Trois anciennes copies du suaire avec date conservées en Espagne

Trois anciennes copies du suaire avec date conservées en Espagne

[ Guadalupe, Navarrete et Alcoy ]

Luigi Fossati

1994.

Fossati, L. (1994). Tre antiche copie della Sindone con la data conservate in Spagna. In Collegamento pro Sindone, gennaio–febbraio 1994 (Supplemento), Roma: Collegamento pro Sindone.


TROIS ANCIENNES COPIES DU SUAIRE

AVEC DATE CONSERVÉES EN ESPAGNE**
par Luigi FOSSATI


Après l’incendie de la Sainte-Chapelle de Chambéry (1532) et les réparations effectuées par les Sœurs Clarisses (1534), les ducs de Savoie durent abandonner la ville sous la pression des troupes françaises qui avaient envahi leurs territoires.

Commença ainsi une longue période de déplacements durant laquelle le Suaire séjourna et fut exposé en diverses localités que nous voulons ici brièvement rappeler 1.

Les étapes furent :
Turin (1535),
Milan (7 mai 1536), 2
Nice (29 mars 1537), 3
Aoste (1540), 4
Verceil (1541–1561). 5

Seulement après le retour du Suaire à Chambéry (1561) reprirent les ostensions annuelles et les manifestations de dévotion consistant en objets manufacturés et œuvres réalisées pour avoir un signe concret de la protection du Ciel.

Remontent à la période 1561–1578 certaines copies du Suaire grandeur nature conservées en Espagne : Guadalupe, Navarrete et Alcoy.

Ces copies, avec d’autres témoignages sindoniques conservés dans la péninsule ibérique, ont été illustrées et portées à la connaissance par le zélé apôtre du Suaire don Domenico Leone dans une publication soignée et documentée 6, malheureusement non traduite en italien.

Les copies ont une valeur documentaire particulière parce qu’elles portent sur la toile, outre les inscriptions dont il sera parlé, également la date de la réalisation de l’exemplaire.

D’autres copies ont pu exister dans la même période, mais sans date, ou bien parce qu’elles ont été perdues ou totalement oubliées.

Prospero Bonafamiglia rappelle et décrit comment une copie du Suaire avait été demandée à Emmanuel Philibert par Philippe II d’Espagne (1527–1598, fils de Charles V et d’Isabelle de Portugal) 7.

Selon une tradition rapportée par don Leone 8, Philippe II, en 1585, fit parvenir une copie du Suaire au couvent des pères jésuites de Santiago del Estero en Argentine.

Mais on ne sait pas s’il s’agissait de la copie dont parle Bonafamiglia ou d’une autre.


Énumérons maintenant les principales caractéristiques de ces copies.

Les trois copies présentent des dimensions presque identiques comme on peut le constater d’après les données suivantes :

Dimensions

Guadalupe :
— copie datée : m. 4,40 × m. 1
— copie sans date : m. 3 × m. 0,97

Navarrete :
m. 4,54 × m. 0,93

Alcoy :
m. 4,38 × m. 0,93

Inscriptions

La disposition des inscriptions est pratiquement unique dans la série des copies recensées.

Les particularités à souligner sont, pour les copies de Guadalupe et de Navarrete :

I. — le rappel du nom des demandeurs ;
II. — l’assurance que la copie a été posée sur le Suaire au mois de juin.

Le fait surprend et fait penser à une ostension privée expressément consacrée à ce cérémonial considéré comme sanctifiant la copie.

Guadalupe :
À la demande du seigneur Francesco de Ybara, cette image a été faite à partir du précieux reliquaire qui repose dans la Sainte Chapelle du château de Chambéry et a été étendue dessus au mois de juin — 1568 —

Navarrete :
À la demande du seigneur Diego Gonzalez, cette image a été faite à partir du précieux reliquaire qui repose dans la Sainte Chapelle du château de Chambéry et a été étendue dessus au mois de juin 1568.

Alcoy :
Ceci est le véritable portrait du Saint Suaire reposant dans la Sainte Chapelle du château de Chambéry — 1571 —

L’empreinte frontale se présente à droite, contrairement à celle qui pouvait être et devint traditionnelle, de l’empreinte frontale à gauche.

Bien qu’elles aient été réalisées après 1532, elles ne présentent pas les signes de l’incendie de Chambéry, ni les rapiéçages et réparations effectués en 1534.

Sont en revanche évidents les quatre groupes de taches qui sont les traces d’un incendie antérieur à celui de Chambéry 9.


Après l’exposé des principales caractéristiques des copies, donnons quelques informations de nature historique tirées de l’ouvrage déjà cité de don Domenico Leone.

La copie de Navarrete est conservée dans la grande et artistique église paroissiale 10. Aucune documentation n’existe concernant cette copie. Elle est exposée le jour de Pâques aux fidèles qui passent la baiser.

La copie de Guadalupe est conservée dans la chapelle des Reliques du monastère royal de la Vierge de Guadalupe 11. En réalité, deux copies y sont conservées :
— une datée
— une non datée

avec une présentation totalement différente.

Le document le plus ancien qui parle de ces copies remonte à 1597 et est dû à l’historien Fray Gabriel de Talavera.

Voici le bref texte :

« Deux linges, véritables portraits de celui qui couvrit le Christ au sépulcre et qui est maintenant en terre du duc de Savoie, dans la ville de Turin, d’où furent copiées celles que nous possédons, et elles furent sanctifiées en étant mises en contact avec celui-là. » 12

Ce sont peu de lignes mais avec des informations précises :

— il est question de deux copies
— au moment de l’écrit le Suaire est déjà à Turin
— les copies furent posées sur l’original

La copie d’Alcoy est conservée dans le couvent du Saint-Sépulcre des sœurs augustiniennes 13.


Du point de vue documentaire, on peut rappeler deux témoignages :

— l’inscription placée sur la partie postérieure de l’urne offerte en 1627 au couvent pour la conservation de la copie
— l’acte notarié détaillé de cette donation, daté du 5 janvier 1627 :

Die V mensis Januarii anno a nativitate Domini MDCXXVII

Résumé en six points (selon don Leone)

I. La copie d’Alcoy est l’une des deux copies que le pape saint Pie V fit réaliser à partir du Suaire de Turin 14
II. Saint Pie V offrit une des copies à Don Juan d’Autriche avant la bataille de Lépante
III. Don Juan avait pour secrétaire Juan Luis de Alzamora
IV. Celui-ci reçut la copie de Philippe II
V. Il en fit don au couvent du Saint-Sépulcre d’Alcoy
VI. En 1627, Vicente Juan de Alzamora, héritier, offrit une riche urne pour la conservation de la relique 15

Pendant la guerre civile espagnole, la copie fut conservée chez des particuliers afin de la protéger de la destruction.

Actuellement, elle est conservée dans un reliquaire, pliée de manière à laisser visible le visage à travers une vitre.


C’est des années autour de 1570 que date un dessin précieux et très intéressant conservé au Cabinet des dessins du musée du Louvre à Paris, qui sera présenté dans un prochain article.

Je conclus en rappelant l’ostension du Suaire accordée exceptionnellement par Emmanuel-Philibert pour le mariage de Jacques de Savoie-Nemours avec Anne d’Este, en 1566 et probablement le 21 juillet.

À cette occasion participa Francesca de Sionnaz, mère enceinte de saint François de Sales 16.

Ce détail est confirmé par le saint lui-même :

« C’est le bouclier de ce pays — dit-il un jour à l’évêque de Belley — c’est notre grande relique… J’ai une raison particulière d’y être dévot, car ma mère me dédia au Seigneur alors que j’étais dans son sein, devant ce saint étendard de salut. » 17

— Notes —
  1. Les événements historiques de cette période sont exposés dans l’article : Le dessin de Bernardino Lanino conservé à la Pinacothèque de Varallo Sesia, Collegamento pro Sindone, janvier–février 1989, pp. 5–29.[↩]
  2. (2)

    Dans une publication du siècle dernier sur le Château Sforza de Milan

    (CALVI, Il Castello Sforzesco, Milan, 1894, pp. 202–203), l’auteur, rapportant des informations d’une chronique manuscrite citée elle-même dans une autre publication sur saint Charles

    (Sentiments de saint Charles Borromée concernant les spectacles, Bergame, 1750, p. 45), rappelle l’ostension du Suaire, survenue à Milan le 7 mai 1536 à 14 heures, présidée par les évêques de Modène, Vigevano et Novare, avec la participation d’un grand nombre de fidèles. [↩]

  3. 3)

    À Nice s’étaient réunis les souverains Charles V (1500–1558) et François Ier (1494–1547) ainsi que le pape Paul III

    (Alexandre Farnèse, 1534–1549),

    qui espérait réconcilier deux monarques en conflit pour des questions

    de prestige et de territoires.

    Il semble que le Suaire ait été montré en privé à ces trois personnages,

    puis exposé publiquement le 29 mars 1537

    (cf. B. Casalis, Dizionario geografico-storico-commerciale degli stati

    di S.M. il re di Sardegna, vol. XI, Turin, 1843, pp. 903–904).

    Salmeron, dans ses Commentaires aux Évangiles, cité par Chevalier

    (Étude critique, Paris, 1900, p. 46, n. 4), mentionne explicitement :

    « le jour du Samedi saint est proposée à tout le peuple

    à la vénération l’image du Christ ».

    Le sommet diplomatique se conclut non par une paix,

    mais par une trêve (18 juin 1538), interrompue après quatre ans. [↩]

  4. Pendant la trêve, Charles III eut la possibilité de se déplacer

    plus librement et, en février 1540, il se rendit à Aoste où, selon

    Gian Giorgio Massara (Images du culte du Suaire en Piémont,

    dans AA.VV., La Sindone di qua dai monti, Turin, 1978, pp. 63–64),

    il rédigea son testament en faveur de son fils Emmanuel-Philibert.

    La fresque de la Via Tellier représentant le Suaire soutenu

    par trois évêques pourrait être le signe d’une probable présence

    du Suaire dans la ville.[↩]

  5. (5)

    De 1541 à 1561, le Suaire resta à Verceil, sauvé lors du sac

    des troupes françaises en 1553

    (cf. G. Ferraris, La Sainte-Suaire sauvée à Verceil,

    1er Congrès régional du Centre International de Sindonologie,

    Turin, 1961, pp. 11–57).

    Il fut exposé solennellement le 18 novembre 1560 :

    « a été montré le Linceul dans lequel fut enveloppé

    le corps de Jésus-Christ ».[↩]

  6. El Santo Sudario en España, Barcelone, 1959, pp. 247 avec illustrations.

    Voir aussi le bref profil écrit à la mort de don Leone :

    À la mémoire de don Domenico Leone, apôtre du Suaire en Espagne

    (Turin 1989 – Barcelone 1989), Collegamento pro Sindone,

    septembre–octobre 1989, pp. 5–9.[↩]

  7. La sacra historia della Santissima Sindone di Christo Signor Nostro,

    Rome, 1605, pp. 25–27.[↩]


  8. Cf. ouvrage cité, pp.[↩]
  9. Voir article :

    La copie du Suaire conservée à Lierre (Belgique),

    Collegamento pro Sindone, janvier–février 1993, pp. 6–27.[↩]

  10. 10[↩]
  11. Cf. D. Leone, ouvrage cité, pp. 44–45.[↩]

  12. Cf. D. Leone, ouvrage cité, p. 52.[↩]

  13. Cf. D. Leone, ouvrage cité, pp. 54–83.[↩]
  14. Sur cette information, je n’ai trouvé aucune confirmation

    dans d’autres écrits.

    Il est certain en revanche que le duché de Savoie

    (Emmanuel-Philibert) participa à l’expédition contre les Turcs

    avec trois galères sous le commandement de l’amiral Andrea Provana

    de Leyni

    (cf. P. Egidi, Emmanuel-Philibert, vol. II, Turin, 1928, pp. 240–243).[↩]

  15. Voir reproduction de l’urne ; l’inscription est ici rapportée :

    « Cette relique du Suaire du Christ fut présentée par le pape Pie V

    au très sérénissime Don Juan d’Autriche en 1571 ;

    celui-ci, en 1574, la donna à son secrétaire Juan de Alzamora ;

    et en 1625, poussé par la dévotion, Vicente Juan de Alzamora

    fit fabriquer cette châsse pour conserver la relique. »[↩]

  16. Sur la relation entre la date de cette ostension

    et la naissance de saint François de Sales, voir :

    E. Vincent,

    Le Saint Suaire à Annecy et la naissance de saint François de Sales,

    Revue savoisienne, 1963, pp. 206–215.[↩]

  17. Cf. Charles-Auguste de Sales,

    Histoire du bienheureux François de Sales,

    Lyon, 1637[↩]

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