Turin. Exposition d’art sacré et le Saint Suaire.
L’Abbé Pierre Auguste Raboisson
La Vérité – 28 juillet 1898
Raboisson, P.-A. (1898, 28 juillet). Turin. Exposition d’art sacré et le Saint Suaire. La Vérité, p. 1-2
Avertissement :
Témoin direct des premières expériences photographiques réalisées à Turin, l’abbé Pierre-Auguste Raboisson (1830–1903) rapporte ici une visite personnelle auprès de Secondo Pia [ nommé par erreur Carlo Pia], qui lui présente à la fois la plaque négative originale et le contre-type positif obtenu par tirage.
Raboisson ne se présente pas seulement comme un croyant enthousiaste, mais comme un témoin oculaire du dispositif photographique lui-même : reçu chez Carlo Pia, il affirme avoir examiné successivement la plaque transparente, puis deux tirages sur papier, l’un directement obtenu d’elle, l’autre à partir d’un contre-type. Son observation est importante, car son observation de la plaque lui semble très convaincante, mais il reconnaît d’abord que l’image issue de la plaque originale n’offre pas d’emblée une figure pleinement lisible : elle lui apparaît comme un négatif, avec inversion des ombres et des lumières, « sans relief apparent », donnant seulement l’impression d’une « vague ébauche ».
Lorsque Pia lui montre alors le second tirage, obtenu par contre-type, Raboisson estime retrouver, sous une forme cette fois visuellement cohérente, ce qu’il avait perçu dans la plaque : non plus une silhouette indécise, mais un corps modelé, où les jours et les ombres reviennent « à leurs places normales ».
Ce témoignage constitue ainsi l’une des premières tentatives d’authentification technique fondée sur l’observation directe des manipulations photographiques. S.B.
TURIN
Exposition d’art sacré et le Saint Suaire
Si quelqu’un s’aventurait à dire que l’exposition de Turin est le plus grand événement du siècle on rirait.
Mais serait-il aussi extravagant de penser qu’elle a été la cause occasionnelle d’un fait qui restera certainement l’événement le plus considérable de notre siècle courant et du vingtième siècle ?
Aux lecteurs de se juger. Voici le fait :
Les Italiensitalianissimes ayant voulu rendre la cinquantième année anniversaire de leur fameux statut par une grande exposition, les autres, les catholiques, avaient résolu d’y placer à côté, comme une sorte de correctif, une exposition de l’art sacré. Ils y sont réunis à grands frais – à leurs frais – tout ce qu’on produit d’intéressant en Italie et ailleurs, l’art et l’industrie de l’homme appliqués au culte catholique, ont leurs pieuses industries du zèle apostolique employé à la propagation de la civilisation chrétienne.
Or, en Italie l’exposition d’art sacré se voit avec une image photographique du corps de Jésus-Christ.
Cette image est authentique, tout ce qu’il y a d’authentique : elle est faite d’apèrs nature.
Oui ! une image photographique, d’après nature, de Notre-Seigneur Jésus-Christ ! Qu’on se garde bien vite à vos attaques plutôt nos explications.
La maison de Savoie conserve depuis des siècles très authentiquement dans le pays — en 1461 — une relique fameuse dans la chrétienté : le linceul dans lequel aurait été enseveli le corps de Notre-Seigneur. Cette pièce de linge, d’une longueur de 4 m. 10 sur une largeur de 1 m. 40, porte deux empreintes : l’une de la partie antérieure du corps de Jésus-Christ, l’autre de la partie opposée. (1 )
( (1) Après la descente de la croix et l’embaumement, le suaire, sans doute sans moyen d’adhésion, fut plié en quatre et surchargé d’aloès, le corps enveloppé de bandelettes aurait été déposé sur l’une des surfaces du linge, et la pièce d’étoffe fut ramenée sur le cadavre en double, les pieds près du bout, et l’autre moitié arrivant des épaules et de la tête jusqu’aux pieds. C’est l’opinion la mieux répandue. Le vénérable Anne-Catherine Emmerich, en ses révélations de La douloureuse Passion, présente les choses autrement. Nous nous expliquons un jour ou l’autre à cet égard. )
La vénérable relique est déposée dans la chapelle royale du château de Turin, entourée de toutes les précautions possibles contre toute tentative de profanation : châsses multiples, fermées à clés différentes pour chacune, les dites clefs confiées à la garde de personnages différents, depuis les hautes autorités, le Pape, le chef de la maison de Savoie, etc., etc. ; grilles puissantes, gardes ecclésiastiques et militaires, murailles épaisses, rien n’y manque de ce qui peut humainement assurer l’inviolabilité de la précieuse relique.
Dans les rares circonstances où l’ostension en est ordonnée, il faut le concours de toutes les autorités pour extraire le Saint Suaire de ses châsses, avec un cérémonial spécial et les constatations des procès-verbaux solennels. Même procédure pour le replacer.
Une ostension ayant eu lieu au mois de mai dernier, un photographe amateur à Turin, il signor Carlo avvocato Pia, obtint l’autorisation de prendre l’image photographique du vénérable linceul.
La plupart des journaux ont parlé de cette tentative et du résultat bien inattendu, on peut dire merveilleux, de l’opération. L’image précise du corps de Notre-Seigneur, d’une beauté parfaite, était apparue sur la plaque, tandis que le Saint Suaire lui-même ne présentait au regard que des formes assez vagues, une sorte d’ébauche du corps divin, presque une simple silhouette.
Les uns crient au miracle, les autres se récrient, il signore Carlo Pia, le premier, qui n’entendait point passer pour un thaumaturge inconséquent.
Les explications ne manquèrent pas, d’ailleurs plausibles.
Les instruments d’optique ont une acuité de vision beaucoup plus puissante que l’œil humain le plus parfait. Quiconque a quelque peu pratiqué la photographie — et qui n’a pas aujourd’hui quelque peu pratiqué la photographie ? — a pu constater que l’objectif découvre et que les réactifs surtout révèlent une foule de choses que l’œil n’avait point vues. Si l’on ajoute à ces observations les effets encore un peu mystérieux, mais incontestables, de la lumière électrique, qui avait été employée pour éclairer le Saint Suaire, rien d’étonnant que la plaque de Carlo Pia en donnât une image beaucoup plus développée que ne le voyant l’œil, plus faite, comme on dit, à l’atelier, en valeur.
S’il y avait miracle, il n’était point où l’avaient vu les simples, c’est-à-dire dans l’opération photographique.
Miracle il y avait en effet ; miracle il y a. Et l’on peut défier les plus retors de le contester.
Voilà une double image du corps de Jésus-Christ imprimée sur une pièce d’étoffe conservée avec une piété jalouse par les chrétiens à travers les siècles.
Oserait-on dire que ce fut un effet naturel des aromates, résines, corps gras, sur le linceul de l’ensevelissement ? Mais alors il y aurait d’autres cas semblables, surtout en Orient, où les embaumements par les aromates étaient d’usage absolument vulgaire. Qu’on en cite un seul, en dehors des trois qui ont reproduit les traits de l’Homme-Dieu, le tableau du roi d’Edesse, Abgar, conservé par les Méchitaristes arméniens de Venise, le voile de Véronique qu’on possède à Saint-Pierre de Rome, et le Saint Suaire de Turin.
En outre, et par-dessus tout, il est mathématiquement impossible qu’une telle image ait pu se produire naturellement. Les empreintes naturelles des aromates dont le corps de Jésus-Christ fut enduit ne pouvaient donner sur le drap qui l’enveloppait qu’un développement de ce corps et non une projection ; il n’est pas nécessaire d’avoir fait un cours complet de géométrie descriptive pour le comprendre. L’effet naturel des aromates nous aurait donc présenté une image monstrueuse, deux fois large comme nature, au lieu d’une figure correcte, parfaite.
Il faut donc rejeter comme géométriquement impossible l’hypothèse de l’effet naturel des corps gras plus ou moins combinés avec le sang coagulé.
Reste l’hypothèse de l’intervention de la main humaine. Il n’y a pas de milieu. Puisque l’image existe, ou c’est Dieu qui l’a tracée ou c’est l’homme. Une première observation préjudicielle : la possibilité de l’action humaine ici devrait être repoussée comme en opposition avec les lois psychologiques de l’âme chrétienne, telle que nous la montre l’histoire de tous les siècles. S’il est une chose établie, c’est que le génie chrétien fut toujours, en tous les temps, absolument respectueux de l’authenticité, de la vérité, de l’inviolabilité de ses reliques vénérées. Quelle qu’ait été parfois l’indiscrétion de la piété à entourer d’ornements excessifs, à enfouir sous le marbre et l’or des vestiges qu’il aurait fallu laisser au grand jour — comme le rocher du Golgotha — voire à en multiplier des copies, jamais les chrétiens n’eussent toléré des altérations ou des contrefaçons, et la piété indiscrète qui eût osé tracer sur le linceul de l’ensevelissement une image du Sauveur aurait été honnie comme la plus téméraire, la plus abominable des impiétés, l’imposture ! d’autant plus exécrable qu’elle se fût exercée sur l’objet le plus vénéré. Un tel attentat eût soulevé des tempêtes dont le retentissement aurait traversé les siècles.
On pourrait donc rejeter cette hypothèse comme moralement impossible.
Mais contre elle la divine Sagesse avait pris ses sûretés, il y a près de vingt siècles ! Et c’est autrement fort !
Nous sommes en présence du point culminant, du faite sublime de l’événement.
Mais avant de l’aborder, débroussaillons les alentours.
Il nous serait possible, assez facile même, de suivre le Saint Suaire, de tracer ses migrations, avec pièces à l’appui, depuis la moitié du XIVe siècle, — vers l’année 1356 — où Godefroi, comte de Charny (Bourgogne), seigneur de Lirey, fonda en cette petite localité de la Champagne une église collégiale pour y déposer le saint linceul dont il confia la garde aux chanoines qu’il y établit ; — puis jusqu’à l’année 1461, où sa petite-fille Marguerite de Charny, veuve de Humbert de la Roche, et de Villeroexel, retirée à Chambéry, en fit don à Amédée VIII, comte de Savoie ; puis jusqu’à 1578, où la précieuse relique fut transférée à Turin, et enfin jusqu’à nos jours ; — facile aussi de démontrer historiquement que toute entreprise humaine de dessin sur le Saint Suaire a été matériellement impossible pendant ce laps de temps.
Pour les époques plus reculées, je dois le reconnaître, nous manquons de documents authentiques. Je n’ai pu trouver que deux textes, l’un de Guillaume de Tyr énumérant les précieuses reliques exposées par Manuel, empereur de Constantinople, en son palais pour les montrer à Amaury, roi de Jérusalem (1171), et y signalant le saint suaire, Sindonem (Hist. Bel. Sacr., XX, c. 23) ; l’autre de Robert de Clari, qui mentionne le même Saint Suaire : Li Sudariés — comme conservé (en 1203) dans l’église du monastère de Sainte-Marie de Blacherne de Constantinople, sur lequel « en se levant tout droit, on pouvait bien voir la figure de Notre-Seigneur », et qu’on ne retrouva plus quand la ville fut prise, sans que nul s’en aperçût ; ni Greux, ni François n’ont pu savoir ce qu’il était devenu. (2)
( 2 Li estoire de Chiaux qui conquisent Constantinople, Ed. Riant, Paris, 1868. Constantinople fut prise par Baudoin, comte de Flandre, en 1204 ; on sait que ses églises furent alors dépouillées par les Français d’une multitudes de reliques qu’y avaient amassées ses empereurs )
Que la double image du Saint-Suaire de Turin ait pu être peinte de main d’homme, aussi correcte, aussi parfaite en ces temps reculés, est chose assurément difficile à admettre. Mais de cela nous n’entendons point faire un argument qui resterait discutable.
Quant à rechercher les documents anciens qui pourraient nous fixer sur les différentes demeures occupées par le Saint Suaire pendant les douze premiers siècles de l’Église, et établir une tradition ininterrompue de respect et d’inviolabilité de la sainte relique, serait chose difficile, peut-être impossible, mais assurément chose oiseuse désormais.
À quoi bon tant d’efforts d’érudition, dont le succès même, s’ils pouvaient en avoir, serait toujours discuté ? Nous avons mieux, incomparablement mieux, et plus fort et plus décisif.
La plaque photographique de Carlo Pia, laquelle par transparence présente à la vue une image parfaite du visage et du corps de Notre-Seigneur, toute en cette, est, opératoirement parlant, un négatif, puisqu’elle a été directement impressionnée par le saint linceul éclairé à la lumière électrique.
Il en résulte nécessairement que l’image du corps du Sauveur, imprimée sur le linge sacré, est en réalité une image négative, puisque sa contre-partie, l’impression de la plaque, donne une image réellement positive, d’une lumière adoucie il est vrai, mais où les jours et les ombres sont à leurs places normales, les dessus éclairés, les dessous ombrés, où l’on voit, où l’on sent le relief d’un modelé sobre, mais saisissant.
J’ai pu me convaincre plus aisément du fait que l’image du Saint Suaire est un négatif en comparant chez Carlo Pia, qui a bien voulu me les montrer, deux épreuves sur papier sensible ; l’une obtenue du cliché transparent, de la plaque dont je viens de parler, et cette épreuve, on le voit tout de suite, est certainement une image négative. C’est l’aspect exact du Saint Suaire avec quelques détails de plus qu’a trouvés et fait paraître la lumière électrique, qu’a saisis la puissance optique de l’objectif et qu’a révélés le bain des réactifs. Mais c’est un négatif avec les dessous éclairés, les dessus obscurs, sans relief apparent, et qui donne le sentiment d’une vague ébauche.
Ce n’est point en présence de cette image que l’on se sent irrésistiblement poussé à se prosterner et à adorer. Carlo Pia, quand il me l’eut présentée, s’apercevant de ma déception, s’empressa de me montrer, collée sur l’autre face du même carton, la seconde épreuve sur papier.
Celle-ci a été obtenue d’un contre-type, c’est-à-dire d’un second cliché fait sur le premier exposé devant l’objectif et vu par transparence. Ce second cliché, impressionné par une plaque qui est en réalité un positif sur verre, est donc un négatif, et l’image qu’il imprime sur papier sensibilisé, un positif.
Je retrouvai donc dans cette seconde épreuve, vue à la lumière réfléchie, tout ce que j’avais admiré dans la plaque transparente. Une image admirablement belle du visage et de tout le corps de Notre-Seigneur. Cet aspect douloureux, et consolant et vivifiant, des plaies, des cicatrices, d’une physionomie pleine de douceur, calme, noble, harmonieuse, triste, un peu sévère, où la vie et l’amour ne sont pas éteints mais sommeillent, et semblent tout prêts à se réveiller. On a irrésistiblement le sentiment que si l’âme est absente elle va revenir, et que la divinité — restée en ce corps séparé de son âme.
C’est bien le corps que la croix vient de livrer au tombeau, mais que le tombeau va livrer à la gloire.
Que les sceptiques aillent voir. Turin n’est pas au bout du monde.
Au demeurant, il est constaté, avec tout le luxe imaginable de témoignages et de procès-verbaux, que le saint linceul de Turin porte une double image négative du corps de Notre-Seigneur. Tous les siècles l’ont connue, vénérée, sans la comprendre, sans la pouvoir lire ; et il a fallu l’invention moderne de la photographie pour traduire en positif ce négatif, et révéler au monde, après dix-neuf siècles, la vraie forme, le véritable visage de Notre-Seigneur, les dimensions, les proportions harmonieuses d’une nature humaine riche, généreuse et belle à ravir.
Vous voyez bien maintenant que l’Homme-Dieu, voulant laisser sur son linceul l’image de sa personne, a pris ses précautions contre les objections, les ergotages des hommes, en n’y laissant qu’une image négative, qui aurait besoin un jour du concours de la photographie pour se montrer dans sa réalité, pour être rendue en valeur.
Voilà la caractéristique de l’œuvre divine, le certificat d’origine qui relègue bien loin et bien bas toutes les craintes, tous les diplômes et manuscrits des savants. Qu’avons-nous besoin de savoir l’histoire entière de la relique vénérée à Turin ? Nul être humain n’a pu prévoir, n’a pu préparer ce que la photographie moderne a su y découvrir.
Et puisque l’image existe, et puisque nulle main humaine n’a pu la dessiner en la forme où elle est, qui oserait nier qu’elle est divine ?
Les conséquences qui en découlent sont innombrables. Laissons de côté l’art, l’esthétique, l’iconographie, qui en recueilleront d’inappréciables trésors.
Mais c’est le dogme intégral de la foi catholique dans son bloc qui s’y voit confirmé, avec le fait de la résurrection du Sauveur, de l’union hypostatique, de la divinité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et cela par la méthode expérimentale, si chère aux penseurs modernes.
Tel est donc l’événement que l’on peut considérer comme le plus grand de ce siècle : l’image vraie de Notre-Seigneur, faite d’après nature, dessinée par lui en partie double, préparée intentionnellement par lui pour être révélée au monde à la fin d’un âge de scepticisme, de négations impies, de défaillances, de défections, afin de le régénérer. C’est un renouvellement de la résurrection ; c’est une promesse de rénovation chrétienne.
Sans doute, l’argument puissant, virtuellement irrésistible qui en découle trouvera encore des résistances. L’homme laissé à lui-même est irréductible en ses révoltes, surtout en celles de l’esprit.
Mais Celui qui, dans sa miséricorde infinie l’a préparé pendant vingt siècles, est aussi Celui dont la puissance infinie sait atteindre son but malgré toutes les résistances, et qui ne s’en laisse pas détourner par les malices humaines dont il triomphe par son amour.
Donc, saluons l’aube d’un âge chrétien !
Raboisson.