles déchirures firent les clous, ni de quelle manière le cœur fut transpercé ; mais tout cela, notre Sindone le fait voir, et elle nous représente le Sauveur tel qu’en réalité il fut réduit par la cruauté des Juifs, c’est-à-dire depuis la plante des pieds jusqu’au sommet de la tête, couvert de plaies et de sang, au point qu’il ne demeura plus aucune partie saine à voir, selon l’expression du prophète Isaïe : a planta pedis usque ad verticem capitis non est in eo sanitas, vulnus, et livor, et plaga tumens (1).

 (1) Isaïe, chap. I.

[p. 350

V.
Interrogeons présentement, avec les paroles de ce Prophète, notre divin Sauveur sur la cause de ce traitement barbare, en lui disant : quare rubrum est indumentum tuum, et vestimenta tua sicut calcantium in torculari ? (2).
Pourquoi donc cette Très Sainte Sindone, qui a couvert ici votre sépulcre, a-t-elle été trouvée semblable aux vêtements de ceux qui foulent le pressoir ? pourquoi ces aspects si ensanglantés et terribles, qui expriment la moûture ?
Il nous répondrait peut-être qu’en furent la cause la haine et l’envie des Scribes et des Pharisiens, ou bien la cruelle barbarie des soldats et des bourreaux, qui l’entraînèrent à une mort si cruelle ? Non certes, comme nous l’assure la foi. Elle nous le fait comprendre : les Scribes, les Pharisiens, les soldats et les bourreaux furent bien les instruments de la passion et de la mort de Jésus-Christ ; mais la seule cause, la seule cause principale, ce furent les péchés de tout le monde, et ceux qui s’étaient accumulés sur chacun de nous, selon la parole d’Isaïe : vulneratus est propter iniquitates nostras, attritus est propter scelera nostra (3) ;
« Il a été blessé pour nos iniquités, il a été broyé pour nos crimes ».

 (2) Isaïe, chap. LXIII.
(3) Isaïe, chap. LIII, v. 5.

[p. 351]

…« et il a été brisé pour nos scélératesses » ; ce à quoi faisait allusion saint Pierre, lorsqu’il disait : « il a porté nos péchés dans son corps sur le bois » : peccata nostra ipse pertulit in corpore suo super lignum (1).

VI.
Pouvait-il, dans notre impossibilité de satisfaire dignement la justice divine irritée, satisfaire pour nous par une seule prière, par un seul soupir, par une seule larme, par une seule goutte de son très précieux sang ?
Mais il voulait que l’homme comprît combien il est grand le mal que de violer les saintes lois divines, d’offenser et d’outrager la suprême Majesté d’un Dieu infini en toutes perfections, et pourtant si bienveillant envers l’homme, bien qu’il soit vil en lui-même et indigne de son divin amour ; c’est pourquoi il voulut se faire homme de douleurs : vir dolorum oblatus est, quia ipse voluit ; et il se soumit aux plus cruelles tortures, tel que cela se voit dans les images de la Très Sainte Sindone.
Et pour cela disait saint Bernard, s’adressant au Chrétien : quam gravia sint vulnera, pro quibus oportuit Christum vulnerari ;
« Reconnais donc une fois, ô Chrétien, et comprends combien sont graves les plaies que le péché fait à l’âme, pour lesquelles l’homme fut si cruellement et si immensément châtié, le divin Rédempteur » (2).

 (1) Saint Pierre, chap. II, v. 24.
(2) Saint Bernard, Serm. 3 de Nativ.

[p. 352]

VII.
Si Jacob s’affligea tant à la vue du vêtement de son fils bien-aimé Joseph teint de sang, dans la supposition qu’en réalité une bête féroce l’eût tué, mis en pièces et déchiré, protestant que même la mort n’aurait pas cessé de le faire pleurer, ne serait-ce pas par l’excès de la douleur qu’il mourrait sur-le-champ, s’il avait su être lui-même la cause funeste, bien qu’innocente, de son horrible supplice (1) ?
Et en regardant nous-mêmes dans l’adorée toile cette déchirure horrible du Rédempteur, et sachant par la foi que ce ne fut pas une bête féroce, ni la cruauté des Juifs, mais nos fautes volontaires, serions-nous privés de tout sentiment envers notre très aimable Seigneur, pour ne pas verser des yeux une larme de douleur et de repentir ?
À la première vue, nos Pères, en regardant dans la Très Sainte Sindone l’image ensanglantée du Rédempteur, bien que par leur grossièreté ils eussent un cœur moins tendre que le nôtre, ne pouvaient pourtant en aucune manière contenir leurs larmes, réfléchissant à ce à quoi le misérable état de leurs péchés l’avait réduit, et, douloureux, demandaient miséricorde et pardon (2) ; comment donc nous, qui nous flattons d’un cœur plus sensible, nous qui peut-être sommes de beaucoup…

 (1) Genèse, chap. XXXVII, v. 35.
(2) Voir ci-dessus, liv. VII, comm. V.

[p. 353

…plus coupables ; nous qui, en péchant, avons aussi été la cause funeste de ses peines, ne comprendrons-nous pas la gravité et la multiplicité de nos fautes, et ne verserons-nous pas sur elles une larme de componction ?

VIII.
Pourquoi donc ne suffit-il pas au Sauveur d’être seulement crucifié, mais voulut-il être déchiré dans toutes les parties de son corps virginal, et laisser de ces déchirures les marques imprimées dans notre Très Sainte Sindone ?
Ce fut, si nous y réfléchissons, parce qu’ayant nous-mêmes en bien des péchés abusé des puissances du corps et des facultés de l’âme, et les ayant tenues sous nos yeux et nos désirs particuliers, il voulut pour chacune d’elles éprouver des tourments particuliers, et nous inviter à les détester non seulement en général, mais encore partie par partie, avec une très amère contrition.
C’est ce qu’il signifia en esprit à la bienheureuse Angèle de Foligno, laquelle, se plaignant beaucoup d’avoir en plusieurs manières offensé Dieu, fut consolée par le Sauveur en lui énumérant, en particulier, les injures et les peines qu’il avait endurées par amour pour elle, afin de lui en obtenir le pardon ; et regardant ensuite avec un affect dévot notre Sainte Sindone, nous pouvons imaginer qu’il dise aussi à chacun de nous :
« Tu as offensé ton Dieu par des pensées de vanité et de superbe ; et c’est pour celles-ci que j’ai souffert les déchirures de très aiguës épines ; regarde comme la couronne a offensé non seulement mon front, les tempes, l’occiput, mais encore toute la…

[p. 354

…sommité de ma tête.
Tu as péché par ta face même, et par tes cheveux, les ornant vainement et cherchant en cela un plaisir aux regards d’autrui ; regarde mon visage, dans lequel est restée imprimée la rigidité, et gonflée la joue, souillée de crachats, maculée de sang, et de sang encore coagulé.
À combien de fautes ont servi tes yeux, tes mains, tes pieds !
Tu as abusé des yeux en regardant des objets dangereux et vains ; tu as abusé des mains en les faisant servir à la colère, à l’avarice, à l’immodestie ; tu as abusé des pieds en perdant le temps en des promenades excessives, en allant là où il n’était pas permis d’aller ; regarde quels ont été ces péchés pour moi : regarde mes yeux, mes mains, mes pieds.
Ce sont là ces membres, que des clous infâmes ont percés, et traversés de longs clous.
Ton cœur, combien d’affections n’a-t-il jamais possédées !
Et ce furent précisément celles-là qui m’ouvrirent le côté.
Dans cette image formée par mon sang même, observe l’ampleur de la blessure, et assure-toi que la lance m’a transpercé le cœur.
Tu as en somme péché de toutes les manières, et avec tous tes membres ; et pour apaiser la juste indignation de mon Père céleste, pour chacun d’eux j’ai souffert des milliers de coups de fouet, qui dans mes images ont laissé imprimée cette…

p. 355

…Sindone : tu peux y voir entrecroisées sur le dos, sur la poitrine, sur le ventre, sur les cuisses, et surtout sur tout mon corps.
À de telles paroles, qui ne détesterait pas ses fautes, qui furent la cause funeste de tant de peines de notre très aimable Rédempteur ?
Qui ne s’engagerait pas à se tenir à l’avenir éloigné du péché, sachant que, en péchant, il renouvelle, selon la parole de saint Paul, dans son cœur les tourments : rursus crucifigentes sibimetipsis Filium Dei (1).
À la vue donc, et à la considération de la Très Sainte Sindone, chacun de nous ressentira des sentiments de très amère contrition : « de ces plaies j’ai été la cause par mes fautes ; c’est moi qui l’ai flagellé, couronné d’épines, cloué sur la croix, mon Sauveur ; et à moi étaient dues ces peines : je suis celui qui a péché ; j’ai opéré iniquement ; que vos fouets retombent sur moi ; que je sois jeté dans la mer des douleurs, puisque je sais bien que c’est à cause de moi que tant de coups cruels ont été portés sur son très saint corps » : ego sum, qui peccavi, ego inique egi, vertatur manus tua contra me, et mittite in mare ; scio enim, quia propter me tempestas haec grandis venit (3).

 (1) Ad Heb., chap. VI, v. 6.
(2) 4 Reg., chap. XXIV, v. 17.
(3) Jonas, chap. I, v. 12.

Page 356

COMMENTAIRE II.

La considération de notre Sainte Relique est un moyen très efficace pour nous inspirer l’horreur des plaisirs mondains.

I. Elle est une sentence très nette du disciple bien-aimé, que tout ce qu’il y a dans le monde se réduit à l’amour désordonné des plaisirs sensuels, des richesses et de la gloire mondaine : omne quod est in mundo concupiscentia carnis est, concupiscentia oculorum, et superbia vitae (1), et pour raisonner dans ce commentaire du premier élément de la vie mondaine, qui est l’amour désordonné des plaisirs des sens, je ne m’écarterai certainement pas de la vérité en disant que la sérieuse réflexion sur la Sainte Sindone peut nous servir d’un moyen tout à fait propre pour détacher notre cœur de tout attachement moins droit envers les plaisirs mondains.

II. Considérons cette Sainte Sindone dans tous ses rapports, et premièrement dans ses qualités matérielles. Il fut dit en son lieu (2) qu’elle n’est pas de coton, mais bien de lin proprement dit, et qu’il ne convient pas de croire que Giuseppe da Arimatea l’ait choisie d’une telle matière par hasard, ou parce qu’elles étaient plus communes chez les Hébreux les toiles de lin. Tout est particulièrement régi par la divine Providence, selon la réflexion d’origine chez S. Tommaso (1), et cela est vrai, que tandis que ce Saint Linceul devait servir à envelopper le corps très saint de Gesù Cristo dans le sépulcre, il fût en outre un symbole de sa vie mortelle, et de sa future gloire, comme aussi de la vie que doivent mener ses disciples pour être partie de sa félicité.

(1) S. Jean, chap. II, v. 16.

(2) Voir ci-dessus liv. VI, com. I.

Page 357

Et ainsi, à l’image des Pères de l’Église, il fut premièrement un symbole non pas de la vie mortelle et humble, mais de l’immortelle et glorieuse de notre divin Sauveur ; puisque le lin ne naît pas blanc, comme le coton ; mais il le devient à la suite de longues opérations, dans lesquelles, après avoir été arraché de la terre, ensuite amolli dans l’eau, séché puis battu, et réduit en fils, il s’expose très longtemps alternativement tantôt à la rosée, ou à la pluie, ou aux vapeurs, et tantôt aux ardents rayons du soleil, et ainsi, par le feu et par l’eau (2), il se réduit à la blancheur désirée.

Dans cette même direction disait le cité S. Tommaso (3) la chair de Gesù Cristo, après de longs, voire continus travaux, et à peine parvenue à la splendeur de l’immortalité : fit Sindon de lino, quod per multam pressuram dealbatur; sic caro Christi per multam pressuram ad candorem resurrectionis pervenit ; c’est-à-dire, en se référant à S. Luca, qu’il est quant à la résurrection prévenu ; et c’est ce que disait aux disciples réunis le Rédempteur lui-même, et il leur disait qu’ainsi est-il écrit et ainsi devait-il souffrir le Christ, et ressusciter des morts le troisième jour (1).

(1) Catena aurea sur Matt., chap. XXVIII.

(2) Il est fait allusion à cette parole du psaume 65 : transivimus per ignem, et aquam, et eduxisti nos in refrigerium.

(3) En Matt. XXVIII.

Page 358

III. Les mêmes Pères et Docteurs de l’Église, dans le lin, dont est formée la Sindone, reconnaissent encore la Sainte Église, à laquelle sont unis comme tant de fils, comme tant de fils, ses membres unis à leur tête, qui est Gesù Cristo : Ecclesia signatur per illud linteum, quod ex diversis filis est contextum (2), et notre tête ayant conduit une vie de continuels tourments et d’indicibles peines, puisque depuis la naissance jusqu’à la mort il fut une victime toujours immolée à la gloire de son Père céleste pour notre salut, et il nous semble que nous dédaignerions les tourments, et nous n’embrasserions pas, que de passer nos jours parmi les satisfactions des sens ? « Ceux qui appartiennent à G. Cr.…

(1) S. Luca, chap. dernier, v. 46.

(2) Apud S. Thom., loc. cit.

Page 359

« disait l’Apôtre, ils ont crucifié leur chair avec les vices et les convoitises : qui sunt Christi carnem suam crucifixerunt cum vitiis et concupiscentiis (1) ; et serons-nous tenus pour semblables au Sauveur notre Seigneur si nous ne crucifions pas, nous aussi, notre propre chair par le moyen d’une vie laborieuse et mortifiée ?

IV. D’autant moins le mériterions-nous, en tant que, pour nous faire mieux comprendre la nécessité de tenir pur notre cœur de la souillure des plaisirs des sens, le Seigneur a disposé par son adorable providence que Giuseppe da Arimatea achetât la Sindone, laquelle devait envelopper le sépulcre non seulement de lin, mais encore pure et sans tache : Joseph autem mercatus Sindonem (2), et accepto corpore involvit illud in Sindone munda (3). Étant riche, et par sa dignité de principal Sénateur ayant une demeure stable à Jérusalem, dans le voisinage de laquelle il avait fait préparer le sépulcre, il était hors de doute bien pourvu de toiles de toute sorte, et de linges plus précieux que celui-là, qu’il aurait pu mettre en œuvre pour ensevelir G. Cr. ; pourquoi donc a-t-il voulu acheter un linceul, et l’acheter pur et sans tache ? Ici réfléchit judicieusement un écrivain français très célèbre (1) : ceci fut afin que la Sindone fût chose nouvelle, et ainsi n’eût pas servi à d’autres usages, et qu’elle contînt une espèce de virginité correspondante à celle de la chair de Gesù Cristo conçue par l’œuvre du Saint-Esprit dans le sein d’une très pure Vierge ; la voilà donc ornée de la blancheur première, sans aucune tache, ni qu’elle eût altéré sa pureté ; et en cette manière elle fût une image de cette pureté et de cette sainteté, toujours infiniment éloignées du péché, telle est la pureté et la sainteté de Gesù Cristo.

(1) À Galat., chap. V, v. 24.

(2) S. Marc, chap. XV, v. 46.

(3) S. Matt., chap. XXVII, v. 59.

Page 360

V. Giuseppe da Arimatea, en achetant un semblable linceul, n’avait en général pas d’autre but que de montrer le respect au Rédempteur crucifié ; mais puisque « Quant à ce qui est écrit dans les Livres sacrés, tout est écrit pour notre instruction : quaecumque scripta sunt ad nostram doctrinam scripta sunt (2), quelle leçon en particulier pour les chrétiens de conserver pure la robe de l’innocence reçue au Saint Baptême, en s’appliquant à l’exercice de la sainte mortification, qui est la seule par laquelle ils puissent la tenir constamment sans tache ? Et si par malheur nous l’avions contaminée par la faute, quelle ne doit pas être notre sollicitude de la laver et de la purifier par les larmes d’une vraie et sincère pénitence, en la faisant servir à la pratique de la vertu, comme le prescrit l’Apôtre : quanto ha servito in noi ad offendere Dio? Sicut exhibuistis membra vestra servire iniquitati ad iniquitatem, ita exhibete membra vestra servire justitiae in sanctificationem (1).

(1) À Rom., chap. VI, v. 19.

(2) À Rom., chap. XV, v. 4.

Page 361

VI. Le même Docteur des nations nous avertit que, par le moyen du saint Baptême, nous sommes ensevelis avec Jésus-Christ : « ensevelis avec lui dans le Baptême » (2) ; et quelle conséquence en découle ? Il en découle que nous devons vivre comme si nous nous trouvions avec lui dans le sépulcre, sans corruption et sans cette infection qui s’exhale des corps morts. Les onguents précieux employés pour l’embaumer, dont encore aujourd’hui la très Sainte Sindone exhale l’odeur, nous enseignent de quelle manière nous pouvons nous garder de la corruption du monde. Ce divin Sauveur, résurrection et vie nôtre (3), n’avait certes pas besoin d’être embaumé, comme cela avait été prédit longtemps auparavant par le Prophète royal : « Tu ne permettras pas, ô Seigneur, que ton Saint éprouve la corruption » ; Non dabis Sanctum tuum videre corruptionem (4) ; mais il se laissa embaumer non tant pour…

 (1) À Rom., chap. VI, v. 12.

(2) À Col., chap. II, v. 12.

(3) Ego sum resurrectio et vita, tom. II, v. 25.

(4) Psal. XV, v. 10.

Page 362

Ôter tout doute sur la réalité de sa mort (rendue assez certaine par la blessure du côté, et par le temps de sa demeure dans le sépulcre enveloppé dans des linges), quant à nous instruire que nous ne pouvons autrement nous préserver de la corruption du siècle sans une pratique continuelle de la mortification chrétienne, opposée à l’esprit de mollesse, qui trop souvent règne dans le monde.

VII. Quelles sont en effet les balsamiques odeurs, dont firent usage Giuseppe, et Nicodemo pour embaumer le corps de Gesù Cristo ? Ce sont la myrrhe et l’aloès : venit autem, et Nicodemus … ferens mixturam myrrhae, et aloes (1), et notre propre Sainte Sindone en est une preuve, sur laquelle, pour avoir été placée sur le Suaire de tête, et les bandes imbibées de ces aromates, sont restées, par vertu divine, imprimées les images du Sauveur (2), sont encore formées non moins par son sang, que par ces aromates, or la myrrhe est tirée d’un arbrisseau épineux, dur, et d’une agréable odeur, amère cependant, mais ce n’est pas son âpreté. De même on dit de l’aloès, qu’il est généralement extrait d’une plante herbacée, qui a des feuilles grosses, dures et épineuses, et il est si amer, que certains l’appellent fel naturae, fiel de la nature (3).

(1) Joan., XIX, v. 39.

(2) Voir ci-dessus liv. VII, com. VI.

(3) Voir Dizionario del Chambers, art. aloe.

Page 363

Ces substances donc, propres à empêcher que les corps morts ne s’amollissent et ne se corrompent, sont les symboles les plus expressifs de la mortification et de la pénitence ; c’est pourquoi notre caractère de chrétiens veut que nous vivions comme ensevelis avec Gesù Cr. dans sa tombe, et qu’embaumés nous aussi par la myrrhe, c’est-à-dire par la mortification et la pénitence, et de cette manière en conservant l’innocence, ou en réparant la faute, nous nous gardions de la corruption de ceux qui veulent vivre selon les dictées de la chair, et non selon celles de l’esprit.

VIII. Considérant enfin la Sainte Sindone dans ses images du Sauveur mort, ah ! que justement on peut regarder ce livre écrit au-dehors, et au-dedans, dont parlait le Prophète Isaïe (1), que même les plus simples peuvent lire, et que ces mêmes sont attentifs à en pénétrer les mystères : dabitur liber nescienti litteras, diceturque ei: lege. Et qui peut fixer le regard dans ce livre sans y voir tout entier intimé l’obligation de s’abstenir des plaisirs mondains, et de s’appliquer à l’exercice d’une salutaire mortification et pénitence ? On n’y voit pas G. Cr. tel qu’au Thabor tout resplendissant de gloire, ou comme lorsqu’alors, devenu terrible de visage, il chassa les profanateurs du Temple ; mais on s’y représente dans l’état, dans lequel il réduisit sa passion et sa mort.

(1) Chap. XXIX, v. 12.

Page 364

Il semble qu’il nous dise : « Ô vous tous, qui passez par le chemin, arrêtez-vous, et voyez s’il est une douleur semblable à ma douleur » (1) ; « Ô vous tous, qui fixez les yeux sur ce Très Saint Linceul, observez dans le monde son état de douleur, qui ne peut se comparer à aucun ! »

Certainement tous les Docteurs de l’Église conviennent pour dire que les douleurs endurées par Gesù Cristo furent plus grandes, que celles que l’on peut endurer en cette vie ; douleurs dans toutes les puissances de l’âme, à la réflexion des horribles tourments, qu’il avait à souffrir, non accompagnées d’aucune consolation de la part de son céleste Père ; douleurs dans tous les membres de son corps, et douleurs telles, que chacune d’elles lui aurait causé la mort si sa divine vertu ne l’avait empêchée pour la rendre patiente.

IX. Or ce que nous dit la foi des motifs, qui l’induisirent à souffrir ? Beaucoup furent sans doute selon elle ; mais les principaux sont pour nous faire comprendre, que s’étant l’homme éloigné de Dieu par le moyen du plaisir, il devait y retourner par le moyen des tourments ; qu’une vie efféminée et molle, qui se mêle des personnes mondaines, ne peut se concilier avec celle d’un vrai chrétien ; qu’il a souffert pour nous, et nous a laissé l’exemple, afin que nous marchions derrière ses…

(1) Hierem. Thren., chap. I, v. 12.

Page 365

« passi (1), portant la mortification de lui dans notre chair (2), et tenant crucifié notre vieil homme, afin que soit détruit le corps du péché (3). Ô quelle doit être notre tâche de nous garder de tout attachement désordonné envers les personnes charnelles, pour fuir les conversations trop libres, et les vaines joies du siècle ; pour conduire en somme une vie non selon les inclinations de la chair, mais selon l’esprit ; nous qui, à la préférence de tant de peuples, avons été honorés de Dieu de l’image de son divin Fils mort parmi les tourments pour nous !

(1) Christus passus est pro nobis, vobis relinquens exemplum, ut sequamini vestigia eius. À 1 Petr., chap. II, v. 21.

(2) Semper mortificationem Jesu in corpore nostro circumferentes.

(3) Vetus homo noster simul crucifixus est, ut destruatur corpus peccati. À Rom., chap. VI, v. 6.

(p. 366)


COMMENTAIRE III.

Les circonstances qui accompagnèrent la pensée de la Très Sainte Sindone servent à la condamner, et à réprimer l’amour démesuré des richesses.

I. En pensant à notre Sainte Relique, se présente à nous le reflet de divers traits de la sépulture du Sauveur, qui ont avec ce Suaire une intime connexion ; lesquels sont :

  • 1° le caractère de l’illustre personnage qui l’acheta pour y envelopper le corps de Jésus-Christ détaché de la croix ;
  • 2° celui de Nicodème, qui pourvut aux aromates afin de l’embaumer ;
  • 3° la nudité dans laquelle s’y trouve représenté Notre-Seigneur sur la Sainte Sindone ;
  • 4° enfin la qualité du lieu dans lequel Il fut enseveli dans un Suaire.

En réfléchissant en premier lieu au caractère de Joseph, acheteur du Saint Linceul, nous voyons, selon l’Évangile, un homme fort riche et certes de grande fortune : venit quidam homo dives ab Arimathaea, nomine Joseph (1), cependant il attendait le Royaume de Dieu : et erat exspectans regnum Dei (1), il avait le cœur détaché de l’affection terrestre, et aspirant aux biens éternels du Ciel, il faisait bon usage de ses richesses, et vivait comme un pèlerin sur cette terre.

Non, non, ce n’était pas de ces riches qui ne pensent qu’à se bâtir des palais somptueux, ni ne réfléchissent jamais à ce jour obscur et étroit après lequel, après peu d’années, confinés dans un sépulcre, aujourd’hui dit sépulcre, ils pensent que ce seul moyen de rendre durable leur mémoire est de faire sculpter leur propre nom sur des marbres, ou d’ériger de magnifiques mausolées à cette fin.

Ils ne tenaient aucun compte ni de la vie, ni de tout ce qui passe avec elle ; et regardant tous les biens de ce monde comme des fleurs caduques de leur jardin, ils rendaient plus familier leur esprit avec le fait de se coucher dans le propre sépulcre, décent certes, mais sans aucun ornement extérieur.

Combien les dispositions de ce Saint nous enseignent à nous garder de la séduction des biens terrestres, et de tout attachement déréglé aux mêmes !

Note (1) : Matthieu, chap. XXVII, v. 57

p. 367
II. Le même enseignement se tire de la conduite de Nicodème, lequel devait aussi être un homme assez riche ; car, ainsi que nous le raconte l’Évangile (2), pour embaumer Jésus-Christ, il apporta presque cent livres d’un mélange de myrrhe et d’aloès admirable ; venit, et Nicodemus … ferens mixturam myrrhae, et aloes quasi libras centum.

Ces baumes sont dans les Saintes Écritures énumérés parmi les plus précieux ; ainsi, à titre d’exemple, on lit dans le Cantique : nardus, et crocus … myrrha, et aloes cum omnibus unguentis primis ; le nard, le crocus, la myrrhe, et l’aloès avec tous les premiers aromates (1).

Que si une livre de semblables baumes fut estimée par Judas à plus de trois cents deniers : poterat unguentum istud venundari plusquam trecentis denariis (2) ; puisque le denier hébraïque valait environ quinze sous, c’est-à-dire soixante-quinze centimes de notre monnaie, il s’ensuit que cent livres d’un mélange de myrrhe et d’aloès auraient valu douze mille cinq cents livres.

Bien qu’ensuite les trois cents deniers assignés à une livre de ces baumes soient à supposer quelque peu au-dessus de la vérité, attendu qu’on ne devait pas tenir grand compte de l’avis d’un avare tel que fut le traître Judas, qui devait toujours dire le prix très élevé ; tandis que, selon nos droguistes modernes, malgré qu’on en ait désormais rendu la pureté plus grande, moindre en est la consommation, et qu’on en trouve dans un nombre bien plus grand de pays inconnus des anciens (3).


(1) Cantique des Cantiques, chap. IV, v. 14 ; Proverbes, chap. VII, v. 17 ; et lib. II en parallèle, chap. XVI, v. 14.
(2) Jean, chap. XII, v. 3 ; Marc, chap. XIV, v. 5.
(3) Selon nos droguistes, la myrrhe dite en larmes ne peut se vendre à moins de quinze livres la livre.

p. 368)
(myrrhe), et l’aloès presque cent livres.

Ces baumes sont dans les Saintes Écritures énumérés parmi les plus précieux ; ainsi, à titre d’exemple, on lit dans le Cantique : nardus, et crocus … myrrha, et aloes cum omnibus unguentis primis ; le nard, le crocus, la myrrhe, et l’aloès avec tous les premiers aromates (1).

Que si une livre de semblables baumes fut estimée par Judas à plus de trois cents deniers : poterat unguentum istud venundari plusquam trecentis denariis (2) ; puisque le denier hébraïque valait environ quinze sous, c’est-à-dire soixante-quinze centimes de notre monnaie, il s’ensuit que cent livres d’un mélange de myrrhe et d’aloès auraient valu douze mille cinq cents livres.

Bien qu’ensuite les trois cents deniers assignés à une livre de ces baumes soient à supposer quelque peu au-dessus de la vérité, attendu qu’on ne devait pas tenir grand compte de l’avis d’un avare tel que fut le traître Judas, qui devait toujours dire le prix très élevé ; tandis que, selon nos droguistes modernes, malgré qu’on en ait désormais rendu la pureté plus grande, moindre en est la consommation, et qu’on en trouve dans un nombre bien plus grand de pays inconnus des anciens (3).


(1) Chap. IV, v. 14 ; Proverbes, chap. VII, v. 17 ; et lib. II en parallèle, chap. XVI, v. 14.
(2) Jean, chap. XII, v. 3 ; Marc, chap. XIV, v. 5.
(3) Selon nos droguistes, la myrrhe dite en larmes ne peut se vendre à moins de quinze livres la livre.

(p. 369)

III. Nous avons donc, dans la personne de Nicodème, un autre homme riche à l’égal, et peut-être encore plus que Joseph, mais lui aussi rempli d’un si grand amour et d’une telle vénération pour le Divin Sauveur mort, qu’avec une générosité suprême il voulut honorer sa sépulture.

Mettons dans la balance les circonstances tant de Joseph que de Nicodème, et nous ne pourrons nous empêcher de confesser que leur détachement de tous les biens terrestres était vraiment héroïque ; puisque déclarer son affection pour Jésus-Christ au moment même où Il était tenu par les Princes et les Prêtres juifs pour un séducteur et un blasphémateur, et confesser son innocence publiquement devant toute la nation, lorsqu’Il était accusé de félonie par les juges, qu’ils Le condamnaient à mourir sur la croix ; et être en outre publiquement ses disciples ; et s’exposer à être, avec opprobre, chassés de la Synagogue, selon le décret des Sacerdotes, comme on le lit dans saint Jean (1) ; et devoir perdre non moins leurs charges honorifiques, que toutes leurs richesses ; quel courage donc ne montrèrent pas ces insignes personnages, et quel détachement n’eurent-ils pas des biens de cette vie tant aimés et tant estimés par les personnes mondaines ? Apprenons d’eux à ne pas faire nous-mêmes grand cas de ces biens, et à être toujours disposés à les sacrifier, lorsque la gloire du Seigneur l’exige ainsi.

(1) : Jam enim conspiraverant Judaei, ut si quis confiteretur esse Christum, extra Synagogam fieret ; « Les Juifs avaient déjà décrété que si quelqu’un reconnaissait Jésus pour le Christ, il serait chassé de la Synagogue. » Chap. IX, v. 22.

(p. 370)

IV. Et n’est-elle pas peut-être un véritable poison de la charité, cette excessive avidité d’acquérir ou de conserver ces biens ? Oui certes, dit saint Augustin (1) : venenum charitatis est spes adipiscendorum, aut retinendorum temporalium ; et à bon droit, puisque l’expérience nous enseigne, selon saint Bernard (2), que l’amour déréglé des richesses entraîne avec lui de graves sollicitudes dans l’acquisition, engendre une grande crainte de les perdre, et apporte enfin une douleur non légère, si l’on vient à en être privé : divitiarum amor… torquet animum, utpote quarum acquisitio quidem laboris, possessio timoris, amissio plena doloris invenitur ; d’où il suit, comme le disait l’Esprit Saint dans l’Ecclésiastique (3) : qui aurum diligit non justificabitur ; que l’amour de l’or et la charité ne peuvent pas se concilier dans le même homme.

V. Pour ne pas tomber dans les maux qui dérivent de l’amour déréglé pour les substances terrestres, il nous sera très utile de tenir souvent les yeux sur le Très Saint notre monument, et d’observer l’état auquel par amour Il s’est réduit, le très aimable Sauveur.


(1) Livre LXXXIII, quest. 36.
(2) Sermon sur la conversion aux clercs, chap. XII.
(3) Ecclésiastique, chap. XXXI, v. 5.


(p. 371)

Pauvre de Celui qui s’est fait, bien que Roi du Ciel, Monarque de l’Univers ! Non content d’être né et d’avoir vécu dans une extrême pauvreté, Le voici qui meurt nu sur la Très Sainte Sindone ; Il se montre ainsi dépouillé tel qu’Il fut mis en croix. Peut-il y avoir pauvreté plus grande ? Où sont ses vêtements ? Les soldats se les sont appropriés, et ne Lui sont restés que de misérables haillons offerts par des personnes charitables pour Lui ceindre les reins, afin qu’Il n’eût pas à souffrir trop de son incomparable modestie ; d’autres vêtements Il n’a pas : car plaies et sang Le couvrent de la tête aux pieds.

Il est détaché du gibet et enveloppé dans cette Sainte Sindone pour être porté au sépulcre ; ce Saint Linceul n’est même pas à Lui, considérons-Le tel quel homme, mais de Joseph d’Arimathie, et ce corps, comme n’étaient pas non plus les linges, dans lesquels Il fut enveloppé, mais de Nicodème, ou d’autres personnes dévotes, qui intervinrent à sa sépulture.

À un tel exemple de pauvreté extrême, qui ne se gardera de l’aveugle amour des richesses, soit qu’on les ait, soit qu’on ne les ait pas ; soit qu’on se les tienne pour siennes, soit qu’on les refuse ? Qui regardera comme de vrais biens les substances terrestres, et quel véritable avantage sur celui qui en est privé ? Qui désormais pourra avoir en horreur la pauvreté, et se croire misérable ou disgracié, si par la volonté du Seigneur il devait y demeurer ?

Ah ! comprenons une fois à la vue de la Très Sainte Sindone la vérité.

(p. 372)

… des paroles de l’Apôtre saint Jacques, c’est-à-dire que la gloire de celui qui dans le monde est privé de richesses consiste à être persuadé que son état est plus louable devant Dieu, parce que plus conforme à celui du divin Sauveur ; et que, à l’opposé, la gloire de celui qui se trouve dans l’abondance consiste dans la persuasion que son état, aux yeux de la foi, est plus humble que celui du pauvre, bien qu’au jugement du monde il semble plus élevé ; puisque toutes les substances terrestres seront comme la fleur du champ ; glorietur frater humilis in exaltatione sua, dives autem in humilitate sua, quoniam sicut flos foeni transibit (1).

VI. Que pour se persuader du détachement des substances terrestres il ne suffit pas de ce qui a été dit jusqu’ici, qu’il réfléchisse enfin aux circonstances du sépulcre, dans lequel fut placé le corps humain du divin Rédempteur. Dit l’Évangile (2) que ce sépulcre appartenait à Joseph : et posuit illud in monumento suo novo, quod exciderat in petra ; et Joseph posa le corps de Jésus-Christ dans son sépulcre nouveau, qu’il avait fait tailler dans le rocher.

Rien de superflu n’écrivent les Évangélistes ; rien qui ne donne lieu à de multiples réflexions. Ils ne le font pas en vain, c’est vrai, mais ils nous laissent à nous la charge de les faire.


(1) Jacques, chap. I, v. 9–10.
(2) Matthieu, chap. XXVII, v. 60.


(p. 373)

À notre avertissement ; puisque donc, nota saint Matthieu, que le sépulcre appartenait à Joseph ; or, selon saint Ambroise et saint Augustin (1), il ne convenait pas au vainqueur de la mort d’avoir un sépulcre qui fût à Lui : victor mortis tumulum non habet ; puisque Jésus-Christ était venu condamner toute la vanité des hommes, ainsi Il insinuait-Il plus hautement dans l’âme la nécessité de vivre détachés de cœur de tout attachement déréglé aux substances terrestres, Lui qui en vie n’a pas eu un pouce de terre où reposer sa tête, et qui ne l’a même pas voulu en mort ; et tandis que les riches, contraints en ce point, laissent à des étrangers leurs richesses, ils se réservent du moins un sépulcre propre ; Jésus-Christ n’en a voulu aucun pour la raison qu’Il pouvait ainsi nous donner de plus grands exemples de cet esprit de pauvreté, dont doit être composé un vrai chrétien.

Quelle faute donc ne ferions-nous pas si, après de tels exemples, nous nous laissions séduire par l’amour déréglé des richesses ? Faute d’autant plus grave, en tant que, ayant été honorés du précieux don de la Très Sainte Sindone, nous nous trouvons sous une plus grande obligation de nous montrer reconnaissants en menant une vie opposée aux maximes du monde, condamnée par la considération de cette vénérable Relique.


(1) Voyez chez Combefis, Bibliotheca Patrum Concionum, tome IV, Dom. Palm., vol. II.

(p. 374)


COMMENTAIRE IV.

Combien l’esprit d’ambition et de vaine gloire est condamné par le reflet de notre Très Saint Monument.

I. Écrivant saint Jérôme à sainte Marcelle au nom de saint Paul, il lui disait ceci : quotiescumque sepulcrum Domini ingredimur, toties jacere in Sindone cernimus Salvatorem (1).

À l’imitation de ces Saints personnages, présentons-nous devant cette Sacrée urne, dans laquelle est conservé le Très Saint Dépôt dont il est ici question ; imaginons devoir entrer nous-mêmes dans ce sépulcre, et d’y voir enveloppé dans cette Sindone Jésus-Christ ; et, oh, quels pensées dans notre esprit, et quels affections dans notre cœur ne doivent pas aussitôt s’élever, opposées à cet esprit d’ambition et de vaine gloire, par lequel sont possédées les personnes mondaines !

Celles-ci convoitent d’une manière désordonnée l’honneur et l’estime des autres hommes, ou se vantent de mérites qu’elles n’ont pas, ou prétendent des hommages non requis par leur rang, ou non mérités, ou, s’ils les méritent, on les leur attribue, mais on ne les rapporte pas à Dieu, de qui dérive tout bien et toute utilité, et avantage du prochain.

(1) : Voyez liv. I, com. V

(p. 375)

II. Pour combattre ce funeste esprit d’ambition et de vaine gloire, n’avons-nous pas à rappeler à notre pensée l’abaissement profond auquel s’est réduit le Fils de Dieu dans notre Sindone ? Sindone munda involvitur, écrit saint Jean Damascène (1) : Sindone munda involvitur, qui solus mundus, et expers corruptionis fuit. Qui operit Coelum nubibus, qui amictus lumine est, sicut vestimento, in sepulcro deponitur. Qui Coelum sedem habet, et terram scabellum pedum ; qui implet omnia, ac circumscribit ; qui solus divina ratione incircumscriptus est, ac quidquid in creatis est pugillo comprehendit ; corporali mole tumulo circumscribitur, ac coërcetur. Idem in Coelo, ut Deus cum Patre, et Spiritu Sancto adoratur, idemque ut homo corpore in monumento jacet.

« Celui qui seul est pur et exempt de corruption est enveloppé dans un suaire pur ; Celui qui couvre le Ciel de nuées, qui est revêtu de lumière comme d’un vêtement, est déposé dans un sépulcre ; Celui qui a le Ciel pour trône et la terre pour escabeau de ses pieds ; Celui qui remplit tout et qui circonscrit tout ; Celui qui seul, par la raison divine, est incirconscriptible et qui comprend dans son poing tout ce qui est créé ; est circonscrit et contraint par la masse corporelle dans un tombeau ; le même qui dans le Ciel est adoré comme Dieu avec le Père et le Saint-Esprit, le même aussi comme homme gît corporellement dans un monument. »

(1) : Oratio de Sabbato Sancto, interprète Combefis, tome V, Bibliotheca Patrum Concionum.


(p. 376)

… Il a sa demeure dans le Ciel, et tient pour escabeau de ses pieds la terre ; Celui qui remplit et circonscrit toute chose ; Celui qui pour la divinité est incirconscriptible et serre dans son poing tout ce qu’il a créé, est circonscrit dans l’ordre du corps, et contenu dans un tombeau.

Le même qui dans le Ciel est adoré avec le Père et avec le Saint-Esprit gît déjà dans un monument.

III. On peut bien affirmer que dans la Sindone Jésus-Christ a porté à l’ultime degré son humiliation ; de sorte qu’avec beaucoup plus de raison nous pouvons dire ce que disait saint Paul, en réfléchissant à l’Incarnation de ce Fils de Dieu : exinanivit semetipsum ; « Il s’est anéanti Lui-même » ; d’où, puisque du néant Il avait créé le monde, ainsi encore du néant Il se refaisait.

Dans la vie, et particulièrement dans sa passion et sa mort, Il s’est abaissé et s’est humilié ; mais en se laissant envelopper dans la Sindone, et en se laissant placer dans le sépulcre, son humilité et son abaissement ne pouvaient aller plus loin.

Si l’observait avec sagacité l’auteur susmentionné de l’explication du mystère de la sépulture de Jésus-Christ (1), les circonstances toutes qui accompagnent une personne ensevelie, la distinguent de celui qui est seulement mort.

(1) : Duguet, Tombeau etc., part. I, chap. XIV.

(Page 377)

IV. Un homme, à l’instant où il cesse de vivre, ne peut pas encore être dit entièrement séparé du commerce des autres hommes, ni oublié tout à fait. S’il fut bon, et orné de quelque insigne dignité, on parle plus que jamais de ses vertus, on exalte les bienfaits qu’il a faits à l’un et à l’autre, on loue les transports d’affection, et de reconnaissance ; si au contraire ce fut un homme méchant, importun surtout à la société, n’étant plus craint, on parle avec toute liberté de ses extorsions, de ses vengeances, de ses oppressions commises, et en somme de toutes ses scélératesses ; et on regarde sa mort comme une faveur concédée par Dieu à l’humanité tyrannisée. Au contraire, enseveli, qu’il soit bon ou mauvais, et terminés les rites funéraires, ils sont tous deux mis dans l’oubli, on oublie presque entièrement leurs actions, ou louables, ou dignes d’exécration. Plus personne ne s’occupe de leur état passé, comme s’ils n’avaient pas vécu, et bien vite on en perd la mémoire. Plus encore, la mort ne rend pas en elle-même précisément cachés les traits du visage, ni la figure du corps du trépassé ; le sépulcre au contraire cache l’homme sous la terre ; et celle-ci, qui cache tout, ne distingue plus la mémoire du nom du défunt, à tel point que bientôt ils se confondent avec ceux des autres, et l’on en vient parfois à ne plus savoir s’il a vécu. À ces réflexions, qui…


(Page 378)

… ne qualifiera pas la sépulture de plus humiliante que la mort elle-même ? Mais à cet état d’extrême humiliation, le Sauveur s’est réduit dans la Sainte-Suaire pour humilier et confondre notre vanité et notre orgueil.

V. Il est pourtant celui qui, au-dessus de tant de magnifiques Damascènes, et à l’admiration, et à la félicité des Anges ; où donc est ce visage aimable et charmant, qui gagna le cœur des Apôtres, qui attira les pécheurs, et invita amoureusement à la pénitence ? Où sont ces mains bienfaisantes, qui illuminèrent les aveugles, qui redressèrent les estropiés, qui ressuscitèrent les morts ? Où sont ces pieds, qui parcoururent à la recherche des brebis égarées, et qui parcoururent les contrées de la Judée et de la Galilée, afin que tous puissent écouter les enseignements évangéliques et jouir des divines faveurs ? Où enfin ce corps formé par le sang très pur de Marie la Vierge, et tout constamment sacrifié à la gloire du céleste Père pour notre salut ? Voici qu’il est caché dans le sépulcre, et rendu invisible dans la Sainte-Suaire, jusqu’à ce qu’il ne se revoie plus. Il est vrai que la mort n’a jamais pouvoir sur ce corps, et elle ne peut donc le réduire à cette poussière et à cette cendre, auxquelles nous serons tôt ou tard réduits ; néanmoins il existe comme s’il n’existait plus, et n’a plus rien de commun avec les personnes vivantes. Il semble aux yeux du public, que ses ennemis aient obtenu leur intention, qui était de le faire perdre…


(Page 379)

… pour tous le souvenir, et et nomen eius non moreretur amplius (1).

VI. À une telle humiliation du Divin Maître se réfléchissant un chrétien, comment pourra-t-il aller rechercher passionnément des honneurs, et agrandir le siècle ; pourra-t-il vanter ses mérites, et chercher ainsi à se distinguer des autres, et à être obéi ? Ne rougira-t-il pas plutôt de sa vanité et de son ambition ? Les sentiments de Jésus-Christ entrèrent bien dans Giuseppe d’Arimatea, et dans Nicodème, lesquels, bien que respectés du public pour leur dignité et pour leur mérite personnel, ne se soucièrent pas de leurs charges honorifiques, ni des autres avantages terrestres, et aimèrent mieux donner une sépulture honorable à notre Sauveur, nonobstant qu’il semblât un homme frappé par la malédiction prononcée par la loi contre celui qui serait attaché à la croix : maledictus omnis, qui pendet in ligno.

VII. Si nous nous trouvions encore dominés par ce qui domine aujourd’hui en nous l’esprit du monde, approchons-nous d’un cœur dévot et contrit à l’autel gardien de la Très Sainte-Suaire, et en imaginant y voir enveloppé Jésus-Christ, comme dans le sépulcre, disons-nous à nous-mêmes : est-il possible qu’un Dieu de gloire infinie ait voulu…

(1) Hierem., chap. xi, v. 19.

(Page 380)

… être réduit à l’humiliation du sépulcre, et y demeurer couvert de ce Suaire, et enveloppé à tel point de ne plus avoir aucun trait de figure humaine ? Jusqu’où ne devons-nous pas descendre, en voyant jusqu’à quel point il est descendu pour nous guérir de notre vanité, et de tout autre attachement terrestre ? Quel lieu serait jamais assez profond pour ensevelir en lui notre fausse gloire, nos vaines distinctions, nos honneurs imaginaires ? Et pourtant notre cœur l’a possédé, et trop souvent encore il est pris de l’amour du monde, et de ses vaines grandeurs ; pardonne-nous, Seigneur miséricordieux, toi qui précisément pour nous animer à parler, et pour te demander avec confiance pardon, tiens cachée ta grandeur infinie. Si à la découverte nous te voyions tel que nos fautes t’ont réduit, ah ! nous ne pourrions soutenir à la vue l’horrible outrage commis par les mêmes [fautes] contre tes membres sacrés, et l’air même de Majesté qui luit encore de ton visage, qui nous rendrait épouvantés, conscients de ce que nous méritons pour les offenses que nous avons commises ; mais le Linceul, en le cachant à nos regards, écarte de notre âme toute crainte, et nous inspire au cœur la plus vive confiance, que tu ne voudras pas entrer en jugement avec nous ; mais bien plutôt, sachant que tu es la résurrection et la vie, tu nous accorderas, par ta grâce singulière, de ressusciter à une vie nouvelle tout opposée à celle du monde. Tu es…


(Page 381)

… le grain caché dans le sein de la terre, qui doit merveilleusement fructifier, et qui a le cœur très fructueux dans nos cœurs ; et tu auras opéré à notre profit cette merveilleuse fructification, lorsque, d’un cœur contrit et douloureux, nous nous serons placés devant toi, et nous serons éclairés dans notre stérilité, sans avoir part à tes faveurs. Ne regarde pas, ô Seigneur, notre indignité, mais seulement ta bonté infinie ; et en nous rendant participants de la victoire que tu as remportée sur la mort, par ta très incorruptible et glorieuse résurrection, libère-nous de la corruption du monde, et fais en sorte que nous vivions pour le restant de nos jours de ta vie même.

(Page 382)


COMMENTAIRE V.

La Très Sainte-Suaire nous sollicite à vivre en conformité des maximes et des exemples de Jésus-Christ, dans l’exercice des plus sublimes vertus.

I. Nous avons dit (1) que l’esprit du chrétien ne doit pas seulement être en opposition avec celui du monde, mais être davantage conforme à celui de Jésus-Christ ; et il suffit à cette fin de réfléchir avec l’Apôtre que, si pour exprimer notre mort au monde et notre séparation de ses vains objets, on représente dans notre Baptême le mystère de la mort et de la sépulture dudit Sauveur, on exprime encore, et on représente celui de sa glorieuse résurrection, afin que nous comprenions que nous devons vivre d’une vie nouvelle correspondant à ses infaillibles maximes et à ses très saints exemples : consepulti sumus cum Christo per Baptismum in mortem, ut quomodo Christus resurrexit a mortuis per gloriam Patris, ita et nos in novitate vitae ambulemus (2) ; et nous aurons, nous, beaucoup à durer pour être persuadés et convaincus que…

(1) Voir ci-dessus, page 344.
(2) Ad Rom., chap. VI, v. 4.


(Page 383)

… la considération de notre Sainte-Suaire nous stimule à uniformiser nos actions, autant qu’il est en nous, aux dites maximes et saints exemples, pour vivre d’une vie nouvelle et véritablement chrétienne ?

II. À juste titre peut-on affirmer de cette Sainte Relique ce qui est écrit du serpent d’airain de Moïse, élevé dans le désert selon l’Écriture Sainte dans le livre de la Sagesse, c’est-à-dire qu’il était un signe de salut, par lequel les Israélites spectateurs étaient exhortés à se souvenir de la Sainte loi de Dieu pour l’observer fidèlement et constamment : signum salutis et commemoratio mandati legis Dei (1). Elles servent aussi à rappeler à la pensée les enseignements et les exemples de Jésus-Christ, et à nous animer à pratiquer les nombreux autres précieux monuments de sa naissance, de sa vie, de sa passion et de sa mort, pieusement exposés à nos adorations et à nos réflexions dans de très nombreuses églises ; et ne servira-t-elle pas, à la fin, la Très Sainte-Suaire, que de ce que les souvenirs esquissés peuvent appeler l’épilogue, l’accomplissement, la perfection ? Si quelques vénérables vestiges de la crèche et du berceau du Sauveur nous rappellent la pauvreté et l’humilité de sa naissance, et nous invitent ainsi à être humbles et détachés de cœur de tous les biens terrestres, quelle humilité et quel détachement de tout objet d’ici-bas ne nous rappelle-t-elle pas, et ne nous aime-t-elle pas à pratiquer…

(1) Sap., chap. XVI, v. 6.


(Page 384)

… la Sainte-Suaire, dans laquelle, comme on l’a dit (1), Jésus-Christ porta à son dernier degré son abaissement, sa pauvreté extrême et universelle ?

III. Elle nous inculque la modestie, la pureté, la chasteté, la douceur du cœur ; appelant particulièrement bienheureux ceux qui possèdent ces aimables vertus ; et si de tels ineffables préceptes nous sont rappelés à l’esprit par certains morceaux composés et travaillés en terre, de cela lui-même foulé aux pieds dans sa prédication, et si les mêmes tacitement nous exhortent à en faire l’acquisition, combien plus semblable effet doit produire la Très Sacrée-Suaire, qui, outre qu’elle a été achetée pure et immaculée par Joseph d’Arimathie, nous montre dans les traits du Sauveur cette bouche même qui recommandait tant les dites vertus ?

IV. Les Pères de l’Église, expliquant ces paroles de saint Matthieu : Joseph autem involvit corpus Jesu in Sindone munda (2), tous unanimement affirment que cette Suaire immaculée n’est pas seulement un symbole de la pureté et de la douceur de la chair adorable de Jésus-Christ, jamais souillée par aucune faute, mais encore de cette pureté et de cette douceur dont nous devons être ornés lorsque nous nous approchons de la table eucharistique pour recevoir en nous…

(1) Voir ci-dessus, pages 366, 375.
(2) Chap. XXVII, v. 59.

(Page 385)

… notre cœur le Seigneur Sacrementé. « Cela nous sert de loi, disait à ce propos saint Grégoire de Nysse (1) :
« Cela nous sert de loi, combien a agi cet honnête Sénateur,
« lorsque nous sommes pour accueillir en nous le Très Sacré
« corps de Jésus-Christ, nous gardant de recevoir ce
« don précieux avec une conscience semblable à un
« linge souillé, et de le placer dans un cœur semblable
« à un sépulcre plein d’ossements de morts et de toute sorte
« d’immondices. Quod ab honesto hoc Senatore gestum est nobis sit tamquam lex, ut idem quoque nos praestemus cum illud corporis munus suscipimus; nec in sordido conscientiae linteo involvamus, neve in cordis monumento mortuorum ossibus, omnisque immunditiae pleno reponamus. »

V. Le vénérable Père Valfrè, gloire de la R. Université de Turin, cherchant à quel dessein le Seigneur a voulu confier en garde à la Maison Royale de Savoie la Très Sainte-Suaire, s’il faut supposer qu’Il ait voulu l’honorer en récompense de sa pieuse religiosité, affirme encore avoir voulu surtout nous inciter davantage par ce don à l’exercice continu des principales vertus, qui sont la foi, l’espérance et la charité (2). Assurément la considération de cette Sainte Relique est un moyen très efficace pour nous confirmer dans…

(1) Orat. II. de Resurr.
(2) Notizie manoscritte concernenti la SS. Sindone. Vol. II. p. 49.


(Page 386)

… la foi d’abord, et nous faire croître davantage en elle. Elle nous confirme dans la foi, parce qu’elle en est une preuve abrégée, nous assurant de la résurrection de Jésus-Christ, base et fondement de toute la religion. Raconte l’Évangile que saint Pierre, entré avec saint Jean dans le sépulcre, vit d’un côté les linges, qui avaient enveloppé le Rédempteur, et de l’autre le Suaire décemment plié : vidit linteamina posita, et Sudarium … non cum linteaminibus positum, sed separatim involutum in unum locum (1). À ce simple récit, qui ne comprend pas aussitôt la finesse de la voix répandue par les Hébreux, selon laquelle les Apôtres auraient enlevé le corps de Jésus-Christ ? Le respect dû au Divin Maître leur aurait-il jamais permis de le dépouiller, et de l’emporter nu ? Ne se seraient-ils pas plutôt arrêtés par crainte d’un long retard, et de donner en ce temps aux soldats de se réveiller, en ôtant d’un coup le Suaire et les bandes pénétrées d’aromates gluants, qui, selon saint Jean Chrysostome, sont comparés à de la poix visqueuse et tenace : quae non minus quam pix corpori linteamina conglutinat (2) ? Et s’ils avaient dépouillé le Divin corps, serait-il jamais croyable, à juste titre, comme le raisonne ledit Nysse (3), que…

(1) Joann., chap. XX, v. 6–7.
(2) Hom. LXXXIV. in Joann.
(3) Orat. II. de Resurr.


(Page 387)

… les Apôtres se fussent arrêtés à plier et à disposer en divers lieux distincts du sépulcre les linges divisés ? N’est-ce pas là une preuve que toute chose est arrivée sans aucune crainte, bien au contraire avec toute tranquillité conciliable avec les circonstances d’un larcin ? Qui enim otium, talisque securitas furibus fuisset, ut tegumentum etiam capitis apte involverent, et separatim disponerent ?

VI. J’ai dit que la considération de notre Sainte Relique non seulement confirme la foi, mais encore la fait croître dans notre cœur ; et ce avec raison, puisque l’exercice d’une vertu n’est peut-être pas ce qui multiplie les actes et en facilite d’autant plus l’habitude, que plus se multiplient ces actes ? Mais puisque, des choses ci-dessus mentionnées (1), on peut appeler la Suaire un Évangile abrégé, dans lequel on voit ce qu’a opéré et souffert le Seigneur pour la rédemption du genre humain, et puisque, en nous penchant sur lui en particulier, en y introduisant la réflexion de ce notre insigne monument, nous multiplions les actes de notre foi, et en les multipliant nous la fortifions, et nous croissons dans cette vertu fondamentale. Et il est hors de tout doute que ceci fut l’un des principaux motifs, pour lesquels à la vue de tous les efforts de…

(1) Voir ci-dessus, page 349.

(388)
Calvin et ses partisans ne peuvent établir l’hérésie dans ces contradictions nôtres.


VII. Que dirai-je ensuite de l’efficacité de la Très Sainte Sindone pour nous inciter au bien et faire croître l’espérance, vertu elle aussi très principale, dont, si elle venait à manquer, toutes les autres manqueraient ? À la vue des Reliques des Saints vénérées dans le monde catholique, on conçoit toujours la plus vive espérance d’avoir obtenu les grâces demandées, sachant bien qu’à juste titre elles sont appelées par les Pères de l’Église des remparts très forts de la cité et les armes les plus valides pour résister aux assauts des ennemis temporels et spirituels (1) ; combien plus devons-nous raviver la confiance d’avoir obtenu tout bien à la vue et au reflet dans notre Très Sainte Relique, qui contient l’image du Saint des Saints, formée de son propre sang, et qui exprime sa charité, sa miséricorde infinie envers toute condition de personnes ?

VIII. Certes, dans les calamités publiques et temporelles, on regarda toujours la Sindone comme la protection la plus prompte, non moins de la Royale Maison de Savoie que de tous ses États ; et que si on lui attribua en tout temps la réussite des affaires publiques (1), et si par son moyen nous avons obtenu des avantages temporels, comment ensuite ne pas concevoir la plus ferme espérance d’avoir obtenu les biens de l’âme, biens bien plus appréciables, et que le Seigneur désire davantage nous accorder si de bon cœur nous lui demandons la valeur infinie du monument incomparable ? Quel bien si grand y a-t-il jamais que nous ne puissions attendre de Dieu en réfléchissant à ces membres sacrés qui furent les instruments des nombreuses grâces accordées par Jésus-Christ à quiconque recourait à lui ? Fixant le regard sur les adorables images, nous voyons cette bouche vermeille qui se plaint d’avoir soif de notre salut, qui demande pardon à l’Éternel Père pour les crucificateurs, qui nous assure du Paradis, qui prie et mérite une peine éternelle, et à une telle vue ne s’éveillera-t-il pas en nous une ferme espérance d’obtenir la miséricorde du Seigneur et le salut éternel ? Si nombreuses et grandes soient les infirmités de notre âme, ne demeureront-elles pas à la Sindone, comme jadis ces mains bienfaisantes qui illuminèrent les aveugles, qui rendirent la parole aux muets, l’ouïe aux sourds, et aux morts la vie ?


(389)
Elle fut toujours regardée la Sindone comme la protection la plus prompte de la Royale Maison de Savoie, de tous ses États ; et si l’on lui attribua en tout temps la réussite des affaires publiques (1), et si par son moyen nous avons obtenu des avantages temporels, comment ensuite ne pas concevoir la plus ferme espérance d’avoir obtenu les biens de l’âme, biens bien plus appréciables, et que le Seigneur désire davantage nous accorder si de bon cœur nous lui demandons la valeur infinie du monument incomparable ? Quel bien si grand y a-t-il jamais que nous ne puissions attendre de Dieu en réfléchissant à ces membres sacrés qui furent les instruments des nombreuses grâces accordées par Jésus-Christ à quiconque recourait à lui ? Fixant le regard sur les adorables images, nous voyons cette bouche vermeille qui se plaint d’avoir soif de notre salut, qui demande pardon à l’Éternel Père pour les crucificateurs, qui nous assure du Paradis, qui prie et mérite une peine éternelle, et à une telle vue ne s’éveillera-t-il pas en nous une ferme espérance d’obtenir la miséricorde du Seigneur et le salut éternel ? Si nombreuses et grandes soient les infirmités de notre âme, ne demeureront-elles pas à la Sindone, comme jadis ces mains bienfaisantes qui illuminèrent les aveugles, qui rendirent la parole aux muets, l’ouïe aux sourds, et aux morts la vie ?


(390)
… la vie, n’expérimenterons-nous pas nous aussi, par la vertu infinie de la Très Sainte Relique, la très signalée grâce de reconnaître nos fautes, de les détester, de bien régler notre langue, de l’employer à louer et bénir Dieu, d’écouter ses saintes inspirations, de les suivre avec promptitude, et d’obtenir en somme cette abondance de grâces par les prodiges déjà mentionnés ?

IX. En louant nos ancêtres, visitant ces lieux saints de la Palestine consacrés aux mystères du Sauveur, ils se rendaient surtout pour vénérer ses pas sur le mont des Oliviers (1), et des effets de foi s’éveillaient dans leur cœur de monter eux aussi un jour dans la céleste Patrie, ce qu’au dire de saint Bernard (2), certains, par la vénération même de ces lieux, mouraient en imprimant de tendres baisers ; et nous, montant au Sanctuaire où est vénérée la Très Sainte Sindone, pour laquelle nous pouvons dire en toute raison d’adorer non seulement le lieu où reposèrent les pieds de Jésus, adorabimus in loco ubi steterunt pedes ejus (3), mais tout son très sacré corps, et de vénérer ensemble ce sang divin qu’il versa sur le Golgotha pour notre salut, ne concevrons-nous pas des affections ardentes de la plus vive espérance, voire de toute autre vertu chrétienne

(391)
X. S’il s’agissait de la charité, reine des vertus, dont toutes les autres ne sont que diverses modifications, je sais trouver dans l’Église, après l’Eucharistie, un monument plus apte à réveiller en nous un amour sincère et constant envers Dieu et envers le prochain. Admirer dans la Sindone l’état auquel le Christ s’est abaissé pour notre salut, bien que nous fussions indignes de ses bienfaits, voire méritants de toute peine plus grave pour les fautes commises, qui ne pardonnerait aussitôt à quiconque l’a offensé ? Qui n’aurait compassion des misérables ? Qui ne les aiderait de tout son pouvoir ? Connaître à peine serait inconcevable sans se sentir répéter au cœur les paroles de l’Apôtre saint Pierre : Christus passus est pro nobis; vobis relinquens exemplum, ut sequamini vestigia ejus ; « Jésus-Christ a souffert pour nous, nous laissant un exemple, afin que vous suiviez ses traces » (1).

XI. Que si finalement la Très Sainte Sindone est l’un des signes les plus singuliers de l’amour de Dieu envers nous, ne devrions-nous pas la tenir pour très apte à nous engager à aimer Dieu, et à former fréquemment cet amour en nous-mêmes. Et si telle est, hors de tout doute, cette Sainte Relique en elle-même, tant par son admirable conservation que par sa valeur même, il convient de dire, à son sujet, que Dieu nous a fait un don d’un objet qui lui est extrêmement cher, puisqu’il fut le premier à recevoir pieusement son corps détaché de la croix, à couvrir sa nudité, à bander ses plaies, et à lui offrir les premiers témoignages de la piété et de la dévotion de ses croyants ; et qu’ainsi Jonas, en se dépouillant de sa tunique pour la donner à David, montra la grandeur de son amour pour lui (1). Autrement, le Seigneur notre Dieu n’aurait laissé aucune de ses tuniques. La Très Sainte Sindone nous montre en outre combien est grand son amour pour nous. Elle nous apparaît belle, puisqu’il y a laissé son véritable portrait tracé avec son propre sang, et de telle manière qu’elle ne représente pas sa gloire et sa majesté, mais son singulier amour manifesté dans la souffrance d’indicibles peines. Il a donc, à notre égard, accompli un si tendre dessein que, devant s’éloigner de son épouse bien-aimée, il nous a laissé son image, afin qu’en la regardant nous puissions en quelque sorte nous consoler durant son absence.

(392)
XII. Considérant enfin la Très Sainte Sindone quant à son admirable conservation, elle apparaît toujours plus être un signe très singulier de l’amour de Dieu envers nous ; car, comme nous l’avons dit en son lieu, le Seigneur l’a conservée au prix de nombreux prodiges, et par préférence à tant d’autres monuments de sa Passion et de sa mort, dont certains sont devenus entiers, d’autres déchirés et gâtés, ou réduits à des usages profanes, ou demeurés privés de la vénération due. David se réjouissait d’avoir vu Dieu choisir la tribu de Juda plutôt que celle d’Éphraïm pour garder l’arche de l’alliance, et prenait ainsi courage dans la pratique de la vertu, observant avec exactitude les saintes lois divines ; combien plus devons-nous nous réjouir d’avoir été traités avec un amour spécial du Seigneur, choisis parmi toutes les nations pour garder un monument beaucoup plus précieux que l’arche d’Israël, et nous animer en même temps à correspondre à la divine bonté par l’exercice du saint amour de Dieu, et de toutes les autres vertus, en vivant comme de vrais et sincères chrétiens.

(393)
Que la Très Sainte Sindone soit donc toujours pour nous un puissant stimulant à nous distinguer de tous les autres peuples par l’horreur de toutes les coutumes mondaines, et par l’imitation du divin Sauveur, et par conséquent à porter dignement le glorieux caractère qui est le nôtre, lequel, comme il fut dit au début de ce livre, est un caractère d’opposition au monde et d’uniformité avec notre Seigneur Jésus-Christ.

XIII. Ces sentiments sont exprimés en vers par l’Intendant général Enrico Fava, qui les exposa en autant de sonnets que de quatorze stations de la voie de la croix.

(1) S. Pierre, chap. II, v. 21.

(394)
Voici comment il chante à la station dixième, qui est la déposition de la croix :

SONNET.

L’holocauste est accompli, et déjà de l’autel
On ôte la victime, et pourtant qui le croirait ?
Il saigne encore avec une rare finesse
Et laisse comme gage de son amour la foi.

Belle Sindone, mais tu es amère ;
Souvenir pour l’homme, tu es et tu demeures
Des saintes stigmates, et en toi il apprend
Quel fut le mérite de ses péchés.

Peuple heureux, qui fus élu
Pour posséder le Linceul très saint !
Dieu ! conserve-le dans la pureté de l’affection.

Mais à quoi te sert ce gage même,
Si (ah ! non fût-ce vrai !) son empreinte divine
Tu ne la portes pas imprimée dans ton cœur ?

On se réjouit d’ajouter les compositions poétiques suivantes
du très illustre chanoine archidiacre Stanislao Donati,
vicaire général de Monseigneur l’évêque de Saluzzo.

(395)
Paraphrase de l’Hymne des Vêpres de la Très Sainte Sindone
Annua Sacra etc.

ODE

  1.  

Orbite sacrée des jours solennels,
Pour te rendre à la vie, peu profonde,
Qui rassemble à célébrer l’auguste
Sindone pure.

Tout retentit de joie éternelle
Aujourd’hui plus douce, et de clairs fracas,
Tandis que l’écho s’alterne entre les foules
De chants sonores.

  1.  

Teinte de sang, qui rend à l’orbe
Du Sauveur la pitié nous révèle,
Celle-ci, qui enveloppa Jésus dans le suaire,
Tissu incliné.

Tous ceux à qui la foi dévote
Découvre les monuments du salut,
Ils suivent l’empreinte, et ils admirent,
Stupéfaits, le gage.

  1.  

Peinte avec des notes, qu’imiter ne vaut
L’art des couleurs vives choisies,
Voici ici toutes les peines de Jésus,
Voici les douleurs.

(396)
Incline les notes, que l’amour d’un Dieu
Vers le genre humain découvre,
Vois des triomphes, que la mort a domptés,
L’art réduit.

  1.  

La lance, qui lui a percé le flanc, donne,
Avec les clous, l’une et l’autre main, et l’un et l’autre pied ;
Ah ! ici traitée, tant elle est amère,
Sainte Sindone.

Le horrible spectacle des flagelles est la tête
Ceinte d’épines et non payée
D’outrage, d’insultes et de reproches, et dont
L’image montre.

  1.  

De ce simulacre sanglant au front
Beau non un homme à se repentir aurait
Une âme, qui ne retienne pas ses pleurs,
Impie serait-elle.

Ah ! qui pourra jamais demeurer serein
Scène si cruelle ? Et ne rire, ô Dieu,
De tes peines, et dire : cruelle mort,
Cause suis-je ?

  1.  

Ah ! et de tant d’injures et d’affronts,
Christ, par le prix, tu voulus réparer
À moi rebelle l’aide aux biens
Célestes.

(397)
À toi seul, à moi tout est ;
De toute vanité terrestre je me dépouille ;
Sous ta croix je me tiens à genoux
Vivre je veux.

  1.  

Grâce à Adam tu loues la parole,
Que de ton sang je vis en vérité
Des ronces libérer pour l’œuvre
Verbe suprême.

Que de l’éternel Géniteur à droite
Tu règnes avec le Saint-Esprit, béni,
Toute la plus grande joie du Ciel, qui toujours
Exulte en aimant.

(398)
Paraphrase de l’Hymne des Matines
Mysterium mirabile etc.

  1.  

Mystère admirable
Des peuples rachetés,
À la pensée fervente
Rappelle ceci :

Que toutes les souffrances
Présente à nos regards
La croix, et les tourments,
Parmi lesquels mourut Jésus.

  1.  

Ô d’un tel gage digne !
Il prend l’aspect,
Il pend par l’homme du bois
L’éternelle Majesté.

Oh Cieux ! le juste meurt,
Meurt l’Héritier, le fils
Pour le serviteur transgresseur
Afin de mériter pitié.

  1.  

Ô Linceul, qui ensevelis
La dépouille ensanglantée,
Qui fut enveloppée trois jours
Du Médiateur des rois.

(399)
Gages vivants d’amour
Ne sont pas à mon âme
Les empreintes sanglantes, les signes
Qui s’éveillent à mes yeux !

  1.  

Entre l’onde et la colère, l’enfer,
Le siècle et la mort,
Ils lisent, se reflétant en toi,
Leur éternelle gloire.

Du Chef triomphant,
Qui rouvrit le Ciel,
L’insigne éclatant,
Ô Sindone, tu es.

  1.  

Ah ! si vraiment une âme
De tristesse aiguë au front
Perd la douce quiétude
En péril de périr ;

Le noble étendard
La fera en toi, espérant,
Sortir indemne.

  1.  

À une vie nouvelle, ô peuples,
Surgissez donc, et morts
Du monde aux faux plaisirs,
Vivez pour la pitié ;

(400)
Puisque, avec le Rédempteur,
Celui qui est sous la croix souffre,
Du règne et de son honneur
Il aura part.

  1.  

Au Souverain Géniteur,
Au Fils rédempteur,
Et à l’Amour incréé
Que célèbre l’orbe, et les Cieux ;

Et au Nom Tout-Puissant,
De paix, et de tout bien
Qu’il soit source pourvoyante
Pour le peuple fidèle.
Ainsi soit-il.

(401)
Paraphrase de l’Hymne des Laudes
Jesu, dulcis amor meus etc.

  1.  

Ô Jésus, mon doux amour,
Quoique absent, comme présent
Je t’adore, et révérent
Je me prosterne devant toi.

Mieux encore, en ce Saint Linceul,
Qui me découvre encore récents
De tes plaies les monuments,
Je t’embrasse, ô Souverain Roi.

  1.  

Ô spectacle lugubre !
Quel triste et pieux visage,
Nu, lui-même, lacéré,
Aimable Rédempteur !

Dans la Sindone encore parmi
Je te vois enveloppé de sang ;
Presque éteint, de ton visage
Ici je revois les nobles fleurs.

  1.  

Salut, Tête, à laquelle l’Olympe
S’agenouille ; ah ! à tes tempes
Qui t’a frappé ? Où est cette main
Barbare et cruelle ?

(402)
Malheureux ! Hélas, c’est moi,
Que d’épines au dur assaut
Sur le front, là, féroces,
J’ai tressées au Roi des Cieux !

  1.  

Mais d’un tel excès au front
De ton cœur au Temple sacré,
Ô d’amour unique exemple !
Tu m’appelles, et m’ouvres le sein.

Salut, flanc lacéré,
Plus que rose rougissant,
D’où est la source pour le monde
Qui jaillit de tout bien.

  1.  

Saintes mains, à vous je m’incline,
En vous tout est mon trésor,
Et l’amour et les clous j’adore
Qui pour moi vous transpercèrent.

De vos pieds, ah ! ne m’éloignez pas,
Ô Jésus, qui les coutumes
Royales, en pleurant rivières et fleuves,
Ici j’accomplis pour essuyer vos pas.

Ainsi soit-il.

FIN DU LIVRE NEUVIÈME.

LIVRE X

Épilogue de toute l’œuvre contenu dans le discours prononcé par l’auteur en présence de S. S. R. M., le 2 mars 1821.

I.

Pour maintenir toujours plus vive la dévotion envers la Très Sainte Sindone, la Maison royale de Savoie a constamment suivi l’usage pieux et sage introduit par l’immortel Charles-Emmanuel Ier, c’est-à-dire que, tous les vendredis de mars et de Carême, on faisait dans la Cathédrale, le soir, un sermon par des Orateurs déjà députés ; que l’on chantait en alternance le Miserere en musique ; et qu’ensuite on bénissait le Très Saint Sacrement au peuple rassemblé.
Pour les vendredis du Carême, Monseigneur l’Archevêque nomme, par ordre, les Prédicateurs quadragésimaux de cette Ville, laissant au Prédicateur royal de ladite Église la faculté de se choisir le premier, ou bien le dernier à son gré ; mais en prolongeant alors d’un vendredi de mars en avant le nombre des sermons.
Ou bien, dans l’octave de Pâques ; en ce cas, l’Excellentissime Magistrat de la Réforme des Études, par ancien privilège royal, nomme un Professeur, ou Docteur Collégié de la R. Université, et, par privilège plus récent, un Professeur d’éloquence italienne, s’il est prêtre, et non légitimement empêché ; or, contre toute attente, et nonobstant mon insuffisance, deux fois il m’échut du même Magistrat l’honneur de prononcer ledit sermon ; et la première fois ce fut l’an 1808, où le dernier vendredi du mois de mars tombait dans l’octave de Pâques.

P404

II.

Ce discours ayant été recueilli avec des signes sténographiques et transcrit par Monsieur Filippo Delpino avec une telle facilité et une telle précision que, à plus forte raison, on peut lui attribuer l’épigramme de Martial sur l’habileté de certains Notaires, lesquels, en leur temps, écrivaient de même avec des notes abrégées :

Currant verba licet, manus est velocior illis ;
Nondum lingua tuum, dextra peregit opus.
(1)

Bien que le sermon fût dépourvu de tout ornement oratoire, il lui plut néanmoins, pour sa gentillesse, de le donner à l’impression conjointement à ceux bien meilleurs de Monsieur l’abbé Séraphin Antoine De-Luca et de Monsieur le P. Perrozini,
Minore Osservante, sur le même sujet, recueillis aussi dans les années suivantes avec des signes sténographiques.

(1) Épigr. liv. XIV, épigr. 201.

P405

III.

Comme, en l’année 1821, le mardi des Cendres tombait le 7 mars, et que, par conséquent, un vendredi de ce mois précédait le Carême, le susdit Excellentissime Magistrat voulut de nouveau m’honorer par un nouvel mandat de la susdite commission ; et puisque, en une telle circonstance, j’eus un champ plus large pour rappeler et examiner les documents opportuns, les recherches effectuées m’induisirent à entreprendre et à conduire à terme le présent travail, quel qu’il soit, dont on peut dire qu’il constitue un épilogue du discours récité ci-dessus.

(406)

Pour l’excessive charité qu’il a pour nous, qui nous a aimés.
Ainsi parle le fidèle Écho de l’Apôtre Paul, chap. II.

I.

Il est vrai, S. S. R. M., il est vrai que le moins fécond et éloquent des orateurs, tel que je suis, a de nouveau reçu l’honorable charge de commencer, par ce parchemin illustre, le Sacrosaint Linceul, qui accueille éteint pour nous le Divin Sauveur, et qui, sur cette face lumineuse et auguste, est vénéré avec un hommage spécial.
Oh ! le très doux souvenir, qui grava fortement dans mon âme d’avoir été la première fois, avec beaucoup de patience, écouté dans cette chaire, me fait sentir s’éveiller en mon sein quelque élan et vigueur pour m’exciter à raisonner, si cela pouvait être aussi valable pour suggérer à mon esprit des pensées nouvelles et ingénieuses, et pour me mettre à l’œuvre selon le besoin, et, en peu de paroles, pouvoir en quelque manière vous flatter, très excellents seigneurs, de répondre à votre juste attente, ou, si ce n’est pas autre chose, de ne rien retrancher de ces insignes mérites, qui rendent ce mémorable gage en un si haut degré appréciable et cher !

(407)

Certes, dis-je ? Trop sont grandes les mêmes apparences notoires de la religion pour souffrir d’être embellies par des formes et des étrangetés étrangères ; et pour cette grandeur, ayant en elles des forces suffisantes pour capter l’attention d’autrui, j’aurais tort de leur faire tort, si, à votre sincère et illuminée piété, je discourais, ou bien m’échappais dans la recherche de concepts pèlerins, lorsque j’ai accepté de parler de cette courtoisie.

II.
Et il convient de dire assurément, il convient de dire, que de grandes choses et sublimes sont contenues dans la Sainte Sindone même, tandis que Dieu, qui régissait la plume des écrivains sacrés, ou plutôt leur dictait ce qu’il avait à écrire, voulut que trois Évangélistes en fissent une mention distincte et honorée ; et puisque Lui l’a, en tout temps, arrachée tant aux profanations publiques et privées, et aux saccages, et aux assauts, et à nos sages Monarques, il permit ensuite qu’ils la laissassent être dépositaires et gardiens, pourrions-nous soupçonner qu’ils ne visassent à rien d’autre que les pieux conseils de sa très sage Providence ?

(408)

Ah ! qu’elles soient toutes, qu’elles soient toutes merveilleuses les opérations du Très-Haut, et bien méritoires d’éternelle louange, tels caractères d’excellence unis à la puissance, à la sagesse, à la bonté, à l’amour ! et dans cette source on se tourne, on fixe le regard reconnaissant vers cette arche magnifique, dans laquelle est conservé l’incomparable Dépôt, sans pouvoir se contenir de faire retentir dans les tendres sens de l’Apôtre : « pour l’excessive charité qu’il a pour nous, qui nous a aimés ».
En effet, il plaisait de considérer avec moi pour peu la très précieuse dépouille triomphale, et, dans l’ordre même, par rapport à sa stupéfiante conservation ; et, en regard de ses bienfaisants influx ; dans l’ordre même vous voyez merveilleusement résumés aujourd’hui au moment des actions, des enseignements et des travaux de cet adorable Rédempteur ; par rapport à sa stupéfiante conservation, vous scorgez toujours vigilante à la tenir en réserve la divine puissance et la sagesse ; par rapport enfin à ses bienfaisants influx, reconnaissez que son merci nous sommes faits participants de toujours plus grand.
Ah ! fasse le Seigneur que, en rappelant à l’esprit les insignes prérogatives du très noble don, s’allume toujours plus dans notre cœur l’esprit de la reconnaissance due, et cet effet soit entièrement dû par lui-même et obtenu de votre innée gentillesse ce bienveillant assentiment, que j’ai déjà eu l’honneur de recueillir.

(409)

III.
Si j’avais ici à parlementer avec certains austères critiques intempérants, lesquels, en marchant sur les traces des travestis hétérodoxes, vont semant parmi les peuples des doutes religieux sur la vérité de la Très Sainte Sindone, avant d’en venir aux preuves des doctes, d’abord divisés en points, je voudrais leur dire, et pour quelle raison ne saurait-on reconnaître pour celle-ci même, que le pieux office, à tous bien connu, pur et immaculé, s’accomplit du généreux Joseph d’Arimathie ?
Serait-ce peut-être parce que, bien qu’elles soient vénérées dans l’orbe catholique, elles sont toutes appelées ou désignées ? Mais attendez : les Églises, desquelles elles sont vénérées, celle-là même qui raconte dans l’Évangile avoir enveloppé le corps au sépulcre de Jésus, et les restantes sont de petits linges portés au Calvaire de Nicodème, ou bien sont des parties très estimées d’un Sacré Linceul, que la pieuse volonté de la très grande et très adorée Vierge a voulu étendre sur le dos sacré, sur lequel la dépouille mortelle du Divin Fils devait être embaumée ; peut-être parce que, dans la longue suite des siècles, les documents authentiques se sont perdus, et que des nouveautés se sont ajoutées, qui apportent confirmation ?
Ces derniers enfin se fondent-ils sur de tels prétextes, et seraient-ils à condamner une vaine crédulité et légèreté non seulement de tant de savants et de très prudents Évêques,

(410)

… qu’ils approuvèrent ; mais aussi Amédée encore, Filibert, Charles, et beaucoup d’autres illustres nos Souverains, qui, avec une magnificence digne de leurs vertus, élevèrent de somptueuses chapelles pour la garder jalousement, et pour l’honorer dignement ; serait-ce peut-être parce qu’au souvenir des graves tourments, en ressuscitant le vainqueur de la mort, il reprit sur lui tout son sang répandu, et qu’ainsi ils ne reconnaîtraient pas toutes les taches de sang dans notre Saint Suaire ?
D’ailleurs une opposition semblable n’est pas un obstacle à l’identité de ce qui est traité, en supposant seulement, ô très pieux fidèles, divers signes des souffrances du Sauveur ; autrement il ne serait pas de nouveau pris, ce qui était requis pour le parfait accomplissement de son cours, dans l’état où il revint à la vie, à savoir avec les mêmes ouvertures dans les mains, dans les pieds et dans le Sacré côté.
Et autrement ne le pensaient pas deux Souverains Pontifes, Sixte IV et Jules II, lesquels, dans les formes les plus authentiques, reconnaissent notre Sindone pour la vraie Sindone de Jésus-Christ, rendant en même temps solennel témoignage que l’on y voit le vrai et réel sang de Lui.

IV.
Mais à qui, et de quoi est-ce que je parle ? Je parle d’un fait dont les rapports avec la pureté et la sainteté de la foi sont de telle nature que l’on trouverait, pour ainsi dire, engagée la gloire de Dieu à manifester l’erreur, selon ce que les lois ecclésiastiques rapportent être advenu en d’autres circonstances semblables ; et je parle à des personnes qui sont bien loin de se laisser émouvoir par de vains et déraisonnables doutes, mais qui se raffermissent davantage dans leur croyance bien fondée, et se font une gloire singulière de se soumettre docilement aux vénérables oracles du Siège apostolique romain, qui, en confirmant les honneurs solennels que nous rendons à la précieuse Reliquie, a déclaré qu’un culte plus qu’ordinaire était dû à celle-ci, ce culte même que l’on rend à la vraie Sainte Croix.

(411)

V.
Qu’il s’explique donc, qu’il s’explique, votre pieux regard porté vers la toile sacrée : Dieu immortel ! comment, à sa vue, un cœur chrétien pourrait-il ne pas demeurer saisi des plus vifs sentiments d’admiration, de gratitude, d’amour ?
Reconnaissez que nous avons en elle, disais-je, un merveilleux épilogue des monuments de ce qu’a fait, enseigné et souffert notre adorable Rédempteur, et que par conséquent il est très propre à nous faire naître dans le sein toute sorte de pieuse et sainte affection.
Et quelle chose avons-nous en elle de si précieuses mémoires, qui ne se contiennent pas dans la Sainte Sindone ?
En celle-ci toutes se présentent devant nous les peines très graves tolérées par Lui ; et l’une après l’autre s’y décrivent les plaies et les blessures qui le privèrent de la vie.
En celle-ci nous est rappelé le profond mystère de son tombeau et de sa résurrection, et nous sommes conduits à apprendre sa morale très sublime, qui en substance est celle de l’homme intérieur mort au monde par le Baptême, et à ses désirs objets pour vivre caché en Dieu et pour Lui seul.

(412)

En celle-ci le Verbe éternel se fit chair et s’anéantit entièrement, et porta à son terme ultime son abaissement, consentant à être mis dans la terre de l’oubli, et séparé même de la société des vivants ; et voici qu’il convient de tenir pour gage très précieux ce qui rappelle certains vénérables restes de sa crèche et de son sépulcre, ou bien quelques pièces composées et travaillées dans la terre foulée par Lui en ce lieu déterminé de la Judée ou de la Galilée où Il amoncelait les foules ; et voici pourtant aussi qu’on a, dans ce même objet, représentées les différentes traces cruelles, qui rappellent à l’esprit les diverses parcelles, et des fouets, et de la couronne d’épines, et de la croix, honorées dans l’Église et soigneusement conservées.

VI.
De plus encore, en double image (et qui ne le croirait si les très honorés Souverains Pontifes ne l’attestaient ; et par la faveur signalée de nos très magnanimes et religieux Monarques ne l’avaient pas montrée à beaucoup d’entre nous, qui peuvent en rendre un témoignage très assuré), en double image, dis-je, formée prodigieusement par le Divin sang, on y voit dessinés les membres mêmes du Sauveur flagellé et mort ; membres qui furent les organes et les instruments de ses doctrines, de ses miracles et de ses peines ; et ici donc il y a à admirer la très douce bouche, d’où dérivèrent tant de salutaires instructions ; et avec une indicible affabilité elle parlait à Zachée et à la Madeleine ; et voici les mains bienfaisantes, qui illuminèrent les aveugles, qui délièrent la langue aux muets, qui ouvrirent les oreilles aux sourds, et au seul toucher ressuscitèrent vivants du cercueil les défunts ; et voici les épaules, qui portèrent la pesante croix, et avec elle l’énorme mole des iniquités des hommes ; et voici le siège du cœur, qui nous aima d’un amour viscéral, et d’où, selon le langage des Pères, dérivèrent les Sacrements ; ici tous nous pouvons discerner les douces traits et les justes proportions de ce Très Saint Corps, qui se sacrifie invisiblement chaque jour sur nos autels, et discerner les signes de tous ces martyrs impitoyables, qui, par exercice de notre foi et pour l’impassibilité de la victime, ne pouvaient être exprimés par le Sacrifice eucharistique.
Ah ! et où trouverions-nous un monument plus merveilleux des opérations, des doctrines et des souffrances de notre Seigneur Christ, plus efficace à faire naître en nous un souvenir très affectueux ?

(413)

VII.
Bien l’ont compris cet insigne gage et toutes les cités du très heureux Domaine royal, qui le voient toujours avec des fêtes populaires, et presque à chaque fois leur est concédée la fortune tant désirée de pouvoir porter les yeux et l’âme vers cette très précieuse Sindone ; bien plus, et combien de fois ne s’y sont pas vues des personnes étrangères, par la clarté du sang et par l’élévation de …

(414)

… de sainteté, et d’un degré très célébré, entreprendre de longs et désastreux voyages pour s’y rendre, jusqu’en ces mêmes contrées ?
Quelqu’un m’objectera peut-être, dans les limites prescrites à mon oraison, que je me souvienne d’un François Ier, Empereur des Romains, et d’un François aussi Ier, Roi de France, et d’un Saint Charles cardinal et Archevêque de Milan, et de cent autres, et de cent autres encore, qui se glorifiaient, à juste titre, de posséder dans leur sol natal plusieurs Sacrés objets du Sauveur, qui, dans le cours des années, avaient été procurés avec un très grand zèle ; toutefois ils jugeaient que celle-ci était assez plus propre à rallumer la ferveur et à nourrir l’esprit de dévotion, puisque celle-ci fut choisie pour représenter plus vivement sa personne divine, qui fut honorée par le contact du Divin, et teinte de son très précieux sang ; elle rappelle tout entière et en détail la grande œuvre de notre réparation, et de ce fait, non par hasard ni par quelque artifice humain, mais par un bénéfice immédiat du Ciel, nos Princes royaux en furent glorifiés et enrichis.

VIII.
Et non, ce ne fut pas un don du Grand Maître de Rhodes, à l’invitation du Comte Amédée, pour les entreprises signalées de celui-ci en défense de cette île et de la religion catholique, comme le pensent certains ; ni ne peut-on dire avec d’autres qu’ils l’obtinrent par testament, ou en…

(415)

… qualité d’héritiers des renommés Princes Lusignan, qui, pendant plusieurs années, voulurent la posséder ; ou bien que la célèbre Marguerite de Charny la cédât de bon gré aux très pieux et mémorables époux le Duc Louis et la Duchesse Anne de Chypre, lorsque, sous leur protection honorable, heureusement terminèrent les affaires qu’ils avaient traitées en Orient, et qu’elle vint dans la capitale de la Savoie attester à ceux-ci sa vive reconnaissance.
Et qui êtes-vous, vous, qui ne sachiez pas que ce ne fut pour rien d’autre que de plier l’illustre femme à ne pas demeurer privée de la précieuse Reliquie, qu’elle retirait saine et sauve de tout péril, si ce n’est parce que, rappelée à la patrie, elle vint sous les portes de la cité par son bras souverain, et par une manifeste opération du Seigneur, retenue à Chambéry, dans laquelle elle se contenait ?
Ô jour, jour heureux et glorieux, qui fut pour cela non moins pour nos augustes Souverains que pour nous leurs très fortunés sujets, dans lequel tous les Princes furent élus à recevoir immédiatement de la bonté de Dieu, et nous par leur moyen, une si estimable dépouille de l’humain Rédempteur !
Jour au-dessus de tout autre jour, tant plus glorieux et heureux, en tant que l’on montrait à partir de ce point l’ineffable puissance et sagesse divines.

IX.
Non déjà que, dans le cours des siècles précédents, il ne faille pas attribuer à l’Omnipotent et très sage…

(416)

… vertu de Dieu sa miraculeuse conservation ; puisque, pour ne pas passer sous silence, que sans cela ni les feux continuels de sa double image, ni la subtile matière dont est composée la toile, n’auraient pu résister au temps, auquel cèdent même les arches, et les colonnes de bronze très durables ;
ah ! combien de fois alla-t-elle en Syrie courir le risque de venir à être brûlée par des gens infidèles, ou profanée !
Nous savons bien qu’aux horribles ravages des Hébreux sous Titus et Hadrien, et dans les guerres répétées et les victoires des Perses sous Sapor, et de Chosroès, et aux sanglantes entreprises des Musulmans sous Omar, et aux Sarrasins, furent souvent détruits et endommagés de très précieux monuments et lieux, consacrés par le toucher sanctifiant du Sauveur.
Et quand bien même il eût été facile de la mettre en sûreté, au milieu des ruines lamentables des provinces orientales, de quelle manière sans un soin spécial aurait-elle pu échapper à la fureur insensée des Léon, des Copronyme, des Théophile, des Jézid, et de divers autres Empereurs grecs, et Califes arabes, lesquels se ruèrent contre les images sacrées avec des persécutions cruelles et très obstinées ?

X.
Mais que de la Sainte Sindone rien n’ait été transmis à la postérité par des auteurs, et qu’alors florissait, soit que dans tant de désastres généraux les sens furent étourdis, soit que leurs écrits furent brûlés, il faut concéder que sont inconnus les traits particuliers de la Divine protection…

(417)

… à son sujet ; et pour cela, en ramenant le discours à des époques plus proches de nous, ah ! qui me donnerait assez de loisir pour narrer brièvement, et avec clarté, les grandes choses accomplies par la Divine puissance et sagesse, pour la garder de toute offense sacrilège ?

XI.
Je la vois dans ses deux premières images impies, sacrilègement invoquée, et transportée parmi les fureurs ; pendant que l’un d’eux ose la serrer contre le fer pour la lacérer et la diviser, il se dessèche soudain la main droite, et il reste immobile ; et en tentant l’autre de laver avec de l’eau les signes du Divin sang, il en sort une si vive et admirable splendeur, qui non seulement l’éblouit, mais l’aveugle entièrement.
Ce n’est pas bon pour eux, que voulant Dieu rendre avertis de la précieuse valeur de son don, et opérant dans le cours de ceux-là avec sa grâce triomphante, il fit que l’on détestât le crime exécrable, et que sans aucune lésion tout le Sacré Gage recouvrât son salut.
Et ne fit-il pas ensuite, par sa puissance et sagesse, lorsque des personnes de haut rang parmi les Francs et les Bourguignons eurent longtemps disputé au sujet du noble matronyme Marguerite, sur ce faux prétexte que la Très Sainte Reliquie appartenait à l’Église de Lirey en Champagne par ancienne donation du fameux Prince Godefroy, prince très religieux ?
Les histoires n’en narrent-elles pas avec une digne foi que tant de force, ou tel signe, leur échut, que ni les décrets menaçants des parlements, ni même les censures ecclésiastiques ne valurent jamais à la faire distraire d’avoir réellement conféré la domination à notre Royale famille ; et que par des raisons solides et sensées on parvint enfin à rendre les mêmes adversaires persuadés et convaincus ?

 (418)

Les décrets menaçants des parlements, ni même les censures ecclésiastiques, ne valurent jamais à la faire abandonner ; au contraire, ils conférèrent en réalité à notre Royale Famille la domination, et, par des raisons solides et sensées, ils allèrent jusqu’à rendre les adversaires eux-mêmes persuadés et convaincus.

XII. Mais moi, pour abuser de la clémence souveraine, qui m’écoute, et si d’un seul trait je voulais raconter les prodiges survenus dans l’admirable conservation du très saint Dépôt, je ne saurais dire quels dangers de trébucher dans un abîme effroyable j’encourrais.
Car, par des voies escarpées et alpestres, il fut transporté depuis le pays des Allobroges vers diverses villes du Piémont ; rien ne prévalut contre lui des efforts vigoureux d’une soldatesque hostile, laquelle, avide d’un riche butin, tenta à plusieurs reprises, et toujours en vain, de s’en emparer ; rien non plus de la terreur semée dans l’âme d’un farouche général d’armée, qui incita ses partisans à porter atteinte à un riche oratoire où il était vénéré, mais qui fut contraint de s’arrêter et de se retirer.
Je rappellerai à la mémoire cette nuit — nuit certes pour nous aventureuse et heureuse — durant laquelle notre réconfort et notre secours perpétuel des calamités humaines fut soustrait, sous le regard de Dieu, dans la résidence de Chambéry, à la voracité de flammes extrêmement ardentes.

XIII. Pour enlever, ou du moins diminuer, tout prestige, ceux-ci allaient disant que ce double portrait que l’on admire était œuvre humaine ; ils tentèrent de même…

(419)

…de faire croire à sa nature incombustible ; cependant il ne faut pas s’étonner que, lors des incendies survenus autrefois, elle n’ait pas été brûlée ni consumée.

Que fit-il donc ?
Il libéra la foi des flammes dévorantes ; tout ce qui était protégé par les marbres eux-mêmes fut détruit ; la châsse argentée et dorée fut détruite, mais il voulut que, dans les plis brûlés, quelque chose subsistât encore ; et devant les images sacrées il perdit entièrement la force naturelle de l’action du feu.

Ô quelle langue, quelle langue, Seigneur divin, pourra dignement célébrer ta puissance et ta sagesse, en contemplant ce Gage inestimable ?
Et qui saura magnifier comme il convient la bonté infinie, par le mérite de laquelle la salutaire influence s’étend à toutes les nations, non moins favorablement que bénéfique ?

XIV. Et ainsi précisément, très estimés auditeurs, devons-nous reconnaître et comprendre que, de la Très Sainte Sindone, comme de l’arche d’Israël au-dessus de la maison d’Obed-Édom (1), devaient se répandre sur nous en large abondance les biens les plus excellents, lorsqu’elle se posa dans ces États Royaux ; allégeant du cœur de chacun l’affreuse crainte des barbares confins, jurée avec une impiété inouïe par Mahomet II, féroce conquérant de l’Empire grec, et persécuteur très cruel des disciples du Christ ; et cependant…

(1) II Rois, chap. VI.

(420)

…alors que la foi catholique venait à manquer ou à s’affaiblir dans de nombreuses villes d’Europe, chez nous au contraire elle se fortifiait davantage, et se montrait plus pure que jamais, féconde en saintes œuvres.

Il était beau de voir la magnifique pompe religieuse, par laquelle, de tout ordre et condition de personnes, on célébrait l’acquisition si précieuse.
Il était beau de voir couler les tendres larmes de dévotion, qui jaillissaient des yeux de chacun à la vue des aveugles recouvrant la vue, des estropiés redressés, des paralytiques guéris, des morts revenus à la vie, et de mille autres prodiges semblables et stupéfiants accomplis au contact du Saint Linceul.

Mais il était surtout beau d’observer comment, à la vue et à la considération de ce même miracle, les pécheurs se repentaient avec sincérité et promptitude, vieillissant dans les vices se réformaient dans leurs mœurs, au point que nombre d’auberges séculières semblaient changées en saintes demeures de perfection évangélique.

XV. Ne croyez pas que la puissante efficacité de la Telle adorée fût limitée à un lieu ou à un temps, et qu’elle ne s’étendît pas encore à notre époque, ni qu’elle se limitât désormais à l’ampleur de ce fortuné Royaume.
Il m’est permis de le dire, bien que je sache que les Princes eux-mêmes, qui, sur les traces de leurs très glorieux ancêtres, se plaisent à accomplir de grandes œuvres, ne dédaignent pas les louanges méritées ; et c’est pourquoi jamais ne s’est éteint dans la Royale Maison de Savoie cet esprit de vraie et constante piété, de fine et sage…

(421)

…prudence, qui ne craignirent point de la mettre en doute, ni même ses ennemis les plus déclarés.
D’où vient donc cette générosité et cette grandeur d’âme, par lesquelles ils se montrèrent toujours supérieurs à eux-mêmes au milieu des événements les plus âpres, dans lesquels Dieu voulut affiner la vertu, comme sur une pierre très dure, ou bien, Père aimant, châtier ici-bas nos manquements ?

D’où vient qu’en ces derniers siècles elle resplendit plus magnifiquement que jamais dans son cours majestueux, et qu’elle ne fut jamais troublée par les guerres qu’elle eut à soutenir, sans devenir plus puissante par de nouveaux acquis, et plus apte encore à promouvoir notre bien ?

Interrogez-en nos plus grands écrivains, interrogez nos annales très véridiques ; interrogez les divers Souverains Pontifes, chez lesquels ne peut tomber le soupçon de flatterie, et ils vous répondront d’une seule voix que ces choses, et bien d’autres très signalées, tirèrent leur origine uniquement de la solide protection de la Très Sainte Sindone par nos très pieux et très dévots souverains, qui la vénérèrent toujours avec le plus ardent zèle, et parce qu’ils la regardèrent constamment comme une source pérenne de prospérité pour l’État ; c’est pourquoi, les tempêtes apaisées et l’épée victorieuse remise au fourreau, leur premier et plus empressé soin fut de la présenter solennellement, par la main des Pasteurs sacrés, à l’adoration publique.

Vol. II — p. 54

(422)

…et la promouvoir avec une âme toujours plus dévote, reconnaissant le culte religieux.

XVI. Et nous, à qui, par leur très large munificence, il est donné de la vénérer chaque jour à notre gré sur ce majestueux autel, et de répandre devant elle nos cœurs, que ferons-nous, à la vue d’un tel don, comme justes, et en nous-mêmes, pour sa merveilleuse conservation et pour ses bienfaits répandus d’une manière admirable sur le très grand nombre, que ferons-nous, dis-je ?
Ah ! vous le savez bien, sages Juges : les dons de Dieu tendent à former de vrais et parfaits amants de la vertu, et ceux-ci sont d’autant plus tenus de se distinguer des autres par une tenue de vie irréprochable et sainte, que ceux-là sont, par une prédilection évidente, bénis par le Ciel.

Qu’elle vive donc, vivante et agissante dans nos royaumes, et chez nous plus que partout ailleurs, la foi vive, abhorrant hautement les maximes orgueilleuses des philosophes séducteurs, qui fomentent l’irréligion et l’indépendance ; qu’elle tienne en bride les appétits déréglés et récalcitrants ; qu’elle se souvienne de notre caractère excellent, qui, par le sacrement du labeur et par un esprit d’opposition au monde et de conformité au Christ Jésus, et par un esprit de véracité et de respectueuse soumission, rend assidus et fervents nos vœux au Très-Haut, afin que la valeur infinie du monument incomparable, baigné du Sang divin, daigne se répandre à pleines mains sur l’Auguste Monarque et sur l’Auguste Reine son épouse,

(423)

et sur toute la Famille Royale, toujours de nouvelles et toujours distinctes bénédictions.

En agissant ainsi, sous un sceptre paternel, nous satisferons à des devoirs très stricts que la reconnaissance nous impose, et nous engagerons le Donateur de tout bien à nous combler encore davantage de ses bienfaits.

XVII. Et voici que dès cet instant même, à tes pieds très humbles et révérencieux, très pieux Seigneur, nous ne contemplons pas notre indignité, mais la sainte dépouille meurtrie de ton Fils bien-aimé, qui fut alors notre commun Sauveur plein d’amour et notre Gardien très vigilant.

Il est vrai qu’elle te rappelle la mort barbare, les membres innocents déchirés par la cruelle bête de nos fautes ; mais elle te rappelle aussi qu’il consentit volontairement à cet héroïque exemple, afin de nous mériter, par le pardon, un accès favorable à ton divin trône.

Par amour d’un si cher objet, accueille avec un visage bienveillant les honneurs qui lui sont rendus dans ce majestueux Temple par nous ; tous trop manquants, hélas, et défectueux ; et du haut des Cieux répands sur nous la durable et très heureuse conservation de nos très pieux Souverains Vittorio Emanuele et Maria Teresa, tes élus favoris.

Tu les vois comment ils vénèrent le Sacré Gage : ils sont pour nous encouragement et exemple ; et, comme par d’innombrables autres œuvres dignes de ta grandeur, et par leur cœur magnanime et religieux, ils s’emploient à établir le bonheur public et privé.

Daigne donc, daigne affermir pour…

(424)

…une longue suite de siècles, au milieu du tumulte des vicissitudes mondaines, leur trône ; et, dans chacun d’eux, fais prospérer les très exemplaires Ducs et la Royale et illustre descendance, tous zélés émules de leurs vertus, heureux guides vers la glorieuse fin tant désirée de l’arène entreprise, et vers le comble de la vraie et ineffable consolation.

(425)

COMMENTAIRE UNIQUE

Sur certaines propositions du discours précédent insuffisamment expliquées.

I. « Bien que, disais-je, les vérités soient trop grandes, etc. (p. 407). »
Les pensées nouvelles en matière de religion sont pour la plupart fausses ; ainsi l’axiome théologique : novum, et falsum sunt quid unum, c’est-à-dire : le nouveau et le faux sont une seule et même chose.
Le divin Maître dit à ses disciples que l’Esprit-Saint leur enseignerait toute vérité : docebit vos omnem veritatem (1), c’est-à-dire toutes les vérités dont la connaissance est nécessaire ou utile à l’acquisition du salut éternel.
Ces vérités furent communiquées par les Apôtres aux Églises qu’ils fondèrent dans le monde entier, et les Pasteurs de ces mêmes Églises les conservèrent et les transmirent à la postérité.
La plénitude de ces connaissances est réservée pour l’autre vie dans la béatitude céleste.
Cela n’empêche cependant pas que, au cours des siècles, les vérités de la foi et de la morale chrétienne ne soient expliquées plus clairement, et…

(1) Jean, chap. XVI, v. 13.

(426)

…que Jésus-Christ, selon sa promesse (1), ne se soit pas complu à révéler à certaines âmes pures et innocentes quelques particularités de sa vie, de sa passion et de sa mort, qui étaient entièrement ignorées ou connues seulement de quelques-uns ; de sorte que, quoique ces révélations particulières nous soient proposées à croire par la foi divine, laquelle est fondée sur celles faites aux Prophètes et aux Apôtres, et reconnues et proposées comme telles par l’Église (2), il n’en demeure pas moins toujours vrai pour tous les temps ce mot de saint Grégoire le Grand (3) :
« Avec l’accroissement des années croît aussi la science des Pères spirituels » : secundum incrementa temporum crevit scientia Spiritualium Patrum.

II. Quant au style, sans que je rappelle ici la parole de saint Augustin (4), selon laquelle « le mieux, dans la manière de parler, consiste à raisonner de façon que celui qui écoute entende la vérité, et que les esprits bien disposés soient toujours amenés à aimer la vérité dans les paroles, et non les paroles ».

(1) Jean, chap. XIV, v. 26.
(2) S. Thomas, Iª q. 1, art. 8 ad 2 : L’initium de la foi est dans les révélations faites aux Apôtres et aux Prophètes, qui écrivirent les livres canoniques ; mais non dans les révélations faites ensuite à d’autres docteurs.
(3) Homélie IV sur Ézéchiel.
(4) De doctrina christiana, liv. IV, ch. 10-11.

(427)

Je dirai plutôt que, dans les matières théologiques, il convient assurément d’user d’un style sobre et simple ; mais si celui-ci est trop orné et élevé, au point de dépasser la capacité commune, il ne conviendrait ni à la beauté ni à la majesté de notre très sainte Religion.
Et celui qui en fait usage, surtout lorsqu’il s’éloigne des saintes Écritures, a toute raison de craindre de prêcher plutôt lui-même que Jésus-Christ crucifié, et, par conséquent, de se rendre coupable devant Dieu de ce crime énorme que l’Apôtre reprochait à certains de son temps par cette expression énergique : adulterantes verbum Dei (1), c’est-à-dire qu’en annonçant la parole divine, ils ne cherchaient qu’à se rendre eux-mêmes agréables en captivant de vains applaudissements, et non à engendrer de vrais enfants pour l’Église.

(1) II Corinthiens, chap. II, v. 17.

III. « Il voulut que les trois Évangélistes, etc. (p. 407). »
On peut aussi dire que les quatre Évangélistes ont tous fait mention de la Sainte Sindone, parce que, bien que saint Jean ait seulement dit : acceperunt ergo (Joseph et Nicodème) corpus Jesu, et ligaverunt illud linteis cum aromatibus — « Joseph et Nicodème prirent donc le corps de Jésus et l’enveloppèrent de linges avec les aromates » —,

(428)

en employant le terme pluriel linteis, l’Évangéliste comprend sous ce mot la Sindone de Joseph d’Arimathie, ainsi que les autres linges, c’est-à-dire les bandelettes de lin servant à envelopper et à lier le très saint corps du Christ, selon l’explication de saint Augustin (1).

IV. « Il plut de considérer encore quelque peu la très précieuse dépouille triomphale (p. 408). »
Le discours, quoique resserré dans de brèves limites, ne dépassa cependant pas les usages accoutumés, qui sont d’environ une demi-heure, et même un peu moins ; et s’il omis quelque point, ce fut par brièveté, puisqu’en raison d’une indisposition, Sa Majesté le Roi Vittorio Emanuele ne pouvait y assister, et qu’y étaient présentes seulement la Reine son épouse et les Princesses leurs filles, lesquelles, en raison de leur tendre piété et de leur implication dans les affaires de l’État, se trouvaient dans l’impossibilité de rester plus longtemps à l’église ; aussi ne leur fut-il nullement pénible que l’exposé dépassât à peine d’un quart d’heure la brièveté prescrite.

V. « Peut-être parce que, bien que d’autres Cinq Plaies soient mentionnées, etc. (p. 409). »
Il n’en est pas seulement question de cinq, mais de plus de six, de huit, de dix, que l’on énumère dans l’orbe catholique ; d’autres encore…

(1) Voir tome I, livre I, chap. II.

(429)

Les unes sont de véritables suaires sépulcraux de Jésus-Christ ; d’autres sont des copies de ceux-ci, sanctifiées par le contact des prototypes ; d’autres encore sont des parties de véritables suaires ; enfin, si certaines portent ce nom, elles ne furent cependant pas employées pour ensevelir le Sauveur.
Lisez ce qui a été dit à ce sujet dans le premier livre de cet ouvrage, ainsi que dans les réponses aux objections des hérétiques et des encyclopédistes ; mais nous en avons indiqué cinq, parce que cinq sont les principales :
1° la nôtre, à laquelle aucune autre n’est semblable ;
2° celle de Besançon ;
3° celle de Cadouin, ou de Toulouse ;
4° celle de Compiègne ;
5° celle de Cahors, en Quercy.

VI. Une opposition semblable n’est toutefois nullement un obstacle à l’identité dont il s’agit ici (p. 410).
Il a été démontré que l’opinion de ceux qui prétendent que les images de Notre-Seigneur existant sur la Très Sainte Sindone ont été faites de main d’homme est fausse ; et, cela étant admis, il ne resterait pas moins à reconnaître comme authentique en elle-même le très saint Linceul, c’est-à-dire comme étant un véritable suaire sépulcral de Jésus-Christ, celui-là même que Joseph d’Arimathie acheta ; de même que tant d’autres reliques ne perdent pas leur vérité, bien qu’on y ait inscrit le nom du saint auquel elles appartiennent, ou qu’elles aient été ornées de broderies d’or ou autrement.
La matière, la texture, la forme du linge, la tradition des images, le culte constant seraient plus que suffisants pour…

(430)

…en prouver la vérité ; et, quant aux saintes images, on ne pourrait rien dire d’autre que ceci : qu’elles ont été formées avec le temps, et qu’avec le cours des années elles ne se sont pas confondues avec des toiles ordinaires, ni tenues pour autre chose que pour ce même linceul qui enveloppa Jésus-Christ dans le sépulcre.

VII. Et ce n’est pas autrement que l’ont pensé deux Souverains Pontifes, Sixte IV et Jules II (p. 410).
Outre ceux-ci, beaucoup d’autres encore, énumérés au chap. XI du livre IV, ont reconnu la vérité de la Très Sainte Sindone et l’existence en elle des images du Sauveur divin mort, formées par son très précieux sang ; il n’est cependant pas vrai que nous ayons reçu à ce sujet une confirmation directe émanant de quelque Bulle particulière qui, à la demande de nos souverains, bienfaiteurs du Saint-Siège, aurait été accordée, si elle avait été jugée nécessaire.
L’approbation eut lieu en confirmant le culte, en accordant des indulgences, en la vénérant eux-mêmes, et en parlant dans leurs écrits de manière à ne laisser aucun doute, tant sur son identité que sur l’existence des images formées par le sang divin de Jésus-Christ.
Lisez le commentaire VI du livre V.

VIII. Nous sommes guidés à apprendre sa morale très sublime, qui consiste en celle de l’homme intérieur mort par le baptême au monde, etc. (p. 411).
On ne peut réfléchir pieusement sur la Très Sainte Sindone sans tourner une pensée dévote vers la sépulture de notre divin Sauveur ; et puisque l’Apôtre nous enseigne que, par le moyen du saint Baptême, nous avons été ensevelis avec le Christ — consepulti ei in Baptismo (1) —, ainsi, pour autant que cela dépend de nous, nous devons spirituellement nous conformer à l’état dans lequel Il fut réduit, enveloppé dans la Sindone et placé dans le sépulcre.

(1) Colossiens, chap. II, v. 12.

(431)

Cet engagement est recommandé en particulier par saint Pierre aux femmes chrétiennes, les exhortant à faire consister la beauté non dans les cheveux frisés, ni dans les ornements d’or, ni dans la magnificence des vêtements, mais dans l’homme du cœur, l’homme intérieur et caché, dans l’incorruptibilité d’un esprit paisible et modeste, lequel est extrêmement précieux devant Dieu :
quarum non sit extrinsecus capillatura, aut circumdatio auri, aut indumenti vestimentorum cultus, sed qui absconditus est cordis homo, in incorruptibilitate quieti et modesti spiritus, qui est in conspectu Dei locuples (2).

Cet homme intérieur, dont parle saint Pierre, est donc un homme qui ne place pas sa gloire dans les actions extérieures qui lui valent l’estime du monde, mais dans la bonté du cœur ; un homme qui ne cherche pas à être connu du public, mais à demeurer caché dans l’exercice des vertus ; un homme enfin qui s’attache à se préserver de la corruption du siècle afin de devenir semblable à Jésus-Christ, lequel ne fut jamais aussi éloigné de la corruption que lorsqu’il fut dans le sépulcre ; et qui, comprenant ces choses, ne dira pas comprendre toute la morale évangélique ?

(2) I Pierre, chap. III, v. 3-4.

(432)

IX. Ah ! et où, où trouverons-nous un monument plus admirable, etc. (p. 413).
Le vénérable père Valfré, cité à plusieurs reprises dans son manuscrit sur la Très Sainte Sindone, en faisant la comparaison entre cette sainte relique et les autres du même Seigneur Jésus-Christ, s’exprime de la manière suivante :

« Entre les images et les reliques du Christ, qui toutes reçoivent leur dignité de la même personne et sont sanctifiées par la sainteté du Verbe incarné, pour ainsi dire divinisées et rendues dignes de la même adoration, l’une ne peut surpasser l’autre en dignité essentielle, puisque la même adoration de latrie est due à toutes ; mais l’une peut l’emporter sur l’autre en dignité accidentelle, à raison de quelque circonstance ; ainsi, parmi les reliques d’un saint, on honore plus son corps que ses vêtements, et plus le vêtement qui le toucha immédiatement que celui qui ne le toucha que médiatement, bien que toutes soient adorées avec l’adoration respective de dulie. »

X. Pour parler de la Sindone, il demeure clair qu’elle surpasse les choses ordinaires et communes du Christ faites par l’ingéniosité humaine, puisque cette image de la Sindone est absolument miraculeuse, formée et peinte avec le sang…

(433)

…du même Sauveur Jésus-Christ, lequel ne la forma pas pour représenter une seule partie, ou un seul mystère de notre Rédemption, mais toute sa très sainte Passion.
Il forma les images d’Abgar et de la Véronique ; mais le miracle qui consiste à peindre les images de la Sindone est plus grand, parce que la forme, par son contact avec son corps mort, d’une manière telle que les plaies, qui naturellement auraient dû plutôt effacer l’image, si elle avait existé auparavant, servirent de pinceau pour étendre sur la Sainte Telle le sang qui devait y couler sans ordre…
Les deux autres images coûtèrent peu ou rien à ceux qui les possédèrent ; mais pour laisser la Sindone, il en coûta la vie.

XI. La croix pourrait présenter une difficulté dans la comparaison, parce que ce fut elle sur laquelle le Christ, comme sur un trône, triompha en notre faveur contre le démon ; ce fut l’autel sur lequel il offrit à l’Éternel Père l’adorable holocauste de son Fils unique blessé et mort ; ce fut l’instrument de notre rédemption, laquelle s’accomplit sur la croix ; néanmoins, tout bien considéré, après la Très Sainte Eucharistie, il semble que la relique la plus précieuse soit la Très Sainte Sindone.
Il n’y a pas ici de comparaison entre une relique entière et une autre brisée, ni entre une relique d’un saint et celle d’un autre plus digne ; et l’expérience enseigne que ce qui est plus cher est souvent plus estimé par les fidèles.

(434)

La relique entière d’un saint moins digne qu’un fragment d’un saint plus digne est tenue pour plus célèbre.
Or, s’il s’agissait de ce qui est plus cher et plus précieux, ce serait la croix qui l’emporterait, puisque c’est sur elle que fut opéré et servi au Calvaire ce qui se vit et se goûta dans l’Église de Dieu.
Quelle gloire donc de la Très Sainte Sindone, que Dieu a conservée sauve et entière durant tant de siècles !

XII. Si l’on considère la représentation, la Sindone est aussi plus précieuse que la croix, parce que la croix représente la figure du Christ étendu et cloué sur elle, et n’indique donc qu’une image du Christ comme signe ; mais celui qui verrait la croix sans être instruit du mystère ne comprendrait pas qu’elle représente un homme, tandis qu’à la vue de la Très Sainte Sindone on est conduit à reconnaître l’image d’un homme, qui est aussi Dieu, bien qu’on n’en connaisse pas le mystère.

XIII. On concède que tant la croix que la Sindone furent sanctifiées par le contact du Christ ; mais le contact avec la Sindone fut beaucoup plus universel et beaucoup plus prolongé ; en outre, la Sainte Telle, comme plus apte à recevoir l’empreinte sanglante des plaies, s’en imbiba en plus grande quantité de sang, et plus encore que la croix n’en retint.
La croix fut, il est vrai, l’instrument immédiat de notre Rédemption ; mais la Résurrection, dont la Sindone fut témoin, ne…

(435)

…fut ni l’ornement ni la couronne.
La croix fut l’échelle par laquelle l’assaut du Paradis fut donné ; et la Sindone fut l’étendard royal du Capitaine et l’enseigne victorieuse, qui pour la résurrection s’éleva.
La croix fut l’autel du Sacrifice ; et la Sindone fut le vêtement du Souverain Prêtre.
La croix reçut vivant le Sauveur et le rendit mort ; mais la Sindone le reçut mort, le rendit vivant et glorieux.

XIV. Pour tant de titres qui rendent digne de la plus profonde vénération notre Très Sainte Sindone, nous invitons donc tous les fidèles à l’adorer avec nous, en répétant les paroles du très souvent loué et très illustre chanoine archidiacre de Saluces, Donadi :

Venez, âmes fidèles, au pied de l’autel,
À vénérer avec douleur
Dans la Sindone chère au Ciel et à nous,
Des douleurs et des tourments
De Jésus le souvenir,
Bien plus encore, peints par lui, la vraie histoire.

Ceci est le vivant portrait de sa mort,
Non formé par l’art, mais connu de lui seul ;
L’amour en traça le dessein, l’amour l’accomplit.

Adore, âme dévote,
Mue par la foi,
La peinture, le Peintre, l’œuvre peinte (1).

(1) Paraphrase de l’Invitatoire : « Christum Dominum, qui passionis… »

(436)

XV. Il fut bien compris ce précieux insigne, etc. (p. 413).
À ce qui a été dit à sa place au sujet de la dévotion des peuples envers la Très Sainte Sindone, il faut ajouter que, lors des guerres, lorsque d’ordinaire on suspend les armes pendant quelques jours, on accourait néanmoins à Turin pour la vénérer, bien que, par la mauvaise foi des ennemis ou par des prétextes mensongers, la ville se trouvât en danger d’être attaquée par ceux-là mêmes.

Nous en avons un exemple dans l’histoire de Turin écrite par le célèbre théologien et historien Giovanni Andrea Irico, d’où il ressort que, tandis que de nombreux habitants s’étaient rendus pour cet objet à la capitale, le commandant de la place, le comte Catalano, se trouvait absent, étant chargé d’accompagner, au même moment, après la solennelle fête de la Sainte Relique, la duchesse Adélaïde, épouse du duc de Bavière, et les princes qui la suivaient jusqu’à la ville d’Asti ; et cependant le lieutenant général espagnol Caracena attaqua la place de Turin, qui était importante, et la contraignit en peu de jours à se rendre : l’an mille six cent quarante-sept.
Caracena… avec l’armée entière attaqua Turin ; les Espagnols, l’ennemi s’opposant, se portèrent vers l’Asturie.

Renouvelons donc sa mémoire dans la Très Sainte Sindone ; venez, adorons.
Dans l’Office de la Très Sainte Sindone.

(1) Rerum Patriae libri tres, p. 378.

Page (437)

« … il jugea qu’il fallait hâter l’expédition … parce qu’il était venu à la connaissance du Traité de Trêve conclu à Tridini par le comte catalan, modérateur de la Très Sainte Sindone, et par les princes, jusqu’à Asti, pour accompagner sa sœur Adélaïde, épouse du duc de Bavière, se rendant à Turin. »

XVI. Et non, il n’est pas vrai qu’elle ait été un don du Grand Maître de Rhodes à l’invitation du comte Amédée, etc. (p. 414).
Alors, lorsque l’on concilie les différentes opinions de nos anciens, on veut, par le respect qui leur est dû, qu’on les concilie, autant qu’on le permet, avec des monuments authentiques ; or il est absolument faux que l’un de nos Amédée se soit rendu pour défendre par les armes l’île et la ville de Rhodes, et que, pour sa valeur démontrée en cette circonstance, il ait reçu en don du prélat Grand Maître la Sainte Sindone ; et il est certes plus vraisemblable, pour les raisons exposées en leur lieu (1), que le comte Amédée III, se trouvant avec le roi de France à Jérusalem, et ayant contracté une étroite amitié avec Raymond du Puy, Grand Maître des Hospitaliers appelés ensuite de Rhodes, et donc de Malte, ait été honoré par eux de ce très saint Dépôt, lequel, du reste, après la mort du comte survenue à Nicosie, ne put être aussitôt transporté en Europe, mais demeura dans les mains des Chypriotes, qui le possédèrent pendant plusieurs années.

(1) Voir liv. II, chap. VII, p. 185 et suiv.
Vol. II, p. 56.

Page (438)

XVII. Et ce n’est pas par la suite qu’il le fit par sa puissance et sa sagesse, lorsque des personnages de haut rang, parmi lesquels les Francs et les Bourguignons, furent patrons pendant une longue période, etc. (p. 417).
La comtesse Marguerite de Charny, avant de porter la Sainte Sindone en Savoie, dut soutenir de très graves procès à Lirey, à Dole, à Besançon à cause d’elle ; et, comme cela a été dit, elle ne put tolérer encore de très nombreuses vexations lors de son retour en Bourgogne, aussitôt que l’on sut qu’elle avait remis la Sainte Relique entre les mains des Princes Royaux de Savoie. Chifflet raconte qu’elle fut même frappée d’interdit pour ce motif ; mais rien ne servit à la faire se rétracter, car cette Maison Royale avait été choisie par Dieu pour garder le Très Saint Dépôt ; voici comment parle cet auteur :
« Ex surrexi fama de Sindone Salvatoris Ducibus Allobrogum dono data ; et Lireyenses graviter commoti queruntur injuriam, ac in Margaritæ caput anno MDXLVII ab Officiali Bisuntinæ Sedis anathematis fulmina evomant ; sed omnia in irritum cecidere, desperata causa. »

XVIII. Tirons du cœur de chacun le douloureux souvenir des barbares exterminés avec une piété inouïe par un Mahomet II, etc. (p. 419). Dans la suite…

(1) De linteis, p. 111.

Page (439)

… de l’histoire ecclésiastique de Fleury (1), lisons :
« Mahomet II, irrité que le général de la flotte vénitienne eût récemment détruit le bourg d’Aenos en Thrace, qui était un excellent port de mer pour les Turcs, entièrement tourné vers la vengeance, fit le vœu de ne pas dormir, de ne se procurer aucun bon traitement, de ne prendre aucun plaisir véritable, et de ne jamais tourner son visage vers l’Occident avant d’avoir abattu et fait fouler aux pieds par son cheval ceux qui adoraient Jésus-Christ ; il n’aurait pas exterminé, disait-il, toute la terre de l’Orient jusqu’à l’Occident à la louange du vrai Dieu de Sabaoth et du grand prophète Mahomet… »
Les Vénitiens envoyèrent au Pape une copie de ce vœu traduite en italien, l’ayant reçue de Raguse.

XIX. Et en l’un et l’autre prospérant les exemples très illustres des ducs, et la royale lignée, tous les plus zélés émulateurs de leurs vertus, etc. (p. 434).
Il est fait ici mention non seulement des princesses royales Béatrice, Marie-Thérèse, Marie-Anne, Marie-Christine, filles des souverains susdits, mais encore du duc Charles-Félix et de la duchesse Marie-Christine de Bourbon, qui laissèrent à la postérité ce qu’en laisse encore aujourd’hui la présente…

(1) Ann. 1469.

Page (440)

… cette reine veuve, splendides monuments de la protection accordée aux sciences et aux arts, à quiconque gémit sous le poids des misères humaines, et à toute la religion.
Heureux le nouveau monarque Charles-Albert, élu par Dieu pour ceindre une couronne honorée par les vertus héroïques de tant de glorieux ancêtres !
Par leurs lumineux exemples, il sera d’autant plus animé à promouvoir, avec la plénitude de son autorité royale, le bien public et privé, et à rendre encore plus cher et plus célèbre son auguste nom.

FIN DU TOME II, ET DERNIER.

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