
Ulysse Chevalier (1841–1923) est un prêtre, historien, bibliographe et médiéviste français, connu notamment pour son monumental Répertoire des sources historiques du Moyen Âge. Dans l’histoire du Saint Suaire, il joue un rôle majeur entre 1899 et 1903, en défendant à partir des sources médiévales l’idée que le Suaire de Lirey apparaît dans la documentation seulement au XIVe siècle. 1
Son intervention est particulièrement importante parce qu’elle contribue à déplacer le débat : face aux arguments photographiques et médicaux développés après les clichés de Secondo Pia, Chevalier ramène la discussion vers la critique historique des sources.
Un spécialiste des documents médiévaux
Ulysse Chevalier consacre l’essentiel de sa carrière à l’histoire ecclésiastique, à la liturgie et à l’édition de sources médiévales.
Son Répertoire des sources historiques du Moyen Âge constitue l’un des grands instruments bibliographiques de son temps. Cette pratique intensive des chartes, actes pontificaux, manuscrits et publications savantes détermine directement la méthode qu’il applique au dossier du Suaire.
Il ne cherche donc pas principalement à expliquer l’image du tissu, mais à répondre à une question historique précise : jusqu’où peut-on suivre de manière documentée la relique aujourd’hui conservée à Turin ?
1899 — Le Saint Suaire de Turin est-il l’original ou une copie ?
Chevalier intervient dans la controverse peu après les photographies de 1898.
En 1899, il publie Le Saint Suaire de Turin est-il l’original ou une copie ? Étude critique. 2
Il y examine la tradition historique du Suaire et considère que les documents connus ne permettent pas d’établir une continuité sûre entre le tissu conservé à Turin et les linges funéraires mentionnés dans les sources chrétiennes anciennes.
Cette première étude inaugure une série de publications qui font rapidement de Chevalier l’un des principaux représentants de la thèse d’une origine médiévale du Suaire.
Lirey et le mémorial de Pierre d’Arcis
Le cœur de son argumentation repose sur les documents relatifs à Lirey, où le Suaire apparaît dans les sources occidentales au XIVe siècle.
Chevalier accorde notamment une importance centrale au mémorial attribué à Pierre d’Arcis, évêque de Troyes, adressé à l’antipape Clément VII à la fin des années 1380.
Dans ce texte, Pierre d’Arcis affirme que son prédécesseur aurait enquêté sur les premières ostensions du linge et découvert qu’il avait été fabriqué par un artiste. Chevalier considère cette pièce comme l’un des principaux arguments contre l’authenticité. 3
Il étudie également les actes pontificaux de Clément VII concernant les ostensions de Lirey, les chanoines de la collégiale et la famille de Charny.
1900 — Étude critique sur l’origine du Saint-Suaire de Lirey-Chambéry-Turin
En 1900, Chevalier publie son étude la plus importante sur la question : Étude critique sur l’origine du Saint-Suaire de Lirey-Chambéry-Turin. 3
Il y rassemble et ordonne les principales pièces documentaires alors disponibles sur les débuts du Suaire en Occident.
Son raisonnement repose notamment sur plusieurs points :
- l’absence, selon lui, de continuité documentaire démontrée entre le Suaire de Lirey et les reliques orientales plus anciennes ;
- l’apparition du tissu dans les sources au XIVe siècle ;
- l’opposition des évêques de Troyes aux premières ostensions ;
- la formulation des actes pontificaux concernant la manière dont le linge devait être présenté.
Cette étude devient rapidement une référence pour les auteurs contestant l’authenticité historique du Suaire.
Une controverse particulièrement vive
Les publications de Chevalier provoquent de nombreuses réponses de la part des défenseurs de l’authenticité.
Les discussions portent notamment sur la lecture du mémorial de Pierre d’Arcis, l’interprétation des documents pontificaux, l’histoire de Geoffroy de Charny et la question de savoir si les textes permettent réellement de conclure à une fabrication médiévale.
Chevalier répond à ses contradicteurs dans plusieurs publications successives.
En 1901, il publie Le Saint-Suaire de Lirey-Chambéry-Turin et les défenseurs de son authenticité, où il maintient ses conclusions et répond aux critiques qui lui ont été adressées. 4
1902 — nouvelles études
En 1902, Chevalier publie plusieurs textes consacrés au Suaire.
Dans Le Saint Suaire de Turin : histoire d’une relique, il reprend sous une forme plus synthétique son interprétation de l’histoire du linge, depuis Lirey jusqu’à Chambéry et Turin. 5
La même année, il publie Le Saint Suaire de Turin et le Nouveau Testament, texte dans lequel il confronte le Suaire aux récits évangéliques de l’ensevelissement du Christ. 6
Cette multiplication de publications montre combien la controverse sindonique occupe alors une place importante dans son activité scientifique.
1903 — Autour des origines du Suaire de Lirey
En 1903, Chevalier publie Autour des origines du Suaire de Lirey avec documents inédits. 7
Il y complète le dossier par de nouvelles pièces et poursuit son examen des origines médiévales du Suaire.
Cette publication constitue l’un des derniers grands volets de son intervention dans la controverse.
Entre 1899 et 1903, Chevalier a ainsi contribué à réunir et diffuser un corpus de documents qui restera longtemps au centre des discussions historiques sur le Suaire.
Une contribution documentaire durable
Même lorsque ses conclusions sont contestées, l’importance documentaire du travail de Chevalier reste considérable.
Une grande partie des discussions modernes sur les origines de Lirey utilise encore des documents qu’il a publiés ou remis en circulation.
L’historien et membre de l’Institut Emmanuel Poulle revient précisément sur cette question en 2006 dans un article intitulé Le linceul de Turin victime d’Ulysse Chevalier. 8
Poulle distingue la valeur du corpus documentaire constitué par Chevalier de l’interprétation qu’il en a donnée. Il estime que Chevalier a parfois présenté les sources d’une manière trop orientée vers sa conclusion et que certains documents doivent être relus indépendamment de son argumentation. 8
Cette critique tardive montre que l’œuvre sindonique de Chevalier reste doublement importante : comme source documentaire et comme objet historiographique.
Le mémorial de Pierre d’Arcis au centre du débat
La question du mémorial de Pierre d’Arcis demeure l’un des principaux points de controverse.
Pour Chevalier, ce texte constitue une preuve majeure de l’existence, dès le XIVe siècle, d’une accusation de fabrication.
Ses contradicteurs ont cependant contesté la portée du document, son contexte, son statut exact et la manière dont Chevalier l’a exploité.
Le débat ne porte donc pas seulement sur l’existence du mémorial, mais sur la valeur historique que l’on peut lui attribuer.
Cette distinction est essentielle : la pièce existe et doit être étudiée, mais son interprétation dépend de son contexte documentaire et de sa confrontation avec les autres actes contemporains.
Une figure fondatrice de la controverse historique moderne
Ulysse Chevalier occupe finalement une place majeure dans l’histoire de la sindonologie moderne.
Son importance repose principalement sur :
- la constitution d’un corpus documentaire relatif à Lirey ;
- la mise en avant du mémorial de Pierre d’Arcis ;
- l’étude des actes pontificaux de Clément VII ;
- la défense d’une apparition médiévale documentée du Suaire ;
- la structuration d’une controverse historique qui se poursuit encore aujourd’hui.
Ses conclusions ont profondément influencé les études critiques du XXe siècle, mais elles ont elles-mêmes fait l’objet de réexamens importants.
Chevalier reste donc incontournable, non seulement parce qu’il a défendu une thèse forte, mais surtout parce qu’il a contribué à fixer les documents autour desquels le débat historique continue de s’organiser.
Bibliographie — ordre chronologique
- Chevalier, U. (1899). Le Saint Suaire de Turin est-il l’original ou une copie ? Étude critique. Veuve Ménard.
- Chevalier, U. (1900). Étude critique sur l’origine du Saint-Suaire de Lirey-Chambéry-Turin. Alphonse Picard.
- Chevalier, U. (1901). Le Saint-Suaire de Lirey-Chambéry-Turin et les défenseurs de son authenticité. Alphonse Picard et fils.
- Chevalier, U. (1902a). Le Saint Suaire de Turin : histoire d’une relique. Éditions de l’Art et l’Autel.
- Chevalier, U. (1902b). Le Saint Suaire de Turin et le Nouveau Testament. Revue biblique, 11, 564–573.
- Chevalier, U. (1903). Autour des origines du Suaire de Lirey : avec documents inédits. Alphonse Picard et fils.
- Poulle, E. (2006). Le linceul de Turin victime d’Ulysse Chevalier. Revue d’histoire de l’Église de France, 92(229), 343–358. https://doi.org/10.1484/J.RHEF.2.304979